
toujours au sein de modèles culturels et de schèmes préexistants de la communauté»
(Amossy 2005: 20). L’attirance vers des modèles d’écriture chez les scripteurs-témoins
survivants de la Shoah s’explique par la volonté de rendre cette pseudo-spontanéité de
l’écriture en adoptant des procédés discursifs et un «style» du faire-vrai.
16 Celui-ci peut être obtenu en adoptant certains attendus du «cahier des charges» du
discours réaliste (Hamon 1982: 131): la transmission d’une information lisible et
cohérente au sujet d’un monde riche, divers, foisonnant, discontinu; le postulat que la
langue peut copier le réel mais est seconde par rapport à celui-ci; le support ainsi que
le geste producteur de ce support doit s’effacer au maximum, tout cela visant à ce que
le lecteur croie à la vérité de l’information donnée sur le monde (132).
17 Cependant, il serait plus pertinent de parler dans le cas des discours qui nous occupent
d’«impression référentielle» (Rastier 1992)3. La référence commune entre le
producteur du discours et son récepteur repose en effet en partie sur du déjà-dit, sur
des images mentales déjà construites socialement et culturellement.
Ce n’est jamais, en effet, le «réel» que l’on atteint dans un texte, mais une
rationalisation, une textualisation du réel, une reconstitution a posteriori encodée
dans et par le texte, qui n’a pas d’ancrage, et qui est entraînée dans la circularité
sans clôture des «interprétants», des clichés, des copies ou des stéréotypes de la
culture (Hamon 1982: 129).
18 Si, dans l’immédiat après-guerre, les représentations des lieux, des objets de l’univers
concentrationnaire étaient à construire, aujourd’hui ils ont circulé–notamment par le
biais des discours testimoniaux eux-mêmes–et se sont imposés assez largement pour
qu’ils soient reconnus et intégrés par un vaste auditoire.
19 Ainsi, la récurrence de scènes stéréotypées, d’images toutes faites dans lesquelles les
scripteurs-témoins vont être amenés à puiser pour se conformer à ce qui est attendu en
matière de témoignage va contribuer à créer une stéréotypie discursive. Plus on tend à
répondre aux attentes sociales d’une époque ou d’un public (avec ses différentes
communautés) plus il y a de risque de se confronter à un modèle préexistant
reproductible jusqu’au cliché. Gilles Philippe note ainsi à propos du «style» des
mémorialistes du début du 20e siècle que «le style individuel n’a guère de place, et
[que] l’on y observe plus aisément la norme collective d’un temps» (2013: 143). On
pourrait appliquer cette remarque aux témoignages qui nous occupent.
20 Cette tension de l’écriture testimoniale vers une esthétique du vraisemblable est le
reflet de la tension qui traverse l’ensemble de notre corpus entre souci d’authenticité et
littérarité. On y trouve en effet des témoignages dont on pourrait penser que les
auteurs se dérobent au travail sur le langage et d’autres consciemment «littérarisés».
1.2. Ethos et stylication
21 La tendance à la «stylification»–intention de montrer tout ou partie de son ethos à
travers la mise en scène d’un certain investissement de la langue (Maingueneau 2019:
12)–est observable dans un certain nombre des textes de notre corpus. La volonté
stylifiante est une des réponses aux attentes postulées du lecteur de témoignage et va
de pair avec une volonté de se singulariser. Celle-ci se comprend, comme on l’a dit, à la
fois par la nécessité de répondre à l’injonction paradoxale «être singulier» et «parler
au nom de tous», mais également à celle de trouver sa place dans le champ d’une
production testimoniale de plus en plus importante.
La construction d’une posture auctoriale entre ethos singulier et modèle coll...
Argumentation et analyse du discours, 30 | 2023
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