Nivellement dialectal et standardisation en anglais et français

Telechargé par IDOUCHCHEN HASNAE
Le nivellement dialectal en anglais britannique
Le nivellement dialectal en anglais britannique retient actuellement
l’attention de chercheurs pour lesquels beaucoup de changements
linguistiques en cours constituent des processus sociaux ayant pour
effet de réduire les différences dialectales régionales (voir Foulkes et
Docherty, 1999a, et Foulkes et Docherty 1999b : 1-24) :
[Ce] nivellement se différencie de la standardisation (ou de la dé-dialectalisa-
tion) au sens où les locuteurs n’abandonnent pas forcément leurs formes lin-
guistiques locales en faveur de la langue standard (Foulkes et Docherty : 13).
En Grande-Bretagne, les traits linguistiques vraiment localisés
seraient en récession au profit de normes régionales distribuées dans
des zones plus étendues. En simplifiant, le nivellement en Angleterre
(abstraction faite ici du Pays de Galles, de l’Écosse et de l’Irlande du
Nord) se déroule dans deux vastes ensembles :
(i) Dans le sud de la Grande-Bretagne, serait en expansion la variété
du sud-est que l’on nomme Estuary English, littéralement ‘anglais de
l’estuaire’. Ce terme renvoie à une variété d’anglais populaire à l’ori-
gine, et localisée au départ à Londres et le long des rives de l’estuaire
de la Tamise. Certains traits, surtout consonantiques, de l’Estuary
Nigel Armstrong
Leeds University
Nivellement et standardisation
en anglais et en français
© Langage et société n° 102 – décembre 2002
English se répandent partout, y compris dans la partie septentrionale
du pays.
(ii) Dans la partie septentrionale du pays, les traits des parlers locaux
céderaient le pas à une variété d’anglais largement distribuée au
nord ; il s’agit surtout ici de traits vocaliques.
Le tableau 1 montre un exemple de la première tendance :
Le tableau 1 fait apparaître une tendance que l’on peut qualifier
de nivellement dialectal dans l’acception définie ci-dessus : les
membres de la classe moyenne – surtout les femmes – seraient actuel-
lement les promoteurs d’un changement linguistique transformant
les plosives alvéolaires en coups de glotte, ce qu’indiquent les chiffres
en gras (il s’agit d’occurrences, non de pourcentages). Ainsi, la réali-
sation standard du//intervocalique dans les mots tels que butter
‘beurre’est une plosive alvéolaire [ ]; la réalisation supra-locale et
non standard est un coup de glotte : [ ]; la réalisation localisée
et non standard est une plosive alvéolaire renforcée par un coup de
glotte, ou glottalisée : [ ]. Le coup de glotte intégral, à l’origine
un phénomène populaire localisé au sud-est de l’Angleterre, se
répand actuellement de manière très rapide en Grande-Bretagne.
Il s’agit donc de la promotion sociale d’une variante supra-locale et
non standard. Les autres groupes quant à eux semblent résister à
l’introduction de la nouvelle forme supra-locale, préférant la forme
glottalisée [ ], bien localisée au nord-est de l’Angleterre, plus pré-
cisément dans le Tyneside, sur les rives de la rivière Tyne.
NIGEL ARMSTRONG
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TABLEAU 1
Renforcement glottal [] et remplacement glottal [] du /t/
dans l’anglais du nord-est de l’Angleterre
(d’après J. Milroy et al. 1994 : 348)
Sexe/Classe [][] Sexe/Classe [] [ ]
FO 112 59 HO 52 28
FM 66 130 HM 82 70
Légende :
FM = femmes, classe moyenne; FO = femmes, classe ouvrière;
HM = hommes, classe moyenne; HO = hommes, classe ouvrière
Nivellement dialectal et “informalisation”
Dans des travaux antérieurs (Armstrong et Unsworth 1999, Armstrong
2001a), nous avons déjà discuté de résultats de ce type au regard de
la structure sexolectale qu’ils laissent apparaître : les femmes auraient
tendance à adopter des traits linguistiques moins localisés, qu’ils
soient ou non standard, plus rapidement que leurs homologues
masculins. Dans cet article, nous revenons sur la distinction entre
nivellement et standardisation que révèlent ces résultats, et sur
l’arbitraire linguistique connexe à ce processus. Watt et Milroy
(1999 : 26) suggèrent que le nivellement est « le reflet linguistique
des perturbations à grande échelle, endémique dans le monde
contemporain, apportées aux réseaux sociaux denses et localisés qui
étaient à la base de séries de normes linguistiques socialement struc-
turées et hautement complexes et systématiques ».
Ainsi, il semble qu’un processus de fracture des réseaux sociaux
provoque l’abandon de normes linguistiques fortement localisées,
en faveur non de normes supra-locales prestigieuses, mais de normes
supra-locales qui renvoient à des valeurs sociales autres que le
prestige apparent (tel qu’on le conçoit dans la sociolinguistique
variationniste). Ces processus vont dans le sens de changements lin-
guistiques souvent observés en sociolinguistique, les changements
venus “d’en bas”, où les locuteurs des classes moyennes ou supé-
rieures adoptent des formes linguistiques d’origine populaire. En
même temps, les locuteurs de toutes classes sociales confondues
adoptent les formes linguistiques ouvrières à l’échelle nationale,
comme l’illustre l’exemple du coup de glotte intégral décrit ci-dessus.
Ces changements linguistiques semblent bien correspondre au
bouleversement des réseaux sociaux denses d’autrefois, comme le
suggèrent Watt et Milroy. Ils reflètent également le changement
convergent en direction de valeurs sociales informelles (nous parle-
rons d’informalisation) qui s’est peu à peu produit dans les pays indus-
triels occidentaux depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Cette
informalisation a été provoquée par de nombreux facteurs dont nous
ne pouvons discuter ici. On peut la rapprocher du goût de la jeunes-
se pour les variantes linguistiques non standard et novatrices, et noter
que l’influence sociale et culturelle des jeunes s’est accrue pendant les
NIVELLEMENT ET STANDARDISATION EN ANGLAIS ET EN FRANÇAIS 7
quelques quarante dernières années, en même temps que s’accrois-
sait leur importance économique en tant que consommateurs durant
la période de reconstruction et de croissance qui a suivi 1945.
Parallèlement, les distinctions sociales entre classes moyennes et
ouvrières, hommes et femmes, jeunes et plus âgés, sont devenues plus
floues pendant cette période, quoique les fractures économiques res-
tent aussi nettes qu’auparavant, voire davantage (Smith 1996 : 133-4).
Cette informalisation a entraîné des effets marqués dans les change-
ments linguistiques en français et en anglais aux niveaux phonolo-
giques, morphologiques et syntaxiques (voir Ashby 2001, et
Armstrong et Smith 2002 pour l’effacement de ne en français; Smith
2000 pour la liaison en français; Smith 2000 pour l’effacement de that
dans he said [that] he would come «il a dit [qu’]il viendrait », et les
contractions phonologiques en anglais, comme dans I would like to ~
I’d like to «je voudrais bien »). Un autre changement linguistique sur-
venu dans cette période, qui correspond au déclin des formes lin-
guistiques de prestige apparent classique, est la plus forte acceptabi-
lité dans la langue parlée courante, voire dans certains écrits, de mots
à valeur tabou; il ne semble pas avoir été soumis à une quantification
labovienne.
Nivellement dialectal et arbitraire linguistique
Pour le caractère linguistique des changements en cours en anglais
et en français, il faut commencer par distinguer entre morpho-syn-
taxe et phonologie. En même temps, il est habituel de distinguer
entre explications du changement linguistique faisant référence
d’une part à l’aspect fonctionnel du phénomène, d’autre part à son
aspect social. Nous faisons ci-dessous allusion à un autre cas de nivel-
lement qui illustre le rapport entre nivellement dialectal et arbitraire
linguistique dans le système vocalique de l’anglais.
Le tableau 2 (ci-contre) montre un exemple de la deuxième ten-
dance, où les traits localisés cèdent le pas devant une variété
d’anglais non standard, largement répandue au nord du pays.
Il s’agit de réalisations de la voyelle//, toujours en anglais du
Tyneside, dans les mots de la catégorie lexicale de goat “chèvre”. Les
locuteurs du Tyneside disposent d’au moins trois variantes de la
NIGEL ARMSTRONG
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variable//, et goat peut se prononcer : [ ], une des réalisations les
plus localisées; [ ], la réalisation généralisée du nord du pays; et
[], une des réalisations supra-locales et standard. Les résultats
indiquent que la variante [ ], l’une des plus localisées et utilisée à peu
près uniquement par des hommes, serait en récession. Nous voyons
ainsi la tendance sexolectale que laissait apparaître le tableau 1, selon
laquelle les femmes promeuvent une variante non localisée. Dans ce
deuxième exemple, il s’agit d’une tendance non standard et non
novatrice. En même temps, peu de locuteurs favorisent la variante
standard et supra-locale [ ]; il semble plutôt se produire une
convergence vers la variante généralisée du nord du pays, de la part
de tous les locuteurs mais surtout des femmes.
D. Watt et L. Milroy (1999 : 25), établissant une comparaison entre
les mutations vocaliques en chaîne caractéristiques des changements
NIVELLEMENT ET STANDARDISATION EN ANGLAIS ET EN FRANÇAIS 9
TABLEAU 2
Distribution sociale des variantes de la voyelle/o/
dans l’anglais du Tyneside (nord-est de l’Angleterre),
dans les mots comme goat
(d’après Watt et Milroy, 1999 : 44)
Variante linguistique [] [ ] [ ]
Sexe/ Classe / Age N N N
FO 45–65 1 188 0
FO 16–24 1 196 0
FM 45–65 2 176 18
FM 16–24 6 126 34
Tous locuteurs F 10 686 52
HO 45–65 55 55 3
HO 16–24 53 113 2
HM 45–65 27 127 0
HM 16–24 59 76 30
Tous locuteurs M 194 371 33
Légende :
FO 45–65 = femmes, classe ouvrière, âgées de 45 à 65 ans ;
HM 16–24 = hommes, classe moyenne, âgées de 16 à 24 ans ; etc. (Les chiffres du tableau
sont ici encore des nombres bruts d’occurrences, non des pourcentages).
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