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DES RACINES ET DES AILES - JACK HAAS

DES RACINES ET
DES AILES
JACK HAAS
Quelques extraits de ‘’Roots and Wings’’ de Jack Haas, plus spécialement destinés à
ceux et à celles qui ont apprécié ‘’Mémoires d’un Voyage Mystique’’ et ‘’La Voie de
l’Émerveillement’’…
APPRENDRE À VOLER
Si ce n’était en raison du fait que Dieu réside, digne dans tous les gens, je n’aurais
pas pu maintenant annoncer aussi catégoriquement l’Evangile de ma propre
dissidence, ascension et descente particulière. Car la vie ne suit jamais une
trajectoire délibérée, parce qu’il n’y a pas de trajectoire ici, il n’y a que la vie.
La plupart d’entre nous arrivent dans la vie sans le demander et s’en vont sans
savoir pourquoi. Nous rions, nous luttons, nous désirons, nous souffrons et nous
pleurons et pourtant, il y a des fois où la vie nous relève, où la vie nous éveille et
nous envoûte, céleste. Voyez-vous, j’avais vécu pendant tellement longtemps dans
des rêves de ma propre invention que j’avais vécu si longtemps sans réellement
vivre et puis, quelque part au milieu de tout cela, au milieu de la cacophonie et du
vide, quand l’emprise que j’avais sur la vie – ou quand l’emprise que la vie avait sur
moi – diminua comme sublimement…j’ai commencé à me rappeler et dans ce rappel,
j’ai oublié sans souci.1
Il y a beaucoup de choses que je ne comprendrai jamais ou que je ne serai jamais
capable d’expliquer : pourquoi nous sommes comme nous sommes, pourquoi la vie
est comme elle est, quand tout cela a commencé et où tout cela mène…De cela, je
n’en ai aucune idée. Il y a eu beaucoup d’expériences étranges et inattendues, de
signatures mythiques et d’épisodes sublimes tout au long de mon voyage, mais je
suppose que c’est ainsi que cela se passe pour nous dans ce fabuleux royaume où
l’être et le devenir sont à la fois différents et semblables, car ce qui fut est ce qui sera
et car ce qui sera est ce qui est, le temps étant une fausse matrice disposée sur un
continuum, le gland étant le chêne vu dans sa continuité et le chant, le chanteur, tant
que la musique dure.
Mon chant débute à l’âge de huit ans, lorsque ma famille et moi, nous passâmes
deux mois à Halifax, en Nouvelle-Ecosse, où mon père enseignait à l’Université SteMarie pour l’été. Au cours de ce séjour, nous fîmes la connaissance d’une autre
famille qui comptait deux fils un peu plus âgés que moi et nous passâmes beaucoup
de temps ensemble. A la fin de l’été, nos familles se quitteraient pour des régions
différentes du continent et le soir où nous fîmes nos adieux, je me couchai en
ignorant si je reverrais jamais cette famille que j’avais appris à aimer. Cette nuit-là, je
1
Ici, on peut faire un parallèle avec le rappel de soi de Gurdjieff, NDT
fis l’expérience de quelque chose d’intensément puissant, éveilleur et destructeur.
Pendant toute la nuit, je demeurai allongé, éveillé, comme avec de la fièvre, bien que
je n’avais pas de fièvre, et il y eut une terrible bataille entre deux paradigmes ou
visions opposées qui se déroula quelque part profondément à l’intérieur de moimême. Dans l’une de ces visions, je me trouvais sur un tapis roulant avec beaucoup
d’autres gens, mon sentiment étant calme et paisible, et mon corps paraissait
baigner dans une énergie harmonieuse. Puis, la vision changea et soudain, tout le
monde se crispa et se retrouva en-dehors du tapis roulant et se frayait
frénétiquement un chemin dans des rues affolées et sales en luttant pour avancer,
tout en en étant empêché et en en empêchant des flots d’humanité démente qui
arrivaient en sens inverse. Dans la seconde vision, il n’y avait ni paix, ni répit, ni
harmonie et mon corps donnait l’impression d’être propulsé dans un maelström
électrique chaotique sans aucune fuite possible. Et puis, tout le programme
basculerait à nouveau et la scène du tapis roulant et du sentiment paisible
reprendrait le dessus pendant quelque temps avant le retour au chaos et au
désordre, et ainsi de suite, pendant toute la nuit. J’étais continuellement précipité
entre les deux opposés, cloué sur mon lit. J’avais huit ans et je venais d’entamer ma
chute inexorable dans la chair, la tête la première, pour le dire ainsi.
Peut-être que cette initiation perturbante que j’ai vécue cette nuit-là à Halifax est
survenue parce qu’en quittant cette famille que j’avais vite appris à aimer et à
apprécier, je recevais le premier éveil brutal à l’une des caractéristiques les plus
sombres de la vie – la perte. J’avais commencé à aimer et simultanément, j’avais été
expulsé du royaume insouciant et paisible de l’enfance dans le traumatisme, dans la
confusion et dans l’absence de paix de la chair.
Je m’aperçois maintenant que de beaucoup de manières, à huit ans, je n’avais en
fait pas encore quitté la chambre douillette et protectrice de la matrice. Pas jusqu’à
cette nuit-là. Quand le chatoiement bienheureux de l’enfance me fut brutalement
enlevé, le sol se déroba sous mes pieds, et sans plus rien d’autre à m’accrocher, à
part la folie du monde lui-même, j’entamai une terrible et essentielle plongée dans
des troubles incommensurables après les jeux illimités.
Pour sûr, c’est une longue descente déchirante depuis le firmament pur, hors de la
matrice, via le mental et dans le cœur, jusqu’à la terre.
Une amie proche partagea une fois un rêve très révélateur qu’elle avait eu sur ce
sentiment de perte que notre nature angélique subit après notre arrivée dans le
monde. Elle avait rêvé d’une communauté d’êtres ailés qui passaient leurs journées
à voler joyeusement ensemble dans un canyon montagneux qu’ils avaient fini par
appeler leur chez soi. Cependant, un jour, ils furent tous capturés par des humains
qui leur coupèrent leurs ailes avant de les relâcher pour vivre le restant de leurs jours
sans la liberté qui leur était si naturelle. Après cette horrible mutilation, certains
d’entre eux firent de leur mieux pour s’intégrer dans le monde humain, quand bien
même ils n’en feraient jamais réellement partie, et continuèrent de porter le fardeau
de la perte et de la douleur jusqu’à la fin de leurs jours. D’autres se retirèrent et
s’installèrent sur les hauteurs qui surplombaient le canyon en se rappelant
perpétuellement le temps où ils étaient tous ensemble et libres de voler. Enfin,
d’autres encore firent un ultime vol depuis les bords du canyon, incapables d’endurer
la peine de leur nouvel emprisonnement.
Alors que j’écris ceci, des frissons me parcourent l’échine et mes larmes s’efforcent
de ne pas jaillir, ce qui est toujours un bon signe que j’ai touché une vérité. Et même
si j’ai souvent senti être un de ceux à qui on avait coupé les ailes et si je me suis
tourmenté par rapport à des libertés que je ne me souviens même plus avoir
perdues, je vois à présent que je ne suis pas venu sur cette terre pour gémir, souffrir
ou lui appartenir. Je suis venu pour…réapprendre à voler. Et cependant, comme je
l’ai découvert au cours des trente-six années que j’ai maintenant passées dans ce
monde, voler sous la forme d’un ange et prendre son envol en tant qu’homme sont
des choses absolument différentes...
RE(TROUVER) SA PLACE
En arrivant dans ce monde, comme je l’ai fait, et comme nous le faisons tous –
comme de petits asticots divins qui grandissent dans leurs excréments en cherchant
leurs nouvelles ailes pour réapprendre à voler – jamais, je n’aurais pu imaginer ce qui
devait advenir. Comment l’aurais-je pu ? Après tout, qui peut connaître
l’inconnaissable ? Qui donc ?
Cela débuta comme un grand festival fantasmagorique de non-sens. Par l’éclosion
du Rêve, gonflé et bouillonnant en moi, avec des moments de fusion et
d’engagement qui se faisaient et qui se défaisaient, et puis qui se déchiraient et qui
se rabibochaient dans le tissu de nos vies entrelacées.
La Vie réelle était une harmonique à peine perceptible dans l’agitation et la clameur
du jour, mais je finis par apprendre à danser avec un abandon farouche sur cette
terre apparemment morte et dénuée d’âme.
Comme tous les autres, je fus d’abord piégé dans cette boite de Pandore cosmique,
errant frénétiquement et néanmoins gêné par l’intimité de nos malheurs. En feu et
fluide dans le courant sans direction, j’admettais un dessein et une intentionnalité,
bien qu’ignorant la finalité. Emberlificoté dans les multiples toiles d’araignée de la vie
comme quelqu’un baladé par les mains tendues d’une foule infinie, je me laissais
emporter par ce contact sans direction. Le contact était tout ce qui comptait et où
j’allais, je ne m’en souciais guère.
Tel un vaisseau usé, je gîtais sous les vents saisonniers, où que ceux-ci me
poussent, indifféremment balayé par d’énormes tempêtes, l’amour et les
dépressions.
Voyez-vous, après ma chute initiale dans ce monde, je n’en suis pas mort, mais je
fus salement mutilé. Cassé et égaré, j’étais juste comme un autre ange déchu, une
épave incapable de reprendre mon envol vers Dieu. J’étais la Réalité, mais je n’étais
pas la Réalité et donc, je réalisai instantanément que je ne trouvais pas ma place,
que je ne trouverais jamais ma place et que je n’étais pas censé trouver ma place.
Car si je me sentais à ma place, alors comment pourrais-je voir le mensonge, la folie
et la futilité de nos pseudos vies ? Je n’étais pas à ma place, mais j’étais à ma place
pour cette raison même. Ceci semblait être une plaisanterie horriblement cruelle.
En fait, aussitôt que je fus recraché dans cette malheureuse et confondante prison
improvisée, on s’empara de moi et il s’ensuivit une inévitable corruption.
C’est sur une terre sanguinaire que je fus déposé sans armes, sans connaissances
et sans crimes ou c’est ce qui semblait sur le moment même et à première vue. Car
au début, il n’arriva rien, sinon un grand fiasco céleste. Le cosmos opposa le soleil et
la lune et la lune au soleil, sans jamais trouver de solution. En fait, toute l’embrouille
désespérante de l’existence, c’était de voir quelque chose d’obscurément réfléchi
dans des vagues ondulantes. En haut, il y avait des images éthérées et en bas,
l’évolution continue de l’ensemble. Mais après tout, c’est la vie – un reflet
permanent, renversant, toujours fluide et (é)mouvant.
Dans ce courant amniotique versatile, je me détachai de tout ce qui est vrai. Dans
une adhésion dangereuse à la concupiscence du jour, je nageais dans des
profondeurs glauques et impies. De nombreux signes distinctifs me dupèrent dans le
devenir et je me noyais gaiement dans l’habitude de l’existence tout en haletant
licencieusement avec des poumons qui avaient oublié comment respirer
normalement.
Mon regard intérieur n’était pas encore suffisamment fort pour contrebalancer le
poids du spectacle, à l’extérieur. Pris par le mouvement et emporté stérilement dans
la grande mer organique de la misère humaine, j’étais désespérément en souffrance,
la souffrance de celui qui ne se sent chez lui nulle part, parce que le fléau de
l’humanité était partout et qu’il se répandait en empilant toutes ses merdes jusqu’à ce
qu’il n’y ait plus d’endroit où marcher sans être souillé, d’endroit où courir sans être
pourchassé ou d’endroit où chanter sans être mis en cage.
Tout ce que la société m’avait appris n’était qu’un vilain mensonge ou au mieux, une
négligence lâche qui enterrait le miracle de la vie avec chaque parole et qui
ensevelissait l’Esprit et l’âme avec de la bile incisive et mesquine.
Je pardonne aux autres leur aveuglement, mais les maudis pour n’avoir aucun
courage, aucun amour, aucune humilité.
Et cependant, comme je l’ai découvert, ce n’était pas avec les autres que l’échec ou
la victoire se trouvait, mais uniquement par rapport à moi-même, car je devais
réaliser que si je me laissais happer par les soucis d’autrui ou si je devenais victime
de leurs plaisirs et de leurs désirs, alors je raterais certainement ma vocation.
Et donc, comme pour la conduite d’une voiture étrangère dans des rues étrangères
en pays étranger, il m’a fallu apprendre à vivre dans ce monde étranger – et à
devenir un conducteur ‘’fantôme’’ qui se fraye furtivement son chemin à travers les
obstacles, les ruelles et les grandes routes de cette planète d’amour pourtant
bourrée de sinistrose. Car j’ai réalisé que la majorité de la société ferait tout ce qui
était en son pouvoir pour me mettre des bâtons dans les roues, pour me retenir et
pour me convaincre de me désolidariser de ma passion, de moi-même et de la vie et
j’ai alors appris à ne dépendre de rien ni de personne et à ne croire qu’en moi-même,
parce que je me suis rendu compte que si je critiquais les autres pour ma situation, je
dilapidais mon propre pouvoir, que si j’allais voir les autres pour mon salut, je
trahissais ma propre âme et que si j’avais besoin des autres pour guérir mes peines,
je perdais ma force.
Le truc, comme je l’ai découvert, c’était de ne pas permettre aux hommes de me
gâcher mon temps dans ce monde remarquable et enviable, mais de danser ma
propre danse sans prêter attention à la confusion ambiante.
Ce fut pourtant un processus horrible que de me frayer un chemin à travers le faux
moi, les fausses perspectives et les faux buts qui m’avaient été inculqués pendant
ma formation par des adultes magnanimes, en son temps, mais alors finalement,
dans le marasme de la perdition, j’ai découvert quelque chose qui m’intéressait plus
que le confort, l’honneur ou l’argent… et c’était moi-même. Et aussitôt que je me suis
mis à l’écoute de ce Soi, j’ai réalisé que ma vie était pareille à une vieille radio usée
et pleine de coups à l’extérieur, mais mon bonhomme, lorsque tu prends la peine de
mettre les écouteurs et de hausser le volume, Dieu sait si elle ne joue pas de la
bonne musique !
Je pouvais de nouveau entendre le Violoniste céleste. J’étais ouvert, élevé, purifié,
ému, guilleret. Et j’étais tranquille.
Il est très compliqué de décrire cette transformation, mais quelque part, d’une
manière imprévisible, au cours de ces errances vagabondes et sans direction, j’avais
découvert en moi-même un néant qui était quelque chose, j’avais trébuché sans le
vouloir sur une ‘’reconnaissance’’ indiscutable. Je ne savais pas ce que c’était, j’ai
simplement accepté que c’était…moi.
C’était comme si dans la dernière bataille de la terrible guerre d’usure que mon âme
avait mené contre tous les mensonges, il ne subsista plus qu’un Œil, radicalement
arraché et introverti de par sa propre vision intransigeante. Et c’est via cet Œil que j’ai
découvert le pays lointain dont j’avais si souvent rêvé, mais que je n’avais jamais vu.
Alors que je me tournai finalement vers l’intérieur…je m’y retrouvai.
Effectivement, en vagabondant sans guide dans les tunnels de la décompréhension,
j’avais découvert…l’indécouvrable et perdu tout sens du terrain. En l’absence de
toute image, je me détachai joyeusement de la pensée vers l’impensable Beauté et
la dilatation sans mental de la conquête du Cœur.
Je ne m’en suis réellement pas remis à ceci ni à cela ni à ce que vous voulez, j’ai
simplement renoncé, parce que je n’avais plus besoin de courir partout à gauche et à
droite. J’étais fini, pour ainsi dire, non pas à la mode d’un euphémisme métaphysique
concernant la Réalisation, mais parce que j’en avais terminé avec la lutte, la pression
et toute cette foutue pagaille, puisque j’étais certainement dans la chambre du
magicien et que je m’y trouvais depuis toujours, en fait. Je ne pouvais plus rien faire,
sinon la seule chose à faire quand il n’y a plus rien à faire – me calmer et m’apaiser.
Il n’y avait plus rien à faire. Comme si j’avais été acculé au fond d’un canyon fermé
par une force puissante, il n’y avait plus nulle part où aller. J’avais été cerné par
l’extraordinaire guidance de l’Etre. Je ne devais plus me battre contre l’humanité,
parce que c’était précisément ce qui m’avait emprisonné. Ainsi, il n’y avait ni victoire,
ni défaite – la guerre était arrivée à son terme, en quelque sorte. Je tournai casaque
et je rentrai chez moi.
VOYAGES EN INDE ET VOCATION ARTISTIQUE
Avant que n’advienne tout ce que je viens juste d’écrire, c’est-à-dire avant que je ne
comprenne que Dieu engendre toute chose par notre entremise, je dus vivre ma vie
dans le monde. Dans ce monde fou, impossible et merveilleux.
Et donc, c’est ainsi qu’à trente ans, je me trouvais à Old Delhi en Inde, Mother India,
et j’étais là depuis trois mois, ne pouvant quitter les lieux, car la solitude, l’Old Monk
Rum, la liberté, la torpeur et les mots me rendaient dingue.
L’Inde, Mother India, un pays de folie et de miracles où rien n’est raisonnable et où
tout y trouve sa place, car en Inde, il n’y a pas de norme, de paradigme, de structure
ou de concept sur quoi fonder une idée du correct ou non, car la Mère accepte tout le
monde, car elle est tout le monde. Si vous vous rendez en Inde et si vous tentez de
cadrer, vous n’y arriverez jamais, parce que là-bas, personne ne cadre, pas même
les Indiens. Et je suppose que c’est pourquoi les Indiens vous saluent comme si vous
étiez une déité – comme quelqu’un pour lequel il n’y a pas de double, car être
unique, c’est être éternel, aussi éternel que Dieu – c’est pourquoi on vous salue avec
namasté : je m’incline devant le Dieu qui est en vous.
Au moment d’écrire ce livre, je me suis rendu en Inde à plusieurs reprises et
néanmoins, l’unique mot que j’ai appris à ce jour et que je continue d’utiliser – à part
chai – c’est namasté. C’est un mot que je suis toujours en train d’apprendre, peutêtre un mot que je n’aurai jamais fini d’apprendre : Namasté, je m’incline devant la
divinité qui est en vous.
C’est un mot qui n’a aucune similitude avec aucun salut occidental, et ses
approximations les plus proches sont l’hawaïen aloha et le yupik chamai que l’on a
tous deux pathétiquement mal traduits par l’anglais banal, hello.
Namasté est un terme qui anéantit ce monde et qui en crée un autre.
Instantanément. Car dès que nous nous saluons ou que nous nous quittons ainsi,
toute la trame de l’univers est retissée pour devenir une unité indéfiniment sans
patron où l’entropie et l’ordre, le sacré et le profane et l’âme et la chair ne s’opposent
plus, car il n’y a pas d’opposés et tout est singulier, séculier et sacré, toute
imperfection est honorée comme un plus unique dans la ménagerie foisonnante et
tournoyante projetée par la matrice féconde de la création sans règle.
La première fois que j’ai posé le pied en Inde, j’ai eu l’impression d’atterrir sur la lune.
Je n’avais jamais vu de pays dont l’impact m’a ébranlé jusqu’à la moelle, comme
l’Inde. Bien sûr, j’étais arrivé avant 1992, ce qui signifie que le gouvernement indien
refusait toujours d’autoriser des produits étrangers dans le pays – un moratoire
soutenu depuis quarante ans comme une autre mesure gandhienne destinée à
supprimer toutes les influences extérieures et à aider à rendre sa pureté à la culture,
ce qui était impossible, bien sûr, mais cela offrait à des pareils à moi une destination
qui était si absolument unique et non polluée par les ordures et par les déchets du
reste du monde que c’était comme arriver sur la lune, comme je l’ai dit.
A cette époque, l’Inde était une entité insulaire inviolable, indépendante, à la fois
économiquement et spirituellement. Nulle part sur terre, le chaos grouillant n’était si
ininterrompu, si organique et si fortement parfumé avec le grand Soi contigu,
omniprésent qui anime tout, qui chorégraphie tout, qui produit tout, qui consume tout
et qui est tout, comme en Inde. Même à ce jour, nulle part ailleurs, Dieu ne s’égare
autant dans le microcosme bouillonnant et ne se trouve autant dans le Tout
panoramique.
Pour mon premier voyage, j’étais arrivé, le cœur brisé, avec une terrible fièvre, ce qui
semble être la manière dont j’arrive toujours dans toute destination choisie pour un
voyage à l’étranger indéterminé, après avoir dit au revoir à toutes mes
connaissances en coupant les amarres de l’amour ou de la malice qui m’attachaient
aux autres, larguant ainsi ma navette dans le fabuleux cosmos pour tournoyer Dieu
sait où pour une période de temps illimitée.
Pour ce premier voyage, je suis resté six mois et au moment de quitter cette terre
mystique, je faisais intégralement partie de l’Inde et l’Inde faisait intégralement partie
de moi et il en serait ainsi pour toujours et à jamais.
Et je suis donc revenu après quelques années, environ deux décennies après cette
nuit psychédélique passée à Halifax et je me trouvais dans l’une de ces
innombrables rues sales, bondées et chaotiques de l’Hindoustan et tout à coup surgit
comme un sentiment de déjà-vu ; le souvenir de cette longue nuit éprouvante de
mon enfance me tomba dessus comme pour boucler la boucle et comme si je vivais
maintenant la réalité du rêve, comme si la symbologie du rêve se manifestait
maintenant pleinement dans ma vie après avoir mis plus de vingt ans pour se
déployer et s’être imperceptiblement, mais inéluctablement précipitée depuis
l’Eternité sublime dans le temporel et le désordre et je me trouvais loin du tapis
roulant, sans la moindre idée quant à la manière d’y remonter, car j’étais à Old Delhi,
moi, jeune trentenaire qui vivait seul dans un hôtel lépreux, miteux et aussi bon
marché que possible.
Aucun voyageur ne reste plus que quelques jours à Delhi, s’il (ou elle) peut l’éviter.
Delhi est un lieu de départ et pas un lieu de villégiature. Mais je ne pouvais pas m’en
aller. J’étais un écrivain à présent, ce qui signifiait que j’étais ‘’condamné’’.
Condamné à vivre encore plus loin de la vie, comme dévoré par une fièvre
charbonneuse qu’aucun autre ne pouvait voir. Condamné à l’interloquement,
l’isolement et l’immobilité nécessaires pour permettre aux mots de sortir
laborieusement du canal de naissance de mon âme sans être mort-nés en touchant
le papier.
J’étais une sage-femme, une prostituée, une matrice du mot, alors. Je me levais
chaque matin vers 6h30, tandis que l’orbe rouge pointait au-dessus de l’horizon. Dès
7 heures, je ne pouvais déjà plus imaginer comment j’allais tenir une minute de plus,
sans parler d’une nouvelle journée, car l’acte créateur était aussi un acte destructeur
et j’étais pris dans la tension vivante entre la naissance et la mort. J’étais sous
l’emprise d’une force dont je ne connaissais rien alors, une force de croissance et de
désintégration. Grandir et mourir, accoucher du neuf et enterrer l’ancien. A chaque
instant, naître et grandir, être séduit, envahi, imprégné, puis accoucher, élever ma
progéniture, vieillir, m’allonger et puis mourir, tout cela à chaque instant de chaque
journée. Saisi dans le feu rédempteur de la propre apocalypse de l’âme, j’étais
accepté et rejeté, jugé et relâché, honoré et honni, déifié et nié à chaque inspir, acte
et lâcher-prise.
Mais alors, je me retrouvais aussi tant bien que mal dans l’œil du cyclone dans une
zone de calme et après avoir retrouvé suffisamment d’aplomb pour m’aventurer
dehors, je prenais rapidement mon petit-déjeuner chaque matin dans l’un des
dhabas du quartier avant de retourner dans ma petite cellule en ciment du Camron
Lodge, au cœur de Paharganj, Old Delhi.
J’avais passé les premières heures à taper sur mon laptop préhistorique les notes
gribouillées la veille, construisant et déconstruisant mon œuvre. J’étais un artiste à
l’œuvre et cette œuvre était moi-même et comme les alchimistes d’antan, j’avais
confondu l’extérieur et l’intérieur en m’imaginant que c’était moi qui écrivais, alors
que pendant tout ce temps, j’étais celui qui était écrit. J’étais dans les affres
renversantes de ma descente dans la chair. Tout ce qu’il y a dans les pages de ce
livre est ce dont je me rappelle de cette chute.
Je suppose que j’ai choisi l’écriture, parce qu’il n’y avait pas d’autre choix pour moi
pour exister dans le monde. Aucune carrière, aucune profession, ni aucun job
temporaire n’avait pour moi le moindre intérêt. Je n’avais aucun désir de vivre régi
par un horaire, d’aider les hommes à remplir le monde de détritus, ni de grever mon
existence libre avec une étiquette ou un rôle. En d’autres termes, on pouvait très
bien se passer de moi, car dans la mesure du possible, je refusais de devenir un
rouage récalcitrant d’une machine moribonde.
Et donc, l’écriture est devenue la seule activité matérielle pour laquelle j’avais de
l’intérêt ou de l’énergie. Tout le reste n’était qu’encombrement et obstruction.
Toutefois, je suppose qu’il s’agit là d’une réaction naturelle pour quelqu’un comme
moi et ceux qui ont des dispositions similaires. En réalité, j’ai même eu un rêve où on
m’a dit que la vocation artistique était un refuge que Dieu offrait à tous ceux qui ne
rentraient pas dans le moule du monde et pour sûr, je ne rentrais pas dans le moule
du monde, pas comme il était en tout cas.
Armé d’une compréhension aussi critique et catégorique – c’est-à-dire que l’écriture
était la seule et unique alternative pour moi, un esprit descendu sur terre, et qu’un tel
art était l’unique moyen pour moi de ne pas partir à la dérive ou de m’assoupir dans
une existence ambivalente et stérile dont l’absence de sens a conduit tant de mes
frères et sœurs dans la rue et ses errances, car c’est ce qui arrive quand vous
perdez tout ancrage dans la vie et que vous errez et devenez un vagabond dans
l’océan caustique de l’inhumanité des hommes…c’est donc armé de cette
compréhension que je me suis lancé dans l’art sans savoir où cela mènerait, mais en
sachant bien que tout le reste ne mènerait nulle part.
On dirait un rêve romantique d’imaginer un jeune artiste dans un pays étrange,
résidant dans des hôtels minables, fumant des cigarettes, buvant le chai et
expérimentant la nature poétique de l’âme, mais cela s’arrête là – un rêve
romantique. Le reste, c’est la solitude, la mélancolie ou l’incertitude. Et cependant,
dans la vie, qu’est-ce qui est si différent ?
La vie comprend la douleur, et voilà. Montrez-moi quelqu’un qui n’a pas souffert et je
vous montrerai quelqu’un qui n’a pas vécu.
C’est une réalisation que j’ai dû admettre il y a longtemps, mais qui m’a aidé à
continuer à avancer d’un bon pas, quel que soit le bagage que je portais. Et j’entends
par là qu’il m’a fallu accepter mes lacunes, mes limites et mes désirs inassouvis, le
mieux possible. J’ai dû regarder de l’avant, me débarrasser de tout ce qui
m’entraverait, me pardonner tous mes impairs incessants et prier humblement pour
être guidé quand il le fallait et à partir de là, c’était juste une question de turbiner et
d’apprendre à aimer cette vie qui vaut la peine d’être aimée.
CONVERGENCES ET SYNCHRONICITÉS
Pendant mon séjour à Darjeeling, avant de prendre la direction du sud, j’avais
rencontré ‘’par hasard’’ un certain Hank que je n’avais croisé qu’une fois auparavant,
le soir avant que je ne quitte le Canada pour l’Inde, chez un pote qui avait organisé
une petite fête d’adieu en mon honneur. Hank et moi, nous partions tous les deux
pour le sous-continent dans les prochains jours et au cours de cette soirée, des amis
communs tentèrent de nous convaincre d’entrer en contact là-bas, mais ni Hank, ni
moi, nous ne fûmes touchés par cette idée, néanmoins, car aucun de nous deux
n’avait d’itinéraire, de plan, ni de désir d’avoir quelque chose de fixé devant lui relié
au temps ou à un calendrier, car l’Esprit ne suit pas les élucubrations des hommes et
ni Hank, ni moi, nous ne nous inquiétions de savoir si nous serions amenés à nous
revoir, si telle était l’intention de l’Esprit. Et de fait, comme deux aiguilles aimantées
dans une botte de foin, nous fûmes magnétiquement attirés l’un vers l’autre dans une
rue de Darjeeling et depuis lors, nous sommes devenus bons amis.
Des épisodes comme cette rencontre ‘’fortuite’’ arrivent partout et n’importe quand,
mais pour une raison ou l’autre, de telles convergences semblent se produire avec
davantage de fréquence et d’invraisemblance en Inde où le voile entre le Tout et ses
parties est si transparent que parfois, il pourrait tout aussi bien ne pas exister, car la
Mère est la matière dans laquelle et à partir de laquelle toute vie va et vient et trouve
son chemin sans savoir pourquoi ni comment. Et il n’y a qu’en Inde, pays d’un
milliard de personnes, où dans un bâtiment lambda d’un village de montagne
grouillant de monde, un homme peut s’approcher d’un autre et demander ‘’Etes-vous
le père de Jack Haas ?’’ Et il y a de fortes chances que la réponse sera oui ! Il en fut
de même pour la rencontre entre Hank et moi, car nous fûmes amenés à nous
rejoindre, et la matrice de Mother India était le théâtre parfait où des liens subtils
comme les nôtres pourraient se former dans le chaos du bouillonnement cosmique.
Un épisode similaire s’était produit durant mon premier voyage en Inde où j’avais
décidé d’inclure une petite visite au Népal pour m’imprégner de la culture locale à
l’occasion de Diwali, la Fête des Lumières, et tester un verre ou deux de chang, la
bière de riz dont j’avais tellement entendu parler.
J’étais parti de Varanasi pour un voyage en autocar de deux jours jusqu’à
Katmandou et comme toujours, il y eut des retards et des pannes imprévisibles et
c’est ainsi que l’après-midi du deuxième jour, il était clair que nous n’arriverions pas à
destination avant très tard le soir. Quand bien même le temps avait cessé de me
préoccuper à ce stade de mes voyages, j’étais néanmoins anxieux d’arriver à
Katmandou, je l’admets, parce que par rapport à toutes les raisons susmentionnées,
j’entretenais encore un espoir ténu de retrouver une Canadienne dont j’étais tombé
éperdument amoureux l’année précédente à Vancouver, même si aucun lien serré
ne s’était tissé entre nous. Ainsi, j’étais parti pour l’Inde et elle pour la Thaïlande et
nous avions convenu de laisser un message pour l’autre dans un hôtel particulier de
Katmandou, si l’un de nous devait arriver là au cours de nos voyages respectifs afin
de tenter de nous revoir quelque part, si le destin le voulait ainsi.
Eh bien, pour sûr, comme la Providence s’y entend, je me trouvais dans cet autocar
qui avait du retard et qui ahanait le long de routes de terre endommagées qui
serpentaient dans les montagnes et de temps en temps, l’autocar s’arrêtait dans l’un
des rares hameaux en bord de route afin de prendre de nouveaux passagers qui
dorénavant étaient tous contraints de voyager sur le toit, puisque le car était déjà
plein à craquer. Quelques heures avant d’arriver à Katmandou, nous nous arrêtâmes
à nouveau et je descendis afin de soulager ma vessie…avant de brusquement
percuter la femme adorée qui, quelques heures plus tôt, était montée sur le toit de ce
même car à bord duquel je voyageais depuis maintenant presque deux jours, mais je
ne l’avais pas remarquée, puisqu’elle avait été expédiée sur le toit ! Et donc, cela
faisait maintenant des heures que je voyageais, soucieux de savoir si je reverrais
jamais le désir de mon cœur et pendant tout ce temps-là, elle se trouvait un mètre ou
deux au-dessus de ma tête et tout ce que vous pouvez faire alors quand cet univers
rempli d’amour opère sur vous une telle magie, c’est lever les bras au ciel avec des
alléluias stupéfaits…et faire l’amour !
Des choses comme celles-ci arrivent, soyez-en sûr ! Une histoire un peu similaire est
arrivée à l’une de mes très bonnes amies qui était en Inde toute seule, quelques
années après cet épisode qui me concerne. Elle se trouvait dans un autocar qui
traversait les plaines et elle engagea la conversation avec un autre Occidental qui
était assis sur le siège à côté d’elle et il s’avéra, comme ils s’en rendirent rapidement
compte, qu’ils venaient tous les deux de l’ouest du Canada, qu’ils avaient des
relations communes et qu’ils étaient même cousins, mais jamais ils ne s’étaient
encore rencontrés auparavant, même s’ils avaient déjà entendu parler l’un de l’autre !
Les liens sont profonds et indestructibles dans le tapis volant magique tissé par
l’invisible Tisserand qui positionne chaque fil conformément au modèle indescriptible
de Son choix dans n’importe quel lieu et à n’importe quel moment.
L’Esprit se densifie en tant que matière, est matière, et toute la division et la douleur
du monde ne sont que des motifs de la création vivante, et l’union et la joie, les
couleurs de ces modèles qui ne sont pas distincts du tapis, du Tisserand et du métier
à tisser.
Mais poursuivons, et après avoir été amené à retrouver Hank à Darjeeling, je me
décidai à me joindre à lui et quelques autres pour une reconnaissance d’une dizaine
de jours de la gorge de Neora, une vallée primitive dans la zone moins peuplée du
nord du Bengale.
Nous étions six et nous gagnâmes la vallée en auto-stop à partir d’un village voisin,
puis nous suivîmes une rivière jusqu’à sa source avant de poursuivre le long d’une
crête à environ 3000 mètres d’altitude en empruntant d’anciennes pistes de yak.
Nous dormions dans des cabanes de berger en bambou au cœur de gigantesques
forêts de rhododendrons et nous étions époustouflés par la beauté immaculée de
l’une des dernières vallées non peuplées et non déboisées de l’Inde.
Ce fut là une fabuleuse aventure himalayenne, non seulement de par l’expérience de
cette contrée sauvage de cette terre ancienne, mais surtout de par la présence et le
caractère de Hank lui-même, un Canadien givré avec une grande barbe qui, au cours
des quinze dernières années, avait passé six mois chaque hiver à faire des
recherches biologiques et ethnographiques dans les montagnes de l’Inde et du
Népal. Il avait ratissé toute la zone à pieds, en skis, en bus, en jeep et à dos
d’éléphant jusque dans les coins les plus reculés de ces contrées intemporelles et il
avait pas mal de récits fantastiques à raconter. Par exemple, il prétendait avoir vu les
restes empaillés d’un petit yéti quelque part dans un petit village de montagne de
l’ouest du Népal et racontait comment les montagnards népalais connaissent des
centaines d’autres petites créatures – que nous nommons gnomes et lutins – aussi
certains de ces êtres qu’ils l’étaient du soleil.
Mais le plus divertissant n’était pas les histoires de Hank concernant d’autres êtres,
mais celles qui le concernaient lui-même. Comme cette fois où on le pria de ne plus
jamais remettre les pieds dans un certain monastère bouddhiste, lorsqu’il fut surpris
en train de lorgner la poitrine d’une Occidentale assise à côté de lui pendant une
méditation les yeux fermés, ce qui déclencha le courroux du lama qui déclara que
Hank était un porc provenant de la quatrième région de l’enfer !
Une autre fois, Hank raconta qu’il avait flanqué une correction à des brigands qui
avaient tenté de le voler sur une route de montagne de l’arrière-pays, mais qui
avaient échoué, parce que Hank était une force de la nature impressionnante et
invincible.
Hank avait des centaines d’histoires et d’anecdotes personnelles tirées de ses
voyages dans le pays mystique, mais il y en a une en particulier qui me vient à
l’esprit, parce qu’elle est haute en couleurs et pour son côté burlesque. Ainsi, Hank
raconta comment lui et un pote qui s’était joint à lui pour une expédition dans des
régions rarement visitées de l’Uttar Pradesh étaient tombés fortuitement dans une
grotte dissimulée avant de se retrouver brusquement en présence d’un saint homme
qui était nu et assis par terre dans la posture du lotus, avec une main en l’air et son
pénis enroulé et noué autour de sa barbe imposante. Remarquez bien que je n’ai
pas dit que sa barbe était enroulée et nouée autour de son pénis et Hank non plus.
C’était là une vision unique, pour sûr, une vision qui aurait pu faire en sorte que
n’importe qui d’autre s’agenouille – en signe de vénération pour le yogi ou quitte
discrètement les lieux par respect pour le sadhu qui était probablement dans cette
posture depuis des années. Mais pas Hank. Car il avait vu tout type de mystère et
d’événement inexplicable connu des hommes durant ses séjours dans le pays
miraculeux et il a donc fait ce qu’il n’a pu s’empêcher de faire – la chose pour
laquelle, si jamais on devait le canoniser, ce serait pour cela : éclater de rire. Mais ce
n’était pas juste un ricanement furtif devant cette vision somme toute aberrante avant
un comportement plus adéquat et plus adapté. Pas du tout. Hank est aussi débridé,
irrépressible et sans complexes que possible et il laissa donc rapidement libre cours
à des gloussements incontrôlables avant de tomber par terre, en larmes qui
ruisselaient, et de ressortir de la grotte à quatre pattes et de quitter la vallée en proie
à une hilarité aussi douloureuse que délicieuse et apparemment, cette hilarité était
tellement contagieuse que son pote était lui aussi à quatre pattes et dans l’incapacité
de stopper le ruissellement des larmes et les gloussements de joie irrépressibles qui
le secouaient. En fait, ils s’éclatèrent tous les deux pendant pas moins de deux
heures et ils étaient loin de la grotte, quand ils purent enfin se ressaisir.
Connaissant Hank comme je le connais et après qu’il m’ait souvent démontré qu’un
des moyens essentiels pour traverser le danger, la bêtise et la douleur de la vie, c’est
de toujours avancer le cœur léger, je puis me porter témoin d’un tel épisode sans y
avoir assisté, car Hank est un saint rieur qui guérit le monde de son insanité et de
ses troubles avec sa folie comique. Et même si c’est parfois un homme très sérieux
et attentionné, il a parcouru cette terre d’angoisses pendant si longtemps et vu tant
de merveilles et d’horreurs qu’il semble quelque part toujours ressortir des flammes
avec des étincelles qui dansent dans ses yeux et une cascade de rires joyeux et
pour cela, je l’applaudis, je l’apprécie.
C’est cette folle sagesse que je trouve si souvent tristement manquante chez moi. Le
sérieux et le poids incontesté de cette vie m’ont souvent pesé au-delà de ce qui était
nécessaire ou sain, à un point tel qu’une fois, alors que je m’enlisais dans la boue et
la vase de l’existence, incapable de voir aucune échappatoire, mon anima m’est
apparue en rêve dans l’intention de me montrer comment ‘’voler’’. Et dans ce rêve,
elle s’est doucement envolée et m’a crié quelque chose que j’ai parfaitement
compris : ‘’Everything is light ! Everything is light !’’2 Et je me suis réveillé en sachant
bien que le mot ‘’light’’ avait une triple signification et que la lumière qui disperse
l’obscurité était identique à la légèreté qui n’est point pesante et à l’allégresse
requise pour s’élever au-dessus du bourbier et du marasme des luttes et des tracas.
Oui, j’ai alors très clairement vu que l’âme accomplie s’élève, comme un lotus, en
dehors de la vase et de la boue, dans la lumière, l’allégresse et la légèreté.
Et ce sont cette même lumière, cette même allégresse et cette même légèreté qui, je
le savais, disperserais toute l’obscurité qui parfois me gênait, m’opprimait et
m’aveuglait au privilège et à la joie de notre existence bénie.
Elle m’a montré que les êtres de lumière que nous sommes ne sont suffisamment
légers pour voler que si nous nous allégeons (ou éclairons) à l’intérieur, mais encore
aujourd’hui, il me reste à découvrir en moi cette légèreté essentielle – ou chez
n’importe qui, d’ailleurs, hormis chez ce fantasque, beau et sage fou de Hank, ce
saint boute-en-train himalayesque.
En écrivant tout cela, je me demande si en fait le monde où nous vivons est déjà
conçu pour rire et se réjouir et si ce ne sont que mes propres idées fausses et mes
efforts défectueux qui font qu’il semble détraqué. C’est peut-être pourquoi Dieu m’est
déjà apparu deux fois dans cette vie pour me déclarer sans équivoque : ‘’Il n’y a
aucun problème !’’
Pour sûr, j’ai vite répliqué que – de mon point de vue – il y avait des tonnes de
problèmes, même si je ne peux pas discuter avec Dieu, car en entrant finalement
involontairement dans la conscience divine quelques années plus tard au cours d’un
voyage chamanique sur les ailes désincarnées de champignons psychédéliques, il
n’y avait certainement ‘’aucun problème’’ et s’il y en avait, alors ils étaient
désopilants !
Il n’y a aucun problème. Le seul problème, c’est comment vivre sans problème. Et
c’est un problème, parce qu’à ce stade de l’évolution de notre espèce, l’humanité
paraît résolue à causer son propre chagrin, manifestement ou obscurément.
J’en suis arrivé à cette notion depuis un moment – c’est-à-dire que, puisque la
majorité de nos problèmes sont autogénérés, la vraie sagesse ne réside pas dans la
Light pouva t se t adui e i i aussi ie pa lu i e
lu i e, tout est l g et , tout est all g esse.
2
ue pa
l ge
et all g e , NDT. Ai si, tout est
résolution des problèmes, mais dans le fait de ne pas les provoquer. Néanmoins, ce
type de via negativa est certainement un art subtil beaucoup trop ardu à pressentir
ou considérer pour des egos grossiers comme réponse aux casse-têtes et aux
troubles autogénérés qui empoisonnent la plupart des vies. Il s’agit d’une réelle
finesse pour laquelle je ne revendique aucunement la perfection – c’est-à-dire vivre
avec suffisamment de subtilité, d’indulgence et de conscience pour ne causer à
nous-mêmes et donc à autrui qu’aussi peu de peine que possible, et même si cela
peut paraître simple, c’est peut-être l’accomplissement le plus rare dans notre monde
qui est déchiré par les conflits.
DANS LA MERDE !
Chaque matin pendant cette excursion dans la gorge de Neora, juste au lever du
soleil, on pouvait voir Hank bondir frénétiquement hors de sa hutte pour aller à la
selle – un réveil aussi divertissant pour le restant d’entre nous que sa diarrhée
verbale. Bien sûr, avec le temps, l’Inde engendre inévitablement un tel ramdam dans
le tube digestif. En fait, durant la marche pour quitter la vallée au bout de dix jours
d’expédition, un des hémorroïdes d’un membre de l’équipe gonfla à tel point qu’il dut
marcher le reste du chemin en se dandinant comme une oie sur le point de pondre
un œuf rouge et luisant entre les jambes !
De tels incidents sont inéluctables lorsqu’on voyage dans le tiers-monde où
personne n’est à l’abri de développer une forme de maux d’estomac, de parasites
intestinaux ou de dysenterie amibienne, de temps à autre.
Les deux épisodes de dérangement intérieur les plus mémorables dont j’ai souffert
dans ce merveilleux monde, malicieux et contrariant, incluent cette belle journée du
mois de mai où j’étais assis sur une plage à Gibraltar, après m’être régalé d’un
copieux repas british arrosé avec quelques pintes des meilleures blondes du
royaume, dont j’avais rêvé chaque jour au cours de mon voyage au Maroc, d’où je
revenais tout juste et où j’avais involontairement ingéré une solide dose d’une
vermine coriace qui pointa le bout de son nez d’une façon grandiose et
ignominieuse, tandis que j’étais insoucieusement assis sur cette plage britannique
proprette et que je me penchai pour lâcher un gaz, pulvérisant alors
incontrôlablement de merde tout mon séant. Ceci n’est jamais une expérience
plaisante, quel qu’en soit le moment, et tout spécialement sur une plage parsemée
de vacanciers à la peau blanchâtre, dont aucun ne se trouvait dans l’eau, parce que
nous étions au mois de mai et que Gibraltar pourrait tout aussi bien se situer dans la
Mer du Nord à cette époque de l’année en ce qui concerne la fraîcheur de la
température de l’eau. Quoi qu’il en soit, il me fallut m’élancer depuis l’arrière de la
plage, me faufiler dans le dédale des corps, puis entrer dans l’azote liquide jusqu’au
nombril et me nettoyer ‘’discrètement’’ sous les regards curieux de la foule, après
quoi, je serrai les fesses et retournai en me dandinant comme un pingouin jusqu’à la
chambre de mon hôtel à Algeciras, en Espagne, où je passai encore quatre jours à
évacuer sur un trône ordinaire.
Ce fut certes une expérience humiliante pour l’ego, mais juste une simple claque sur
les fesses, comparé au coup dans les parties encaissé quelques années plus tard au
cours d’un trajet d’une quarantaine d’heures entre Delhi et le Cachemire dans un vieil
autobus déglingué rempli de musulmans en colère qui étaient tout le temps
houspillés par l’armée indienne aux check-points omniprésents que nous devions
franchir en raison d’’une insurrection armée dans la région.
Dans ce cas-ci, je tenais le coup, malgré un sérieux mal de ventre et pas mal
d’inconfort rectal, tandis que nous avancions en brinquebalant sur la route de
montagne qui serpentait vers Srinagar dans la dernière partie de notre périple. Un
jeune musulman avait sympathisé avec moi et quelques autres Occidentaux et
traduisait la conversation entre nous et le chauffeur. C’était un bon petit gars qui à un
moment donné voulut voir mon passeport, que je lui tendis. Peu de temps après, je
ressentis des douleurs lancinantes, de l’estomac jusqu’au sphincter, et je sus que
j’allais provoquer une épouvantable coulée de boue dans cet autocar sans toilettes
qui se dirigeait vers un petit coin de paradis déchiré par la guerre. Je demandai vite
au jeune musulman de prier le chauffeur de s’arrêter, ce qu’il refusa de faire, car la
route était étroite et tournait et nous serions particulièrement exposés et vulnérables
au cas où des camions descendraient en sens inverse, si nous nous arrêtions. Ma
requête avait suscité l’intérêt de tous les passagers, dont la majorité semblait se
réjouir, rien qu’à la pensée de pouvoir observer un jeune Américain massacrer son
pantalon. Il me fallut utiliser chaque parcelle de mon énergie pour obturer mon
rectum et empêcher que le barrage ne lâche. Et c’est au summum de mon angoisse
que, dans une chorégraphie parfaite, le jeune musulman qui feuilletait mon
passeport, tomba sur ma photo et sur mon nom, ce qui le poussa à le brandir et à
annoncer d’une voix tonitruante dans la stupéfaction et la joie : ‘’Il s’appelle Jack
Ass !!! Il s’appelle Jack Ass !!!’’3, ce qui, vous l’imaginez bien, était impossible à nier
alors.
D’une certaine manière, j’ai eu ma revanche, puisque je n’ai pas chié dans mon froc
dans cet autocar, parce que et uniquement parce que nous sommes arrivés à un
nouveau check-point, quelques minutes après que mon ‘’alias’’ ait été
malencontreusement divulgué. Ce qui s’est alors passé, c’est que je me suis
précipité en dehors du car aussitôt que nous nous sommes arrêtés et que j’ai
clairement indiqué aux soldats indiens quelle était la nature de mon besoin et on m’a
rapidement orienté vers une cabane, à une vingtaine de mètres du car. Après une
purge cathartique au fond de la fosse ouverte, je me suis aperçu qu’il n’y avait ni
3
Pou
eu et elles ui l ig o e aie t, ass veut di e
ul , e a glais !, NDT
robinet, ni seau d’eau à proximité pour me nettoyer le derrière, à la mode indienne.
Fort heureusement, j’avais sur moi un rouleau de papier toilette de sécurité et je pus
m’essuyer, à la mode occidentale, et je sortis de la cabane. Le soldat qui se tenait à
côté de l’autocar me regarda en sachant très bien qu’il n’y avait pas d’eau dans la
cabane et me fit signe d’aller me laver les mains en m’indiquant un robinet tout
proche, ce que je déclinai nonchalamment, et nonobstant l’incrédulité de l’officier et
je l’espère, de tout l’autocar rempli de spectateurs, je remontai à l’intérieur avec ce
qu’ils devaient tous croire être des mains pleines de merde. Vous en reprendrez bien
une couche, bande de salopards ! Vous me prenez pour un cul-cul, mais je vous en
ferai voir, moi !
Je ne pouvais guère imaginer ce que les autres passagers pensaient de moi et cela
m’était bien égal, parce que l’autobus arriva à Srinagar peu de temps après et j’y
louai un magnifique house-boat piloté par quelqu’un de formidable. Et la douleur était
passée.
Plus tard, cette nuit-là, j’étais bien installé sur le pont de ce splendide house-boat sur
le scintillant lac Dal dans ce mystérieux pays qu’est le Cachemire, plongé dans
l’émerveillement en écoutant les chants de prière de vieux musulmans qui me
parvenaient par effluves le long de l’eau depuis une mosquée de l’autre côté du lac.
Rarement, j’avais enduré un tel trajet et j’ai rarement vécu une telle extase et une
telle agonie en expérimentant cette incroyable piété sonore qui me soulevait et qui
m’élevait. J’étais en extase de pouvoir entendre cela et à l’agonie, car il n’y avait
personne pour la partager avec moi. Mais c’est la vie ! Vous devez prendre ce qu’il y
a de bon et ce qu’il y a de moins bon, autrement, vous n’aurez rien du tout. Si vous
souhaitez manger, vous devez accepter un peu de merde.
Toutefois, ma meilleure ‘’histoire de merde’’ ne contient aucune rencontre explosive
avec un flux de matières fécales, mais précisément l’inverse. Je songe aux dix
premiers jours de l’un de mes voyages en Inde, dix jours sans aller à la selle, ce qui
est sûrement un record dans ce continent de l’incontinence.
J’étais arrivé à Madras, comme j’arrivais toujours lors de mes voyages au long cours
à l’étranger – c’est-à-dire malade et en mal d’amour. J’avais dit adieu à mon
amoureuse de l’époque, pris un vol au long cours pour une période indéterminée et
j’avais été infecté par un sale microbe pendant une escale de deux heures à Séoul,
en Corée, ce qui fit en sorte qu’au moment d’atterrir à Madras, je me trouvais dans
un délire fiévreux.
Je dormis la première nuit sur le sol en ciment de l’aéroport de Madras, puis je pris
un rickshaw qui me conduisit jusqu’à un hôtel, en ville, où je restai allongé et éveillé,
souffrant, pendant trois jours et trois nuits, au bout desquels je décidai que si je
voulais aller mieux, ce ne serait certainement pas le cas dans une métropole aussi
barbare et je me rendis à la gare, j’achetai un billet avec un siège couchette avant de
prendre la direction du nord et de ma destination de choix – la sainte station
balnéaire de Puri où j’imaginais qu’une petite brise marine et un peu de ganja
pourraient apaiser la douleur.
Après être arrivé à Puri, à peu près un jour plus tard, je réglai l’hôtel pour quelques
jours avant de me rendre dans une banque voisine pour y changer des chèques de
voyage. C’est alors que je découvris qu’aucune banque de la région ne voulait
encaisser des chèques de voyage canadiens. J’étais devenu subitement quelqu’un
de très, très pauvre, un intouchable, car il me restait à peine assez de roupies pour
acheter un billet pour le prochain train à destination de Calcutta – un train qui ne
partirait pas avant quatre jours. Et donc, je restai assis dans cette chambre d’hôtel au
lit infesté par les punaises, à la fois ravagé intérieurement et extérieurement par de la
vermine, déchiré par l’amour que j’avais laissé pour toujours de l’autre côté de
l’océan et virtuellement sans le sou, vivant de quelques samosas par jour. C’était une
bonne leçon, mais une leçon qui ne porterait pas ses fruits avant que je n’embarque
enfin dans le train qui se dirigea lentement vers le nord, train qui arriva à Calcutta
avec deux jours de retard, comme d’habitude, et dans mon délire, je m’autorisai
encore à m’égarer sur le mauvais ferry qui traversait le Hooghly avant, peu de temps
après, de rester coincé dans les portes du métro que je devais prendre, parce que le
ferry m’avait laissé aux antipodes de l’endroit où je devais me rendre, parce que les
portes, tout près desquelles je me trouvais, n’avaient pas voulu s’ouvrir à mon arrêt
et je fus donc contraint de charger à travers le wagon bondé jusque dans le wagon
suivant avant d’être quasiment emporté par le métro, parce que, bien que j’étais
parvenu à franchir les portes avant qu’elles ne se referment, mon sac à dos lui était
resté coincé à l’intérieur et je n’arrivais pas à m’arracher de là, avant de finalement
parvenir à m’extraire dans une ultime secousse violente et fébrile. Ensuite, je me
dirigeai de guerre lasse vers la zone hôtelière où des commis postés devant chaque
entrée m’informèrent que tout était déjà complet et à ce stade, j’étais plutôt cassé et
émacié et je devais laisser une telle apparence, parce qu’une jeune gourgandine
britannique qui était dans le même train que moi prit pitié de moi et me proposa de
partager sa chambre, ce pour quoi je fus très reconnaissant. Mais je n’avais toujours
pas la moindre roupie sur moi, parce que les banques de Calcutta ne changent pas
non plus les chèques de voyage canadiens – il faut se rendre chez des changeurs
spécifiques – et comme il ne restait plus qu’une demi-heure avant la fermeture, je
laissai mes affaires auprès de la Britannique et je filai – pour être de nouveau mal
orienté à plusieurs reprises avant d’aboutir finalement, quelques minutes seulement
avant la fermeture, au comptoir d’un changeur où j’échangeai quelques chèques de
voyage contre quelques milliers de roupies. J’étais sauvé ! Je pouvais être malade,
affamé, égaré, sans amour et seul, mais à présent, j’avais de l’argent et le sentiment
de sécurité qu’il me procurait me permit de retourner tranquillement vers l’hôtel, de
m’arrêter à une échoppe pour y boire un soda célébrant ma victoire et puis,
précisément au moment où je pensais que j’étais à l’abri et que dorénavant tout allait
bien aller maintenant que j’avais de nouveau de l’argent, un grand panneau en bois
tombé de nulle part me percuta la tête – moi, sur un milliard de personnes – et me
déroba toute cette assurance tranquille, avec une quasi commotion cérébrale. Mais
ce fut tout ce qu’il me fallut – dix jours de maladie, de pauvreté, de désespoir, de
confusion, d’égarement, d’infestation et à présent, ce choc – tout ce qu’il me fallut
pour que j’apprenne ce que j’étais supposé apprendre après dix jours sans faire ‘’de
grosse commission’’, parce que j’étais ou bien trop malade ou bien trop pauvre pour
produire de la merde – tout ce qu’il fallut pour que je sache que l’argent ne peut pas
garantir la sécurité et cet œuf de pigeon qui garnissait maintenant mon front était une
preuve suffisante pour moi.
Oh, l’Esprit dispense ses aimables et pas si aimables leçons aux victimes qu’Il chérit
et pour sûr, même si la plupart des enseignements ne sont point agréables, et sinon,
humiliants, l’ego et ses compréhensions erronées doivent toujours être diminués,
affaiblis et brisés pour qu’une sagesse aussi simple arrive à entrer dans nos crânes
de brutes. Et plus particulièrement, le mien.
LA PHASE D’EXPANSION ET LA PHASE DU RETOUR
Il y a une bascule qui s’effectue dans la vie, une transition entre le stade de
l’expansion et celui du retour. Je soutiens que nous entamons la part d’expansion de
nos voyages respectifs au moment de notre naissance, quand chacun de nous est
envoyé dans le monde de l’expérience et du challenge où nous échafaudons toute
une série de relations avec des personnages et d’autres esprits que nous
rencontrons en cours de route avant d’entamer notre ‘’retour’’, lorsque nous cessons
de nous aventurer dans le monde pour y apprendre et y être stimulé, avant de nous
tourner vers l’intérieur pour intégrer et pour faire le débrief de ce que nous avons
découvert pendant la période d’expansion. Ce dernier stade est celui où nous trions,
où nous passons au crible toutes les expériences et tous les personnages que nous
avons intégrés au cours du premier stade, en mettant en valeur certains aspects et
en en subordonnant et en en rejetant d’autres, puisque chacun d’entre nous s’efforce
de trouver le mélange et la combinaison nécessaire pour être entier, tout en
retournant lentement à la source de son origine et en achevant ainsi le voyage de sa
vie.
Je présume que la plupart des gens entament la phase du retour vers le milieu de
leur vie, et c’est la raison pour laquelle une crise survient pour beaucoup pendant
cette période – parce que l’âme commence à regarder dans l’autre sens, vers son
foyer, lasse qu’elle est de toutes les luttes et de toutes les aventures étrangères dans
le monde manifesté. Et ceci peut ébranler celui qui en est arrivé à s’identifier à la
phase d’expansion et qui peut avoir oublié le lieu de départ.
Il m’apparaît que j’ai fait demi-tour assez tôt dans la vie, vers l’âge de 27 ans, et pour
quelle raison, je n’en suis pas sûr. Je sais que la vie sociale et que les buts qu’elle
projette ont commencé à pâlir pour moi, avant de s’éteindre complètement et que
tout ce qu’il me restait, c’était une embarcation branlante apparemment pilotée par
un timonier invisible et qui suivait un cours incroyablement tortueux. En réalité, je
pourrais dire que toute ma vie n’a été qu’un voyage de retour ‘’chez moi’’, c’est juste
que j’ignorais où cela pouvait se situer. Je savais simplement que je n’avais pas
trouvé ce chez moi parmi les hommes.
En fait, tenter de trouver une place dans le monde où je pouvais bien me sentir était
comme tenter de manger avec mon rectum et de chier par la bouche ! Et même si le
monde avait inventé des suppositoires et des vomitifs, ces placebos ne conduisaient
qu’à de l’autosodomie ou à une purge inefficace.
En ‘’dégustant’’ le monde, je n’ingérais, ni ne digérais, mais je saignais. Je saignais à
cause des inepties et des distractions du jour. Mon ventre était rempli des poisons de
la société et malgré tout, une grande faim me dévorait encore tout entier.
Plus le monde me décevait – ou plus je décevais le monde, peut-être – et plus je
faisais retraite en moi-même.
Certains disent que je suis devenu vieux trop vite, que j’ai lâché prise trop
rapidement, mais c’est l’avis de ceux qui acceptent un monde où les hommes
s’entredéchirent pour des restes. J’ai juste cessé de trouver un intérêt là-dedans et je
m’en suis détourné.
A l’âge de trente ans où je vivais en Inde, je me sentais déjà comme un vieil homme
de 85 ans assis sur son porche et contemplant le vide, ayant perdu toute aspiration à
prendre une part active dans le monde.
Je crois que je m’en suis détaché trop facilement, que j’ai lâché prise ou quoi que ce
soit. Je suppose que ce qui s’est produit, c’est que je pouvais voir comment tout ce
qui est fabriqué par l’homme est corruptible, que tout était dans un état de
désagrégation chronique et que ce n’était qu’en raison des efforts frénétiques de
l’humanité que les choses paraissaient bien ordonnées dans un état d’homéostasie –
mais si vous stoppiez, ne fût-ce qu’un seul jour, le labeur éreintant de la société, tout
l’édifice non-soutenu commencerait à s’effondrer. Et comme je le voyais, rien de ce
que les humains avaient produit ne méritait qu’on le serve ou qu’on l’entretienne et je
n’avais aucunement l’intention de prêter ma contribution aux efforts démentiels pour
soulever et continuer à remplacer les cartes au fur et à mesure que celles-ci
continuaient à tomber du château. Je préférais le voir s’écrouler. Je préférais voir sa
destruction. Je préférais voir cette structure savamment ordonnée et néanmoins tout
à fait précaire tomber en ruines et voir de quel bois se chauffaient réellement mes
semblables.
Cependant, la transition fut compliquée pour moi, en tirant lentement une bordée et
en virant dans la zone de grand calme. Je songeais parfois que quelque chose
d’important me manquait – quelque vision, passion ou caractéristique qui m’aurait
attaché à la vie et apporté plus d’excitation et de vigueur dans mes affaires
quotidiennes et pourtant, d’une certaine manière, ce fut mon dégoût à l’égard des
constructions humaines qui, en lui-même, fut le germe d’un intérêt plus intégralement
terrestre. Je dis terrestre, parce que sans rien de créé par l’homme à quoi me
raccrocher, je fus vite éveillé aux seules choses qui restaient – c’est-à-dire la terre et
le ciel. Et c’est ainsi que dans la distillation des scories du minerai, pour ainsi dire, il
ne resta plus que les ingrédients nécessaires pour parachever l’œuvre alchimique :
la terre, le ciel, et…moi.
Pendant la transition, je plongeai instinctivement dans un moratoire conceptuel
indifférent. Je ne vécus d’aucunes vérités pendant tout un temps, expurgeant
mentalement le monde de moi et je jeûnai sur la base de ‘’ce qui est’’, me nourrissant
du corps gras salutaire de l’ignorance. Je dévorai la faim en moi, boulimiquement,
jusqu’à ce que la faim se ronge elle-même. Je n’étais pas satisfait, mais je n’avais
plus faim, ayant dé(sem)brouillé le cœur de ses pertes, le mental des nouvelles, et
défait en ‘’personne’’ ma ‘’personnalité’’.
Oh, à maintes reprises après le début de la transition, j’ai encore langui après la vie
pour que même un faux sens me retourne à la confusion palpable que j’avais quittée
pour la confusion intangible que je ne pouvais maintenant plus quitter. Oh, comme
j’ai désiré regoûter au monde ! Mais j’avais déjà disparu. J’avais vidé les lieux, sans
suivre de voie, sans direction, ayant dit adieu, m’étant détourné et éloigné de tout.
De tout. Et si je me retournais pour chercher le ‘’moi’’ que j’avais été, il ne restait plus
rien hormis une vie qui ne m’appartenait plus. Je me noyais dans le mystère. J’avais
cherché trop loin et finalement, je n’avais plus aucune image de moi-même, ni de
l’existence.
C’était un lieu bizarre, inimaginable et perturbant où j’étais arrivé, mais je ne fis pas
machine arrière, car je réalisai vite que la seule chose qui m’attirait nostalgiquement,
c’était l’émerveillement innocent du Créateur inconnaissable, c’était m’asseoir et
contempler le néant et l’infinitude. C’était tout ce que je désirais. La liberté de ralentir,
de m’arrêter, de m’exalter. J’aimais trop la vie pour être affairé.
Je réalisai ainsi que la solitude était l’unique pouvoir que j’avais sur le monde et que
me perdre était ce qui se rapprochait le plus de la liberté, selon moi, car tout le reste
était un piège, parce qu’à la fin, il n’y avait pas de solution, sinon tenir bon. S’en
accommoder, la ressentir, l’accepter et lever les bras au ciel une fois encore en signe
d’angoisse, de résignation et alléluia...
Ce n’est que dans une telle solitude mortelle, uniquement quand j’étais seul, isolé,
conceptuellement seul que je pouvais contester la finitude douteuse qui était la
mienne. Là, avec le mystère qui s’engouffrait dans une utopie saisissante d’étrange
intimité, une ravissante communion de grâce percolerait jusque dans mon néant
innocent. La méthodologie était aisée – oublier simplement ce qu’on m’avait dit de
me remémorer.
C’était la mort que j’étais venu mourir. C’est réellement une mort que perdre tout
besoin du monde ; ne rien faire, ne rien penser, n’être rien. Mais un seul instant
d’authentique passivité vaut certainement mille ans d’efforts irréfléchis.
Ainsi, comme si le verdoyant et sanguinolent champ de Kurukshetra 4 s’étendait sous
mes pieds, je combattis le monde sans combattre, bataillai sans batailler,
m’accrochant simplement fermement à l’indifférence, mon égide, mon bouclier contre
le tolérable. C’est-à-dire qu’un jour, un privilège miraculeux me tomba dessus –
l’ennui. J’avais goûté à la vie et je l’avais trouvé amère.
J’en étais finalement arrivé au stade où je m’étais défocalisé du monde. J’avais
fermé les yeux, tout en continuant néanmoins à avancer jusqu’à ce que l’unique
chose que je pouvais sentir, c’était moi-même, titubant aveuglément. Et même s’il y
avait autour de moi une foule bruyante, excitée et jacassante qui se dirigeait dans
l’autre sens, je ne courus pas voir ce qui causait l’exubérance des masses, mais je
continuai de me diriger vers un lieu dont je n’avais par bonheur aucune idée.
Je ne jetai même pas un seul regard en direction de la norme téméraire et glorieuse,
mais fis plutôt retraite en moi-même et hantai quelques tunnels souterrains perdus et
de fortune. Comme si solennellement contempler ce connu incongru tape-à-l’œil par
l’entremise de l’infinitude était maintenant ma prérogative à moi seul.
Je n’acquiesçais, ni n’adhérais aux fausses conclusions que les hordes impies à
l’entour nous assènent à tous. Je me trouvais sur le champ de bataille, mais je
n’étais pas un guerrier, juste un soldat indifférent qui s’était absenté sans permission
dans la nuit magnifique, un fugitif pour les deux camps, pris dans le no man’s land de
l’âme, comme un sacrifice que des dieux corrompus refusaient d’accepter.
Et pourtant, je participais toujours à tout. J’allais partout, je pensais chaque pensée,
j’appréciais chaque amour et j’endurais chaque douleur, comme tout le monde, mais
L auteu fait
NDT.
4
f e e au ha p de ataille de Ku ukshet a ui est le th ât e d a tio de la Bhagavad Gita,
rien de tout cela n’était mien – je n’étais pas à ma place, et c’est pourquoi j’étais à ma
place. Ainsi, vous voyez où j’en étais alors.
C’était un bizarre mélange d’hilarité et de convulsions où la joie de la vie rendait
d’autant plus douloureuses les blessures. Plus je fuyais les épines, plus j’étais piqué.
Plus je tentais de cueillir les roses, plus j’étais piqué. Le fourré croissait autour de
moi et en moi. Plus je mangeais, respirais, pensais, espérais, m’efforçais ou
maudissais, plus j’étais piqué. Mais je luttai âprement contre le crime de nos
destinées terrestres.
A un moment donné, alors que j’étais de retour en Amérique du Nord et que je vivais
une aliénation similaire, par une journée froide et triste de février, je fus contraint de
quitter Vancouver et de me diriger vers mon havre de paix sur la côte – l’île de
Flores. Il me fallut deux jours d’auto-stop et de car pour enfin arriver au petit hameau
de Tofino où je pris un bateau-taxi amérindien jusqu’à l’île. Dès mon arrivée, tandis
que le soleil se couchait, j’entrepris une marche de deux heures vers la lointaine côte
occidentale battue par les vagues et la destination de mon pèlerinage.
Je me souviens que l’obscurité et que le brouillard me tombèrent dessus, alors que
j’avançais péniblement et que j’arrivais à la dernière partie du chemin qui aboutissait
à une plage isolée où très peu de gens venaient jamais, ce qui fait qu’elle restait un
bastion naturel de solitude et de pureté. Et qu’après quelques centaines de mètres à
l’intérieur du bush, ma lampe-torche rendit l’âme. Je me rappelle avoir hésité et
trébuché en essayent de retrouver mon chemin, sans y parvenir, et puis à un
moment donné m’être retourné en pensant avoir entendu l’océan et avoir suivi ce
son et puis avoir réalisé que ce n’était que le vent dans les arbres, ce qui signifiait
que j’avais battu la campagne dans une direction inconnue, et puis avoir continué en
trébuchant dans les marais et les marécages, escaladant des tas d’arbres morts, me
frayant un chemin à travers les fougères et les salals en songeant quelle nuit de
torture ceci allait être dans cette jungle de la côte ouest, humide et glacée. Et je me
rappelle finalement m’être arrêté à cause de mon égarement et de mon épuisement,
m’être appuyé contre un grand arbre, avoir levé les yeux au ciel et prononcé les mots
que j’étais censé devoir prononcer depuis le départ de ce périple, je suppose –
‘’D’accord, d’accord, maintenant, Tu m’as eu !’’. Et je lâchai prise et je me souviens
comment en cet instant d’acceptation et d’abandon, je fus comme lavé, comme si la
partie prodigue de moi-même était retournée au foyer de ses débuts pour être réunie
à la Source et puis subitement, sans réfléchir, sans me poser de questions ni
m’interroger par rapport à l’orientation ou à la distance, je me remis en route avec
une détermination toute neuve, ayant retrouvé le bon état d’esprit après avoir fait
table rase du spectre du mental. Et je me souviens être finalement arrivé à la lisière
de la forêt et en être sorti sur la plage qui était plongée dans l’obscurité et je me suis
alors rendu compte que je n’étais qu’à quelques pas seulement de l’endroit où j’avais
prévu de me retrouver et qu’en dépit de ma confusion fiévreuse, j’avais été guidé
depuis le départ, que tout ce que j’avais dû faire, c’était lâcher-prise et permettre qu’il
en soit ainsi. Et je me souviens encore des cris de gratitude et de soulagement qui
jaillirent alors de ma bouche, fusant dans la nuit déserte et que personne d’autre ne
pouvait entendre, sinon les arbres, l’océan, mon Dieu et moi.
Puis, je me rappelle m’être levé tôt le lendemain matin en ayant le sentiment qu’il
restait en moi quelque lutte ou quelque turbulence et dans l’humidité et la morsure de
l’hiver de la côte ouest, j’entrepris d’arpenter la grande plage, comme je l’avais fait ici
même tant de fois auparavant dans les deux sens pour tenter d’évacuer de moi les
souillures et les grossièretés et quelque part, vers le milieu du jour, je me rappelle
m’être tourné vers l’océan et dans cette ouverture vide et succombante qui provient
de telles mortifications solipsistes, je me rappelle avoir levé les bras au ciel en
demandant pourquoi il avait fallu une fois encore refaire tout le chemin jusqu’ici, la
raison pour laquelle j’avais de nouveau été confronté à la solitude et à l’inconfort, et
pourquoi il m’avait été dit ‘’Retourne auprès de l’océan, Mon fils…’’ Et je me souviens
avec quelle évidence et quelle facilité, la réponse m’a traversé l’esprit. C’était une
réponse simple qu’un enfant aurait pu me donner, mais que je n’aurais pas comprise
avant d’avoir été fouetté et refroidi par le monde, d’être tombé et de m’être relevé
cent fois, parce que je ne pouvais pas faire ce que j’étais censé devoir faire et qui
était la réponse à mon égarement de toujours et la réponse était ‘’simplement être’’.
En retombant doucement dans le rythme de mon Soi et en suivant tranquillement la
plage, je compris que la leçon était terminée. Je me dirigeai paisiblement vers mon
campement, réempaquetai mes affaires et m’apprêtai à me réaventurer dans le
monde des hommes que j’avais tout juste quitté un jour auparavant, mais cette foisci, je revenais pour répandre le commandement qui m’avait été soufflé du ciel –
‘’Simplement être !’’ 5
Car il n’y a ni moment, ni événement, ni grain de sable, ni rire, ni mort, ni guérison, ni
pensée, ni sentiment, ni larme, ni aspiration qui ne soit à sa place. Le cosmos est
parfait, éternellement. Il n’y a aucun problème, pourvu que nous soyons, simplement.
C’est tout ce qui nous est demandé. C’est aussi simple et aussi compliqué que cela.
MIROIR, MIROIR…TOUT SE REFLÈTE EN TOUT !
Tout se reflète en tout. Tout est tout. Ceci pourrait ressembler à des platitudes
décochées à partir d’une arme imprécise vers une cible si grosse qu’il est impossible
5
Selon moi, ceci peut faire références à deux célèbres paroles de la Bible :
Je suis elui ui suis , ou Je suis elui ui est . Ai si, d s ue le e tal se tait, l Et e pu , le Soi divi
apparaît automatiquement. Il est clair que cela exige normalement de nombreuses années de
pratiques méditatives assidues et que la purification du mental est très souvent ardue, comme en
t oig e la vie de tous les sages et de tous les sai ts, uelle ue soit leu t aditio spi ituelle…
La première Béatitude : Heu eu les pauv es e esp it, a le ‘o au e des Cieu est à eu , NDT.
de la rater, mais des axiomes comme ceux-ci sont mille fois démontrés dans les
menus détails du manifesté.
Je songe, par exemple, à l’époque où j’ai séjourné dans une autre pièce de la
demeure de notre mère, la Terre, environ un an après ce dernier séjour en Inde. Je
campais tout près d’une plage de sable noir balayée par le vent dans l’utopique
vallée de Waipio, sur la côte nord-est de la grande île d’Hawaï. J’avais fait de l’autostop avec ma soror6 depuis Hilo jusqu’en bordure de la vallée de Waipio, d’où nous
descendîmes à pied la route escarpée des 4X4 qui va jusqu’au fond de la vallée. Là,
nous passâmes une rivière à gué, avant de nous diriger vers une merveilleuse
étendue de sable noir piquetée à l’arrière par une forêt clairsemée de bois de fer.
En cherchant un lieu approprié pour monter la tente, nous tombâmes sur une cabane
étrangement primitive, mais bien conservée, entièrement construite en bambou. Elle
était abandonnée apparemment et donc, nous montâmes la tente sous le auvent et
nous séjournâmes ici les quelques jours qui suivirent en cueillant occasionnellement
des avocats, des citrons et des noix de macadamia que nous faisions griller dans les
creux de pierres que nous placions dans un feu. Il y avait une source d’eau pure qui
gargouillait dans une propriété toute proche, où nous allions puiser de l’eau potable
et c’est ainsi que tout le tableau commençait à prendre des allures paradisiaques,
comme seuls des Caucasiens, tels Robinson Crusoé ou Gilligan avaient jamais
expérimenté auparavant.
Après quelques jours que nous passâmes ensemble dans la vallée, ma soror dut
retourner au Canada, mais je prolongeai mon séjour en campant sous cette merveille
en bambou, grignotant les fruits de la terre, arpentant la longue plage et lisant la
biographie de St. François d’Assise, de G.K. Chesterton, que j’avais achetée pour
quelques thunes un peu plus tôt dans un marché local.
Je fus impressionné par St. François, ce gentil titan qui un beau jour quitta
simplement ce monde, mais sans partir. Non, pas François, pas ce zélateur discret et
effacé. Il aurait pu s’évanouir dans la forêt, seul, rester là et y passer du bon temps à
se réjouir dans la chaude et nourrissante lumière de l’Esprit, loin et pour toujours audelà des troubles de l’époque, ce qu’il ne fit pas. François se mit complètement à nu
et déclara ne rien vouloir de l’humanité, puis entreprit de vivre parmi les masses
dépourvues de foi, comme un animal cloîtré par lui-même, ne requérant ni habits, ni
abri, ni argent, mais seulement le Christ et la terre pour tout soutien. ‘’Mon frère, le
vent ; ma sœur, la pluie’’, disait François, quelqu’un qui avait franchi le seuil invisible
du royaume de la paix et de l’union et qui cependant restait parmi tous les hommes
coupés de leur source.
La soror mystica ou sœu
sti ue est la pa tie f
l o al hi i ue de la vie, NDA.
6
i i e d u pa te a iat
as uli -féminin qui recherche
St. François appartenait simultanément à Dieu le Père et à la Déesse Mère – à
l’Esprit et à la Terre – raison pour laquelle, comme le Christ, il se réfugia également
dans la solitude de la Terre Mère pour communier avec son Père, avant de retourner
dans un monde qui faisait de son mieux pour n’appartenir à aucun des deux.
Je passai les quelques jours qui suivirent à vagabonder dans ce paradis paisible tout
en terminant le livre. De temps à autre, des gens du pays passaient pour bavarder un
peu et certains parlaient de la cabane où je séjournais, même s’il semblait y avoir
pas mal de confusion en ce qui concerne le nom de la personne qui l’avait bâtie. Et
ce n’est pas avant que je ne quitte la vallée, que je ne lève le pouce et que je ne sois
pris par une femme qui vivait dans la région que je ne découvris la vérité. Elle
déclara que l’homme qui avait construit cette cabane austère avait jadis été un
spécialiste de haut vol dans un domaine technologique ou l’autre et puis un jour,
pour des raisons connues de lui seul et de Dieu, il avait quitté son job, renoncé à tout
et il était arrivé dans la vallée de Waipio avec rien d’autre qu’une machette et
quelques allumettes. Il avait changé son prénom en Ken, bâti cette petite cabane et il
fabriquait ses propres vêtements à partir de fibres de noix de coco et apprit à vivre à
partir de ce que la Terre Mère lui offrait et il invitait quiconque avait suffisamment de
foi ou était assez hardi pour se joindre à lui dans ce lieu qu’il appelait maintenant
chez lui. En bref, il avait mené à bien la ‘’tactique’’ de St. François : il s’était éloigné
de la corruption humaine et il était retourné à Dieu et à la Terre en construisant ainsi
un pont au-dessus de l’abîme entre l’Esprit et la matière, comme son prédécesseur
l’avait fait.
Ce ne fut dès lors pas une grande surprise que j’aie lu la biographie de François en
demeurant inconsciemment dans une cabane érigée par l’un des siens ou peut-être
même par une incarnation de ce vieux druide lui-même, St. Ken de Waipio.
Des individus comme Ken, St. François et le Christ ont quelque part trouvé en euxmêmes l’endurance, la ténacité et la passion pour vivre à la fois sur cette terre et
dans les cieux. Vivre déjà dans l’un de ceux-ci suffirait pour la majorité d’entre nous
et il y en a peu en réalité qui vivent dans l’un ou l’autre, la plupart d’entre nous se
situant dans la batture où ni maison, ni jardin, ni arche, ni canne à pêche ne sont
possibles en raison du flux et du reflux. Et donc, nous n’existons pas réellement du
tout, parce que nous n’appartenons ni aux cieux, ni à la terre et nous sommes
comme des fantômes décharnés ou des corps sans âme qui errent un peu partout
sans ancrage, emportés et qui se demandent pourquoi la vie est si insignifiante, si
angoissante et si étrange. Et la réponse, c’est parce que nous n’existons pas – pas
jusqu’à ce que nous établissions notre citoyenneté dans les cieux ou instituions notre
amour sur la terre.
Trouver notre foyer dans l’un de ces royaumes nous situerait en réalité dans une vie
où nous pourrions trouver la paix, la beauté et de la valeur, mais alors, considérer
des gens à l’image de François et du Christ et savoir qu’ils ont d’une façon ou d’une
autre à la fois planté leurs racines en terre et déployé leurs ailes dans le ciel, c’est
comprendre la distance qu’il nous reste encore à parcourir pour être entier.
En empruntant ce pont diaphane par lequel l’Esprit descend dans la matière et la
matière s’élève jusqu’à l’Esprit, via cette union, une nouvelle qualité naît, on
découvre une nouvelle fréquence et le rayonnement cosmique infuse les énergies
terrestres de son intimité, la Mère devient le Père, le pattern s’imprime dans la
matière. Emprunter ce pont diaphane, c’est remarier les deux royaumes auxquels
appartiennent nos êtres et qui sont unis en nous, de nous et par notre entremise…
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