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Introduction
Depuis l’aube de son indépendance en 1960, le Sénégal s’est imposé comme une singularité
politique au sein de l’Afrique de l’Ouest. Souvent cité comme un modèle de stabilité
institutionnelle, il a cultivé l’image d’une démocratie mature, façonnée par le dialogue social,
la coexistence pacifique et des alternances électorales reconnues. Cette apparente sérénité a
longtemps contribué à nourrir un récit national valorisant : celui d’un peuple vigilant,
profondément attaché à la parole publique, et d’une classe politique soumise à l’exigence
constante de la responsabilité.
Pourtant, derrière cette façade rassurante, se déploie une autre histoire, plus intime et moins
célébrée : celle d’un pays traversé par une lassitude progressive, un désenchantement
silencieux qui s’est amplifié au fil des générations. Car si les institutions ont tenu, la
confiance, elle, s’est fissurée. Le citoyen sénégalais, acteur essentiel de la vie démocratique, a
vu défiler les gouvernements, les discours et les promesses sans que ses aspirations
profondes—justice, transparence, développement équitable—ne se matérialisent pleinement.
La stabilité n’a pas suffi à apaiser les frustrations profondes liées au quotidien : le chômage
endémique de la jeunesse, les inégalités persistantes, les lenteurs administratives, ou encore
le sentiment que les priorités politiques se déplacent au gré des circonstances plutôt qu’au
service du bien commun.
Ainsi s’est imposée, dans la conscience populaire, l’idée d’une « malédiction politicienne ».
Non pas une fatalité surnaturelle, mais une métaphore collective pour désigner ce cycle
immuable où l’espérance se heurte inlassablement à la déception. À chaque génération,
surgissent des figures politiques nouvelles, porteuses de promesses de rupture, de
moralisation, d’équité. Elles suscitent l’enthousiasme, mobilisent les foules, ravivent les rêves
d’un avenir meilleur. Puis, lentement, presque imperceptiblement, ces promesses se diluent,
les priorités se redéfinissent, et les ambitions personnelles semblent reprendre le dessus sur
les engagements publics. Le peuple observe alors, impuissant, la répétition d’un schéma qu’il
connaît trop bien : l’ascension de l’espoir, puis son effritement, puis son effondrement.
Cette logique circulaire produit un phénomène social particulièrement puissant : l’usure
démocratique. La population, sans cesser de respecter le jeu institutionnel, éprouve une
fatigue profonde face aux discours politiques devenus prévisibles. Dans les foyers, les écoles,
les marchés, les transports, revient le même constat : « Rien ne change vraiment. » Cette
fatigue n’est pas seulement individuelle ; elle se transmet, telle une mémoire collective, d’une
génération à l’autre. Les jeunes grandissent non pas dans l’indifférence, mais dans un
scepticisme nourri par l’histoire récente, marqué par la peur que les erreurs du passé ne se
répètent indéfiniment.
Pourtant, et c’est là le paradoxe le plus frappant, le peuple sénégalais continue d’espérer.
Malgré les déceptions successives, la participation politique demeure forte, la société civile
active, et l’attachement aux valeurs démocratiques solide. Cet espoir persistant témoigne
d’une résilience politique rare : un refus de renoncer, un refus de céder totalement au
désenchantement. C’est peut-être là que réside la véritable singularité sénégalaise : non pas
dans une perfection politique, mais dans une persistance de la foi citoyenne malgré les
blessures.