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cercle de Vienne فتجنشتاين

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« LE MONDE EST... ». LECTURES DU TRACTATUS PAR BLUMENBERG
Jean-Claude Monod
Centre Sèvres | « Archives de Philosophie »
2016/1 Tome 79 | pages 121 à 134
ISSN 0003-9632
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Archives de Philosophie 79, 2016, 121-134
« Le monde est… »
Lectures du Tractatus par Blumenberg
J e a n - C lau d e M on o d
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le Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein présente ce paradoxe
d’être à la fois une des œuvres philosophiques les plus influentes du xxe siècle et un livre dont la difficulté d’interprétation est si notoire que la plupart
de ces influences peuvent apparaître comme fondées sur des malentendus,
voire sur des contresens. la structure du livre réserve, comme on sait, une
surprise finale qui en modifie rétrospectivement le sens d’ensemble. on peut
comparer la situation du lecteur à celle du spectateur du film Sixième sens,
de M. night Shyamalan (1999). dans ce film, l’enfant médium voit et communique avec des morts, des dead people qui, eux, ne savent pas qu’ils sont
morts ; il est suivi par un médecin psychiatre, joué par Bruce Willis ; ce n’est
qu’à la fin du film que l’on comprend que ce personnage, l’autre personnage
principal avec l’enfant, le psychiatre, est lui-même… l’un de ces morts qui
ignore qu’il est mort, et avec lequel seul l’enfant pouvait communiquer. Il
fau(drai)t revoir le film pour réinterpréter chaque séquence armé de cette
nouvelle perspective. Cette comparaison fait bien sûr allusion à l’avant-dernière proposition du Tractatus (6. 54) : « Mes propositions sont éclairantes
en ceci que celui qui me comprend les reconnaît à la fin comme dépourvues
de sens (…), lorsque par leur moyen – ou à travers elles – il les a surmontées
(il doit pour ainsi dire jeter l’échelle après y être monté) ».
Cette remarquable métaphore philosophique de l’échelle s’applique donc
à l’ensemble des propositions précédentes, qui doivent être reconnues à la
fin pour « sinnlos » et cependant « éclairantes ». Comment des propositions
dénuées de sens peuvent-elles être éclairantes ? Cette question vaut pour la
première proposition : « die Welt ist alles, was der Fall ist » (Le monde est
tout ce qui est le cas). Selon le mode de lecture indiqué au § 6.54, cette proposition doit-elle apparaître finalement comme dépourvue de sens, et pourtant comme éclairante dans le moment même où nous la comprenons
comme dépourvue de sens ?
*
[email protected]
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École normale Supérieure, Paris
Jean-Claude Monod
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on parle parfois d’« auto-réfutation » pour le Tractatus, mais cette expression ne rend pas justice à la démarche. Blumenberg l’a plusieurs fois approchée, comme on va le voir, en s’attachant plutôt à certaines expressions et
réflexions de Wittgenstein, dans le Tractatus et autour du Tractatus, sur la
limite (Grenze), sur un travail de délimitation de l’expression de l’intérieur
de l’expression. Wittgenstein a indiqué dans une lettre que le Tractatus était
une œuvre philosophique et en même temps littéraire. Ce serait une œuvre
dont on ne peut pas détacher et paraphraser « sans perte » des propositions,
dont on ne peut séparer le propos de la composition et de la « frappe » de
l’expression. de ce fait, la tâche d’écrire une préface, dont Bertrand Russell
s’est acquittée pour faire connaître cette œuvre de son étudiant dont le génie
ne faisait à ses yeux aucun doute, était sans doute une tâche impossible. dans
cette préface, Russell présentait comme « la thèse essentielle » du livre l’idée
suivante : « il est impossible de dire quoi que ce soit au sujet du monde considéré comme un tout, de telle sorte que tout ce que l’on pourra dire concernera des portions limitées du monde 1 ».
Wittgenstein, on le sait, n’appréciait pas du tout cette préface de Russell –
au point de la qualifier de « mélasse » dans une lettre à Paul engelmann (justement peut-être parce qu’il trouvait que c’était une paraphrase éventuellement fidèle, mais malhabile). admettons cependant (au moins provisoirement) que cette formulation de la « thèse fondamentale » soit juste, que faire
alors de la proposition « Die Welt ist alles, was der Fall ist » ? elle est évidemment contradictoire avec ladite thèse fondamentale, puisqu’elle porte sur le
monde considéré comme un tout ; mais cette contradiction se justifie et
s’éclaire rétrospectivement : la proposition est un exemple de quelque chose
qu’en toute rigueur « on ne peut dire », c’est-à-dire qui dépasse un certain
régime rigoureux du « dire », au sens d’énoncer des propositions qui ont un
sens, qui décrivent des faits, etc.
l’interrogation se déplace alors : que signifie ce fameux « interdit » final –
septième et dernier Hauptsatz du Tractatus – « Wovon man nicht sprechen
kann, darüber muss man schweigen » (ce dont on ne peut parler, il faut le
taire) ? Que signifie la prescription de renoncer à « dire » ce que, pourtant,
on « peut » assurément « dire » ? et comment peut alors « se montrer » ce qui
ne peut se dire, suivant le § 4.1212 : « Was gezeigt werden kann, kann nicht
gesagt werden » ? la phrase est parfaite dans sa symétrie brisée (brisée par
la différence phonologiquement mince mais sémantiquement décisive entre
gezeigt, montré et gesagt, dit), mais littéralement soulignée par
Wittgenstein qui souligne le double kann central. on perd évidemment cet
1. Bertrand RuSSell, préface à ludwig WIttgenSteIn, Tractatus logico-philosophicus,
trad. P. Klossowski, Paris, gallimard (Idées), 1972, p. 24.
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effet stylistique en français : « Ce qui peut être montré, ne peut être dit 2 ».
Que signifie dès lors l’intention du livre telle que la présente Wittgenstein
dans l’avant-propos ? « Ce livre veut en effet tracer une limite à la pensée, ou
plutôt, non pas à la pensée, mais à l’expression des pensées » : une limite audelà de laquelle on pourrait croire exprimer quelque chose, alors qu’on n’exprimerait en fait que des non-sens ?
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Blumenberg est souvent revenu sur la proposition « die Welt ist alles was
der Fall ist ». Il le fait notamment dans le texte « ausblick auf einer theorie
der unbegrifflichkeit », d’abord paru en appendice à l’essai Schiffbruch mit
Zuschauer (Naufrage avec spectateur) 3. en 2007, différentes variantes beaucoup plus développées de cet essai ont été publiées sous le titre Theorie der
Unbegrifflichkeit. Certaines parties de ce texte avaient été utilisées par
Blumenberg dans le grand chapitre « Im Fliegenglas » de Höhlenausgänge
consacré à Wittgenstein.
Blumenberg évoque ainsi, dans Theorie der Unbegrifflichkeit, son
embarras par rapport à l’énoncé canonique de Wittgenstein, sur un mode
d’une étonnante précision autobiographique : « le 11 juin 1967, après une
conférence, on me demande de quel droit et suivant quelles règles d’introduction (Einführungsregeln) je m’étais servi de l’expression “monde”. Je
ne pus me servir de la définition wittgensteinienne (“le monde est tout ce
qui est le cas”) parce que je voyais clairement et avec effroi dans quelle discussion sans fin j’aurais été ainsi entraîné ». Blumenberg se demande si son
embarras tenait à une « insuffisance personnelle » – et sans exclure modestement cette possibilité, il note cependant que cet embarras « avait aussi un
fondement dans la chose même 4 ». la chose même, c’est-à-dire ici la question de savoir comment fournir une définition satisfaisante du monde, et la
question connexe de savoir si en l’absence d’une telle définition nous (du
moins nous, philosophes) n’aurions plus le droit d’utiliser cette expression.
Il est clair que depuis les Paradigmes pour une métaphorologie, au
moins, Blumenberg a récusé l’idée que, d’une part, tout dans le langage doit
pouvoir être strictement défini et déterminé, mais aussi, d’autre part, que
2. Cet exemple suffit à éclairer et à confirmer l’affirmation de Wittgenstein déjà citée selon
laquelle le Tractatus était un livre « philosophique et en même temps littéraire ».
3. Puis republié par anselm Haverkamp dans le volume des écrits esthétiques et métaphorologiques.
4. Hans BluMenBeRg, Theorie der Unbegrifflichkeit, Francfort, Suhrkamp, 2007, p. 37.
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Ne rien dire du « monde » ? Le tractatus relu par Neurath et Blumenberg
Jean-Claude Monod
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la philosophie devrait se fixer pour tâche unique une telle « terminologisation » définitive (i. e. la thèse que Blumenberg réfère à descartes, selon
laquelle « tout peut être défini, tout doit être défini »).
Blumenberg s’écarte par là résolument des positions du Cercle de
Vienne, par exemple telles qu’otto neurath les formule dans un texte de
1932, « la sociologie dans le physicalisme 5 ». « “Monde”, soutient neurath,
est un terme absent de la langue scientifique 6 ». Ce qui est amusant, c’est
que neurath souligne ce point pour proposer de débaptiser ce qui s’était
d’abord auto-désigné comme « Cercle de Vienne de la conception scientifique du monde », l’idée de wissenschaftliche Weltauffassung étant abondamment mise en avant dans les premières publications du Cercle. on se
heurterait alors, dans la perspective de neurath, à une contradiction ou du
moins à une « équivoque », puisque « monde » est un terme non-scientifique
– il s’agirait plutôt de construire une « science sans vision du monde ».
neurath doit cependant alors s’écarter de celui qu’il désigne en même temps
comme un des « représentants de la conception scientifique du monde, qui
ont beaucoup contribué à faire reculer la métaphysique et à éliminer les
propositions dépourvues de sens 7 » – Wittgenstein, bien sûr. neurath s’en
écarte précisément à propos de ces propositions « métaphysiques » que l’on
trouve au début du Tractatus au moins, sur le « monde », et qui devraient
servir d’« échelle » ou d’éclaircissements préalables, selon la proposition 6.54.
neurath reprend l’image de l’échelle en suggérant que celle-ci, avec sa
méthode de « l’éclaircissement », semble devoir être constamment remise en
place et rejetée, et que ce n’est pas là une bonne méthode : « Cette proposition [7 : « ce dont on ne peut parler, il faut le taire »] semble suggérer que l’on
devrait sans cesse se livrer à une espèce de purification des propositions
dépourvues de sens, c’est-à-dire métaphysiques, que l’on devrait pour ainsi
dire sans cesse réutiliser cette échelle et la rejeter. Ce n’est qu’à l’aide de tels
éclaircissements qui consistent en une succession de mots voués à être ultérieurement reconnus comme dépourvus de sens, que l’on pourrait parvenir
à une langue unitaire » – la langue unitaire de la science, purifiée des éléments métaphysiques. or neurath rejette expressément cette méthode :
« nous n’avons pas besoin d’une échelle d’éclaircissement métaphysique 8 ».
(Par là, neurath s’oppose aussi à Schlick qui, s’inspirant de Wittgenstein,
considérait que la philosophie gardait une fonction dans le programme néo5. otto neuRatH, « la sociologie dans le physicalisme », trad. par R. de Calan in Christian
Bonnet & Pierre Wagner éd., L’âge d’or de l’empirisme logique, Paris, gallimard (Bibliothèque
de philosophie).
6. Ibid., p. 264.
7. Ibid., p. 266.
8. Ibid., p. 266-267.
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positiviste, celle de la « clarification des concepts ». neurath estime plutôt
que la philosophie doit se fondre dans la « science unitaire »). enfin, la formule « ce dont on ne peut parler, il faut le taire » serait trompeuse, parce
qu’elle suggère, estime neurath, qu’il existe « quelque chose » dont on ne
saurait parler. neurath entend ici radicaliser la position : en voulant éviter
tout écho métaphysique, « on se tait » certes, on évite de dire certains nonsens, mais on ne tait pas « quelque chose ».
néanmoins, comme le rappelle Blumenberg dans Le souci traverse le
fleuve, dans ce grand débat interne au Cercle de Vienne sur la possibilité de
constituer une langue unitaire de la science sur la base d’énoncés purement
descriptifs ou d’énoncés protocolaires, neurath lui-même évolua vers une
position plus sceptique : la langue elle-même est l’instrument avec lequel on
« corrige » la langue. et Blumenberg de noter alors l’usage, par neurath, de
la métaphore, qui a une longue histoire, du navire que l’on est contraint de
réparer en mer, avec ses propres éléments – « les moyens du bord », en somme.
Blumenberg, de son côté, dans les Paradigmes, considère bien que
« notre situation historico-philosophique » est soumise à l’exigence d’une
Sprachkritik orientée, en particulier, vers les confusions linguistiques d’où
procèdent souvent les illusions métaphysiques – un point d’accord aussi bien
avec Wittgenstein qu’avec neurath ou Carnap. Mais il tient qu’il est inévitable de continuer à parler du « monde » et que les propositions que l’on peut
énoncer à ce propos valent moins pour elles-mêmes que pour les opérations
et les « orientations » auxquelles elles donnent lieu. le questionnement sur
« le monde » est un type de questions que nous ne pouvons pas éviter parce
que nous les trouvons im Daseinsgrund, « à la racine de l’existence ».
Blumenberg formule parfois sa conviction d’une sorte de pression pour
employer des termes servant à exprimer des questions sur le monde et la
racine de l’existence. Il ne l’oppose peut-être pas directement aux principes
wittgensteiniens du Tractatus, mais aux nombreuses personnes qui ont cité
les dernières phrases du Tractatus pour dénier aux philosophes le droit de
parler encore « du » monde. ainsi dans la Theorie der Unbegrifflichkeit : « “le
monde” est une expression pour laquelle la tentative de trouver des règles
de substitution (Wörtersetzungsregeln) est vouée à l’échec. Beaucoup de
gens disent qu’ainsi nous échapperait le droit de parler du monde, car ‘sur
ce dont on ne peut parler, il faut faire silence’. (Suivant le 7e principe du
Tractatus de Wittgenstein – lequel ne s’en est d’ailleurs nullement tenu à
cette affirmation, mais a fait ostensiblement du contraire la quintessence de
sa philosophie tardive) 9 ».
9. Hans BluMenBeRg, Theorie der Unbegrifflichkeit, op. cit., p. 38.
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Le monde est...
Jean-Claude Monod
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on voit l’ambiguïté de la formule : « beaucoup de gens » se réclament de
Wittgenstein pour « faire taire » celui qui parle du monde ; mais Wittgenstein
ne s’en est lui-même nullement tenu à cet « interdit ». Il a même fait exactement et ostensiblement le contraire dans sa philosophie tardive, avec sans
doute une part de provocation à l’encontre du scientisme du Cercle de
Vienne. en quel sens ? on sait que, dès la fin des années 1920, Wittgenstein
s’est intéressé à la question du « vague » – la Vagheit –, à la part du langage
qui semble échapper à la détermination univoque (voir les Dictées de
Wittgenstein à Waismann et à Schlick). Mais surtout, il est bien connu que
le Wittgenstein des Investigations philosophiques soutient l’autosuffisance
du langage ordinaire comme jeu de langage qu’il ne faut pas rapporter à
l’idéal d’un langage parfaitement univoque. Blumenberg estime ici qu’il y a
une discontinuité totale entre cette thèse et le Tractatus, si bien que la philosophie tardive de Wittgenstein serait manifestement le contraire de la philosophie du Tractatus. une telle interprétation, qui pose une rupture totale
entre un Wittegenstein I et un Wittgenstein II, est depuis longtemps débattue et contestée par les spécialistes de Wittgenstein ; le mouvement de ces
dernières années (ou décennies), surtout depuis le volume The New
Wittgenstein dirigé par Cora diamond et James Conant, semble aller nettement dans l’autre direction, c’est-à-dire dans l’idée d’une plus grande
continuité que ce que l’on avait pu croire. dans « Wittgenstein, philosophie
du langage », Pierre Hadot estimait déjà que le Tractatus avait une « position
moins claire 10 » que celle qu’adoptera Wittgenstein dans les Investigations
philosophiques, sans lui être totalement opposée. « d’une part, note Hadot,
on y trouvait l’amorce des thèmes des Philosophische Untersuchungen – et
Hadot cite la proposition 5.5563 : « toutes les propositions de notre langage
quotidien sont réellement, telles qu’elles sont, parfaitement en ordre du
point de vue de la logique ». d’autre part, ajoute Hadot, on y rencontrait la
notion de langage idéal : la logique représentait une sorte de modèle que le
langage de tous les jours approchait plus ou moins. » et il cite cette fois la
proposition 4. 002 : « le langage déguise la pensée. et de telle manière que
de la forme extérieure du vêtement, on ne peut conclure à la forme de la pensée qui en est revêtue ; parce que la forme du vêtement est coupée pour bien
d’autres fins que celle de faire connaître la forme du corps 11 ». on pourrait
cependant objecter deux choses à cette lecture même qui oppose ces deux
directions du Tractatus : d’une part, il faut toujours garder à l’esprit la structure d’« échelle » qui fait que les propositions « 4 » seront, en un sens, sur10. Pierre Hadot, « Wittgenstein, philosophie du langage. I et II », Critique, n°49 et 50,
1959, repris dans Wittgenstein et les limites du langage, Paris, Vrin, 2005.
11. Ibid., p. 72.
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montées par les propositions « 5 », etc. l’idée que « le langage dissimule la
pensée, la déguise », est peut-être un non sens. d’autre part, dans cette même
proposition 4. 002, Wittgenstein reconnaît bien que le langage a d’autres fins
que d’exprimer la pensée dans une sorte de transparence : il la « déguise » ou
la « recouvre » parfois, ce qui n’est pas nécessairement une critique, pas plus
qu’on ne saurait reprocher à un vêtement de ne pas « faire voir » le corps
comme il est. on pourrait ici se référer aux réflexions que Blumenberg a
consacrées, à propos de ces propositions de Wittgenstein mais aussi à propos de la même métaphore chez nietzsche et Husserl, à la métaphore du
« vêtement », travestissement ou « revêtement » (Verkleidung) dissimulant la
pensée.
Revenons à notre point de départ : la proposition « le monde est tout ce
qui est le cas ». Blumenberg note qu’il s’agit là d’une définition très pauvre,
qui reprend la définition classique du monde comme series rerum, série des
choses. or, poursuit-il, une telle définition intéresse très peu le cosmologue,
le théologien et même le philosophe qui estime que ce qui importe n’est pas
d’interpréter le monde mais de le transformer. le monde de la cosmologie,
celui de la théologie et le monde « à transformer » du marxisme ne sont pas
simplement « ce qui est le cas ». Certes, on peut penser que, pour
Wittgenstein, ces trois figures seraient précisément trois figures d’énonciateurs de non-sens, tout ce que la théologie cherche à dire, par exemple,
pouvant seulement « se montrer 12 ». or qu’en est-il ici de la cosmologie ?
toute cosmologie est-elle à son tour préscientifique et doit-elle être éliminée
du discours philosophique ?
À cette question, Blumenberg en substitue sans doute une autre : celle
de savoir si le discours scientifique même, celui que neurath ou Carnap ou
Frank tiennent pour « le langage scientifique » par excellence, celui de la physique, ne repose pas sur des actes de langage antérieurs ne relevant pas des
mêmes critères de validation ou de vérification empirique. on rencontre ici
toute la problématique des métaphores directrices et des métaphores absolues. Ce qui intéresse de fait la cosmologie, selon Blumenberg, c’est de pouvoir projeter une certaine image sur le monde afin de pouvoir produire sur
lui des propositions et des descriptions orientées par cette « métaphore » première et directrice. l’exemple développé par Blumenberg est celui de la
métaphore de monde comme cité, d’où découle les idées de lois, d’une
constitution… le monde est une cité régie par des lois ou un « cosmos » : ce
ne sont pas là des « définitions », mais plutôt des métaphores absolues qui
projettent une image sur une totalité qui dépasse les limites de ce qui peut
12. laissons de côté le cas du jeune Marx.
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Le monde est...
Jean-Claude Monod
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se dire scientifiquement, descriptivement, mais qui permettent en même
temps de produire des énoncés, voire des connaissances. de même, la comparaison du monde avec un livre « ouvre » un programme de « déchiffrement », peut-être de géométrisation, en quête de lisibilité, de régularités, etc.
avec l’évolution de von neurath évoquée dans Naufrage avec spectateur,
c’est précisément l’évolution de Wittgenstein et sa résistance à l’interprétation que le Cercle de Vienne a donnée du Tractatus que Blumenberg a de
plus en plus souvent invoquée à l’encontre de l’idée que le langage philosophique devrait se donner pour norme unique la détermination univoque du
sens, de même qu’à l’encontre du postulat selon lequel toute notion ou toute
expression qui ne se prête pas à une définition ou à une fixation nette de ses
« règles d’utilisation » doit tout bonnement cesser d’être utilisée par le philosophe. l’affinité de la philosophie du langage de Blumenberg avec celle du
Wittgenstein des Philosophische Untersuchungen est manifeste. Mais il semble qu’à mesure que s’est développé l’intérêt de Blumenberg pour
Wittgenstein, les « complications » elles-mêmes du Tractatus sont apparues
à Blumenberg comme instructives et philosophiquement précieuses.
Ce qu’on ne peut dire conceptuellement, ce qu’on ne peut dire par une
proposition sur un fait, ne peut-on l’exprimer néanmoins autrement ?
Blumenberg s’éloigne sans doute par là du Tractatus. Jacques Bouveresse,
dans Dire et ne rien dire, élimine une interprétation du Tractatus qui consisterait à considérer que « ce qui ne peut pas être énoncé dans des expressions
authentiques [les « propositions douées de sens »] pouvait néanmoins être
exprimé d’une autre façon ». C’est en effet une fausse interprétation, selon
Bouveresse qui suit ici Cora diamond : « Wittgenstein insiste particulièrement sur le fait que ce qui ne peut pas être pensé ne peut réellement pas être
pensé et ce qui ne peut pas être dit ne peut pas non plus être dit de façon
détournée 13 ». on peut renvoyer ici à la proposition 5.61 : « Ce que nous ne
pouvons pas penser, nous ne pouvons pas le penser ; nous ne pouvons pas
davantage dire ce que nous ne pouvons penser ». Mais on rencontre alors le
paradoxe logique de la limite énoncé dans l’avant-propos : pour pouvoir tracer une limite, il faudrait être des deux côtés…
Si cette interprétation déflationniste est juste, il est clair que Blumenberg
ne suit pas du tout Wittgenstein, puisqu’il explore les modes d’expression
de l’Unbegrifflichkeit et estime précisément que ce qui « ne peut être dit »
au sens d’une proposition factuelle, portant sur un état de fait objectif,
cherche bien à se dire autrement, et qu’il faut au moins documenter cette
13. Jacques BouVeReSSe, Dire et ne rien dire. L’illogisme, l’impossibilité et le non-sens,
nîmes, Jacqueline Chambon, 1997, p. 146-147.
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histoire des tentatives pour parler du monde comme un tout à travers des
métaphores, par exemple 14.
néanmoins, l’interprétation défendue par Bouveresse et diamond ne
suppose-t-elle pas qu’il soit effectivement possible de « tracer une frontière à
la pensée » et au langage, alors que, dans l’avant-propos au Tractatus,
Wittgenstein souligne que pour pouvoir faire cela – tracer une frontière à la
pensée – « nous devrions pouvoir penser des deux côtés de cette frontière » ?
« Mais alors, commente Blumenberg dans Höhlenausgänge, nous pourrions
penser ce qui ne peut être pensé ». Cette problématique, ou cette métaphorique de la Grenze, de la limite-frontière, n’est-elle pas alors de celles qui
nous conduisent dans des embarras philosophiques inextricables ? n’est-elle
pas de celles dont Wittgenstein dira plus tard : « une image nous tient prisonniers, et nous ne pouvons pas en sortir » ? Comme l’observe Blumenberg
en suivant les métaphores de Wittgenstein, la frontière du Tractatus et son
« espace logique » clos se métamorphosent peut-être, chez le Wittgenstein
des Recherches, en « murs », murs d’une « cellule » dont nous cherchons à
sortir (« nous nous heurtons contre les murs du langage »), ou en piège de
verre où nous tournons obsessionnellement, prisonniers de nos images,
comme des mouches.
L’indicible, le mystique et « ce qui se montre »
dans les Paradigmes pour une métaphorologie (1960), Blumenberg
défendait cette validité ou vérité « pragmatique » de la métaphore. et il citait
précisément la question du « monde » comme objet possible pour cette fonction d’orientation, de représentation de totalités dans lesquelles nous vivons
mais que nous ne pouvons objectiver. « Car dans son exigence à la fois imprécise et hypertrophique, une question comme ‘qu’est-ce que le monde ?’ ne
peut pas constituer le point de départ d’un discours théorique ; en revanche,
ce qui se manifeste ici, c’est un besoin implicite de savoir, qui, dans le ‘comment’ (Wie) d’une attitude se sait tributaire du ‘quoi’ (Was) d’une totalité
englobante (…) Cette interrogation implicite s’est de manière récurrente
‘livrée’ dans des métaphores 15 ».
14. on l’a vu, c’est en particulier le rôle des « métaphores absolues » que de chercher à dire
quelque chose à propos d’objets qui n’en sont pas (ou qui ne sont pas des « faits »), au sens où
ils dépassent les conditions de l’objectivation ou au sens où ils en constituent des conditions de
possibilité – à commencer, bien sûr, par « le monde ».
15. Hans BluMenBeRg, Paradigmes pour une métaphorologie, trad. d. gammelin, postface de J.-C. Monod, Paris, Vrin, p. 25.
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Le monde est...
Jean-Claude Monod
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Cette position du problème, dans le déplacement qu’elle fait subir aux
notions de wie et de was, m’apparaît comme une allusion au Tractatus. on
le voit si on compare ce passage au texte « ausblick auf einer theorie der
unbegrifflichkeit » paru en complément de Naufrage avec spectateur, où
Blumenberg cite la proposition 6. 522 : « es gibt allerdings unaussprechliches.
dies zeigt sich, es ist das Mystische » (Il y a assurément de l’indicible. Il est
ce qui se montre, le mystique). Blumenberg commente : « c’est le constat, en
passant, d’un reliquat qui, en tant qu’il ne tombe pas sous la définition de
la réalité, est pour ainsi dire apatride. Il partage cet exotisme avec le ‘sens
du monde’ qui doit se trouver à l’extérieur du monde, et même avec la détermination du mystique qui, par opposition à ce qui relève du comment le
monde est (wie die Welt ist) est localisé en ceci qu’il est (dass sie ist) 16. »
Selon le Tractatus, sur le « comment » du monde, nous pouvons former
des propositions dotées de sens, des « tableaux » dépictifs de « ce qui arrive » ;
mais sur le Was et sur le dass, i. e. à la fois sur l’essence du monde et sur le
fait brut que le monde est, on ne saurait rien dire, c’est là « le mystique ».
or, dans la phrase citée plus haut des Paradigmes, Blumenberg distribuait
les choses autrement : dans le « comment » même, dans le Wie, on se sait
dépendre du « quoi » d’une totalité englobante, et on s’interroge sur ce
« quoi », de même qu’on s’interroge sur le fait « que » (le monde existe).
néanmoins, c’est bien en un sens « avec » Wittgenstein, avec la distinction
dire/montrer, que Blumenberg travaille sur cette question des limites du
« conceptualisable » et de « ce qui peut se dire » dans un langage théorique,
ou encore sur ce qu’il appelle « der grenzwert des Mystischen », la valeurlimite du mystique. Peut-on pour autant pointer vers un inexprimable, le
« montrer » ou plutôt dire que celui-ci « se montre » ou bien réside dans le
fait même que le monde est ; et dire qu’on ne peut rien en dire d’autre ? ainsi
le Tractatus limite-t-il de l’intérieur le dicible. Mais cette mention du mystique ne pouvait laisser indifférent Blumenberg, qui note l’affinité avec un
discours qu’il a étudié dans ses métaphores : la via negationis du mystique
nicolas de Cues.
Wittgenstein a soulevé une question décisive en posant cette distinction :
d’un côté, ce qui peut se « dire » sur le mode « objectif » de la description
d’un « état de choses », d’un « fait » attestable ; de l’autre, ce qui ne peut faire
l’objet d’une description factuelle, qui renverrait à un événement du monde
– mais ce qui ne peut se dire sur ce mode objectif-dépictif tente pourtant de
« s’exprimer » autrement, mais en vain, dans le langage – en vain, car cela ne
16. Hans BluMenBeRg, Ausblick auf einer Theorie der Unbegrifflichkeit, in Ästhetische
und metaphorologische Schriften, Francfort, Suhrkamp, p. 199 ; Naufrage avec spectateur,
trad. fr. (modifiée), Paris, l’arche, 1994, p. 102.
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peut que « se montrer ». tel était d’ailleurs ce que Wittgenstein présentait,
dans une lettre à Russell, citée par Blumenberg dans Höhlenausgänge,
comme « meine wesentliche Behauptung », mon affirmation essentielle : celleci consisterait en la « théorie sur ce qui peut être dit par des phrases – c’està-dire par le langage (…) et ce qui ne peut être exprimé par des phrases, mais
peut seulement être montré. C’est là, je crois, le problème principal de la
philosophie ».
Ce qui ne peut se dire sur le mode objectif peut « se montrer », indique
Wittgenstein. Comment ? Peut-être seulement « en creux », en disant qu’il y
a quelque chose dont on ne peut parler. Cela renvoie à la « partie non
publiée » du Tractatus dont Wittgenstein parle dans une lettre en disant que
c’est en elle que réside l’essentiel. Blumenberg voit là une métaphore, non
une « partie » réelle, mais la métaphore de la partie absente, manquante car
indicible et pourtant « montrée » par la partie existante. Blumenberg déplace
l’intuition : ce qui ne peut se dire sur le mode objectif peut s’exprimer dans
un langage figural, imagé, non conceptuel – dans la métaphore absolue d’un
côté, et peut-être dans l’art de l’autre 17. et à travers ses réflexions sur la
métaphore absolue et la Sprengmetapher, la « métaphore explosive » prisée
par nicolas de Cues, Blumenberg prolonge peut-être librement l’interrogation sur « le mystique », mais paradoxalement comme « discours » mystique.
le mystique serait cette tendance paradoxale du discours quand il cherche
à montrer ce qu’il ne peut pas dire. l’exemple des métaphores ou des images
irreprésentables de nicolas de Cues (le cercle dont le centre est partout et la
circonférence nulle part) documente ceci : le mystique réintroduit l’image
(verbale) comme ce qui excède ou ce qui est censé excéder la discursivité et
la prétention conceptuelle à la « prise », à l’objectivation. l’image « irreprésentable » « montre » l’incapacité du discours et de la pensée à « saisir » l’infini – divin.
Wittgenstein, Platon et l’indifférence à la manifestation historique de la
vérité
dans Lebenszeit und Weltzeit (1986), Blumenberg revient au Tractatus
dans les dernières pages du livre, dans la troisième et dernière partie, consacrée au problème de l’Urstiftung, soit le thème husserlien de la « fondation
originelle », i. e. de la fondation dans le temps d’un contenu « idéal » qui
pourra être « réactivé » à n’importe quel moment du temps. Il accède ainsi
17. Sur ce dernier point, il y aurait une rencontre possible, non thématisée, avec le
Wittgenstein des leçons et conversations sur l’esthétique.
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Le monde est...
Jean-Claude Monod
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à ce que Husserl nommait une « omnitemporalité 18 ». Blumenberg note que
Husserl limite ce thème à « l’événement initial de l’histoire européenne (…),
le tournant vers l’objectivation théorique 19 ». Mais il s’est demandé si ce rang
d’Urstiftung peut et doit être élargi à d’autres « faits ». Cette question s’est
toujours posée à nouveau à tous les platoniciens ouverts ou secrets, note
Blumenberg, et c’est par là qu’il rejoint le Wittgenstein du Tractatus.
Wittgenstein y apparaît en effet platonicien à différents égards, par exemple
lorsqu’il déclare que ces pensées ne seront comprises que par quelqu’un qui
les a déjà pensées – nouvelle formule pour l’anamnêsis platonicienne. Mais
c’est aussi dans l’indifférence affichée pour la « manifestation » de la vérité
ou de l’œuvre intellectuelle que Blumenberg repère un trait platonicien :
« les platoniciens ouverts ou secrets trouvent toujours le point où il est
indifférent, concernant l’existence du factuel, de savoir sous quelle forme
cela fait son apparition et si cette forme est celle d’une efficace publique ou
privée, ou bien l’inefficacité (l’absence d’effet, Unwirksamkeit). » le rapport entre la contingence du fait historique et l’idéalité du contenu « vrai »,
en principe indifférent au temps, se retrouve en effet dans la relation qu’a
marquée Wittgenstein envers… sa propre œuvre, le Tractatus. une lettre
à Russell du 6 mai 1920 témoigne de cet état d’esprit. Wittgenstein y écrit
que pour ce qui concerne le jugement sur cette œuvre et sur son éventuel
caractère « de premier rang », « il était tout à fait indifférent qu’elle soit
imprimée 20 ans ou 100 ans plus tôt ou plus tard ». dans une comparaison
avec la Critique de la raison pure, Wittgenstein radicalise l’idée en ajoutant
que l’œuvre de Kant « n’avait même pas besoin, en l’occurrence, d’être
publiée » !
Être publié ou ne pas être publié engage assurément l’existence du
Tractatus mais sa valeur ne se jouerait donc pas « au sein de ce qui (y) est
défini par ceci qu’il est “tout ce qui est le cas” (le monde). Blumenberg commente alors cette attitude : « le destin factuel de quelque chose qui a été une
fois pensé, dit ou écrit, reste indifférent pour sa signification mondiale
(Weltbedeutung) 20 ». on peut toutefois se demander dans quelle Welt, dans
quel « monde » se joue cette Weltbedeutung. et on imagine bien qu’en tant
que spécialiste de l’étude de la Wirkungsgeschichte, de l’histoire des effets
(y compris de la révolution copernicienne dans son prolongement kantien),
18. Cf. L’Origine de la géométrie, trad. J. derrida, en appendice à edmund HuSSeRl, La
crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, trad. g. granel, Paris,
gallimard (rééd. tel), 1989, p. 403-427, ici p ; 406.
19. Hans BluMenBeRg, Lebenszeit und Weltzeit, Francfort, Suhrkamp, 1986, rééd.
taschenbuch, p. 361.
20. Ibid., p. 362.
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Blumenberg n’adhère nullement à cette vision. Cela se traduit ici, comme
souvent chez Blumenberg, par une remarque ironique sur une autre lettre
de Wittgenstein, elle-même marquée par une certaine ironie amère, adressée cette fois à l’éditeur ludwig von Ficker. dans cette lettre du 19 janvier
1920, Wittgenstein n’avait pas tout à fait montré la même « indolence du platonicien », note Blumenberg : « je suis curieux, écrivait Wittgenstein, de
savoir combien d’années cela va encore durer avant que [le livre] paraisse.
avec un peu d’espoir cela aura lieu avant ma mort ». et Blumenberg de « se
demander » : « pourquoi tant de hâte ? ». Mais l’ironie prend ici un caractère
d’auto-ironie (et donc sans doute de sympathie), puisqu’on sait que de son
côté, dans la dernière décennie de sa vie au moins, Blumenberg semblait
avoir renoncé à publier toute une série de livres de son vivant. la parution
posthume du massif et fondamental ouvrage, certes inachevé, où il s’explique avec la phénoménologie et l’anthropologie philosophique,
Beschreibung des Menschen (description de l’homme), est une traduction
de cette « indolence ».
Cependant, le « jeu » de Blumenberg avec ces affirmations platoniciennes
de Wittgenstein passe aussi ici par une étude du « mode d’action » ou d’influence (Wirkungsweise) propre à Wittgenstein et au Tractatus en particulier : « le Tractatus, que personne ne comprit, a créé, à travers les discussions sans fin auxquelles il a donné lieu autour de ses propositions
apodictiques, une institution, qui fut déterminée davantage par sa distance
par rapport à Wittgenstein – et par la distance de ce dernier vis-à-vis d’elle
– que par l’influence de l’œuvre elle-même : le Cercle de Vienne. tout ce qui
mérite d’être appelé succession et enseignement de Wittgenstein ne vient
pas du Tractatus, mais des mouvements d’éloignement vis-à-vis de lui 21 ».
on a donc l’exemple très singulier, le « paradigme » unique en son genre,
peut-être, d’une œuvre dont l’effet est déterminant mais en négatif, à travers les malentendus auxquels elle a donné lieu puis à travers les désaveux
que lui a infligés son auteur même. Blumenberg a cette formule magnifique :
« le Tractatus fut un texte canonique, qui n’a produit que des hérétiques 22 ».
Il y a peut-être – ce qui fut ici tenté – une possibilité de lire Blumenberg
lui-même comme un de ces (lecteurs) hérétiques du Tractatus, qui a développé ses intuitions majeures dans un jeu d’écarts et de déplacements par
rapport aux distinctions et aux « interdits » du Tractatus.
21. Ibid., p. 363.
22. Ibid., p. 364.
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Le monde est...
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Jean-Claude Monod
Résumé : Hans Blumenberg est revenu avec obstination sur les plus fameux énoncés du
tractatus de Wittgenstein : peut-on dire que « le monde est tout ce qui est le cas », ou bien
n’est-ce qu’un de ces pseudo-énoncés qu’il s’agit de bannir de la philosophie ? Ce qui ne
peut se « dire » sur le mode d’un énoncé vérifiable empiriquement ne peut-il chercher à se
dire autrement ? N’est-ce pas précisément le rôle de ce que Blumenberg appelle des « métaphores absolues » ? Il faut alors confronter ce que l’un et l’autre philosophes ont suggéré
quant aux limites du discours et au « mystique ».
Mots-clés : Wittgenstein. Blumenberg. Cercle de Vienne. Neurath. Non-sens. Mystique.
Métaphore. Monde.
abstract: Hans Blumenberg has often written about the most famous sentences from the
tractatus: can one say that “die Welt is alles was der Fall its”, or is it only one of these
pseudo-sentences that one should expel from philosophy? Is it not possible to “say” in another manner what can’t be “said” under the mode of a sentence that it is possible to verify
empirically? Is it not precisely the role of what Blumenberg calls “absolute metaphors”?
One needs, then, to confront what both philosophers have suggested about the limits of
the discourse and about the “mystical”.
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Keywords: Wittgenstein. Blumenberg. Vienna Circle. Neurath. Non-sense. Mystical.
Metaphor. World.
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