
Méditerranée. Benjamin Roux le rappelle en introduction de Ceci n’est pas un atlas : les cartes
sont des récits, elles sont composées de « faire-faire » comme l’écrit Yves Citton
dans Mythocraties (2010), « faire-peur, faire-rire, faire-pleurer, faire-savoir, faire-comprendre »
mais ces intentions peuvent être cachées et servir les « systèmes de domination du vivant,
humain ou non-humain – domination capitaliste, impérialiste, colonialiste, patriarcale, etc. – ou
non vivant – extractivisme, etc. » (Kollektiv Orangotango+, Ceci n’est pas un atlas 2023 : 14).
Mais la lutte peut aussi s’appuyer sur des cartes pour documenter ces combats, les mettre en
commun, les acclimater de territoires en territoires. Ce non Atlas est donc un recueil, une mise en
commun qui vise à produire et transmettre d’autres visions, d’autres rapports (non dominés) à
nos territoires, à écrire les chapitres (sous forme de cartes) d’une « contre-culture » (Kollectiv
Orangotango+ 2023 : 23). Ces contre-cartes forment une discipline dynamique, foisonnante,
extensive, à l’image de l’écopoétique, en témoigne là encore la multiplicité de ses dénominations
(cartographie radicale, critique, sensible, sociale, alternative, libre, etc.) visant à afficher une
démarche comparable : sortir la carte de ses conventions, énoncer d’autres saisies des territoires,
d’autres engagements (écoféministes, anticapitalistes, décoloniaux…), proposer, dans un cahier
détachable en fin de Ceci n’est pas un atlas, un guide pour, à son tour, animer un atelier militant
et présenter ses propres cartes alternatives.
Toute carte est fabrique de monde. L’inscription du lieu (son tracé, ses frontières et lignes, ses
toponymes, ses légendes) est une prise de pouvoir sur l’espace. Cette prise des lieux est à la fois
rendue visible et contestée par la cartographie radicale, dans ses expérimentations formelles et
ses subversions politiques. Elle s’émancipe des fonds de carte de pays ou continents, peut mettre
au centre les lieux « interstitiels » que sont les friches, les ZAD, les bidonvilles, les camps de
réfugiés pour marginaliser ce que la mondialisation standardisée impose à nos regards, les non-
lieux et des hyper-lieux analysés par Marc Augé et Michel Lussault. La carte n’est plus une
donnée mais un devenir, un laboratoire, un récit de nos « prises de terre », de nos
écoumènes, elle matérialise nos sensibilités, nos connaissances, nos engagements, nos désirs ou
volontés de déterritorialisation(s). Ce sont ces mouvements et dynamiques qui fondent
l’expérimentation cartographique de Frédérique Aït-Touati, Alexandra Arènes et Axelle
Grégoire : Terra Forma s’énonce dès sa page de titre dans la double pluralité d’un collectif
féminin (deux architectes, une historienne des sciences et metteuse en scène) et de leurs
« cartographies potentielles ». Expérimentation transdisciplinaire de la matière du monde, la
carte est ici une enquête sur les espaces et non une prise de possession, métrique et toponymique,
des territoires. Elle n’est pas fixe mais évolutive, épousant les mouvements et entrelacs du
vivant, proposant des trajectoires. Le « statut de l’espace » s’en voit modifié, « il n’est plus
simple contenant mais milieu vivant », la carte n’est pas un « relevé » mais « la captation de
mouvements » (2019 : 6) et le livre trouble ses genres potentiels, à la fois atlas, récit
d’exploration et manuel de dessin. Ainsi peut-on explorer et (re)découvrir une « terre inconnue,
la nôtre », forme d’anagnorisis proprement écopoétique annoncée dès l’incipit du livre, du plus
proche (le Xe arrondissement de Paris, la vallée lyonnaise de la chimie) au plus lointain, du détail
des sols à la planète Terre mais figurée comme « un globe inversé, ou, pour mieux dire, retourné
comme un gant » (Aït-Touati, Arènes et Grégoire 2019 : 33). La lecture du livre suppose
l’acquisition de nouveaux outils, de nouvelles méthodes de représentation – la réception
écopoétique des textes ne peut être passive, elle suppose un investissement de la part des
lecteurs. Les potentiels ainsi dégagés sont l’équivalent géographique et spatial des Potentiels du
temps de Aliocha Imhoff, Kantuta Quiros, Camille de Toledo (2016) qui cherchaient des futurs
et des temps ouverts dans une époque hantée par les fins. Pour Frédérique Aït-Touati, Alexandra
Arènes et Axelle Grégoire, ce sera une « revisualisation de mondes » (Aït-Touati, Arènes et
Grégoire 2019 : 17), héritière des arts of noticing d’Anna Tsing (2017 : 215), une attention aux
détails qui sont des situated knowledges (les savoirs situés définis par Donna Haraway) comme