Titre : L'Encrier, la Règle et le Bonnet d'Âne Les Personnages : GABIN: Le chef de l'établissement. Porte une grande blouse noire. Il parle comme s'il récitait un dictionnaire et ne sourit jamais. FAYEL: Le professeur de "Belles Lettres". Maniaque de l'orthographe et de la propreté. YOUSSEF : L'élève "touche-à-tout", un peu maladroit, qui a toujours les mains sales. EVA : L'élève modèle, très fière de ses bons points, qui surveille tout le monde. MAYA : Élève rêveuse et appliquée, passionnée de poésie. Elle parle doucement mais ose parfois défendre Marcel, avec une logique imperturbable. Le Décor : Une salle de classe des années 30. Un tableau noir, des pupitres en bois. Au mur, une affiche : "Le travail est une fête". (Au lever du rideau, les élèves sont assis, le dos bien droit. Monsieur Dupont passe dans les rangs avec une règle en bois, inspectant les mains.) FAYEL: Monsieur Lucien, vos ongles ! On dirait que vous avez déterré des pommes de terre avec vos doigts. Cinq lignes : "La propreté est le miroir de l'âme". YOUSSEF : (Chuchotant) Monsieur, c'est pas des pommes de terre, c'est juste de la poussière de craie... MAYA : (Sans lever les yeux de son cahier) La craie sert à écrire le savoir, Monsieur… Ce n’est donc pas une saleté tout à fait ordinaire. FAYEL: Hortense ! La philosophie ne dispense pas du savon. Silence, Marcel ! La poussière de craie est l'ennemie du savoir ! Ernestine, montrez vos mains. EVA : (Tendant ses mains avec un sourire angélique) Voici, Monsieur le Professeur. J'ai même brossé mes phalanges au savon de Marseille ce matin à l'aube. FAYEL: Une image pour Ernestine ! Une magnifique image d'un phare dans la tempête. EVA : Oh, merci Monsieur ! Je la collerai au-dessus de mon lit, pour me rappeler que je dois briller même la nuit. MAYA : (Murmurant) Un phare éclaire surtout quand il y a du brouillard… FAYEL: Et ici, le brouillard, c’est l’ignorance ! Restons vigilants ! (Soudain, la porte s'ouvre avec un fracas. Monsieur le Censeur entre, les mains derrière le dos. Il a l'air d'avoir avalé un parapluie tellement il est droit.) GABIN: Monsieur Dupont... j'ai entendu un bruit de chuchotement depuis mon bureau situé à l'autre bout du département. Qui a osé briser le silence sacré de l'étude ? FAYEL: C'est Marcel, Monsieur le Censeur. Il discutait de la composition chimique de ses mains. MAYA : (Très bas) Il cherchait surtout à comprendre, Monsieur… GABIN: Comprendre n’est pas bavarder, Mademoiselle. Marcel… Encore vous. Votre dossier est aussi noir que le fond d'un encrier. Savez-vous ce qu'on fait aux élèves qui bavardent au lieu de calligraphier ? YOUSSEF : (Inquiet) On leur donne un biscuit ? MAYA : (À part) Ce serait éducatif pour le moral… GABIN: De l'humour ? En plein cours de grammaire ? Ernestine, allez chercher l'accessoire de la honte ! (Ernestine court chercher un immense bonnet d'âne en carton avec des oreilles géantes. Elle le pose sur la tête de Marcel avec un plaisir non dissimulé.) EVA : Ça vous va très bien au teint, Marcel. Ça fait ressortir vos oreilles. YOUSSEF : Merci, Ernestine. J’ai toujours rêvé d’avoir de grandes responsabilités… et de grandes oreilles. MAYA : (Discrètement, en redressant le bonnet) Tenez-le droit, sinon il tombera. GABIN: Au coin ! Face au mur ! Et si une oreille de carton flanche, vous serez privé de récréation jusqu'en 1948 ! YOUSSEF : (Depuis son coin) Monsieur le Censeur, je ne vois pas le tableau, je ne vois que des toiles d'araignées. MAYA : Les araignées travaillent sans relâche, Monsieur. Elles tissent avec méthode. GABIN: Qu’il en prenne exemple ! Comptez les araignées alors ! C'est un excellent exercice de calcul mental. Monsieur Dupont, où en est la dictée ? FAYEL: Nous allions commencer, Monsieur. Lucien a déjà renversé son encrier sur sa blouse, mais nous faisons comme si de rien n'était. GABIN: Écoutez-moi bien, petits garnements. Le certificat d'études est une montagne que l'on gravit avec une plume et de la sueur. Celui qui fait une rature sera condamné à brosser la cour de récréation avec une brosse à dents ! EVA : Monsieur le Censeur, est-ce que si j'ai zéro faute, je peux avoir la grande image du paon avec les plumes qui brillent ? GABIN: Vous aurez même une médaille en chocolat... mais sans le chocolat, car le sucre ramollit le cerveau ! Monsieur Dupont, dictez ! FAYEL: (D'une voix solennelle) Titre : "L'enfant sage et la soupe aux poireaux". Premier paragraphe : "L'enfant qui ne fait point de taches est un enfant qui ira loin..." MAYA : (Écrivant lentement) …et celui qui réfléchit ira peut-être plus loin encore… FAYEL: Hortense ! On n’ajoute rien à la dictée ! EVA : Moi, je n’ajoute même pas une virgule. YOUSSEF : (Depuis le coin, essayant d’équilibrer son bonnet qui glisse sur son nez) Moi, je n’ajoute rien non plus… sauf peut-être une araignée de plus. GABIN: Comptez-la correctement, Marcel ! (Ernestine écrit avec une application exagérée. Hortense souffle doucement sur son encrier pour faire sécher l’encre. Marcel lutte avec son bonnet d’âne qui penche dangereusement. Monsieur Dupont dicte avec gravité. Le censeur surveille, immobile comme une statue.) Rideau.