LE CA S P H I ET E R ITS S #17 JANVIER 2022 Apprendre à mémoriser Mémoire, Par cœur, Long terme, Neurosciences, Cerveau, Automatismes, Révisions, Retenir, Connaissances, Par cœur, Souvenirs 100% numérique - 6 articles Un minidossier publié par les Cahiers pédagogiques Sommaire Quelle mémoire ! 3 Dans ma tête et dans mon cœur 4 Dire ses trucs aux autres 7 Boite à outils et astuces 10 Expériences multiples 13 Pour que s’activent les neurones 16 La banque 19 Pour aller plus loin 21 Florence Castincaud Anne-Marie Chartier Matthieu Chantal, Karine Hurtevent Anne Valentin Sylvie Cèbe Steve Masson Robert Guichenuy AVA N T- P R O P O S Quelle mémoire ! « La mémoire n’est pas seulement une forme de cognition, elle est sans doute la forme même de la cognition. » Guy Thibergien, Neuropsychlogie de la mémoire humaine, Presses universitaires de Grenoble, 1991. Parler d’aider à « mémoriser », ça ne fait pas très noble ? Ce serait même un peu passéiste, en dehors des cas consacrés de la récitation de poèmes et de théorèmes ? Cela fleurerait bon l’école de grand papa ? Pourtant c’est un sujet qui préoccupe chaque jour les enseignants, sans toujours savoir par quel bout le prendre. Par le bon bout de la raison, dirait Rouletabille. « La mémoire, qui est au cœur de toutes les théories de l’apprentissage, est pourtant rarement travaillée en tant que telle à l’école. » C’est sur ce constat que s’ouvrait en 2007 le petit livre de Cécile Delannoy, Une mémoire pour apprendre, à la fois éclairage savant, mais très accessible, sur le fonctionnement de la mémoire, et manuel pédagogique pour des pratiques de classe plus efficaces. Depuis cette date, les connaissances pluridisciplinaires sur le fonctionnement du cerveau et donc de la mémoire se sont affinées de façon fantastique, mais le constat de 2007 semble toujours juste : les enseignants font sans cesse appel à la mémoire des élèves… et reconnaissent en laisser la pratique aux aléas des situations individuelles, faute de temps mais aussi de savoir-faire. Car si « apprendre » ce n’est plus, ou plus rarement « apprendre par cœur », alors qu’est-ce que c’est ? Ce Petit cahier veut aider à y voir plus clair, au travers de six articles proposant des analyses et des pratiques de classe variées, à divers niveaux. La place y est faite aussi, bien sûr, à ces neurosciences qui, considérées à leur juste place, éclairent d’un jour nouveau nos pratiques. Souvent, elles avalisent des intuitions de pédagogues qui n’avaient pas accès aux images du cerveau mais aux réalités des situations vécues. En particulier la question lancinante de la durabilité des connaissances, autrement dit la mémoire à long terme : comment ça se passe dans le cerveau ? Pourquoi oubliet-on ce qu’on a appris ? Comment faire pour que de mauvais automatismes ne reprennent pas le dessus ? Des pratiques de classe au quotidien peuvent grandement y aider. Tel est l’objectif de ce Petit Cahier : que les enseignants aident encore mieux leurs élèves – chacun et ensemble – à acquérir durablement des savoirs. Sur cette lancée, nul doute qu’ils inventent ensemble bien d’autres façons de connaître et utiliser leur mémoire. n FLORENCE CASTINCAUD LES PETITS CAHIERS N°17 – JANVIER 2022 4 Article paru dans le n° 474 des Cahiers pédagogiques, « Aider à mémoriser », juin 2009. Apprendre à mémoriser Dans ma tête et dans mon cœur L’auteure a une longue expérience de travail avec les enseignants des écoles. Professeure d’école normale, puis à l’IUFM (Institut universitaire de formation des maitres) de Versailles, elle est aussi connue pour ses remarquables travaux sur la lecture et l’écriture. Elle sait allier une grande compréhension des difficultés du métier avec des convictions fortes, qui peuvent aller à rebrousse-poil de l’opinion commune, comme elle le montre dans cet entretien. Que répondiez-vous à la question qu’on vous posait en formation initiale : faut-il oui ou non faire apprendre par cœur ? J’avais intuitivement envie de répondre que oui, mais j’ai vainement cherché dans les manuels de psycho de l’époque un argumentaire sérieux pour valider cette position. Au début des années 70, on s’intéressait surtout au développement de l’intelligence, de la psychomotricité, de l’affectivité, aux stades d’évolution mais pas à la mémoire ni à l’attention. De ce fait, on remettait en cause les méthodes anciennes, avec les leçons de vocabulaire et les listes de mots à mémoriser, ou les règles d’orthographe à réciter. On avait bien constaté que les enfants pouvaient souvent réciter par cœur de telles règles sans être capables de s’en servir au moment utile et inversement, que beaucoup réussissaient sans pouvoir réciter la règle. Mais j’avais l’expérience de la mémoire d’éléphant qu’ont la plupart des enfants et je trouvais dommage que cette capacité ne soit plus utilisée pour mémoriser des poésies ou des chansons, mais seulement pour réciter des spots publicitaires ou les refrains des tubes (sur lesquels ils étaient intarissables). Beaucoup d’élèves ont tout de même du mal à retenir un texte long par cœur. Ce qui m’a aidée, ce sont des techniques que m’ont enseignées des instituteurs pour rendre la mémorisation des textes rapide et attrayante en classe. On écrit un texte au tableau (un texte qui vaut la peine d’être retenu mot à mot, donc un texte littéraire), on le lit collectivement plusieurs fois de façon à ce qu’il ne présente plus de difficultés de compréhension (de lexique ou de syntaxe). Le maître demande alors à un enfant de le relire à voix haute et au fur et à mesure de sa lecture, il efface un certain nombre de mots du texte en les remplaçant par un trait de la longueur du mot. Un autre enfant relit le texte, en restituant de mémoire les mots manquant et le maître continue à effacer de nouveaux mots. On procède ainsi jusqu’à ce que le texte ne soit plus qu’une suite de traits, où ne subsistent que quelques articles ou pronoms relatifs épars. À la fin, toute la classe lit, dit ou récite en chœur le texte entier, en ayant les yeux collés sur un tableau vide où il n’y a que les indices graphiques d’un texte absent. Les enfants adorent cet exercice spectaculaire, qui leur donne le sentiment de la puissance de leur mémoire. On peut ensuite s’appuyer dessus pour des restitutions écrites (des autodictées) qui obligent à mettre en mé- moire l’orthographe des mots. Chacun choisit la longueur du texte qu’il se sent capable de restituer sans faute (cinq ou quinze lignes, avec l’obligation de faire plus la prochaine fois) et écrit à son rythme. Tous les normaliens à qui j’ai présenté l’exercice l’ont utilisé, parce qu’il est tellement gratifiant qu’il se passe d’argumentaire théorique. Et il fait bien comprendre que les textes doivent être appris en classe. À la maison, il faut seulement réviser. Le deuxième grand avantage que je voyais au par cœur, c’est qu’il est démocratique : n’importe quel parent qui sait lire peut vérifier qu’un enfant sait sa leçon s’il peut la réciter, alors qu’il est très discriminant socialement de demander aux parents de vérifier qu’un enfant a bien compris sa leçon. Si l’enfant résume ou paraphrase le texte, comment une mère de famille jugera-t-elle qu’il a bien compris ou au contraire déformé le sens ou omis les informations importantes ? C’est une compétence de professionnel. Dans les années 19501960, toutes les leçons des manuels se terminaient par un résumé à apprendre. Dans les années 1970, avec les fichiers et les exercices d’entraînement, il est devenu très rare que le matériel pédagogique permette de poursuivre cette pratique. Les leçons ont été remplacées par des exercices de contrôle écrit : des opérations à effectuer et non des règles de multiplication à apprendre. Mais comment savoir si les résultats écrits dans le cahier de brouillon ou de devoirs à la maison ont ou non permis la mise en mémoire des règles ? Dans la lecture, quel rôle peut jouer la mémorisation ? Pouvez-vous clarifier un peu les choses dans un débat souvent brouillé et parfois théologique ? Que nous dit aussi à ce sujet l’histoire de la lecture1 sur laquelle vous avez consacré beaucoup de temps de recherches ? Dans le cas de ces textes quasiment appris par cœur en classe, puis revus à la maison, ce qui était flagrant, c’était l’importance que prenait la voix du texte oralisé, surtout pour les élèves les plus en difficulté en lecture. À l’époque, l’urgence était la lecture silencieuse, visuelle, rapide et je constatais que contrairement aux propos répandus qui faisaient de la leçon de lecture traditionnelle un pensum, la majorité des enfants (bons et mauvais lecteurs) aimaient la lecture oralisée et semblaient en avoir besoin. Or, la mémorisation des textes passait par l’oralité, mais cela plaidait plus pour la lecture à voix haute que pour le par cœur. De fait, cette pratique maintenait la présence dans la classe d’une lecture « intensive » où on relisait plusieurs fois le même texte, à une époque privilégiant, pour de bonnes raisons, la lecture cursive de textes longs, toujours neufs, qu’il fallait à la fois découvrir et comprendre d’emblée. Mais ces deux types de lecture n’ont pas la même fonction. Je ne voyais pas pourquoi l’une devait abolir l’autre et j’ai constaté le rôle historique que cette lecture intensive a joué pour aider les lecteurs des milieux populaires à entrer dans la culture écrite. On l’a bien compris en faisant des lectures et relectures d’albums un impératif de l’école maternelle, mais on a tort de croire qu’ensuite il faut l’abandonner le plus vite possible. 1 Avec Jean Hébrard, Discours sur la lecture, 1880-2000, Fayard-BPI, 2000. Quel rôle joue la mémorisation, et notamment le par cœur, dans les premiers apprentissages selon vous ? Je comprends mieux aujourd’hui, parce que les recherches ont mis l’accent sur ce point, que cette lecture oralisée intensive permettait d’entraîner les élèves à bien fixer des correspondances oral/écrit et donc à reconnaître les mots par cœur ensuite, c’est-à-dire à les lire directement, sans effort. La mémorisation des textes accroît le vocabulaire des enfants, leur fait engranger des tournures syntaxiques, mais leur apprend aussi à lire des mots directement, donc les prépare à une lecture visuelle, ce que je ne voyais pas du tout à l’époque. De fait, quand les enfants lisent dans un manuel de CP, il faut bien voir que la plupart des enfants redisent souvent par cœur, c’est-à-dire à l’oreille, un texte lu et relu. Il faut voir ce que ces relectures apportent en sécurité par anticipation du sens, mais aussi ce qu’elles masquent (les difficultés de déchiffrage ou de compréhension de tel ou tel). Elles aident à apprendre à lire, car elles permettent aux enfants non pas de découvrir un texte nouveau, mais de voir et de mémoriser comment l’écrit encode l’oral (le texte connu par cœur). Les chercheurs nous ont aidés à bien distinguer la mémoire de reconnaissance et la mémoire de rappel : reconnaître une image, une phrase déjà entendue, un mot déjà vu, c’est bien plus facile que se rappeler seul cette image, cette phrase ou ce mot, c’està-dire l’évoquer à volonté en son absence. La lecture s’aide beaucoup de la reconnaissance des mots, mais pour écrire (et orthographier), il faut évidemment se rappeler, pouvoir retrouver dans sa mémoire la suite des mots et l’orthographe de chacun, c’est-à-dire savoir par cœur. Et bien sûr, la mémoire immédiate n’est pas encore la mémoire à long terme. Est-il vrai qu’on a délaissé abusivement le par cœur ? On a délaissé abusivement le par cœur après en avoir abusé. Il faut bien voir contre quoi ont lutté les méthodes nouvelles à partir des années 1920 : à une époque où un élève qui n’est pas capable de réciter au claquement de doigt la table de multiplication ou la règle d’accord du participe passé accumulait les zéros, il était sain que les instituteurs envisagent d’autres méthodes d’apprentissage efficaces. J’ai vu des cahiers où l’élève copiait des dizaines de fois des règles qu’il n’avait pas su réciter. Je peux vous citer le cas d’une petite fille de CE2 qui a dû copier mille fois « chrysanthème » en 1955. Mais le problème est de savoir ce qu’on appelle par cœur : si savoir par cœur, c’est réciter toute la table pour retrouver 6 x 7, on voit que ce qui vise à soulager l’effort de l’enfant devient un handicap. L’objectif est raté. La question du par cœur couvre en fait trois problèmes distincts. Le premier, incontournable, est celui des automatismes à acquérir (lire ou écrire le mot « maison » ou l’expression « qu’est-ce que » sans réfléchir, voir que dans 24, il y a 3 x 8, 6 x 4, 12+12, etc.). Le second est celui des savoirs déclaratifs à fixer, parce qu’ils constituent des références auxquelles rattacher d’autres savoirs jugés nécessaires par l’école (Louis XIV, appelé le Roi Soleil, a fait bâtir le château de Versailles au XVIIe siècle ; la Beauce et la Brie sont deux régions de l’Ile-de-France qui produisent du blé ; 5 LES PETITS CAHIERS N°17 – JANVIER 2022 Apprendre à mémoriser LES PETITS CAHIERS N°17 – JANVIER 2022 6 Apprendre à mémoriser les étamines de la fleur portent le pollen). Je le crois toujours utile, mais aujourd’hui les images, les films ont totalement modifié la culture des élèves. Le troisième est celui des textes à mémoriser pour des raisons à la fois littéraires et patrimoniales « Une fourmi de dix-huit mètres, Avec un chapeau sur la tête, ça n’existe pas… ». On voit bien que ce n’est pas pour les mêmes raisons, ni par les mêmes procédés qu’on apprend ces savoirs par cœur, ni à s’en servir à bon escient. Par ma formation, j’ai été très attentive à la question des textes littéraires, peut-être parce qu’ils mettent en difficulté une conception de la lecture qui considère que lire, c’est comprendre et que comprendre c’est traiter des informations et extraire les idées principales. Je n’ai rien à redire à ça pour tous les textes que je lis pour mon travail, mais essayez un peu de résumer « Les sanglots longs /des violons /de l’automne/… » La compréhension peut-elle se passer de la répétition ? Et réciproquement ? Je sais qu’on peut répéter sans comprendre : « Ams tram gram », je n’ai pas besoin de comprendre pour répéter (et en être enchantée). Je constate aussi qu’il y a toujours dans la classe au moins un élève qui comprend tout de suite et s’en souvient, sans qu’on ait besoin de lui répéter et qui rend pénible la lenteur des autres. C’est souvent qu’il a eu des répétitions particulières à la maison avant l’apprentissage en classe, mais pas toujours : certains comprennent vraiment du premier coup. Mais les élèves normaux ont besoin de reprises. Le problème, c’est que répéter, c’est peu gratifiant pour les maitres et très fatigant (« combien de fois faudra-t-il te répéter que… »). Il faut donc inventer des méthodes de répétition efficaces, qui rendent visibles les progrès des élèves et soutiennent donc l’intérêt des enseignants. J’ai une grande dette de reconnaissance envers les maitres qui m’ont montré comment on peut faire répéter sans que ce soit une corvée, de sorte que tout le monde parvienne à savoir par cœur ou presque, ce qui permet d’économiser du temps et de l’énergie. C’est bien d’apprendre à apprendre, de retrouver dans un dictionnaire ou sur Internet ce qu’on a oublié, mais c’est tellement moins fatigant de le retrouver dans sa tête ou comme me le disait un petit CP, « dans mon cœur ». n Anne-Marie Chartier, chercheur à l’INRP (Institut national de la recherche pédagogique), historienne de l’éducation (propos recueillis par Jean-Michel Zakhartchouk) Apprendre à mémoriser 7 Une tentative pour mettre en place un enseignement qui vise une acquisition des savoirs et des compétences par une coconstruction élève-enseignant, mais aussi entre élèves. L’explicitation entre pairs y contribue. P our qu’il y ait explicitation entre pairs, il faut qu’il y ait nécessité de le faire ! Les applications simples et isolées peuvent souvent rendre l’échange inexistant, ou du moins le réduire à un échange de réponses car il n’y a pas nécessité de réfléchir ensemble, de mettre en commun pour avancer. Professeurs en collège respectivement en mathématiques et en français, nous tentons depuis quelques années de mettre en place un enseignement qui ne soit pas uniquement descendant. Nous proposons aux élèves des situations problèmes, des tâches à prise d’initiative qui demandent la disponibilité de certaines connaissances et suscitent un besoin de communication et d’apport de nouveaux savoirs. Des tâches qui demandent aux élèves confrontation, discussion, négociation, pour être menées à bien par tous. De plus, en partant du constat que les élèves s’approprient peu ou mal un vocabulaire disciplinaire souvent imposé sous forme de définitions catalogue, ces situations créent le besoin de ce vocabulaire, ce qui rend son apprentissage plus efficace. L’explicitation entre pairs non-experts (contrairement à l’explicitation par l’enseignant dans sa matière) nous parait particulièrement intéressante. Chaque élève ex- plicite ses procédures personnelles, ses trucs, avec un pragmatisme qui peut être repris par d’autres. Ainsi, lors de séances de retour sur lecture en cours de français, chaque élève est invité à décrire, raconter ou mimer les procédures qu’il met en œuvre pour conduire une lecture un peu longue, comprendre le mieux possible, se repérer dans le livre. L’un parlera de son utilisation de Post-it qui lui servent à marquer les étapes importantes en notant quelques mots ; un autre expliquera comment il « se fait un film dans la tête » pour se représenter l’histoire ; un troisième parlera des allers-retours qu’il peut faire dans un livre pour rectifier une interprétation qui s’est révélée fausse, etc. La confrontation entre élèves de ces techniques (qui sont finalement celles que le lecteur expert a intégrées et utilise sans même s’en rendre compte) permet à chacun d’expérimenter puis de faire siennes certaines procédures pour améliorer ses compétences de lecture. En mathématiques, lors des premiers échanges de programmes de construction en géométrie, certains élèves tournent la feuille dans tous les sens alors que pour d’autres, la feuille est figée et ils sont amenés à utiliser des repères de position qu’ils définissent eux-mêmes. La confrontation permet assez rapidement de conclure à la nécessité de construire une représentation commune ou, du moins, un langage commun, et de mettre à jour le rôle des conventions en mathématiques. Tout élève peut tirer bénéfice de la situation. En effet, l’élève qui explicite son raisonnement, sa production LES PETITS CAHIERS N°17 – JANVIER 2022 Dire ses trucs aux autres Article paru dans le n° 551 des Cahiers pédagogiques, « Expliciter en classe », février 2019. 8 Apprendre à mémoriser LES PETITS CAHIERS N°17 – JANVIER 2022 peut se rendre compte, après échange que ce qu’il dit, qui a toujours été clair pour lui, ne l’est pas forcément pour les autres. Il est donc contraint de gagner en précision, d’enrichir son expression et de développer son empathie cognitive pour s’adapter à l’autre. Ces échanges peuvent amener les élèves à aller plus loin dans la construction de savoirs. En mathématiques, quand deux élèves communiquent sans avoir la même représentation de la figure, ils en viennent parfois à emprunter un autre biais, en utilisant par exemple les propriétés des quadrilatères particuliers que nous pourrons institutionnaliser lors de la restitution en classe entière, pour que toute la classe puisse en bénéficier. Enfin, la mise en place de dispositifs permettant l’explicitation entre pairs est intéressante pour nousmêmes, enseignants. En effet, écouter ou lire les échanges que les élèves tiennent entre eux est particulièrement riche d’enseignements sur l’activité cognitive qu’ils mènent. Bien souvent, nous n’avons que la production finale et nous ne pouvons que faire des hypothèses sur les chemins empruntés par chaque élève. Avoir accès au raisonnement de chacun permet de le mutualiser s’il est productif ou, au contraire, d’identifier précisément pourquoi il peut être erroné. En français par exemple, lors d’une dictée négociée, une élève justifie son choix d’écrire « les yeux brillais » avec un « s », « parce qu’il y a plusieurs yeux ». Ce n’est donc pas la règle d’accord entre le verbe et son sujet qui n’est pas acquise, mais la marque de la troisième personne du pluriel, confondue avec celle de l’accord dans le groupe nominal. L’origine de l’erreur étant localisée, l’explicitation de la graphie correcte pourra s’appuyer sur ce que sait l’élève et lui apporter ce qui lui manque. ORAL ET ÉCRIT Nous mettons en œuvre principalement deux modalités pour permettre la communication : l’échange oral dans un travail de groupe et l’échange écrit dans une circulation de productions entre élèves, qui peut également se faire en groupe. Lors de ces moments d’explicitation, les élèves peuvent, selon les indications que nous donnons, utiliser diverses ressources : leur mémoire scolaire, le support de cours, un ou plusieurs manuels, l’affichage de la classe, tout dépend des objectifs fixés par le professeur en amont. La première modalité repose sur des échanges à l’oral, en lien direct avec l’activité. Le lexique et la formulation peuvent alors manquer de rigueur, cependant, arguments et contrarguments s’enchainent dans l’immédiateté, et la nécessité de se comprendre peut amener une plus grande précision. Pour que ce débat d’explicitation ait lieu, les élèves travaillent en groupe. Se pose alors la question de la constitution de ceux-ci. Il nous semble plus riche de mêler des élèves de niveau hétérogène, mais dans lesquels les niveaux de maitrise des compétences travaillées restent relativement proches. Par exemple, dans un groupe, des élèves avec une bonne maitrise vont faire bénéficier de leur explicitation des élèves ayant une faible, voire une non-maitrise, alors que l’écart entre des élèves experts et des élèves ne maitrisant pas du tout les compétences travaillées serait tel qu’il n’y aurait pas de réel échange pour une coconstruction, et l’on tomberait alors dans des productions quasi individuelles. En français, nous avons mis en place différents rôles pris en charge de façon tournante au sein du groupe, afin que chaque élève soit actif. Ainsi, l’élève secrétaire qui garde trace de la réflexion du groupe n’est pas l’élève rapporteur. Chacun doit donc maitriser ce qui a été construit en commun, pour pouvoir le présenter au groupe classe ou à un autre groupe. Dans la seconde modalité où l’explicitation se fait à l’écrit, les élèves peuvent travailler seuls ou en groupe, mais le support de la réflexion est un écrit produit par des pairs. Une fois le premier jet produit, les écrits sont amenés à circuler pour être commentés par d’autres. Par exemple en mathématiques, cette circulation peut se faire par un simple échange entre groupes au sein de la classe. L’enseignant joue alors le rôle de facteur. En français, nous constituons pour chaque relecteur ou groupe de relecteurs un corpus d’écrits produits par les autres élèves, contenant des écrits se conformant aux attentes, et d’autres qui en sont plus éloignés. C’est par la confrontation entre ces différentes productions que les élèves peuvent affiner les critères de recevabilité d’un écrit, donner des conseils de plus en plus pertinents et les assimiler pour les réinvestir dans leurs propres textes. Cette modalité d’explicitation est plus contraignante pour les élèves qui doivent tous utiliser un lexique disciplinaire commun et justifier très précisément leurs remarques, ce qui est un de nos objectifs d’apprentissage. Ces différents dispositifs nous ont permis de voir autrement le rôle et l’activité de l’enseignant avant, pendant et après la séance. En effet, le travail de préparation est différent en termes d’analyse à priori, de cadrage, de mise en place de règles de travail. Les situations problèmes, les tâches à prise d’initiative peuvent porter sur la plupart des objets d’étude travaillés et compétences à acquérir. En français, il peut s’agir par exemple de lecture-compréhension d’un texte résistant, de production écrite correspondant à un genre étudié (fable, conte, récit mythologique, apologue, etc.), de production d’un écrit de commentaire (analyse littéraire argumentée par exemple), de raisonnement grammatical et orthographique, de production orale avec justification des intentions (proposition de mise en scène pour une pièce étudiée, par exemple). En mathématiques, le travail sur les programmes de constructions et les figures téléphonées permet de travailler entièrement le programme de géométrie, mais aussi de nombreuses conventions en calcul ou mesure de grandeur. DES TRACES POUR RÉAJUSTER Pendant l’explicitation entre pairs, nous devons recueillir les traces d’activité des élèves, pour les élèves eux-mêmes, mais aussi pour nous. Le recueil peut se faire à l’écrit (production commune à l’issue de négociations de groupe, commentaires écrits), mais aussi Apprendre à mémoriser Le recueil de ces traces permet aussi de faire réfléchir les élèves sur les commentaires qu’ils produisent. Un travail peut être conduit sur la forme afin que les élèves fassent des remarques de plus en plus constructives et acceptables par autrui. Au fil de l’année, on remarque que les élèves passent du jugement péremptoire (souvent sur la graphie, l’orthographe ou même la forme de la phrase) au véritable conseil, profitable à l’autre et à soi-même. Ainsi en français, lors d’une séance de lecture-conseil d’un corpus de critiques de mises en scène théâtrales écrites par les pairs, les élèves sont passés de remarques du type « on n’y comprend rien, tu mélanges tout » à des conseils sur l’organisation textuelle : « Écris tes idées en deux parties. » Lors de la négociation or- thographique en dictée négociée, un groupe d’élèves a débattu sur l’accord « les yeux brillaient », avec comme argumentaire : « C’est deux yeux qui brillent, donc il y en a plusieurs. Donc “-aient”. » Après retravail, les élèves sont arrivés à la formulation : « Le sujet est le groupe nominal “les deux yeux”. Il est au pluriel. Le verbe s’accorde avec le sujet, donc on le conjugue à la troisième personne du pluriel à l’imparfait : “-aient”. » En mathématiques, les échanges écrits ont également évolué. Un même groupe écrivait sur ses premiers commentaires : « Trop de fautes, on n’y arrive pas ! » Aujourd’hui, on peut lire : « Vous parlez de droite, mais vous donnez une mesure, c’est pas normal ! » Les dispositifs d’explicitation entre pairs nous ont permis de faire évoluer nos pratiques dans nos classes. Il nous semble aujourd’hui que les élèves adhèrent en grande partie à ces méthodes, car ils disent apprendre plus facilement. Ils deviennent ainsi acteurs de leurs apprentissages, investissent plus efficacement les savoirs et deviennent alors plus rapidement compétents dans les différents domaines du socle. n Matthieu Chantal, professeur de mathématiques au collège Molière, Ivry-sur-Seine Karine Hurtevent, professeure de lettres au collège Molière, Ivry-sur-Seine LES PETITS CAHIERS N°17 – JANVIER 2022 sous forme orale, notamment en enregistrant les discussions au sein des groupes ; un travail peut ensuite être fait à partir des transcriptions. C’est notamment grâce aux traces recueillies que nous pouvons prévoir le contenu de différents temps de travail après l’explicitation ou entre deux moments d’explicitation, ce que nous devons apporter à la classe en termes de connaissances : concepts, savoirs, lexique spécifique de la discipline, etc. En effet, si les tâches proposées s’appuient sur des connaissances déjà mobilisables par les élèves, elles visent à en acquérir de nouvelles. C’est alors à nous, enseignants, de les donner ou d’arbitrer entre les propositions des élèves, mais seulement une fois que le besoin de celles-ci a été créé. 9 10 Apprendre à mémoriser LES PETITS CAHIERS N°17 – JANVIER 2022 Boite à outils et astuces Une appropriation des outils d’Atole pour gérer la classe et favoriser pleinement les apprentissages. D éjà formée aux neurosciences cognitives et très attachée aux sciences de l’éducation, je me suis lancée dans l’appropriation du kit Atole (Attentif à l’école) en entrant pleinement dans la démarche, en déployant les outils et dispositifs proposés. Je voudrais présenter ici quelques mises en pratique concrètes. LA CONSIGNE AU GRAND GROUPE Article paru dans le n° 567 des Cahiers pédagogiques, « Enseigner l’attention », février 2021. Au début des séquences, phases de découverte et mise en appétit, l’enseignant déploie beaucoup d’énergie pour déclencher l’intérêt. C’est le moment de l’engagement actif. L’apprenant « met en route ses neurones » et les propositions pédagogiques vont l’y aider (ou pas !). Une consigne est donnée, longue, et dans le brouhaha des élèves qui sortent le matériel nécessaire à sa réalisation, Tom, Laura, Maxime ont décroché. Les affaires sont sorties, mais ils ne savent plus ce qu’il faut faire ! Mémoire de travail défaillante ? Inattention récurrente ? Manque d’intérêt ? Peur de se lancer dans la tâche ? Hypothèses à affiner en petit groupe de remédiation et avec l’enseignant spécialisé. Mais peut-on tenter quelque chose en amont ? Oui, je le crois. Supposer que tous les élèves ont la même intensité, qualité d’attention au moment où je donne la consigne est une erreur. Convenir d’un signal visuel1 ou auditif pour « rassembler les regards, ajuster la posture » (c’est le RAP). C’est le moment où l’élève a l’intention d’écouter la consigne et où il choisit les bonnes manières d’agir. Il peut les choisir d’autant mieux que lors d’un atelier Atole, elles auront été explorées, discutées, testées avec la classe ou en demi-groupe, voire en aide personnalisée. Classiquement, la majorité des enseignants permet une reformulation par un ou plusieurs élèves avant le lancement dans la tâche. Avant celle-ci, je propose (et j’ai testé, ça marche !) un petit « 1, 2, 3 », façon pédagogie coopérative. La consigne est donnée (avec les préalables cités plus haut) et c’est parti : en 1, je mets la consigne dans ma tête, en mots, en image, en mouvement, je me la redis, je dis les mots importants ; en 2, je partage ce que j’ai mis dans ma tête avec mon binôme de proximité ; en 3, c’est le partage en grand groupe et l’enrichissement, la rectification puis la validation. Une variante est possible, et tout aussi riche, si votre classe est installée en ilots, le 2 peut être un partage au sein de celui-ci. Oui, ça prend un peu de temps, oui, il faut y penser et l’automatiser, mais je vous assure que si vous faites le compte en temps passé à réexpliquer, circuler dans les rangs pour remettre les élèves perdus sur les rails, ça vaut le coup ! Ce passage par le 1 est primordial. Il permet à l’élève de s’approprier la consigne extérieure, la 1 Classroomscreen est un outil numérique intéressant avec de multiples possibilités : classroomscreen.com/ Apprendre à mémoriser LA QUESTION AU GRAND GROUPE Stanislas Dehaene évoquait récemment2 « l’interrogation orale » en grand groupe, pour dire combien elle était inutile et même enfonçait la plupart des élèves qui perdent alors leurs moyens et décrochent, laissant les bons répondre. Les questionner individuellement est ce qu’il préconise. Pas très réaliste dans une configuration magistrale et surtout, l’interaction, la confrontation entre les élèves s’en trouverait gommée. Néanmoins, lors de ces temps d’échange qui partent d’un questionnement apporté par l’enseignant ou par un élève, la question du maintien de l’attention se pose fortement. Que se passe-t-il pour ces élèves qui ne répondent pas ? Ont-ils entendu la question ? L’ont-ils comprise ? Estiment-ils qu’ils n’en connaissent pas la réponse ? Ont-ils le temps de structurer leur réponse ? Ont-ils la crainte d’être moqués ? Et à l’écrit, vous faites-vous la même remarque ? Que se passe-t-il dans la tête (mais aussi le cœur) de ces élèves discrets, voire silencieux ? Et ces élèves qui lèvent le doigt instantanément mais qui répondent à côté ou qui redisent ce qui a déjà été énoncé ou encore qui, tout en levant le doigt, s’expriment à haute voix ? Et ceux qui ont toujours la bonne réponse ? Et ceux qui ne parviennent pas à prendre en compte les propos des autres et l’avancée dans le concept travaillé ? Et ceux qui lèvent le doigt désespérément mais qui ne savent plus ce qu’ils avaient à dire quand on leur donne la parole ? Je pourrais continuer l’inventaire, et vous aussi. Selon l’âge des élèves, quelques astuces peuvent aider à maintenir leur équilibre attentionnel (les garder avec nous !). • Par exemple, question posée par l’enseignant en début de séance, « vous rappelez-vous ce que nous avons appris hier ou la semaine dernière ? » ou encore « qui peut nous dire sur quoi portait la leçon de la semaine dernière ? ». • Annoncer un temps d’intériorisation, d’appropriation de la question (faire fonctionner sa petite voix, son appareil photo pour aller chercher dans sa mémoire), personne ne lève le doigt. On fait travailler sa tête. Puis ajouter une anecdote qui va aider au rappel, qui va solliciter la mémoire épisodique, si proche du siège des émotions : élément temporel, de lieu, de personne, etc. • Les élèves n’ont toujours pas levé le doigt. On va demander à chacun de chercher dans sa tête un mot qui sera un indice pour tous ceux qui pour l’instant ne voient pas de quoi on parle. Ce peut être un indice de contenu ou un indice de support. Avec des CE2, nous avions travaillé un texte sur le Nil, texte compliqué 2 Voir https://tinyurl.com/y3m6w8k9 sur le plan du lexique et des connecteurs logiques utilisés. Le texte avait été illustré afin d’éclairer les mots tels que « delta, mousson, Nil », etc. Pour travailler les connecteurs, ces derniers avaient été isolés sous forme d’étiquettes. Le tout à reconstituer, en coopération. Les enfants, invités à donner des indices d’éclairage (comme expliqué plus haut), ont dit les mots « étiquettes, coopération, Nil, images », etc. L’attention est totale, chacun ayant une action mentale à effectuer, soit s’appuyer sur l’indice pour raviver sa mémoire, soit chercher l’indice pertinent, soit évaluer la pertinence de l’indice donné par le copain. Je n’écris rien au tableau, afin de solliciter la mémoire auditive et perfectionner le geste attentionnel. Les yeux s’éclairent au fur et à mesure, quelques minutes suffisent pour que toutes et tous répondent à la question de départ. • Le temps de mise en commun peut être également le moment où l’intérêt se relâche, l’attention se disperse. Si l’effort cognitif a été important, il est normal d’avoir besoin d’une pause. Un temps de respiration peut être proposé, un temps d’étirement et hop, on se recentre. « Nous allons écouter les propositions de… ». Annoncer les prénoms des élèves qui seront sollicités, c’est permettre à celui ou celle qui manque de confiance ou qui a besoin de temps de se préparer. Cela suppose pour l’enseignant de s’effacer et de laisser les élèves non nommés être les vérificateurs. L’enseignant ne valide donc pas les réponses données, ce sont ces élèves qui en ont la charge. Bien sûr, cela suppose que le climat de classe, les règles du vivre ensemble, en coopération, aient été posées au préalable. LE TRAVAIL INDIVIDUEL Certains ont quasi terminé, d’autres n’ont pas commencé et farfouillent encore dans leur cartable à la recherche d’une gomme qui s’est mystérieusement volatilisée ! Au bout de cinq minutes, Estelle et Karim ont le nez en l’air et semblent être partis loin, bien loin, tandis que Laura gesticule, se lève, se rassoit, et finit par gêner tous ses voisins qui protestent avec virulence. La belle attention-concentration que vous aviez installée est partie en fumée. Quelques questions à se poser : Ai-je permis à tous de s’approprier la consigne ? Le matériel nécessaire est-il à disposition ? Les élèves sont-ils au clair sur l’intensité attentionnelle dont ils ont besoin pour réaliser la tâche ? sur leur intention ? (pas d’attention sans intention, m’a dit un jour une enseignante en formation) Ai-je cadré les différentes étapes de réalisation ? Ai-je pris le temps d’aller voir Estelle, Karim, Laura ? QUELQUES ASTUCES Selon le niveau de classe, prendre un vrai temps d’appropriation de la consigne, en utilisant les techniques citées plus haut. Le temps passé est réellement profitable ! • Si la consigne est composée de plusieurs tâches associées, permettre aux élèves qui en ont besoin de découper ces tâches en minimissions. Un référent au format marque-page peut être fourni, avec un trombone que l’élève fait glisser au fur et à mesure qu’il LES PETITS CAHIERS N°17 – JANVIER 2022 faire sienne, la prendre avec lui, la comprendre, quoi ! Cette petite voix, cet appareil photo qu’il va utiliser pour mémoriser la consigne, c’est une belle façon de lui montrer qu’il pense, que c’est ça réfléchir, évoquer. Particulièrement puissant avec les élèves à besoins particuliers qui disent facilement ne rien voir ou ne rien entendre dans leur tête. 11 12 Apprendre à mémoriser LES PETITS CAHIERS N°17 – JANVIER 2022 a réalisé la minimission. En 1, je fais ça, en 2, etc. Cette planification défaillante chez certains de nos élèves, notamment les élèves avec des troubles d’apprentissage, peut être une explication à une attention fluctuante, voire fugitive. « Je ne sais pas par où commencer, je me disperse, le mauvais stress m’envahit, les émotions me submergent, alors, je fuis vers un ailleurs plus sécurisant. » • Prévoir une table d’appui sur laquelle sont posés différents référents dont l’élève peut avoir besoin pour se lancer dans la tâche. Se lever pour aller les consulter (là encore, des règles d’utilisation de cet espace-ressource sont à poser en amont). Prendre cinq minutes pour se les approprier, puis retourner à sa place. Se déplacer est un besoin pour tous nos élèves, indispensable pour certains. Le mouvement, la ressource rassurante autorisée à disposition vont aider l’élève à se remobiliser. • Fournir un timer ou utiliser Classroomscreen pour indiquer que le temps imparti va cadrer la tâche et favoriser l’équilibre attentionnel. Aucun de ces gestes pédagogiques n’est magique ! Ce qui fonctionne, qui permet des temps d’attention réelle, sans effort, avec plaisir et me réjouit en tant qu’enseignante, c’est la prise en compte des différentes attentions à solliciter (je ne peux pas, et vous non plus, être attentive à 120 % pendant six heures d’affilée. Nos élèves dont le cortex préfrontal n’est pas à maturité encore moins !). Pour accompagner cette éducation à l’attention, rien de tel que varier nos dispositifs pédagogiques, permettre le mouvement et l’utilisation du corps, donner des tâches réalisables et adaptées, installer un climat de classe propice à l’entraide et au respect de la diversité. Il y aura des jours avec et des jours sans ! Il nous faudra peut-être passer, nous, enseignants, par la déconstruction d’automatismes et d’habitudes de notre gestion du groupe classe, nous questionner sur notre qualité attentionnelle et certainement tricoter neuro­ éducation et sciences de l’éducation. Le jeu en vaut la chandelle ! n Anne Valentin, formatrice, enseignante spécialisée Apprendre à mémoriser 13 La métacognition interroge le rapport entre connaissances spécifiques et compétences générales. Illustration avec la compréhension d’histoires en maternelle. S i la métacognition est un concept fort ancien, elle connait aujourd’hui un regain d’intérêt au sein de l’institution scolaire, alimenté notamment par la réflexion menée par le groupe 5 du Conseil scientifique de l’Éducation nationale (CSEN) « Métacognition et confiance en soi ». Le problème est qu’en vieillissant, il s’est chargé de nombreux composants qui participent à le rendre de plus en plus flou. Dans la conférence organisée sur ce thème par le CSEN en 2018, on note par exemple qu’aucune intervention ne traite de la métacognition en tant que telle ni des liens qu’elle entretient de facto avec la cognition. Les présentations portent sur la confiance en soi, la motivation en classe, la représentation de soi, l’attention, etc. NE PAS CONFONDRE CAUSE ET CONSÉQUENCE La littérature scientifique permet d’expliquer ce choix : on a, en effet, régulièrement montré que les élèves qui ont développé de solides connaissances et compétences métacognitives sont aussi ceux qui sont le plus autorégulés, engagés, attentifs, flexibles, qui ont le plus confiance en eux et dans leur réussite. Or, dans toutes les classes, on compte beaucoup d’élèves tout aussi motivés et attentifs, pourtant in- capables de réguler leurs apprentissages, faute de disposer des mêmes connaissances, compétences et stratégies (déficit de construction) ou faute de savoir quand, comment et pourquoi les mobiliser en situation (déficit de production). En rangeant dans la catégorie « métacognition » tous les composants qui, de fait, en découlent, on confond les conséquences avec les causes. C’est le cas quand, comme Joëlle Proust, on soutient qu’« une bonne régulation conduit l’élève à s’engager dans l’apprentissage avec confiance et enthousiasme. La mauvaise régulation de la métacognition se solde par le dégout d’apprendre, l’évitement de l’école, le décrochage, et par ce que l’on nomme la “spirale de l’échec” ». Une autre erreur de raisonnement consiste à proposer aux enseignants d’utiliser des outils visant le développement de l’attention, de la flexibilité, du contrôle inhibiteur ou des fonctions exécutives pour elles-mêmes, c’est-à-dire sans lien avec les savoirs scolaires et les compétences disciplinaires dont ils sont censés faciliter l’apprentissage. Il semble que leurs auteurs aient oublié ou méconnaissent les débats virulents qui ont animé la communauté scientifique dans les années 90 à propos des « programmes d’éducation cognitive » dits « free content » (sans contenu disciplinaire). On a régulièrement prouvé que les effets de transfert promis ne s’observaient, de fait, que quand les participants disposaient déjà d’une bonne connaissance du domaine ou quand les tâches d’évaluation ressemblaient LES PETITS CAHIERS N°17 – JANVIER 2022 Expériences multiples Article paru dans le n° 563 des Cahiers pédagogiques, « Actualité de la métacognition », septembre 2020. 14 Apprendre à mémoriser LES PETITS CAHIERS N°17 – JANVIER 2022 à s’y méprendre à celles qui avaient présidé à l’enseignement. En 2006, nous défendions déjà l’idée que, si l’enseignement de connaissances et compétences métacognitives était crucial pour la réussite scolaire, il ne devait pas être dissocié de celui des connaissances spécifiques et des procédures requises pour traiter les tâches et les activités proposées dans les différentes disciplines scolaires. Nous n’avons pas changé d’avis. Mais comment s’y prendre à l’école maternelle qui accueille un public de novices universels ? Doit-on faire de la métacognition une cible de l’enseignement et, si oui, que faut-il enseigner et comment ? Prolongeant les travaux de James H. Flavell, Robert A. Reeve et Ann L. Brown définissaient la métacognition comme « la capacité de l’individu à connaitre ses propres capacités, à comprendre le problème à résoudre, à choisir les stratégies qui lui permettront d’atteindre le but et à planifier leur utilisation, à contrôler et à coordonner ses activités ». La métacognition intègre donc trois composantes principales : les habiletés métacognitives, le contrôle (méta) cognitif ou exécutif et les connaissances métacognitives. Si certaines composantes peuvent apparaitre relativement tôt dans le développement, tous les enfants ne sont pas également outillés à l’entrée à l’école maternelle. Certains, notamment ceux qui sont le plus éloignés de l’univers de l’école, sont des néophytes dans presque toutes les activités et tâches scolaires. Cette absence de familiarité ne leur permet pas de comprendre le problème sans aide ni de sélectionner la ou les stratégies à mobiliser pour le résoudre. Autrement dit, leur incapacité à contrôler leur activité est le résultat direct de leur manque d’expériences et de connaissances et non la marque d’un quelconque déficit métacognitif. Un autre facteur doit être pris en compte. Beaucoup d’enfants ignorent que certaines opérations métacognitives de base rendent le traitement cognitif beaucoup plus efficace dans presque toutes les situations : différer sa réponse, prévoir les conséquences d’une action, superviser son activité, évaluer le résultat, etc. Des travaux plus récents nous font ajouter à cette catégorie l’ensemble des fonctions exécutives. On aura déduit de ce qui précède que, pour favoriser la réussite de tous, la pédagogie de l’école maternelle doit multiplier les tâches et les expériences, dans tous les domaines d’apprentissage, pour favoriser l’acquisition de connaissances spécifiques, et apprendre aux élèves à mobiliser les opérations métacognitives de base pour traiter les tâches scolaires et les inciter à les mettre systématiquement en œuvre. Ce sont ces dimensions que nous cherchons à intégrer dans tous nos outils didactiques. Dans la partie qui suit, nous donnons deux exemples pris dans la méthode Narramus, centrés sur des pratiques d’enseignement visant le développement de la régulation de l’activité cognitive dans un domaine particulier : la compréhension d’histoires. L’ENGAGEMENT ET LE MAINTIEN DE L’ATTENTION Stanislas Dehaene soutient que « le plus grand talent d’un enseignant consiste sans doute à canaliser et captiver, à chaque instant, l’attention de l’enfant, afin de l’orienter vers le niveau approprié ». De notre côté, nous préférons miser sur la formation (plutôt que sur le talent) et faisons l’hypothèse que la prise en main d’un outil explicitement conçu pour répondre aux problèmes professionnels des enseignants peut y participer. Pour bâtir notre outil, nous avons repris les résultats d’études qui avaient fait la preuve de leur efficacité pour enrôler et maintenir l’attention de vingtcinq élèves. Nous proposons par exemple de toujours dissocier les supports : on ne présente jamais en même temps le texte et l’illustration. Cette stratégie pédagogique, qui évite de placer les élèves devant une double tâche, favorise la concentration et minimise les risques qu’ils se détournent du contenu central. Nous faisons précéder chaque activité par l’affichage d’un logo dont les significations sont systématiquement réexplicitées : on précise le but de l’activité (apprendre du vocabulaire, écouter la lecture, prévoir l’illustration ou la suite de l’histoire, etc.) et ce qui est attendu des élèves (écouter attentivement la lecture du texte pour imaginer l’illustration qui suivra, analyser précisément l’illustration pour mieux comprendre, etc.). En outre, nous ritualisons le déroulement des séances pour permettre aux élèves de prendre de plus en plus de contrôle sur leur activité cognitive. UN TEMPS DE LATENCE POUR RÉFLÉCHIR Dans nos outils didactiques, nous invitons les enseignants à instaurer la même routine conversationnelle : quand une question est posée, personne n’a le droit de répondre tout de suite. Dès la petite section, on explique aux élèves que cette règle a deux mérites : elle permet à chacun de réfléchir sans être pressé par les autres, mais aussi de retenir sa réponse aux deux sens du terme, l’inhiber et la mémoriser. À ce sujet, Laura Backen Jones, Mary K. R ­ othbart et Michael I. Posner signalent qu’avec l’âge, les enfants utilisent spontanément de plus en plus des comportements physiques alternatifs pour remplacer le comportement qu’ils tentent d’inhiber. Aussi les élèves sont-ils invités à lever leur pouce (une réponse de substitution) dès qu’ils ont trouvé la solution. Puis, après un décompte silencieux (avec les doigts), l’enseignant sollicite la réponse soit de toute la classe, soit d’un élève qui a levé le pouce. Pour le professeur, cette option présente deux avantages : elle lui permet d’évaluer le temps mis par chacun pour mener sa réflexion et de connaitre le moment opportun pour commencer à interroger la classe. De leur côté, les élèves prennent conscience que, quand la réflexion prime sur la réaction (ou l’impulsivité), le résultat est meilleur. Nous préconisons de procéder de la même manière quand un élève est invité à raconter, seul, une histoire, du début à la fin. Les autres sont avertis qu’ils ne peuvent en aucun cas interrompre le narrateur pour centrer leur attention sur le récit produit et mettre en mémoire tout ce qu’ils corrigeront ou complèteront une fois que leur camarade aura dit « j’ai fini ». Apprendre à mémoriser générales, peu complexes mais fondamentales (stratégies attentionnelles, d’organisation de l’information et d’anticipation, de vérification, d’effort et de persévérance). Gageons que l’école maternelle a bien les moyens de réduire les inégalités, à condition qu’elle ne néglige ni l’enseignement des connaissances spécifiques ni celui des habiletés métacognitives. n Sylvie Cèbe, maitresse de conférences en sciences de l’éducation et de la formation, laboratoire ACTé, université Clermont-Auvergne LES PETITS CAHIERS N°17 – JANVIER 2022 C’est aux jeunes enfants qu’il est le plus approprié de vouloir faire acquérir des compétences cognitives générales (conceptuelles, stratégiques et métacognitives), car elles ont une importance capitale en début d’apprentissage en conditionnant la qualité des traitements initiaux, la résolution de problème et l’apprentissage avant le développement d’une connaissance experte dans tel ou tel domaine. De nombreux auteurs attribuent les écarts d’efficience entre les bons élèves et les moins performants à l’utilisation relativement systématique que font les premiers de stratégies très 15 LES PETITS CAHIERS N°17 – JANVIER 2022 16 Article paru dans le n° 527 des Cahiers pédagogiques, « Neurosciences et pédagogie », février 2016. Apprendre à mémoriser Pour que s’activent les neurones Le cerveau a une grande capacité à modifier ses connexions neuronales pour s’adapter et apprendre. Aux enseignants d’utiliser cette plasticité et de favoriser l’activation neuronale répétée. A pprendre change le cerveau. Littéralement. Lorsqu’on apprend, de nouvelles connexions neuronales peuvent se former et des connexions existantes peuvent se renforcer, s’affaiblir ou même se défaire. Loin d’être immuable, la structure du cerveau change donc constamment pour s’adapter à de nouvelles situations. Il existe un ensemble de mécanismes qui régissent ces modifications cérébrales. L’un d’eux s’applique à la plupart des apprentissages scolaires, on peut le résumer ainsi : les neurones qui s’activent ensemble se connectent ensemble. Donc, si deux neurones sont assez près l’un de l’autre et qu’ils s’activent de façon simultanée et répétée (le mot « répétée » est important ici), un ensemble de processus biochimiques provoque la création de nouvelles connexions et, progressivement, un renforcement de l’efficacité des connexions entre les neurones impliqués. Proposé pour la première fois par Donald O. Hebb, ce principe a été vérifié expérimentalement à de nombreuses reprises. De nos jours, ce mécanisme est connu sous le nom de « potentialisation à long terme ». Pour mieux comprendre le mécanisme et ses retombées sur l’apprentissage et l’enseignement, le cerveau est souvent comparé à une forêt dans laquelle l’ap- prenant marche. Densément peuplée d’une végétation abondante, la marche y est donc difficile initialement. Pour se déplacer, l’apprenant doit pousser les branches avec ses bras en plus d’écraser l’herbe et les petits arbustes avec ses pieds. Le passage répété du marcheur crée progressivement un sentier qui est de plus en plus facile à emprunter. Bien vite, ce sentier devient une voie privilégiée pour passer rapidement du point A au point B. En contrepartie, si l’apprenant n’emprunte plus le sentier pendant un certain temps, les herbes, les arbustes et les arbres y reprennent lentement leur place et le sentier disparait progressivement. DÉVELOPPER SES SENTIERS Lorsqu’on apprend, des processus similaires prennent place dans le cerveau. Au début d’un apprentissage, il est difficile pour l’élève d’accomplir la tâche demandée, parce qu’il n’a pas encore développé ses « sentiers », c’est-à-dire les connexions neuronales requises. Pourtant, chaque fois qu’il essaie, des neurones s’activent et, en s’activant, ces neurones se connectent progressivement ensemble et augmentent l’efficacité de leurs connexions. Après plusieurs activations cérébrales, les neurones deviennent donc de plus en plus connectés, ce qui permet aux influx nerveux de circuler dans le cerveau de plus en plus aisément et efficacement. Ainsi, lorsque l’élève s’entraine, c’est-à-dire active son cerveau à plusieurs reprises pour accomplir une certaine tâche, il développe des chemins qui lui permettront d’accomplir la tâche demandée de plus en plus facilement et rapidement. Si, au contraire, un élève cesse de s’entrainer et d’activer les neurones en lien avec un apprentissage particulier, les connexions neuronales associées à cet apprentissage vont s’affaiblir progressivement, jusqu’à se défaire. Tout comme les sentiers d’une forêt peuvent disparaitre s’ils ne sont pas entretenus, les réseaux de neurones peuvent se défaire s’ils ne sont plus mobilisés. LES LIENS AVEC L’ÉDUCATION Ce mécanisme lié à la plasticité cérébrale permet de mieux comprendre certains phénomènes éducatifs, et en tout premier lieu la nécessité de la pratique et de la répétition. Pour apprendre, il faut changer les connexions dans son cerveau et, pour y arriver, les neurones doivent s’activer ensemble de façon répétée. Ensuite, ce mécanisme permet aussi de comprendre pourquoi les élèves oublient souvent ce qu’ils apprennent : si les neurones liés à un certain apprentissage ne s’activent plus durant un certain temps, leurs connexions s’affaiblissent naturellement. Finalement, il permet de mieux comprendre pourquoi certaines erreurs sont difficiles à corriger pour les élèves. En effet, si les erreurs commises résultent de réseaux de neurones qui sont très solidement établis dans le cerveau, alors ils ne peuvent pas être modifiés aisément. De façon plus fondamentale, ce mécanisme mène à redéfinir le concept même d’apprentissage. Au niveau cérébral, apprendre, ce n’est pas juste modifier son comportement pour répondre à une question ou accomplir une tâche. Apprendre, c’est modifier ses connexions neuronales. Ainsi, ce n’est pas parce qu’un élève est incapable de répondre à une question ou de résoudre un problème après un enseignement qu’il n’a rien appris, qu’il n’a pas commencé à modifier ses sentiers cérébraux. Si un élève semble ne rien avoir appris, ce n’est pas nécessairement parce que rien n’a changé dans son cerveau, c’est peut-être que les réseaux de neurones qui ont commencé à s’établir dans son cerveau ne sont pas assez consolidés pour que l’on puisse observer, au niveau comportemental, des changements dans sa façon de répondre ou d’accomplir une tâche. L’IMPORTANCE DE L’ACTIVATION NEURONALE RÉPÉTÉE En éducation, il est souvent dit que l’élève doit être actif dans ses apprentissages. Que s’il est passif, il n’apprendra pas. Mais ce qui est important, c’est l’activité du cerveau. Un cerveau actif est un cerveau qui apprend. Ainsi, même s’il met la main à la pâte et manipule du matériel, un élève peut apprendre très peu de la réalisation d’une activité d’apprentissage si son cerveau n’est pas activement engagé. À l’opposé, un élève peut apprendre d’un enseignement magistral ou d’une démonstration, même s’il ne fait rien d’autre qu’écouter, à condition que son cerveau soit engagé et qu’il active ses neurones. L’important, ce n’est donc pas qu’un élève soit actif physiquement, mais plutôt que les réseaux de neurones en lien avec l’apprentissage visé s’activent, parce que les neurones qui s’activent ensemble se connectent ensemble. S’il est nécessaire que le cerveau s’active pour apprendre, cela n’est toutefois pas une condition suffisante pour réaliser la plupart des apprentissages scolaires. Le cerveau doit non seulement s’activer, mais il doit s’activer à plusieurs reprises pour le même objet d’apprentissage. C’est l’une des plus importantes contraintes qu’impose le fonctionnement cérébral sur les apprentissages. Il faut donc, en tant qu’enseignant, choisir et séquencer les activités pédagogiques afin de s’assurer que, pour chaque objectif d’apprentissage, les élèves aient la chance de mobiliser leurs savoirs ou habiletés et d’activer leur cerveau un assez grand nombre de fois. Combien de fois ? Cela dépend de plusieurs facteurs, dont le degré de difficulté de l’objectif d’apprentissage. En général, il est conseillé d’aller jusqu’à un surapprentissage en continuant les activités menant aux activations neuronales, même lorsque l’élève est capable de répondre aux questions ou d’accomplir les tâches demandées, afin que les réseaux de neurones s’établissent le plus solidement possible, ce qui contribuera à éviter l’oubli rapide et l’affaiblissement des connexions neuronales. Bien que la pratique et la répétition soient essentielles à la plupart des apprentissages, il n’est toutefois pas suffisant de simplement répéter pour apprendre. La répétition sans activation cérébrale ne contribue pas à l’apprentissage. Par exemple, demander aux élèves de lire à plusieurs reprises un texte ou de refaire le même type d’exercices un trop grand nombre de fois ne constituent pas des approches efficaces. La répétition passive et excessive peut démotiver l’élève et le désengager totalement de l’activité. S’il n’est pas engagé, son cerveau ne s’active pas et, si son cerveau ne s’active pas, il n’apprend pas. Loin de contribuer à l’activation neuronale répétée, la répétition bête est incompatible avec le fonctionnement cérébral. LA PRATIQUE DE LA RÉCUPÉRATION EN MÉMOIRE Le principe neuroéducatif de l’activation neuronale répétée est compatible avec un grand nombre de pratiques d’enseignement. Toutes celles qui encouragent les élèves à activer et réactiver les neurones liés à une habileté ou une connaissance précise sont à privilégier, notamment questionner les élèves, leur demander d’enseigner ou d’expliquer une notion ou une procédure, faire interagir les élèves les uns avec les autres, etc. Un vaste corpus de recherches en éducation et en psychologie cognitive met clairement en évidence l’importance de la récupération en mémoire dans les processus d’apprentissage (testing effect). Chaque fois que l’on demande à un élève de mobiliser ses connaissances ou ses habiletés pour accomplir une tâche, il consolide ses apprentissages. Demander aux élèves de récupérer en mémoire à de nombreuses reprises, c’est leur demander d’activer de façon répétée les réseaux de neurones liés au contenu à récupérer. Et cela contribue à l’activation neuronale répétée. Une étude de Franklin M. Zaromb et Henry L. Roediger, en 2010, montre par exemple qu’il est significativement plus bénéfique d’avoir quatre périodes d’étude entrecoupées de quatre périodes de tests plutôt que d’avoir huit périodes d’étude. Ainsi, lorsque 17 LES PETITS CAHIERS N°17 – JANVIER 2022 Apprendre à mémoriser LES PETITS CAHIERS N°17 – JANVIER 2022 18 Apprendre à mémoriser les élèves doivent faire des tests, ils apprennent en moyenne deux fois plus. Au niveau cérébral, ce résultat s’explique notamment par le fait que les périodes de tests activent davantage les réseaux de neurones liés aux notions apprises que les périodes d’étude qui sont probablement plus passives. Les tests et les examens ne servent donc pas simplement à vérifier le niveau d’apprentissage des élèves : ils contribuent eux-mêmes significativement à l’apprentissage et à l’activation répétée des neurones. D’ailleurs, d’autres recherches montrent que de lire ses notes de cours ou même de souligner les passages importants d’un texte ne constituent généralement pas des stratégies d’étude efficaces. Les meilleures stratégies sont celles où les élèves s’exercent à récupérer en mémoire l’information à plusieurs reprises, en se faisant questionner par un collègue ou en se questionnant eux-mêmes, à l’aide de questions sur des fiches, par exemple. Il s’agit donc de mettre en œuvre un enseignement où l’on donne la chance aux élèves d’activer les neurones associés à leurs apprentissages, en proposant des activités péda- gogiques variées nécessitant de récupérer en mémoire et d’utiliser plusieurs fois certaines connaissances, habiletés ou procédures. Croire que les neurosciences vont révolutionner l’enseignement et résoudre tous les problèmes d’apprentissage des élèves est bien entendu dangereusement exagéré. Aucune approche ne peut prétendre à elle seule rendre compte de tous les problèmes complexes et multifactoriels liés aux apprentissages scolaires. En revanche, mieux connaitre l’influence et les contraintes qu’exercent le fonctionnement et l’organisation du cerveau sur les apprentissages peut parfois nous aider à identifier les pratiques d’enseignement les plus compatibles avec les mécanismes biologiques dont dispose le cerveau pour apprendre. n Steve Masson, professeur à l’UQAM (Université du Québec à Montréal), directeur du Laboratoire de recherche en neuroéducation Apprendre à mémoriser 19 Aider à apprendre et à retenir : un ingénieux système, avec toujours l’idée de bien expliciter ce qui doit être « su ». P our permettre à l’élève de repérer à coup sûr ce qu’il a à apprendre, quelle que soit la place de ce qui est à apprendre dans le document qu’il réalise, ce qui est à apprendre est encadré en couleur, toujours la même. Il ne s’agit pas de tout faire encadrer, il ne s’agit pas non plus de surligner quelques mots clés que l’élève ne saura pas mettre en phrase. Ce qui est encadré est au moins une phrase complète. C’est une définition, une idée forte, une synthèse, un extrait représentatif. Cela peut-être aussi un tableau réduit ou une partie de tableau, un schéma, etc. Rien de très original à ce stade. La proposition complémentaire est de numéroter chaque cadre et de poursuivre la numérotation de leçon en leçon, du début à la fin de l’année. Par exemple, si pour la première leçon tous les élèves ont dans leur cahier de cours et d’exercices cinq cadres différents numérotés de un à cinq, le premier cadre de la deuxième leçon portera le numéro six. L’important est que pour l’élève, la numérotation soit sans faille. Un trou dans la numérotation est pour lui l’indication qu’il lui manque quelque chose. Il sait qu’il a quelque chose à récupérer. Il ne le fera peut-être pas mais il ne pourra pas se cacher derrière l’argumentation « je ne savais pas ». S’APPUYER SUR LE GROUPE CLASSE Chaque cadre à apprendre peut être appelé « un billet » et l’ensemble des billets constitue « la banque ». Cette banque est collective et partagée par l’ensemble de la classe. Chaque jour, désigné par le hasard, un élève est chargé de réaliser ce qui devient la mémoire collective de la classe. Il recopie dans « la banque classe » les billets au fur et à mesure de leur écriture. Certains jours, il peut n’y avoir aucun billet à recopier ; d’autres trois ou quatre, rarement plus. Sur une année scolaire, en fonction du niveau et de la classe, on arrive en fin d’année à une banque composée de 120 à 160 billets. Au collège, je n’ai jamais atteint le numéro 200, dans aucune de mes classes. Cette « banque classe » est une série de feuilles blanches A4 agrafées les unes aux autres. Elle est récupérée par le professeur à la fin de chaque cours et redonnée au groupe lors de la rencontre suivante. D’un cours à l’autre, ce n’est jamais le même élève qui est l’écrivain. Il est important que tous sans exception soient associés à la rédaction de la « banque classe » à un moment ou à un autre. La « banque classe » devient la référence absolue. Si certains élèves sont en décalage, la consultation du document leur permet de se remettre à jour. Très vite les élèves absents apprennent à consulter la banque pour voir ce qui a été fait durant leur absence. En cas de conflit, le document collectif fait autorité. PARTIR DE CE QU’ÉCRIT CHAQUE ÉLÈVE Pour que chaque élève puisse se reconnaître dans son ou ses cahiers, il lui faut partir de ce qu’il a dans la tête et ce, pour tous les billets de la banque. L’idée maitresse est de les faire écrire par chaque élève. Écrire, pas recopier. Le travail sur le message à réaliser est fait dans une première phase à l’oral, stylos posés sur la table. LES PETITS CAHIERS N°17 – JANVIER 2022 La banque Article paru dans le n° 474 des Cahiers pédagogiques, « Aider à mémoriser », juin 2009. 20 Apprendre à mémoriser LES PETITS CAHIERS N°17 – JANVIER 2022 Seuls les nouveaux mots ou éventuellement ceux qui posent des problèmes lexicaux sont écrits au tableau. Plusieurs élèves proposent oralement leurs textes. De propositions en propositions le groupe affine le contenu, toujours stylos posés sur la table. Quand l’enseignant pense que le groupe est arrivé à une proposition cohérente, les stylos sont pris en main. Si pour des productions simples, la démarche décrite ci-dessus peut être suffisante, face à des messages plus complexes, un écrit au tableau sera nécessaire. Il sera réalisé, simultanément, par trois élèves. De s’apercevoir qu’il est possible sur une idée d’avoir des productions divergentes toutes correctes va faire que nombre d’élèves vont oser proposer leur propre texte. Enfin telle est la consigne… Ce n’est pas toujours aussi simple, cela l’est même rarement en début d’année, avec une classe qui n’est pas habituée à ce mode de travail. On peut mesurer alors combien une activité d’apprentissage et de mémorisation est perturbante. Elle représente un véritable effort physique, même si ce sont les neurones qui chauffent. Ceux qui ont besoin encore de recopier, il y en a, sont au moins obligés de faire un choix entre les versions. On peut espérer qu’ils vont s’inspirer de la proposition du tableau qui pour eux est la plus parlante. S’ASSURER DE CE QUE CHACUN A COMPRIS ET RÉALISÉ Un autre rituel est mis en place. Dans un premier temps, dès que le billet 20, 40 ou 60 est rédigé, pour l’heure de cours suivante chaque élève dans la classe sait qu’il a à recopier sur une feuille double les vingt billets précédents. Il connaît le tarif en cas d’oubli. Dans un deuxième temps, la banque est relue, billet par billet, un élève différent pour chaque billet. Cela permet à chacun de contrôler et corriger éventuellement, de le rendre s’il juge que le résultat est correct ou de le recommencer dans une deuxième version pour la fois suivante. Dans un troisième temps, toutes les banques sont corrigées. Cela peut sembler un gros travail pour l’enseignant. C’est en fait beaucoup plus rapide que de relire un cahier. La banque est notée. La notation est aisée. vingt billets pour vingt points. Toute erreur conceptuelle fait perdre le point du billet correspondant. Deux surtaxes éventuelles avec deux points pour l’orthographe et deux points pour le soin… On rencontre quelquefois le zéro pour l’élève qui ne fait pas son travail ou qui l’oublie. Appliquer « chirurgicalement » la sanction est parfois délicat mais impératif si l’on veut que la situation ne se renouvelle pas trop souvent. En fait, très rares sont les mauvaises notes. UN MOYEN DE RÉVISER SANS EN AVOIR L’AIR Réviser… Un moyen sûr de ne pas soulever l’enthousiasme des élèves. Avec la banque, il n’est pas question de révision mais de vérification. On vérifie que ce que l’on a fait est conforme à ce qui est attendu. Le nombre des questions lors de ce travail de relecture permet de mesurer la motivation des élèves. Une vingtaine de billets demande en général une heure de travail collectif, une heure de travail intense. Ce travail n’est pas du temps perdu. C’est un travail de (re) médiation. Il s’agit de vérifier que des productions, qui peuvent être de formes différentes, sont justes conceptuellement. Non négligeable, cette vérification est un travail payant pour l’élève puisque la moyenne d’un groupe classe est très souvent autour de quatorze ou quinze. La perspective de cette bonne note est un moteur important pour le groupe. UN MOYEN DE POUVOIR SUIVRE LE TRAVAIL TOUT AU LONG DE L’ANNÉE ET D’ANNÉE EN ANNÉE… La banque est validée de vingtaine de billets en vingtaine de billets. À la fin de l’année, demande est faite aux élèves de rassembler l’ensemble des documents, d’y rajouter les derniers billets et de conserver cet ensemble pour l’année suivante. Tous n’en sont pas capables. Certaines feuilles sont perdues ou ont vécu une année scolaire mouvementée. Une majorité d’élèves toutefois est capable de rassembler ces documents. Ce seront les premières pages du cahier de l’année suivante. Se pose alors le cas des élèves qui n’ont pas, avec les enseignants de l’année, développé cette technique. Il est possible, pour ne pas les laisser sur la touche, de réaliser des photocopies. En termes de mémorisation, ça n’a plus du tout le même impact. L’élève se retrouve avec le document d’un tiers, l’efficacité en est très réduite. Mais cela reste tout de même une entrée constructive puisqu’elle leur permet de s’associer à un groupe et de voir ce que l’on attend d’eux d’ici la fin de l’année. Et puis, il s’agit de convaincre les collègues d’adopter une telle démarche… n Robert Guichenuy, collège Rouget-de-Lisle, Schiltigheim, IUFM (Institut universitaire de formation des maitres) d’Alsace Apprendre à mémoriser 21 ARTICLES SUR LE SITE DES CAHIERS PÉDAGOGIQUES : ■ Claire Boniface, « Comment développer les capacités de mémorisation des élèves ? », publié le 10 juin 2009 ■ Nicole Bouin, interview de Joseph Stordeur et recension de son livre Comprendre, apprendre, mémoriser : les neurosciences au service de la pédagogie, publié le 9 mars 2015 ■ Régis Forgione, Fabien Hobart, Jean-Philippe Maitre, « IA IA ouille », publié le 2 avril 2021 ■ Claire Cassaigne, « Les cartes mentales », publié le 12 novembre 2013 ■ Jean-Pierre Changeux, « La mémoire, nouvelles connaissances, mécanismes et pathologies », publié le 10 juin 2009 ■ Hélène Trocmé-Fabre, « Vous avez dit, vous avez pensé… “mémoriser” ? », publié le 10 juin 2009 UN ARTICLE DE LA REVUE ■ Ana Dias Chiaruttini, « Une collection de souvenirs », article paru dans le n° 544 des Cahiers pédagogiques, « Les écrits de travail des élèves », mars-avril 2018 (page 48) REVUES ET HORS-SÉRIES DES CAHIERS PÉDAGOGIQUES : ■ Cahiers pédagogiques n° 474, « Aider à mémoriser », juin 2009 ■ Cahiers pédagogiques n° 527, « Neurosciences et pédagogie », février 2016 ■ Cahiers pédagogiques n° 563, « Actualité de la métacognition », septembre-octobre 2020 ■ Cahiers pédagogiques n° 567, « Enseigner l’attention », février 2021 LIVRES ■ Enseigner : apports des sciences cognitives, Nicole Bouin, coédition Canopé et CRAPCahiers pédagogiques, coll. Éclairer, avril 2018 ■ Apprendre à apprendre, Jean-Michel Zakhartchouk, Canopé et CRAP-Cahiers pédagogiques, coll. Éclairer, rééd. juin 2019 LES PETITS CAHIERS N°17 – JANVIER 2022 Pour aller plus loin À paraitre en avril 2022 En Segpa Derniers numéros : DROITS ET TARIFS. CE HORS SÉRIE EST DIFFUSÉ AU PRIX DE 3 €. TOUTE REPRODUCTION, DIFFUSION ET UTILISATION COMMERCIALE SONT STRICTEMENT INTERDITES. Directeur de publication : Yannick Mével. Rédaction en chef : Cécile Blanchard. ISSN 2268-7874