LES IMMUNOGLOBULINES (Ig) Pr. K. EL MORABIT Objectifs Décrire la structure de base et spécifique des immunoglobulines (Ig); Identifier les déterminants antigéniques des Ig; Définir le principe de la génétique de synthèse des Ig; Décrire les fonctions des Ig. Plan I. Introduction II. Structure des immunoglobulines (structure de base, structure spécifique, déterminants antigéniques) III. Diversité des immunoglobulines IV. Chronologie de synthèse des immunoglobulines V. Fonctions des immunoglobulines VI. Conclusion I. Introduction Les immunoglobulines (Ig) sont des glycoprotéines effectrices de l’immunité adaptative humorale. Existent sous deux formes : - La forme membranaire (= Le BCR (B Cell Receptor)) : Présente à la surface des lymphocytes B (LB), associée aux molécules de transmission du signal (Igα et Igβ). Elle sert de "capteur" pour détecter l'antigène (reconnaissance). - La forme soluble (= L'anticorps (Ac)) : Sécrétée massivement par les plasmocytes dans les liquides biologiques (sang, lymphe, muqueuses) après l'activation du LB. Elle assure les fonctions effectrices (fonction anticorps). 5 classes (isotypes) : IgG, IgA, IgM, IgE, IgD. Les concentrations sériques varient avec l’âge et certaines situations pathologiques. (Ig) : Terme structural désignant la structure protéique appartenant à la superfamille des Ig. (Ac) : Terme fonctionnel désignant une Ig douée d'une spécificité de liaison pour un antigène donné. ✅ Tous les anticorps (Ac) sont des immunoglobulines ❌ mais toutes les immunoglobulines ne sont pas des anticorps. (Ig), II. Structure des immunoglobulines 1) Structure de base : le modèle en Y (Figure 1) L'unité de base d'une immunoglobuline est une molécule symétrique en forme de "Y", constituée de 4 chaînes polypeptidiques identiques deux à deux et reliées par des ponts disulfures : Deux chaînes lourdes (H - Heavy) spécifiques, déterminent la classe (isotype): (γ, α, μ, ε, δ). Deux chaînes légères (L - Light) (κ ou λ) communes 1.1. Organisation en domaines Chaque chaîne est formée par l’association de domaines globulaires 1 domaine = boucle d’environ 110 acides aminés (AA) reliés par un pont disulfure 2 types de domains: - Domaines Variables (V): Situés à l'extrémité N-terminale des "bras" du Y (VH et VL). o Constitués par des AA variables o Contiennent des régions hypervariables (CDR: Complementarity determining region), constituent le paratope: site de liaison exclusif à l’antigène. o Valence = nombre de sites anticorps (ou site de liaison avec l’antigène) sur une molécule d’Ig. Fonction de reconnaissance. - Domaines constants (C): Forment la “tige et la base” des bras (CH et CL). o Constitués d’AA peu variables o 1 seul sur la chaine légère (CL), 3 ou 4 sur la chaine lourde : CH1, CH2, CH3, (CH4) Fonction effectrice. • Deux anticorps peuvent être de même classe (IgG) mais reconnaître des antigènes différents si leurs CDR diffèrent. • À l’inverse, deux anticorps peuvent reconnaître la même cible mais avoir des fonctions différentes si leur région constante change (IgM → IgG). 1.2. Fragmentation enzymatique : Fab et Fc Sous l’action d’enzymes protéolytiques: papaïne 3 fragments: - 2 fragments Fab (Fragment antigen binding) : VH/VL + CH1/CL, porte la reconnaissance et liaison spécifique à l'antigène. - 1 fragment Fc (Fragment crystallizable): (CH2/CH3 ± CH4), porte les fonctions effectrices (par liaison à leurs récepteurs cellulaires (FcR)). 2) Structure spécifique : les 5 isotypes (vue d’ensemble) La classe dépend de la chaîne lourde constante : γ (IgG), α (IgA), μ (IgM), ε (IgE), δ (IgD). Toutes les classes peuvent s’associer à une chaîne légère κ (60%) ou λ (40%). Isoty Chaine Demi Sous classes Particularités & Structure Valence pe lourde -vie Rôles γ (3 IgG1, IgG2, IgG3, 80 % des Ig IgG4 domaine sériques totales (13g/l) s CH) Nombre AA région charnière : 12AA Passage sauf IgG3 62 AA placentaire : IgG1, IgG2, IgG3 Nombre ponts SS intercaténaires : 23 j 2(IgG1+IgG4), 4 Monomèr sauf (IgG2), 5-13 (IgG3) Réponse IgG 2 secondaire e IgG3 = 3j Activation du complément : IgG3>IgG1>IgG2 Liaison aux phagocytes par le récepteur des Fc (FcR) : IgG1, IgG3>IgG4. μ (4 domaine s CH) IgM IgA IgD IgE 5-10% des sériques Ig Pas de charnière. Monomèr e = BCR Pentamè re= 10 5j Pentamèr (théoriqu e (+ chaîne e) J) α (3 Sérique = domaine monomèr s CH) e Sérique: Sécrétoire 2 = Dimère Sécrétoir 6 j (+ chaine J e: + pièce 4 Sécrétoire ) δ (3 domaine Monomèr s CH) 2 3j e ε (4 domaine Monomèr s CH) 2 e 2-3j Réponse primaire : première Ig qui apparait au premier contact d’un antigène. Activation complément (1000x>IgG) du Immunité muqueuses. des Région longue charnière Marqueur de maturité du LB. Lutte antiparasitaire Hypersensibilité immédiate III. Déterminants antigéniques des immunoglobulines Les immunoglobulines (Ig) sont des protéines immunogènes → peuvent induire une réponse anticorps si reconnues comme étrangères. : La molécule d’Ig porte divers déterminants antigéniques (épitopes) définissant des niveaux d’hétérogénéité des Ig (parties de l’Ig qui vont être perçues comme étrangères et provoquer une RI). En fonction de leur localisation sur la chaine polypeptidique : 3 Types de déterminants : Isotypes : variation des domaines constants des chaînes lourdes Déterminants communs à tous les individus d'une même espèce (spécificité de classe/chaîne lourde). Allotypes : variations entre AA dans les régions constantes Polymorphisme génétique individuel (variations entre individus de la même espèce). Idiotypes : localisés dans les régions hypervariables du fragment Fab Spécificité unique de la région variable d'un clone donné, liée au paratope et aux hypermutations somatiques (Propre à chaque individu). Mini-exemples • Isotype : IgG vs IgM (classe différente). • Allotype : deux personnes ont des variantes alléliques de la région constante d’IgG. • Idiotype : un clone anti-tétanos ≠ un clone anti-grippe (régions variables différentes). IV. Diversité et génétique des immunoglobulines Le situation : Le génome humain est limité à ≈ 20 000 gènes codants La menace : Il existe des milliards de pathogènes potentiels. Le miracle : L’organisme produit plus de 100 milliards d'anticorps différents Comment un nombre limité de gènes peut-il générer un nombre illimité d’anticorps? L'explication : La recombinaison somatique : mécanisme de réarrangement génétique unique à l’origine de la diversité des récepteurs B. Résultat : Chaque lymphocyte B exprime un BCR unique → sélection clonale. 1) Le principe Le système immunitaire peut reconnaître un nombre immense d’antigènes grâce à l’organisation particulière des gènes des immunoglobulines (BCR). Les chaînes des Ig ne sont pas codées par un seul gène continu, mais par plusieurs segments géniques regroupés en familles : • • • • V (Variable) D (Diversité) - Exclusif à la chaîne lourde J (Jonction) C (Constant) - Définit la classe de l'anticorps (ex: IgG, IgA) - Les segments V-J et V-D-J codent les domaines variables des chaînes. - Le segment C code pour les régions constantes. 2) Le processus : La Recombinaison Somatique V(D)J Pendant sa maturation dans la moelle osseuse, chaque lymphocyte B naïf choisit ses segments au hasard pour se fabriquer un récepteur (BCR) unique au monde. Des enzymes spécifiques, les "ciseaux moléculaires" RAG1 et RAG2 (recombination activating genes), enzymes qui assurent ce découpage. Pour la chaîne Lourde : Les RAG collent d'abord un segment D et un segment J au hasard. Puis un segment V y est ajouté (Formation V-D-J). Ce bloc est ensuite lié à un segment Constant Cμ (c'est pourquoi le premier anticorps fabriqué est toujours une IgM). Pour la chaîne Légère : Le processus est plus simple (pas de segment D). RAG fusionne directement un segment V avec un segment J (Formation V-J), qui est ensuite lié au segment Constant (Cκ ou Cλ). Ordre général : réarrangement de la chaîne lourde d’abord, puis de la chaîne légère avant leur association. 3) Diversité jonctionnelle : le grand multiplicateur La jonction entre segments n’est pas parfaitement précise. Il peut y avoir des délétions (perte de nucléotides) et/ou des ajouts. Conséquence : modification du cadre de lecture et de la séquence en acides aminés, surtout au niveau du CDR3. Métaphore « soudure imparfaite » • Même si deux LB choisissent le même V et le même J, une soudure différente (ajouts/suppressions) peut créer deux immunoglobulines différentes. 4) Diversité combinatoire : association chaîne lourde / chaîne légère Diversité combinatoire : choix aléatoire de V, D, J parmi de nombreuses possibilités. Association H+L : une région variable lourde peut s’associer à différentes régions variables légères → diversité supplémentaire. À la fin : un LB possède une seule combinaison fonctionnelle VH+VL → une spécificité antigénique. 5) Exclusion allélique : une seule spécificité par LB Les LB sont des cellules diploïdes où un chromosome provient du père et l’autre de la mère. Si un réarrangement productif est obtenu sur un allèle, l’autre est bloqué/silencé exclusion allélique. Résultat : un seul BCR par cellule → base de la sélection clonale. 6) Après la rencontre avec l’antigène : affinité et changement de classe Hypermutation somatique (SHM) : introduction de mutations ponctuelles dans la région variable → maturation d’affinité (sélection des meilleurs clones). Commutation isotypique (CSR) : changement de région constante (C) sans changer VDJ → même spécificité, fonctions différentes. • SHM = améliore la liaison à l’antigène (affinité). • CSR = change la classe (IgM → IgG/IgA/IgE) en gardant la même spécificité. VI. Fonctions des immunoglobulines 1) Fonctions liées au fragment Fab (Reconnaissance) : Récepteur membranaire (BCR) : Activer le lymphocyte B lors de la liaison à l'antigène natif. Neutralisation des toxines et pathogènes : (IgG, IgA) o Neutralisation des pathogènes : empêcher l’attachement et l’entrée dans les cellules. o Neutralisation des toxines : bloquer la liaison de la toxine à son récepteur. 2) Fonctions liées au fragment Fc (Élimination du danger) : Le fragment Fc est inutile tant que l'anticorps n'est pas accroché à sa cible. Une fois fixé (via le Fab), le fragment Fc se dresse vers l'extérieur et est reconnu par le récpeteur du fragment Fc des Ig (FcR). Opsonisation et Phagocytose : Les Ig (surtout IgG) opsonisent : elles « marquent » un pathogène pour le rendre appétissant aux cellules du système immunitaire facilite sa reconnaissance via FcR et sa phagocytose (ingestion et élimination). Cytotoxicité Cellulaire (ADCC) : Les cellules NK reconnaissent via le FcR le fragment Fc des IgG fixées sur une cellule tumorale ou infectée Libération de perforine/granzymes → lyse de la cellule cible (infectée ou tumorale). Activation du Complément (IgM++IgG): La molécule C1q C1q se lie aux complexes antigène–anticorps → activation en cascade (voie classique). Allergie et hypersensibilité immédiate (IgE) : IgE fixée aux mastocytes/basophiles (FcεRI) : Pontage par l’allergène → dégranulation (histamine, médiateurs) → symptômes allergiques. Transcytose des IgA sécrétoires : Les IgA dimériques traversent l’épithélium via le récepteur poly-Ig (pIgR). Le composant sécrétoire protège l’IgA de la dégradation dans la lumière des muqueuses. Passage Transplacentaire : Réservé exclusivement aux IgG, grâce au récepteur néonatal FcRn qui protège les IgG de la dégradation lysosomale (recyclage) → demi-vie longue (~21 jours). Au placenta, FcRn assure le transfert actif des IgG maternelles vers le fœtus. VII. Conclusion Les immunoglobulines sont l’effecteur majeur de l’immunité humorale. Leur structure (Fab/Fc), leur diversité génétique (V(D)J) et leur maturation (SHM/CSR) expliquent leurs fonctions. Cette compréhension fonde de nombreuses applications : diagnostic (sérologies), vaccination, sérothérapie, anticorps monoclonaux.