Telechargé par Mohamed hedi Gamaoun

ESI et ecrasement des médicaments chez le PA avec troubles cognitifs (exo maison) 2020

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Pratique
étudiants
Administration des médicaments
et troubles cognitifs : de
l’écrasement au consentement ?
Dans le cadre de l’unité d’enseignement “Législation, éthique, déontologie”, un groupe
d’étudiants en soins infirmiers s’est interrogé sur l’initiative, prise par une infirmière,
d’écraser et de dissimuler des médicaments sans le consentement du patient, dans un
contexte de troubles cognitifs. Cette situation a fait l’objet d’un travail collaboratif
impliquant les étudiants et différents acteurs de l’institut de formation.
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Gwenaëlle Claire
Cadre de santé
Institut de formation
interhospitalier ThéodoreSimon, 3, avenue Jean-Jaurès,
93331 Neuilly-sur-Marne
cedex, France
Mots clés - consentement ; démarche d’analyse éthique ; écrasement des médicaments ; formation en soins
infirmiers ; troubles cognitifs
Medication administration and cognitive disorders: from crushing to consent? As part
of the ‘Legislation, ethics, professional conduct’ teaching unit, a group of student nurses
analysed the initiative, taken by a nurse, to crush and conceal medicines without the
patient’s consent, in a context of cognitive disorders. This situation was the focus of
a collaborative study involving students and different stakeholders from the training
institute.
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Keywords - cognitive disorders; consent; crushing medication; ethical analysis approach; nursing training
U
n appel à communications a été l’occasion
de mener une réflexion
depuis plusieurs points de vue.
Des étudiants en soins infirmiers
avaient étudié, au semestre 4, une
situation de stage pour la validation de l’unité d’enseignement
(UE) 1.3 “Législation, éthique,
déontologie”. Leur travail a été
poursuivi en collaboration avec
les documentalistes de l’institut,
les responsables des UE 1.3 et
UE 4.2 (“Soins relationnels”), et
la responsable du laboratoire de
recherche de l’institut. Un poster
et une synthèse ont été élaborés
avec les étudiants.
Une situation à
l’épreuve du droit
et de la déontologie
  Mme B., 65 ans, présente une
démence de type Alzheimer et
est hospitalisée pour donner un
répit à ses aidants. Elle est dépendante pour les actes quotidiens
et ne suit pas de régime alimentaire spécifique. Elle présente
des troubles du langage, de la
coordination gestuelle et de la
reconnaissance, se montre parfois
agressive en cas de contrariété.
Son épilepsie est stabilisée par
une thérapeutique per os.
  Les médicaments ont été
préalablement broyés et mélangés à de l’eau sans que cela ne soit
mentionné sur la prescription
médicale. Mme B. est assise, souriante. Elle trempe les lèvres dans
le verre, tourne la tête et grimace
en levant la main. Devant l’insistance de l’infirmière, la patiente
maintient son opposition.
  L’infirmière ajoute de la
compote de fruits et du sucre.
Mme B. semble en apprécier le goût.
L’infirmière dit à l’étudiant : « Tu
ne dois pas dire aux patients que
La revue de l’infirmière ● Août-Septembre 2019 ● n° 253
nous cachons les médicaments, ça
nous ralentirait dans notre tour.
On doit éviter la confrontation.
Ici, face à un refus de traitement,
tu écrases systématiquement, tu
les caches dans ce que tu veux. »
  L’initiative d’écrasement
pour tout patient opposant
pose question : que penser de
la dissimulation des traitements
écrasés dans une compote par
l’infirmière sans avoir préalablement recueilli le consentement
de la personne ?
Droits des personnes
hospitalisées
L’analyse des droits des patients
apporte un premier éclairage de
la situation.
  L’accès aux « soins les plus
appropriés » est un « droit fondamental pour tous » : les traitements doivent être dispensés
au regard de l’état de santé de
Adresse e-mail :
[email protected]fits.fr
(G. Claire).
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http://dx.doi.org/10.1016/j.revinf.2019.07.003
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Pratique
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Références
[1] Article L. 1110-1 du Code de
la santé publique, créé par la loi
n° 2002-303 du 4 mars 2002. www.
legifrance.gouv.fr/affichCode.do;js
essionid=2EDFACAAB4B025B16D
CF84F80BBF81B0.tplgfr23s_1?idSe
ctionTA=LEGISCTA000006170991
&cidTexte=LEGITEXT0000060726
65&dateTexte=20190623
[2] Article L. 1111-2 du Code
de la santé publique, modifié
par la loi n° 2016-87 du 2 février
2016. www.legifrance.gouv.fr/
affichCodeArticle.do?idArticle=LE
GIARTI000031927568&cidTexte=
LEGITEXT000006072665&dateTex
te=20160128
[3] Article L. 1111-4 du Code de
la santé publique, modifié par la
loi n° 2016-41 du 26 janvier 2016
et la loi n° 2016-41 du 21 janvier
2016. www.legifrance.gouv.fr/
affichCodeArticle.do?idArticle=LE
GIARTI000031972276&cidTexte=
LEGITEXT000006072665&dateTex
te=20160204
[4] Article R. 4311-2 du Code de
la santé publique. www.legifrance.
gouv.fr/affichTexteArticle.do?idArt
icle=JORFARTI000001651769&cid
Texte=LEGITEXT000005822264&c
ategorieLien=id
[5] Code de la santé publique,
partie réglementaire, 4e partie,
livre III, titre 1er, profession
d’infirmier ou d’infirmière,
chapitre II : déontologie des
infirmiers.
[6] Formarier M, Jovic L. Les
concepts en sciences infirmières.
Lyon: ARSI, Mallet Conseil;
2009. p. 231.
l’individu et dans des conditions
de sécurité optimale [1].
  L’information sur l’état
de santé est un droit pour le
patient et un devoir pour le soignant, sauf « urgence ou impossibilité » [2]. Ainsi, « aucun acte
médical ni aucun traitement ne
peut être pratiqué sans le consentement libre et éclairé de la personne et ce consentement peut
être retiré à tout moment » [3].
Dans le cas où M me B. serait
reconnue comme incapable
majeure, cela ne lui ôterait pas le
droit fondamental de participer
aux décisions la concernant, par
des moyens adaptés à ses « facultés de discernement » [2].
  Le droit de toute personne
de refuser un traitement s’accompagne, pour le médecin,
du devoir d’information. Dans
le cas où Mme B. serait considérée comme étant « hors d’état
d’exprimer sa volonté », « la personne de confiance […], la famille
ou, à défaut, un des proches »
serait consulté. La personne de
confiance rend « compte de la
volonté » de la patiente [3].
Devoirs des infirmiers
  Les soins infirmiers « intègrent qualité technique et qualité
des relations avec le malade ».
L’infirmier participe au « recueil
des informations utiles […] aux
médecins pour […] évaluer l’effet
de leurs prescriptions » [4].
  L’infirmier veille à ce que
ses actes soient « consciencieux,
attentifs et fondés sur les données acquises de la science ». Il y
« consacre le temps nécessaire en
s’aidant, dans toute la mesure du
possible, des méthodes scientifiques
et professionnelles […]. Il sollicite, s’il
y a lieu, les concours appropriés ». Il
a le devoir d’agir « en toute circonstance dans l’intérêt du patient » et
de « soigner avec la même conscience toutes personnes » [5].
  L’ i n f i r m i e r i n f o r m e e t
recherche le consentement des
personnes soignées en s’assurant
que l’information donnée soit
« loyale, adaptée et intelligible. [Il]
tient compte de la personnalité
du patient et veille à la compréhension des informations communiquées. […] Lorsque le patient en
état d’exprimer sa volonté refuse
le traitement proposé, l’infirmier
respecte ce refus après l’avoir
informé de ses conséquences et,
avec son accord, le médecin prescripteur. Si le patient est hors d’état
d’exprimer sa volonté, l’infirmier
ne peut intervenir sans que la personne de confiance ou la famille, ou,
à défaut, un de ses proches ait été
consulté ». Par ailleurs, « le consentement du majeur protégé doit être
systématiquement recherché s’il
est apte à exprimer sa volonté et
participer à la décision » [5].
  L’infirmier respecte le mode
d’emploi des dispositifs médicaux. Il vérifie ainsi que « le
médicament délivré est conforme
à la prescription » et demande
« au prescripteur un complément d’information chaque fois
qu’il le juge utile […]. Si l’infirmier
a un doute sur la prescription, il
la vérifie » [5].
Recommandations
de bonnes pratiques
Écrasement
des médicaments
Selon l’Organisation mondiale
de la santé, chaque patient
devrait bénéficier de soins qui
lui assureront « les meilleurs résultats en termes de santé », « au
moindre risque iatrogène et pour
sa plus grande satisfaction en
termes de résultats et de contacts
humains » [6].
  Certaines études mentionnent que « les soignants ont
recours trop systématiquement
et avec une banalisation à l’écrasement des médicaments ». Les
infirmières « prennent souvent
seules la décision d’écraser les
prises d’une administration, de
façon récurrente ou occasionnelle,
et ne le signalent pas systématiquement au médecin » [7].
  L’écrasement des médicaments expose pourtant le patient
à des risques iatrogènes non
négligeables liés à une « libération accélérée des principes actifs »
et à une « diminution d’activité
des molécules qui ne sont plus
protégées par l’action du suc
gastrique ». Des « interactions
chimiques » indésirables peuvent alors survenir et les doses
réellement administrées sont
incertaines. Enfin, le véhicule alimentaire peut contribuer à modifier l’activité du produit [8].
  Cette pratique expose l’infirmier à des risques professionnels
provoquant des allergies par inhalation ou dépose de particules fines sur
la peau et les muqueuses. Les actes
d’écrasement répétés avec un matériel non adapté peuvent être à l’origine
de troubles musculo-squelettiques
du membre supérieur. Enfin, «en cas
de préjudice dû à un comprimé écrasé
ou à une gélule ouverte, l’infirmier
peut être mis en cause pour négligence. L’écrasement non signalé au
médecin ou non expressément prescrit
par ce dernier peut être reproché à
l’infirmier qui le réalise sans avis » [7].
  Ce geste devrait par ailleurs
se limiter aux spécialités dont
la forme galénique le permet
et il nécessite une modification
de la prescription médicale. Un
broyeur adapté, lavé entre chaque
administration et un véhicule
au pH neutre à température
ambiante sont recommandés ;
l’eau épaissie est très adaptée [8].
Accès à l’information
et troubles cognitifs
L a d é l i v r a n c e d e l ’ i n formation dans le cadre de
troubles cognitifs incombe au
La revue de l’infirmière ● Août-Septembre 2019 ● n° 253
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Pratique
professionnel qui « délivre à la
personne une information adaptée à ses facultés de compréhension » [9], rappelle la Haute
Autorité de santé.
  L a recherche « du plus
haut degré d’information et de
participation pour tout soin »
constitue un impératif, souligné
par la Charte de l’usager en santé
mentale. Il s’agit de construire
une « véritable alliance thérapeutique » et de veiller à ne pas infantiliser le patient [10].
  La reconnaissance du « droit
de la personne malade à être, ressentir, désirer, refuser » est réaffirmée par la Charte Alzheimer,
éthique et société, qui énonce
un principe fondamental : « Toute
personne atteinte d’une maladie
d’Alzheimer […] conserve des capacités à ressentir des émotions et
à réagir en fonction de son vécu,
de son environnement matériel et
humain, de ses goûts et préférences.
Son identité, ses réactions, ses
capacités sont à respecter » [11].
  L’adoption hâtive d’une attitude paternaliste en situation
de vulnérabilité est par ailleurs
déconseillée, dans son avis n° 87,
par le Comité consultatif national
d’éthique, qui recommande au
contraire de « ne pas présumer
l’absence totale de liberté pour
éviter de prendre en compte un
refus de traitement » [12].
Discussion
Modèle de Beauchamp
et Childress
Le modèle nord-américain des
quatre principes de bioéthique
de Beauchamp et Childress
complète l’analyse que nous faisons de la situation précédemment décrite [13].
  Il semble que l’infirmière
soit principalement motivée
par la bienfaisance et la nonmalfaisance : elle veille à la stabilité de l’état de santé de Mme B. et
souhaite prévenir une crise d’épilepsie. La dissimulation semble
motivée également par l’évitement du conflit. Le caractère
illégal du changement de mode
d’administration et les effets
négatifs d’un écrasement inadapté ne semblent pas mesurés.
  L’infirmière semble animée
par une volonté de justice à
l’égard de l’équipe et des autres
patients : elle dissimule les traitements pour ne pas modifier
l’organisation du service.
  L’infirmière semble considérer la maladie neurodégénérative de Mme B. comme une
situation de vulnérabilité qui
altérerait sa capacité à faire les
bons choix. « L’autonomie signifie le droit pour une personne de
se régir d’après ses propres lois.
L’autonomie se situe au niveau du
jugement et implique que la personne ait le pouvoir de décider
des attitudes à adopter dans sa
vie » [14].
  L’infirmière adopte une attitude qui peut être qualifiée de
“paternaliste”. Entre paternalisme
et respect absolu d’une opposition supposée, d’autres voies
seraient-elles possibles ?
Consentement et
troubles cognitifs
  L’alliance thérapeutique
semble nous indiquer la voie
d’un entre-deux. Il s’agit pour
le soignant de « créer progressivement un lien de confiance
réciproque sur lequel se fonde
une relation d’aide » [15]. C’est
alors la manière d’accompagner qui devient un problème à
résoudre. Or, « la confiance ne
se décrète pas. Elle se ressent. Elle
s’acquiert pour le soignant parfois laborieusement, lentement
[…]. Elle se gagne, mais elle peut
aussi se reprendre » [15]. Fragile
confiance, puisque Mme B. oublie
souvent qui sont les soignants et
où elle se trouve. Il semble donc
important de lui reconnaître
le droit de manifester un refus.
Ne sommes-nous pas tous parfois
ambivalents, indécis ?
  Deux types de désirs peuvent
ici être décrits, selon Michela
Marzano, philosophe [16] :
• les désirs de premier ordre,
les pulsions, sont des expressions
d’affects immédiats. Recenser les
comportements opposants de
M me B. ou ses préférences, ainsi
que les circonstances d’acceptation permettrait d’être orientés sur
les sources de plaisir ou de peine
actuelles. Mme B. signifie-t-elle simplement par son comportement
un dégoût lié à l’amertume des
médicaments écrasés ?
• les désirs de second ordre,
plus rationnels, sont en rapport
avec le but que le sujet poursuit
dans sa vie. Interroger les préférences passées de Mme B. consisterait à se demander quels étaient
les choix de vie de cette femme
lorsqu’elle était bien portante.
Était-elle observante ? Quels
étaient s es critères de “vie
bonne” ?
  La recherche d’un juste milieu
entre ces désirs est recommandée
par certains auteurs.
Références
[7] Barry-Perdereau V, Moreau C,
Friocourt P, Harnois C.
Écrasement des médicaments
en gériatrie : mise au point et
recommandations de bonnes
pratiques. La Revue de gériatrie.
2015;8:463-70.
[8] Caussin M, Mourier W,
Philippe S et al. L’écrasement des
médicaments en gériatrie : une
pratique « artisanale » avec de
fréquentes erreurs qui nécessitait
des recommandations. La Revue de
médecine interne. 2012;10:546-51.
[9] Haute Autorité de santé
(HAS). Délivrance de l’information
à la personne sur son état de
santé. Principes généraux :
recommandation de bonne
pratique. La Plaine Saint-Denis:
HAS; 2012. p. 11
[10] Secrétariat d’État à la
Santé et aux Handicapés, FNAP
Psy. Charte de l’usager en santé
mentale. 8 décembre 2000.
[11] Espace national de réflexion
éthique sur la maladie d’Alzheimer.
Charte Alzheimer, Éthique et
société, Alzheimer. 2010. http://
www.espace-ethiquealzheimer.org
[12] Comité consultatif national
d’éthique (CNE). Avis n °87 :
refus de traitement et autonomie
de la personne. 2005. p. 33.
[13] Beauchamp TL, Childress JF.
Les principes de l’éthique
biomédicale. 39e éd.
Paris: Les Belles Lettres; 2008.
[14] Paillard C. Dictionnaire
des concepts en soins infirmiers :
vocabulaire professionnel de la
relation soignant-soigné. Noisy-leGrand: SETES; 2016 : p. 27-8.
[15] Moncet MC, Hernandez A,
Ortard MJ. Soins de confort et de
bien-être, soins relationnels, soins
palliatifs et de fin de vie : unités
d’enseignement 4.1, 4.2 et 4.7.
Paris: Vuibert; 2015. p. 86-7.
[16] Marzano M. Je consens, donc
je suis… Éthique de l’autonomie.
Paris: Presses universitaires
de France; 2006.
Conclusion
Le sentiment premier d’indignation des étudiants a laissé place à
un questionnement fécond. Ainsi,
il apparaît que l’infirmière visait le
bien de la patiente et qu’elle n’était
sans doute pas assez éclairée sur
les risques liés à l’écrasement
et sur les dilemmes soulevés par
le consentement dans le cadre
de troubles cognitifs. L’analyse
menée collectivement met en
évidence la complexité de la
démarche clinique et démontre
l’impact des décisions individuelles sur la qualité des soins et
la qualité de vie.
•
Remerciements
Cet article a été écrit à partir
d’une analyse de situation
réalisée par Clément Filomar,
Damien Fontana, Djédie
Forbin, Marine Gaudin,
Alexandre Grondin, étudiants
en soins infirmiers à l’Institut
de formation interhospitalier
de Neuilly-sur-Marne (93).
Déclaration de liens d’intérêts
Les auteurs déclarent ne
pas avoir de liens d’intérêts.
La revue de l’infirmière ● Août-Septembre 2019 ● n° 253
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