LE MONDE VOUS SEMBLE-T-IL ÊTRE UN CHAMP DE BATAILLE ENTRE LE BIEN ET LE MAL ? C’EST LA VIE ! JOAN TOLLIFSON Chapitre extrait de Nothing to grasp Joan Tollifson est une auteure et exploratrice spirituelle américaine, connue pour une approche directe et dénuée de dogme de la réalité présente. Née avec une seule main, elle a grandi en se sentant différente, ce qui a marqué son parcours personnel et spirituel. Elle s’identifie comme bisexuelle, lesbienne, et militante pour les droits des personnes en situation de handicap. Son cheminement l’aura amenée à explorer le bouddhisme, l’advaita, la nondualité radicale, les arts martiaux, le travail somatique, la récupération de la toxicomanie et l’activisme politique. Son enseignante principale fut Toni Packer, une ancienne enseignante zen qui a quitté la tradition pour une approche plus simple et ouverte. Joan Tollifson a également vécu des expériences personnelles marquantes, comme la dépendance, la dépression et un diagnostic de cancer en 2017, qu’elle a partagées avec franchise dans ses écrits et ses dialogues. Elle est l’auteure de plusieurs livres, dont "Bare-Bones Meditation : Waking Up from the Story of My Life", "Awake in the Heartland : The Ecstasy of What Is", "Nothing to Grasp", et "Death : The End of Self-Improvement". Son style est caractérisé par une exploration honnête et poétique de la vie, de la souffrance, de la mort et de l’éveil spirituel, toujours ancrée dans l’expérience directe et le présent. Joan encourage chacun et chacune à remettre en question ses croyances et ses histoires qui génèrent de la souffrance, et à découvrir la liberté dans l’acceptation de ce qui est, ici et maintenant. *** La vie se nourrit toujours de vie. La vie apparaît sous toutes sortes de formes et de façons. Mais c’est toujours la même vie, la même énergie intelligente. Et vous êtes cette vie. Sailor Bob Adamson La délicatesse de la lumière du soleil en fin d'après-midi sur une feuille fragile, les nuages blancs qui flottent dans un ciel azur, les enfants vendus à des fins de prostitution, les réfugiés affamés qui fuient la famine, les actes de générosité et de bonté à peine croyables, la douleur lancinante de la dépression, le pétrole déversé dans les océans… La vie a tellement de facettes : elle est merveilleuse à un moment donné, insupportable l'instant d'après, horrible au-delà de tout entendement, ou sublime au-delà des mots. Quand elle est belle, notre unique souffrance, c’est de savoir que cela ne va pas durer. Et quand elle est laide, elle peut paraître accablante et terrifiante. Même si nous ne devons pas personnellement faire l’expérience, ni être les témoins des choses les plus terribles qui se produisent, même si nous sommes totalement ignorants de ces choses, nous sommes en réalité touchés par elles toutes, parce que nous ne sommes pas vraiment séparés des gens qui se trouvent dans un lieu lointain, ni des océans et de l’air que nous respirons. Et nous menons chacun nos propres combats contre la déception, la solitude, l’incertitude économique, la douleur chronique, le handicap, la dépendance – quel que soit le mix particulier pour chacun d’entre nous. Comment comprendre tout cela ? Qu’est-ce que tout cela signifie ? Y a-t-il moyen de sortir de notre souffrance ou de la souffrance du monde, ou y a-t-il moyen de la traverser sans tomber dans des états d’esprit destructeurs, comme le désespoir, la colère, la haine, et l’apitoiement sur son propre sort ? Tout comme beaucoup d’autres, j’ai cherché dans différentes directions des réponses à ces questions. J’ai essayé l’alcool et la drogue, la psychothérapie, le militantisme politique, la méditation, le satsang et la non-dualité radicale. Avant d’aboutir à l’endroit que je n’avais jamais quitté : la simplicité et l’immédiateté de l’ici et maintenant – ce qui est toujours présent et parfaitement accompli en dépit de ce qui arrive dans le film de la vie à l’état de veille et jamais à cause de ce qui arrive. Je continue à vivre des moments de peine et de découragement, des accès de colère, des vagues de dépression ou d'anxiété, et des recrudescences périodiques de comportements addictifs et compulsifs. Peut-être que de telles choses se produisent moins souvent, moins gravement et pour des périodes plus brèves, mais elles continuent de se produire. Et globalement, le monde est toujours plein de souffrance et d’injustice. Ce qui paraît bel et bien avoir changé, c’est qu’il y a eu un détachement de la pensée / du sentiment d’être une personne séparée qui est en charge de sa vie et qui finira par se parfaire ou par parfaire le monde. Il y a la réalisation que la vie inclut la totalité du spectacle, la lumière et l’obscurité, et que rien de ceci n’est personnel, que tout cela arrive sans effort, de lui-même, de la seule manière possible, et que rien n’a de la solidité ou de la permanence. Il y a aussi une grande clarté par rapport à l'effort inutile qui provoque une grande partie de notre souffrance et de notre confusion humaines, par rapport à la manière dont nous nous rendons malheureux. Avec une telle clarification s’en est suivie une diminution de la naïveté, lorsque s’élève le chant de la sirène de l’illusion. Lorsque je me retrouve en train de penser que quelque chose me manque ou que ma dose se trouve là-bas quelque part, il y a une plus grande capacité à me détendre dans l’ici et maintenant, dans cet espace que je n’ai jamais réellement quitté. Plutôt que de tenter intentionnellement de me corriger ou d'améliorer le monde, je suis plus ouverte à l'idée de laisser chaque chose se guérir à sa manière, à son rythme, comme cela se produit de toute façon. Il y a une dévotion à l’égard de l’immédiateté de la vie, exactement comme elle est maintenant, sans lui surimposer une tournure particulière. Cette intimité nue n'est ni un effort laborieux orienté vers un but dans l’optique d'une amélioration, ni une résignation passive ou fataliste. C’est une vitalité énergique incluant tout et qui ne s’attache à rien. Ce n’est pas quelque chose que l’on atteint ou que l’on obtient, mais simplement l’Être nu infini, qui est toujours et déjà pleinement présent ici et maintenant. C’est un grand soulagement de réaliser que dans cette occurrence indivise, il n'y a pas de perfection qui soit séparée de l'imperfection, que la lumière et l'obscurité apparaissent conjointement comme la crête et comme le creux de la vague, qu'on ne peut pas les dissocier, et d'apprécier la sainteté de la totalité, exactement comme elle est, avec ses qualités et ses défauts. La conviction bien ancrée de savoir ce qu’est le meilleur pour l’univers paraît heureusement s’évaporer. Et si elle ressort, elle possède une qualité plus touchante : Mais regardez donc, voilà Joan qui nous refait son petit numéro traca-chier ! J’ai constaté qu’il n’y a pas de fin aux problèmes. Quand nous réglons un problème, un nouveau problème surgit. Mais ceci ne devient une source de souffrance que si on s’imagine qu’il devrait ou qu’il pourrait en être autrement. En réalité, le temps chahuté et nuageux fait autant partie intégrante de la totalité que le temps clair et ensoleillé. C’est une question de point de vue et de perspective, ce que l’on considère comme clair et ensoleillé. A chaque pas que l’on fait ou chaque fois que l’on se gratte le nez, on tue ou on mutile des millions de microorganismes — sans se soucier de cette tuerie de masse. On considère l’éradication d’un virus ou d’un groupe de cellules cancéreuses comme quelque chose de positif, et on ne ressent aucune offuscation morale, quand une colonie de fourmis envahit et s’assujettit une autre colonie. Mais par contraste, notre drame humain nous paraît sérieux et plein de sens, et notre point de vue particulier nous paraît très réel et « juste ». Dans le film de la vie à l’état de veille que l’on rejoue, chaque matin, je semble être un personnage du drame qui se déroule, et chaque fois que je me branche sur les nouvelles, le monde semble être un champ de bataille épique entre le bien et le mal. L’histoire est fascinante et paraît très réelle. Et puis, magiquement, chaque nuit dans le sommeil profond, tout le film disparaît et moi avec. Ce qui demeure dans le sommeil profond ne peut jamais se percevoir ou se concevoir. C'est le fondement sans fondement, qui précède la conscience et qui est la conscience. Dans les rêves nocturnes et dans le film de la vie à l’état de veille analogue au rêve, cette insubstantialité prend l’apparence d’une infinité de formes. En y regardant de plus près, on constate que ces formes ne sont rien d'autre qu'un changement perpétuel et qu'aucune chose solide, indépendante et durable ne se forme jamais réellement, sinon conceptuellement, en tant qu'idée. Tout le spectacle est un processus homogène en constante évolution, insaisissable : des particules subatomiques apparaissent et disparaissent, des planètes orbitent autour d’un soleil, des ouragans déferlent à travers des océans, des oiseaux entament leur migration, des fourmis construisent des tunnels, des monticules, des globules blancs combattent une infection, des humains déboisent une forêt, aménagent un centre de méditation, écrivent des livres, font des courses, se rendent en voiture au boulot, tombent amoureux, puis se mettent en colère, se réveillent, rêvassent, s’arrachent à leurs rêveries, réfléchissent, lisent ceci… C’est juste quand on pense à ce flux continu et qu'on le met en mots qu'il semble se scinder en sujets et objets, noms et verbes, causes et effets, avant et après, bien et mal. C’est juste quand on pense qu'il semble y avoir une histoire qui se déroule dans le temps, avec « moi » au centre de cette histoire, une unité de conscience apparemment distincte (un esprit) logée dans un corps apparemment distinct, quelqu'un qui doit faire quelque chose de lui-même, utiliser ses dons pour aider le monde, réussir, faire son devoir et peut-être atteindre l'Illumination. Mais si on remonte en amont en cherchant consciemment la source de chaque impulsion, pensée, désir, intention, action ou réaction, on ne trouve aucun point d'origine. On ignore quelle sera la prochaine pensée. De récentes recherches sur le cerveau indiquent qu’au moment où une pensée comme « je dois nourrir le chat » jaillit dans la conscience, l’action que cette pensée semble amorcer s’est en réalité déjà enclenchée dans le corps. En un clin d’œil, les formes du moment se dissolvent et sont instantanément remplacées par un univers tout neuf. Si l’on examine attentivement une forme apparente (qu’il s’agisse d’un fauteuil, d’une personne, d’une pensée, d’un sentiment, ou d’une sensation), il est évident que rien de ce qui apparaît n’a de réalité substantielle et durable. Tout se transforme et se dissout en autre chose. Tout cela n'est qu'une apparence chatoyante, qui ressemble à un rêve et qui disparaît à peine apparue. Tout change, et paradoxalement, l'ici et maintenant est omniprésent. Peu importent l'heure du jour ou de la nuit, l'année, mon âge apparent, l’endroit où je me trouve, cela se passe toujours ici et maintenant. Il y a toujours l’éternité intemporelle dépourvue de lieu et de propriétaire, qui ne vient et ne part jamais et ne reste jamais la même. Cette Présence consciente, cette immédiateté, cette continuité que j'appelle l'ici et maintenant, est l'eau dans chaque vague. L’instant, tel qu’il est, est inéluctable et incontournable. On imagine typiquement être une entité indépendante et durable dotée d’un libre arbitre, un fragment séparé distinct de l’ensemble, qui lutte pour contrôler sa vie et pour survivre dans cette forme conceptuelle appelée « moi » que l’on pense réelle. Nous redoutons la mort et nous espérons que notre conscience et que notre histoire continueront dans un genre d’après-vie agréable, avec un peu de chance. Mais cette représentation de notre situation est aussi mal conçue que celle entretenue par nos ancêtres, il n’y a pas si longtemps, qui redoutaient de tomber au-delà de la limite de la Terre, en prenant le large dans l’océan. Si on voit vraiment qu’il n’y a aucune forme séparée, indépendante et durable d’aucune sorte – qu’il n’y a pas de limite ou de clivage réels entre le sujet et l’objet, le moi et le non-moi, la naissance et la mort – qu’il n’y a que cette infinité évolutive toujours présente – alors il n'y a pas de corps-esprit en dehors de la totalité. De même que la Terre n'a pas de bord, il n'y a pas de personne indépendante ou qui subsiste, qui soit née et qui finisse par mourir. Il n'y a que ce flux inexplicable et profond, ou cette Présence infinie, telle qu'elle est, et dont rien ne se dissocie – une immensité vide qui fleurit avec cette apparence en constante évolution. On est tous beaucoup plus (et beaucoup moins) que ce que l’on s’est imaginé être. On est chacun la Présence-Conscience ineffable qui n’a ni centre, ni propriétaire, ni location, ni limite, ni forme, ni commencement, ni fin. On est chacun la totalité de l’univers et ce qui demeure à la fin de l’univers. Et en même temps, indéniablement, on paraît tous jouer le rôle d’un personnage particulier, et chacun d’entre nous regarde et joue apparemment dans son film tout à fait unique dans la vie à l’état de veille. Tout comme pour les flocons de neige, il n'y a pas deux films identiques. Mais on pourrait remarquer que ce personnage est une sorte d’apparence/apparition intermittente toujours changeante et pareille à un mirage qui va et vient avec tous les autres personnages et le décor toujours changeant dans ce film de la vie à l’état de veille qui ressemble à un rêve, et que c’est uniquement dans le film que nous paraissons être des gens séparés avec leurs corps distinct(if)s, leurs esprits distinct(if)s et leurs films distinct(if)s. On pourrait dire que tout est le jeu de la Conscience, quoi qu’elle soit. La vérité, c’est que la vie est un phénomène mystérieux qu’aucune formulation scientifique ou métaphysique ne peut réellement saisir. Et néanmoins, être ici maintenant – cette occurrence présente – est indéniable, évident et incontournable. C’est seulement mystérieux, quand on essaye de l’expliquer ou de le comprendre conceptuellement. J’ai constaté que chaque fois que la souffrance ou la confusion apparaît, cela signifie que la Conscience se perd dans la pensée, fascinée par un genre de monde imaginaire hypnotique. Elle a oublié qu’elle est l’océan complet et elle s’identifie à une vague spéciale, et puis elle tente désespérément de survivre sous la forme de cette vague, elle s’efforce d’être une vague accomplie, couronnée de succès. Elle cherche même l’océan ! Lorsqu’on reconnaît qu’aucune vague n’existe en dehors de l’océan, lorsqu’il n’y a plus de séparation imaginaire entre « moi » et l’occurrence présente, la souffrance s’achève. Le problème disparaît et je disparais, en tant que la personne imaginaire qui doit apparemment faire quelque chose d’elle-même, sauver le monde, tout comprendre et évoluer vers un état de conscience supérieur. Il y a simplement l’instant présent, tel quel. Ce réveil du rêve de la séparation ne peut se produire que maintenant, pas dans un avenir proche ou lointain, et ce n'est pas tant quelque chose qui se produit que la pure simplicité de l'ici et maintenant, tel quel. L’Être, simple et nu, est incroyablement évident, inévitable, en fait. Il ne semble élusif que parce qu’il est si proche et inclusif. Ce n’est pas une question de comprendre tout ceci intellectuellement, mais plutôt de reconnaître ce qui ne requiert aucune compréhension, qui est véritablement inconcevable et en même temps tout à fait évident et complètement incontournable. Il s’agit de reconnaître l’immédiateté non-conceptuelle, qui est ici, maintenant. Et en fait, cette reconnaissance n'est jamais absente, puisque rien n'est autre que ceci. Même les pensées et les histoires qui paraissent nous emporter ne sont rien d’autre que cette occurrence continue – elles ne sont que des apparences/apparitions temporaires dans le kaléidoscope toujours changeant de l’ici et maintenant – des éclats d’énergie sans forme inhérente, ni existence durable. La réalité sacrée est vraiment incontournable, même si elle peut apparemment être obscurcie ou ignorée. La Libération n’est pas l’obtention, l’acquisition de quelque chose de nouveau, et ce n’est pas le résultat d’une cause, mais c’est plutôt l’immédiateté toujours présente et indivise depuis laquelle rien ne se démarque. La Libération est réellement un non-événement, une transcendance sans transcendance, ou comme on dit dans le zen, une porte sans porte. Elle a lieu ici et maintenant. Partage-pdf.webnode.fr