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Figura-E.Auerbach

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Joy CADOR
L3 TD Méthodologie Histoire de l’art
Erich Auerbach, Figura, édition Belin, collection « L’extrême contemporain », édition de 1993
( première parution en 1938 ) 94 pages
Présentation de l’ouvrage
L’auteur : Erich Auerbach (1892-1957) Erich Auerbach est, avec Leo Spitzer et Ernst Robert Curtius, l’un
des philologues et critiques littéraires allemands les plus éminents de son époque. Il obtient son doctorat de
philologie romane en 1921 et devient ensuite professeur à l’université de Marburg. Sa thèse Dante, poète du
monde terrestre, publiée en 1929, est saluée par Walter Benjamin, représentant emblématique de l’Ecole de
Francfort, courant de pensée se caractérisant par une attitude philosophique et certains choix politiques. En
effet, ses membres, à l’instar de Théodore Adorno ou de Max Horkheimer, sont marxistes mais hors des
partis. Leur référent est d'abord la raison, une raison émancipatrice qui permet la conscience critique.
Marquée par les nouvelles formes de pouvoir dans le contexte de la montée du fascisme allemand, l’Ecole de
Francfort développe une critique radicale des aspects politiques, sociaux et culturels de la société bourgeoise.
Juif, E. Auerbach est contraint à l’exil en 1935 et doit poursuivre son enseignement à l’Université d’Istanbul
où il rédige son œuvre la plus célèbre Mimésis, la représentation de la réalité dans la littérature occidentale.
Après la guerre, il émigre aux Etats-Unis et devient professeur à l’Université de Yale de 1950 jusqu’à sa
mort en 1957.
Au regard de ses ouvrages, E. Auerbach semble encore marqué par la tradition philologique qui s’est
développée tout au long du XIXème siècle en Allemagne dans la perspective de la construction nationale,
avec notamment les réflexions d’Herder sur la langue datant de la fin du XVIIIème siècle, mais aussi des
ouvrages philologiques des frères Grimm. Ses conceptions sur la temporalité et les liens entre le passé, le
présent, et l’avenir apparaissent également comme des héritages de la pensée allemande du XIXème siècle.
Comme le rappelle en effet Jacques Droz dans son ouvrage sur l’histoire de l’Allemagne1, ce qui est prime à
l’époque, c’est moins l’interprétation du passé qu’un certain sens historique qui amène à relier le passé et le
présent. Or, telle est bien la perspective dans laquelle s’oriente la figura telle qu’elle est analysée par E.
Auerbach.
Synthèse du propos et grand enjeux
1. L’enrichissement sémantique de figura pendant l’Antiquité romaine et sa mutation vers la rhétorique (
première partie)
La première partie s’intéresse à l’évolution des significations du terme figura de l’époque
républicaine romaine (Térence et Plaute) jusqu’à la fin du Haut-Empire, marqué par la figure de Quintilien.
L’ouvrage débute cependant par une brève analyse sémantique du terme figura dont il rappelle qu’il est issu
de la même racine que fingere ( modeler) figulus ( le potier ), fictor (le modeleur).Si le substantif est utilisé
par les deux dramaturges de l’époque républicaine que sont Térence et Plaute, son évolution connaît
toutefois un tournant au cours du Ier siècle avant JC, sous l’effet de l’hellénisation de la culture romaine.
Trois auteurs jouèrent un rôle d’envergure : Varron, Lucrèce et Cicéron.
Si, chez Varron ( 116 av. JC- 27 av. JC) , figura renvoie, comme c’est alors communément le cas, à
l’idée d’une forme plastique, l’auteur latin innove cependant dans le domaine de la grammaire. Avec l’apport
de la culture grecque à Rome et l’importation des différents concepts grecs ayant trait à la notion de forme
tels que morphé, eidos ou skhèma, le sens originel romain de figura comme forme plastique est à la fois
conservé et dépassé pour élargir sa signification vers la notion plus vaste de « forme perceptible », qu’elle
soit grammaticale, rhétorique voire musicale et chorégraphique.
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L'Allemagne, vol. 1 « La formation de l'unité allemande 1789-1871 », Paris, Hatier, coll. « Collection
d'histoire contemporaine / Hatier université », 1970
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Avec, le poète Lucrèce ( environ 89 av. JC -55 av. JC), le terme figura prend un sens beaucoup plus
libre et varié. En effet, dans le cadre de la mise en vers de la philosophie de Démocrite et d’Epicure, objet de
son De Natura Rerum, le sens de figura s’élargit de la simple forme plastique à la notion d’atome, dont la
place est centrale au sein de cette cosmogonie. Si cette nouvelle signification constitue l’une des plus
audacieuses et novatrices, elle reste cependant sans suite.
Il faut enfin noter l’apport du rhéteur Cicéron ( 106 av. JC- 43 av. J-C) dont l’originalité réside
surtout dans la densité du réseau lexical qu’il tisse autour du seul terme de figura afin d’exprimer l’idée
d’une vision globale du monde sensible. De surcroît, chez Cicéron, figura apparaît également pour la
première fois comme un terme rhétorique et technique et ce, bien qu’elle ne renvoie pas encore à la figure de
style.
Le sens de figura continue de se diversifier durant la période du Haut-Empire. Avec les poètes
lyriques du début de l’Empire (Catulle, Ovide), figura apparaît davantage comme un synonyme d’imago
(image). Les différents sens se mêlent donc peu à peu dans la littérature et dans la culture latine, exigeant du
lecteur une attention d’autant plus accrue. Néanmoins, à la fin de cette période, avec Quintilien, figura prend
un sens proprement rhétorique, sens qui demeurait encore en germe chez Cicéron. Quintilien pose ainsi la
distinction entre le trope et la figure, le premier étant fondé sur la substitution, quand la figure renvoie à un
mode d’expression qui s’écarte de la norme.
2. La « figura » comme interprétation figurative de l’Antiquité tardive au Moyen-Âge
Si, toutefois, pour E. Auerbach, le terme figura connaît, dans l’Antiquité païenne, des extensions
tant grammaticales que rhétoriques et logiques,« la signification que les Pères de l’Eglise donnèrent à ce
terme(…) a été de la plus grande importance historique ». Tel est ainsi l’objet de la seconde partie, étudiée
par le prisme de deux auteurs : Tertullien ( environ 150 après JC- 220 après JC) et Augustin d’Hippone dit
Saint Augustin ( 354-430) .
Chez Tertullien, l’emploi du terme figura est largement présent et revêt une dimension
prophétique, comme le souligne le parallèle établi entre Josué (figure de l’Ancien Testament) et Jésus
( Nouveau Testament). La figura garde cependant une dimension très concrète, elle représente quelque chose
ou quelqu’un de réel, et annonce un fait lui-même réel. La figure prophétique permet ainsi de mettre en
lumière la continuité directe entre l’Ancien et le Nouveau Testament, tous les faits, événements et
personnages de l’Ancien Testament n’étant que des préfigurations de ceux du Nouveau, qui viennent les
accomplir.
Après Tertullien, à partir du IVème siècle, alors que figura prend alors le sens de « signification le
plus profonde de ce qui devait venir », gardant ainsi son aspect prophétique, apparaît également en creux une
opposition entre figura et veritas que St Augustin va tenter de réunir au Vème siècle.
Chez Saint Augustin, figura prend un sens très large, de la forme concrète à la prophétie en acte, en
passant par la forme mathématique. Comme chez Tertullien, la figura comporte une dimension réelle voire
historique, et se fonde sur la dimension littérale et concrète de l’Ancien Testament, mais demeure toutefois
chez Saint Augustin un idéalisme qui place la figura dans une perspective intemporelle et éternelle, la
rapprochant ainsi de la vérité (veritas).
3.Les distinctions conceptuelles : figura, allégorie, symbole
Après avoir constaté l’évolution du terme figura vers le sens d’interprétation figurative, il s’agit
pour E. Auerbach, d’en étudier les origines et les enjeux. Les Epîtres de St Paul aux Corinthiens ainsi que
certains passages des Actes des Apôtres suggèrent le rôle majeur de l’interprétation figurative dans la
diffusion du christianisme. Avec l’émergence de l’interprétation figurative, l’Ancien Testament s’épaissit
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d’une actualité historique et concrète, sans toutefois perdre sa spécificité. Pour les Chrétiens, l’interprétation
figurative constitue un enjeu non négligeable dans la mesure où, avec un relatif effacement de l’histoire
nationale hébraïque, le texte gagne en universalité, ce qui permet l’adhésion des peuples celtes et
germaniques et participe donc à la diffusion de la religion.
Par ailleurs, cette troisième partie est aussi l’occasion d’un approfondissement de la notion de
figura, notion qu’il distingue à la fois de l’allégorie et du symbole. En effet, à la différence de l’interprétation
figurative, l’allégorie ne renvoie à aucun événement historique. Interprétation figurative et allégorie semblent
donc entretenir davantage des rapports de rivalité que de complémentarité. Car, si l’interprétation figurative
tente de se départir de toute abstraction et de tout spiritualisme, il n’en est pas de même pour l’allégorie qui
tend à opérer le mouvement inverse. De surcroît, le public ciblé par chacun des procédés est également
différent : si l’allégorie est une figure savante, l’interprétation figurative, par sa dimension concrète, parvient
à toucher un public à la fois plus nombreux et moins instruit. L’interprétation figurative se distingue, par
ailleurs, des formes symboliques et mystiques. Si l’une et l’autre présentent des similitudes, en tant que
principes de mise en ordre d’un ensemble faisant lui-même partie d’une univers religieux plus vaste, le
symbole est cependant toujours teinté d’une couleur magique voire mystique alors que c’est son ancrage
historique qui caractérise la figura.
Une dernière caractéristique de la figura à mentionner serait enfin son rapport à la temporalité. La
prophétie figurative établit, en effet, un lien eschatologique entre deux événements historiques : le premier
prédit le second tandis que le second parachève, accomplit le premier. Ainsi, selon E. Auerbach « envisagés
de la sorte, tous deux comportent quelque chose de provisoire et d’inachevé ». Les figures renvoient à une
prédiction à interpréter qui deviendra effective dans un avenir concret mais déjà accompli du point de vue de
la Providence divine pour qui il n’existe aucune différence temporelle. Les figurae comportent en elles un
élément d’éternité et sont donc à la fois symptomatiques de cette réalité éternelle mais aussi d’une réalité
« fragmentaire » qui ne se donne que sous une forme voilée.
4. La portée de la figura comme interprétation figurative dans les différentes formes d’art et sa place dans
l’œuvre dantesque
Dans la dernière partie, Auerbach établit les répercussions des évolutions sémantiques de la
figura sur l’ensemble des Humanités ( philologie, littérature, histoire de l’art etc.. ) à l’époque médiévale
avant d’en venir à la présence des interprétations figuratives dans l’œuvre de Dante. L’interprétation
figurative est largement diffusée au Moyen-Age et semble essentielle pour comprendre la pensée médiévale,
caractérisée par un mélange de réel et de spiritualité. On rejoint à ce titre les réflexions d’E. Mâle dans son
ouvrage L’Art religieux du XIIème siècle en France qu’E. Auerbach cite en en exemple avant d’en venir à
l’analyse de la figura dans l’oeuvre de Dante qui, comme il le rappelle, ne comporte aucune allégorie. Les
personnages décrits dans la Divine Comédie, à l’instar de Caton l’Utique, ne sont, en effet, pas des
personnifications abstraites mais des personnages historiques dont le destin se trouve accompli par la poésie.
L’interprétation figurative, si elle est en conflit avec les tendances spiritualistes et néo-platoniciennes, est
donc bien le point de vue dominant à l’époque médiévale. Elle considère que la vie sur terre est réelle mais
n’est paradoxalement qu’une ombre (umbra) et une prédiction (figura) de la vie véritable, qui ne
s’accomplira que plus tard dans un ordre divin. Toutefois, cette réalité ne se trouve pas uniquement à l’état
embryonnaire : elle est toujours présente pour la Providence Divine pour qui il s’agit avant tout d’une vie
intemporelle et éternelle.
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Mise en perspective
Comme le soutient Paolo Tortonese dans son ouvrage Erich Auerbach : la littérature en
perspective, il peut être intéressant mettre en relation la conception de l’allégorie développée par E.
Auerbach, avec celle d’un autre membre de l’Ecole de Francfort : Walter Benjamin. Pour P. Tortonese, il
faut ainsi noter la « polysémie vertigineuse » de l’allégorie chez Walter Benjamin qui affirme que « chaque
personne, chaque chose, chaque relation peut en signifier une autre chose quelconque ». L’allégorie chez
Walter Benjamin constitue donc un ensemble bien plus vaste que celui défini et délimité par E. Auerbach. À
cette différence sémiologique s’ajoute également une prédilection historique et géographique différente :
alors que W. Benjamin s’intéresse essentiellement à l’époque baroque allemande, Antiquité et Moyen-Âge
semblent davantage constituer le terrain d’investigation privilégié d’E. Auerbach. Toutefois, en dépit de cela,
comme le rappelle P.Tortonese « au-delà de fortes divergences (…) les deux amis privilégient la figura et
l’allégorie parce qu’elles permettent de rompre l’univocité du sens ».
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