
Non, il ne fallait pas en conter à M. Lassalle qui avait coutume de nous répéter :
- Je suis un trop vieux singe pour qu’on m’apprenne ce que c’est que grimaces.
Âgé de quarante-cinq à cinquante ans, M. Lassalle était un homme assez grand, maigre, aux
pommettes saillantes ; les pointes tombantes de sa moustache grise entouraient, comme d’un
croissant, sa bouche mince et son menton carré ; au fond de ses yeux caves, sous la
broussaille épaisse de ses sourcils, brillait un regard acéré, dur et implacable qui nous tenait,
immobiles, durant la classe, et aux heures de colère, nous fascinait comme l’œil du milan une
couvée de tremblants oisillons.
M. Lassalle parlait peu mais d’une voix grêle et sévère, afin de ménager ses bronches
fatiguées. Il est vrai que les gifles que nous distribuait sa main sèche, les coups de férule qu’il
prodiguait dans les graves occasions nous le faisait redouter au point de ne pas oser même
bouger en sa présence.
Or M. Lassalle avait une haine, haine qui aurait paru étrange, absurde, chez un instituteur
d’origine paysanne, mais qui s’expliquait chez lui, fils, frère, neveu, père, oncle et cousin
d’instituteurs enseignant et parlant le français, rien que le français : c’était la haine du patois,
haine d’autant plus farouche, d’autant plus exaspérée, qu’en dépit des recommandations et des
objurgations incessantes de notre maître, nous ne savions et ne pouvions que parler patois
entre nous et en dehors de l’école.
Aussi quand, tour à tour, nous lisions à haute voix, nos devoirs de rédaction, tout émaillés de
barbarismes, de mots francisés, d’expressions et de tournures hétéroclites, le visage pâle de
M. Lassalle devenait vert, tandis que, dans les trous d’ombre qu’embroussaillaient ses gros
sourcils hérissés, son œil s’allumait et pétillait comme un feu de sarments au fond d’une
baume des Cévennes. Un tremblement convulsif agitait ses mains, des frissons de colère
secouaient son corps osseux, sous la longue lévite noire lustrée aux coudes.
- Le voilà bien, sifflait-il, les dents serrées, de sa voix tranchante et sèche comme sa personne,
le voilà bien votre maudit, votre abhorré, votre satané patois !... Je me tue à vous apprendre
notre belle langue française... Et c’est là ce que j’obtiens : un charabia de bohémiens, de
caraques, comme vous dites... Oui ou non, êtes-vous français ou iroquois ?
Et les bras tendus en avant, de son regard terrible, il nous médusait à nos places.
- Petits malheureux, reprenait-il, tandis que des trémulations de pitié faisaient chevroter sa
voix blanche, petits malheureux que vous êtes ! Pourquoi vous obstiner à user de cet horrible,
de cet infâme patois !... Mais c’est ainsi que parlent les charretiers, les voyous, les pas
grand’chose... Voyez les gens comme il faut : ils s’expriment en français. Moi-même est-ce
que je n’emploie jamais un mot de votre affreux baragouin... Je me coudrais plutôt la
bouche...
C’était vrai. Contrairement à beaucoup de ses collègues qui, à tort ou à raison, parlent au
paysan sa langue ou un français mêlé de phrases patoises, afin de se faire mieux comprendre,
M. Lassalle, lui, ne se servait que de tournures et de mots purement orthodoxes. Il aurait cru
déchoir que de s’adresser en languedocien, même aux bonnes vieilles femmes de chez nous,
lesquelles aussi le comprenaient à grand’peine et, souvent, dodelinaient de la tête au
« Moussu » pour toute réponse.
Quant à moi, les réflexions que je roulais dans ma petite tête ne donnaient qu’à moitié raison à
M. Lassalle. J’aimais trop le doux et chantant parler d’oc qu’employaient autour de moi,
parents, amis et voisins, pour ne pas être un tantinet froissé du jugement, sévère et injuste,
porté par notre maître. Les miens n’étaient ni des voyous, ni des charretiers grossiers :
pauvres peut-être et des paysans, mais honnêtes, estimés de tous et même d’une vieille famille
sortie de la glèbe ! Quelle que fût la peur respectueuse que m’inspirait M. Lassalle, toutes mes
affections protestaient contre ses paroles injurieuses.
Mais, par ailleurs, je savais aussi fort bien que les enfants des riches parlaient français – un
français souvent douteux, certes ! – et que certains parvenus villageois, très désireux de voir