Telechargé par Adam Benyachou

A

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SOCIOLOGIE GÉNÉRALE
Presses Universitaires de France | « L'Année sociologique »
2001/1 Vol. 51 | pages 257 à 273
ISSN 0066-2399
ISBN 9782130522133
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Luc Boltanski, Ève Chiapello. — Le nouvel esprit du capitalisme. —
Paris, Gallimard, 1999, 843 p.
L’idée de ce très volumineux ouvrage1 est née d’un étonnement, celui
de la faiblesse actuelle de la critique à l’égard d’un constat d’une évidence
manifeste pour les auteurs : d’un côté, « le capitalisme mondial entendu
comme la possibilité de faire fructifier son capital par l’investissement économique ou le placement économique » (p. 21) connaît une expansion
inégalée alors que, dans le même temps, la situation économique et sociale
d’un grand nombre de personnes se dégrade même si l’on se contente de
circonscrire l’examen à la seule situation française. Après une telle entrée
en matière, on pourrait craindre un remake de la mise en exergue des con tradictions internes du capitalisme. Il n’en est rien car ce qui préoccupe
Luc Boltanski et Ève Chiapello (désormais B et C) est le fait que, malgré sa
bonne santé apparente, « il (le capitalisme) connaît une crise importante
dont témoigne le désarroi grandissant qui menace l’accumulation » (p. 42).
Mais de quelle crise s’agit-il alors même que l’on vient d’affirmer que le
capitalisme est florissant ? Dans son essence, en effet, « le capitalisme est
une forme ordonnatrice de pratiques collectives parfaitement détachées de
la sphère morale au sens où elle trouve sa qualité en elle-même » (p. 58). Si
l’on peut oser l’analogie, il ressemble à la colombe dont Kant se plaisait à
citer l’exemple : désirant voler de plus en plus vite et de plus en plus haut,
l’animal rêvait du vide pour se débarrasser de la résistance de l’air. Comme
la colombe, le capitalisme aspire au vide mais comme pour la colombe, le
vide lui serait fatal. Pour continuer à se développer, il a besoin de trouver
1. 640 pages de texte, 115 pages de notes, une bibliographie de 28 pages et 19 pages
« d’appendices » méthodologiques.
L’Année sociologique, 2001, 51, n° 1, p. 255 à 278
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SOCIOLOGIE GÉNÉRALE
Analyses bibliographiques
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ailleurs qu’en lui-même des principes de justification qui légitiment l’engagement fort des acteurs. Il a besoin de la critique comme l’oiseau a besoin
de l’air pour voler, car il ne peut s’appuyer que sur ce qui résiste. Donc le
capitalisme dont on nous a affirmé la bonne santé va sans doute connaître
(ou connaît ?) une crise, à défaut de pouvoir s’appuyer sur une critique qui
lui permettrait de s’amender tout en favorisant à nouveau l’engagement des
acteurs dans son expansion. L’ambition des auteurs est alors de comprendre
les raisons de l’affaiblissement de la critique au cours des vingt-cinq derniè res années et de proposer un support théorique à une nouvelle critique
permettant ainsi de « renforcer la résistance au fatalisme sans encourager le
repli dans un passéisme nostalgique » (p. 29). Il ne s’agit donc pas de
remettre en cause d’une quelconque manière le capitalisme, au contraire
car « si le capitalisme a survécu, c’est bien parce qu’il est vu comme le
meilleur des ordres possibles ». Il reste à trouver, à partir d’une réflexion sur
l’essence du capitalisme, les fondements de cette critique non radicale qui
vise seulement à le contraindre sans le subvertir.
Bien que formellement divisé en trois parties, l’ouvrage qui nous est
proposé procède d’un rythme à deux temps : une introduction tout entière
consacrée au cadre théorique de l’analyse suivie d’un long développement
à visée démonstrative et normative.
1. Le cadre de l’analyse
Le capitalisme a besoin d’un esprit
À la suite de F. Braudel auquel ils se réfèrent explicitement, B et C dis tinguent le capitalisme de l’économie de marché, cette dernière servant à
l’alimenter, et adoptent une définition minimale du capitalisme caractérisé
par deux traits : « une exigence d’accumulation illimitée du capital par des
moyens formellement pacifiques » (p. 38) et le salariat. Ainsi présenté, et
comme le soulignent les auteurs, le capitalisme est d’une certaine manière
absurde et rien ne permet d’expliquer l’engagement des acteurs au service
d’une fuite en avant de l’accumulation pour elle-même et l’acceptation
passive de la subordination. Pour que les acteurs s’engagent, il faut qu’ils
aient de bonnes raisons pour le faire et ces bonnes raisons, à l’instar de la
thèse soutenue par Max Weber, sont à trouver dans l’esprit du capitalisme.
De Max Weber, B et C disent retenir l’idée que les hommes ont besoin de
raisons morales fortes pour adhérer au capitalisme mais, selon eux, ces rai sons individuelles ne suffisent pas et ils empruntent à Hirshman une
seconde source de justification en termes de bien commun. Il faut ainsi à la
fois trouver des motifs pour s’engager et comprendre en quoi l’engagement
sert le bien commun. L’esprit du capitalisme n’est plus défini par un
contenu substantiel, un ethos, il devient une « forme pouvant faire l’objet
d’un remplissage très différent », c’est « un ensemble de croyances associé à
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l’ordre capitaliste, qui contribue à justifier cet ordre et à soutenir, en les
légitimant, les modes d’action et les dispositions qui sont cohérents avec
lui » (p. 46), « c’est l’idéologie qui justifie l’engagement dans le capitalisme » (p. 42)2, cette dernière étant définie à la suite de Dumont comme
un ensemble de « croyances partagées inscrites dans des institutions »
(p. 35) et non pas dans son sens marxiste d’outil au service de la classe
dominante, utilisé pour tromper et manipuler les masses laborieuses. Il reste
à trouver un contenu à cette forme qu’est devenu l’esprit du capitalisme.
Pour que l’esprit du capitalisme fonde « des croyances partagées », il
doit fournir des réponses à trois grandes questions (p. 53) : « l’enthousiasme », qui supporte le choix autonome de tous, y compris des moins
bien lotis, à s’engager dans le processus d’accumulation, l’assurance d’une
sécurité minimale pour soi et ses enfants et enfin, la justification en termes
de bien commun de la gestion de l’entreprise capitaliste. En empruntant à
Weber des termes que les auteurs n’utilisent pas, l’esprit du capitalisme doit
impérativement permettre aux acteurs de combiner deux types de rationalité : une rationalité en finalité : « un actant agissant pour la réalisation du
profit » et une rationalité axiologique : « un actant qui juge au nom de
principes universels les actes du premier ». L’accord sur ces principes universels est une « convention très générale orientée vers le bien commun et
prétendant à une validité universelle, modélisée sous le concept de cité »
(p. 61). La cité3 est, comme le rappellent les auteurs dans une note de bas
de page un « dispositif critique autoréférentiel ». Les cités sont des « métaphysiques politiques » qui combinent deux niveaux. Le premier est constitué par les humains et les objets qui la peuplent, le second par des
« conventions permettant l’établissement d’équivalences susceptibles de
dépasser les particularités des personnes et des choses » (p. 777, n. 21). Ces
conventions dont il est ici question ne se situent pas dans le main stream de
l’économie de conventions (Lewis, Favereau) 4 ou de la sociologie qui s’en
rapproche le plus (Reynaud)5 et que les auteurs n’évoquent pas, conventions qui reposent sur des anticipations spéculaires dans le premier cas, sur
des « régulations conjointes » partielles, temporelles, éventuellement hétéroclites et peu contraintes chez Reynaud. Pour B et C, la convention est
un ordre qui doit faire sens pour tous et qui doit être justifié à l’occasion
« d’épreuves orientées vers la justice » et qui donc « ont toujours pour objet
l’ordre de grandeur des situations » (p. 62). L’accord sur l’ordre des gran-
2. Fernand Braudel dont les auteurs se sont manifestement beaucoup inspirés
exprime cette même idée : « Privilège du petit nombre, le capitalisme est impensable sans
la capacité active de la société... Il faut d’une certaine manière que la société tout entière
en accepte plus ou moins consciemment les valeurs » (La dynamique du capitalisme, Paris,
Champs/Flammarion, 1985, p. 67).
3. Cette notion a longuement été développée dans L. Boltanski et L. Thévenot,
1991, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard.
4. 1989, « L’économie des conventions », Revue économique, 40 (2).
5. J.-D. Reynaud, 2000 [1989, 1993], Les règles du jeu, Paris, Armand Colin.
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Analyses bibliographiques
260
Analyses bibliographiques
deurs « suppose un accord plus fondamental sur un principe d’équivalence
par rapport auquel peut être établie la grandeur relative des êtres en pré sence » (p. 63). Les principes d’équivalence ou principes supérieurs communs ont une légitimité à la mesure de la validité universelle à laquelle ils
peuvent prétendre. L’appartenance à la cité et à son ordre est alors acceptée
par tous dans la mesure où les grands de la cité œuvrent pour le bien com mun et donc profitent aux petits. L’ordre de justice est construit à partir
des épreuves qui fondent la légitimité de l’ordre proposé : il est justifiable
en référence à une norme de bien commun qui est conventionnelle.
L’ordre théorique ainsi établi est un ordre stable où le conflit entre les
petits et les grands ne peut exister : « L’état de grand, parce qu’il contribue
au bien commun, contient “l’état de petit” » (p. 182).
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La critique à l’égard du capitalisme, rappellent les auteurs, est aussi
ancienne que le capitalisme lui-même et elle s’exprime à un premier
niveau sous la forme de l’indignation qui se décline autour de quatre thè mes : le désenchantement du monde et la destruction de l’authenticité des
personnes et des objets, l’oppression des faibles et des petits, le développe ment des inégalités et la persistance de la misère, les conduites égoïstes et
opportunistes des grands qui conduisent à la destruction des liens sociaux.
Ces ingrédients de l’indignation doivent être intégrés dans un cadre théorique pour qu’un travail critique puisse être opéré. Leur hétérogénéité
conduit, de fait, à distinguer deux axes critiques privilégiés. Le premier :
« la critique artiste » s’appuie sur les deux premières causes d’indignation
mentionnées : l’inauthenticité et l’oppression. Le second, en recouvrant les
deux derniers thèmes composant l’indignation, fonde « la critique sociale »
déployée sur une théorie de l’exploitation. Les critiques ont sur l’esprit du
capitalisme trois types d’effets possibles : elles peuvent le délégitimer et lui
enlever son efficacité ; elles contraignent les porte-parole du capitalisme
(les grands patrons, les directeurs salariés de grandes entreprises, les gestion naires de fonds) à le justifier en termes de biens communs par une opération de récupération éventuelle du contenu de la critique, mais le capita lisme peut aussi manœuvrer de telle sorte qu’il réussisse à se soustraire à
l’obligation de justification en déplaçant l’objet de la critique (on ferme par
exemple les usines fortement utilisatrices de main-d’œuvre peu qualifiée et
on les implante à l’étranger). Quelles que soient les manœuvres opérées, le
redéploiement du capitalisme va créer de nouveaux problèmes, de nouvelles injustices, parce qu’il n’est pas dans son essence de se poser la question
de la justice. Progressivement, de nouvelles analyses des situations ainsi
créées s’élaborent « favorisant une reprise de la critique (qui) conduit à la
formation de nouveaux points normatifs avec lesquels le capitalisme doit
composer » (p. 80). La critique naît lorsque est constaté un écart entre la
réalité observée et la réalité désirable définie par la convention de justice.
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Le capitalisme a besoin de la critique
Analyses bibliographiques
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Périodes
1er esprit
(fin XIXe)
2e esprit
19301960
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3e esprit
1990...
Traits
dominants
Morale
dominante
Bourgeois entrepreneur (Sombart).
Esprit bourgeois
Capitalisme de
grande entreprise.
Importance de
l’organisation.
Figure héroïque
du directeur
Isomorphe à un
capitalisme mondialisé et aux
nouvelles technologies
L’épargne
Travail et
compétence
Connexioniste.
Entrepreneur
de soi
Justification
Libération
Cité domestique et cité
marchande
Cité industrielle et
cité civique
Choix de
son état
social
État-providence
Cité par
projets
Statut
Limitation de
la sphère
marchande
Une théorie du changement social
La thèse brièvement résumée de B et C s’appuie explicitement sur une
théorie du changement social dont ils disent eux-mêmes qu’elle appartient
au troisième type identifié par R. Boudon et qui porte attention aux formes du changement6. Pour illustrer ce type, Boudon cite deux exemples :
la triade hégélienne et les révolutions scientifiques de Kuhn. On a bien
affaire, chez B et C, a une analyse du changement présentée sous le mode
ternaire de la thèse, de l’antithèse et de la synthèse. Le système capitaliste se
caractérise par une « exigence d’accumulation illimitée du capital par des
moyens pacifiques » et il est, par essence, amoral : thèse. Parce qu’il est
amoral et ne peut que l’être, il contraint fortement les individus et suscite
des réactions plus ou moins violentes à l’ordre qu’il prétend imposer. Laissé
à sa dynamique propre, il suscite une prise de distance qui fait courir un
risque majeur à l’accumulation (antithèse). Afin d’assurer sa permanence,
des compromis sont élaborés à partir d’une matrice de gains qui permet à
tout le monde de s’y retrouver (synthèse). Dans le raisonnement qui nous
6. R. Boudon, 1998 [1984], La place du désordre, Paris, PUF , coll. « Quadrige »,
p. 31.
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En survolant l’histoire du capitalisme, B et C distinguent à partir d’une
périodisation sommaire, trois esprits du capitalisme qui se seraient, selon
eux, succédé dans le temps, si l’on accepte de ne pas prendre en compte
« l’espèce de reconstitution historique de l’ethos ayant inspiré le capitalisme
originel que l’on trouve dans l’œuvre de Weber » (p. 54). Pour en éviter la
description, on peut en proposer la synthèse suivante :
Analyses bibliographiques
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est proposé, on est loin de la dialectique hégélienne du maître et de
l’esclave parce que l’hypothèse sous-jacente qui sert de fil conducteur au
raisonnement est celle de la permanence du système conçu comme « le
meilleur des ordres possibles ». La convention de justification qui fonde
l’engagement de l’acteur et permet la coordination de l’action est fonction
de la structure de la situation, de l’état et des caractéristiques du capitalisme
à un moment donné de son histoire. Il est dès lors logique que les conventions changent dans le temps.
Le changement au sein du système est induit par des causes endogènes
(mais à ce niveau de globalité de l’analyse, elles sont forcément endogènes),
des dysfonctions qui peuvent prendre une ampleur telle qu’elles sont susceptibles d’affecter son développement, voire de l’anéantir. Pour que le
système retrouve un nouvel équilibre, il faut que soit trouvé un accord sur
un ordre qui arrive à justifier l’inégalité des rétributions en fonction de
l’inégalité des investissements dans l’action. Comme le rappelle justement
B. Gazier7 , les auteurs se posent une question similaire à celle que soulève
Rawls dans sa théorie de la justice, celle d’une exigence de communauté
qui doit faire sens pour tous, quelle que soit la place occupée en son sein.
Mais, alors que Rawls appuie sa théorie sur la fiction d’une unanimité
préalable, une « position originelle » qui fondent ses deux grands principes
de justice8 qui donnent sens à l’adhésion, chez B et C, l’ordre de justice est
construit à partir d’épreuves situées dans le contexte de l’action. Le bien
commun, tel qu’ils le conçoivent, ne concerne en rien la justice sociale. Il
est défini a minima comme ce qui permet à tous de poursuivre leur engage ment dans un régime d’accumulation où chacun doit pouvoir trouver une
rétribution proportionnelle à sa contribution et accepter cette proportion nalité en référence à des normes d’équivalences conjoncturellement admises par tous.
En s’appuyant sur ce cadre théorique, les auteurs vont s’attacher à
décrire et à analyser l’émergence d’un nouvel esprit du capitalisme né en
partie de la déstabilisation du deuxième esprit du capitalisme induite par ses
dysfonctionnements, et les principes de justice sur lequel il doit reposer
pour contraindre les nouvelles formes de son développement.
7. B. Gazier, 1996, « Justice, calcul et convention : à propos de De la justification, de
L. Boltanski et L. Thévenot », Sociologie du travail, no 4, p. 597-605.
8. Les deux principes de justice sont les suivants : 1 / Toute personne a un droit
égal à l’ensemble le plus étendu de libertés fondamentales égales qui soit compatible avec
le même ensemble de libertés pour tous ; 2 / Les inégalités sociales et économiques doivent satisfaire deux conditions : elles doivent a) être attachées à des fonctions et positions
ouvertes à tous dans des conditions de juste égalité des chances ; b) fonctionner au plus
grand bénéfice des membres les plus défavorisés de la société (J. Rawls, 1987, [1971],
Théorie de la justice, Paris, Le Seuil).
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Analyses bibliographiques
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2. Crise du capitalisme et nécessité
d’une nouvelle convention de justice
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S’inspirant de la démarche de Weber et de Sombart, pour s’informer
sur l’esprit du capitalisme, B et C utilisent la littérature de management
destinée aux cadres. À défaut de l’existence de textes aussi « exemplaires »
que ceux de B. Franklin ou d’Alberti, les auteurs adoptent le parti de retenir un corpus d’une soixantaine d’ouvrages ou de textes publiés dans les
années 1960 et un corpus identique en volume pour la fin des années 1980
et la première moitié de la décennie. La sélection des textes a été opérée
parce qu’ils ont « une coloration normative et cherchent à promouvoir des
pratiques jugées plus efficaces économiquement. Ils ont pour but d’être
directement utiles aux entreprises, se veulent constructifs et présentent des
recommandations » (p. 642). On ne s’interroge guère sur la traduction en
pratiques observées de ces recommandations. On n’en saura guère plus sur
la justification du choix des auteurs retenus. Pourquoi figurent dans le premier corpus un texte de F. Bloch Lainé et pas un texte de Pierre de Calan
dont les ouvrages respectifs avaient suscité à l’époque une très violente
polémique au sein du CNPF tant ils présentaient deux conceptions opposées
de l’entreprise et du rôle du capitalisme en son sein, polémique conclue à
l’avantage du second ? Pourquoi le texte d’un seul syndicaliste (A. Malterre) à l’exclusion de ceux des autres responsables des fédérations de
cadres ? Pourquoi le texte de C. Midler dans le second corpus sauf à penser
qu’il colle trop bien a priori avec ce qui veut être démontré ? On ne nous
épargne rien sur la qualité et la performance du logiciel qui a permis un
traitement de ces données, comme si les résultats en pourcentages, lignes et
colonnes suffisaient à légitimer le choix de ce qui a été mis dans la boîte !
Quoi qu’il en soit, l’exploitation de ces deux corpus permet aux auteurs de
mettre en évidence des oppositions nettes quant aux préoccupations
normatives et aux formes de mobilisation dominantes au cours des deux
périodes.
Aux années 1960 correspond la direction par objectifs et la décentralisation méritocratique qui permet de répondre à l’insatisfaction des cadres
lorsqu’ils étaient considérés dans leurs seuls rôles de courroie de transmission ou de techniciens purs. Ce qui sert de repoussoir est la logique du
monde domestique et la bourgeoisie patrimoniale (il n’est cependant guère
difficile de trouver de tels résultats quand on a exclu du corpus les textes
qui la défendent !). La hiérarchie n’est pas remise en cause, mais elle est
désormais fondée sur le mérite et la responsabilité. La décentralisation et le
contrôle des résultats favorisent l’autonomie, d’autant plus que celle-ci est
alors associée à la sécurité de l’emploi. L’entreprise se voit confier un rôle
central dans le progrès social et le management sert la démocratie, l’État-
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La naissance d’un nouvel esprit du capitalisme...
Analyses bibliographiques
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providence complétant harmonieusement ce dispositif. Le corpus des
années 1990 met par contraste en exergue l’abolition de la hiérarchie et la
substitution d’un contrôle de type marchand au contrôle hiérarchique,
l’importance de la concurrence et du changement permanent, le travail en
équipes, les vertus de la « maigreur », le réseau et le projet. Le monde
contemporain a, en effet, pour caractéristique principale d’être un monde
en réseau. « Sur le tissu sans couture du réseau, les projets dessinent une
multitude de mini-espaces de calcul à l’intérieur desquels des ordres peu vent être engendrés et justifiés » (p. 157). C’est donc à partir du projet, « ce
bout de réseau fortement activé... cette poche d’accumulation temporaire
créatrice de valeurs » (p. 157) que l’on va pouvoir mettre à jour les principes de jugement et les épreuves de grandeur. L’activité et non le travail, les
projets qui se succèdent et qui, en multipliant les connexions, étendent le
réseau marquent cette cité « connexionniste ». Le grand est celui qui est
flexible polyvalent, actif et autonome donc employable. Le prix à payer
pour cette grandeur (la formule d’investissement) est l’absence d’attache ment à des biens matériels comme à sa personnalité et les auteurs n’hésitent
pas à formuler l’hypothèse d’un lien possible entre l’apparition de cette cité
par projets et l’effondrement de la cité domestique curieusement rabattue
sur sa seule dimension familiale. L’engagement dans un nouveau projet à la
fin d’un projet est l’épreuve de vérité qui prouve la grandeur. A contrario, le
petit est caractérisé par une incapacité à s’engager, à communiquer, par sa
rigidité. Le petit n’est pas connecté au réseau, il est désaffilié. Mais pour
être vraiment grand, le grand doit s’occuper du petit en le rendant
« employable » sans que l’on sache très bien ce que peut signifier ce terme.
Dans la cité par projets, l’homme devient le produit de son propre travail
sur soi, la distinction entre vie privée et vie professionnelle s’efface et la
besogne laisse la place à l’activité. Cette description très sommairement
résumée du monde en réseau n’est pas née de la seule imagination des
auteurs, mais des préconisations qui font florès dans les livres de manage ment étudiés et dont, semble-t-il, on fait l’hypothèse que cela correspond à
la réalité des dispositions dominantes. Les auteurs ont cependant la certi tude que ce modèle est désormais une réalité et, s’il a pu s’installer
« subrepticement » et supplanter tous les autres pour fonder un nouvel
esprit du capitalisme, cela est dû aux transformations qu’a connues le capitalisme depuis 1968.
Comme réponse aux effets pervers
du capitalisme des années 1960
De 1968 jusqu’au milieu de la décennie suivante, critique artiste et critique sociale se conjuguent pour dénoncer l’exploitation capitaliste et
l’aliénation dans un ensemble de revendications qui expriment à la fois
l’allergie au travail, les mauvaises conditions de travail, et une demande
d’autonomie. La thèse soutenue est que le patronat va intégrer, en modi-
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fiant l’organisation du travail et en améliorant l’environnement du travail,
la critique sur les conditions de travail et la demande de plus d’autonomie
exprimée par les salariés, mais ceci se fera en échange d’une flexibilité
accrue et d’une précarisation croissante qui pourront se développer impunément parce que la critique sociale est désarmée. Avant d’examiner les
raisons de la faiblesse de la critique sociale, il faut s’arrêter sur la méthode
utilisée. Pour démontrer comment le patronat réintègre la critique sur les
conditions de travail, les auteurs qui citent en annexes de nombreuses sources, utilisent presque exclusivement les travaux de Durand et Dubois sans
examen des thèses contraires. Sans entrer ici dans une critique détaillée, on
ne peut que s’étonner, par exemple, de la vision qui nous est proposée
d’un CNPF qui aurait formé, à l’époque, un bloc uni9. Rien n’est dit par
exemple sur le Club de Rome et du mouvement pour la croissance zéro
qui a tant agité l’intelligentsia de l’époque. L’analyse proposée des conflits
du travail est superficielle et ne s’interroge guère, comme a pu le faire
J..D. Reynaud 10, sur les causes et les raisons de l’efficacité de l’action collective à cette époque. Mais cela conduirait sans doute les auteurs à minorer fortement la place de la critique dans leur dispositif théorique pour
intégrer des données aussi triviales que l’état du marché du travail (et en
particulier la pénurie de main-d’œuvre manuelle qui préoccupait autant le
patronat que les pouvoirs publics et qui rendait si efficace les conflits de
cette catégorie de travailleurs) ou les transformations de l’appareil productif
et du marché des produits. En s’appuyant essentiellement sur les enquêtes
emploi et conditions de travail (INSEE et DARES), B et C décrivent ensuite,
plus qu’ils n’analysent, ce que A. Supiot nomme les métamorphoses de la
subordination et ripent sans le justifier d’une approche individualiste qu’ils
revendiquent comme paradigme de référence à un holisme simplificateur
qui associe la précarisation à la seule logique capitaliste. La dualisation du
marché du travail est constatée, la segmentation n’est pas expliquée.
Cette « déconstruction du monde du travail » qui va s’opérer à partir du
milieu des années 1970 a été facilitée par l’affaiblissement du syndicalisme et
la mise en cause des classes sociales. L’affaiblissement du syndicalisme tient à
la fois à des politiques patronales répressives et de contournement, à la
mobilité de la main-d’œuvre et à des problèmes internes aux syndicats qui
n’ont pas su prendre l’exacte mesure des transformations en cours et qui
auraient été, selon B et C, « des victimes semi-consentantes de la critique
artiste » (p. 369). Accusés de corporatisme par la critique artiste, les syndicats
9. On regrette aussi des approximations qui peuvent donner l’impression d’un travail d’information un peu hâtif. À titre d’exemple, B et C n’hésitent pas à écrire : « À la
fin des années 1960 et au début des années 1970, le CNPF qui à côté des directeurs des
grandes entreprises dont la voix s’exprime surtout par l’intermédiaire du Centre des jeunes dirigeants... » (p. 265) Mais le CJD ne compte dans ses rangs aucun dirigeant de
grande entreprise !
10. J.-D. Reynaud, 1973, « Tout le pouvoir au peuple ou de la polyarchie à la
pleistocratie », dans Une nouvelle civilisation ? Hommage à Georges Friedmann, Paris, Gallimard, p. 76-92.
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Le « sens ordinaire de la justice » dans la cité par projets
Ce nouvel esprit du capitalisme qui se développe au sein d’un monde
connexionniste a besoin de la cité par projets pour y découvrir « les appuis
normatifs dont il a besoin pour que puissent être justifiés les chemins de pro fit qui caractérisent le nouveau monde capitaliste » (p. 424). En effet, le
monde connexionniste n’est exempt ni de conduites égoïstes, ni de l’ex ploitation des petits par les grands. Pour réduire l’exploitation connexionniste, B et C pensent que « les discussions actuelles autour des notions
comme celles d’employabilité, de compétence, d’activité et de contrat d’activité, ou
de revenu universel dessinent la possibilité d’une nouvelle formulation des
problèmes liés à la mobilité et proposent un nouveau compromis entre
autonomie et sécurité compatible avec la logique d’une cité par projets »
(p. 473). En s’appuyant sur ce cadre, les auteurs reprennent à leur compte
une série de mesures qui sont dans l’air du temps, visant par exemple à
recenser les membres des projets, à veiller au maintien de l’employabilité
tantôt définie comme la capacité à s’insérer dans un nouveau projet et tantôt
comme un droit qui s’exerce au moyen des bilans de compétence ou des
référentiels de compétence, à l’égalité des chances de mobilité par le biais
des CES ou du RMI, à la mise en place d’un statut de l’activité. Ils soutiennent
également la taxe Tobin, l’Euro, les procédures de certification et le con trôle des marchés. Ce pot pourri de mesures censé fonder les principes de
justice laisse perplexe et cette perplexité ne peut que croître face à celles
proposées pour fonder la critique artiste de l’inauthenticité. Selon B et C, le
11. D. Segrestin, 1975, « Du syndicalisme de métier au syndicalisme de classe : pour
une sociologie de la CGT », Sociologie du travail, no 2. Du même auteur, 1985, Le phénomène corporatiste, Paris, Fayard.
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auraient procédé à des changements organisationnels internes afin de « supprimer les lieux où les adhérents auraient pu construire une unité d’action
sur le partage d’une communauté de destin » (p. 371). Citant les seules analyses de D. Labbé et oubliant par exemple les travaux de D. Segrestin11,
reproche tacite est ainsi fait aux syndicalistes d’avoir renforcé la logique de
branche au détriment de celle des métiers, sans intégrer le rôle joué par le
cadre historique et institutionnel impulsant cette logique. Quant à la mise
en cause des classes sociales, il est difficile de savoir de quoi parlent les
auteurs qui, à défaut de définir la notion, empruntent tantôt à Marx et tantôt
à Weber les éléments de leur analyse. En fait, plus que des classes sociales, il
s’agirait d’une crise du système de catégorisation appuyé sur celles des grilles
de classification qui est en cause : « L’espace des classes sociales qui avait
constitué jusqu’aux années 1980 un cadre de référence commun à la fois
pratique et cognitif, notamment dans la forme que leur avait donné dans les
années 1950 la classification des catégories socioprofessionnelles ( CSP) de
l’INSEE, s’est en effet brouillé et a cessé d’aller de soi » (p. 375).
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paradoxe à résoudre est que l’on observe bien la persistance d’une exigence
d’authenticité alors même que, dans un monde en réseau, la fidélité à soi
étant un signe de rigidité, « l’authenticité ne peut plus se poser ». Ils préconisent pour satisfaire à cette exigence de « ralentir le rythme des connexions »
et conseillent aux acteurs l’adoption d’une identité privilégiée. Il convient
surtout de réaménager « la relation entre profit et morale » en limitant la
sphère marchande et en accordant à tous le privilège jusque-là réservé aux
seuls fonctionnaires : celui d’un statut assurant la sécurité, mais non
dépourvu d’épreuves. Autrement dit, il s’agit ni plus ni moins de la disparition du salariat pourtant partie intégrante de la définition du capitalisme.
Telle qu’elle est décrite, la cité par projets apparaît à la fois comme un
assemblage de mesures hétéroclites et un discours moralisant dont on voit
mal comment il peut fonder les références nécessaires à la construction
d’une convention de justice. Il semble par ailleurs, à suivre les auteurs, que
cette cité par projets soit appelée à devenir hégémonique, mais s’agit-il de
la cité par projets ou du monde en réseaux dont nous parle Castells12 ? À
une question pertinente qui porte sur les exigences de justice nécessaires à
la régulation de ce nouveau monde, les auteurs, pour l’instant, n’apportent
guère de réponse bien convaincante.
On pourrait au terme de cette lecture reprendre en les transposant une
partie des critiques très vives adressées par Jean-René Tréanton à Boltanski
et Thévenot à propos de leur ouvrage : De la justification13. Tréanton reprochait aux auteurs la désinvolture dont ils faisaient preuve à l’égard de leurs
sources. L’ouvrage qui nous est ici proposé est si long, les notes de bas de
page si nombreuses qu’il est possible de se laisser impressionner par
l’importance de la documentation rassemblée. On ne peut dès lors qu’être
irrité de constater que seuls quelques auteurs sont utilisés qui abondent
dans le sens de la thèse, que tout un pan important de la sociologie ou de
l’économie consacré au travail et aux relations professionnelles est totalement ignoré. Assurément ce livre aurait gagné à être très épuré. On a souligné les limites plus sérieuses de la démonstration proposée à partir de prémisses théoriques qui méritaient sans doute un meilleur traitement. Enfin,
si les cités, comme le soutiennent les auteurs, sont des « métaphysiques
politiques », l’absence totale d’une réflexion sur la place et le rôle de l’État
tant dans le dispositif théorique que dans la démonstration qui nous sont
présentés contribue à rendre bien fragile l’ensemble de l’édifice qui nous
est proposé.
Françoise PIOTET
Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne /
Laboratoire Georges-Friedmann
12. M. Castells, L’ère de l’information, t. I (1996, 1998) ; La société en réseaux, t. II
(1997, 1999) ; Le pouvoir de l’identité, t. III (1998, 1999) ; Fin de millénaire, Paris, Fayard.
13. J.-R. Tréanton, 1993, « Tribulations de la justice », Revue française de sociologie,
34 (4), p. 627-656.
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Le dernier ouvrage que Niklas Luhmann a publié de son vivant est une
œuvre que l’on s’entend à considérer comme la synthèse la plus complète
que l’auteur ait donné de sa « théorie de la société » (Theorie der
Gesellschaft). Beaucoup de facteurs concourent à accréditer cette réception
de « La société de la société » comme somme systémiste et comme princi pal leg intellectuel de Luhmann à la sociologie d’aujourd’hui : c’est la
« dernière » œuvre qui clôt l’immense production luhmannienne ; elle clôt
en particulier la série des sociologies particulières des sous-systèmes
sociaux, projetées par Luhmann comme le programme final de sa théorie
– il s’agit de Die Wirtschaft der Gesellschaft (L’économie de la société), 1989 ;
Die Wissenschaft der Gesellschaft (La science de la société), 1990 ; Das Recht
der Gesellschaft (Le droit de la société), 1993 ; Die Kunst der Gesellschaft
(L’art de la société), 1995 ; dans son titre, elle marque emblématiquement
le retour en soi d’une théorie dont l’enjeu principal fut l’analyse et la compréhension des phénomènes de haute réflexivité si caractéristiques de la
société moderne et de ses tensions.
Cependant, on pourrait objecter à cette réception que, dans l’œuvre
elle-même, le caractère définitif ou dernier est très peu accentué. Peu de
développements – à l’exception de quelques sous-chapitres importants –
font penser à une somme ou un testament. De même, la clôture de la série
des sociologies subsystémiques n’est rien moins que formelle puisque cette
série en fait se poursuit au-delà de Die Gesellschaft der Gesellschaft avec les
manuscrits de Die Religion der Gesellschaft et de Die Politik der Gesellschaft
dont la parution est prévue à titre posthume ces prochaines années14. L’ouvrage, par la continuité accusée avec l’œuvre qui le précède, ne semble pas
fait pour en livrer une synthèse qui la surplombe et la « somme ». Dans sa
majeure partie, il ne se distingue pas beaucoup, par sa facture et le mélange
des genres des textes qui le constituent, de ce que Luhmann a toujours
proposé.
Il reste toutefois que l’étendue de son plan et son volume – presque le
double de celui d’une des sociologies subsystémiques –, certains de ces
chapitres et le fait qu’il ne donne pas la théorie d’un système particulier de
la communication sociale 15, mais garde une généralité marquée, tendent à
lui donner, à raison, un statut particulier. Par ailleurs, une particularité certaine de l’ouvrage est la fluidité et l’intuitivité de ses aperçus. On peut ainsi
considérer que Die Gesellschaft der Gesellschaft est novatrice dans la mesure
où elle propose, sur différents thèmes, des mises en perspective globales qui
permettent de réunir un grand nombre de pièces théoriques, données ail14. Aux Éditions Suhrkamp, comme le reste de la série.
15. Articulée autour d’un complexe fonctionnel déterminé de l’agir (l’économie, le
droit, l’éducation, la politique, la science, la religion...).
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Niklas Luhmann. — Die Gesellschaft der Gesellschaft [La société de la
société]. — Frankfurt, Suhrkamp, 1997, 2 vol., 1 164 p.
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leurs isolément, sous un seul point de vue 16. Il nous semble important, ici,
de faire ressortir l’entrelacement des thèmes, anciens et nouveaux, le déplacement des accents qui font de La société de la société une contribution particulièrement intéressante à l’ensemble de l’œuvre luhmannienne.
L’ouvrage est divisé en cinq chapitres de longueur variable (entre 180
et presque 300 p.) répartis sur deux volumes. Le plan est comme d’habitude « réticulaire », c’est-à-dire que différentes parties renvoient implicitement à différentes autres qui les précèdent ou leur succèdent. La démarche
part d’un exposé des concepts fondamentaux de la théorie, précédé et
motivé par une considération de la situation épistémologique actuelle de la
sociologie (chap. 1). C’est cette considération, en effet, qui permet typiquement à Luhmann d’introduire ses concepts, issus du dépassement
nécessaire des blocages ontologiques de la sociologie traditionnelle. Luhmann passe ensuite à un exposé de sa théorie des médias de communication symboliques généralisés (chap. 2) laquelle, si elle emprunte à Parsons,
atteint chez Luhmann un degré d’élaboration insoupçonné d’un point de
vue parsonien. La théorie des médias – qui, il faut insister là-dessus, n’est
pas une théorie des médias de communication de masse – occupe ainsi une
place centrale dans la construction luhmannienne. Elle est introduite avec
l’idée même de communication qui est la catégorie de base de la théorie
luhmannienne. Les médias étant des agents de variation et d’entraînement
de la communication vers des détours de plus en plus riches, ils impliquent
nécessairement l’idée d’évolution à laquelle Luhmann consacre le troisième
chapitre17. En s’inspirant de très près de la synthèse évolutionniste
moderne, Luhmann présente ici une version très générale de sa théorie et
tente de l’exemplifier sur les grandes évolutions historiques. Le deuxième
volume s’ouvre sur le chapitre 4 qui traite de la différenciation sociale. Ce
chapitre est atypique de la production luhmannienne tant il se présente
comme un cours universitaire à l’exposition linéaire, la trajectoire historique, bien moins surchargé conceptuellement que les textes luhmanniens
habituels. Il se recommande par sa grande clarté et son accessibilité. Il constituerait une belle introduction à l’œuvre. Le cinquième et dernier chapitre
est le plus long et le plus synthétique. C’est lui qui contient l’ébauche d’un
testament intellectuel luhmannien dont le sociologue contemporain
devrait au moins prendre connaissance.
Dans l’ensemble, le programme de l’ouvrage est celui d’une théorie du
social qui cherche à connaître ses propres conditions de possibilité à un
moment où les ancrages philosophiques transcendantaux ou analytiques et
normatifs de la sociologie se sont désintégrés. Avec leur opposition du nor16. P. 107, question de cadrage. Cadrages très intéressants. Exemple : opposition
entre morale et média de communication ou encore la mise en perspective de trois systèmes qui échappent à la généralisation, à la médiatisation (ne peuvent se coder et se munir
d’un médium) à savoir technologie krankenbehandlung et éducation.
17. Ceci en dépit d’un certain conservatisme inhérent à leur syntactisation. En effet,
les systèmes médiatisés tendent à opérer d’une manière très stricte et répétitive.
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matif et du factuel ainsi que leur critique de l’idéologie, les sociologies traditionnelles n’ont pu, pour Luhmann, venir à bout des problèmes de leur
propre réflexivité – problèmes liés à la différenciation de la société en systèmes autocentrés. La sociologie a fait, à ses yeux, naufrage sur l’écueil épis témo-sociologique de la réflexivité ou de l’autologie sans critère. Une telle
circularité exige la reformulation théorique du projet sociologique. Celuici doit se doter d’une logique cognitiviste de l’observation capable de
désontologiser ses prémisses. Se développant dans le cadre épistémologique
d’un constructivisme radical, une « théorie de la société » est capable
d’éviter les positions par trop objectivantes. Luhmann réclame plus d’acuité
théorique (tiefenschärfe, p. 70) du regard sociologique et sa libération de
tout normativisme. La Gesellschaftstheorie luhmannienne a pour vocation
d’être une « théorie du système social qui décrit le monde » : « Elle doit
observer et décrire comment, dans la société, la société et avec elle le
monde de la société, est observé et décrit. » Ce faisant elle « fait sauter le
cadre traditionnel de tout ce qui a été présenté comme “critique” de la
société » (p. 1115). Il s’agit à présent d’expliciter ces énoncés.
Le premier mouvement de l’œuvre (celui du chap. 1) va directement
aux problèmes de l’observation, de l’autoréférence et de l’autopoïèse. Il
présente la version la plus actuelle du systémisme opérativiste et constructi viste développé par Luhmann. La théorie cherche à acquérir un degré de
complexité adéquat à celui de ses objets. C’est pourquoi les cent premières
pages du travail sont très ardues – avec les thèmes luhmanniens classiques
de la distinction, la différence, le sens, la forme, le medium, l’opération,
l’autopoïèse, le système, l’environnement, l’autoréférence, le temps
(comme temporalisation de la complexité), la réintroduction des distinc tions en elles-mêmes, les récursions autotransformatrices, la fuite de l’angle
mort au-devant des montées en réflexion...
La fin de ce premier chapitre contient des développements plus accessibles consacrés à la critique du rationalisme normatif de Jürgen Habermas
(chap. I, XI, en particulier p. 175-189). La controverse avec Habermas,
sans cesse renouvelée depuis les années 1970, est ici l’occasion pour Luh mann d’affirmer sa vision de la complexité de la société et des conditions
de sa réformabilité. En normant la rationalité, Habermas refuse, pour Luh mann, de voir son paradoxe. Le travail théorique luhmannien permet de
montrer en quel sens tout rationalisme est idéologique, en tant qu’il repré sente une ré-introduction (re-entry) de la forme (ratio) en elle-même. Le
problème de la rationalité apparaît ainsi non plus simplement comme celui
d’un paradoxe, mais d’une impossibilité18.
18. Luhmann propose en somme une théorie de la normativité. Il peut montrer à
l’aide de sa théorie de l’autopoïèse en quel sens la position d’un telos de l’agir qui serait
immanent au sens de cet agir même (les actes de langage par exemple qui seraient en soi
rationnels et dirigés vers la compréhension) est impossible ; il peut également montrer qu’au
contraire la négation de tout telos est condition de possibilité de l’autopoïèse, c’est-à-dire du
maintien de l’opération de distinction et d’orientation sur la différence (GdG, p. 229 et s.).
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Or, pour Luhmann, il faut accepter de recentrer la théorie et la pratique sociales sur la différence, c’est-à-dire accepter de renoncer à la position de la rationalité comme entité pleine et univoque. Il faut également
affronter sans illusion – de solution globale – les problèmes posés par les
constituants paradoxaux de la communication sociale et de ses systèmes. Le
plus judicieux est de s’aligner sur une rationalité systémique – et non plus
métaphysique, émancipatrice, ni normative –, laquelle incorpore l’inaccessibilité de l’unité. En même temps, il s’agit de percevoir les chances ouvertes par une telle rationalité comme celles d’une construction variable des
critères régissant la communication sociale. Il faut maintenir et exploiter les
différences, au lieu de tenter de les éliminer – elles sont d’ailleurs non
annulables. Leur maintien permet de renforcer l’irritabilité des systèmes,
c’est-à-dire leur sensibilité interne, base de leur capacité de changement.
Les problèmes apparaissent alors comme des programmes de travail à
accomplir dans le cadre des modes d’opérations systémiques caractérisés par
leur autoréférentialité et leur clôture. La question de la rationalité a pour
référence systémique la société en tant que système social global, un système qui ne se pilote pas de manière centrale ni hiérarchique, mais par le
biais de ses propres fluctuations. Le choix normatif issu d’une théorie de la
société serait donc celui d’une reconnaissance de l’impossibilité de dépasser
les paradoxes des constructions du monde social, de ne pas prétendre à les
normer dans un absolu idéologique, de coller aux risques et aux chances de
la rationalité systémique en adhérant à la positivité et la variabilité de ses
critères.
Le fragment théorique sur les médias (chap. 2) est d’une écriture fluide.
Il apporte bien des éclaircissements et rassemble des problématiques qui
étaient restées distribuées sur différentes œuvres. De même, l’ouvrage propose une théorie de la différenciation et des formes de différenciation que
Luhmann n’avait pas donnée jusque-là d’une manière aussi complète19. Ici,
les différentes formes historiques de différenciation sont passées en revue et
l’illustration sociologique de la théorie est très claire. La documentation
historique n’est pas systématiquement transposée en termes systémistes, ce
qui facilite la lecture. De même, le thème de l’inclusion/exclusion est
approché comme un enjeu de la différenciation. La thèse est paradoxale :
l’ « intégration » des sociétés modernes, en termes de nombre, intensité et
complexité des relations de dépendance et de couplage, est très forte ; en
même temps, ces sociétés sont fortement excluantes par l’effet de leur
forme de différenciation elle-même, laquelle tend à amplifier les effets
d’oscillation en aggravant et consolidant les écarts.
C’est le cinquième et dernier chapitre qui touche enfin au thème formel de l’ouvrage, la société de la société. Il y est question de la description
de la société comme du système global de la communication en dehors
19. L’étude introductive à Gesellschaftsstruktur und Semantik, I (1980) avait déjà proposé une esquisse, mais qui est restée très abstraite.
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duquel nulle communication n’a lieu et au sein duquel toute communication donne lieu à d’autres communications qui la thématisent ou prennent
position par rapport à elle. Une telle structure est inconnue tant des théories de la réflexion orientées sur la conscience que de celles qui ont tenté
de se construire autour de l’idée d’intersubjectivité. La société, au sens de
Luhmann, est une sorte de hen kai pan de la communication, sans repère
externe et sans centre interne, condamné à s’observer et se décrire sans
cesse à partir de nouvelles perspectives. Une société ne peut jamais se saisir
comme une unité ou un tout puisque toute tentative de saisie s’inscrit ellemême dans la communication sociale et l’a déjà rendue autre qu’elle ne
l’était quand l’observation s’est dirigée sur elle20. Une société produit sans
arrêt, avec toute nouvelle communication, des perspectives d’observation
incongrues qui nécessairement la rendent hypercomplexe pour une saisie
de soi. Elle n’a pas d’adresse à laquelle elle puisse être atteinte21, 22 . Elle n’est
que la description de soi qu’elle se donne à elle-même. Ni la société, ni la
culture, ni l’individu ne sont des unités et des touts substantiels, mais des
auto-observations de projections d’identité. Ce sont des « résultats de résultats » (Novalis cité par Luhmann, GdG, p. 883), les événements ou les opérations d’une autoréférence sans critère (kriterienlose Selbstreferenz, ibid.).
La société moderne doit ainsi se passer d’une représentation de son
unité, de son essence ou de sa finalité, qui se situerait en elle-même et lui
serait accessible. Elle ne peut se réfléchir et être représentée que dans la
partialité de ses différents sous-systèmes fonctionnels : ainsi, la politique de
la société moderne accomplit sa réflexion autour du concept de souverai neté, de la raison d’État et d’une sémantique de l’arbitraire qui témoigne
de son degré de découplement de la société dans son entier et de sa diffé renciation ; la science radicalise la dichotomie du sujet et de l’objet et
rejette toute position d’entités essentielles, et même celle de lois inva riantes ; en économie, c’est le concept de self-interest qui dynamise l’autonomisation du système ; en droit, la percée vers l’autoréférence du système
se fait par la « positivisation » de la normativité juridique ; l’art, de même
que la religion et la famille, disposent depuis le XVIIIe siècle de concepts
d’identité et de critères parfaitement autonomes. Cette décentralisation des
références et de la réflexion, qui revient à un renoncement à la validité
absolue des critères 23, accroît la contingence du sens social et l’orientation
sur la nouveauté. La société moderne se construit à partir de son avenir et
20. En d’autres termes : « L’introduction d’une description dans le système change
le système, et cela nécessite une nouvelle description » (GdG, p. 981).
21. C’est le principe de la Unerreichbarkeit der Gesellschaft, thématisé par Peter Fuchs
et repris par Luhmann dans Die Gesellschaft der Gesellschaft, p. 866.
22. « L’unité de la société, écrit Luhmann (GdG, p. 1061), devient, dans l’autoobservation, le paradoxe de l’observateur », à savoir que l’observateur est l’inobservable.
23. Ainsi qu’au « supercode » (comme dit Luhmann, GdG, p. 1043) d’une morale
qui chapeauterait l’ensemble de la communication sociale et neutraliserait de la sorte sa
polycontexturalité.
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sa temporalité demeure instable, oscillant entre un passé qui n’oblige plus
et un avenir encore indéterminé.
Les tout derniers sous-chapitres de l’ouvrage (p. 1115-1149) accusent
une insistance du ton au moment où Luhmann expose une dernière fois sa
vision de la société moderne et de sa sociologie, soulignant discrètement le
sérieux de son entreprise. C’est le point culminant de l’ouvrage où le style
et le sens de la sociologie luhmannienne prennent une forme dense et ne
laissent pas indifférent le lecteur qui l’a accompagnée à travers les brillantes
théorisations des centaines de pages qui précèdent.
Luhmann s’explique sur la forme d’exposition choisie par sa théorie,
alliant sobriété théorique et « ironie » (romantique), se situant aux antipodes du style empathique et « concerné » de la sociologie critique
(cf. p. 1129). La théorie luhmannienne se place sous le signe de « l’autologie réfléchie » (reflektierte Autologie, p. 1128) : sa maxime est l’intégration
à la théorie sociologique du savoir de la contingence et du non-savoir
impliqués dans toute production du sens social dans la société moderne. Sa
conviction maîtresse est qu’elle ne peut échapper, en tant que sociologie, à
cette contingence et ce non-savoir. Elle est une description de la société
dans une société polycontexturale qu’aucun point de vue ne domine24. La
théorie de la société doit être consciente de la déconstructibilité de toutes
les identités qui s’offrent à son observation : « ...tous les critères du bien et
du mal, du vrai et du faux, du rationnel et de l’irrationnel, du fonctionnel
et du dysfonctionnel doivent être produits, dans la société, par communication » (p. 1140). Cela impose à la sociologie une « réserve de déconstruction » (Dekonstruktionsvorbehalt, p. 1146). La réflexion des moyens théoriques et leur explicitation dans la théorie elle-même, en accord avec le
principe de réflexion de l’autologie, a pour effet de rendre la critique à la
fois plus facile et plus difficile. À la différence de la sociologie critique qui
présuppose la validité d’un supercode moral rendant possible des jugements
sociologiques sur la base de « valeurs »25, la théorie luhmannienne est sensible aux transformations des structures épistémologiques qui caractérisent
notre modernité tardive. Cependant, à la différence des penseurs de la
postmodernité qui schématisent ces transformations pour créer d’ « autres »
lieux de pensée, Luhmann tente et réussit une refondation de la théorie
sociologique dont la réflexivité reste indépassée.
Jean CLAM
IDEFI/CNRS
24. Pour Luhmann, la situation épistémo-sociologique qui est la nôtre se caractérise
par une sorte d’unité du constructivisme et du déconstructivisme.
25. Luhmann ébauche à l’adresse des théories concurrentes la formule : « Faites-le
autrement..., mais au moins tout aussi bien. »
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