homme sait quand et en quoi il est un petit homme. Le petit homme ignore qu'il est petit et il a peur
d'en prendre conscience. Il dissimule sa petitesse et son étroitesse d'esprit derrière des rêves de
force et de grandeur, derrière la force et la grandeur d'autres hommes. Il est fier des grands chefs de
guerre, mais il n'est pas fier de lui. Il admire la pensée qu'il n'a pas conçue, au lieu d'admirer celle
qu'il a conçue. Il croit d'autant plus aux choses qu'il ne les comprend pas, et il ne croit pas à la
justesse des idées dont il saisit facilement le sens.
Je vais commencer par le petit homme en moi : pendant vingt-cinq ans, je me suis fait le défenseur,
par ma parole et par mes livres, de ton droit au bonheur en ce monde ; je t'ai reproché ton incapacité
à t'emparer de ce qui t'appartient, à mettre la main sur ce que tu as conquis de haute lutte sur les
barricades à Paris et à Vienne, par l'émancipation des Etats-Unis, par la révolution russe. Or, Paris a
abouti à Pétain et à Laval, Vienne à Hitler, la Russie à Staline, et l'indépendance américaine pourrait
fort bien se terminer par le régime d'un K.K.K. Tu as mieux su conquérir la liberté que la garder
pour toi et pour les autres. Cela je le savais depuis longtemps. Mais je ne comprenais pas pourquoi,
à peine sorti du marasme, tu t'es enfoncé dans un autre, pire que le premier. Mais peu à peu et en
tâtonnant, j'ai découvert ce qui faisait de toi un esclave ! TU ES TON PROPRE ARGOUSIN. Tu es
le seul et unique responsable de ton esclavage. Toi et personne d'autre !
Voilà qui te surprend ? Tes libérateurs te racontent que les responsables sont Guillaume, Nicolas, le
Pape Grégoire, Morgan, Krupp ou Ford. Quant à tes "libérateurs", ils s'appellent Mussolini,
Napoléon, Hitler, Staline.
Moi, je te dis : Ton seul libérateur, c'est toi !
Là, je m'arrête... Je prétends être un combattant de la pureté et de la vérité. Et voilà que j'hésite à
l'instant même où je m'apprête à te dire la vérité sur toi, parce que j'ai peur de toi et de ton attitude
face à la vérité. Te dire la vérité met ma vie en danger. La vérité apporte aussi te salut, mais elle est
la proie de toutes les bandes. Si ce n'était pas le cas, tu n'en serais pas et tu serais un autre homme !
Mon esprit me dit : dis la vérité quoi qu'il t'en coûte. Le petit homme en moi-même me dit : c'est
stupide d'encourir le courroux du petit homme, de se mettre à sa merci. Le petit homme ne tient pas
à apprendre la vérité sur lui-même. Il ne tient pas à assumer la grande responsabilité qui est la
sienne. Il tient à rester un petit homme ou à devenir un petit grand homme. Il voudrait s'enrichir,
atteindre au rang de leader politique, être nommé Président des Anciens Combattants ou secrétaire
général de l'Union pour le relèvement de la moralité publique. Il ne tient pas à être responsable de
ce qu'il fait, du ravitaillement, de la construction de logements, des transports, de l'éducation, de la
recherche, de l'administration, etc.
Le petit homme en moi me dit :
"Tu es devenu un grand homme, on te connaît en Allemagne, en Autriche, en Scandinavie, en
Grande-Bretagne, aux états-Unis, en Palestine, etc.. Les communistes t'ont fait la guerre. Les
"gardiens des valeurs culturelles" te détestent. Tes étudiants te témoignent de la sympathie. Tes
anciens malades t'admirent. Les pestiférés sont à tes trousses. Tu as écrit douze livres et cent
cinquante articles sur les misères de la vie, sur les misères du petit homme. Tes découvertes et tes
théories sont enseignées dans les universités ; d'autres grands hommes, qui partagent ta grandeur et
ton isolement, disent que tu es un très grand homme. Tu es l'égal des géants de l'histoire de la
découverte scientifique. Tu as fait une des plus grandes découvertes de ces derniers siècles, car tu as
découvert l'énergie vitale cosmique et les lois du fonctionnement de la vie. Tu as expliqué le cancer.
On t'a chassé d'un pays à l'autre, parce que tu as proclamé la vérité. Ne t'en fais pas ! Récolte les
fruits de ton travail, jouis de ta célébrité. Tu as assez travaillé ! Tiens-toi tranquille et poursuis tes
recherches sur les lois du fonctionnement de la vie !"
Voilà ce que dit le petit homme en moi qui a peur du petit homme que tu es !
Pendant longtemps, j'ai été en contact avec toi parce que je connaissais ta vie par mes propres
expériences et que je voulais t'aider. J'ai maintenu ce contact parce que je me rendais compte que je