Telechargé par baptiste.gonella

Ordre et désordre

publicité
Raison présente
Ordre et désordre
Bernard Piettre
Citer ce document / Cite this document :
Piettre Bernard. Ordre et désordre. In: Raison présente, n°115, 3e trimestre 1995. Autour du chaos. pp. 39-70;
doi : https://doi.org/10.3406/raipr.1995.3289
https://www.persee.fr/doc/raipr_0033-9075_1995_num_115_1_3289
Fichier pdf généré le 16/03/2019
Ordre et Désordre
Bernard Piettre *
D'Hésiode à Hubert Reeves
Au
niecommencement
d'Hésiode. Du chaos
était lesont
chaos.
nés. .leselon
Ciel et
la la
Théogo¬
Terre.
De l'union du Ciel et de la Terre est issu le monstre Cronos (le
temps? — Le temps se dit en grec chronos, avec un « ch »). Cro¬
nos a engendré de nombreux enfants qu'il dévorait à leur nais¬
sance (d'où l'expression « le temps dévore ses enfants »). Sa
femme, également issue de Ciel et de Terre, décida un jour de
tromper Cronos, et donna à manger à la place de son bébé une
pierre emmaillotée. L'enfant survécut; il s'appelait Zeus. Zeus
détrôna ensuite Cronos. Maître à son tour du ciel, il triompha de
toute une race de Titans et de Géants, pour imposer le règne
lumineux et serein des dieux olympiens. Zeus a fini par imposer
l'ordre parmi la race des dieux, et par là aussi aux forces obs¬
cures et monstrueuses d'une nature encore indomptée. L'ordre et
la justice ont succédé au désordre et à l'injustice d'un chaos pri¬
mitif.
Ainsi commence l'histoire des dieux qui se confond avec
l'histoire du monde, selon le poète Hésiode qui, avec Homère,
était la principale source d'instruction mythologique et théolo¬
gique des enfants grecs.
Dans la plupart des récits mythologiques des sociétés tra* Professeur agrégé de philosophie en classe préparatoire à Amiens, chargé de cours
à l'Université de Picardie, auteur de Philosophie et science du temps, Paris, PUF, 1994.
39
Raison Présente
ditionnelles — primitives ou anciennes — on retrouve des his¬
toires similaires de forces bonnes triomphant de forces mau¬
vaises, expliquant ainsi la genèse de l'ordre du monde; et
dans ces sociétés, la menace, qui reste latente, des forces du
désordre justifie l'ordre institué et le châtiment à l'égard de
ceux qui seraient tentés de le détruire, elle donne sens aux
rites sociaux et religieux qui contribuent à pérenniser la cohé¬
sion sociale (ces rites peuvent être l'occasion de réactualiser
l'histoire primitive de la création du monde et de son ordre).
Dans une société « primitive », l'ensemble des connais¬
sances empiriques, médicinales, zoologiques, botaniques,
astrologiques, magiques... cautionnent un ordre social, mythico-religieux, tout en s'appuyant sur lui. Le monde, le ciel, les
astres, les montagnes, les plantes, les animaux, les dieux, les
ancêtres forment un ensemble relié de phénomènes entière¬
ment tournés vers le groupe social, comme si l'ensemble du
monde minéral, vivant et spirituel s'ordonnait autour de lui.
Et selon la tradition biblique, le récit de la Genèse
explique l'ordre qui règne dans la nature par les différentes
étapes de la création de Dieu, et le désordre par le péché ori¬
ginel. Les récits bibliques de l'histoire du peuple juif et de son
rapport avec Yahvé justifient les coutumes, rites, règles (à la
fois morales, juridiques et religieuses) auxquels doit se sou¬
mettre tout Juif qui se respecte. De ces rappels anthropolo¬
giques, trop rapides, il ressort que les questions d'ordre et de
désordre sont vitales pour l'humanité. La peur du désordre est
en chacun
Elle de
estnous,
d'abord
sociale
en l'homme
et individuelle.
communautaire : la com¬
munauté d'une société craint qu'on n'attente à son ordre ; elle
craint l'ennemi de l'intérieur — le brigand, le criminel,
l'impie... Le Christ ou Socrate ont représenté, par exemple,
en leur temps, une menace à l'égard de l'ordre juif ou athé¬
nien existant. Elle craint l'ennemi de l'extérieur f elle craint
l 'étranger en général, dont les croyances et les manières
d'être sont par définition étranges. La barbarie commence aux
frontières
Levi
Strauss
du: village,
Race et du
Histoire).
pays, de la nation, du territoire... (Cf.
Elle est ensuite en l'homme individuel : nous avons
peur de la désagrégation de la mort, de la dissolution du lien
familial, du lien social, de notre lien avec le monde et la vie.
Fort de ces données anthropologiques et psycholo¬
giques, nous avons peine à voir dans les notions d'ordre et de
40
Ordre et désordre
chaos des notions scientifiques — c'est à dire des notions
objectives, rationnelles — indépendantes des intérêts primor¬
diaux, conscients ou inconscients, de l'humanité. L'histoire de
la nature, lorsqu'elle est racontée par le poète, est l'histoire
d'un triomphe de l'ordre sur le chaos. Et lorsqu'elle est racon¬
tée par le savant?
Que nous dit par exemple Hubert Reeves, en
s 'appuyant sur les données de l'astrophysique et de la phy¬
sique récentes?
« Nous émergeons (les hommes) d'une lignée
d'ancêtres où nous reconnaissons, tour à tour, et en
ordre chronologique inversé, les primates, les reptiles, les
poissons, les cellules, puis, auparavant, les molécules
géantes, les molécules simples, les atomes, les noyaux, les
nucléons, et les particules élémentaires du Big Bang. . .
Cette remontée jusqu'à l'origine de notre arbre généalo¬
gique nous révèle notre insertion dans le grand mouve¬
ment d'organisation de la matière universelle et notre
parenté profonde avec tout ce qui existe. En même
temps, nous comprenons un peu mieux comment l'orga¬
nisation » et
mordial
1 la complexité ont pu émerger du chaos pri¬
Le savant rejoint le poète de toujours : notre monde
est né en triomphant d'un chaos primordial, en émergeant de
la nuit profonde d'une matrice originelle monstrueuse.
Hubert Reeves, très sincèrement, voit dans la nouvelle
cosmogonie que la science du XXe siècle a rendu possible de
quoi garantir que l'histoire de l'univers a un sens et que l'his¬
toire humaine prend sens à l'intérieur de cette histoire :
« Avec les nébuleuses, les étoiles, les pierres et les
grenouilles, avec tout ce qui existe, nous sommes enga¬
gés dans cette vaste expérience d'organisation de la
matière. Loin d'être étrangers à l'univers, nous nous
insérons
tances
dedans
milliards
une aventure
d'années-lumière.
qui se poursuit
Nous sur
sommes
des dis¬
les
enfants d'un cosmos qui nous a donné naissance après
une grossesse de quinze milliards d'années. Comme
dans
nos
sœurs
la tradition
» 2.
hindouiste : les pierres et les étoiles sont
41
Raison Présente
A lire ces lignes, on a l'impression que tout se passe
comme si la science pouvait encore jouer le rôle que les
mythes ancestraux d'une société ont toujours joué : le récit du
monde,
et
la finalité
de ses
de origines
notre destinée
et de son
au organisation,
sein d'une société
éclairedétermi¬
le sens
née, ou — aujourd'hui que la société humaine s'étend aux
dimensions
te
et souffrante.
de la planète — au sein d'une humanité espéran¬
fiques?
Ordre et chaos : notions mythiques ou notions scienti¬
Est-il possible d'évoquer les notions d'ordre et de
chaos avec toute la rigueur scientifique et philosophique sou¬
haitable, c'est à dire avec toute la rigueur de la raison, en
écartant d'elles tout ce qu'elles peuvent avoir de connotation
anthropomorphique
Les notions ou
d'ordre
anthropocentrique?
et de désordre ont une forte
connotation sociale, morale, juridique et politique. En un mot
elles sont du registre des valeurs et non des faits. Du domaine
du droit, et non du fait. Objets de jugements de valeur et non
de jugements de réalité. Peuvent-elles avoir un caractère
rigoureusement scientifique : être objet de jugement de réalité
et non de jugement de valeur?
Pour répondre à ces questions, il convient d'examiner
avec beaucoup plus d'attention que nous ne l'avons fait dans
mots
ces considérations
ordre et désordre.
liminaires
Et ce dans
les l'histoire
sens quedes
l'on
sciences
donneetaux
de
la philosophie.
Que les corps soient attirés en raison directe de leur
masse et en raison indirecte du carré de leur distance, je dis
que c'est ainsi et non que ce doit être ainsi. Si je dis que ce
doit être ainsi, je le dis au sens où cela constitue une nécessi¬
té réelle, non une obligation. En effet les phénomènes phy¬
siques sont soumis nécessairement aux lois de la nature ; alors
que les hommes restent libres de ne pas se soumettre à la loi
morale ou juridique. Les lois morales et juridiques obligent,
alors qu'on ne peut pas ne pas se soumettre aux lois phy¬
sique. Celles-là imposent des obligations, celles-ci décrivent
une nécessité. Encore que tout cela pose problème. Nous y
reviendrons.
Il nous semble que nous assistons aujourd'hui à la
naissance d'une troisième étape de la science occidentale :
tout n'apparaît plus comme mécaniquement et nécessaire42
Ordre et désordre
ment ordonné par des lois mathématiques. Ou plutôt, si le
livre de la physique est toujours écrit en langage mathéma¬
tique, voilà que ce livre nous raconte qu'il existe des phéno¬
mènes complexes dans la nature qui s'avèrent chaotiques et
rétifs à la description d'un ordre quelconque, de même qu'il
existe des phénomènes complexes qui s'avèrent capables de
s'ordonner spontanément. . . Notre intelligence de la nécessité,
— qu'il s'agisse de la nécessité pour les phénomènes d'être
implacablement soumis au déterminisme de lois physico¬
mathématiques, ou qu'il s'agisse de l'apparente nécessité pour
les phénomènes d'être orientés vers une fin (comme dans le
monde vivant) — en est profondément modifiée.
ordre « Examinons
réel » du monde
ces trois
:
étapes de la représentation d'un
— L'ordre finalisé
— L'ordre nécessaire
— L'ordre contingent
L'Ordre finalisé
Platon, le monde ordonné en vue du bien
« Le Dieu a voulu que toutes choses fussent
bonnes : il a exclu, autant qu'il était en son pouvoir,
toute imperfection, et ainsi, toute cette masse visible, il l'a
prise, dépourvue de tout repos, changeant sans mesure et
sans ordre, et il l'a amenée du désordre à l'ordre, car il
avait estimé que l'ordre vaut mieux que le désordre ».
Ainsi s'exprime Platon dans le Timée (30a). Selon Pla¬
ton, le démiurge (désigné par « le Dieu » dans le texte), s'inspirant d'un modèle de perfection constitué des Idées divines, a
fait en sorte que le monde qu'il a fabriqué ressemble le plus
possible à son modèle.
Il serait erroné de croire que la pensée du grand philo¬
sophe et mathématicien Platon est encore prisonnière d'une
époque où la science ne s'était pas encore séparée de la
mythologie ou de la théologie. Elle constitue plutôt, à bien
des égards, une réaction contre une aventure philosophique
et scientifique dont on n'imagine pas, à plus de vingt siècles
43
Raison Présente
de distance, l'audace et la liberté. Cette aventure commence
avec les Présocratiques.
est semblable
Écoutons
à un
plutôt
tas Héraclite
d'ordures: rassemblées
« Le plus bel arrangement
au hasard ».
(Fragt. D.124). Par cette formule Héraclite mettait sans doute
le doigt sur le caractère relatif de la notion d'ordre ou d'har¬
monie. Il est possible en effet que ce que nous appelons
ordre ou harmonie nous convienne, et que cet ordre cache
un désordre et une disharmonie sous-jacente, mieux, que
l'ordre apparent d'une chose ne soit le résultat d'aucun des¬
blable
sein intelligent
à un tas d'ordures
: puisque le
rassemblées
plus bel arrangement
au hasard. A
estmoins
sem¬
qu 'Héraclite ne veuille dire que ce que nous trouvons remar¬
quablement agencé n'est encore qu'un désordre au-delà
duquel existe une harmonie bien plus belle, invisible au vul¬
gaire. « L'harmonie invisible vaut mieux que celle qui est
visible » dit par ailleurs Héraclite (Fragt. D. 54)
Des Présocratiques, c'est Démocrite, et avec lui les
refus
atomistes
de voir
anciens,
dansqui
l'ordre
est sans
existant
douteéventuellement
allé le plus loin dans
dans la
le
nature la marque d'une intention intelligente. S'il existe des
corpsl'œuvre
sont
complexes
du hasard
qui apparaissent
et de la nécessité
fortement
: deorganisés,
la rencontre
ils
fortuite des atomes en nombre infini dans le vide infini, et de
leur nécessaire rejet mutuel ou de leur nécessaire union
mutuelle, en fonction de la nature matérielle des atomes (de
leur figure, forme, position) : la cause de l'union ou de
l'incompatibilité de certains atomes avec d'autres atomes
pour former la diversité de tous les corps dans la nature est
donc simplement mécanique.
Lucrèce, le disciple romain d'Épicure, qui avait repris
les thèses atomistes de Démocrite, exprime fort bien ce refus
de croire que ce qui nous paraît ordonné le soit en raison
d'une fin que poursuivrait la nature :
« Le pouvoir des yeux ne nous a pas été donné,
comme nous pourrions croire, pour nous permettre de
voir au loin, de même ce n'est pas pour la marche à
grands pas que jambes et cuisses s'appuient à leur
extrémité sur la base des pieds et savent fléchir leurs
articulations; les bras n 'ont pas été attachés à de solides
épaules, les mains ne sont pas de dociles servantes, pour
44
Ordre et désordre
que nous en fassions usage dans les besoins de la vie.
Toute explication de ce genre est à contresens et
prend le contre-pied de la vérité. Rien ne s'est formé
dans le corps à notre usage; mais ce qui s'est formé on
en use. Aucune faculté de voir n 'exista avant la consti¬
tution des yeux, aucune parole avant la création de la
langue : [...] tous nos organes existaient, à mon sens,
avant qu 'on en fît usage, ce n 'est donc pas en vue de nos
besoins qu'ils ont été créés ». (De Natura Rerum, IV 820840)
Réflexions remarquables par leur modernité. Mais déjà
en porte à faux avec les philosophies antiques d'un cosmos
finalisé, dont Platon et Aristote sont les deux grandes figures.
C'est sous l'influence du pythagorisme que Platon
s'efforce de penser que le monde est bien ordonné. Pythagore, ou du moins son école (car le personnage est plus ou
moins légendaire), affirme que le nombre et la mesure régis¬
sent le monde. Sinon comment expliquer que la musique (la
fixation des hauteurs de son de la gamme...) se prête éton¬
namment à une étude mathématique, que l'astronomie (la
position respective des planètes...) se prête à l'étude de rap¬
ports mathématiques complexes? L'étude des mathématiques
permet, selon Platon, de s'élever, au-delà d'un ordre visible
imparfait jusqu'à la contemplation d'un ordre idéal, invisible
mais réel. L'harmonie visible du ciel, des astres, du monde en
général, est le reflet ou l'image d'une harmonie invisible qui
règne dans le monde des Idées — et dont le démiurge s'inspi¬
re en façonnant le monde « en géomètre ».
Platon ne veut pas se contenter d'une explication phy¬
sique qui lui expliquerait comment (ce par quoi) les choses
sont, — et qui repose, chez les Présocratiques, sur des causes
matérielles
dans
le Phédon
ou des
comment
processus
Socrate
mécaniques.
avait été
Platon
d'abord
raconte
enthou¬
ainsi
siasmé par ce qu'il avait entendu dire de la philosophie
d'Anaxagore. Anaxagore affirmait en effet « C'est l'Intelligence
qui a tout mis en ordre, c'est elle qui est la cause de toutes
choses ». « Une telle cause fit ma joie », dit Socrate. Socrate
espérait ainsi qu'Anaxagore allait enfin lui expliquer pourquoi
il vaut mieux que les choses soient comme elles sont plutôt
qu'autrement, « pourquoi si les choses sont comme elles sont,
45
Raison Présente
c'est pour elles leur meilleure manière d'être ».
Et puis Platon raconte comment Socrate a été déçu en
poursuivant la lecture d'Anaxagore. L'intelligence, chez
Anaxagore, intervient au début pour mettre en branle une
sphère primitive du monde, mais ensuite tous les mouve¬
ments du monde sont expliqués par des causes matérielles,
par « l'action de l'air, de l'éther, de l'eau, et mille autres causes
déconcertantes ». C'est comme si, dit Socrate, on voulait expli¬
quer pourquoi je suis resté assis près de vous mes disciples,
peu de temps avant de mourir, en racontant que c'est parce
que les muscles de mes membres postérieurs et mes articula¬
tions sont fléchis d'une certaine façon que je suis assis. Si je
suis assis près de vous, continue Socrate, c'est que mon intel¬
ligence
d'être
maintenant.
a décidé que c'était pour moi la meilleure manière
Ainsi par analogie avec mon intelligence qui vise pour
moi-même ce qu'elle pense être le meilleur, une intelligence
gouverne le monde de la meilleure manière possible. Mais
cette intelligence divine est elle-même l'effet d'un principe
supérieur, le Bien, vers lequel tend tout ce qui existe — l'Un
dans le néo-platonisme. De même que le bien est ce pour
quoi j'existe, vis et agis (tout homme veut le bien — sans
pour autant nécessairement le voir ou le connaître), de même
le bien est ce en vue de quoi le « tout » (le monde) existe, de
sorte que toute chose est disposée et ordonnée de la meilleu¬
re manière possible, comme selon une force divine. Cette
force se manifeste aussi dans l'élan de l'amour, par exemple,
qui me porte, me transporte, vers le beau. (Cf. Banquet et
Phèdre ). Et l'amour pour la beauté exprime un désir d'immor¬
talité, un désir du divin... Le Bien, ou le beau qui en est un
éclat ici-bas, est la cause des choses en ce qu'il en est la fin.
L'intelligence qui gouverne les choses n'est donc pas celle
d'un Dieu créateur antécédent (comme celui du judéo-chris¬
tianisme), elle vient de ce que les choses sont attirées par
Dieu.
Aristote : la nature artiste
Le démiurge façonne le meilleur des mondes pos¬
sibles, monde qui ne peut avoir la perfection du modèle. Mais
d'où vient l'imperfection du monde sensible? D'où vient le
désordre de ce monde? De ce qu'il n'est pas le modèle. Soit.
46
Ordre et désordre
Il s'agit là d'une réponse négative peu satisfaisante. Aristote
propose une explication complémentaire de l'ordre et du
désordre. La physique aristotélicienne nous explique aussi
bien pourquoi les choses tendent à être ordonnées et pour¬
quoi elles n'y réussissent pas nécessairement.
Pour Platon le modèle d'intelligibilité du cosmos, c'est
l'ordre des réalités mathématiques. Pour Aristote, c'est davan¬
tage l'ordre du monde vivant concret. Dans un organisme
vivant les parties existent en fonction du tout, et les organes
en vue d'une fin. La disposition d'un œil, son organisation
interne, anatomique et physiologique, ont une fin détermi¬
née : assurer la fonction de voir, permettre la vision. C'est la
fonction qui est la cause de l'agencement et de l'organisation
d'un organe,
Comment
qui en
la est
nature
la cause
dansfinale.
son ensemble réalise-t-elle
des fins? En procédant comme un artiste ou un artisan. La
nature est l'analogue de l'art.
Un sculpteur, par exemple, impose à un matériau, une
forme; il fait de ce bloc de marbre une statue de Vénus. Par
analogie, la nature impose aussi des formes à des matériaux.
L'œil a une certaine forme, une configuration précise, une
disposition de ses constituants internes, forme faite avec des
une
matériaux
certaine
déterminés
forme faite
: tissus,
dans nerfs,
une certaine
chair. . . Tout
matière.
être La
vivant
diffé¬
a
rence avec l'art, c'est que la nature qui produit tous ces êtres
vivants, le fait spontanément. L'intelligence de l'artiste est
extérieure à son art. L'intelligence de la nature est interne à
son dynamisme productif. La forme d'elle-même s'impose à
une
nément
matière.
forme
Parhumaine
exemple,
auun
furembryon
et à mesure
humain
de sa
prend
croissance.
sponta¬
Pourquoi? Par l'attirance d'une fin qui est précisément la for¬
mation de l'homme achevé. Spontanément l'embryon humain
se destine à devenir un homme : à avoir forme humaine ; telle
est la fin de son évolution. Alors que dans l'art la cause effi¬
ciente, productrice de la statue, est le sculpteur, et que la
cause finale est ce pour quoi il la fait (par exemple en vue
d'orner un temple), dans la nature la forme est elle-même
agissante et constitue la fin même de la production de la
nature (la cause formelle, la cause efficiente et la cause finale
n'en font qu'une).
forme et
Il la
n'y
matière.
a donc, dans la nature, que deux causes : la
47
Raison Présente
La forme d'autre part a un caractère spécifique. Tout
individu humain a forme humaine. Le même mot grec —
eidos — se traduit soit par forme, soit par espèce. Ainsi une
espèce impose, à travers des individus, sa forme. L'aristotélisme est ainsi lointainement à l'origine de la théorie fixiste des
espèces que combattront les théories du transformisme. Les
formes, ce sont comme les Idées platoniciennes conçues par
une intelligence immanente à la nature et qu'elle réalise à tra¬
vers
termeune
Idée
multiplicité
chez Platond'exemplaires
inclut aussi leindividuels.
terme eidos.D'ailleurs le
L'information d'une matière par des formes explique la
permanence d'un ordre du monde vivant. La matière, que
tente d'informer la nature à travers la production de multiples
formes spécifiques, elle, en revanche, est source de désordre.
La diversité des individus, malgré l'identité de leur forme spé¬
cifique, vient de la matière. La diversité des individus
humains, malgré notre même forme humaine, ou notre appar¬
tenance à la même espèce humaine, vient de l'imperfection
de ce avec quoi est fait notre corps; car ce sont nos corps,
plus que nos âmes qui nous différencient.
L'ensemble de la nature, minérale, vivante, astrono¬
mique, est animée par un même dynamisme. Mais au-dessous
de la lune et sur terre ici bas (dans le monde « sublunaire »)
l'ordre ne règne pas comme dans le monde « supralunaire »;
là-haut, les astres divins poursuivent, conformément à la
nécessité de l'action
leur nature,
de laleurs
forme
évolutions
sur la matière
éternelles.
se heurte
Ici, la
à
l'opacité et à la passivité de la matière. De l'imprévisible
règne inévitablement dans le monde physique et biologique
ici bas : d'où du hasard et de la contingence. Avec Aristote,
nous comprenons ainsi et pourquoi de l'ordre règne ici-bas,
font
et pourquoi
obstacle du
à l'ordre.
désordre, de la diversité et de la complexité
Retenons simplement que les philosophes et théolo¬
giens du Moyen Âge seront partagés entre l'aristotélisme,
redécouvert par l'intermédiaire des Arabes aux XIIe-XIIIe
siècles, et le platonisme ; et que la naissance de la science
moderne, sur laquelle nous allons maintenant nous attarder,
constitue, à certains égards, une revanche de Platon contre
Aristote.
48
Ordre et désordre
L'ordre nécessaire
Galilée, Descartes. L'apparition d'une
physique mathématique, et de la notion de lois
physiques
La science est née en grande partie d'un combat contre
l'aristotélisme qui avait fini par triompher dans les « écoles »
du Moyen Âge, au XIIIe siècle, après avoir été redécouvert et
commenté par les Arabes.
Après que Copernic a mis fin au géocentrisme (d'Aristote et de Ptolémée. .
rendant ainsi caduque la distinction
entre le monde sublunaire et le monde supralunaire, Galilée a
établi les fondements physico-mathématiques justifiant l'hypo¬
thèse de la double révolution de la Terre (sur elle-même et
autour du soleil). Et ce, en établissant l'équivalence entre un
corps en repos et un corps en mouvement uniforme. La Terre
en mouvement uniforme est comme au repos ; il n'est pas
possible de s'apercevoir de son mouvement, pas plus qu'on
ne peut
d'un
bateau
s'apercevoir
en mouvement
de sonuniforme
propre mouvement
sur une merdans
étale.la Gali¬
cale
lée met Descartes sur la voie de la formulation du principe
d'inertie : un corps en mouvement persévère dans son mou¬
vement en ligne droite indéfiniment. Loi anti-aristotélicienne,
puisque selon Aristote le mouvement est toujours l'effet d'une
force.
En même temps nous savons que Galilée établit la loi
de la chute des corps. L'accélération d'un corps en chute libre
croît uniformément avec le temps. Galilée a jeté les bases de
la physique mathématique, en prenant l'extraordinaire liberté
de simplifier l'expérience, de l'idéaliser, afin de pouvoir isoler
des grandeurs mesurables : hauteur de chute, coefficient de
gravité, masse, vitesse, temps... Imaginer que les corps s'ils
ne rencontraient pas la résistance de l'air, s'ils se déplaçaient
sur une surface sans frottement, continueraient indéfiniment
leur mouvement uniforme, ainsi que le fait la Terre autour du
soleil, c'était introduire l'éternité dans les phénomènes natu¬
rels, alors que l'éternité était réservée jusqu'alors au monde
supralunaire et divin des astres. C'était permettre de plus aisé¬
ment géométriser l'expérience — Dieu a écrit le livre de l'uni¬
vers en langage mathématique. Il s'agit pour le physicien
49
Raison Présente
d'établir des rapports mathématiques entre des grandeurs
mesurables isolées de l'expérience. Descartes, par exemple,
en considérant a priori que les rayons de lumière se suivent
nécessairement en ligne droite, fut en mesure de formuler les
premières lois de l'optique.
Ainsi naît la notion de loi physique. Le terme de loi
n'apparaît pas chez Galilée. On le trouve en revanche forte¬
ment exprimé par Descartes. Descartes écrit dans une lettre à
un des ses fidèles correspondants, le Père Mersenne (lettre du
15 avril 1630) :
« [. . J Les vérités mathématiques, lesquelles vous
nommez éternelles, ont été établies de Dieu, et en dépen¬
dent entièrement, aussi bien que le reste des créatures.
[...] Ne craignez point, je vous prie, d'assurer et de
publier partout que c'est Dieu qui a établi ces lois en la
nature, ainsi qu 'un roi établit des lois en son royaume ».
Le terme de lois est employé par Descartes à propos
des mathématiques, mais progressivement il va prendre un
sens physique, et, à notre connaissance, au XVIIIe seulement.
Montesquieu, par exemple, étend le sens, à l'origine juricomoral, du mot loi, pour lui donner un sens naturel :
" Les lois, dans la signification la plus étendue,
sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature
des choses ; et dans ce sens, tous les êtres ont leurs lois; la
divinité a ses lois ; le monde matériel a ses lois; les bêtes
ont leurs lois; l'homme a ses lois ».
Cette équivalence posée entre lois du monde matériel
(lois physiques) et lois des hommes, ou lois de comportement
des bêtes, peut sembler surprenante. C'est que Montesquieu
se propose d'étudier dans Y Esprit des Lois les rapports néces¬
saires existant entre des phénomènes qu'on a tendance à
considérer ordinairement comme indépendants : le rapport
entre les moeurs d'un pays, ses lois, ses traditions, son écono¬
mie, son climat, etc. ; il existe des liens nécessaires entre ces
phénomènes, naturels autant qu'historiques ou sociolo¬
giques : « J'ai cru que dans cette infinie diversité des lois et des
mœurs, les hommes n'étaient pas conduits par leurs fantai¬
sies » — mais conduits par des rapports nécessaires entre dif50
Ordre et désordre
férents facteurs ou paramètres, conduits au fond par des lois
cachées.
Des « rapports nécessaires » entre des phénomènes,
voilà ce qui définit une loi; plus exactement elle définit, en
physique, « des rapports nécessaires et constants entre des
grandeurs variables, mesurables et quantifiables », dont la for¬
mulation est mathématique. La loi établit « un lien permanent,
impossible à rompre, entre des grandeurs variables », nous dit
Plank, le fondateur de la physique quantique.
Inutile de dire qu'avant la naissance de la physique
moderne, la notion de loi n'a jamais eu qu'un sens juridicomoral, y compris lorsque l'on parlait de lois de la nature. Les
lois naturelles désignent, depuis les Sophistes et depuis les
Stoïciens et les juristes romains, des commandements de la
raison en l'absence de lois positives d'un État. Leur sens n'a
donc nullement celui de lois physiques de la nature.
On a utilisé un vocable juridique pour l'étendre à la
nature. De même que les hommes d'une cité sont soumis à
des lois communes, afin de vivre dans l'ordre et la justice, de
même la nature est soumise à des lois qui lui confèrent son
ordre. A cet égard la comparaison que fait Descartes entre
Dieu qui a établi les lois physico-mathématiques de la nature,
et un roi qui a établi les lois dans son royaume, est suggesti¬
ve.
de « Elle
lois illustre
de la nature
bien le
». caractère quasi politique de la notion
La compréhension mathématique de phénomènes
physiques a conforté, au moins au XVIIe, notre confiance
dans l'existence d'un ordre de la nature et, à cet égard, notre
croyance en l'existence d'un Dieu ordonnateur ou architecte.
Newton pense que l'admirable mécanique céleste n'a pu être
que l'œuvre de Dieu, et sa stabilité, l'effet de la poursuite de
son action. Leibniz affirme, reprenant quasiment la formule
platonicienne, que Dieu a fait le monde en mathématicien
0 Cum Deus calculât, fit mundus).
Le recours au terme moral ou juridique de « loi » trahit
comme la conviction d'une réglementation du monde venant
d'un Dieu législateur. Mais la loi morale ou juridique oblige ;
les hommes restent libres de la transgresser. La loi physique
décrit une nécessité ; la nature n'a pas la liberté d'y échapper.
Ne peut-on penser l'ordre nécessaire de la nature sans le sup¬
poser conçu et voulu par une autorité supérieure? Comme
imposé par la nature elle-même?
51
Raison Présente
Spinoza, ou la fin de toutfinalisme
La perspective d'un ordre qui n'a pas été voulu ni
conçu par Dieu, mais qui est celui-là même qu'ordonne
nécessairement la nature, a été pensée avec audace pour son
époque par Spinoza. Dieu ne saurait être semblable à un
homme qui aurait choisi de faire le monde ainsi plutôt
qu'autrement, ou qui introduirait un peu de désordre pour
nous punir de nos péchés. Ce serait avoir une conception
bien anthropomorphique de Dieu, doter Dieu de désirs et de
passions « humaines, trop humaines » — comme dirait
Nietzsche. Non, Spinoza identifie simplement la nature à
Dieu. Il faut mesurer la force de la position de cette identité.
Spinoza, après Galilée et Descartes, tire jusqu'à ses
extrêmes conséquences toutes les leçons de l'abandon de
l'aristotélisme : la nécessité qui relie les phénomènes entre
eux, et les enchaîne implacablement, est de même nature que
celle qui relie des propositions mathématiques. Ce qui se pro¬
duit dans la nature — par exemple le fait que j'aie faim, ou
que j'aie des désirs particuliers, le fait que les animaux luttent
pour la vie, que les hommes aussi soient dans une société
inorganisée des ennemis les uns des autres, tout cela arrive
avec la même nécessité que, si je construis un triangle, les
trois angles de ce triangle soient égaux à deux droits, ou, s'il
est rectangle, que le carré de l'hypoténuse soit égal à la
somme du carré des deux autres côtés... Les mathématiques,
et la raison en général, permettent de connaître le réel, parce
que le réel est rationnel, et son ordonnancement est mathé¬
matique :
« L 'ordre et la connexion des idées sont les mêmes
que l'ordre et la connexion des choses et, inversement,
l'ordre et la connexion des choses sont les mêmes que
l'ordre et la connexion des idées ». (Démonstration de la
proposition du livre V de Y Éthique).
La question de savoir s'il existe ou non un ordre du
monde n'a alors plus de sens; car elle sous-entendrait qu'il
pourrait ne pas y en avoir. L'ordre du monde est tel qu'il est.
Il ne viendrait à l'idée de personne de se demander s'il se
peut faire que deux et deux font cinq ; ou plutôt on peut bien
se poser la question, mais nous savons aujourd'hui qu'il ne
peut pas en être autrement. Nous n'avons pas à le regretter ni
52
Ordre et désordre
à nous en réjouir. En revanche nous aimerions que le cours
de notre vie soit autre qu'il n'est; à la limite que Dieu soit
moins indifférent à notre misère et à la misère du monde, au
dérèglement des hommes... La question de la possibilité d'un
autre ordre des choses est anthropocentrique ; elle se pose à
notre imagination et non à notre raison, n'a de sens que dans
notre misérable expérience subjective de la vie humaine, et
nous la transposons inconsidérément à la nature entière.
Nous ne pouvons nous placer à l'extérieur de la nature, la
juger et l'apprécier, alors que nous sommes une partie de la
nature. La sagesse consiste à s'élever à ce point de vue ration¬
nel, et à cet égard salvateur, qui consiste à contempler
l'enchaînement des choses avec la même sérénité que celui
qui contemple
Éléments
d'Euclide.
l'enchaînement admirable des propositions des
D'où, avec Spinoza, une critique en règle de l'usage
inconsidéré des notions d'ordre et de désordre, consécutif à
une vision finaliste, anthropocentrique, de la nature. Les
hommes appellent les choses « ordonnées » quand elles cor¬
respondent à leur attente, et « désordonnées » dans le cas
contraire. L'ordre est ce qui plaît, subjectivement, à notre ima¬
gination, selon la complexion de notre corps et de nos idées,
et le désordre ce qui déplaît :
« Et comme ceux qui ne connaissent pas la natu¬
re des choses n'affirment rien qui s'applique à elles,
mais les imaginent seulement et prennent l'imagination
pour l'entendement, ils croient donc fermement qu 'il y a
en elles de l'ordre, dans l'ignorance où ils sont de la
nature tant des choses que d'eux-mêmes » (Appendice
du livre I de V Éthique).
Nous parlons d'ordre et de désordre, dans l'ignorance
où nous sommes de la cause de la disposition des choses.
L'ordre nécessaire — mathématique - que notre raison
est à même de concevoir exclut l'ordre finalisé que notre ima¬
gination nous fait admirer dans le monde vivant, et qui fon¬
dait en grande partie l'aristotélisme :
« Quand ils [les hommes] voient la structure du
corps humain, ils sont frappés d'un étonnement imbécile
et, de ce qu'ils ignorent les causes d'un si bel arrange53
Raison Présente
ment, concluent qu 'il n 'est point formé mécaniquement,
mais par un art divin ou surnaturel ».
Sommes-nous frappés d'étonnement imbécile quand
nous nous émerveillons par exemple de l'agencement extraordinairement ingénieux de la molécule d'ADN à la source de
toute la vie? Laissons la question en suspens. Nous avons
compris la leçon de désanthropomorphisme de Spinoza. Elle
sera retenue aussi par Nietzsche, qui aimait Spinoza —
Nietzche qui disait : « Ce qu 'il y a de grandiose dans le spec¬
tacle et
bien
dedu
la mal
nature,
».
c'est sa complète indifférence à l'égard du
Nul anthropomorphisme en tout cas avec Spinoza
encore
dans la déceler
conception
derrière
d'unela nécessité
notion dede
loi.
la nature qu'on pouvait
Et pourtant. . .
Hume ou la fin de toute métaphysique de la
nature
Et pourtant dans la position que l'ordre et la connexion
des idées sont les mêmes que l'ordre et la connexion des
choses, il y a un postulat métaphysique discutable. Derrière
ce postulat se cache peut-être encore de façon subtile la
croyance consolatrice que le monde est ordonné. Certes cet
ordre ne peut être autre, il est nécessaire, il n'est pas finalisé,
il ne pouvait être autrement. Mais il est parfait comme l'est
l'ordre d'un enchaînement de propositions mathématiques. Il
est parfait, puisque Spinoza confond la nature et Dieu, et que
Dieu est par définition parfait. D'ailleurs Spinoza écrit : « Par
réalité et par perfection, j'entends la même chose » (Éthique II,
déf. 6).
Mais pouvons-nous mettre sur le même plan l'ordre du
monde, s'il existe, et l'ordre de propositions mathématiques?
Peut-être faut-il nous détacher d'un platonisme qui ne laisse
pas de hanter nos manières de penser. Celui qui va nous
réveiller de notre sommeil dogmatique, selon une expression
célèbre de Kant, et, nous pourrions ajouter, de notre enivre¬
ment platonicien, c'est, après Locke, Hume.
Hume rappelle cette évidence oubliée qu'on ne peut
mettre sur
relation
entre
le même
les faits.plan une relation entre des idées et une
54
Ordre et désordre
« Tous les objets de la raison humaine ou de nos
recherches peuvent se diviser en deux genres, à savoir
les relations d'idées et les faits » — nous dit Hume dans
YEnquête sur l'entendement humain : « Du premier
genre sont les sciences de la géométrie, de l'algèbre et de
l'arithmétique
tivement
ou démonstrativement
et, en bref, toute affirmation
certaine [. .qui
.]. Même
est intui¬
s'il
n'y avait jamais eu de cercle ou de triangle dans la
nature, les vérités démontrées par Euclide conserve¬
raient pour toujours leur certitude et leur évidence.
Les faits, qui sont les seconds objets de la raison humai¬
ne, on ne les établit pas de la même manière; et l'évidence de
leur vérité, aussi grande qu'elle soit, n'est pas d'une nature
semblable à la précédente. Le contraire d'un fait quelconque
est toujours possible, car il n'implique pas contradiction et
l'esprit le conçoit aussi facilement et aussi distinctement que
s'il concordait pleinement avec la réalité. Le soleil ne se lèvera
pas demain, cette proposition n 'est pas moins intelligible et elle
n'implique pas plus contradiction que l'affirmation : il se lève¬
ra. Nous tenterions donc en vain d'en démontrer la fausseté.
Si elle était démonstrativement fausse, elle impliquerait contra¬
diction
ment
». et l'esprit ne pourrait jamais la concevoir distincte¬
Il est contradictoire d'affirmer que les trois angles d'un
triangle ne soient pas égaux à deux droits (du moins dans la
géométrie euclidienne). Il n'est pas contradictoire d'affirmer
que le soleil ne se lèvera pas demain. Nous sommes sûrs
pourtant que le soleil se lèvera, aussi sûrs que 3x5 = 30/2,
que dans un triangle rectangle d'hypoténuse A, et de cotés B
et C, A2 = B2 + C2. Et pourtant, le degré de certitude est moins
grand. Sinon la physique n'aurait qu'à se transformer en
mathématique. Que son langage soit mathématique ne
l'empêche pas de devoir recourir à l'expérience. Et d'ailleurs
l'expérience nous apprend que le soleil ne se lèvera pas en
hiver au pôle Nord. Cela, je ne peux le déduire d'aucun axio¬
me mathématique. Je peux prédire toute sorte d'événements à
partir de la connaissance des lois de la physique ; mais sans
une
être nécessité
en droit de
absolue.
considérer que ce que je prédis arrive avec
Hume ne remet pas du tout en cause les lois de New¬
ton, dont tout le monde au XVIIIe saluait le génie. Mais il sou55
Raison Présente
ligne le caractère non rigoureusement scientifique de la
notion de cause, ou de la relation de nécessité entre une
cause et un effet. Lorsque nous disons que la Terre est la
cause de la révolution de la Lune etc., nous en disons plus
que nous en savons. Newton établit une relation constante
entre des phénomènes mesurables. Nous ne savons pas ce
qui se produit effectivement entre ces phénomènes.
Ce n'est d'ailleurs que si nous prenons ces précautions
philosophiques que nous pourrons admettre que l'évolution
du mouvement des planètes dans le système solaire peut être
en droit imprédictible. Or nous savons aujourd'hui, de fait ,
qu'il l'est, imprédictible, dans un avenir qui nous est lointain,
mais qui est, du point de vue du temps astronomique, relati¬
vement proche (107 années). Autrement dit, que les mathé¬
matiques aident à se repérer entre les phénomènes, soit; à les
mesurer, à les prévoir, à agir sur eux, soit. Mais qu'elles nous
disent ce qui se passe réellement dans la nature, que la phy¬
sique décrive le réel, non. Notre description mathématique et
ordonnée
réelle
d'un de
ordre
l'univers
de l'univers.
ne nous dit rien quant à l'existence
au XXe Ces
siècle
thèses
:
de Hume seront reprises par Wittgenstein
« Le fait que l'univers puisse être décrit par la
mécanique newtonienne n'énonce rien quant à l'uni¬
vers même ; mais bien le fait qu'il puisse être décrit de
telle façon par cette mécanique, comme cela est en effet
le cas » nous dit Wittgenstein ( Tractatus logico-philosophicus, § 6.342). » Toute la conception moderne du
monde repose sur l'illusion que les prétendues lois natu¬
relles constitueraient les explications des phénomènes
naturels » (6.371).
Prédire n'est pas expliquer (selon une expression de
René Thom).
Toute cette approche rigoureuse qui sépare le plan
des relations logiques de celui des faits réels nous permet au
moins de prendre nos distances par rapport à la conviction
d'un déterminisme universel régi par des lois de l'univers ; ou
par rapport à l'affirmation selon laquelle, lorsque nous invo¬
quons la contingence d'un événement, c'est par ignorance du
déterminisme qui l'a produit. La thèse d'une nécessité abso56
Ordre et désordre
lue, comme celle de l'affirmation d'une liberté dans le monde,
sont des thèses métaphysiques, qui dépassent le champ de ce
qui est démontrable scientifiquement ou vérifiable expéri¬
mentalement — comme nous l'explique Kant, à la suite de
Hume.
Sommes nous alors encore en droit d'évoquer un
ordre physique ou cosmique quelconque?
L'Ordre contingent
Le déterminisme en question
Le terme de « déterminisme » n'apparaît qu'au XVIIIe et
surtout au XIXe siècle. Il n'est pas employé par les grands
philosophes et savants de la fin du XVIIe, Descartes, Spinoza,
Leibniz, et Newton, ni non plus par Hume ou Kant au XVIIIe.
On emploie le terme déterminisme dès lors qu'on
veut souligner, en affirmant que tout est relié selon un
enchaînement déterminé de causes et d'effets, l'impossibilité
qu'un événement puisse être indéterminé ou sans cause, et
donc l'impossibilité d'un prétendu pouvoir indéterminé de la
liberté. Plus que la physique, c'est l'apparition de la chimie,
et l'application de la physico-chimie à la médecine et à la
biologie, voire à la psychologie (la psychologie behavioriste,
la psychiatrie organiciste...), qui ont contribué à conforter les
thèses déterministes. Le déterminisme est d'inspiration scientiste au XIXe (mais non pas positiviste, car le positivisme veut
se contenter de la notion de loi et délaisser celle de cause).
La connaissance des déterminismes de la nature devrait per¬
mettre à l'homme d'accroître sa puissance sur le monde maté¬
riel et vivant, et sur son propre corps.
La philosophie de Spinoza, par exemple, en affirmant
l'intégrale nécessité des événements du monde, ne peut être
qualifiée à proprement parler de déterministe. L'ordre du
monde est tel qu'il doit être. L'important n'est pas tant de
transformer le monde que d'en comprendre la perfection
divine ou logico-mathématique. La liberté, pour Spinoza, est
dans la connaissance de la nature, plus que dans la maîtrise
technique découlant de la connaissance de ses lois.
On cite souvent Laplace comme représentant d'une
57
Raison Présente
conception typiquement déterministe de la science, peut-être
là aussi à tort. Cependant, en affinant les calculs et les
mesures en mécanique céleste, en introduisant aussi le calcul
des probabilités, en contribuant à rendre ces mesures moins
approximatives qu'elles ne l'étaient du temps de Newton, en
confortant ainsi la mécanique céleste qui n'a plus besoin de
Dieu pour assurer la stabilité du système solaire (auquel New¬
ton pensait devoir recourir), Laplace, qui a donc entrepris un
travail remarquable, s'est en même temps bercé de l'illusion
que le système solaire était éternellement stable, et prédictible
selon des lois déterministes : autrement dit, malgré les avertis¬
sements de Hume, qu'il serait aussi sûr qu'une éclipse de
Lune, par exemple, aura lieu à telle date, à telle heure et sera
visible de tel endroit de la Terre, qu'il est sûr que la diagonale
d'un carré de côté 1 est égale à Vi.
Relisons cette formule très souvent citée de Laplace :
« Une intelligence qui, pour un instant donné,
connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et
la situation respective des êtres qui la composent, si
d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces don¬
nées à l'analyse, embrasserait dans la même formule les
mouvements des grands corps de l'univers et ceux du
plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle et
l'avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux 3 ».
Remarquons que Laplace envisage la nature animée
par des forces qui relient des points matériels. Tel est le point
de vue de la mécanique classique. Il lui suffit de connaître les
positions de points matériels, de particules ou de planètes, les
vitesses de leurs déplacements respectifs... afin de « sou¬
mettre à l'analyse », c'est à dire de trouver la solution d'équa¬
tions différentielles décrivant les trajectoires de ces points
matériels. On sait que ces équations sont invariantes même si
on inverse la direction du temps. Il serait donc normal que la
connaissance intégrale de ces équations, si elle était possible
à une intelligence quasi-divine d'embrasser une telle connais¬
sance, permît aussi bien le souvenir de tout le passé que la
prédiction de tout l'avenir de l'univers.
Laplace croyait qu'il existait, à défaut de solutions
simples à toutes les équations différentielles permettant de
définir les trajectoires des corps du système solaire, des solu58
Ordre et désordre
tions approchées; et qu'il suffirait de poursuivre encore les
calculs d'approximation pour qu'elles soient satisfaisantes.
Mais Poincaré a mis en évidence que, s'il existe des solutions
analytiques simples aux problèmes posés par les mouvements
de deux corps dans le système solaire, il n'en existe pas pour
la description des mouvements de trois corps, régis par la loi
de Newton ; et a fortiori pour la description de l'ensemble des
mouvements du système solaire. On ne peut mathématique¬
ment décrire ni prédire ce qu'ils seront, au moins dans un
avenir lointain. Ce qui implique que la connaissance intégrale
du passé de l'histoire du système solaire — ne parlons même
pas du plus léger atome — et sa prédiction à long terme sont
impossibles. Les travaux récents d'un astronome français, Las¬
car, l'ont confirmé.
Poincaré est, à cet égard, un précurseur des théories
du chaos. Il suffit qu'un système possède une sensibilité
exponentielle aux conditions initiales pour qu'il soit dit « chao¬
tique », c'est-à-dire pour qu'un tout petit écart quant à la
mesure de ces conditions nous éloigne très rapidement de la
possibilité de décrire et de prédire convenablement l'évolu¬
tion du système. En un mot, nous savons à présent non seule¬
ment qu'une description mathématique de phénomènes un
tant soit peu complexes ne peut être qu'approchée, mais
encore qu'aucun progrès mathématique ne permettra de
dépasser certaines limites imposées par la complexité de la
nature.
Nous savons maintenant, par exemple, qu'on pourra
toujours améliorer les prévisions météorologiques, en affinant
nos mesures à un temps (tQ), mais qu'on se heurtera toujours
à un horizon prédictif (à un temps tQ + n), cet horizon prédic¬
tif
seront
étant approximatives,
d'autant plus proche
ou d'autant
que nos mesures
plus reculé
(au temps
que nos
tQ)
mesures seront affinées; mais nous savons que ces mesures
ne pourront jamais avoir une précision infinie.
Avec les mathématiques du chaos, nous n'avons plus
affaire à des intégrales classiques, c'est à dire à des suites
linéaires simples, dans lesquelles n'importe quel état ponc¬
tuel, passé ou avenir, est défini par la loi de la suite, mais à
des suites linéaires complexes, voire à des suites non
linéaires, dans lesquelles l'incertitude augmente au fur et à
mesure de leur progression, au point de rendre impossible à
partir d'un certain moment toute prédiction, et de laisser le
59
Raison Présente
mathématicien devant des suites devenues totalement « erra¬
tiques » ou « chaotiques ».
La science, en découvrant, à travers la complexité des
phénomènes, du désordre ou du « chaos », n'abandonne pas
pour autant son aspiration à déterminer l'ordre qui relie ces
phénomènes complexes. Le mathématicien ou le physicien
reste, dans sa démarche, déterministe (les théories du chaos
sont déterministes ; seule la physique quantique peut être dite
non rigoureusement déterministe). C'est même à travers cette
exigence déterministe qu'on est en mesure de déterminer
l'existence objective de comportements aléatoires. Simple¬
ment, comme nous l'ont appris Hume et Kant, la validité
méthodologique du déterminisme pour l'homme de science
n'implique pas sa validité ontologique pour le philosophe.
L'impossibilité de prédire mathématiquement l'avenir
n'est pas due à une insuffisance provisoire, de fait , de nos
moyens de connaissance mathématique ; elle est de droit , et
relève de la structure même des équations. Elle met fin à la
conviction classique d'un déterminisme de type laplacien —
qui reste au fond l'héritière, implicitement, de la croyance
métaphysique en un Dieu providentiel qui aurait tout pré¬
ordonné. L'idée d'une « totalité » de l'univers intégrable idéale¬
ment, comme celle que le Dieu de Leibniz aurait calculée en
créant le monde à partir de conditions initiales savamment
choisies, est devenue une fiction dépourvue de sens pour le
mathématicien.
Car les mathématiques du chaos introduisent une
dimension temporelle, autrement dit une « dynamique », dans
le déploiement des équations. Nous ne pouvons plus penser
l'ordre comme prédéterminé de toute éternité ; l'ordre et le
désordre se découvrent à nous dans le temps ; les choses
s'ordonnent plus qu'elles ne sont pré-ordonnées. C'est sans
doute l'élimination du temps qui caractérise en profondeur la
science classique. Imaginer une intelligence qui conçoive
comme déjà présents tout le futur ou le passé — que ce soit
celle du Dieu de Leibniz ou du démon de Laplace — revient
à éliminer le temps nécessaire au déroulement d'un futur dont
il n'est pas sûr qu'il soit déjà tout entier contenu dans le
passé.
La thermodynamique au XIXe siècle enfonce à cet
égard une brèche dans l'édifice de la mécanique newtonnienne et laplacienne en paraissant redonner une consistance
60
Ordre et désordre
objective à la flèche du temps (avec son second principe), en
même temps
désordre
dans qu'elle
la nature.
renouvelle la question de l'ordre et du
La thermodynamique : une science de l'ordre
et du désordre ?
Rappelons les deux fameuses lois de la thermodyna¬
mique énoncées par Clausius :
— la première, qui établit la conservation globale de
l'énergie dans la nature, quelles que soient les différentes
formes qu'elle revêt (énergie cinétique, chimique, électrique,
lumineuse, thermique...);
— la seconde, qui établit la dissipation inéluctable de
l'énergie d'un système isolé laissé à son devenir spontané. On
dit alors que l'entropie d'un système isolé croît nécessaire¬
ment, avant d'atteindre un maximum, c'est-à-dire un état
d'équilibre maximal.
Les développements de la thermodynamique, avec les
travaux de Carnot, de Fourier, avant ceux de Clausius, sont
nés au XIXe siècle des interrogations suscitées par la diffusion
et la déperdition de la chaleur (dans un système comme une
machine à vapeur). Les lois de la thermodynamique signifient
à cet égard, pour la première, qu'aucune machine ne peut
produire plus d'énergie que l'on n'y met (et donc qu'il n'y a
pas de création d'énergie ex nihilo dans la nature), et pour la
seconde, qu'une machine ne peut s'actionner elle-même
indéfiniment (qu'il y a dans la nature non pas perte ou dispa¬
rition, mais déperdition, dissipation ou encore dégradation
d'énergie).
La seconde loi de la thermodynamique dit plus exacte¬
ment que l'entropie d'un système isolé croît nécessairement.
L'entropie est une mesure de la dégradation de l'énergie.
L'expérience en général révèle qu'un système isolé tend tou¬
jours vers l'équilibre : un gaz libéré dans un espace fermé se
répandra uniformément dans cet espace; un gaz ou un liqui¬
de d'une température élevée en se mélangeant à un autre gaz
ou à un autre liquide plus froid (contenu dans un espace
fermé) se refroidiront jusqu'à atteindre avec les seconds une
température uniforme. Si on laisse une machine à vapeur à
elle-même, elle finira par épuiser son charbon, s'arrêtera, et sa
température se refroidira pour rejoindre celle de la températu61
Raison Présente
re ambiante. La libération optimale de l'énergie d'un système
nécessite au contraire qu'il soit initialement loin de l'équilibre
(qu'on lui fasse subir par exemple une variation de tempéra¬
ture), et aille comme à contre-courant d'une tendance appa¬
rente de la nature à dissiper l'énergie. Un système ouvert
recevant l'apport extérieur d'une énergie peut en revanche
progresser vers plus de complexité et diminuer ainsi son
entropie.
Les notions d'ordre et de désordre paraissent recevoir
un contenu objectif avec la thermodynamique (en particulier
depuis que Bolzmann a ramené les lois de la thermodyna¬
mique à celles d'une mécanique statistique) : le désordre dési¬
gnerait alors l'état le plus probable vers lequel tend un systè¬
me isolé, et l'ordre l'état le plus improbable — compte tenu
que la nature suit une pente irréversible de dégradation de
l'énergie. Un coup de vent dans une pièce dérangera très pro¬
bablement l'ordre qui s'y trouve (par exemple l'ordre d'un
château de cartes disposé sur une table), et la chance qu'un
autre coup de vent la remette ensuite en ordre est quasi nulle.
L'ordre de la pièce en général et du château de cartes en par¬
ticulier est, certes, un ordre pour nous, celui que nous y
avons mis. Il n'empêche qu'il est très improbable que la natu¬
re d'elle-même produise quelque chose comme un château
de cartes ; il est beaucoup plus probable que les cartes dispo¬
sées dans la chambre, si elle est ouverte à des courants d'air,
finissent par être dispersées avec le temps de façon très régu¬
lière dans la pièce. Tout semble indiquer que si on laissait la
nature faire, elle se dirigerait inéluctablement vers l'équilibre,
vers l'uniformité, lesquelles s'opposent à l'émergence d'un
ordre nouveau quelconque.
Or la nature semble avoir inventé spontanément des
systèmes organisés très complexes, hautement improbables.
Les systèmes vivants semblent défier cette tendance sponta¬
née à l'uniformité et au désordre que révélerait le second
principe de la thermodynamique — même si les processus
physico-chimiques du vivant y sont aussi nécessairement sou¬
mis. L'énergie utilisée par les organismes (végétaux, animaux)
l'est en vue de maintenir leur organisation, de faire coopérer
ensemble de nombreux sous-systèmes organisés, pour préser¬
ver l'intégrité et la vie du tout l'organisme en dépit de l'adver¬
sité du milieu environnant. Mieux, il est capable de reprodui¬
re un nouvel individu de son espèce... Bref, « l'organisme est
62
Ordre et désordre
un tout organisé s 'organisant lui-même », disait Kant. Kant
avait déjà bien mis en évidence les limites du mécanisme
(cartésien, spinoziste, et matérialiste du XVIIIe) pour rendre
compte de la spécificité du vivant, tout en se gardant de tom¬
ber dans une métaphysique vitaliste — bien dans l'air du
temps pourtant à l'époque du préromantisme et du romantis¬
me — puisque la métaphysique comme science est désor¬
mais, pour
Deux
Kant,
orientations
impossible.de la nature semblent ainsi se
contredire : d'un côté un processus irréversible de déperdi¬
tion de l'énergie dans l'univers et, à cet égard, d'accroisse¬
ment du désordre et, de l'autre, un processus non moins irré¬
versible de maintien en vie de systèmes éminemment organi¬
sés et, à cet égard, d'accroissement de l'ordre. Que l'énergie
utilisée par un système permette la mise en place, synchroni¬
sée, de molécules chimiques pour constituer une cellule, et la
mise en place, synchronisée, de cellules pour constituer
ensemble un organisme élémentaire, etc., revient à imaginer
que la nature, si elle agit sans aucune tendance finalisée, a
créé des organisations tout à fait improbables : un peu comme
si un individu avait réussi la performance, en jetant des mil¬
liers deface.
même
pièce de monnaie, de les faire toutes tomber sur la
On pourrait objecter que la nature a eu tout le temps
nécessaire pour commencer par créer des bactéries, des virus,
des organismes unicellulaires, puis des organismes plus com¬
plexes. Mais, précisément, si on considère la macro-évolution
des espèces — et ce en dépit du rejet par le darwinisme du
caractère non finalisé de la sélection naturelle — les orga¬
nismes atteignent sans cesse des degrés plus hauts d'ordre et
de complexité. Le film de l'évolution ne peut être inversé. Les
dinosaures ne redeviennent pas poissons, ni les oiseaux rep¬
tiles. Un organisme spécialisé est condamné à tirer le meilleur
parti des complexités qu'il a acquises. La tentation est grande
de considérer que l'évolution poursuit alors une fin intelligen¬
te. La thèse, tirée du second principe de la thermodynamique,
selon laquelle la nature tend vers le désordre risque tout sim¬
plement d'être erronée.
63
Raison Présente
Processus dynamiques irréversibles et
histoire de l'univers
Le débat autour de l'émergence du vivant et de son
évolution est trop longtemps resté enfermé dans une querelle
entre un mécanisme, matérialiste et athée, d'un côté, et un
finalisme métaphysique, voire théologique, de l'autre. Au
fond un tel débat n'a guère évolué depuis l'Antiquité. Expli¬
quer l'apparition d'un organisme vivant à partir de la ren¬
contre nécessaire et fortuite d'atomes c'est, disait déjà Plutarque à l 'encontre des Épicuriens, un peu comme si on expli¬
quait la création de Y Iliade en combinant au hasard les lettres
de l'alphabet. La croyance que tout résulterait d'une nécessité
mécanique et du hasard, conformément à la thèse de Démocrite, est tout aussi métaphysique que la croyance que la
nature poursuit des fins intelligentes et, quoi qu'en dise
Monod dans son ouvrage au titre à lui seul évocateur, Le
Hasard et la nécessité , elle ne saurait rendre compte de l'émer¬
gence de l'ordre du monde vivant. Un événement de probabi¬
lité infime a certes une chance non nulle de se produire une
fois, mais il faut beaucoup trop d'heureux coups de dés pour
rendre compte de l'émergence dans l'univers d'un ordre aussi
sophistiqué, par exemple, que l'agencement en double hélice
des acides aminés d'une molécule d'ADN et, de façon généra¬
le, du comportement « téléonomique » des êtres vivants.
Deux événements scientifiques récents, au moins,
nous autorisent à modifier radicalement la position du problè¬
me du comment et du pourquoi de l'ordre dans la nature.
D'abord les développements de l'astrophysique et la
cosmogonie qu'ils permettent de concevoir. Nous y faisions
allusion avec Hubert Reeves. L'émergence de l'ordre du
monde vivant s'inscrit dans l'histoire d'un univers qui est celle
de la formation successive de structures physiques sans cesse
plus complexes et plus organisées.
Ensuite la thermodynamique des processus irréver¬
sibles, discipline mise à l'honneur par Prigogine et l'école de
Bruxelles, qui s'est intéressée plus particulièrement à l'évolu¬
tion des systèmes dynamiques ouverts, loin de l'équilibre.
Ces systèmes, sous l'influence de variations, même très
légères,
ment
d'état
dans
et l'apport
donner lieu
d'énergie,
à la formation
peuventde
changer
structures
brusque¬
molé¬
culaires organisées, à des oscillations régulières (comme si
elles étaient réglées par une horloge interne), etc. Ces phéno64
Ordre et désordre
mènes avaient été observés isolément (par Bénard en hydro¬
dynamique, Bélosof en chimie...) avant d'être étudiés plus
systématiquement par Prigogine. La thermodynamique rejoi¬
gnait ainsi les découvertes des théories du chaos : l'évolution
d'un système dynamique loin de l'équilibre, sensible aux
conditions initiales, peut faire surgir soudain des phénomènes
totalement chaotiques, puis, au-delà de ces phénomènes
chaotiques, des structures organisées tout à fait imprédictibles. L'ordre naît au voisinage du chaos. L'étude thermody¬
namique des structures dissipatives laisse à penser alors que
le surgissement de phénomènes organisés comme ceux de
systèmes vivants n'est pas aussi exceptionnel dans l'univers
qu'on pouvait le penser, d'autant que les « structures dissipa¬
tives » constituent des totalités aux comportements spéci¬
fiques.
deux événements?
Quelle leçon peut-on tirer, très brièvement, de ces
Nous savons, depuis la découverte de l'expansion, et
la théorie du Big Bang, confirmée par l'observation du rayon¬
nement fossile, que l'univers est sans doute « né », il y a envi¬
ron quinze milliards d'années-lumière, alors que le rayon de
l'univers était considérablement plus petit et que sa tempéra¬
ture était très élevée, d'un « bouillonnement » primitif des
quarks et autres particules élémentaires..., pour se complexifier et se diversifier, pour passer d'un état d'instabilité extrême
à un état progressivement plus stable permettant la constitu¬
tion d'atomes (H et He), et la formation de galaxies, d'étoiles
puis, dans les zones plus froides, l'apparition d'atomes rares et
de molécules complexes, voire remarquablement organisées.
Le refroidissement de l'univers peut s'interpréter en
fonction du second principe de la thermodynamique — à sup¬
poser qu'il puisse s'appliquer à l'univers entier considéré alors
comme un système isolé. Mais sur fond d'accroissement pro¬
gressif d'entropie, ce refroidissement a permis l'émergence de
systèmes néguentropiques. A l'intérieur de l'univers, aucun sys¬
tème n'étant véritablement isolé, les échanges de matière et
d'énergie sont tels que l'accroissement d'entropie ici est com¬
pensé par une diminution d'entropie là. Certains systèmes ten¬
dent inéluctablement vers l'équilibre, pendant que d'autres,
situés loin de l'équilibre, passent d'un état relativement simple
à un état plus complexe, parfois remarquablement ordonné,
comme dans le cas de structures dissipatives. Celles-ci n'infir65
Raison Présente
ment pas le second principe de la thermodynamique : pendant
que l'entropie diminue à l'intérieur du système, elle augmente
à l'extérieur du système, car l'émergence de structures organi¬
sées ne les empêche pas d'être « dissipatives », précisément. Un
cristal de neige est plus ordonné que les particules de vapeur
d'eau dispersées dans l'atmosphère; mais le refroidissement
qu'exige la formation du cristal suppose une augmentation
d'entropie ailleurs.
Est-ce à dire que l'univers tend malgré tout, lentement
mais sûrement, vers le désordre, malgré l'apparition locale de
structures organisées, que son entropie croît, et que l'univers,
comme l'affirmait Clausius, est condamné à terme à une mort
thermique?
D'abord les astrophysiciens pensent aujourd'hui que
l'entropie globale de l'univers est nulle et demeure nulle; mais
il n'est pas sûr que le concept d'entropie puisse être appliqué à
l'univers entier. Ensuite et surtout, il ne convient pas de
confondre entropie et désordre, néguentropie et ordre, comme
nous l'avons fait jusqu'ici. L'entropie maximale d'un système,
par exemple d'un liquide répandu uniformément dans un réci¬
pient, peut bel et bien passer pour un état ordonné, simple et
homogène, alors que l'état complexe d'un système, loin de
l'équilibre, composé par exemple de plusieurs liquides de den¬
sité différente auxquels on a imprimé des mouvements divers,
en variant leur vitesse et leur orientation, peut présenter une
configuration chaotique. L'entropie n'est pas le désordre, ni la
néguentropie l'ordre ; non, c'est le passage d'une entropie
moindre à une entropie plus grande, ou celui d'une entropie
plus grande à une entropie moindre, qui est la condition de la
transformation des systèmes et de la grande diversité de leurs
configurations, ordonnées et moins ordonnées. C'est loin de
l'équilibre que des systèmes ouverts, comme la plupart de ceux
qui existent dans la nature, peuvent atteindre les états les plus
complexes ; or ceux-ci ou bien sont rétifs à toute description
mathématique, à moins que la description finisse par être aussi
complexe que le phénomène à décrire, ou bien présentent des
formes singulières remarquables. Ce n'est donc plus la préten¬
due improbabilité de l'état du système, mais la relative simplici¬
té de son algorithme de description mathématique qui peut
constituer un critère d'ordre (qu'on songe à la géométrie d'un
cristal, à la description statistique d'un gaz à l'état d'équilibre,
aux fractales dans le cas des attracteurs étranges).
66
Ordre et désordre
Les notions d'ordre et de désordre paraissent en réalité
complémentaires, et totalement relatives l'une à l'autre. Elles ne
peuvent en effet avoir une valeur absolue, comme s'il existait la
possibilité de se représenter un ordre parfait, un désordre total.
L'état le plus organisé de la matière que nous connaissons, le
monde vivant et intelligent existant sur terre, n'est pas un
« absolu •> vers lequel devait tendre nécessairement la nature ;
nous savons bien qu'il n'est que le résultat d'un « bricolage » de
l'évolution, selon une expression de F. Jacob. Ce qui revient à
dire qu'il n'est pas une fin nécessairement poursuivie par la
nature mais reste, en tant que tel, contingent.
Nous pouvons dire cependant que dans l'ensemble de
l'histoire de l'univers une tendance à créer de l'ordre l'a empor¬
té sur une tendance irrémédiable vers un équilibre mortel —
sans pour autant qu'il soit nécessaire de supposer une finalité à
cette histoire. L'on observe en effet que l'univers entier aurait
pu déjà, sous l'effet de son propre champ gravitationnel,
s'effondrer en un gigantesque trou noir. Or, en termes de ther¬
modynamique, dans un trou noir, tout est ramené à un état
d'indifférenciation énergétique d'où aucun nouvel ordre ne
peut renaître. Mais l'expansion l'a emporté sur l'effondrement,
une force « répulsionnelle » l'a emporté sur la force d'attraction,
— même si, localement, l'effondrement d'étoiles donne lieu à
des naines blanches, des pulsars ou des trous noirs. L'expan¬
sion de l'univers et le refroidissement rapide de l'univers
auraient empêché depuis l'origine que toute chose ne soit
condamnée à une mort prématurée.
On objectera : « Mais comment admettre que les condi¬
tions initiales aient été réunies — et si bien réglées — au point
que notre univers soit devenu possible, sans imaginer une
intelligence conceptrice de ces conditions, sans imaginer une
fin poursuivie par l'univers dès l'origine? ». Mais c'est un peu se
demander : « Comment se fait-il que l'être soit? ». La question at-elle un sens? Comme le dit Wittgenstein, on peut s'étonner
que telle chose ait lieu dans le monde plutôt que telle autre
(qu'il fasse beau plutôt que mauvais, qu'une rose soit bleue
plutôt que rose ou rouge. . .), mais non qu'il y ait un monde. Se
situer hors du monde, c'est se situer hors d'un langage sensé.
En outre c'est a posteriori que nous pouvons dire que les
conditions initiales étaient réunies pour que notre univers soit
possible.
67
J
Raison Présente
L'univers est engagé depuis les origines dans une vaste
création de formes, infiniment diverses, sur fond d'un désordre
relatif. La nature est productrice de formes, comme le pensait
Aristote, auquel René Thom pense qu'il faut, à bien des égards,
revenir — mais sans qu'il s'agisse là, pour elle, de la meilleure
manière possible d'agir, comme si elle procédait pour le
mieux, intentionnellement. Il s'agit, au moment où elle fait
apparaître telle structure organisée, de la seule manière pos¬
sible pour elle de faire, — et non de la meilleure manière pos¬
sible! Le chemin qu'elle a pris était nécessaire dans la mesure
où c'est celui-là qu'elle a pris ! Mais nous ne pouvons pas affir¬
mer que cette nécessité procède d'une fin prédéterminée, ou
d'un ordre préétabli de toute éternité et qui nous rendrait prédictible, en droit, l'avenir de l'univers. Elle n'obéit pas à une
loi donnée avant le monde ; elle fait loi. Cette nécessité même,
qui se découvre avec le temps et dont nous ne pouvons rendre
intégralement raison, reste pour nous contingente.
L'abandon du finalisme des Anciens a été nécessaire à
la constitution de la science. Mais la science, dans son combat
contre l'aristotélisme, a péché par excès de confiance dans la
croyance en un ordre mathématique de la nature (croyance
que partageait Einstein, admirateur de Spinoza), ou en un
déterminisme intégral, thèse plus idéologique que rigoureuse¬
ment siècle.
XIXe
scientifique,
L'évolution
dresséerécente
en particulier
de la science
contre nous
la religion
inciteau
à
savoir distinguer entre le plan de la Vérité, exigée par
l'homme de science, et celui de la réalité infiniment com¬
plexe ; la science physique est une science approchée, le réel
n'est pas l'Idée mathématique, il faut savoir, comme nous y
tonisme.
invitent Hume et Wittgenstein, faire le deuil d'un certain pla¬
Déterminisme et finalisme ont en commun d'éliminer
le temps. Il y a temps s'il y a relative imprédictibilité du futur,
et donc asymétrie entre futur et passé, en un mot contingen¬
ce. Et l'usage cosmologique du concept de finalité donne
aussi un caractère de nécessité intemporelle à l'évolution de
l'univers : la fin préexisterait logiquement à sa réalisation.
Non, « le temps est invention ou il n 'est rien du tout » — selon
une expression bien connue de Bergson. Le futur est riche de
possibles (d'organisations inédites...) non virtuellement
contenus dans le passé.
68
Ordre et désordre
L'infinie variété des corps existants dans la nature et
de leurs combinaisons possibles déjoue toute prévisibilité
intégralement déterministe (de type laplacien), mais aussi
toute prévisibilité à caractère finaliste (de type aristotélicien).
Et on ne saurait davantage invoquer le hasard pour les expli¬
quer, car le hasard rend compte de l'ordre et de la régularité
qu'il peut y avoir dans le désordre, mais non de l'émergence
de totalités ordonnées, comme celles des structures dissipatives qui surgissent contre toute attente. Le hasard seul ne
peut expliquer le fait par exemple que la Lune présente, avec
une remarquable régularité, la même face au soleil tout en
tournant sur elle même. Ce phénomène paraît suivre une
nécessité cachée — comme celle qui préside aux phéno¬
mènes des attracteurs étranges.
Mais ce n'est ni une implacable nécessité ni une totale
fantaisie du hasard, mais une féconde combinaison du hasard
et de la nécessité, dynamique et non passivement mécanique,
qui semble plutôt conduire la nature. Qu'on songe au rôle
diversificateur du hasard dans la reproduction sexuée des
êtres vivants, via la rencontre et la combinaison des gènes. . .
Serait-ce retomber dans l'anthropomorphisme d'une
nature artiste? La nature peut être créatrice sans être finalisée.
Les catégories de nécessité, de hasard, prises isolément, s'avè¬
rent en revanche, si l'on y prend garde, bien anthropocen¬
triques.
Car, comme le dit Nietzsche, « c'est uniquement au
regard d'un monde de fins que le mot hasard a un sens » (Gai
Savoir §109)-Je dis que certaines choses se produisent « par
hasard » en fonction des fins que je poursuis, soit qu'il les
favorise, soit qu'il y fait obstacle. D'où : « Quand vous saurez
qu hasard
de
'il n 'est point
».
de fins, vous saurez également qu 'il n 'est point
Seulement, Nietzche pensait justifier ainsi sa concep¬
tion d'un univers régi entièrement par la nécessité d'un fatum
(par « l'Éternel Retour du même »), puisque dépourvu totale¬
ment de hasard. Or on peut objecter à Nietzsche que c'est
également au regard d'un monde de fins que je pose une
nécessité : j'imagine qu'il existe des nécessités implacables
qui font obstacle aux fins que je désire poursuivre.
Nietzsche rejetait avec vigueur la moindre pensée qui,
tout en prétendant à la vérité, péchait par anthropocentrisme ;
mais ce rejet n'était pas exempt lui-même d'une forme de res69
Raison Présente
sentiment bien humain, « trop humain ». Comme en témoigne
son refus catégorique de l'idée que le monde pût être un tant
soit peu ordonné : « le caractère du monde est au contraire
celui d'un chaos éternel » ( ibid .).
Or nous pouvons affirmer, en toute objectivité, en
l'état actuel des connaissances, que l'univers a émergé d'un
chaos primordial pour évoluer vers une complexité et une
organisation croissantes. Je peux dire que l'univers est passé
objectivement d'un état chaotique primordial à la création
d'états toujours plus ordonnés. Mais je ne peux en déduire
l'existence de Dieu ni même non plus celle d'un sens de l'uni¬
vers, à moins de sortir du champ de la science pour celui de
la métaphysique.
Alors, l'ordre et désordre sont bien des notions objec¬
tives? Oui, mais nous savons depuis Kant que l'objectivité de
la science est constituée par le sujet. L'objet délimité, consti¬
tué par la science n'est pas l'être, ni le réel lui-même ; il est
comme une percée du sujet sur le réel, à jamais éloigné de
nous.
Ordre et désordre : notions morales ou juridiques, nor¬
matives mais non descriptives? Sans certaines catégories, sans
certains concepts normatifs structurant l'expérience, la science
ne pourrait atteindre aucune objectivité. Objectivité de la
Hésiode
science qui
ou de
ne célébrer
nous empêchera
l'univers avec
pas de
Hubert
continuer
Reeves.
deC'est
lire
que la science, et le peu du réel qu'elle nous dévoile, don¬
nent aussi à rêver. Car la science, sans décrire le réel tel qu'il
est, nous dit quelque chose à son propos. Tout comme l'art
et, peut-être, la religion, à leurs façons.
Notions mythiques ou scientifiques? Mythiques et
scientifiques. Il serait peut être temps de ne plus opposer
d'une façon naïvement positiviste mythe et science. Toute
science vaudra-t-elle jamais plus qu'une cathédrale qui est
aussi, à sa manière, une mise en ordre du monde — et qui
nous dit quelque chose, non seulement de l'homme ou de sa
foi, mais aussi du monde lui-même?
Notes
1. L'heure de s'enivrer (in L'Univers a-t-il un sens F), Paris, Seuil,
1986, p. 210. C'est Hubert Reeves qui souligne.
2. Lbid, p. 208.
3. Essais philosophiques sur les probabilités (1825).
70
Documents connexes
Téléchargement