Évocation de l'argent : Définition du noyau central en psychologie

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Bulletin de psychologie
L'évocation de l'argent : une méthode pour la définition du noyau
central d'une représentation
Pierre Vergès
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Vergès Pierre. L'évocation de l'argent : une méthode pour la définition du noyau central d'une représentation. In: Bulletin
de psychologie, tome 45 n°405, 1992. Nouvelles voies en psychologie sociale. pp. 203-209;
doi : https://doi.org/10.3406/bupsy.1992.14128;
https://www.persee.fr/doc/bupsy_0007-4403_1992_num_45_405_14128;
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BULLETIN DE PSYCHOLOGIE
Tome XLV -N° 405
L’Evocation de l’argent :
Une méthode pour la définition du noyau
central d’une représentation
Pierre VERGES
Centre de Recherche en Ecologie Sociale EHESS-CNRS
2, rue de la Charité -13002 Marseille
La définition des notions faisant partie du noyau
central d’une représentation pose toujours ques¬
tion. On sait qu’elle ne peut être assimilable àla
notion de centralité dans des graphes de simili¬
tude, telle que l’a définie C. Flament. Une récente
recherche de Guimelli (1) propose une méthode
reposant sur des hypothèses de scripts cognitifs.
Ici nous essayerons de montrer comment cette
définition a, en fait, plusieurs dimensions qu’il con¬
vient de croiser pour déterminer les termes du
noyau central.
Nous utiliserons une technique de recueil des
données très classique :une question d’évocation.
Nous intéressant aux représentations sociales de
l’économie, la notion la plus évidemment àla fois
économique et sociale se trouve être «l’argent ».
La question d’évocation est alors :«Quels sont
pour vous les mots ou expressions auxquels vous
fait penser l’argent ?».
Cette question aété posée dans une enquête
téléphonique auprès d’un échantillon représentatif
de la région Marseillaise (400 hommes et femmes
de plus de 18 ans ;sondage Actiphone-Cres du
9-12 février 1991). Il était demandé de 3à5répon¬
ses. Un an plus tôt la même question avait été
posée de la même manière àun échantillon repré¬
sentatif de la population féminine de la région de
Nîmes (Sondage Actiphone-Cres du 9-12 avril 1990
auprès de 400 femmes). Un troisième échantillon
est composé d’étudiants en licence de communi¬
cation de l’Université de Provence (Décembre
1990). Les conditions de passation sont alors dif¬
férentes :la question est la même mais les répon¬
ses ont été données par écrit.
La diversité des échantillons nous permettra de
vérifier la stabilité des résultats et de mettre en
évidence l’importance du rapport entre la prati¬
que économique et les représentations sociales de
l’économie.
Tout d’abord on constate que la question ne
pose pas de difficultés particulières :le taux de
non réponses est de l’ordre de 3%dans les enquê¬
tes téléphoniques, support pourtant peu favora¬
ble àce type de question. Nous avons utilisé ce
média parce qu’il nous permettait d’avoir des
échantillons représentatifs d’une population
d’adultes.
L’information initiale est constituée par le
syntagme énoncé et par son numéro d’ordre. Par
exemple une personne arépondu :
1situation
2immobilier
3vivre normalement.
Pour traiter cette information nous avons cons¬
truit une chaîne de programmes informatiques qui
permettent une double approche des évocations :
la première peut être qualifiée d’analyse prototy¬
pique (2), la seconde est une catégorisation sous
contraintes (3).
Nous nous intéressons d’abord aux deux enquê¬
tes faites auprès d’une population adulte. Nous jus¬
tifierons plus loin ce choix.
1) C. Guimelli, Contribution du modèle associatif des
schèmes cognitifs de base àla validation de la théorie
du noyau central des représentations sociales, ronéo
Université Paul Valéry, Montpellier.
2) Au sens de Rosch E., Lloyd B. 1978, Cognition and
categorization, Erlbaum, Hillsdale.
3) Les programmes sur PC. En Fortran et Turbo-Pascal
peuvent être demandé àl’auteur :CRES 2, rue de la
Charité -13002 Marseille.
204 BULLETIN DE PSYCHOLOGIE
1-ANALYSE EN TERME
DE PROTOTYPICALITE
Notre première analyse ne considère que les
termes. Par une sorte d’analyse lexicographique
(fréquences d’apparition des termes) et par
l’analyse des numéros d’ordre d’apparition des
termes), nous tentons d’approcher la notion de
prototypicalité. Nous avions déjà expérimenté
cette double analyse sous l’impulsion de C. Fla
ment dans une étude des représentations des nou¬
velles technologies et du travail (1). Il nous avait
semblé important de croiser deux critères possi¬
bles de prototypicalité :celui de la fréquence
d’apparition et celui du rang d’apparition. La fré¬
quence est le critère le plus classique mais on peut
aussi se demander si le fait d’énoncer un terme
en tout premier plutôt qu’en dernier, après s’être
creusé la tête pour le trouver, n’est pas aussi un
critère pertinent. On retrouve le même problème
dans les questions àchoix multiples une
réponse peut être très fréquente mais être rare¬
ment citées en première position.
Très globalement l’information a les caractéris
tiques suivantes :
Marseille H/F Nîmes F
nombre de sujets
enquêtés 367 400
nombre de mots
différents 236 443
nombre total
d’évocations 877 1310
rang moyen 1,83 2,03
nombre moyen
des évocations 2,39 3,27
La différence dans le nombre d’évocation tient
àla différece dans les consignes données aux
enquêteurs téléphoniques. La première enquête
(celle de Nîmes) aété faite avec un peu plus
d’attention et de sollicitation pour obtenir plus de
termes. Le nombre de termes apparus est très
conséquent et bien des termes n’apparaissent
qu’une ou deux fois.
De manière un peu réductrice nous allons nous
intéresser, dans un premier temps, aux mots
apparus plus de 10 fois. Ils sont en nombre réduit
mais ont été souvent évoqués et représentent
donc une part importante de l’information. Mais
nous verrons plus loin qu’on ne peut se limiter
à ces seuls termes.
Marseille H/F Nîmes F
nombre de mots
différents 24 26
soit en % des mots 10% 6%
nombre
d’évocations 522 473
soit en % des
évocations 54% 40%
La différence quantitative entre les deux cor¬
pus s’avère sans effet sur les fréquences d’appa¬
rition des termes apparus plus de 10 fois. En effet
la corrélation entre les fréquences des 21 mots
communs aux deux enquêtes est de 0,78. Et pour¬
tant d’un côté nous avons uniquement des fem¬
mes et de l’autre une répartition égale d’hommes
et de femmes. La stabilité des résultats semble
donc bonne, d’autant que nous verrons plus loin
qu’il n’en est pas de même avec la distribution
des termes étudiants :la corrélation sera de 0,08.
cette non corrélation est associable, ànotre sens,
àune forte différence dans les pratiques écono¬
miques entre le monde étudiant et celui des adul¬
tes en charge de responsabilité professionnelle et
familiales.
Le rang moyen de ces mots les plus cités (plus
de 10 fois) n’est pas très différent de celui de
l’ensemble des mots :àMarseille 1,75 contre 1,83.
Ils ne sont donc pas aussi importants sur ce
second critère qu’on aurait pu le croire en regar¬
dant seulement leur fréquence.
Un premier traitement consiste alors àobtenir
pour chaque mot ou syntagme sa fréquence et
la distribution de ses places (numéros d’ordre) que
nous résumons par son rang moyen d’apparition.
En croissant ces deux informations on obtient
les trableaux suivant (page suivante) se trouve
la fréquence de chaque terme.
Si nous établissons une hiérarchie entre les
cases de ces tableaux, nous pouvons faire immé¬
diatement quelques commentaires :
La relation Argent -Travail est centrale.
L’argent sous la forme du Bien être, Bon¬
heur, Confort est àla fois très présent et
énoncé en premier et redoublé par l’idée
de Facilité moins fréquente.
Ensuite, on trouve l’argent dans sa fonc¬
tion de «survie », nécessaire pour vivre,
moins fréquent mais toujours très bien
placé.
Plus loin l’argent permet l’accès aux cho¬
ses :Achat, Loisir, Maison, Voyage... Ces
termes sont fréquents mais énoncés en
second.
— La renomination de l’argent dans sa
matérialité (Billet, Chèque) ou en forme
de dérision (fric) est importante.
— Les termes qui pourraient renvoyer àune
vision morale ou politique (Luxe, Pouvoir,
Puissance) sont un peu secondaires.
On peut lire la partie inférieure du tableau pour
partie comme une reprise de la partie haute :le
1) Grize J. B., Vergés P., Silem A., 1987, Salariés face
aux nouvelles technologies, Ed. du CNRS, Paris.
BULLETIN DE PSYCHOLOGIE 205
Tableau Marseille H/F
Inférieur à 1,8
51 Travail
sup 48 Bien être
FRE ou 24 Bonheur
QUEN égal 21 Confort
CES à 18 22 Richesse
23 Vie
18 Vivre
15 Salaire
Inf 15 Facilité
à 18 14 Monnaie
12 Eric
11 Billet
Tableau Nîmes F
RANG MOYEN Egal ou supérieur à1,8
24 Pouvoir
33 Loisir
20 Achat
16 Santé
16 Luxe
15 Voyage
14 Nécessité
14 Besoin
14 Sécurité
13 Plaisir
11 Economies
11 Impôt
RANG MOYEN
Inférieur à2Egal ou supérieur à2
47 Travail
sup 39 Bonheur
FRE ou 24 Bien être
QUEN égal 20 Confort
CES à 20
33 Bourse
18 Luxe
Inf 16 Facilité
à 20 17 Fric
18 Pouvoirs
11 Puissance
16 Vie
19 II en faut
pour vivre
Travail devient Salaire ;le Luxe et la Facilité déri¬
vent du Bien être, Confort ;les Vacances, Vête¬
ments... sont une liste d’ Achat.
A coup sûr Travail et Qualité de la vie (Bien
être, Bonheur, Confort) sont des éléments du
noyau central car situé dans la case où il y aune
congruence positive entre les deux critères (très
fréquent et bien placé). Mais on doit être plus
incertain pour les autres éléments apparus tels
que Achats ou Pouvoirs qui se trouvent dans des
cases les deux critères ne sont pas congruents.
Quelques différences notables entre les deux
tableaux portent sur des éléments secondaires,
mais doivent êtres notées pour montrer l’impor¬
tance du contexte sur la fréquence d’apparition.
La première partie de cette liste n’est pas inter¬
prétable en dehors d’un effet de contexte :autres
questions du sondage préalablement posées dont
nous n’avions pas la maîtrise d’œuvre (1), période
proche des vacances...
39 Voyage
39 maison
27 Voiture
25 Loisir
23 Achat
43 Banque
19 Salaire
17 Sécurité
13 Vacances
11 Vêtement
13 Dépense
11 Besoins
10 Chèque
14 Argent
L’apparition des termes Banque et Bourse est
surévaluée dans l’enquête de Nîmes par un biais
de questionnement car la phrase de transition
entre les questions précédentes du sondage et
notre question était :«Maintenant nous allons
parler des milieux financiers. Quels sont pour
vous les mots... argent ?». Cette transition aété
supprimée dans l’enquête de Marseille.
Les fréquences d’apparition suivant pratique¬
ment une courbe de Zipf, l’ajout de termes moins
fréquents n’apporterait pas une croissance signi¬
ficative de l’information au regard de la plus
grande complexité des termes àtraiter. Il n’est
donc pas intéressant de compléter le tableau ci
dessus en diminuant le seuil de 10 sujets ;
l’analyse deviendrait rapidement impossible. Pour
ne pas perdre une forte quantité d’information
(46 % àMarseille), il convient de regrouper les
autres mots en catégories.
Il -L’ANALYSE EN CATÉGORIES
Habituellement le chercheur introduit, ici, un
206 BULLETIN DE PSYCHOLOGIE
Marseille H/F Nîmes F
Vie
Santé
Voyage
Vacances
Maison
Voiture
23 8
16 1
15 39
513
139
127
Banque 10 43
Bourse 8 34
mixte entre son propre système de catégorisation
et celui qui semble émerger des données. Pour
notre part nous essayerons d’être plus rigoureux
en prenant comme principe de regroupement
celui du rattachement aux mots les plus fré¬
quents :ceux du tableau précédent. On respecte
alors le principe du champ sémantique organisé
autour d’une notion prototypique. Nous obtenons
par exemple dans l’enquête de Nîmes la catégo¬
rie Salaire en associant au mot Salaire (19 citations)
les mots paie (3), revenu (1), rémunération (1),
retraite (2), gagner de l’argent (1). Dans la quasi tota¬
lité des catégories ainsi construites le ou les termes
origines font plus des 3/4 des occurences.
Mais il reste un ensemble de termes qui ne satis¬
font pas àce principe. En particulier nous avons
été conduit àcréer une catégorie regroupant les
termes décrivant une attitude «morale »relative¬
ment àl’argent. Celle-ci est déjà en germe dans
les termes de luxe et Facilité, mais une raison plus
fondamentale nous pousse à la créer :toutes nos
recherches précédentes ont montré que le
domaine économique était relié, dans les repré¬
sentations sociales, aux domaines du politique et
de la morale. Nous avons déjà rencontré le pre¬
mier àtravers le Pouvoir, la Puissance, le second
s’avère très présent dans les données mais il peut
ête exprimé par tant de mots que leurs occuren¬
ces sont émiettement :cette évaluation morale
se fait àMarseille par 71termes évoqués 153 fois,
soit 30 % des mots pour 19 %des occurences. Ces
constatations montrent l’intérêt de ne pas réduire
l’analyse àce qui semble être le seul critère quan¬
titatif d’importance (la fréquence) mais àd’une
part le contrôler par la création de catégories
organisées autour des termes satisfaisant àce cri¬
tère, et d’autre part le subvertir en tenant compte
de phénomènes s’exprimant dans une myriade
de termes.
2.1 Les catégories (2)
a) L’argent gagné :Le couple Travail -
Salaire
Ici on remarque la vertu du tableau initial. Il
indique bien une hiérarchie sur les fréquences
comme sur les rangs entre le Travail et le Salaire.
L’argent fruit du travail devient en second lieu
salaire. Et ceci plus particulièrement dans le cas
de l’enquête de Nîmes ou ce terme est dans la
case en bas àdroite. Dans ce cas on peut inter¬
préter le salaire plutôt dans son rapport au bud¬
get familial et dire que pour une femme, alors
mère de famille, l’ensemble des achats et besoins
du ménage prend le pas sur le rapport salaire -
réussite professionnelle pour devenir un rapport
salaire -budget.
b) L’argent mode de vie
L’image de la qualité de vie apparaît, ici, bien
centrale. On peut réunir en un seul groupement
les termes qui s’y rapportent et qui se trouvent
dans le premier quadrant du tableau :Bien-être,
Bonheur, Confort. Ces termes sont déjà très qua¬
lifiés. Nous ne les considérons cependant pas
comme des éléments prioritairement rattachés à
une vision morale de l’économie car il dénote plu¬
tôt des éléments sociaux, recherchés comme attri¬
buts positifs de l’existence.
On peut créer aussi la catégorie de la «Vie ».
Elle est comme la précédente plus souvent asso¬
ciée àdes appréciations :«Il en faut... pour vivre »
par exemple.
Cette économie de la vie survie se prolonge
dans une traduction àla fois très quantitative et
qualitative de l’argent autour du couple Facilité
-Besoin sur un axe qui va de «l’abondance »au
«manque »selon un parcours l’argent est un
moyen d’existence retraduit qualitativement en ter¬
mes de gage de sécurité et de facilité ou inverse¬
ment de difficultés. On pourrait dénommer cette
traduction de manière plus abstraite par le seul
terme de Besoin, mais il est relativement secondaire
(case en bas àdroite dans les tableaux).
c) L’argent et ses choses
L’argent se transforme en biens et services.
Cette représentation est importante par le nom¬
bre d’occurences mais elle est seconde par le
rang. On peut remarquer qu’il s’agit, ici, essen¬
tiellement d’éléments se matérialisant dans des
pratiques (Loisirs) ou des choses (Maison) acqui¬
ses et possédés par l’argent. Les verbes sont très
peu nombreux :s’habiller, manger, bâtir... et lais¬
sent place àvêtement, santé...
d) La famille et son budget
Il est intéressant d’observer l’existence d’un
terme qui intéresse au plus haut point l’écono¬
miste, celui d’Epargne plus communément appelé
les Economies.
Il en est de même de celui des Achats (ou
dépenses).
Les deux catégories que l’on peut construire
autour, de chacun de ces termes peuvent être
regroupées au sein d’une entité :le budget fami¬
lial. Celui-ci n’est exprimé que de manière très
seconde (fréquences extrêmement faibles) même
par le public féminin.
e) Les acteurs de l’économie
et leurs attributs
Cette catégorie nous est un peu imposée par
le thème des représentations de l’économie dans
1) Le Sondage de Nîmes portait sur le Machisme, celui
de Marseille sur la notoriété de certains hommes poli¬
tiques locaux.
2) Liste des catégories en annexe.
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