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MICHEL, Franck - Désirs d'Ailleurs. Essai d'anthropologie des voyages

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Désirs d’Ailleurs
Essai d’anthropologie des voyages
Du même auteur
En route pour l’Asie. Le rêve oriental chez les colonisateurs, les aventuriers
et les touristes occidentaux, Strasbourg, Histoire & Anthropologie,
1995.
Tourisme, culture et modernité en pays Toraja, Sulawesi-Sud, Indonésie, Paris,
L’Harmattan, Coll. « Tourismes et sociétés », 1997.
Les Toraja d’Indonésie. Aperçu général socio-historique, Paris, L’Harmattan,
2000 (1re édition : Histoire & Anthropologie, 1997).
Tourismes, touristes, sociétés (sous la direction), Paris, L’Harmattan, Coll.
« Tourismes et sociétés », 1998.
L’Indonésie éclatée mais libre. De la dictature à la démocratie (1998-2000),
Paris, L’Harmattan, Coll. « Points sur l’Asie », 2000.
L’autre sens du voyage. Manifeste pour un nouveau départ, Paris,
Homnisphères, Coll. « Expression directe », 2003.
Voyage au bout de la route. Essai de socio-anthropologie, La Tour d’Aigues,
Éditions de l’Aube, 2004.
Nomadisme et autonomie. Les chemins de traverse de l’errance, Paris,
Téraèdre, à paraître en 2004-2005.
Franck Michel
Désirs d’Ailleurs
Essai d’anthropologie des voyages
Les Presses de l’Université Laval, Québec
2004
Les Presses de l’Université Laval reçoivent chaque année du Conseil des
Arts du Canada et de la Société d’aide au développement des entreprises
culturelles du Québec une aide financière pour l’ensemble de leur programme de publication.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par
l’entremise de son Programme d’aide au développement de l’industrie de
l’édition ( PADIÉ ) pour nos activités d’édition.
Mise en pages : Danielle Motard
[email protected]
Maquette de couverture : Hélène Saillant
© Les Presses de l’Université Laval 2004 (3e édition)
Tous droits réservés. Imprimé au Canada
Dépôt légal, 4e trimestre 2004
ISBN 2-7637-8183-7
1re édition : Armand Colin, 2000
2e édition : Histoire & Anthropologie, 2002
Contact auteur : [email protected]
Site : www.deroutes.com
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à
Luna
« En 856, les Vikings du chef danois Bjorn Jarisida sont en
Italie. Ils se mettent en tête de piller Rome. Ils se trompent
et confondent Rome avec une petite bourgade voisine,
Luna. Ils pillent Luna. Jolie prouesse : ils prennent une
étable pour un Colisée, une placette pour un Forum et un
tas de fumier pour une roche tarpéienne, voilà de grands
voyageurs ! »…
Gilles Lapouge, dans Pour une littérature voyageuse,
1999 (1992).
« À en croire la littérature sur le sujet, de tels personnages
[les “prêtres” to burake tambolang] n’existent plus. Je fus
donc particulièrement intéressé quand Johannis m’affirma
qu’il en connaissait un à Rantepao et m’emmena le voir.
L’homme était très maigre et très âgé. Sa maison grouillait
de chiens et d’enfants. J’abordai la question avec discrétion
et par la bande. Les anciennes coutumes m’intéressaient et
l’on m’avait dit que sa famille s’y connaissait. Il acquiesça.
Peut-être avait-il des informations sur les to burake tambolang ? Il y eut un silence. Il était gêné. “Qui vous a dit
ça ? demanda-t-il en jetant un regard mauvais à Johannis.
C’était mon père. Je ne sais rien de tout ça. (Il avait l’air en
colère maintenant.) Je ne veux pas en parler. Mon père ne
m’a rien transmis en dehors d’une chose.
– Laquelle ?
– L’amour du chocolat.”
J’étais quand même satisfait. Si mon père avait été tambolang, cela semblait régler le problème de sa virilité. Johannis,
cependant, n’hésita pas à torpiller mes certitudes. “N’oublie
pas que de très nombreux Torajas sont adoptés. Nous passons notre temps à échanger nos enfants.” Je n’avais donc
rien appris dans l’affaire ».
Nigel Barley, L’anthropologie n’est pas un sport dangereux,
1997 (1988).
Page laissée blanche intentionnellement
Remerciements
Je voudrais remercier ici affectueusement tous les amis qui
m’ont aidé à la rédaction de cet ouvrage, pour leurs conseils avisés
et le fastidieux travail de relecture, ainsi que tous les membres de
ma famille proche et lointaine, sans oublier tous ceux et celles
qui, autour de notre petite mais si riche planète, m’ont permis
de mieux découvrir les arcanes et les détours du voyage et plus
encore de goûter aux bonheurs inégalables de la rencontre et du
partage, si loin de l’exotisme de pacotille vendu sur papier glacé :
Luna et Zélia Michel, David Le Breton, Jean-Didier
Urbain, Christine Dumond, Nguyên Quang Phong, Yoni Astuti,
Join Ginting, Jean-Luc Mathion, Aggée Lomo Myazhiom, Alain
Dichant, Xavier Fourt, Bassidiki Coulibaly, Kadek DarminiMichel, l’association Déroutes & Détours, les éditions Histoire
& Anthropologie et Homnisphères, les Presses de l’Université Laval
au Québec, et bien sûr tous les autres, nomades intrépides ou
sédentaires atterrés, mais toujours arpenteurs curieux des sentiers
du monde, dont la place ici me manque pour qu’ils soient tous
cités.
En espérant qu’à la lecture de ces pages sur l’ailleurs et sur
le désir qui nous y guide, toutes et tous s’y retrouveront quelque
part et, peut-être, y verront comme une invitation au voyage, un
voyage qui soit tout à la fois authentique et passionnel, riche en
imprévus. Car l’initiation au voyage emprunte toujours d’étranges chemins de traverse qui ne ressemblent en rien à une voie
toute tracée… Sans quoi le pas vers l’autre ne se résumerait qu’à
une banale mascarade où se dévoilerait, hélas, notre incapacité si
grande à comprendre nos « non-semblables ». Ici ou là-bas, chez
nous comme chez eux…
3
Le voyage commence une fois fermée la porte de son
appartement, une fois franchi le seuil qui ouvre sur le Dehors.
Le voyage dans le monde, comme le paradis sur terre s’il en
est, nécessite finalement autant sinon plus d’efforts de soi que
de droits sur les autres, de volonté et d’envie de saisir le réel
environnant que de désirs et de besoins de plaisirs faciles, trop
rassurants et trop confortables. Fruit d’un long cheminement
qui ne se réduit pas seulement à une addition kilométrique, le
voyage, parce qu’il reflète la vie et se montre exigeant, se cherche,
se dissimule, se laisse désirer, et surtout, il se mérite… tout en se
suffisant à lui-même !
Préface
De la conscience de l’Ailleurs à l’anthropologie du voyage
Enquête
sur un
« septième
sens »
par
Jean-Didier Urbain
« […] cette puissance qui fait reculer l’espace, qui met l’espace dehors, tout l’espace dehors pour que l’être méditant
soit libre dans sa pensée ».
Gaston Bachelard, Poétique de l’espace, 1957.
Désirs d’ailleurs ou désir d’ailleurs ? Dans le cadre de cette
étrange et séculaire affaire qu’est le tourisme – une pratique de la
mobilité aujourd’hui si répandue en contrepoint de notre quotidien de sédentaire qu’on en vient à ne plus se poser ces questions
essentielles : mais pourquoi voyage-t-on ? Qu’est-ce que voyager ?
Est-ce le désir qui est pluriel ou bien est-ce l’ailleurs qui est multiple, avec ces équivoques que le mot aurait pu ne pas avoir ? Car
ailleurs, adverbe qui signifie « dans un autre lieu », semble venir
du vocable ancien ailleur, du XIe siècle, lui-même issu du latin
alior, forme dérivée de alius, « autre », qui a donné alienus et alter,
formes qui toutes deux réfèrent également à « autre » et dont
découlent respectivement les mots aliéné et altérité 1.
Si donc ailleurs dénote communément un espace extérieur
au mien, évoquant l’exotisme, notamment dans sa forme plurielle
1.
A. Rey, dir., Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert,
1992, vol. 1.
5
Désirs d’Ailleurs
substantivée les ailleurs, puis, avec la Conquête de l’Espace et la
science-fiction, ce très très Grand Dehors 2 d’où proviennent les
extraterrestres, qu’on dit venus d’ailleurs et qu’on nomme justement des aliens, ce mot, étymologiquement, renvoie d’abord à
l’Autre, sous toutes ses formes, qu’il soit l’autrui, le monde ou
moi.
Selon qu’il ouvre sur le monde de la solitude ou sur le
monde des hommes, l’ailleurs peut naître ainsi de la rencontre,
de cet oubli de soi face aux autres, ces hôtes ou ces indigènes qui
ébranlent mes convictions, troublent mon être, perturbent mes
habitudes et qui, transformant ma perception des choses, peuvent
même dissoudre ce qui, jusque-là, avait été pour moi la réalité.
Mais l’ailleurs peut naître aussi du choc visuel éprouvé seul face
à des sites, des paysages ou, plus largement, face à des univers
diversement en rupture avec les références esthétiques qui définissent ma vision du monde. Et puis l’ailleurs peut naître encore
du dévoilement de soi, de cette autodécouverte révélant une autre
identité jusqu’alors enfouie en moi, tel un étranger intérieur,
clandestin, inconscient ou masqué, dont l’émergence, si l’on peut
dire, me met hors de moi – soudain en dehors de la certitude de
ce que je croyais être. En ce sens, rencontrer l’ailleurs, c’est aussi,
littéralement, un événement qui ouvre sur une expérience extatique – du grec ekstatikos, « qui est hors de soi ».
C’est là, semble-t-il, tout ce qui peut d’emblée être
entendu sous l’incipit de l’ouvrage de Franck Michel, qui débute
par cette courte phrase en forme de maxime : « Le voyage commence là où s’arrêtent nos certitudes ». Et l’auteur, trois phrases
plus loin, de confirmer à sa manière cette interprétation quand il
précise (mais c’est moi qui souligne) : « Le voyage invite au désir
de l’altérité autant qu’à celui de l’ailleurs »…
C’est que, en son sens géographique, l’ailleurs, celui des
lointains ou des antipodes, n’est au fond qu’une des formes
possibles de l’altérité : son avatar spatial évident. De ce fait, sans
2.
M. Le Bris, Le Grand Dehors, Paris, Payot, 1992.
6
Préface
lui, le voyage peut en effet ne pas être ; mais avec lui, il n’est pas
forcément. Nombre de voyageants et de voyagés, circulants ou
transportés, attestent cet apparent paradoxe. Ainsi Phileas Fogg,
ce héros insensible à la diversité du monde que Jules Verne décrit
comme « un corps grave, parcourant une orbite autour du globe
terrestre, suivant les lois de la mécanique rationnelle 3 » ; ou encore
cet autre Anglais, mais selon Pierre Daninos cette fois, qui est un
touriste « aussi peu sujet au rhume de cerveau qu’à l’émotion [et
qui], invariable comme son article, traverse la planète telle une
petite Grande-Bretagne en mouvement4 ». Et Franck Michel, au
fil de Désirs d’Ailleurs, dont le lecteur appréciera dès les premières
pages la démarche critique et la démarche militante qui l’inspire,
de revenir sans cesse sur ce clivage – sur cette déclinaison qualitative de l’homo viator. Au monde du tourisme en particulier, mais
dans celui du voyage en général non moins, elle va du meilleur
au pire…
Bref, l’ailleurs en question n’est pas tant un lieu qu’un sentiment : moins un espace que le produit d’un « septième sens ». Et
s’il est vrai, comme le dit encore peu après l’auteur de cet essai
passionné, que « rien ne vaut plus le voyage que le voyage luimême », ajoutons à cela cette réflexion liminaire d’André Suarès
ouvrant son Voyage du condottiere : « Le voyageur est encore ce
qui importe le plus dans un voyage. Quoi qu’on pense, tant vaut
l’homme, tant vaut l’objet. Car enfin qu’est-ce que l’objet sans
l’homme5 ? ».
Dès lors, qu’est-ce que voyager ? Est-ce « garder le sens de
l’ailleurs », comme le dit Jean Chesneaux 6 ? Alors, fatalement,
voyager, c’est donc aussi garder, conserver ou entretenir le sentiment de l’altérité. C’est « gagner son procès contre l’habitude »,
écrivit Paul Morand dans Le Voyage ; ou encore, « c’est fuir son
3.
4.
5.
6.
J. Verne, Le Tour du monde en 80 jours, Paris, Hetzel, 1873.
P. Daninos, Les Carnets du Major Thompson, Paris, Hachette, 1954.
A. Suarès, Voyage du condottiere, Livre premier : Vers Venise, Paris, Éd. ÉmilePaul, 1910.
J. Chesneaux, L’Art du Voyage, Paris, Bayard, 1999.
7
Désirs d’Ailleurs
démon familier, distancer son ombre, semer son double7 ». Dans
tous les cas, gigantesque ou minuscule, antipodique, proche ou
même immobile, voyage dans le lointain ou dans l’ici, voyager
c’est restaurer contre le familier la sensation de l’étrange : celle
du Divers, comme la nomme Segalen8, et reconduire ainsi, sans
cesse, la conscience de l’Autre, conscience d’autrui (qu’il soit semblable ou différent), du monde (qu’il soit mien ou étranger) et de
soi (de soi comme un autre ou de soi comme l’autre de l’autre).
Contrairement à l’Anglais de Daninos, qui reste le même
en voyage, qui demeure ce qu’il est : anglais ! et qui, ne se posant
pas la question : « Comment peut-on être persan ? », préfère plutôt celle-ci : « Pourquoi ce Persan n’est-il pas anglais ? », voyager,
c’est devenir autre. C’est devenir étranger, où qu’on soit, c’est-àdire partout, et rendre de cette manière toute banalisation du
monde impossible.
C’est sans doute cela la vérité du voyage. C’est, proprement, s’aliéner, verbe à prendre ici non pas dans son sens courant
de « perdre sa liberté » mais, tout au contraire, dans celui de la
retrouver en se faisant alien – du latin alienare, se « rendre autre »
ou se « rendre étranger » – et en conséquence avoir sur toute chose
le regard toujours neuf de celui-là.
Aussi, qu’on se méfie des sirènes du désespoir ou de l’ennui, dont le sempiternel chant de deuil clame et déplore la banalisation du monde. Ainsi, en 1929, mais après beaucoup d’autres
(tels Gobineau, Loti, Barrès ou Segalen, à l’instant évoqué),
Henri Michaux s’est laissé prendre au piège, succombant à son
tour à la tentation de prononcer l’oraison funèbre de l’ailleurs.
Dans Ecuador, il écrit : « Cette terre est rincée de son exotisme. Si
dans cent ans, nous n’avons pas obtenu d’être en relation avec une
autre planète (mais nous y arriverons) l’humanité est perdue9 ».
7.
P. Morand, Le Voyage, Paris, Hachette, 1927, texte repris et augmenté en
1964.
V. Segalen, Essai sur l’Exotisme, une Esthéthique du Divers, Montpellier, Fata
Morgana, 1978, notes et lettres rédigées de 1908 à 1918.
H. Michaux, Ecuador, Paris, Gallimard, 1985 (1929).
8.
9.
8
Préface
Mais, à moins que nous en ayons en effet définitivement perdu le
sens, l’ailleurs n’est pas mort et son oraison funèbre par les moroses, toujours prématurée.
L’ailleurs ne peut pas mourir tant que nous en conservons
le sentiment. La banalisation du monde n’est pas dans le monde
mais dans notre regard. Le monde se banalise lorsque survient la
perte de cette lueur de l’œil, faite d’étonnement et de vigilance,
lumière sans laquelle toute réalité, éloignée ou voisine, dehors ou
dedans, n’est plus cet autre qui m’intrigue et me parle de lui dans
sa différence et son étrangeté.
Tout est là quant au voyage : dans la conservation de cette
lueur et de ce sentiment ; dans la préservation de ce « septième
sens » : celui de l’ailleurs, qui nous sauve d’une nostalgie vide de
sens (et somme toute facile) qui consiste, comme le dit Franck
Michel dans la conclusion de son ouvrage, à « pleurer une époque
imaginaire perdue dans notre lointain passé où le voyage aurait
été idyllique et le voyageur ce parfait découvreur de terres inconnues ». Cette attitude mélancolique, pour ne pas dire cette aptitude chagrine, n’est pas seulement vaine. Elle est complaisante,
stérile et narcissique.
De fait, si voyager, c’est « défier la banalité du quotidien »,
comme le dit encore Franck Michel en ouverture, ce n’est pas
à tout coup le fuir en partant loin, très loin, dans l’ailleurs exotique, là-bas, au bout du monde. Le monde est plein de bouts
du monde ; l’aventure est aussi au coin de la rue ; et voyager, c’est
également affronter le quotidien, transformer sa perception, le
restaurer dans sa singularité et, tel Georges Perec flânant dans
Paris en explorateur10, touriste ou ethnologue, en pèlerin et en
étranger, faire encore, sur ce mode et ici, un voyage dans l’étrangeté retrouvée de l’immédiat11.
10. Cf. G. Perec, Perec/rinations, Cadeilhan, Zulma, 1997.
11. J.-D. Urbain, Secrets de voyage. Menteurs, imposteurs et autres voyageurs invisibles, Paris, Payot, 1998.
9
Désirs d’Ailleurs
L’auteur de Désirs d’Ailleurs ne parle pas de cet autre
voyage. Mais ce n’est pas son objet. Son autre voyage à lui, qui
est au centre de son propos et qu’il appelle de ses vœux, se définit
à l’aune du tourisme international, de ses effets, de ses méfaits,
de ses erreurs et de ses illusions. L’autre voyage de Franck Michel,
c’est l’avènement d’un tourisme responsable, l’instauration générale d’une façon différente de voyager, consciente et respectueuse
de l’altérité, avec un touriste-voyageur qui, acceptant pour de
bon « la pluralité des mondes », voyant enfin « la vie au pluriel »
et sortant de soi face à l’Autre, change réellement de monde, en
voyageant en alien, sinon moins intrus, du moins toujours plus
connivent.
Par des voies différentes sans doute, mais convergentes, l’on
en revient ainsi, toujours, au même problème : celui de l’ailleurs
comme sentiment, comme « septième sens », non comme espace ;
et à la question cruciale qu’il repose : qu’est-ce que voyager au
juste ? Et il me semble alors que nous nous rejoignons, Franck
et moi. Le voyage est bien d’abord une affaire de conscience et
de sens ; et comme je l’ai dit, par… ailleurs, voyager, c’est changer
d’histoire de vie avant même de changer de lieu, que l’acte procède
d’un savoir, d’un pouvoir ou d’un vouloir. Par-delà ou en deçà
de tous les motifs avancés d’ordinaire, prétextes et autres mobiles
dictés par la morale sociale du voyage professionnel ou d’agrément, ici émane, dans cette connaissance, cette puissance ou cette
volonté de changement de vie, le désir d’ailleurs.
Alors, désir d’ailleurs ou désirs d’ailleurs ?
Pour conclure en répondant à cette question posée au
début de cette préface, je dirai que si ce désir est pluriel (sa manifestation, protéiforme) et son objet, multiple, l’envie qui suscite
l’un et l’autre est quant à elle unique, principielle – où qu’on soit,
où qu’on aille. C’est celle de l’altérité. Sans cette envie, l’ailleurs
n’est pas. Pourquoi ? À cette dernière question, Jacques Meunier
apporte à sa façon une belle réponse : « Le bout du monde est
partout. Il s’accommode aussi bien du Cap Horn que d’un fond
10
Préface
de jardin. Il dépend surtout de vos sentiments antipodiques. Il
dépend d’abord de vous12 ».
De l’envie d’altérité découlent tous les désirs d’ailleurs – et
tous les ailleurs : tous les objets que ces désirs se trouvent pour se
combler. Ils sont déterminés par cette envie, qui est la condition
même du sentiment de l’ailleurs. La toute première douane que
l’on doit franchir pour être un voyageur est donc sentimentale ; et
si d’aventure celui qui s’y présente, homme d’affaires, touriste ou
missionnaire, ne déclare pas ce sentiment, ayant omis de mettre
dans ses bagages cet accessoire essentiel du voyage : le « septième
sens », il n’est en ce cas, en effet, qu’un voyageant ou qu’un voyagé
– une apparence de voyageur, une forme privée de ce précieux
contenu qu’on peut, à l’écart de tout sous-entendu mystique (car
ce n’est pas un mystère), appeler « l’esprit du voyage ».
Jean-Didier Urbain
12. J. Meunier, On dirait des îles, Paris, Flammarion, 1999.
11
Page laissée blanche intentionnellement
Avant-propos
à la deuxième édition (2002)
De l’éducation au voyage et du respect d’autrui.
Une voie vers la paix ?
« […] partir, prendre la route, c’est vivre à fond. C’est se
fondre dans le paysage. C’est traverser les apparences et
s’habituer aux différences ».
Jacques Lanzmann, Le chant du voyage, 1998.
Septembre 2002 : la planète n’est – dit-on – plus très sûre.
Non seulement elle se dégrade à grande vitesse mais en plus, s’y
aventurer revient à risquer sa vie ! C’est du moins ce qu’on nous
dit. La liste des « pays à risques » ne cesse de s’allonger et le Quai
d’Orsay décourage les plus téméraires à s’embarquer sur des destinations jugées « instables ». Mais si la nature se détériore et si la
culture se folklorise, l’urgence de « voir » ne se fait que plus pressante pour nos touristes-voyageurs pressés. Cette fois-ci, la course
de vitesse est stoppée nette, le besoin de repères et de certitudes
dans un monde en proie au chaos a modifié l’ordre des priorités.
Pour beaucoup, la question du moment est : peut-on et faut-il
encore voyager ?
Voilà donc un an que l’insécurité est à la mode, notamment dans les contrées où les habitants possèdent des « biens » et
du capital à défendre. Pas étonnant, dans ce contexte, que les pays
« à éviter » en priorité se trouvent tous ou presque dans ce qu’on
appelait il n’y a pas si longtemps le « Tiers Monde » (et qu’on n’ose
plus sérieusement appeler « Pays en développement »)… Voilà
13
Désirs d’Ailleurs
aussi un an que le voyage « lointain », d’office considéré comme
dangereux et compliqué, a la gueule de bois ! Nos contemporains
compensent leurs grands désirs d’ailleurs par les petits plaisirs
d’ici. Et l’on redécouvre toujours plus les joies du « terroir », de
l’église romane du village d’à côté aux coins les plus reculés de la
France profonde, sans oublier que l’on constate par exemple un
engouement soudain pour la musique « traditionnelle » corse et
les Festnoz bretons, ou encore pour un festival de danse orientale ou une exposition d’Arts premiers des peuples de NouvelleGuinée…
Bref, depuis le 11 septembre 2001, le monde n’est plus
le même. La peur et le repli sur soi le rendent plus modeste,
plus vulnérable, mais son insaisissable actualité et ses frontières
poreuses lui confèrent une incontrôlable infinité. Une planète
soudainement devenue moins ronde et plus carrée, succombant
hélas à un manichéisme politique et religieux qu’on n’avait plus
connu depuis la fin de la guerre froide. Et le voyage dans tout ça ?
Il se retrouve confronté à de nouveaux défis qui le perturbent plus
qu’ils ne l’assomment. Ceci dit, aventures à domicile et voyages
immobiles connaîtront peut-être une nouvelle jeunesse, mais en
arrivera-t-on à « rouvrir » les zoos humains comme au « bon »
vieux temps des colonies ? C’est déjà fait semble-t-il…
Sans doute devrons-nous réfléchir d’urgence aux mutations
en cours, aux nouvelles formes de voyages, de mobilités, d’échanges, de rencontres à inventer et à réinventer. Quant au voyageur
qui arpente, tout de même ou inlassablement, les contours du
globe en ces nouveaux temps de doute et d’angoisse, il s’expose
plus que jamais à la misère du monde, à la rancœur de peuples
trahis par l’histoire. Exactement comme ce voyageur du chez soi
qui se contente de relier quotidiennement son lieu de séjour à son
lieu de travail, et inversement. La mobilité n’est plus – si elle le
fut un jour ? – particulièrement dangereuse en comparaison avec
le confort rassurant de l’immobilité, et parfois de l’immobilisme.
Le malheur frappe au hasard ou presque, et cela n’importe où, ici
comme ailleurs. On a tendance, alors que s’installe un mauvais
temps sur la terre, à l’oublier… La fragile liberté de circulation
14
Avant-propos à la deuxième édition (2002)
des êtres humains, du moins de ceux qui peuvent se le permettre,
est une fois de plus remise en cause. Pourquoi ? Peut-être que la
raison de ce « repli stratégique » est à sonder quelque part dans la
prétention occidentale à vouloir dominer et diriger le monde ? Et
les affaires du monde !
N’est-il pas criant, aveuglant même, de constater – impuissants ou plutôt indifférents – l’aggravation du clivage entre d’un
côté ces voyageurs fortunés, héritiers des aristocratiques « oisifs »,
et de l’autre, ces damnés de la terre et du reste, ces empêchés de
circuler comme bon leur semble. Tous ces « sans » quelque chose !
L’époque veut certainement qu’il leur manque toujours quelque
chose… Autrement dit, ce fossé de plus en plus inquiétant entre
nantis et démunis qui se promènent sur la mappemonde sans
même s’entrevoir, empruntant d’autres routes, d’autres voies.
Touristes et migrants, voyageurs et réfugiés, vacanciers et exilés,
jamais ne se rencontrent et jamais ne se côtoient. N’est-ce pas là,
précisément, où le bât blesse ? À ce jour, l’autre du voyageur n’est
pas encore un autre voyageur. Le tourisme cessera d’être diabolisé
le jour où il représentera autre chose qu’une exploitation économique du Sud par le Nord. Ce qui, en dépit des déclaration de
bonnes intentions – ces temps-ci très à la mode – n’est sans doute
pas pour demain !
L’acte du voyage ne doit pas s’estomper, il doit seulement
changer, évoluer, ce qui ne sera pas aisé ni même concevable sans
transformations radicales de nos comportements forgés par un
ethnocentrisme certain, qu’il soit d’ailleurs conscient ou non :
repenser notre rapport à l’autre, s’interroger sur le sens de notre
présence au bout du monde, envisager rencontres et échanges
qui soient réellement dynamiques et mutuelles. Bref, il s’agira
désormais d’apprendre plutôt que de prendre, d’écouter avant
de parler, d’observer au lieu de juger. Le voyageur est d’abord
un citoyen quel que soit l’endroit où il se trouve. En tant que
citoyen, il se doit d’agir en être responsable, en respectant ses
hôtes d’un jour ou d’une vie, leur culture et leur environnement.
La responsabilisation des voyageurs est au cœur même d’une éthi-
15
Désirs d’Ailleurs
que du voyage à développer, à diffuser, à enseigner. Ici et ailleurs.
Et sans compromis douteux…
Une éducation touristique s’impose par conséquent
aujourd’hui à tous les partants, à tous les voyageants, sans doute
aussi à tous les déplacés, et bien sûr à tous les voyageurs au long
cours. Cela exigera une réelle détermination et volonté de la part
des professionnels du tourisme qui restent, à l’heure actuelle,
entièrement dominés par les exigences mortifères du marché :
un tel tourisme de rencontre partagée que nous appelons de nos
vœux est – pour l’instant – trop complexe, trop peu rémunérateur, et concerne trop peu de clients pour les fabricants et autres
supermarchés du voyage. En dépit des déclarations d’intentions,
rien n’invite vraiment à l’optimisme du côté des tenants de « l’industrie touristique ». Pour voyager – vraiment voyager – il faudra
certainement chercher, imaginer et ouvrir d’autres voies, novatrices et nécessairement alternatives. L’écotourisme est – était ?
– l’une de ces voies. Mais, à l’heure où l’écotourisme fait bon
ménage avec le libéralisme, cette voie s’avère déjà fortement
détournée de son sens premier, galvaudée et exploitée, notamment par les multinationales du voyage. Il faut aller aujourd’hui
beaucoup plus loin…
Le voyage comme espoir pour une paix durable ? Alors
que nous entrons dans une période de longue instabilité géopolitique, le voyage reste en dépit de tout – et surtout de ses travers
– le meilleur exemple d’une rencontre pacifique. Toute rencontre
qui s’assume est aussi une confrontation, à partir de laquelle
s’entame un débat d’idées. Voyager c’est réfléchir et donc peser
ses mots pour mieux porter son regard. Partir de chez soi c’est
relativiser nos jugements trop hâtifs. « L’invasion touristique »,
si critiquée par nos contemporains (souvent à juste titre), a tout
de même une qualité indéniable : elle reste plus pacifique que
guerrière ! Jadis, les trois « C » – conquistadores, croisés et colonisateurs – avaient voyagé avec la croix et le fusil en lieu et place du
passeport et du guide de voyage, documents indispensables des
touristes d’aujourd’hui. En dépit des méfaits avérés du tourisme,
l’échange a toutefois remplacé le vol, le viol, les abus de toutes
16
Avant-propos à la deuxième édition (2002)
sortes ; la découverte a globalement succédé au pillage… Nous
disons bien « globalement »…
De nos jours, le fléau majeur est ailleurs : il est à chercher
– et plus encore à combattre – dans les scandaleuses inégalités économiques et sociales qui gangrènent le bon fonctionnement des
sociétés humaines. Tant que les injustices se poursuivront, tant
que les autochtones ne seront pas les instigateurs, les décideurs et
les bénéficiaires du tourisme sur leurs propres terres, tant que le
politique et le social des régions visitées resteront occultés par les
voyagistes et les consommateurs de cartes postales, les touristes
resteront des cibles privilégiées aux yeux de tous ceux qui n’ont
rien à perdre. Entre « eux » et « nous », la voie est ouverte mais
étroite : c’est en apprenant d’eux, en les accueillant chez nous,
en partant à leur rencontre et non pas en croisade – même sous
les traits d’une paisible croisière – que nous pourrons à l’avenir
voyager, tout en s’enrichissant du contact des cultures. La roue
du voyage ne pourra plus tourner si deux camps se contemplent
dans l’attente d’un affrontement : les touristes-voyageurs riches
et les réfugiés-immigrés pauvres… Nul doute que pour parvenir
à renverser cette tendance et rendre les rapports humains moins
stériles, il conviendrait de faire l’éloge du voyage désorganisé,
vaste programme en perspective !
Sans repenser le sens du voyage et notre propre implication dans les inégalités drainées par un tourisme international aux
yeux duquel le monde est avant tout une marchandise, il n’est
guère d’espoir sérieux de voir naître demain ce tourisme « responsable et durable » (les guillemets s’imposent !), respectueux
des environnements naturels et culturels qui constituent – ne
l’oublions pas ! – la « vraie » richesse de notre planète. N’est-ce pas
finalement pour ces « trésors » menacés que nous voyageons avec
une ferveur et une frénésie inconditionnelles d’un bout à l’autre
du monde ? Il faudra bien un jour que le voyageur du futur laisse
ses bagages culturels aux siens avant de s’embarquer, et qu’il fasse
ensuite le lent mais doux apprentissage, dans l’optique de son
propre cheminement, de « l’efficacité » plus que symbolique du
voyage spontané, désorganisé, improvisé… Pour que l’ailleurs ne
17
Désirs d’Ailleurs
soit pas un mirage ou une image, pour que l’autre ne se résume
pas au même vu et revu au travers d’un miroir déformant. Au
total, et pour répondre à l’interrogation de départ, oui on peut
encore voyager et il faut se décider à partir si le cœur nous en
dit ! Mais nul besoin de partir pour fuir… Le voyage n’est pas
seulement une chance pour la paix et la rencontre, il offre également des perspectives innovantes et peut-être salutaires pour une
« autre » mondialisation…
18
Introduction
« Le goût de l’exotisme tue l’exotisme. Le “bout du monde”
était une vision aristocratique de l’espace, et les écrivains
du voyage ne se sont pas privés de nous délecter de leurs
terres électives. Maintenant qu’elles sont un bien commun,
à la portée de presque tous, ils font la moue. Ils crient haro
sur l’exotisme. Stratégie classique de la morgue et du snobisme ».
Jacques Meunier, Voyages sans alibi, 1994.
Le voyage commence là où s’arrêtent nos certitudes. Le
voyage, c’est réapprendre à douter, à penser, à contester. En abolissant les frontières de l’inconnu, le voyage, c’est oser défier la
banalité du quotidien, le confort rassurant, les habitudes séculaires. Le voyage, c’est le passage de soi à l’autre, le pont d’un monde
à l’autre. Le voyage invite au désir de l’altérité autant qu’à celui de
l’ailleurs : la rencontre humaine et l’écoute des autres sont aussi
indispensables à l’univers du voyageur que le dépassement de soi
marqué par l’effort et la souffrance ou encore la lecture de tous les
romans d’aventure et autres récits de voyage laissés par d’illustres
prédécesseurs. Voyager, c’est avant tout regarder autour de soi
pour mieux s’oublier, choisir la solitude pour mieux se rapprocher
des autres, dévorer le monde des yeux pour mieux en apprécier
la grandeur. Et au final, toujours le même refrain : rien ne vaut
plus le voyage que le voyage lui-même. Ne dit-on pas que voyager
s’apprend d’abord en voyageant ?
Voyager, c’est prendre le risque de tout perdre dans un
environnement où seuls les gagnants sont voués à survivre ; c’est
perdre ses repères et sa quiétude. C’est observer le monde autrement que par le bout de son nez ou à travers le prisme déformé
d’un écran de télévision. En défiant les idées reçues, le voyage
19
Désirs d’Ailleurs
comme cheminement libre, c’est tout le contraire de juste s’en
aller ou d’arriver à bon port comme prévu, c’est perdre en stabilité pour gagner en harmonie, c’est perdre en vanité pour gagner
en modestie. Même si tel n’est pas toujours le cas, loin s’en faut !
À force de regagner là ce qu’il a perdu ici, le voyageur est un perdant comme un gagnant qui s’ignore… Se frotter à l’ailleurs, c’est
être heureux comme Ulysse, malheureux comme Rimbaud, c’est
ne jamais rester indifférent aux odeurs et aux rumeurs alentour.
Tantôt fuite, tantôt invitation, le voyage mêle le regard à la ligne
d’horizon. Un voyage – comme le voyage – n’est jamais simple.
En pensant qu’« on voyage pour regarder, pour entendre, pour
oublier, pour ne plus voir », Morand en donnait déjà une image
peu visible et accessoirement erronée ; d’autres plus parlants, tel
Goldoni, méprisaient le sédentaire et le casanier en affirmant :
« Qui n’a pas voyagé est plein de préjugés » ! Certes. Mais cela ne
suffit plus…
Le voyage est à la fois usage et usure du monde. L’accès
désormais quasi généralisé aux moindres recoins de notre planète,
devenue cet étrange village global, n’offre pas sans conditions les
clés pour saisir la complexité et la richesse du monde. Pour tous
les êtres en partance, oser le voyage, c’est vouloir vivre davantage,
plus intensément, plus follement, plus lucidement et plus ludiquement. Oser partir, c’est accepter l’évidence de la différence,
c’est bien sûr replacer l’homme à sa dimension simplement
humaine et redéfinir son rapport à la nature. Voyager, c’est avancer à contre-temps en prenant le contre-pied. Bien voyager exige
de s’arrêter pour mieux progresser. Voyager, c’est assumer ses
appréhensions et ses faiblesses, c’est alors aussi grandir un peu. Le
voyage c’est tout cela et bien plus encore.
Fuir un monde honni trop connu ou découvrir un nouvel
Eldorado imaginaire, les raisons de s’échapper sont souvent naïves, voire illusoires, mais l’acte de partir est et restera toujours un
acte noble dès lors qu’il s’agira d’interroger le monde ou, mieux
encore, de le repenser à l’aune d’une humanité meilleure. Au
cours de l’histoire, les déplacements volontaires ou considérés
comme tels ont profondément changé : autrefois voué à l’évan20
Introduction
gélisation, à l’exploitation et à la conquête, le voyage vers d’autres
terres et mers s’est progressivement transformé en une découverte
de lieux insolites et de cultures différentes, parfois même en une
rencontre et une solidarité avec d’autres hommes. Aujourd’hui
offert à tous ou presque, le voyage se mue en loisir, il tend
à devenir un savant alliage entre un besoin de divertissement, un
désir d’évasion et une volonté de mieux comprendre et connaître
le monde qui nous entoure. Car l’Ailleurs n’a pas toujours, loin
de là, fasciné les contemporains. On ne partait pas encore au loin
« pour mieux revenir » sur place ou « pour mieux repartir » dans
notre vie personnelle ou professionnelle, une fois de retour chez
nous après avoir consommé un séjour tout compris à l’ombre de
cocotiers spécialement plantés au pied d’un luxueux hôtel où les
autochtones ne sont guère conviés… N’est pas voyageur et touriste qui veut !
Dans l’Antiquité puis au Moyen Âge, mais aussi en partie aujourd’hui, partir pouvait signifier ne plus revenir, un aller
simple pour une vie – en fait un voyage d’une vie – qu’on n’a pas
nécessairement choisie (sans même quitter le Vieux continent,
citons hier les Bosniaques, aujourd’hui les Kosovars, et demain ?) :
exilés, expulsés, déportés et autres déplacés de leurs terres, villages
ou familles, sont là pour rappeler que l’histoire du voyage ne se
résume pas seulement aux tribulations aventureuses des héros de
Conrad, des Marco Polo et des Christophe Colomb, ou encore
des Jack Kérouac, Bruce Chatwin ou Jacques Lacarrière… Ces
voyages-là portent certes d’autres noms ! Oserait-on dire que les
esclaves noirs d’Afrique enchaînés à fond de cale étaient des « touristes forcés » de visiter les Amériques ? Ou que les boat-people
vietnamiens fuyaient leur pays ravagé à bord d’une « croisière »
en mer de Chine avant de « visiter » les pays occidentaux ? Hugo
Pratt, père du célèbre bourlingueur Corto Maltese, constatait
avec justesse : « Aujourd’hui, on ne voyage plus, on se déplace »…
Ce qui n’est pas sans brouiller la piste des voyageurs qui ne savent
plus qui ils sont et qui ils pourraient bien être : touristes ou explorateurs ? Déracinés, excentriques ou vagabonds ?
21
Désirs d’Ailleurs
Sur de nombreux points, le touriste actuel ressemble beaucoup au voyageur d’antan, quoi qu’en disent les derniers tenants
d’une idée épurée du voyage réservé à une élite autoproclamée
de « spécialistes » : scientifiques, écrivains, ethnologues, archéologues, missionnaires, explorateurs, artistes, journalistes, etc. À ce
compte, pourquoi ne pas intégrer dans cette catégorie de « voyageurs professionnels » les participants-coureurs subventionnés
du Paris-Dakar ou les anciens hippies confortablement installés
à Goa ou à Katmandou qui vivent désormais du trafic de drogue
ou d’antiquités ? Le voyage n’appartient à personne sinon à celui
qui l’entreprend. Le commerce autour du voyage appartient à
tout le monde sauf aux voyageurs authentiques.
Le « vrai » voyage, s’il n’a pas vraiment de place pour les
considérations économiques, ne peut faire l’économie de la lenteur et de la patience, deux vertus s’accommodant de sagesse qui
semblent être tombées dans les oubliettes de la vie quotidienne de
l’homme moderne. Mais à homme moderne, voyage moderne.
À homme pressé, voyage stressé. L’impatience requiert une organisation rigoureusement minutée et la vitesse suggère un séjour
forcément écourté. Le voyage est un produit qui peut finalement
se consommer à la manière d’un plat de frites réchauffé. Propos
volés au gré de rencontres fortuites : « Après Venise, on fait Pise
et Florence, puis on finit rapidement par Rome et Naples, et puis
c’est pas grave de ne pas rester longtemps dans un lieu, il y a tellement de vols par ici… ».
On se donne et se trouve les raisons de ne pas rester et de
faire de la mobilité permanente un art du vivre vite ; on circule
toujours mais on ne voyage jamais. On justifie ainsi un voyage
qui n’en est pas un comme d’autres s’excusent presque d’aller
manger au fast food qui n’est pas un restaurant : « Oui, c’est
dégueulasse ! mais c’est rapide, efficace et bon marché ! ». Voilà
sans doute pourquoi, chez MacDonald’s, on peut régulièrement
jouer à gagner des séjours touristiques aseptisés en Tunisie ou en
Thaïlande. Ce n’est pas du grattage mais du gavage : les gens
voyagent en fait comme ils mangent. La boucle est bouclée
et l’homme moderne n’a qu’à bien se tenir en mangeant et en
22
Introduction
voyageant « comme il faut ». Ou plutôt « comme on veut »… qu’il
fasse ! Fatalité ou résignation, les voyages organisés tuent peutêtre le voyage mais ils permettent aussi à celui-ci d’exister en
dehors des sentiers battus… Décidément, avec le voyage rien
n’est plus simple de nos jours et le monde se complique un peu
plus à tous les séjours.
Le voyage est partout, il respire la vie et pue la mort, il
suit le cours de la vie comme le tracé d’une route. Proust estimait
que « la vie est un voyage », mais l’adage populaire nous renvoie
l’image de la mort : ne dit-on pas communément que mourir
c’est « faire le grand voyage » ? Mais le voyage n’est jamais que
son propre voyage. Les désirs d’ailleurs n’ont pas lieu d’exister
sans le besoin des autres. Car le voyage est d’abord une rencontre
avec l’autre, une découverte de l’ailleurs, une quête libertaire, une
plongée dans l’inconnu où se déloge la part d’imprévu, une double rupture avec la peur des autres et le repli égotique, une lutte
acharnée contre la sécurité et la platitude, contre la banalisation
de la banalité du monde. Le voyage exalte la curiosité plutôt
que la médiocrité. Il est au bout de toutes les voies, de toutes les
expériences, de tous les paysages. Le voyage est surtout un détour,
une farouche détermination à emprunter des chemins méconnus,
une atteinte à la routine ravageuse, un plaidoyer pour un esprit
libre. L’expression d’usage « ça vaut le voyage » signifie en réalité
« ça vaut le détour ». Et le détour reste à ce jour la voie la plus
sage, sinon la plus courte ou la plus rapide, pour entreprendre
un voyage dans les meilleures conditions. À nouveau, un voyage
« réussi et profitable » exige un éloge à la patience et à la lenteur.
Éloge à l’amour et à l’humour aussi.
Si le voyage paraît propice à la maîtrise de soi et au contrôle de la peur d’autrui, il peut aussi ironiquement appeler la
crainte du monde des autres, sinon comment expliquer le familier
au revoir – « bon voyage » – à celui qui s’en va… Le voyage n’est
plus ce qu’il était, le risque d’y laisser sa peau a tout de même
considérablement baissé depuis quelques siècles : Paris, Bombay
ou la campagne irlandaise ne sont pas devenus subitement plus
dangereux qu’au siècle dernier ! Les situations changent mais les
23
Désirs d’Ailleurs
expressions restent. Méfions-nous donc du sens des mots cachés
plutôt que des passeurs de frontières et des accueillantes populations. Le voyage renvoie parfois au jeu : en prononçant les mots
« bon voyage », on entend également « bonne chance », « bonne
route », « bon vent »…
Il n’y a pas de désirs d’ailleurs sans désirs d’aventures, des
aventures géniales et étonnantes, souvent jalonnées par autant
de mésaventures. L’aventure sans mésaventure serait-elle encore
l’aventure ? Ce livre voudrait rapporter un peu de ces désirs
d’ailleurs, de ces mystérieux arpentages d’horizons perdus, qui
sont autant de moyens et de prétextes pour mieux partir et connaître l’autre. À l’instar de l’indispensable complémentarité (à
défaut de vraie complicité) entre l’homme et la nature, l’ailleurs
n’existe pas sans l’autre, et l’un sans l’autre n’est qu’une terre sans
vie ou une vie sans âme.
Cet ouvrage tentera d’évoquer aussi bien le sens et l’essence
du voyage, ses formes et ses déformations, les espoirs et les inquiétudes qu’il suscite, que les motivations des voyageurs avec leurs
préjugés et leurs assertions, leurs quêtes spirituelles ou matérielles,
leurs actes héroïques ou odieux, ou encore leurs rapports avec les
autochtones et les traditions « exotiques » et avec leurs semblables,
nouveaux aventuriers et/ou touristes organisés. Sur la planète en
mouvement, il y a essentiellement, d’un côté, ceux qui partent1 et,
d’un autre côté, ceux qui restent 2, à moins qu’ils ne voyagent par
procuration via Internet ou les voyages des autres. Là se situe en
effet la principale distinction : à Marseille comme en pays dogon,
1.
2.
Touristes et voyageurs confondus, ils forment la même famille, et sous
l’une ou l’autre appellation nous intégrerons toujours les deux termes : quel
voyageur accepterait de passer pour un touriste sans rechigner même s’il sait
parfaitement que rien ne le distingue d’un autre touriste ; et réciproquement,
quel touriste n’accepterait pas d’être pris pour un voyageur au long cours
alors qu’il sait fort bien qu’il n’est qu’un touriste… comme tous les autres
voyageurs en somme.
Tout le monde à l’exception des touristes-voyageurs, y compris les « étrangers » installés sur place qui passent du statut de touriste à celui de résident,
et parfois de clandestin à celui de sans-papiers…
24
Introduction
un touriste-voyageur se retrouve en face d’un habitant-autochtone, le premier vit mieux de par sa rencontre avec le second, et le
second survit grâce à la présence du premier… Nous essayerons
de comprendre en quoi le voyage-tourisme peut contribuer ou
non au bonheur des hommes et des pays à vivre ensemble sur la
même planète, avec ou sans les mêmes droits ?
Si le droit au voyage est un droit pour tous, l’accès au
voyage reste relatif et restreint, tout comme restent trop flous
les devoirs des voyageurs à l’endroit des populations rencontrées
et des milieux culturels et naturels visités. Pourtant, tout laisse
à penser que, pour paraphraser un écrivain-voyageur-ministre
illustre de notre siècle finissant, le XXIe siècle sera touristique
ou ne sera pas ! Demain, les Papous visiteront la tour Eiffel pendant que les Parisiens chercheront quelque jungle oubliée pour
se mettre au vert, à moins qu’ils ne tapent une belote au calme
quelque part sur la planète Mars… C’est pour demain, dit-on,
mais tout le monde ne sera pas du voyage. Et alors que le voyage
s’étendra jusque dans les moindres recoins de la terre et même
au-delà, les exclus de ce nomadisme volontaire se feront de plus
en plus nombreux. À l’avenir, les exclus stigmatisant la misère du
monde seront des sédentaires ; ou des absents – des persona non
grata – de l’univers du voyage Ils ne seront pas invités à participer à la fête du voyage « pour tous ». Les gens du voyage de notre
passé n’auront plus rien à voir avec ceux du futur. Ainsi, cette
mobilité voyageuse planétaire ne sera plus considérée comme un
fléau social récurrent mais sera habilement érigée en art de vivre
universel. Pour l’heure, apprenons déjà à voyager autrement pour
voyager mieux…
25
Page laissée blanche intentionnellement
1
Chapitre
De l’errance à la rencontre
« Ce fut la première fois que je logeai chez des indigènes
dans mon déguisement de pauvresse […]. J’allais maintenant expérimenter par moi-même nombre de choses
que j’avais jusque-là observées seulement à distance. Je
m’assoirais à même le plancher raboteux de la cuisine sur
lequel la soupe graisseuse, le thé beurré et les crachats d’une
nombreuse famille étaient littéralement répandus chaque
jour. D’excellentes femmes, remplies de bonnes intentions,
me tendraient les déchets d’un morceau de viande coupé
sur un pan de leur robe ayant depuis des années servi de
torchon de cuisine et de mouchoir de poche. Il me faudrait
manger à la manière des pauvres hères, trempant mes doigts
non-lavés dans la soupe et le thé, pour y mélanger la tsampa
et me plier enfin à nombre de choses dont la seule pensée
me soulevait le cœur. Mais cette dure pénitence aura sa
récompense. Mon vêtement banal de dévote nécessiteuse
me permettrait d’observer maints détails inaccessibles aux
voyageurs occidentaux et même aux Thibétains des classes
supérieures ».
Alexandra David-Neel, Voyage d’une parisienne à Lhassa,
1990 (1927).
Le voyage est à la mode. Mais qu’est-ce que le voyage
aujourd’hui ? Un tourisme d’exploration, une expédition vacancière, un produit de consommation, une initiation à l’ailleurs, une
rencontre avec l’autre ? C’est un peu tout cela à la fois. Voyager
chez l’autre c’est aussi mieux se préparer à revenir chez soi : « On
peut appeler voyage, cette hésitation moderne entre un nomadisme forcené et un dépaysement timide, ce flottement insoluble
qui ne fait la part belle à l’ailleurs et à la fuite que pour mieux se
27
Désirs d’Ailleurs
replier frileusement sur le petit chez-soi » écrivent Pascal Bruckner
et Alain Finkielkraut (1979 : 64). Mais voyager, c’est d’abord se
risquer à l’altérité, à la nouveauté, à l’étrangeté, à l’inconnu, à
l’incommensurabilité.
Le voyage aujourd’hui
Nul doute que le terme « voyage » d’antan n’a plus le même
sens que le mot « voyage » d’aujourd’hui. Une mutation sémiotique issue d’une transformation en profondeur de la société.
En Occident, le terme « voyage » – de veiage (1080), provenant
du latin viaticum – apparaît véritablement autour de 1400. Il
signifie, selon la définition du Robert, « déplacement d’une personne qui se rend en un lieu assez éloigné ». Un sens qui n’a guère
changé au fil des siècles, sauf que les moyens, les manières et les
envies de voyager ont considérablement évolué. Aussi, qu’il le
veuille ou non, le voyageur actuel est également un touriste, même si
rien n’indique franchement qu’il n’en fut pas de même autrefois.
Ce qui ne l’inscrit pas d’emblée – ainsi que beaucoup voudraient
le faire croire comme pour exorciser leur propre état de touriste –
dans cette catégorie peu enviable et perçue comme étant plus
proche du mouton de Panurge que du roi Ulysse : le touriste « de
masse ». Entendez, le « mauvais » voyageur, le visiteur « médiocre »
et « inculte », en fait « l’idiot du voyage » pour reprendre le titre de
l’ouvrage de Jean-Didier Urbain (Plon, 1991). Le « bon » touriste
est pourtant loin d’être ce voyageur mythique et idéalisé, toujours
à l’abri du mépris exprimé par la tribune du peuple et le temple
du savoir. Dans notre imaginaire fantasmatique, l’idiot du voyage
est au monde ce que l’idiot du village est au terroir. Bref, un idiot
avant tout. Et un individu suffisant qui passe à côté de ce qu’il
faut voir et faire… Bien voyager n’est pas donné à tout le monde,
voyager intelligent est carrément réservé aux seuls gens « capables »… Le voyage ne fait pas l’économie de la lutte des classes et
des inégalités sociales !
Difficile en fait de définir le voyage et ses adeptes. Car
aujourd’hui tout et son contraire mènent et ramènent au voyage.
Les initiales VRP signifient bien « voyageurs, représentants, pla28
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
ciers », et SDF « sans domicile fixe », ces deux catégories n’ont finalement que bien peu à voir avec notre représentation du voyage
nourrie de Conrad, de Stevenson, de Michaux ou de Kérouac,
sinon de Tintin et du Titanic… D’ailleurs, les VRP et les SDF
voyagent rarement côte à côte, et même s’ils le faisaient, ils ne se
rencontreraient pas. Ils ne se considèrent pas non plus comme des
voyageurs tant l’idée et le sens du voyage se trouvent de nos jours
associés aux vacances et aux loisirs : les VRP voyagent pour travailler et par conséquent travaillent d’abord et voyagent ensuite ;
les SDF cherchent un toit et en général un emploi, ils circulent
d’un lieu à un autre pour tenter de trouver une solution à ces
deux problèmes intimement liés. Pour les uns, pas de place pour
le voyage car leurs ventres sont trop avides, pour les autres, pas
de place pour le voyage car leurs ventres restent trop vides. Du
VRP au SDF, ce sont deux extrêmes de l’univers du voyage qui se
côtoient sans se rencontrer et qui s’ignorent en se rencontrant…
Entre ces deux catégories se dénichent encore de multiples formes
de voyageurs, d’exilés, de migrants, de badauds.
Si les voyages forment la jeunesse – et parfois déforment
la vieillesse –, comme le suggère l’adage populaire, l’inverse paraît
aujourd’hui nettement moins vrai. Les jeunes se détournent du
voyage pour se laisser guider par le tourisme, ils sont nombreux
à préférer partir en sécurité pour un séjour organisé plutôt que
de s’envoler avec un billet d’avion aller simple vers des horizons
inconnus où tout semblera aussi possible qu’impossible. À moins
que ce ne soit la « démocratisation » des voyages, d’ailleurs toute
relative, qui les conduit à choisir les options « classiques », pensant
que les îles désertes paradisiaques appartiennent au passé et qu’à
ce titre, ils préfèrent se plonger dans les lectures « sûres » d’autrefois et les films « spectaculaires » mettant en scène l’aventure et
l’exotisme des bouts du monde. À Cuba par exemple, destination
à la mode s’il en est, une mince bande de terre bordée par des
plages de sable fin, des cocotiers, des hôtels luxueux, accueille
la plupart des visiteurs étrangers dans l’île, et pas seulement
des « seniors », alors que le pays regorge de richesses naturelles
et culturelles autrement intéressantes. Exemple entre mille.
À ce rythme, l’arbre du voyageur (ravenala) qui abritait celui-ci
29
Désirs d’Ailleurs
de passage en Afrique ou en Asie, et sous lequel il se reposait à
l’ombre, se voit largement dépassé par le cocotier, planté à la hâte
mais satisfaisant le besoin simple d’exotisme du voyageur toujours de passage, désormais pressé et parfois même stressé. Si la
vie « moderne » promet chaque jour davantage de bienfaits à ceux
qui s’y accrochent, elle incite aussi beaucoup de gens à quitter l’ici
pour se laisser happer par la tentation de l’ailleurs. Quêter au-delà
du portillon de sa clôture ou du bout de sa rue, c’est déjà mettre
en doute notre bonheur de circonstance. C’est aussi partir pour
trouver mieux plus loin, quitter le connu pour se plonger dans
l’inconnu. Qui mieux que Nicolas Bouvier pourrait résumer l’origine et le désir de nos départs pour l’ailleurs ? Souvenons-nous de
ces lignes, célèbres aux yeux de plusieurs générations routardes,
extraites de L’usage du monde : « C’est la contemplation silencieuse des atlas, à plat-ventre sur le tapis, entre dix et treize ans,
qui donne ainsi l’envie de tout planter là. Songez à des régions
comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y
résonnent, aux regards qu’on y croise, aux idées qui vous y attendent… Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon
sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent
rien. La vérité c’est qu’on ne sait comment nommer ce qui vous
pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres,
jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon »
(Bouvier, 1992 : 12).
Mais, ne nous le cachons pas, le voyage est également une
fuite. Fuite en dehors de soi, vers le prochain et le lointain, puis
retour vers le proche et le soi. Le romancier Patrick Mercado évoque cette fuite à sa manière : « Nous n’avons cessé de fuir. La fac.
L’usine. La classe ouvrière. La lutte armée. Les femmes aimées.
Fuir et abandonner le terrain aux autres. Aux vestes retournées.
À l’eau dans le pinard. À l’amant. Et aux fachos polis humains »
(Mercado, 1998 : 63). On fuit on ne sait où pour on ne sait plus
quoi. Pour Gilles Lapouge, l’être humain a sans cesse « besoin de
mirages » pour vivre, mais le voyage n’existe pas sauf au moment
fatal du retour où il se transforme comme par enchantement en
souvenir. Et l’écrivain-voyageur d’écrire de ses pairs qu’ils « nous
fabriquent des lointains, aujourd’hui qu’il n’y a plus de lointains,
30
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
mais seulement du proche » (Lapouge, 1999). La fuite devient ici
illusion. Une illusion perdue mais toujours retrouvée qui très vite
devient tentation.
Une fuite peut toutefois s’avérer salutaire pour sortir d’une
vie morne et banale, ou simplement « normale ». Le voyage est en
effet, pour qui sait le mettre à profit, une formidable ouverture à
la connaissance de l’autre être et de l’autre part. Georges Bataille,
écrivant que « la connaissance est l’accès de l’inconnu », montre
que tout espoir n’est pas perdu : Monsieur Hulot – celui de Tati
et celui de TF1 –, qu’il parte en vacances ou à l’aventure, n’est
pas une fatalité dans un monde fait d’images et d’imaginaires. Si
le voyage forme les petits et les grands, il forge surtout les esprits
et éduque les hommes à en faire rougir la vocation éducative de
l’école. L’école buissonnière n’est-elle pas déjà un appel au voyage
ou du moins au vagabondage, parfois même une invite à mieux
comprendre l’entourage de la planète ? Le voyage confère une
chance pour un savoir partagé, une connaissance plus intense
et plus intime des cultures et des peuples que de près ou de loin
nous côtoyons.
Claude Lévi-Strauss, en annonçant un peu vite, mais dans
une prose superbe, la fin des voyages, ne pensait certes pas être à
l’origine de tant de vocations baladeuses et de voyages ethnologiques ou touristiques : mais qui n’a pas un instant eu envie de partir après avoir refermé Tristes Tropiques (1955), ne serait-ce que
pour vérifier personnellement l’exactitude du titre ? Le voyage se
provoque sans arrêt au gré des prétextes bienvenus et des motivations sincères : après la lecture de tel récit de voyage ou tel roman
d’aventure, après le témoignage pittoresque d’un ami, après la
retransmission d’un documentaire ou d’un film, après avoir surfé
sur le Web, après un spectacle ou un concert, après une rencontre
avec un voyageur assermenté d’ici ou un représentant authentifié
de l’exotisme de là-bas… Sûr qu’à l’heure d’Internet et de la vogue
de toute forme de voyage virtuel, les livres ne suffisent plus à nous
faire rêver l’ailleurs : « Les livres refermés, c’est la valise qu’il faut
boucler. Ne serait-ce que pour aller vérifier par soi-même ; goûter
aux joies de l’effort et aux surprises de l’imprévu ; au plaisir de se
31
Désirs d’Ailleurs
faire peur, de connaître et de repousser ses limites. Le voyage est
une thérapie contre la pensée unique, un vade-mecum contre le
train-train qui tue plus sûrement que le changement. Fuite en
avant ? Pas si sûr, mais pourquoi pas ? Si “partir c’est mourir un
peu”, rester, c’est s’enterrer beaucoup », précise, non sans brio,
Jacques Lacarrière, dans la présentation d’un numéro du Monde
de l’Éducation consacré au voyage (mai 1997 : 19). Le voyage a
donc beaucoup changé depuis l’époque du « grand tour » européen, de la flânerie romantique, de l’aventure coloniale, et même
depuis la beat generation et les routards de tout poil des années
1950 à 1980… Si on vante aujourd’hui sans complexe les bienfaits du voyage « pour tous » et ses vertus thérapeutiques, il n’y a
pas si longtemps encore, on fustigeait ses adeptes en les jugeant
de « vulgaires touristes » – insulte suprême et même pléonasme
aux yeux de nombreux « voyageurs » – aux mœurs imbéciles ou
dépravées. Ce n’est pas jusqu’à l’impact du « tourisme » sur les
sociétés réceptrices, considéré jusqu’alors comme globalement
négatif, qui s’est étrangement métamorphosé en impact du
« voyage » globalement positif. Le voyage retrouvé remplacerait
désormais un tourisme surfait et trop massif ! Le terme touriste
est devenu aussi suspect que celui de voyageur est noble. S’il n’est
plus aristocrate, même s’il en a gardé le parfum amer, le « vrai »
voyageur aurait par conséquent fait son grand retour, après avoir
été supplanté par le touriste, lui-même succédant au voyageur
vénéré d’autrefois… Le touriste ne fut dans cette histoire-là,
comme en de nombreux lieux qu’il sillonne, que de passage. Le
voyageur actuel fait-il vraiment autre chose ? Et, si non, est-il
encore vraiment un voyageur ?
On peut le penser comme en douter. Il n’empêche qu’on
n’a jamais aussi peu voyagé dans le monde qu’aujourd’hui alors
que les voyages n’ont jamais été aussi nombreux, diversifiés,
populaires ! Le voyage est-il donc encore ce qu’il prétend être ?
Aujourd’hui, la définition du touriste se fond dans celle du
voyageur. Ce brouillage des pistes renvoie tous les êtres en partance au même niveau. Ou presque : le membre du Club Med,
l’auto-stoppeur fauché, le participant au raid Camel Trophy, le
chercheur étudiant une tribu oubliée, le skieur ou le randonneur
32
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
du dimanche… Les voilà tous regroupés sous l’étiquette bienheureuse de « voyageur » quelle que soit la forme donnée au voyage en
question. De nos jours, l’expérience individuelle s’est commuée
en expédition collective et la civilisation des voyages tend progressivement à remplacer celle des loisirs. Comme le résume Jacques
Lacarrière : « Source, jadis, de rapt et de profit, l’ailleurs devient
source de connaissance avant de muer, de nos jours, en source
d’évasion et d’émotion. Ni Cook ni Magellan n’ont entrepris le
tour du monde dans le seul but de s’extasier ou de s’épouvanter, mais, avant tout, pour découvrir, connaître, comprendre et
relater, ce qui constitue les quatre points cardinaux du voyage »
(Le Monde de l’Éducation, mai 1997 : 21). Découvrir, connaître,
comprendre et relater sont également devenus les quatre points
essentiels de l’industrie touristique, même si les résultats ne sont
pas vraiment à la hauteur des intentions affichées…
Désir et/ou besoin de partir : comment naît et vit le
tourisme ?
Le tourisme ou les tourismes ? Quel travail peuvent fournir
les sciences sociales pour nous aider à mieux comprendre la place
du tourisme dans notre vie et dans celle des autres ? Il nous faut
pour commencer revenir aux sources, aux définitions, à l’évolution du tourisme et de ses adeptes dans le temps. Le tourisme est
une extension du voyage. Il naît à la faveur d’une révolution des
mœurs à une époque donnée et sur une partie précise du globe :
le XVIIIe siècle et l’Angleterre. Très rapidement, le mouvement se
répand et se consolide, le XIXe siècle et l’Europe verront l’affirmation du désir de partir, du besoin de s’en aller. Mais auparavant,
les formes migratoires ont pris de curieux atours dont le voyage
d’agrément n’est que le dernier avatar. La migration volontaire ou
non, mais toujours voyageuse, n’en est pas moins un voyage qui
s’ignore, un voyage qui se pare d’attributs moins nobles car son
sens même en remettrait les fondements élitistes en question.
En distinguant le simple nomadisme de l’émigration et des
migrations proprement dites, Théodore Monod note que « c’est
avec le monde animal que nous trouverons pour la première fois
33
Désirs d’Ailleurs
un véritable phénomène migratoire. […] Les migrations animales
sont sous la dépendance de l’instinct, celles des hommes échappent partiellement à ce dernier » (Monod, 1993 : 352 et 354).
Puis l’auteur de Méharées de placer dans ce contexte sui generis
les invasions barbares du Moyen Âge, en particulier germaniques
et scandinaves, avant de souligner ces mots plus sages : « Lent ou
précipité, invisible ou spectaculaire, osmose pacifique ou conquête brutale, le phénomène migratoire se retrouve partout et en
tout temps. En Océanie, en Amérique, en Asie, en Europe, en
Afrique, d’un bout à l’autre du monde, qu’il s’agisse d’Eskimos,
de Mongols, de Vikings, de Polynésiens, de Touaregs, de Peuls ou
d’Aztèques, il a brassé les populations humaines, et à une échelle
que nous ne soupçonnons guère » (Monod, 1993 : 354). Aux
origines du voyage et du tourisme contemporain se trouvent souvent des raisons oubliées, dévaluées, insoupçonnées ou douteuses.
Quels furent les premiers mobiles des déplacements d’un bout du
monde à l’autre ?
Les grandes migrations résultent aussi bien des catastrophes naturelles que des invasions historiques, des bouleversements
climatiques, politiques ou religieux, des ambitions personnelles,
des motifs commerciaux, des pèlerinages, des besoins et autres
désirs de trouver des trésors enfouis, de la nourriture ou bien
des femmes… La mobilité perpétuelle est la meilleure preuve
pour affirmer que la terre n’appartient à personne. Sinon à ceux
qui l’habitent ou qui viennent s’y établir. Nous n’avons finalement jamais cessé de bouger. Même s’il nous semble difficile,
voire pour certains impossible, de l’admettre : « Nous sommes
de très récents locataires de notre actuel domicile » (Monod,
1993 : 357). Considérant la migration comme un phénomène
biologique, Théodore Monod reconnaît – dans un texte écrit en
1942 – que ce n’est pas l’impulsion migratoire qui est condamnable : « Ce qui, par contre, est révoltant, c’est de voir des hommes
civilisés, ou prétendus tels, assouvir leur soif de conquêtes par des
méthodes dignes de l’âge des cavernes. Et qui, se posant en même
temps pour de loyaux amis de la paix et de la justice, aggravent
cette barbarie de tout le poids d’une lourde hypocrisie » (ibid.).
34
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
Un texte toujours d’actualité qui résonne dans une bonne partie
du globe.
C’est effectivement la course à la conquête, à la découverte, à l’exploitation, au profit qui engendrera plus tard ce que
nous appelons le tourisme. Si certains auteurs, dont Gilbert
Sigaux (1965), font remonter l’origine du tourisme jusque dans
l’antiquité gréco-romaine, ses racines lointaines, tout au moins
en Occident, sont plutôt à glaner quelque part du côté de l’Europe médiévale et sans doute des croisades, ces pèlerinages sacrés
qui, sous forme de jihad chrétiens, ont inauguré on ne peut plus
mal la « rencontre » entre des cultures différentes. La prise de
Jérusalem en 1099 ou le sac de Constantinople en 1204 par les
croisés en sont de peu glorieux exemples. On retiendra cependant
que ces prémices du tourisme, qui sera lancé réellement avec la
révolution industrielle, sont entièrement motivées par la foi : la
religion aura tout au long de l’histoire de l’humanité engendré
d’innombrables déplacements de populations, souvent pour le
pire parfois pour le meilleur, mais il reste que les Églises de toutes
sortes ont été et restent de nos jours de rentables et formidables
tours-opérateurs… Face aux pèlerins guidés par la foi, les compagnons du Tour de France au Moyen Âge et même les marchands
sillonnant les foires européennes de la Renaissance ne sont que de
piètres voyageurs. Quelques auteurs, parmi lesquels René Duchet
(1949), font coïncider les débuts tonitruants du tourisme avec
cette période faste de croisades et de pèlerinages sacrés; d’autres,
à l’instar de Marc Boyer (1982), préfèrent signaler la préhistoire
du tourisme autour de 1815 et le début de son histoire vers 1850.
Ce n’est seulement qu’un siècle plus tard, avec l’apparition des
« vacances » et des « congés payés », que le tourisme connaîtra son
heure de gloire. Un temps de grâce par ailleurs éphémère puisqu’il est aujourd’hui discrédité à force de prétendre représenter
– et proposer à un coût modique – l’esprit du voyage à tous…
Mais avant d’en arriver là, la révolution touristique doit beaucoup
à la combinaison de la révolution des transports avec celle des
communications, puis de tout ce qui aura fait son industrie ; tous
ces messieurs Cook, Baedeker, Pullman, Ritz, et tous les autres
qui donnèrent au tourisme ses grands noms sinon ses grands
35
Désirs d’Ailleurs
principes (Laplante, 1996 : 26). Car sans moyen de transport,
sans hôtel, sans agence, sans guide de voyage, donc sans services
et sans confort, le voyageur ou le touriste moderne serait encore
un explorateur ! La création de conditions modernes du voyage
a également contribué à faire disparaître la figure de l’aventurier
d’antan.
Revenons quelques instants sur l’histoire et la sociologie du
tourisme et sur les classifications de l’art et de la manière de voyager. Le terme « tourisme » (1841) est né bien après celui de « touriste » (1816). Ce dernier provient de « the Tour », terme anglais
qui désignait un voyage d’agrément – « un grand tour » – effectué
en Europe au XVIIIe siècle, en général par des jeunes membres
de l’aristocratie britannique. Si le tourisme est avant tout l’action de voyager pour son plaisir1, il se distingue cependant des
excursions2 ou des séjours prolongés dans un même lieu, alors
apparentés à des séjours en résidence temporaire (généralement
plus d’un an). Cela dit, les définitions des institutions et des organismes internationaux prévoient un éventail très large, acceptant
de qualifier de « tourismes » aussi bien les diverses formes de voyages d’affaires que les déplacements des étudiants ou des sportifs,
à l’exception toutefois des frontaliers. Cette définition reste assez
vague et tend à nous montrer qu’il n’existe pas un touriste type
ou une forme de tourisme donnée mais des touristes et des tourismes. Par tourisme, on entend donc, entre autres, l’ensemble des
activités liées aux déplacements touristiques, mais les définitions
sont innombrables et varient considérablement selon l’angle d’approche choisi. On peut encore citer les quatre éléments majeurs
qui déterminent le tourisme : la demande de voyage, les intermédiaires touristiques, les destinations, les impacts ; trois éléments
sont intrinsèquement liés pour définir le phénomène touristique
en tant que pratique sociale : le loisir, le revenu, le voyage. Au
total, le tourisme ne peut se résumer à une industrie, il est égale1.
2.
Même si ce « principe » tend à disparaître et le terme « plaisir » à être remplacé
par « affaire » !
À la durée plus courte, souvent moins de 24 heures, et n’exigeant pas nécessairement une nuitée passée hors de son domicile.
36
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
ment un vaste ensemble de phénomènes sociaux et, à ce titre, il
peut être étudié sous des aspects extrêmement différents : « Cela
encourage une réflexion multidisciplinaire qui, partant des complexités du tourisme, est essentielle pour approfondir sa compréhension » (Burns, 1999 : 29).
La diversité même des formes de tourisme est à l’image
de la pluralité des situations culturelles et économiques dans le
monde. Un tourisme « aristocratique » ou « bourgeois », hérité des
élites voyageuses de l’Europe des XVIIIe et XIXe siècles, s’oppose
nettement à ce qu’il convient d’appeler un tourisme « de masse »,
forme déployée dans de nombreux pays industrialisés et riches
depuis la Seconde Guerre mondiale, en Europe, en Amérique du
Nord et ensuite au Japon plus particulièrement. Ces régions « privilégiées », auxquelles viennent peu à peu s’ajouter de nouvelles,
voient aussi se mettre en place progressivement une démocratisation du tourisme et du voyage.
Cette « démocratisation » somme toute relative est évidemment liée à l’extension de la « civilisation des loisirs » et de la
durée des « congés payés » ainsi qu’à l’élévation du niveau de vie
et de l’émergence, avec les Trente Glorieuses, des classes moyennes soucieuses d’accéder à des modes de vie (et de distraction !)
autrefois réservés aux seuls bourgeois aisés sinon à la noblesse. Les
trois fonctions du loisir, définies par Joffre Dumazedier (1962 :
26-27), qui sont le délassement, le divertissement et le développement de la personnalité, sont également à la source non seulement des vacances mais aussi du tourisme en général. Même le
voyageur intrépide aurait du mal à ne pas s’y reconnaître ! Nous
assistons ainsi au développement du tourisme social et du tourisme familial à la portée du plus grand nombre et dont les structures et les modalités restent fortement liées au monde du travail.
Aujourd’hui, le tourisme reste profondément lié au travail – cette
sacro-sainte période annuelle de vacance de travail – même si
progressivement la situation semble changer. Dans les discours
comme dans les faits, le tourisme pour tous tend à remplacer le
travail pour tous, souvent à l’insu des salariés dont la majorité
37
Désirs d’Ailleurs
ne sera jamais rémunérée pour « voyager », ni même pour autre
chose…
Cette plus grande diversification des types de tourisme
justifierait sans doute l’emploi plus fréquent du terme « tourismes » au pluriel : il est aujourd’hui par exemple très délicat de
parler de « tourisme dans les pays du tiers monde », sachant que
ce thème recouvre de fortes disparités et même des oppositions
(Michel, 1998). Certains auteurs, tel P. Cuvelier, relèvent ainsi la
grande mutation touristique de la deuxième moitié du XXe siècle
dans la plupart des pays occidentaux : le tourisme « fordiste » ou
le tourisme « de masse » a depuis quelques années cédé la place à
un tourisme que le sociologue nomme « post-fordiste » ou tourisme « diversifié » (Cuvelier, Torres et Gadrey, 1994 : 9-108).
L’appellation même de « tourisme de masse » a beaucoup perdu de
son sens… mais il est difficile de l’ignorer, tout en s’interrogeant
s’il s’agit d’un tourisme « volumineux » ou d’un tourisme organisé,
ou les deux ? Les tourismes vert, alternatif et d’aventure ne sontils pas – ou plutôt ne deviennent-ils pas – également de nouvelles
formes de « tourismes massifs » ?
Des tourismes qui cependant ne doivent pas occulter
le fait que la mobilité voyageuse comme activité ludique et de
loisir – cette « expérience non ordinaire » définie par John Urry
(1990) – reste profondément élitiste, en dépit de la timide démocratisation évoquée ci-dessus, à l’échelle de la planète : « Tourisme
populaire, social, tourisme pour tous : les mots sont usés avant
d’avoir servi. Car les trois quarts des pays du monde ignorent
encore le départ en vacances » rappelle à bon escient Marc Boyer
(1996 : 116). Dans maints pays, notamment les plus pauvres, les
congés (payés et même ceux qui ne le sont pas) sont encore difficilement accordés par les employeurs locaux et quelquefois étrangers, y compris dans les secteurs du tourisme. Si des changements
s’annoncent dans ce domaine, ils restent le plus souvent de pures
déclarations d’intentions, ou minimes et lents à entrer en application. Le tourisme montre aussi aux plus démunis, parfois avec
arrogance, ce que sont les richesses, les biens matériels, les loisirs,
ce « temps libre » qui leur est interdit, et, surtout, il les influence
38
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
avec ses attitudes de consommation, entraînant par conséquent
tout un processus tantôt d’imitation tantôt de frustration dont
les populations touchées ne voient pas que les aspects positifs. Le
voyage est né d’un pressant besoin de changement d’air et d’un
véritable désir d’expériences nouvelles venant rompre la monotonie toujours ennuyeuse et parfois angoissante. Un changement
de lieu est certes un premier pas pour modifier l’atmosphère mais
il ne s’avère pas suffisant à satisfaire le besoin de rupture avec
un environnement non seulement connu mais aussi étouffant et
harassant. Le voyage est aussi le résultat d’un « ras le bol de l’ici »,
ou en tout cas d’une insatisfaction chronique, qui oriente les personnes vers de nouvelles destinations, lointaines de préférence.
La notion de tourisme, exclusivement occidentale à l’origine, est étroitement liée à l’occupation du temps libre, ou plutôt
du temps durant lequel l’homme n’est pas astreint au travail :
comment faire et que faire pour s’occuper ? Le tourisme sera cette
nouvelle occupation mais aussi une industrie qui s’intéressera
désormais à ce temps hors du temps de travail. Car si, aux yeux
de la société industrielle et technologique, l’oisiveté spontanée
conduit au vagabondage, voire à la mendicité, l’oisiveté organisée
confère aux vacances ce temps de repos bien mérité qui s’oppose,
non sans légitimité sociale, au temps du labeur bien fait. Tout
le monde ou presque s’accorde à dire que le repos se mérite et
qu’on n’a rien sans rien : par conséquent, pour être autorisé à ne
rien faire, il faut avoir fait beaucoup auparavant… Cependant, si
comme le suggère Edgar Morin dans sa fameuse prose, « la vacance
des valeurs fait la valeur des vacances » (Morin, 1965), l’oisiveté
n’est jamais bien perçue et « le tourisme a horreur du vide, de la
véritable vacance » (Amirou, 1995 : 268). Le loisir doit servir à
quelque chose. À peine né, le temps « libéré » est repris en main
par la société industrielle puis de consommation (Baudrillard,
1970). Le temps libre réitère les mêmes structures que celles du
temps de travail, il n’en est qu’une version non rémunérée mais
tout aussi socialisée. La diversité des formes de loisirs, les vacances
en montagne ou à la mer, les séjours en famille ou en individuel, l’industrie touristique avec ses services et ses moyens sont
efficacement présents pour occuper et gérer le temps toujours
39
Désirs d’Ailleurs
compté – par la durée et par le budget – des personnes en vacance
de travail, en général temporaire. Quantité de travaux ont rendu
compte de l’émergence du phénomène touristique, de la révolution des loisirs et du temps des vacances (Lanfant, 1972 ; Cacérès,
1973 ; Boyer, 1982, 1996 ; Sue, 1980, 1982, 1994 ; Viard, 1984 ;
Dumazedier, 1962, 1988 ; Gerrand, 1963 ; Krippendorf, 1987 ;
Corbin, 1995 ; Rauch, 1993, 1996 ; Autrement, 1990 ; et pour le
désir de rivage et de plage : Corbin, 1988 ; Urbain, 1996).
Le temps libre d’hier rejoint le tourisme d’aujourd’hui. Il
importe plus que jamais de s’occuper, en se rendant utile si possible, afin de ne pas céder aux sirènes de l’oisiveté. Le mot d’ordre
partout repris implique de ne pas perdre son temps : « le temps
c’est de l’argent » dit l’adage. Encore une raison supplémentaire
de ne pas le perdre. Dans les cités pakistanaises de Lahore et de
Peshawar, les grandes rues sont bordées de panneaux portant l’inscription anachronique « time is money », sans doute une stratégie
gouvernementale pour lutter contre les lenteurs et les retards plus
importants qu’ailleurs… Qui perd son temps hypothèque un peu
plus ses chances d’accéder à une vie meilleure, c’est du moins ce
qu’on voudrait nous faire croire ! La vraie marginalité – autrefois
comme de nos jours, et pour l’univers du voyage en particulier –
réside dans le choix délibéré de l’oisiveté. Pour nos contemporains, l’oisif c’est celui qui refuse de s’intégrer au sein de la
communauté et de s’adapter à son environnement, d’en accepter
les règles et les contraintes, c’est le fainéant, le profiteur, l’incapable, mais jamais le jouisseur, le bon vivant, l’épicurien, l’exemple
accompli de la flânerie vagabonde du monde. Pourtant, le voyageur curieux s’extasie facilement devant le saddhu qui arpente les
villes sacrées indiennes, le marabout ou le griot qui parcourt la
campagne africaine, ou le bonze thaïlandais qui mendie sa ration
quotidienne de nourriture… Notre regard se transforme selon
notre vision du globe et de ses différences. S’avouer oisif dans nos
contrées c’est se vouer à la vindicte populaire. « N’a-t-il donc rien
à faire celui-là ? » diront les « affairés » et les stressés en tout genre,
mais aussi tous ceux qui se plaignent que le temps s’écoule trop
vite et qu’ils ne peuvent pas en profiter suffisamment. Le mépris
cache bien maladroitement la jalousie. Car les plus critiques sont
40
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
aussi les plus envieux. À force de vouloir tout faire on en fait trop,
et à trop vouloir en faire on ne fait plus rien ! On ne voit plus rien
non plus, et le monde qui nous entoure nous devient étranger.
Alors jalousie ou même vengeance contre celui qui ne fait rien,
c’est-à-dire rien de concret, rien de productif, rien de vendable,
rien de palpable ? La reconnaissance sociale et la richesse épargnée ou gaspillée sont là – parfois – pour récompenser ceux qui
tournent le dos à l’oisiveté, comme pour légitimer le bien-fondé
de ne plus savoir prendre son temps et de « gagner » une bataille
imaginaire contre lui. Pourtant, celui qui soi-disant ne fait rien,
que fait-il donc pendant ce temps libre si ce n’est flâner, observer,
contempler, écouter, lire, discuter, etc., bref tout ce qui rend la
vie plus vivante et plus vivable ? Aujourd’hui, rares sont ceux qui
voyagent avant tout pour le plaisir – et leur plaisir. D’ailleurs, le
peut-on encore ? Surtout, avec le culte de l’argent et la multiplication des loisirs, les raisons de partir ne manquent jamais : sport,
nature, art, culture, gastronomie, repos, fête, etc. Finalement, le
voyage sans but, pour le seul plaisir ou pour la quête de survie,
semble aujourd’hui comme hier réservé d’un côté aux riches
rentiers et de l’autre aux vagabonds mendiant sur les routes…
À l’image de la déchirure du monde.
Jusqu’à la récente ère du tourisme, le voyage était réservé
à une élite dont les membres possédaient à la fois du capital et
du temps ; une situation qui n’a pas vraiment changé avec l’avènement du tourisme de masse, notamment en ce qui concerne
les voyages lointains. Comme le soulignait déjà l’économiste
Thorstein Veblen il y a exactement un siècle, le loisir est une
consommation gratuite de temps et ne doit son existence qu’à
l’expression affichée et fière de patrimoines et de richesses que
certains fortunés exposent à d’autres qui le sont moins (Veblen,
1970). L’envie de partir est parfois liée à l’envie d’en découdre avec
son milieu social et ses problèmes locaux ou personnels : ainsi en
était-il sans nul doute de ces aristocrates anglais du XVIIIe siècle
qui, en rupture de statut et sur le déclin historique, partirent pour
chercher refuge dans un ailleurs idéalement plus préservé : partir
c’est aussi quitter ce qu’on a perdu ici pour le retrouver ailleurs !
Au chapitre des autres motivations, on relèvera également : « Aller
41
Désirs d’Ailleurs
fréquenter leurs semblables qui n’ont pas (encore) perdu autant
de pouvoirs, aller s’édifier aux pieds des ruines d’autres grandes
civilisations du passé, se livrer de plus en plus aux raffinements
nouveaux de l’esprit, de la science, diversifier de vieilles formes de loisir comme la chasse, etc. » (Laplante, 1996 : 17). Au
XVIIIe siècle, le temps libre fut occupé avant même que sa notion
n’exista et, comme aujourd’hui en d’autres lieux que l’Occident
(et parfois en Occident même), « il était socialement inavouable
de partir simplement pour occuper ce temps libre ; de tels déplacements pouvaient apparaître alors comme des errances. Le plaisir
de voyager n’était pas encore une raison de voyager » (Laplante,
1996 : 18). Il n’est d’ailleurs pas certain qu’il ne le soit jamais
vraiment devenu depuis…
Si le tourisme naît avec l’idée du voyage pour tous, il apparaît surtout à la faveur de l’extension européenne de la civilisation
des loisirs. La demande d’une forme de voyage plus confortable et
sans risque croît dès la fin du siècle dernier. Et l’envie de voyager
se traduit de plus en plus en besoin personnel : pour se soigner (les
cures thermales), pour se conserver (culte et entretien du corps,
sports…), pour se prélasser, se divertir et s’instruire (stations balnéaires, découverte de la nature et de la culture, randonnées en
montagne…). Le tourisme deviendra au XIXe siècle un excellent
lieu de reproduction d’images déjà révolues mais toujours désirées. Il reproduit, pour en quelque sorte la poursuivre sous une
autre forme, souvent même jusqu’à nos jours, l’idée d’une société
aristocratique qui survivrait aux foudres de l’Histoire. En ce sens,
le tourisme est le prolongement d’un mode de vie aristocratique
et élitiste indéniablement voué à la disparition. Mais son efficacité
symbolique reste à ce jour intacte. L’évolutionnisme et le romantisme propulseront également sur les routes du monde les scientifiques en quête de vérités nouvelles et les écrivains tombés sous
le charme de la nature divine et de la mystérieuse et passionnante
altérité. Viendront ensuite, au fil de l’accélération du cours de
l’histoire, les congés payés, les vacances, le progrès technique puis
technologique, la voiture, l’avion, Internet, etc. Les changements
survenus sont à la mesure des défis à venir en matière de gestion
du tourisme et de réflexion autour de l’art du voyage. Très – voire
42
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
trop – rapidement, le tourisme s’affirmera comme une industrie
prometteuse et fructueuse. À l’aube du troisième millénaire, le
tourisme est la première industrie mondiale, brassant un chiffre
d’affaires de près de 3 000 milliards de dollars US, soit un peu
plus de 16 % du produit intérieur brut mondial. Les flux avoisinent en l’an 2000 les sept cents millions de touristes internationaux. Environ une personne sur quinze travaille actuellement,
de près ou de loin, au service du tourisme. Même en période
de « crise » (« mutation » semblerait plus adéquat) économique,
le tourisme est une affaire qui marche dont les affaires remplissent aussi bien les caisses des États que celles des particuliers. Un
exemple, la France, premier pays receveur de touristes étrangers
au monde : en 1954, il y eut quatre millions de touristes étrangers
arrivés dans l’Hexagone ; ce chiffre s’élevait en 1998 à soixantedix millions. En hausse d’année en année, les recettes touristiques
pour la France s’élevaient à quelque 175 milliards de francs pour
1998. Une fantastique et incontestable manne pour l’image et
l’économie d’un pays. Même si le tourisme international, s’apparentant au schème du commerce mondial, voit 90 % de ses recettes retourner dans les caisses des pays du Nord… Mais le mythe
reste en partie intact : d’un bout à l’autre du monde, le tourisme
apparaît comme une véritable panacée en dépit des conséquences parfois désastreuses, liées au développement touristique trop
rapide et trop anarchique, constatées en certains endroits au cours
des dernières décennies.
Alors que l’hédonisme tend à s’imposer devant le déclin
de la rigueur religieuse, le voyageur apparaît comme le parfait
représentant d’un monde en pleine mutation. Il s’attaque à ses
propres traditions pour mieux découvrir celles des autres. De
cette quête, la vision du monde des uns comme des autres s’en
verra transformée, adaptée, réinventée et reformulée. Des besoins
nouveaux émergent et des envies de voir et de savoir, donc de
comprendre mais aussi de prendre, surgissent de part et d’autre
de la planète. Mais le regard d’ailleurs n’est pas celui d’ici, et
à l’ouverture de certaines sociétés répond la fermeture – et la
fermeté – d’autres sociétés. Il en va ainsi du tourisme comme
de l’hospitalité. Né de l’idéologie du progrès et vecteur de la
43
Désirs d’Ailleurs
modernité, le tourisme visite le passé et la tradition. Il existe
grâce à la prise de conscience de l’avancée technologique et de ses
conséquences, rapides et inévitables, d’une société sur une autre;
il vit ici grâce à la survie ailleurs, sa raison d’être pour les uns naît
trop fréquemment de la raison de disparaître pour les autres. On
l’aura deviné, le tourisme a besoin pour vivre de tout et de son
contraire : des villes et des campagnes, des gratte-ciel modernes et
des pyramides antiques, des riches et des pauvres, des « civilisés »
et des « sauvages ». Bref, il a besoin d’un Nord comme d’un Sud.
Et même si le Sud regorge d’îlots richissimes à faire pâlir d’envie
nos chômeurs et nos exclus3, et le Nord de poches de pauvreté
capables de susciter l’indignation de tous les abbés Pierre4, c’est
plutôt le Nord qui se rend dans le Sud. Pour fonctionner, le tourisme a un besoin vital de gens riches – ceux qui visitent – et de
gens pauvres – ceux qu’on visite – étant donné que le monde aisé
voyage aussi bien dans le Nord que dans le Sud et que le monde
pauvre ne voyage ni dans le Nord ni dans le Sud. À partir de ce
constat, il est évidemment bien difficile de parler sérieusement de
« démocratisation » du voyage sans guillemets ! On notera au passage que parmi les destinations originales à la mode ces dernières
années figurent la Birmanie, le Laos, la Namibie, le Guatemala
et Cuba : pays pauvres aux régimes durs, loin d’être des modèles
de démocratie, mais lieux prisés par les voyageurs occidentaux.
La pauvreté exotique fascine et nous est plus tolérable du simple
fait de son étrangeté, de son éloignement géographique et de son
authenticité « culturelle »…
L’inacceptable à nos portes se transforme soudain en
acceptable une fois franchies d’imaginaires frontières. Des frontières plus mentales que politiques, et plus culturelles que naturelles. En Occident, discuter de cette pratique touristique choque
souvent davantage que de la pratiquer de facto. Le tourisme,
3.
4.
Combien sont-ils les touristes à se rendre à Brunei ou au Bahrein ?
À ce propos, un récent Guide du Routard sur les banlieues parisiennes ou
une politique ultra-sécuritaire à New York (Harlem et le Bronx ont été
récemment « nettoyés » !) ne suffiront sans doute pas à lancer de nouvelles
destinations touristiques dans ces « sites » plutôt désertés par les visiteurs…
44
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
qu’on le veuille ou non, naît également de ce besoin malsain d’aller constater ailleurs qu’on n’est finalement pas si mal chez soi,
d’aller regarder les autres pour en conclure qu’on n’est pas si malheureux qu’on le pensait… Heureusement, le tourisme ne naît
pas que de ces motivations : il se fonde quand même parfois sur
le désir de voir et de comprendre l’autrement et l’autre part. Mais
l’inégalité de la rencontre demeure le plus souvent en dépit des
bonnes intentions des uns ou des autres. Il n’est par ailleurs plus
rare que des habitants du Nord visitent des villages du Sud où les
hommes sont depuis belle lurette partis chercher du travail dans
les pays du Nord. Et si les premiers sont des touristes, les seconds
restent des travailleurs, parfois des étudiants et des exilés, mais
deviennent rarement des touristes… Selon chaque cas, chaque
époque et chaque lieu, le touriste jouit d’un statut extrêmement
variable. Un statut finalement bien plus envié par les déshérités
du Sud que par les nantis du Nord, où le touriste n’accède que
rarement à la réputation surfaite du vaillant voyageur.
Façons de voyager et formes de tourisme
La figure du voyageur est aussi multiple et complexe que
peut l’être sa façon de voyager. Autrefois comme aujourd’hui,
le pire des voyageurs cohabite avec le meilleur des touristes. Et
inversement. Qu’ont en effet en commun le croisé massacreur en
Terre sainte au Moyen Âge et le pèlerin qui se rend de nos jours
pacifiquement à Saint-Jacques de Compostelle ? Où sont les similitudes entre le touriste sexuel actuel qui retourne régulièrement
à Manille et à Varadero et le voyageur organisé passionné des
minorités philippines et de la révolution cubaine ? Les ressemblances entre ces mondes sont certes minimes mais elles ne sont
pas non plus nulles étant donné que le basculement d’un monde
à l’autre – du pacifiste au guerrier, du passionné au passionnel,
du curieux au pervers – est parfois plus proche qu’on ne le croit.
C’est bien connu, les limites éthiques et philosophiques s’estompent plus facilement avec le passage des frontières. Ce que l’on dit
ici ne correspond plus avec ce que l’on fait là-bas. Loin de nous
les règles ne sont plus les mêmes, et, pour beaucoup, le voyage
45
Désirs d’Ailleurs
autorise ailleurs ce qui est strictement interdit ici. Sur ce point
précis et sur les capacités à déployer en vue d’enrayer l’extension
de cette singulière manière de voir, aussi malsaine que néfaste,
repose l’un des défis majeurs du tourisme de demain. Personne
ne peut certes s’ériger en donneur de leçons et personne ne peut
non plus s’affirmer comme étant le voyageur exemplaire ; au
mieux peut-on tenter de pratiquer l’art du voyage sous sa forme
la plus respectueuse, avec humilité et subtilité, avec un réel esprit
d’ouverture et un authentique sens du partage.
Les formes de tourisme suivent les modes forcément éphémères du voyage. La nature et l’aventure sont en vogue, le spirituel
a le vent en poupe, la culture est devenue une valeur marchande
efficace, etc. Trop usé et trop critiqué, le modèle des 3S – sea, sex
& sun – tend aujourd’hui à être progressivement remplacé par un
modèle plus « respectable » dominé par le développement personnel et la découverte culturelle. Mais il n’y a pas de quoi pavoiser
car l’ancien modèle si décrié reste encore majoritaire comme l’atteste le contenu des brochures touristiques et les statistiques de
ventes des grandes agences de voyage. Dans un monde obsédé par
le besoin de sécurité et saturé d’images de violence, le tourisme
enclavé et protégé connaît un essor sans précédent, y compris –ce
qui semble plus étonnant – chez les jeunes. La rencontre avec
l’autre reste souvent un prétexte plutôt qu’un objectif. Le touriste-voyageur aime se donner bonne conscience ! Voyager librement et sans contraintes est encore plus difficile aujourd’hui avec
la course à la montre autour de la planète, sciemment orchestrée
par les voyagistes et relayée par l’opinion publique voyageuse.
Qui n’a entendu un jour ce genre de réprimande : « Comment,
tu n’es pas encore allé au Népal ? » ou « Vous n’avez pas visité cette
église alors que vous n’étiez qu’à deux pas ? »… L’accusation de
voyager hors des sentiers battus du tourisme officiel n’est jamais
très loin. Et ce, malgré une frange de « résistants », ceux qui restent à l’affût de la petite curiosité, de la coupure du quotidien
qui s’ébauche devant la porte d’entrée du voisin de palier, ceux
qui restent bouche bée en empruntant le pavé délavé d’un vieux
pont de pierre ou qui restent de marbre devant un grand manoir
récemment restauré, ceux qui remplacent les guides aseptisés
46
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
par des livres de voyage, ceux qui préfèrent partager des idées
nouvelles autour d’un café plutôt que d’entasser de vieilles boîtes de chaussures remplies d’inoubliables photographies jaunies
par le temps, ceux qui partis au loin ne sauraient se contenter
de l’exotisme de façade qu’on leur propose, ceux qui privilégient
le ludique au rentable, l’observation à l’appropriation… Même
pour ces réfractaires du voyage indolore, pour ces représentants
du tourisme sans préjugés, la voie paraît bien étroite. Comme
le souligne Marc Augé : « Mais, on s’occupe d’eux : en ville, des
imitations de campagne tropicale – avec jacuzzis et température
constante – leur proposent leurs services ; des parcs d’amusement,
un peu partout en Europe, se glissent, sur les cartes routières,
dans l’entrelacs codé des voies de communication, comme s’ils
étaient de vraies villes ou de vrais villages. Et si, dans un ultime et
méritoire effort, ils essaient d’aller voir par eux-mêmes les lieux de
leur choix (et non de les laisser venir à eux comme les y invitent la
télévision et les spécialistes de l’“entertainment”), ce sont encore
et d’abord des images qui les y accueillent » (Augé, 1997 : 11-12).
À l’instar des derniers peuples « oubliés » qui se visitent à travers le
globe, la liberté de voyager est en voie de disparition. Le monde
devient tel qu’on nous le montre et non plus tel qu’il est.
Si l’industrie du voyage s’intéresse en général davantage
aux portefeuilles de ses clients qu’à leurs motivations réelles, ces
derniers, du fait de leur passivité au départ (et parfois de leur
agressivité au retour), ne font pas toujours preuve de bonne
volonté quant à expliquer – voire à connaître – les mobiles de
leurs pérégrinations. Ils ne partent pourtant pas ou presque plus
pour le simple fait de partir. Quitter aujourd’hui un environnement familier s’apparente à une entreprise à risque. Cela malgré
un certain engouement actuel, explicable essentiellement pour
des raisons économiques, pour les voyages de dernière minute où
après avoir décidé d’aller au Pérou on achète finalement des billets
pour l’Égypte. Mais même dans ce cas, on ira voir le Sphinx et
les pyramides, le Machu Picchu ce sera pour la prochaine fois…
Quand la magie du voyage s’estompe, l’univers avide de la consommation prend rapidement le relais. Acteur d’une société où
le culte de l’individu atteint son apogée, et face à l’afflux touris47
Désirs d’Ailleurs
tique qui manifestement le dérange, le touriste opte désormais
plutôt pour le voyage à la carte, forme de séjour personnalisé
qui redonne l’impression de vivre ce voyage unique tant désiré.
De nos jours, l’adepte du voyage accumule bien plus de séjours
qu’autrefois ; ses voyages sont aussi plus courts et plus organisés,
ce qui laisse peu de place à l’imprévu. Jadis, on pouvait partir une
fois tous les cinq ans pour quelques mois, aujourd’hui on partirait
plutôt tous les cinq mois pour quelques jours.
Même s’il convient de douter de la validité de toute classification, notamment en ce qui concerne les candidats au voyage,
quelques définitions des différentes formes de voyage nous
permettent de mieux appréhender globalement ce phénomène
migratoire volontaire que représente le tourisme. Mesplier et
Bloc-Duraffour considèrent deux catégories touristiques majeures : balnéaire et nautique (le tourisme littoral est quantitativement
le plus important dans le monde), montagnard, rural, « autres formes » (tourismes de santé, urbain, d’affaires, culturel ou religieux)
(1995 : 21-24). De la même façon, à l’entrée « tourisme » dans un
dictionnaire, nous pouvons distinguer six types de tourisme : balnéaire, climatique, montagnard, rural, de santé, culturel et religieux
(Brand et Durousset, 1995 : 472-473). Ces classifications, toutes
inévitablement arbitraires, donnent seulement un aperçu général
du phénomène touristique. Des évaluations classificatrices présentent des perceptions divergentes, tantôt vérifiées, tantôt aléatoires. Robert Lanquar observe que « la plupart des classifications
du tourisme ne retiennent qu’un critère ou deux caractérisant soit
le touriste, soit le voyage » (1985 : 68-69). Des critères qui, à son
avis, peuvent se résumer ainsi : catégories de revenus, modes d’organisation du voyage, caractéristiques du voyage, équipements
utilisés, et motifs du voyage.
Pour Valene Smith, il existe cinq types de tourisme : ethnique, culturel, historique, environnemental, récréationnel (Smith,
1977 : 2-3). Il faut reconnaître ici qu’à l’exception de la dernière
catégorie, les différences existant entre les quatre premières sont
particulièrement floues et souvent corrélatives. En effet, la visite
de vieilles maisons « traditionnelles » dayak ou bretonnes dissé48
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
minées au fond des bois ou au bord de la mer ne relève-t-elle
pas autant, au sens où le conçoit Smith, du tourisme ethnique,
culturel, historique et vert ? Difficile, en tout cas, d’entreprendre
ici une quelconque classification. Nelson Graburn a également
proposé une typologie qui mérite aujourd’hui d’être repensée ; l’auteur distingue deux formes différentes de tourisme : le
tourisme culturel et le tourisme naturel (Smith, 1977 : 26-28).
Graburn distinguera plus tard aussi le tourisme « de vacances » du
tourisme « d’épreuves ». L’opposition culture-nature à laquelle se
livre Graburn est manifestement trop marquée, de plus en plus
de voyageurs pratiquant désormais le tourisme culturel ou naturel
tout à fait indistinctement, sans même parfois être capables d’en
comprendre ou d’en faire la différence. Il est vrai qu’avec la vogue
actuelle du tourisme rural et écologique, qui s’ajoute au succès
déjà croissant du tourisme culturel, les nuances sont toujours
plus difficiles à établir. Vu le prix que coûte son voyage exotique,
le touriste moderne préférera aussi cumuler plusieurs formes de
tourisme afin de rentabiliser au mieux son périple.
En ce qui nous concerne, nous formulerons une typologie
sensiblement différente. Nous observons deux grandes catégories
touristiques (tourismes de divertissement et tourismes culturels)
qui correspondent d’ailleurs à deux clientèles relativement spécifiques et distinctes. Une troisième catégorie, nettement moins
importante, concerne les tourismes d’affaires. Cette structure
générale, évidemment discutable à l’instar de toute tentative de
classification, se présente de la manière suivante :
• Tourismes de divertissement : tourisme balnéaire, tourisme de croisière, tourisme de montagne, tourisme sportif, tourisme de distraction ;
• Tourismes culturels et naturels : tourisme ethnique
ou ethnologique, tourisme historique et archéologique,
tourisme d’aventure ou de découverte, tourisme vert ou
écologique, tourisme industriel, tourisme fluvial, etc. ;
• Tourismes d’affaires.
Le tourisme est aujourd’hui un phénomène de civilisation
à la fois indéniable et incontournable. Sa place apparaît doréna49
Désirs d’Ailleurs
vant essentielle dans l’avenir des sociétés et de leurs populations.
L’évolution constante des manières de voyager, du tourisme élitiste et aristocratique au tourisme de masse puis au tourisme dit
alternatif, est tributaire des questions économiques, sociales et
géopolitiques. Souvent placé à juste titre au banc des accusés, le
tourisme, notamment du fait de ses impacts négatifs dans les pays
récepteurs, a été fortement critiqué au cours des années 1970 et
1980 (Smith, 1977 ; Kadt, 1979 ; Sociétés, 1986 ; Cazes, 1989,
1992). Certaines études n’ont toutefois pas hésité à focaliser
leurs critiques sur les seuls méfaits quitte à ne plus voir dans le
phénomène touristique qu’aliénation, exploitation et atteinte aux
libertés (Laurent, 1973 ; Ash, Turner, 1975 ; Lainé, 1980 ; Aisner,
Plüss, 1983 ; Demers, 1983 ; Rossel, 1984 ; Le Monde diplomatique, 1980, 1988). Avec les années 1990, le tourisme cesse d’être
diabolisé et celui qui le pratique se voit même, modestement,
réhabilité. Mais cela ne semble pas encore suffire pour que le touriste veuille bien accepter de sortir de l’anonymat. Si le tourisme,
avec ses chiffres prometteurs (recettes, flux…) et ses effets discutables (acculturation, dépendance, folklorisation…), ainsi qu’avec
le rôle qu’il joue sur l’ethnicité ou la politique, attire autant qu’il
intrigue les chercheurs en sciences sociales, les voyagistes ou
encore les « accueillis » et les « accueillants », force est de constater qu’en Europe la recherche universitaire dans ce domaine, en
France surtout, reste bien en retrait comparée aux nombreux travaux réalisés dans les pays anglo-saxons, notamment en Amérique
du Nord et dans la région Asie-Pacifique.
Ce n’est que depuis les années 1990 que des ouvrages
publiés en langue française et rédigés par des chercheurs francophones commencent à aborder plus sereinement ce « fait social »
total et international sous l’angle de la sociologie et plus modestement de l’anthropologie. Des disciplines voisines, telles que l’économie et surtout la géographie, avaient déjà exploré depuis plus
longtemps le tourisme, notamment dans une perspective développementaliste. Deux débats alimentent aujourd’hui la réflexion
touristique : le premier aborde le clivage entre un discours (globalement négatif ) sur les touristes et un discours (globalement
positif ) sur les flux et les recettes touristiques ; le second traite du
50
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
décalage entre un discours (négatif ) sur les effets du tourisme et
un discours (positif ) sur les formes de tourisme dit alternatif et/
ou durable. Ces questions devront à l’avenir sans nul doute être
revues sous un angle moins passionnel et moins réducteur. Mais
elles témoignent de la complexité du phénomène civilisationnel
qu’est le tourisme.
Le tourisme international ne représente ni une invasion
du Sud par le Nord ni un impérialisme incontrôlé et généralisé.
Ambivalent par nature, le tourisme peut redonner vie à un village comme il peut « guider » une population vers la mort. Son
interprétation dépassionnée doit faire fi de tout manichéisme. Il
ne constitue pas moins, en maints espaces tropicaux, la dernière
corde de l’arc colonial avec son cortège d’exotisme et de domination des marchés et des esprits. Une évolution est en cours mais
son long cheminement sera lent et difficile. En particulier pour
les « accueillants » actuels dont tous ne sont pas logés à la même
enseigne. Certains sont mieux lotis et préparés que d’autres, ce
qui laisse déjà augurer d’un avenir meilleur. C’est un premier pas
en avant à mettre au bénéfice du tourisme international. Mais
les résultats divergent profondément selon les lieux et les situations touristiques… Si demain nous devenions tous touristes – et
donc tous hôtes – la situation fortement inégalitaire à ce jour en
matière de vie touristique (comme de vie en général) s’en verrait
notoirement améliorée. Mais ne rêvons pas. Et plutôt que de
s’acharner à critiquer une nouvelle fois le tourisme international
dans ce qu’il a effectivement de contestable, une orientation certainement plus constructive consisterait à réfléchir à la meilleure
manière de transmettre une « bonne éducation touristique » au
visiteur-vacancier-voyageur actuel, et de penser plus intelligemment les nouvelles formes de développement local liées au monde
du voyage.
Les touristes sont toujours plus nombreux à découvrir
la diversité et la richesse du patrimoine culturel et naturel de
la planète. Ils sont de plus en plus spécifiques et exigeants. La
massification de ces « déplacements volontaires » bouleverse également les structures et les modes de vie de nombreuses popu51
Désirs d’Ailleurs
lations hôtes, en particulier dans les régions les plus vulnérables
sur les plans écologique et culturel. Les sociétés émettrices et
surtout réceptrices vivent désormais souvent du et par le tourisme
international. Une situation nouvelle et fort délicate qui, même
si elle peut s’avérer globalement bénéfique, n’est pas sans poser un
certain nombre de problèmes et plus encore d’interrogations sur
l’avenir des peuples concernés et leurs opportunités en matière de
développement intrinsèque et autochtone. Les touristes diffèrent
considérablement les uns des autres, certains devenant très susceptibles sur des aspects aussi opposés que le confort des hôtels
d’accueil ou l’authenticité des villages traversés…
Quant à la gestion des impacts négatifs liés au tourisme,
elle échappe, volontairement ou non, aux touristes comme à l’industrie du voyage, la tâche étant dévolue aux populations réceptrices ou aux États en charge de les administrer. Les responsabilités
des uns et des autres, des acteurs et des actifs du voyage, sont à
redéfinir dans une optique plus humaine en ce qui concerne les
relations entre les personnes et plus équitable pour le partage des
recettes. À ces problématiques redéfinies doivent répondre des
solutions adéquates et renouvelées, et dans le secteur du tourisme
comme dans d’autres – la recherche ou l’université par exemple –
elles sont à trouver pour être efficaces là où parfois on s’y attend le
moins. Georges Balandier n’a que trop raison lorsqu’il écrit dans
l’avant-propos inédit à Anthropo-logiques : « Dans la phase actuelle
de la grande transformation, tout se joue de moins en moins sur
le terrain des institutions et de plus en plus sur celui de la socialité
et des initiatives microlocales » (Balandier, 1985 : 17). Le XXIe
siècle sera le moment opportun de la mise en place repensée de ce
vaste champ d’expérimentation des voyages de l’avenir.
Regards sur une identité ambiguë : qui est le touriste ?
Malgré la jeunesse et les carences encore évidentes – tant
méthodologiques qu’épistémologiques – de la discipline, l’anthropologie du tourisme a toutefois donné lieu à un bon nombre
de travaux novateurs. Le tourisme a ainsi été étudié sous divers
angles, il a été entre autres vu comme une quête d’authenticité
52
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
et de soi (Mccannell, Urbain), comme un pèlerinage ou un
voyage « sacré » (Graburn, Amirou), comme un jeu (Cohen,
Laplante), comme une expérience de la postmodernité (Urry),
ou encore comme une conquête néocoloniale du Sud par le Nord
(Krippendorf, Graburn, Cohen, Boutillier, Cazes) ou comme un
fait social international (Lanfant), etc. Mais généralement, c’est
davantage l’angle du tourisme qui est abordé que celui du touriste ; l’étude de l’industrie, de son fonctionnement et plus encore
de son dysfonctionnement ont pour l’heure largement prévalu
sur l’analyse des consommateurs de voyages qui sont aussi des
adeptes de l’ailleurs et des défricheurs de territoires.
Le touriste, bien plus encore que le tourisme, souffre
d’une image défavorable qui perdure dans le champ des sciences humaines en dépit de ces modestes avancements. Comme le
souligne Jean-Didier Urbain, parlant à son sujet d’un « racisme
ouaté » entretenu par nombre d’intellectuels : « C’est dans la
littérature ethnologique que la critique du regard touristique est
particulièrement évidente » ; pourtant, en plus de constituer l’objet d’un travail passionnant, le touriste est surtout « le sujet d’une
ethnologie nécessaire à l’interprétation de notre propre société »
(Urbain, 1991 : 83, 106). Si le tourisme se voit condamné sans
arrêt, le touriste l’est encore davantage. Non seulement par ceux
qui s’autoproclament voyageurs et se sentent dépossédés par ces
médiocres nomades temporaires du loisir tant méprisés, mais
aussi par ceux qui les accueillent dans les villages du bout du
monde ou dans nos stations d’essence aux abords des aires de
repos autoroutières… Et puis la critique la plus virulente des touristes provient certainement de ceux qu’on attendait peut-être le
moins : les autres touristes.
Qui est touriste et pourquoi le devient-on ? Qui est le
touriste ? Le touriste est-il d’ailleurs forcément touriste ? Touriste
ou voyageur ? Le discours touristique à l’épreuve de la société
médiatique et de consommation, comment s’articule-t-il ? Ces
thèmes et d’autres méritent des éclaircissements car ils sont indispensables à la bonne compréhension à la fois des identités du
touriste comme du chercheur, du visiteur comme du visité, ainsi
53
Désirs d’Ailleurs
que du processus touristique en cours dans nombre de sociétés.
Le touriste, en tant que pèlerin ou vacancier temporaire, répond
à des pratiques culturelles et à des comportements sociaux qui lui
sont propres : il vit les rites et les rythmes du temps des vacances
ou de l’exploration, dans un espace lointain ou proche. En ce
sens, des aspects aussi différents que l’image, l’exotisme, la quête
de l’autre et celle du même dans le regard de l’autre, font partie
intégrante des pratiques quotidiennes de la vie touristique, faite
de besoins et d’envies, de souffrance et de bonheur. Le touriste
est un personnage secret dont on sait finalement peu de chose.
Si ce n’est que peu d’entre nous désirent lui ressembler. Pourquoi
tant de haine ? Dans un article ancien mais resté célèbre, titré « Le
tourisme jugé », Olivier Burgelin avait déjà pu remarquer que l’on
jugeait bien plus les touristes qu’on les étudiait (Communications,
1967 : 65-96). Le discrédit à l’encontre des touristes ne date pas
d’hier, et le discours négatif accablant qui l’assène est sans doute
né avec l’apparition – l’ingérence ? – du premier touriste. La soudaine et embarrassante présence du touriste, surtout à compter
du XIXe siècle, s’apparente fort à une indésirable intrusion dans
l’univers du voyage, dont le beau rôle avait jusqu’alors été jalousement détenu par le voyageur. Sans s’y être préparé, ce dernier
subit de la part de ce nouveau venu une forme de concurrence
qu’il juge déloyale car ouverte à plus de candidats. Trop, beaucoup trop de candidats au voyage… Et toujours plus avec le
temps qui s’écoule.
On ne voyage plus aujourd’hui par simple plaisir, « pour
rien » ou sans mobile apparent. Le voyageur sans but que fut
le touriste d’antan – mais cela reste un mythe plus qu’une réalité – s’est mué en voyageur pressé de rendre service et d’atteindre un objectif clair préalablement fixé : rédaction d’un journal,
exposition de photographies, rencontres avec des personnalités ou
des amis, intérêts pour l’art et la culture, visites de musées, compétitions sportives, stages artistiques, séances de développement
personnel, participation à des spectacles de danse, de théâtre ou
de musique, etc. La liste est loin d’être exhaustive. Tout voyageur
contemporain possède désormais un but, même s’il reste inavoué… afin de perpétuer le mythe du voyageur parti sur les rou54
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
tes par pur hédonisme. L’exemple emblématique le plus frappant
est sans conteste la mise en scène des voyageurs qui s’excusent de
faire des photos5.
Le touriste était autrefois rare et souvent un adepte du
déplacement volontaire, ludique et sans but réel sinon celui de
la quête du plaisir. Sa présence dans des contrées lointaines ou
en des lieux situés à l’écart des terres de pèlerinages classiques
étonnait, voire inquiétait. Ce touriste alors « unique » le devient
évidemment moins au fur et à mesure que ses semblables s’engagent dans cette même voie « originale ». Cet hédoniste cède
progressivement la place au touriste « moyen » qui se caractérise
principalement par sa capacité à se reproduire en série. Au fil du
temps, les motivations et les objectifs des touristes changent et
se diversifient. Nombreux sont ceux qui circulent plus qu’ils ne
voyagent pour répondre à des besoins, des envies, des demandes, des manques. Le déplacement perpétuel et volontaire a
progressivement remplacé l’installation temporaire et spontanée
caractéristique d’un certain type de voyageurs et non de villégiateurs. C’est tout le contraire pour la villégiature proprement dite,
souhaitée et prévue de longue date, dont les formes actuelles sont
en vogue auprès du public « vacancier » occidental. Notre époque
d’incertitudes, frileuse à plus d’un titre, privilégie la sédentarité
au nomadisme parce qu’elle exige un besoin criant de sécurité et
de confort et qu’elle exècre le (vrai) risque et le doute (de soi).
5.
De façon quelque peu provocatrice, on peut rapprocher la figure de certains
photographes de celle des chasseurs, même si le photographe-rapace reste
un « tueur » pacifique et symbolique. Il en va néanmoins du photographe
jusqu’au boutiste comme du chasseur même si ses proies sont des images,
parfois des visages. On prend avec soi son appareil photographique, non
pour le porter mais pour s’en servir, comme d’autres achètent des armes à
feu : la caméra comme le fusil sont acquis pour être utilisés, pas toujours
à bon escient d’ailleurs, mais ces « armes » ne sont pas – contrairement à ce
que peuvent avancer leurs propriétaires – là pour un « au cas où » ou un « on
ne sait jamais »… Il existe heureusement des photographes – amateurs ou
professionnels – dont les « cibles » et les « objectifs » restent très éloignés de
ceux des chasseurs. La photographie, à l’instar du voyage, est ambivalente :
elle peut être destructrice ou humaniste.
55
Désirs d’Ailleurs
La relative démocratisation du voyage a également
annoncé sa professionnalisation. Celle bien sûr des touristes mais
plus encore celle de l’industrie touristique qui doit se montrer
capable de faire face à une situation nouvelle et en constante
mutation. Devant une clientèle toujours plus encline à se déplacer
plutôt qu’à se rencontrer, le marché s’est également adapté, non
sans habileté… Le voyage n’est pas encore devenu un « travail »
pour tous mais, à ceux qui possèdent un emploi rémunéré, il
représente l’indispensable complément. Le vacancier s’oppose – le
temps des vacances – au travailleur de par sa vacance temporaire
de travail, et le chômeur démuni n’aura par conséquent pas son
« séjour vacances ». Même si ses « congés » de travail peuvent se
prolonger au point de dépasser les périodes de présence au bureau
ou à l’usine de nombreux salariés… La plupart des touristes voyagent effectivement pour se reposer et, ensuite, pour se distraire.
C’est le terreau du tourisme dit de masse. Les congés payés consacrent cette situation en instituant en quelque sorte le temps du
repos, voire des vacances obligatoires : on se repose après un an
de labeur, on s’amuse et se détend pour changer d’air, on en profite éventuellement pour s’instruire et se cultiver. Après ce temps
scrupuleusement compté et comptabilisé, on retourne frais et dispos au travail. Pour mieux travailler et de façon plus rentable ! Le
tourisme et ses stratégies de développement ne sont pas exempts
de perversité.
L’espace du globe s’est si considérablement rapetissé en un
siècle que ses habitants ont l’impression d’être tous voisins, une
situation qui se vit ici ou là en plus ou moins bonne harmonie.
Le temps, élément moteur de la société technico-industrielle, se
trouve aussi réduit à peu de chose : compté, court et programmé,
le temps des vacances rappelle inexorablement le temps du travail, ses rythmes comme ses pauses. Pourtant, partir en voyage
reste un impératif dans l’imaginaire de nos contemporains les
moins sédentaires : « Partir est un devoir de citoyen-consommateur » rappelle Rachid Amirou (1995 : 25). Il faut voyager pour
se sentir bien, même si pour cela on devient momentanément
un touriste, figure méprisable et banale de soi que l’on observe
auprès de notre semblable quelque part dans l’ailleurs. Le touriste
56
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
n’est-il rien d’autre qu’un mauvais voyageur, qu’un « idiot du
voyage » ? Au moment où nous nous dirigeons à petits pas vers
un monde peuplé de touristes – mais peut-être plus habité que
visité ? –, « vers une touristification de la planète » (Michel, 1998 :
9-16), si être touriste est une honte, alors nous avons tous ou
presque honte de nous-mêmes. Le mépris que le touriste a de luimême n’est qu’une représentation supplémentaire d’une forme de
racisme ordinaire. Il n’a d’égal en intensité que l’admiration figée
et constante de la figure imaginée du voyageur. La seule manière
de surmonter cette honte n’est-elle pas d’essayer, modestement,
avec un peu de poésie et beaucoup de volonté, de devenir un
meilleur touriste et d’accepter son semblable investi de la même
condition ? Et pourquoi pas se mettre à l’écoute de cet alter ego et
un jour partir à sa rencontre, le visiter chez lui ou l’accueillir chez
soi ? L’autre n’est pas qu’au bout du globe, il est aussi – et peutêtre surtout – à côté de nous, avec nous, en nous.
Les types de touristes sont aussi divers que les manières
de pratiquer le tourisme. Tzvetan Todorov suggère une classification originale des différents types de touristes. La description
du touriste moyen paraît assez bien représenter l’archétype du
touriste occidental actuel : « Le touriste est un visiteur pressé qui
préfère les monuments aux êtres humains […]. La rapidité du
voyage est déjà une raison à sa préférence à l’inanimé par rapport
à l’animé […]. L’absence de rencontres avec des sujets différents
est beaucoup plus reposante, puisqu’elle ne remet jamais en question notre identité ; il est moins dangereux de voir des chameaux
que des hommes […]. Le touriste cherche à accumuler dans son
voyage le plus de monuments possible ; c’est pourquoi il privilégie l’image au langage, l’appareil de photo étant son instrument
emblématique, celui qui lui permettra d’objectiver et d’éterniser
sa collection de monuments. Le touriste ne s’intéresse pas beaucoup aux habitants du pays ; mais, à son insu, il les influence »
(Todorov, 1989 : 378). En outre, T. Todorov distingue, dans les
« portraits de voyageurs » qu’il brosse dans son ouvrage, dix catégories : l’assimilateur, le profiteur, le touriste (perçu selon l’auteur
surtout dans le sens de « vacancier »), l’impressionniste, l’assimilé,
l’exote, l’exilé, l’allégoriste, le désabusé et le philosophe. D’une
57
Désirs d’Ailleurs
certaine manière, tous les « types » ici recensés peuvent appartenir
à un groupe plus vaste dans lequel figurerait l’ensemble des touristes potentiels. François Ascher propose, pour sa part, un essai
de typologie suivant la demande touristique internationale entre
1973 et 1984 ; il distingue trois types : les touristes « de luxe », les
touristes « actifs », les touristes « captifs » (Ascher, 1984 : 73-84).
Robert Lanquar distingue quatre principaux profils touristiques :
le sédentaire, le sédentaire mobile, l’itinérant, le nomade ; puis
d’ajouter fort justement que « l’impact du tourisme sur les communautés d’accueil varie selon le type de touristes » (Lanquar,
1985 : 69).
Plus récemment, Jean-Didier Urbain, renouvelant notre
perception de l’univers des voyages dans le champ des sciences
humaines et parvenu au bout de sa trilogie sur le tourisme, a
minutieusement déconstruit le mythe du voyageur à force d’arguments en lui assignant quatre figures plus ou moins distinctes,
mais pouvant à l’occasion aisément se recouper : le voyageur, le
touriste, le villégiateur, le clandestin. Sous sa plume et en appelant
à notre imaginaire littéraire du voyage, ces quatre personnages
portent respectivement les noms suivants : Fogg, Passepartout,
Crusoé, Nemo (Urbain, 1991, 1994, 1998). Didier Masurier,
prolongeant cette approche et partant de l’étude de la situation
sénégalaise, distingue trois figures du nomadisme de loisir : le
villégiateur, le visiteur, l’itinérant (Masurier, 1998 : 93). D’autres
typologies célébrissimes dans le petit monde de la sociologie du
tourisme, anglo-saxonnes et innovatrices dans le domaine de la
recherche en tourisme, ont été avancées par une dizaine d’auteurs
depuis les années soixante-dix. Nous retiendrons ici celles de
E. Cohen en 1974 et de V. Smith en 1977. Cohen relève quatre types distincts : « le touriste organisé de masse », « le touriste
individuel de masse », « l’explorateur » voyageant hors des sentiers
battus, « l’aventurier marginal » (the drifter) ou celui qui recherche la nouveauté et l’originalité à tout prix et évite absolument
le contact avec les « touristes ». Smith propose sept catégories,
prolongeant de fait l’analyse de Cohen : les explorateurs, les touristes élitistes, les touristes hors des sentiers battus, les touristes
inhabituels, les touristes de masse récents, les touristes de masse,
58
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
les touristes charterisés (Burns, 1999 : 44-46). On observe clairement que ces deux typologies – la seconde encore davantage
que la première – restent particulièrement subjectives (et à ce
titre sont évidemment plutôt indicatives de tendances globales),
tant les catégories s’emboîtent les unes dans les autres ; mais ces
classifications certes arbitraires ont eu à leur époque le mérite
de poser les jalons d’une réflexion sociologique sur le tourisme,
notamment en ce qui concerne les impacts sociaux, culturels et
économiques. Elles furent de ce fait à l’origine de l’anthropologie
des tourismes et des voyages.
Nous devons enfin une typologie plus furtive – et « scientifiquement » illicite – à Jacques Lacarrière qui distingue au moins
treize façons de voyager, même s’il ne retient pour lui-même que
le voyage-rencontre du treizième type : « le voyage d’affaire (celui
du représentant), le voyage d’amour (limité à deux et le plus souvent à Venise), le voyage civil forcé (l’exilé, le déplacé, le déporté),
le voyage militaire forcé (guerre), le voyage d’aventure (l’explorateur), le voyage d’agrément (tourisme), le voyage clandestin
(espionnage), le voyage scientifique (archéologue, géologue,
ethnologue), le voyage militant (tournées électorales à l’île de la
Réunion par exemple), le voyage missionnaire (prêtre et pèlerinages). À quoi il convient d’ajouter le voyage du diplomate et celui
de l’enseignant ou technicien en poste à l’étranger qui tiennent,
selon des proportions variables pour chacun, du voyage d’affaire,
du voyage officiel et du voyage missionnaire » (Pour une littérature voyageuse, 1999 : 105-106). Quant au seul voyage qui vaille
selon l’auteur – le bernard-l’hermite ou le treizième voyage – il se
décline comme suit : « voyage au ralenti, flânerie, musardise ».
Beaucoup de touristes ressentent aujourd’hui le besoin de
se procurer des ouvrages expliquant au pèlerin moderne égaré
la complexité des démarches à entreprendre, les caractéristiques
des agences de voyage, les modalités et les éventuelles garanties
des voyages « tout compris », etc. L’industrie du tourisme est
aujourd’hui devenue gigantesque et son fonctionnement n’en est
par conséquent que plus difficile à gérer et à maîtriser. À cette
évolution s’ajoute encore la plus grande exigence de qualité dont
59
Désirs d’Ailleurs
font état aux voyagistes des touristes de plus en plus difficiles et
économes. S’accepter comme touriste-voyageur n’est déjà pas évident, organiser ensuite son périple dans les meilleures conditions
n’est pas une activité de tout repos ! Le tourisme est un business,
le touriste devient un homme d’affaires ! Où est passé le voyageur
sans but, réel ou imaginaire, des siècles passés ? À force de trop
vouloir lui ressembler et à force de se multiplier, ses imitateurs
l’ont poussé dans sa tombe ; il a disparu sous le poids d’une trop
forte demande… Il y a un quart de siècle, Arthur Haulot relevait
que le touriste était celui qui voyageait pour son plaisir. Cette
définition, aujourd’hui révolue, sauf à penser que le plaisir passe
par le travail, fera dire à l’auteur que « le touriste ne se distingue
plus du voyageur » (Haulot, 1974 : 22). Il va sans dire que si le
constat est on ne peut plus juste, il reste bien vain de vouloir le
faire accepter par tous les candidats au voyage. Car « tous touristes » quand ils observent les autres partir, ils deviennent « tous
voyageurs » quand sonne pour eux l’heure de partir…
De nos jours, il apparaît qu’un tourisme que l’on pourrait qualifier de « classique » cède de plus en plus la place à un
tourisme plus « original » et surtout plus exigeant, dans lequel
se retrouvent plus volontiers les voyageurs intrigués ou attirés
par les destinations lointaines, les expériences « vraies » et les
émotions « fortes ». La quête de l’ailleurs ne va plus sans quête,
authentique ou imaginaire, de soi et de l’autre. L’identification
du touriste avec son semblable lors de pérégrinations exotiques
devient tout simplement insupportable à de nombreux visiteurs
trop heureux à l’idée d’être privilégiés et de pouvoir ainsi vivre
des aventures forcément uniques. Ce déni ne date pas d’hier : au
début du XIXe siècle, à peine né, le vocable « touriste » est déjà
décrié ; aujourd’hui la situation ne fait qu’empirer. Parmi une
kyrielle d’exemples, Jacques Bens, dans la revue Roman (n° 11,
juin 1995), illustre parfaitement ce comportement partagé par la
grande majorité de la masse voyageuse à travers le monde : « Je ne
suis pas très attiré par la fréquentation de mes congénères. Je n’ai
pas le sens de l’espèce ». En résumant ainsi ce que beaucoup de
gens pensent sans toutefois le dire expressément, J. Bens exprime
des propos actuels qui d’une certaine manière inaugurent une
60
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
forme de tourisme toujours plus prisée : le voyage à la carte,
dont le séjour est souvent entièrement composé ou organisé
par et pour le futur visiteur qui choisit de cette manière les objectifs et les conditions de son périple. Ce refus de l’autre touriste –
car le touriste c’est toujours l’autre – conduit à la haine de soi,
à la honte de se voir ressembler à celui que l’on déteste : « Tout
indique que ce sont les mêmes individus qui contestent violemment le tourisme quand l’heure est à le juger, et qui le
pratiquent sans problèmes quand l’heure est venue de partir en
vacances » rappelle Olivier Burgelin (Communications, 1967 :
95). Parallèlement à cette personnalisation en quelque sorte du
voyage, on observe surtout depuis les années quatre-vingt, ce qu’il
faut nommer, avec Michel Le Bris, « le grand retour de l’aventure »
(Les Carnets de l’Exotisme, 1991 : 51), un retour que les fabricants
de voyage, les experts en communication et autres marchands de
rêves sauront opportunément exploiter à leur manière. L’industrie
touristique a désormais intégré en son sein le commerce fondé
sur l’aventure (nature, sport, expédition, etc.). C’est le temps de
l’aventure pour tous…
Quelles sont les deux bêtes noires du touriste ? C’est
d’abord la vue de son propre visage dans le regard de l’autre ou
cette figure du même qu’il rencontre sur les chemins tracés du
voyage moderne : « Plus le touriste se voit en miroir dans l’autre,
plus il le déteste » (Urbain, 1991 : 91). C’est ensuite le lieu même
où mènent ces chemins que tous ou presque empruntent. Tout
le monde critique la surpopulation touristique de Venise ou de
Bali, mais tout le monde s’y rend pour ses prochaines vacances…
Ce que le touriste déteste par-dessus tout – encore plus que de
rencontrer son semblable –, c’est l’endroit touristique, ou défini
comme tel, par excellence : un site ou un lieu dit touristique est
immédiatement perçu comme « trop touristique » ; en mentionnant les lieux prisés du tourisme international, les guides de
voyage préfèrent dire que ce sont des endroits incontournables –
« à ne pas rater » – au cours de notre passage plutôt que d’avouer
que le lieu regorge de milliers de touristes, de dizaines de bars au
kilomètre carré, de zones balnéaires réservées et bétonnées… Quel
touriste, en attente de tranquillité et « naturellement » émerveillé à
61
Désirs d’Ailleurs
l’idée de gambader sur la place Saint-Marc déserte au petit matin
ou le long d’une plage balinaise immaculée, voudrait entendre un
autre discours que celui qu’on lui propose tout en lui imposant ?
Les rues bondées de touristes et bordées de magasins de souvenirs, de Ubud à Bali ou du cœur de la cité vénitienne, inciteraient
les voyageurs temporaires à se diriger vers des cieux plus cléments.
Il faut dire également que le voyageur-touriste actuel n’a pas plus
peur du ridicule que de la contradiction. Il en arrive même à critiquer son propre voyage, à croire que la liberté de voyager – tant
vantée par la publicité des voyagistes – est toute relative : « Oui,
je descends à la Côte cet été, je sais c’est nul d’autant plus que je
n’aime pas cet endroit trop cher et trop touristique, mais il faut
bien aller voir ce qui s’y passe et ce qui a changé » peut-on entendre de la bouche d’un de ces « esclaves » du voyage démocratisé ! Il
existe des lieux qu’on ne peut éviter, nous assène-t-on à longueur
de guides et de documentaires. Ces sites deviennent mythiques
autant aux yeux des voyageurs qu’à ceux des hôtes, le tout par la
grâce des médias et de la mondialisation.
Des sites symboliques dépassent ainsi la raison voyageuse. Ainsi, la tour Eiffel, considérée à juste titre comme l’une
des icônes touristiques mondiales les plus vénérées et les plus
recherchées : « Cet édifice symbolise à la fois la ville de Paris et,
dans un sens, le tourisme lui-même […]. Il est presque inconcevable de visiter Paris sans visiter ce monument. La question
qu’un anthropologue pourrait se poser est “qu’y a-t-il dans cette
tour attirant autant de touristes et qui semblent lui vouer une si
haute estime ?” » (Burns, 1999 : 24). On peut effectivement se le
demander ! La réponse n’est sans doute pas du domaine esthétique
mais plutôt d’ordre symbolique : dans un village reculé près de la
frontière sino-vietnamienne et dans la capitale guatémaltèque, il
m’est arrivé au détour d’un chemin d’apercevoir trôner, en bonne
place – en général sur ou à côté de la télévision6 – mais dans des
6.
En fait, au même endroit où les Occidentaux placent leurs souvenirs de
voyage, des statuettes de Bouddha aux sculptures sur bois africaines, rapportés lors de leurs tribulations antérieures.
62
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
habitations de fortune, des miniatures de la Tour Eiffel. Celles-ci
ont été, pour les deux cas cités ici, ramenées par des membres de
la famille, partis un jour pour telle ou telle raison sur les routes
de l’Hexagone. Mais, ironie du voyage, dont le sort n’est jamais
joué à l’avance, la tour Eiffel en miniature du village nord-vietnamien a été achetée sur un marché à Saïgon ! L’identification de
la tour Eiffel à Paris, et plus généralement à la France, est aussi
fréquente que troublante : alors que je montrai à des villageois
indonésiens où se situait la France sur une carte, certains n’ont
compris qu’il s’agissait de la France qu’au moment où d’autres
ont évoqué la tour Eiffel et la Coupe du monde de football 98
(on y reviendra, forcément !)… Combien de fois ne m’a-t-on pas
demandé mon avis sur cette tour, et gare à ne pas trop décevoir
les attentes de mes interlocuteurs : on ne brise pas un mythe trop
brusquement au risque d’apparaître comme un traître à la patrie !
Une tour qui devient bien plus qu’un monument du paysage
urbain parisien : une icône connue et reconnaissable par tous. Les
cartes postales, les tee shirts imprimés, les imitations tous azimuts
de la trop fameuse tour, contribuent encore à perpétuer le symbole et à l’élever au rang de mythe touristique.
Pour revenir à nos exemples de Venise et de Bali, même son
de cloche pour ceux qui se rendent au carnaval italien et ceux qui
envisagent de randonner sur les hauteurs balinaises. Nonobstant
les témoignages de ceux qui s’y sont rendus auparavant et qu’ils
connaissent pourtant tous peu ou prou : « Pendant le carnaval,
Venise sent l’arnaque à chaque coin de rue, il n’y a que des touristes et les habitants fuient la cité » et « Bali c’est foutu, les touristes
ont pris possession des moindres recoins de l’île » sont les lieux
communs du discours anti-touristique de base. Un discours le
plus souvent gratuit puisque les mêmes personnes qui professent
ces propos n’hésitent pas, le moment opportun venu, à se rendre
sur ces lieux jusqu’alors snobés ou méprisés. Ce n’est pas non
plus le fruit du pur hasard si l’on décrit ces sites comme étant
« incontournables » ! C’est la puissance du site face au désarroi du
pèlerin, ou le voyage forcé que l’on entreprend « malgré tout »,
presque à contrecœur…
63
Désirs d’Ailleurs
Le problème persistant dans l’image du touriste s’observe
à travers le spectacle médiocre que nombre de touristes – et de
voyageurs – donnent effectivement d’eux-mêmes une fois parvenus sur les bords de la piscine de leur hôtel tropical. Car s’il n’y
avait plus de touristes qui se comportaient comme de « mauvais
voyageurs », leur image s’en verrait immédiatement améliorée.
Mais tant que certains touristes reproduiront cette image négative
de moutons idiots qu’on dépossède aisément de leurs devises en
leur vendant de la pacotille et qui s’extasient devant n’importe
quel folklore artificiel, il ne faut pas espérer voir le touriste arriver
à la cheville du mythique voyageur. Car la figure du voyageur,
comme « bon voyageur », est indispensable à celle du « mauvais
voyageur » que serait le touriste : en habituel réflexe binaire, cela
signifie simplement que le touriste, en s’améliorant, peut un
jour, on ne sait jamais, accéder au statut envié et privilégié du
voyageur. Mais les agences de voyage, en accordant d’emblée à
leurs clients touristes l’épithète « voyageur », ne laissent guère de
chance à ces derniers de s’élever dans la hiérarchie voyageuse…
« Première escale. Les Seychelles. Tous les gus y vont. Dix minutes
après le départ, ils sont en tenue. Entongués. Embermudanisés.
Ils comparent les “écran total” » (Mercado, 1998 : 9).
Voué de la sorte aux gémonies, le touriste n’est donc dans
notre imaginaire que la face sombre du voyageur. Comment
juguler cette vraie-fausse image ? Geneviève Clastres, dans sa
description du tourisme dans la province chinoise du Guizhou,
redonne la place et la parole aux touristes, ces voyageurs comme
les autres mais injustement méprisés du simple fait de ne pratiquer que le tourisme : « Que pensent les touristes ? Ne sont-ils
que des porte-monnaie écervelés qui une fois qu’ils ont acheté
leur voyage n’ont plus besoin de réfléchir puisqu’ils ont fait ce
qu’on attend d’eux, faire fonctionner la machine économique ? »
s’insurge l’auteur (Clastres, 1998 : 11). Le touriste et le voyageur
renferment le meilleur et le pire de l’homme. Mais le touriste a
souffert d’un mépris et souvent d’une haine farouche exprimés à
son égard. Les mots et les attributs animaliers jetés à son visage
parlent d’eux-mêmes : troupeau, mouton, toutou, etc. L’homme
rejoint la bête dès lors qu’il se risque à partir (Urbain, 1991 : 27-48).
64
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
Nul doute par ailleurs que les catégories d’antan, trop longtemps
reprises par les sociologues, et popularisées dans ce qu’elles
avaient de plus simpliste, n’expriment plus la réalité complexe
des adeptes du voyage. Le touriste, qui a longtemps été considéré
comme un voyageur « amateur » de second rang, ne s’oppose plus
aujourd’hui à un prétendu voyageur professionnel que serait par
exemple l’ethnologue, le grand reporter ou encore le baroudeur
perpétuel et l’aventurier-explorateur moderne. Chacun se revendiquera comme voyageur et personne n’osera se montrer comme
touriste.
Le touriste-voyageur et le badaud-flâneur
Sans trop revenir ici sur la distinction entre touriste
et voyageur, dont l’opposition si souvent mise en avant a fait
l’objet de nombreuses analyses, nous pensons qu’il est préférable, à la manière dont l’ont récemment souligné, en France,
J.-D. Urbain, R. Amirou et D. Masurier, de remettre sérieusement en cause les préjugés à l’encontre du touriste comme du
voyageur. Il faut désormais récuser l’opposition classique, toujours
d’actualité parmi les nomades du loisir et notamment les « néoaventuriers », faisant du voyageur un explorateur en puissance
non dénué d’intelligence et du touriste un simple badaud miné
par une médiocrité rampante. À notre avis, la seule opposition
qui fasse éventuellement vraiment sens est à chercher ailleurs,
quelque part entre tourisme et flânerie, les deux termes pris dans
leur sens le plus large : le touriste-voyageur d’un côté, le badaudflâneur de l’autre ; le premier pouvant facilement interférer avec le
second et réciproquement. Dans L’art du voyage, Jean Chesneaux
présente une distinction similaire tout en conservant les termes de
touriste et voyageur : « L’un ne cherche qu’à “faire” des lieux dont
la liste est établie par avance ; l’autre, même s’il sait les mérites de
tel site prestigieux, laisse venir à lui les bruits de la rue, les odeurs
des marchés, et jusqu’aux petites annonces de la presse locale. Il
va tenter d’“entrer”, si rapide que soit son passage, dans la vie
simple des simples gens » (Chesneaux, 1999 : 65). N’est-ce pas
65
Désirs d’Ailleurs
là une excellente définition, d’un côté du touriste (ou du touristevoyageur), de l’autre du flâneur (ou du badaud-flâneur) ?
Sauf dans les songes et les fictions, le voyageur modèle
tant rêvé auquel chaque touriste aspire n’existe pas. Seuls existent,
comme en d’autres domaines, les héros et les exploits. Car leurs
visages sont connus et les faits exceptionnels démontrés. Même
si les touristes sont les éternels anti-héros des récits de voyage,
les « grands » voyageurs du XIXe siècle dont on réédite les carnets
de bord et dont on ressort régulièrement les témoignages les plus
anodins ne valent d’une certaine façon guère mieux que leurs avatars touristes du XXe siècle. Mais ils détiennent en quelque sorte
le bénéfice de l’âge, le temps jouant en leur faveur. Nous partageons pleinement ce jugement de Rachid Amirou : « Accabler les
seuls touristes actuels de tous les maux dont souffre le tourisme
international reviendrait à faire la part trop belle au voyageur
mythique d’antan » (Amirou, 1995 : 146).
En un sens, le « vrai » touriste actuel ressemble davantage au voyageur d’autrefois que celui qui se pense voyageur
aujourd’hui. Effectivement, lequel est le flâneur authentique,
celui qui se balade sans objectif précis tout en écoutant les sons
et en sentant les odeurs alentour, ou celui qui circule de pays en
pays à la manière d’un parcours de santé ? Le voyageur contemporain possède un agenda généralement bien rempli et le temps de
vaquer à d’autres occupations qu’à celles qui consistent à « régler
ses affaires », à visiter les sites à ne pas rater, à voir ce qu’il faut
voir, à croire ce qu’il faut croire, à lire ce qu’il faut lire, ne lui est
pas imparti car imprévu… S’il part « faire » l’Égypte en un mois,
il faudra qu’il « rentabilise » au maximum son voyage, tout voir
et tout faire, ou du moins autant qu’il le peut. Aux antipodes de
cette démarche, le badaud-flâneur a tout le temps nécessaire pour
préserver et même développer son esprit ouvert et réceptif aux
bruits du monde, il compose son périple de petits bonheurs qui, à
force d’accumulation de petits riens, font la différence et forment
la quintessence des grands voyages. À quoi sert-il de courir le
monde si c’est pour le parcourir de la même façon qu’on se rend
au travail ou qu’on dîne en famille ? C’est aujourd’hui le voyageur
66
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
qui a rejoint l’image du touriste et non l’inverse. Même s’il l’a
sans doute toujours été dans le passé, mais plus discrètement, le
voyageur est devenu aujourd’hui ostensiblement un touriste. Cela
d’autant plus facilement que le touriste pense toujours marcher
sur les traces du voyageur. Mais les traces des « semelles de vent »
(Le Bris) se sont peu à peu effacées. C’est pourquoi le voyageur et
le touriste ne forment plus selon nous qu’un même individu en
quête d’ailleurs et d’expériences non ordinaires.
Cette figure relativement homogène du touriste-voyageur
explique non seulement pourquoi, dans cet ouvrage, nous utilisons souvent indistinctement les appellations touriste ou voyageur
sans accorder de différence nette de sens à l’une ou à l’autre, mais
surtout que son opposé, qui est aussi son complément à maints
égards, est à trouver dans les figures insoupçonnées du flâneur, du
badaud, du curieux, du fouineur, ou encore du rebelle, de l’anticonformiste, du marginal ; bref de celui qui préfère le détour à
la ligne droite, de celui qui emprunte un chemin escarpé plutôt
qu’une autoroute, de celui qui privilégie le partage d’une tasse
de thé au safari photo, de celui qui aime dormir dehors en scrutant les étoiles plutôt que dans un hôtel avec sauna et bar, de
celui qui choisit son itinéraire en fonction du jour, du climat, de
l’envie… Certes, le touriste-voyageur aussi se retrouve dans ces
motivations, mais il ne les aime – et parfois les pratique – que
le temps des vacances, il ne les veut que le temps que dure son
expérience non ordinaire : il adore dormir à la belle étoile et se
perdre dans la nature mais pas plus qu’il n’adore retrouver un
certain confort, redécouvrir un univers connu et rassurant. Il
se distingue du flâneur-badaud par le fait que son voyage est
d’abord extra-ordinaire (il deviendra ensuite extraordinaire lorsqu’il le racontera !) ; en revanche, le flâneur-badaud fait du voyage
un art de vivre, il y intègre sa quotidienneté, et c’est au contraire
la stabilité ou le travail qui représentent pour lui des expériences
non ordinaires… Différence notable, le touriste-voyageur prépare
et anticipe son périple au point qu’il voyage bien avant de partir
(livres, expos…) alors que le flâneur-badaud se laisse porter par
le hasard du voyage et de la rencontre ; le premier sait ce qu’il va
trouver, voir et photographier, le second ne sait rien à l’avance
67
Désirs d’Ailleurs
sinon par le biais d’approches détournées et originales de ce qui
l’attend une fois sur place ; le premier s’est documenté mais n’aura
guère le loisir de s’ouvrir à toutes les curiosités compte tenu d’un
emploi du temps surchargé, le second ne fera peut-être « rien » de
son temps mais il sera prêt à s’immiscer dans les moindres recoins
d’un paysage méconnu ou de la vie des gens qu’il visite ou plutôt
qu’il rencontre. Le touriste-voyageur a peu de temps pour faire
généralement beaucoup de choses, trop selon certains ; le flâneurbadaud a beaucoup de temps pour ne pas faire nécessairement
grand-chose, pas assez du moins estiment certains autres…
Comment ne pas adhérer à la définition du « voyage au
ralenti » que suggère Jacques Lacarrière pour qui le but d’un
voyage de ce type en est l’absence même : « Le but alors d’un tel
voyage ? Aucun si ce n’est de perdre son temps le plus féériquement, le plus substantiellement possible. Se vider, se dénuder et
une fois vide et nu s’emplir de saveurs et de savoirs nouveaux.
Se sentir proche des Lointains et consanguin des Différents. Se
sentir chez soi dans la coquille des autres. Comme un bernardl’hermitte. Mais un bernard-l’hermitte planétaire » (Pour une
littérature voyageuse, 1999 : 106-107).
Cela dit, dans notre littérature comme dans notre imaginaire, le voyageur est souvent identifié à celui que nous nommons
ici le flâneur-badaud. Nous éprouvons bien des difficultés à réaliser et plus encore à accepter que le voyageur du passé et du présent soit en fin de compte très proche du touriste qu’on méprise.
Si le touriste ne mérite en rien le mépris dont il est l’objet, le
voyageur ne mérite pas non plus l’éloge dont il se délecte trop
prétentieusement. Le voyageur-explorateur qui s’opposerait au
touriste-badaud n’est plus ainsi une interprétation suffisante, elle
ne l’a d’ailleurs sans doute jamais été. Cette opposition ne se justifie pas davantage que celle qui fait du touriste un mauvais voyageur. Quant à l’expression « mauvais touriste », elle reste aux yeux
de beaucoup un pléonasme… Rachid Amirou a montré qu’en
pratiquant les « bons rites », en sortant des pistes toutes tracées,
en maîtrisant son comportement et en tentant de l’adapter aux
circonstances exigées par la rencontre avec l’autre et l’ailleurs, le
68
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
voyageur se défendait d’avoir une mentalité de touriste (Amirou,
1995 : 128). Mais ce voyageur, si persuadé de sa spécificité, ne
fait en définitive que promouvoir une forme alternative et supplémentaire de tourisme, plus respectable peut-être, mais tout aussi
socialisée et commercialisée de nos jours. Là aussi, le voyageur est
le touriste. Il se donne des airs particuliers mais rejoint le groupe
qu’il désespère de ne pas voir.
On notera qu’en se référant incessamment au « vrai »
voyageur d’antan, le touriste actuel crédibilise un peu plus la
thèse qui fait de lui une vulgaire imitation, une pâle copie de
son héros mythique. Si la figure du voyageur fantasmé apporte
effectivement un cadre pratique au touriste, ce dernier éprouve
bien du mal à se défaire de l’image encombrante de son modèle.
« L’Europe médiévale était sillonnée de routes de pèlerinage (dont
on trouvait la liste dans les bons guides touristiques qui indiquaient les églises abbatiales comme aujourd’hui on indique les
motels ou les Hilton), de même que nos cieux sont sillonnés de
lignes aériennes qui permettent d’aller plus facilement de Rome
à New York que de Spolète à Rome. Quelqu’un pourrait objecter
qu’au Moyen Âge on voyageait dans l’insécurité ; partir signifiait
faire son testament […] ; voyager signifiait rencontrer des brigands, des bandes de vagabonds et des fauves. Mais depuis un
certain temps déjà l’idée du voyage moderne entendu comme un
chef-d’œuvre de confort et de sécurité a échoué, et lorsque, pour
monter à bord d’un jet, il faut passer par les différents contrôles
électroniques et les perquisitions contre les détournements, on
revit exactement le vieux sentiment d’aventureuse insécurité, destiné vraisemblablement à croître » (Eco, 1985 : 73). Aujourd’hui,
le monde ressemble à celui d’hier, mais les voyageurs fuient les
nouveaux mendiants, qui ne sont plus guère des frères, et se
barricadent dans leur chambre d’hôtel pour se protéger des délinquants et des miséreux. Le voyageur actuel n’est simplement plus
celui de jadis, même si rien ne laisse croire que le nomade aristocrate tendait facilement la main aux plus démunis…
Autre préjugé qui a la vie dure : après le voyage utile serait
venu le tourisme inutile. Ce sont pourtant nos aristocrates de
69
Désirs d’Ailleurs
jadis qui ont « popularisé » l’idée du voyage pour le plaisir, rien
que pour le plaisir ! Autrefois utile, le voyage se serait donc
transformé en tourisme futile. Le tourisme populaire aurait
remplacé le voyage aristocratique. La loi du nombre a gâché le
doux privilège du second sur le premier. Aux Perrichon d’hier et
aux Bidochon d’aujourd’hui ne s’opposeraient plus de vaillants
découvreurs, seulement des écrivains-voyageurs friands des plateaux de télévision, des aventuriers de l’extrême qui feraient n’importe quoi afin qu’on parle d’eux, des paumés qui sillonnent les
routes en quête d’un toit ou d’un emploi… Le voyage ne serait-il
donc plus que « ça » ? Certes non, mais il n’est plus ce qu’il était
ou plutôt ce qu’on pense qu’il devait être. Le voyage n’est rien
sans son expérience, sans la prise de risque qui consiste à prendre
la route et la mer contre vents et marées. Cette expérience-là, peu
de gens, de jeunes et de moins jeunes, se sentent suffisamment
« aventureux » pour la tenter. Chômage et crises diverses justifient
les non-départs et légitiment la sédentarité, mais le voyage ne se
fait pas seulement grâce à la lecture des livres aussi passionnants
soient-ils, à la visite des musées exotiques dans nos pays tempérés, aux soirées diapos, aux festivals cinématographiques africain
ou asiatique, au voyage virtuel via Internet, aux dégustations des
spécialités culinaires au parfum d’ailleurs, etc. Parler du voyage
sans en connaître les vibrations que seule autorise sa pratique
buissonnière c’est se tromper soi-même sur la teneur du monde,
c’est comme jouer une comédie dont on n’aurait même pas lu le
scénario.
Croire qu’au voyage utile d’autrefois aurait succédé le
tourisme inutile reste assurément une idée répandue, y compris
par ceux-là mêmes qui font commerce de l’exotisme de pacotille.
Mais cette idée est plus fausse aujourd’hui que jamais. Quel voyageur, même organisé, ne se targue-t-il pas désormais de voyager
pour comprendre, pour aider, pour témoigner, pour rencontrer ?
Fût-ce maladroitement, on n’a jamais autant qu’à l’heure actuelle
débattu des raisons de partir ici plutôt que là, autant justifié
moralement ou scientifiquement son départ pour un ailleurs, etc.
Ce serait davantage le voyage inutile qu’il conviendrait d’opposer
au tourisme utile. Car le voyage authentique se laisse désirer là
70
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
où son clone imparfait – le tourisme – nécessite de prévoir. Dans
l’opinion, le premier suggère la flânerie, le second la planification… Qui préférerait la copie à l’original ? Personne. Le piratage
est cependant entré dans les mœurs et beaucoup de copies parcourent aujourd’hui la planète dans l’espoir de devenir à leur tour
des originaux ! La rencontre fortuite ou furtive chère aux « voyageurs » ne peut guère rivaliser avec le rendez-vous à heure fixe avec
les « autochtones » que doit arranger le guide pour satisfaire le
besoin de dépaysement des « touristes ».
Les préjugés ont la vie longue : on ne mélange pas l’amateur et le professionnel, le faux et le vrai ! Il apparaît pourtant
que l’anthropologue, l’aventurier et le touriste rassemblent les
trois aspects d’un même voyageur. Ce dernier peut regrouper l’un
ou l’autre de ces personnages voire les trois à la fois. Si l’ethnologue est toujours à un moment ou l’autre un touriste, celui-ci
n’est pas nécessairement ethnologue même s’il peut le devenir.
L’ethnologue, explorateur à ses heures, s’avère tout de même
être un voyageur plus acceptable qu’un vulgaire administrateur
colonial : « À voir combien je suis moi-même impatient avec les
noirs qui m’agacent, je mesure à quel degré de bestialité doivent
pouvoir atteindre, dans les rapports avec les indigènes, ceux qui
sont épuisés par le climat et que ne retient aucune idéologie…
Et qu’est-ce que cela doit être chez les fervents du Berger ou
du whisky ! » écrivait déjà Michel Leiris dans L’Afrique fantôme
(1988 : 111).
L’anthropologue travaille sur les lieux que le touriste visite :
cela lui confère un évident privilège rarement accordé au voyageur
de passage. Cette situation explique aussi en partie l’horreur que
représente pour certains ethnologues d’être assimilés, ne serait-ce
qu’un bref instant, aux touristes groupés qui le suivent presque
à la trace… Nous avons essayé de montrer ailleurs que les chercheurs, y compris les ethnologues quoiqu’ils s’en défendent assez
farouchement, sont également d’une façon ou d’une autre, à un
moment ou l’autre, des touristes comme l’attestent aisément les
conditions de vie, et parfois même les comportements de certains,
sur ce qu’ils appellent un peu rapidement et sans condescendance
71
Désirs d’Ailleurs
« leur terrain » (Histoire et Anthropologie, 1997 : 13-18). Pourquoi
ce besoin de marquer son terrain, de s’approprier la terre des
autres ? Le chasseur a son territoire de chasse, l’ethnologue son
terrain d’étude, le touriste son aire de jeu…
Comprendre le monde dans sa diversité, c’est accepter de
laisser au fond de son garage ou de son grenier ses valeurs et ses
repères, parfois même son passé et ses bagages. Les croyances et
les rites des uns ne sont pas ceux des autres, et si certains ont l’habitude de manger froid et à même le sol, d’autres préfèrent – par
habitude aussi – manger chaud et assis autour d’une table. Que
l’on soit simple badaud, touriste organisé, aventurier solitaire ou
encore ethnologue, certaines attitudes de l’ailleurs nous choquent
du fait de leur inexplicable étrangeté ou nous étonnent parce
qu’elles ne cadrent pas avec nos conventions. Chacun de nous,
quel que soit son « statut » de déplacé ou de déplacement, ressent
à un moment donné le fossé qui sépare notre planète intérieure
et notre manière de voir, de croire, de faire, bref de vivre, de celles des populations résidant dans quelque ailleurs à mille lieues
ou à deux pas de nous. Qu’ils soient kilométriques ou philosophiques, politiques ou économiques. À l’instar de quelques
croustillants passages du Journal d’ethnographe de Malinowski,
l’africaniste Audrey Richards s’indigne du comportement désinvolte des jeunes filles lors des rites d’initiation chez les Bemba :
« L’anthropologue attend pour le moins des primitifs qu’ils
célèbrent leurs rites avec révérence. Comme le touriste librepenseur en visite à Saint-Pierre, il est choqué par le bavardage
irrespectueux des adultes, par les enfants qui jouent aux galets
romains sur les dalles de pierre » (cité dans Segalen, 1998 : 121).
Que le « sauvage » soit bon, c’est un fait, mais qu’il se comporte
aussi convenablement ! Ici, l’ethnologue rejoint encore le touriste
dans l’incompréhension et l’incapacité d’accepter ses hôtes tels
qu’ils sont et tels qu’ils vivent. La modestie, que forge pourtant
le voyage lorsqu’il se répète, n’est pas donnée à tout le monde, et
s’en croire investi n’est qu’une manière de plus d’en illustrer le
manque. Elle permet toutefois d’entrouvrir des portes sur l’autre
et l’ailleurs de la façon la plus noble qui soit.
72
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
En 1968, période faste annonciatrice de nouvelles formes
vagabondes de voyage, un ouvrage collectif intitulé Voyages autour
du monde illustre à sa manière comment le voyageur « authentique » se démarque à cette époque du touriste « moyen ». On peut
lire dans la préface : « Que nous partions pour nos affaires ou pour
nos vacances, nous n’avons pas le loisir de nous familiariser avec
les mœurs et la vie quotidienne d’autrui. Obligés de nous en tenir
le plus souvent à l’essentiel, nous laissons échapper la singularité
la plus profonde des peuples, des paysages et des cultures. Le véritable voyageur se comporte tout autrement. Il observe en musant,
il se perd dans des dédales apparemment absurdes, comme s’il
avait à chaque fois la vie entière devant lui : pour une découverte,
que d’heures et de journées perdues ! Et, avant d’établir la communication avec les choses et les gens, quelle longue patience ! Il
sait que, pour comprendre Istanbul, il doit se faire d’abord turc
avec les Turcs ; ailleurs, il quittera les sentiers battus, mettant ses
pas dans ceux du géographe, de l’archéologue, du sociologue ou
de l’historien » (1968 : 5). Que le voyageur au long cours se fasse
historien, ethnologue, sociologue, ou autre chose, est certes un
choix d’ouverture d’esprit et d’accès à la connaissance, mais cela
ne suffit pas à faire de lui un « vrai » voyageur, un « bon » touriste
ou un « authentique » chercheur. Il lui faut combiner dans le sens
de l’altérité les différentes vertus de tous, un statut ne valant pas
de facto plus qu’un autre.
On constate depuis quelques années, à l’image de l’engouement pour la généalogie et l’histoire locale, l’émergence de
voyageurs avisés soucieux d’en savoir toujours davantage sur telle
ou telle religion, sur telle ou telle tribu, etc. Ce voyageur au but
clairement défini ne ménage plus sa peine pour se documenter le
mieux possible, entreprendre des démarches afin de préparer très
minutieusement un voyage d’exploration ou de découverte au
sujet parfois extrêmement précis. Le succès des voyages à thème
rend parfaitement compte de cette tendance. Plutôt que de critiquer ce type assez nouveau de voyage, mais reprenant une tradition datant en fait du siècle des Lumières, et de se sentir menacé
par cet « amateurisme » qui dérange des positions bien assises,
l’anthropologie et quelques autres disciplines feraient pourtant
73
Désirs d’Ailleurs
mieux de se mettre à l’écoute de ces talents cachés et marginalisés
par un système universitaire, qui est au savoir un peu ce que le
touriste-voyageur est à l’univers du voyage : un ingurgiteur de
savoirs et de paysages prémâchés qui passe quelquefois à côté de
l’essentiel de la vie et des choses. Dans ces conditions, il n’est pas
étonnant que le voyage et les sciences sociales aient tant de mal à
se rencontrer, que ce soit d’ailleurs sur les sites universitaires ou
touristiques…
De l’autre à nous, de nous à l’hôte
De l’autre à nous et de nous vers l’hôte, la véritable rencontre n’est jamais patente. En voyage, elle est le plus souvent
provoquée, donc forcée et trop rarement spontanée ; cette rencontre tant désirée avec les êtres d’ailleurs n’est qu’exceptionnellement le fruit du hasard, et même dans ce cas, les réactions du
voyageur ne sont pas toujours des plus naturelles. C’est évidemment en voyageant seul que l’on rencontre le plus facilement son
prochain. Il est bien connu, et souvent vérifié, que voyager en
solitaire revient à ne jamais l’être. Paul Morand relevait dans ses
notes et maximes sur le voyage que « si l’on voyage vraiment pour
s’instruire, il faut s’en aller seul ; il y aura, ensuite, bien d’autres
occasions de partir (ou de ne pas partir) à deux » (Morand, 1964 :
93). Édouard Glissant rappelle qu’aujourd’hui les cultures ataviques cèdent la place aux cultures composites et que « ce qui est
beau dans la créolisation, c’est qu’elle est imprévisible ». Le métissage, la créolisation, l’identité-relation délivrent des émotions fortes et sont des expériences humaines qui se vivent sans se laisser
prévoir. Il en va de même de la relation entre les voyageurs et les
autochtones lors de pérégrinations circumplanétaires. Le voyage
est l’opportunité tant attendue de se préparer à l’inattendu, de lui
octroyer une place de choix si d’aventure il se trouvait sur notre
chemin. La rencontre authentique se crée d’elle-même, au mieux
elle s’imagine dans la stimulation de la pensée, mais jamais elle ne
se provoque et ne se décide à l’avance. André Gide le remarquait
déjà dans son Voyage au Congo lorsqu’il répond par cette sage
réplique, « j’attends d’être là-bas pour le savoir », à celui qui lui
74
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
demande « ce qu’il va chercher là-bas ». La relation aux autres a
remplacé la découverte de nouveaux territoires, et la découverte
des cultures méconnues celle des terres inconnues. C’est désormais sur ce terrain jonché d’humanités dispersées que se dessine
l’aventure du présent millénaire. « Il n’y a plus de terres inconnues
sur les cartes, la tendance, la pulsion culturelle ne portent plus à la
découverte, mais à l’enjeu de la relation » poursuit Glissant avant
de préciser : « C’est l’identité ouverte sur l’autre, parce qu’il nous
faut nous habituer à l’idée – c’est difficile, nous en avons peur, et
nous ne voulons pas, et nous reculons – que je peux changer en
échangeant avec l’autre sans me perdre moi-même » (dans Kandé,
1999 : 47-53). S’ouvrir à l’autre c’est accepter de douter de soi, se
risquer à l’altérité c’est la voie qui mène à des bonheurs évidents
dont les sentiers difficiles restent néanmoins parsemés de dangers
qui dissuadent plus d’un candidat au grand frisson de la sensation
voyageuse du Divers…
Sceptique sur le sens à donner au voyage actuel, et sur
le maigre espoir de voir le tourisme rimer avec altruisme, Marc
Augé se désole avant tout de la « touristification » du monde en
marche : « L’impossible voyage, c’est celui que nous ne ferons
jamais plus, celui qui aurait pu nous faire découvrir des paysages
nouveaux et d’autres hommes, qui aurait pu nous ouvrir l’espace
des rencontres » (Augé, 1997 : 13). Cette déception d’un monde
trop connu, trop parcouru de la part d’un anthropologue contraste avec la volonté des sportifs ou des aventuriers toujours en
quête de nouveaux exploits et conquêtes : la Société des explorateurs français entreprend depuis la fin du printemps 1999 une
gigantesque campagne intitulée « L’esprit de Bougainville » dont
l’objectif, à la fois scientifique et aventurier, est justement de
renouer avec « l’esprit » des grandes expéditions d’antan. Un formidable exemple de voyage historiquement guidé par un illustre
prédécesseur et qui s’affiche on ne peut plus « utile » : des dizaines
de chercheurs participent à l’entreprise, et le programme comprend de l’ethnologie, de l’archéologie sous-marine, de la spéléologie, de la botanique et autres sciences naturelles…
75
Désirs d’Ailleurs
L’altérité : alibi ou passion ? On peut évidemment s’interroger. Si le besoin de l’autre amplifie le désir d’ailleurs, la solitude
reste le propre du voyageur au long cours. Isabelle Autissier,
coqueluche des médias et « aventurière des mers du Sud », comme
le titre un article du Monde (5/2/1999), réitère à sa manière ces
mots sortis de la bouche de tous les aventuriers de l’histoire :
« Être seule à des milliers de milles de tout, c’est être responsable
de ce que je suis ; cela me rend plus forte, plus riche, et cela me
rapproche des autres car, quand le lien humain devient fragile, il
est plus intense. Tout le monde devrait faire cela une fois dans sa
vie ». Si la solitude permet effectivement de retrouver un autre qui
se raréfie, tout le monde n’a pas les moyens d’une telle initiation.
Renaud l’avait déjà chanté en 1983 (Dès que le vent soufflera) :
« Tabarly, Pajot, Kersauson et Riguidel ne naviguent pas sur
des cageots ni sur des poubelles ». Et la journaliste du Monde,
Bénédicte Mathieu, de poursuivre sur Autissier : « Un jour, elle
voudra arrêter ; elle continuera à voyager et travaillera peut-être
pour une ONG en Afrique ». Après l’aventure des mers du Sud,
l’aventure d’une mère en Afrique ? Dans l’attente de cette éventualité, Isabelle Autissier anime une émission radiophonique intitulée « Extrême et science »… L’aventure – individuelle, héroïque
et médiatique – n’a pas fini de faire rêver nos contemporains.
Notre rapport à l’autre est souvent nourri de compassion
et de générosité marchande sans que nous parvenions à évaluer
les conséquences directes auprès des populations locales de nos
actes et de nos pensées. Cannibal Tours, un film documentaire
de Dennis O’Rourke, porte sur les relations entre les touristes
(Allemands et Nord-Américains) et les autochtones (Papous
Asmat de Nouvelle-Guinée), le tout virant rapidement au tragicomique dans le sens où les situations, souvent cocasses, deviennent déplorables sur le plan de l’éthique du voyage. Les cannibales
ne sont pas toujours ceux que l’on pense ! Le documentaire révèle
surtout la terrible mésentente et l’incompréhension poussée ici
au paroxysme entre ces deux types opposés de populations. Ce
film anthropologique est un véritable voyage métaphysique dans
lequel Dennis O’Rourke, non seulement inverse l’ordre ethnographique des choses en filmant les touristes plutôt que les Papous,
76
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
mais voit « une tentative de définition de la place de l’autre dans
l’imaginaire populaire, une interrogation sur les vraies raisons,
pour la plupart négligées ou incomprises, qui font que les “civilisés” désirent rencontrer les “primitifs” » (cité dans Le Monde,
24/2/1993). Car le cœur du problème de la rencontre biaisée
réside dans l’impossibilité de s’ouvrir à autrui et de s’écouter
mutuellement. Changer notre regard face à un autre regard qui
nous fixe est nécessaire si l’on espère aboutir à une rencontre
authentique. Il s’agit d’œuvrer assidûment à ce que cesse la
réduction de l’autre à soi. Trop souvent encore, et cela se constate aisément – en tendant l’oreille – à l’intérieur des groupes
de voyageurs ou dans Cannibal Tours par exemple : « l’Autre est
l’ennemi, ouvert ou caché ; ou bien il n’est rien, ou bien il n’est
pas. Certes, nous savons à chaque moment son existence, mais à
chaque moment nos intentions l’occultent, l’oublient ou le refusent. Ces intentions ne sont pas la réalité, bien sûr, mais elles en
constituent une ligne de force, un sens » (Jaulin, 1973 : 20). Dans
Un Barbare en Asie, Henri Michaux reprenait déjà cette idée à sa
manière : « L’homme blanc possède une qualité qui lui a fait faire
du chemin : l’irrespect », et montre plus loin que la vision occidentale intrinsèque de l’ailleurs que se construit le voyageur ne
fait pas l’économie d’un certain aveuglement : « Si un Européen
est interrogé à son retour des Indes, il n’hésite pas, il répond :
“j’ai vu Madras, j’ai vu ceci, j’ai vu cela”. Mais non, il a été vu
beaucoup plus qu’il n’a vu » (Michaux, 1967 : 25, 121). Le regard
des uns ne correspond jamais au regard des autres. Comme les
intérêts des uns ne coïncident que rarement avec ceux des autres.
Il suffit d’observer les regards qui se croisent entre voyageurs et
autochtones, en forêt équatoriale africaine par exemple, lorsque
les touristes sont à l’affût d’un gorille – et n’ont que cette vision
en tête quitte à ne plus rien apercevoir autour d’eux – pendant
que les porteurs pygmées s’attardent perplexes ou souriants sur les
« bananes » étranges et les jambes rougies de leurs « compagnons »
d’expédition !
Dean Maccannell considère que dans les sociétés traditionnelles les hommes ne peuvent survivre sans orienter leurs
comportements à partir d’un schéma fonctionnel mais simpliste
77
Désirs d’Ailleurs
fondé sur l’assertion suivante : « Nous sommes bien – ils sont
mal » (Maccannell, 1976 : 40). Cette vision autant réductrice
que dualiste est tout aussi valable dans nos sociétés dites modernes mais restées rigoureusement traditionnelles dès lors que l’on
se trouve en face du Bien et du Mal ! C’est précisément là où
les mythes expriment toute leur importance pour véhiculer le
plus souvent le vrai à partir du faux. Et Louis-Vincent Thomas
complète encore ce truisme trop ignoré par nos contemporains
par cette autre lapalissade : « S’il est vrai qu’on ne peut rien faire
sans les mythes, il est plus vrai encore qu’avec eux seuls rien ne se
fera » (dans L’autre et l’ailleurs, 1976 : 327). Dans le contexte du
voyage, c’est le mythe de la liberté qui se révèle le plus influent,
un mythe sur lequel se fonde – et se vend – tout un imaginaire
du voyage au rabais. Il n’y a qu’à pencher la tête pour décrypter
les slogans publicitaires des grands tours-opérateurs s’affichant à
longueur d’année sur les écrans de télévision ou sur les murs des
cités… Dans un autre ouvrage, Maccannell décèle dans la fièvre
consumériste qui anime le touriste un processus symbolique rappelant le cannibalisme ! Les touristes ne se limitent effectivement
plus à consommer des biens matériels et autres ressources mais
cherchent en quelque sorte à « s’empiffrer » de l’essence même
des cultures qu’ils visitent, s’appropriant ainsi la force et l’esprit
des sociétés et des hommes rencontrés. Cela nous apparaît particulièrement manifeste quant aux considérations spirituelles et
écologiques dans les régions pauvres. Maccannell estime pour
sa part que le « touriste-cannibale » se construit la possibilité de
pénétrer un monde extérieur tout en le neutralisant presque aussitôt : « Le cannibalisme, dans le registre politico-économique, est
la production de totalités sociales par l’entremise d’une véritable
incorporation de l’altérité » (Maccannell, 1992 : 66).
Dès 1880, Paul Lafargue, évoquant les nouveaux explorateurs-exploiteurs au service de l’économie-monde capitaliste,
fustigeait la conquête inégale des terrae incognitae : « Mais les continents explorés ne sont plus assez vastes, il faut des pays vierges.
Les fabricants de l’Europe rêvent nuit et jour de l’Afrique, du lac
saharien, du chemin de fer du Soudan ; avec anxiété, ils suivent
les progrès de Livingstone, des Stanley, des Du Chaillu, des de
78
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
Brazza ; bouche béante, ils écoutent les histoires mirobolantes
de ces courageux voyageurs. Que de merveilles inconnues renferment le “continent noir” ! Des champs sont plantés de dents
d’éléphant, des fleuves d’huile de coco charrient des paillettes
d’or, des millions de culs noirs, nus comme la face de Dufaure ou
de Girardin, attendent les cotonnades pour apprendre la décence,
des bouteilles de schnaps et des bibles pour connaître les vertus de
la civilisation » (Lafargue, 1994 : 40). Ces anciens « explorateurs »
ont bien quelques points communs avec nos nouveaux « aventuriers ». Le monde des voyageurs est décidément bien vaste. Du
touriste au colon (et réciproquement), il n’y a qu’un pas que certains franchissent aisément. Toujours même, avec plus ou moins
de succès. Un touriste qui prend racine en terre étrangère, notamment lorsqu’elle se fait exotique, peut quelquefois ambitionner
d’être intégré au sein de la communauté autochtone, mais ce
transfuge ne va pas sans concessions. Il ne perd pas sa condition
de touriste sans perdre un peu de ce qui faisait sa culture ; il tire
en quelque sorte un trait sur des pans entiers de son éducation et
de son passé.
Pour sortir de leur condition touristique, certes jugée
épouvantable, beaucoup de touristes ne sont cependant pas
prêts à renier tout ou partie d’eux-mêmes… D’ailleurs, le plus
souvent, le touriste qui s’installe n’en reste pas moins un touriste.
Aux yeux des autochtones comme à ceux de ses semblables. Du
touriste « longue durée » à « l’expat », la gamme est étendue mais
les ressemblances étonnantes, inquiétantes parfois ! Quand le
Blanc se déplace dans les pays du Sud, comment pourrait-il
oublier ce qu’il est ? Dans son récit de voyage à Madagascar, alors
qu’il vient d’échouer au « Glacier », Patrick Mercado en dresse un
portrait peu flatteur : « Vasa : premier mot appris dès mon arrivée.
Européen, Blanc. Genre négro de l’autre côté. […] Le mélange
typique des Blancs du tiers-monde. Un touriste rose en bermuda
fleuri, l’appareil photo en érection sur le burlingue, exhibe des
billets de dix mille et marchande, l’air ravi, le prix des pistaches
à des gamins au regard soumis. Rassuré de trouver plus pauvre.
À ses côtés, une bonne femme, engrossée par la ceinture banane
renfermant les passeports, le carnet de vaccination et les clés des
79
Désirs d’Ailleurs
valoches, sirote un jus de fruit et cogite sur la tourista. Adossés
au bar, de jeunes coopérants français pour la plupart sportifs, à
la bonne santé indécente, détenteurs de la culture et du savoir,
reluquent, légèrement méprisants, le nouveau. Toujours accompagnés de ravissantes locales qui les pompent. Joie des play-boys
tiers-mondistes. Enfin, dans le fond, loin des lumières, les loosers
des tropiques complotent des combines à la con. […] Des vasas
encravatés accompagnent leurs femmes et leurs filles qui rentrent
en métropole. Ils jettent de fréquents et rapides coups d’œil à
leur montre, sans doute pressés d’aller rejoindre une gamine qui
poireaute au Buffet ou au Glacier. Les résidents se reconnaissent à
leur porte-documents en croco. Sinon la chemise Lacoste se porte
beaucoup chez les “vasas-bosseurs”, comme le short à fleurs chez
les “vasas-baladeurs” » (Mercado, 1998 : 26-28, 215-216). Cette
description n’étonnera plus personne, elle n’en est pas moins
consternante. « Qui veut voyager loin ménage sa monture » rappelle un dicton populaire, auquel on pourrait en ajouter un autre :
« Qui veut voyager autrement change son regard et modifie son
comportement »… Laburthe-Tolra n’a pas tort quand il s’indigne
de l’exploitation « ludique » de l’altérité : « Un autre devient jeu,
l’autre n’est plus que jeu, et c’est pourquoi l’ethnologue “hait les
voyages et les explorateurs”, tels qu’ont été Henri de Monfreid,
Keyserling, glisseurs de surf qui malgré ou selon les apparences
ne font qu’effleurer la surface des faits, ou d’autres, méprisants
ou dédaigneux qui, comme dans le Paris-Dakar, n’invoquent ou
n’exploitent l’altérité qu’en toile de fond, en pur prétexte de leurs
aventures personnelles, que celles-ci soient romanesques, sentimentales, sportives, ou intellectuelles » (Laburthe-Tolra, 1998 :
104-105). Entre adulation et méfiance, le voyage est multiple
et concentre les extrêmes. Le voyage offre aussi tout et son contraire : une rencontre organisée et finement orchestrée située aux
antipodes du globe mais aussi aux antipodes de la rencontre telle
que nous la concevons : « De nos jours, les images et les voyages
permettent à tout un chacun de connaître les contrées les plus
lointaines et l’homme moderne serrera plus facilement la main
d’un Same ou d’un Indien d’Amazonie que celle de son voisin
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Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
de palier » écrit Daniel Elouard dans Tourismes, touristes, sociétés
(dans Michel, 1998 : 19).
L’anthropologie est l’une des rares planètes où la rencontre cimente la profession en lui attribuant tout son sens et, de
ce fait, rend l’entrevue humaine plus facilement envisageable.
Tom Selwyn (1996 : 21) note qu’il est aujourd’hui accepté par
l’anthropologie du tourisme que « le tourisme contemporain
est solidement fondé sur la “quête de l’autre” », et l’autre et le
soi s’opposent d’après lui pour constituer un pôle dynamique à
partir duquel on peut puiser des informations sur l’art, les raisons et les manières de voyager. La rencontre demeure, toujours
selon nous, de l’ordre du possible, pour le meilleur comme le
suppose Laburthe-Tolra ou pour le pire comme le répète Jaulin.
Là où le premier entrevoit un espoir, le second voit un désastre :
« L’ethnologue peut basculer dans le monde de l’autre, y devenir
prêtre ou fidèle, chef ou esclave, s’y marier, y faire des affaires,
abandonner pour une vie tout à fait autre le domaine du savoir
moderne. Le cas n’est pas rare d’Occidentaux qui s’orientalisent
(souvent dans quelque ashram) ou qui s’africanisent (je pense à
l’artiste autrichienne Susanne Wenger, devenue prêtresse de la
déesse yoruba Oshun à Oshogbo en Nigeria) » (Laburthe-Tolra,
1998 : 17) ; « L’ethnologie est certainement la science à avoir le
plus participé à la méconnaissance des autres, et par voie de conséquence à notre méconnaissance propre. La méconnaissance des
autres n’est pas simplement non connaissance, mais “connaissance
négative”, artificialisation de l’homme, mépris de la signification :
la Négation de la Vie incarnée dans les actes quotidiens » (Jaulin,
1973 : 429). Les deux auteurs semblent avoir tort et raison à la
fois, mais de toute évidence les impacts de nos rencontres avec les
autres et celles des autres avec nous dépendent encore de la combinaison de nombreux autres facteurs, et notamment de la singularité des terres, des cultures et des peuples concernés. Mais tout
compte fait, si la rencontre n’est plus qu’un leurre comme certains
l’affirment, se barricader chez soi en fermant ses portes blindées à
double tour n’est sans doute pas la solution la plus adéquate pour
rêver un monde meilleur…
81
Désirs d’Ailleurs
Pour notre part, nous estimons par-delà ces affirmations,
parfois péremptoires, que la rencontre par l’intermédiaire du
voyage induit souvent l’échange, le partage, le doute aussi, et
même quelquefois la connaissance, peut-être plus qu’on ne l’imagine, et cela en dépit d’une histoire – en particulier militaire et
coloniale – emplie à ras bord de relations tronquées et spoliées
à autrui. Mais le métissage des cultures et des hommes est là
pour nous (re)donner plus d’espoir que de peur, plus de solutions pour l’avenir que de haines à entretenir. L’émergence d’une
pensée métisse foisonne et le mélange est tous les jours un peu
plus « visible dans nos rues et sur tous nos écrans » (Gruzinski,
1999). C’est là aussi qu’il nous faut rejoindre Laplantine et Nouss
lorsqu’ils écrivent : « Le métissage suppose la mobilité, le voyage,
et, à cet égard, le héros méditerranéen le plus célèbre est Ulysse,
construction archétypale grecque, mais aussi universelle, de tous
les voyageurs, alors que l’antimétissage procède de la sédentarité
ou plus exactement de la sédentarisation et de la stabilisation.
On peut cependant se demander si la figure biblique d’Abraham
n’est pas encore plus représentative dans la mesure où celui-ci ne
revient pas à son lieu de départ » (Laplantine, Nouss, 1997 : 18).
Les destinations métisses existent, se développent même, certes
plus par la force des choses que par une volonté affirmée, et elles
seront demain recherchées par un nouveau type de voyageurs…
Le métissage a toujours été et reste aux yeux de ses contemporains mêlé de fascination et d’inquiétude, d’attirance et de
répulsion. Hier déjà, l’autre n’était pas toujours très éloigné de
nous. L’autre n’a pas toujours été le même ; il a changé de visage
au sein même de nos sociétés : ainsi en France, l’Italien est devenu
le Polonais qui lui est devenu l’Algérien… Et tous ne sont pas
encore « français » au même titre. Dans sa diversité l’autre est toujours autre. Par ailleurs, la diversité des cultures n’est hélas guère
comprise pour ce qu’elle est véritablement et l’ethnocentrisme
constitue toujours une menace pour son expression. Claude
Lévi-Strauss remarque que « le barbare, c’est d’abord l’homme qui
croit à la barbarie », et de relever, après avoir redéfini la diversité
culturelle, l’incompréhension des hommes envers leurs semblables du bout du monde ou d’à côté : « La diversité des cultures
82
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
humaines ne doit pas nous inviter à une observation morcelante
ou morcelée. Elle est moins fonction de l’isolement des groupes
que des relations qui les unissent. […] il semble que la diversité
des cultures soit rarement apparue pour ce qu’elle est : un phénomène naturel, résultant des rapports directs ou indirects entre
les sociétés : ils y ont plutôt vu une sorte de monstruosité ou de
scandale » (Lévi-Strauss, 1973 : 384, 382).
C’est à la faveur du romantisme que l’exotisme, en Europe,
se rapproche de soi – Italie, Grande-Bretagne, Irlande, Suisse, et
bien sûr Allemagne –, le proche pouvant se substituer au lointain,
et, déjà (!), l’exotisme se fait quotidien à travers le kaléidoscope
des arts, des métiers, des cultures, des classes sociales… Dans ce
contexte, toute œuvre se transforme subitement en un voyage
dans l’imaginaire et tout écrivain apparaît sous les traits enviés
de l’aventurier. Mais l’idée que l’équation je = l’autre doit pourtant
pouvoir s’inverser reste, en partie jusqu’à nos jours, du domaine
intentionnel. De même que reste actuelle l’idée, jadis en vogue,
de partir ou plutôt de s’enfuir ailleurs – en général le plus loin
possible de notre univers connu, dans ce « Grand Dehors » cher
à Le Bris – pour se ressourcer, se refaire, se recréer : « La richesse
d’une personnalité va dépendre de son degré d’ouverture et
de sa connaissance de l’univers, autrement dit de sa culture.
L’inquiétude de l’Occidental le pousse vers le grand large. Il y
pêche des étoiles nouvelles, il en rapporte aussi de quoi alimenter de questions sa philosophie, de quoi nourrir sa réforme et sa
renaissance » (Laburthe-Tolra, 1998 : 104).
L’Occidental « se ressource » à force d’accumuler la fraîcheur des ailleurs et l’hospitalité des autres. Une affiche de
l’Office national du tourisme tunisien, placardée dans le métro
parisien et illustrant une créature blonde aguichante sur fond
de mer turquoise, ne dit-elle pas le plus clairement du monde :
« Tunisie, ressource-moi » ! Qu’en est-il des « autres », de tous ceux
qu’on visite à longueur d’année, ceux qui nous observent nous
ressourcer ? En mars 1999, lors d’une rencontre associative dans
le sud-ouest de la France, portant sur le thème « tourisme et développement », un jeune Malien me suggère une idée qu’il convien83
Désirs d’Ailleurs
drait sans doute de creuser plus profondément : « Si les Blancs
qui traversent continuellement mon village se ressourcent et en
fait “guérissent” d’une maladie moderne (stress, trop ou pas de
travail, problèmes sociaux et familiaux, sacré refoulé, etc.), alors
pourquoi moi, simple villageois, ne pourrais-je pas également
bénéficier, du fait de contribuer à leur “guérison” (en me laissant
prendre en photo, en souriant, en leur proposant un itinéraire
ou à manger, etc.), de quelque chose en retour ? Car moi, en ce
moment de passage en France et vu l’accueil qui m’y est réservé,
je ne vois pas très bien de quoi je pourrai guérir… ». Il n’y a pas
encore de retour – y en aura-t-il d’ailleurs un jour ? –, mais il
s’agit d’y réfléchir afin de le trouver ou en tout cas de le susciter
au plus vite. Le voyageur quitte le village « bonifié » mais le villageois reste frustré, le tourisme ne lui profite pas ou si peu…
La criante inégalité du monde autorise seulement une
partie de l’humanité à partir en visiter une autre. Mais tant
que l’autre du voyageur (en attendant qu’il devienne à son tour
un autre voyageur) – le Marocain, le Chilien, le Vietnamien, le
Malien – ne viendra pas découvrir la France autrement que pour
y chercher du travail ou pour y trouver une terre d’exil, l’indispensable équilibre propre à penser une philosophie du voyage
plus humaine ne sera qu’une utopie de plus dans la boîte à rêves.
Dans l’attente de voyages plus démocratiques dont l’ère ne paraît
malheureusement nullement s’annoncer, il nous reste à parfaire
ce qui existe déjà du voyage : son industrie et ses adeptes. Pour
que le voyage ne soit pas ce faux pas dans la marche vers l’ailleurs
laissé généralement par l’illusion de la rencontre avec d’autres cultures et d’autres hommes, la multiplication des contacts humains
animée par un réel désir de connaissance partagé s’avère à ce jour
rester le meilleur antidote à ces déplacements vidés de sens si vite
emportés dans l’oubli par des voyageurs trop imbus d’eux-mêmes
pour espérer s’ouvrir aux autres. La rencontre en voyage n’est pas
faite non plus de montagnes de cadeaux qu’on distribue n’importe comment à tout le monde ou presque comme pour s’excuser d’être venu. On sait pourtant combien cela fausse la relation :
le voyageur n’est plus là pour recevoir mais pour donner, il n’est
plus là pour écouter mais pour dicter ; ce qui compte c’est finale84
Chapitre 1
De l’errance à la rencontre
ment ce que répondent ses hôtes et non pas leurs avis. Là réside
par ailleurs tout le danger qui se profile derrière l’image du tourisme humanitaire très en vogue à l’heure actuelle (il existe même
depuis peu un Guide du Routard humanitaire), dont les projets
restent malheureusement encore conçus et imaginés en Occident.
L’un des enjeux futurs consiste à concevoir puis à donner aux jeunes, et même aux très jeunes, une éducation au voyage qui prenne
en compte la diversité humaine, culturelle et naturelle (Peuples en
marche, mai 1998 : 6-8 ; Grain de Sel, juillet 1998 : 23 ; Valayer,
1993 ; Nash, 1996).
Pour clore ce chapitre faisant le tour des errances volontaires et des rencontres humaines que suscite la friction à l’ailleurs,
on soulignera l’impossibilité de saisir le sens du voyage comme on
gère une agence de voyage. L’un se désire en fonction des émotions ressenties et l’autre se décide selon des critères économiques.
Le voyage est décidément pluriel : les uns préfèrent les sous, les
autres les gens ; les visiteurs expriment des désirs spécifiques à l’opposé de ceux des visités dont les secrets resteront souvent enfouis.
Que de possibilités de rencontres mais combien de rencontres
manquées, perturbées, incomprises, ingérables ! La difficulté
grandissante de communiquer entre les humains ne doit pas tuer
l’indispensable communication entre les hommes, et nous terminerons par ces mots de F. Laplantine et A. Nouss : « Le modèle
de la rencontre n’a rien de l’art du rendez-vous. La rencontre ne
s’annonce pas plus qu’elle ne se prépare. Nulle stratégie possible,
à la différence du combat et de la séduction. On n’arrive jamais à
une rencontre, une rencontre, toujours, vous arrive » (Laplantine,
Nouss, 1997 : 113). Le voyage doit d’abord être une rencontre s’il
veut rester un voyage. Avec le besoin de convivialité – une denrée
devenue rare dans nos contrées – le désir de rencontre se fait plus
fort que tout. L’enfermement chez soi et le repli sur les siens conduisent inexorablement les voyageurs, y compris au prix d’efforts
considérables qu’ils soient financiers ou psychologiques, à quêter
l’ailleurs le plus éloigné et l’autre le plus mystérieux ! À elle seule,
la rencontre devient un voyage en soi. Le motif premier de tout
voyage. Car tout cheminement dans le monde est d’abord un
regard, un geste, un pas en direction de l’autre, bien avant d’être
85
Désirs d’Ailleurs
une redécouverte de soi. Pourtant, si le tourisme de la rencontre
est peut-être le voyage éclairé de demain, pour l’heure et dans leur
majorité, ni les pays récepteurs ni les professionnels du voyage
ne semblent beaucoup s’y intéresser. La raison en est simple et
double : trop compliqué, trop peu rémunérateur… Combien de
temps faudra-t-il encore patienter avant de voir s’éroder, puis disparaître, cet étrange esprit de voyage ? « L’homme ne peut mûrir
qu’à travers les voyages », dit un proverbe perse…
86
2
Chapitre
Rites et pratiques des nomadismes
« Le voyage moderne est un réflexe de défense de l’individu,
un geste antisocial. Le voyageur est un insoumis. […] On
voyage pour exister ; pour survivre ; pour se défixer ».
Paul Morand, Le voyage, 1964.
Il n’existe pas de voyage sans mythe du voyage préliminaire. Si le voyage nous défait plus qu’il nous fait, comme nous le
constatons avec Nicolas Bouvier (1992), il se construit et se fait
avant notre départ. Parcourir les atlas et rêver d’autres lieux, c’est
déjà pleinement voyager.
Des mythes du voyage aux rites touristiques
On s’invente un pays avant de s’y rendre et on imagine ses
habitants avant de les rencontrer. La magie du voyage commence
en définitive bien au-delà du simple acte de lacer ses chaussures
ou d’acheter son billet d’avion. Partant de L’Iliade et de L’Odyssée,
des tribulations d’Hérodote ou des textes bibliques, la littérature
universelle a tellement visité des mondes imaginaires que partir
pour les découvrir de visu c’est se résoudre puis se consoler de
ne rien trouver ! La quête quasi universelle d’un paradis confère
au voyage son apparence d’éternité. L’homme n’a jamais cessé de
tenter de « reconquérir l’ambiance paradisiaque » mais se contente,
en attendant, d’occuper et de parcourir la terre dans tous les sens :
« L’interruption de la construction de la Tour de Babel contribue
à la dispersion et à la différenciation des groupes sociaux. L’Arche
87
Désirs d’Ailleurs
de Noé vogue également bien au-delà des contours connus par
ses occupants. L’Exode, les récits guerriers familiarisent les esprits
avec le lointain qui relativise distance et temps » (Wackermann,
1994 : 15).
Les voyagistes proposant la Lune ou l’Atlantide, l’île mystérieuse de Jules Verne ou l’Eldorado de Voltaire feront plus le bonheur des libraires que le leur ! Mais voilà qui est bien méconnaître
la symbolique du voyage dont l’efficacité n’est plus à prouver.
Ainsi, un voyage de l’esprit dans sa chambre emprunte aisément
les détours les plus invraisemblables d’une fabuleuse découverte
des classiques de la littérature mondiale : un Dictionnaire des
lieux imaginaires, qui s’apparente surtout à une sorte de guide
du voyage imaginaire, nous encourage à explorer la planète sur
les traces des écrivains et des philosophes qui l’ont plus fantasmée que parcourue (Manguel, Guadalupi, 1999). Mais cela n’est
qu’un formidable prétexte supplémentaire pour prendre les voiles ! Bernard Werber a délaissé un temps ses fourmis pour se consacrer au voyage dans un livre où le lecteur, à la suite de l’auteur,
tente de faire migrer son esprit dans un univers fantastique de
la quotidienneté ; on voyage ici dans la tête en s’évadant par la
lecture, au travers d’une exploration virtuelle qui est une forme
de voyage en soi (Werber, 1997). Mais le voyage « traditionnel »,
bien réel celui-ci, résiste encore au tout-virtuel qui semble peu à
peu envahir nos sociétés déboussolées, désorientées.
Arnold Van Gennep, dans son étude classique sur les rites
de passage publiée au début du siècle, relevait que le voyage est
avant tout une quête initiatique dans le sens où s’en aller de chez
soi relève déjà de l’ordre du sacré. Il voit dans le sacré non pas une
valeur absolue mais une valeur indicative de situations données :
« Un homme qui vit chez lui vit dans le profane ; il vit dans le sacré
dès qu’il part en voyage et se trouve en qualité d’étranger à proximité d’un camp d’étrangers » (Van Gennep, 1909) ; et l’auteur de
rejoindre ici Mircéa Eliade lorsqu’il estime que « le voyage est en
soi un support initiatique puisqu’il permet de renaître Autre et
Ailleurs » (cité dans Affergan, 1987).
88
Chapitre 2
Rites et pratiques des nomadismes
Mais l’œuvre de Van Gennep montre surtout que le
voyage est propice à tous les débordements, ce en quoi il rejoint la
guerre, la fête ou encore le jeu. Les différentes phases du voyagetourisme correspondent aux rites de passage définis par Van
Gennep ; appliquées au voyage, les trois séquences s’articulent de
la manière suivante :
• Séparation-coupure = départ
• Initiation-isolement = temps du voyage et du séjour
• Réintégration-agrégation = retour
La séparation d’avec l’univers habituel plonge un moment
le voyageur dans l’inconnu, accusant la rupture, et déjà annonciateur des premiers débordements (comme boire excessivement
dans l’avion ou flirter « anormalement » avec l’hôtesse de l’air…).
Même à l’intérieur de cette séquence, dans le cadre du voyage qui
transporte le voyageur de son domicile à sa destination vacancière, on peut également remarquer trois sous-séquences relevant
en quelque sorte des rites de passage : départ, vol et transit, arrivée. On notera aussi que dans le tourisme, l’individu-citoyen est
d’abord passager avant de devenir vacancier (Amirou, 1995 :
168). Le voyage n’est finalement jamais autre chose qu’un passage
de frontières et une succession de franchissements de seuils…
L’initiation est le temps du voyage et du séjour sur place,
c’est un temps hors du temps et le moment privilégié de l’expérience non ordinaire. C’est aussi le temps du voyage (ou des voyages, des déplacements) à l’intérieur du « grand » voyage ; c’est une
période où l’on se laisse aller à être autre dans l’ailleurs, vivre, agir
et manger autrement. C’est également plus facile à ce moment-là
de partir à la rencontre de l’autre puisqu’on n’est soi-même plus
vraiment soi et qu’on est un peu autre, ce qui nous rapproche
des autres hommes… Bref, au cours de cette séquence, nous ne
sommes plus tout à fait nous-mêmes et quittons temporairement
nos habitudes mais aussi nos restrictions et nos codes de conduite
en société. Tout nous semble soudainement possible puisqu’il n’y
a plus de barrières, c’est la porte ouverte aux aventures les plus
formidables comme aux excès les plus déplorables… C’est sur
cette phase principale de tout voyage qu’il s’agit aujourd’hui de
89
Désirs d’Ailleurs
réfléchir pour instaurer, sinon imposer, une véritable éthique du
voyage respectueux de la nature et des hommes.
La réintégration n’est pas toujours aisée. Quand on rentre à la maison, c’est d’abord le retour à la morale en revenant à
la normale. C’est d’abord la réintégration sociale qui prime. Le
voyageur a des passages à vide, voire une période de déprime, il
n’est pas encore revenu tout en n’étant plus « là-bas » ; c’est une
nouvelle phase de transition qui ne se passe pas toujours comme
on le souhaiterait : retourner travailler, retrouver ses collègues
n’est pas chose évidente lorsque l’on a la tête ailleurs ! Il n’est pas
facile non plus de parler de son voyage aux gens restés sur place,
y compris les plus proches. Car, fréquemment, ce qui apparaît
essentiel ou exceptionnel au bourlingueur deviendra futile ou
banal pour les écoutants… si ceux-là arrivent toutefois à faire
l’effort d’écouter les aventures réelles ou imaginaires – mais toujours imagées – du voyageur retourné plus encore que revenu. Et,
quand le voyageur opte pour une autre alternative que le retour
chez lui, il lui arrive de changer du tout au tout : de lieu, de langue, de vêtements, voire de nom et de sexe même ; c’est ce qu’on
peut appeler avec Jean-Michel Belorgey les « rituels de désertion
et d’enracinement » (1989 : 239-272). Edgar Morin parle également de « rites de ressouvenance » lorsque l’on refait le voyage à la
maison : « Fuguer, s’enfuir, s’évader, rompre, déserter ou larguer
les amarres sont bien plutôt à comprendre comme des images
prenant acte d’une autre dimension rituelle du tourisme : celle de
la séparation préalable au rite corollaire d’initiation que constitue
la phase d’exploration ou de découverte dans le voyage » (Morin,
1965 : 245).
En qualité d’expérience non ordinaire, le voyage intègre
la sphère du sacré. Mais si tout voyage est par conséquent un
séjour potentiel au paradis, celui-ci n’est pas à l’abri de ressembler davantage à l’enfer ; mais toute expérience non ordinaire est
de fait de l’ordre du sacré là où toute habitude ordinaire est de
l’ordre du profane. Jafar Jafari (1988) suggère une interprétation
alternative à celle de Van Gennep tout en s’inspirant d’elle. Six
séquences la composent : 1) la phase précédant le départ où la
90
Chapitre 2
Rites et pratiques des nomadismes
culture du touriste est incorporée à sa vie culturelle de tous les
jours ; 2) la séquence d’émancipation, incluant le geste de partir
et le sentiment de libération ; 3) durant cette séquence, le touriste
pratique des activités dans un monde animé qui est un espacetemps non ordinaire ; 4) la séquence du rapatriement, du retour
à la vie ordinaire ; 5) la séquence au cours de laquelle l’expérience
touristique acquise s’intègre graduellement dans le cours de la vie
ordinaire ; 6) le temps de l’absence, celui de l’intérim de la vie
ordinaire malgré l’absence du touriste de son domicile (cité dans
Laplante, 1996 : 80).
Les rites touristiques sont nombreux et diversifiés, ils sont
aussi obligatoires pour nombre d’entre eux. Ils diffèrent autant
que les voyageurs sont divers. Maccannell insiste par exemple sur
les « musts touristiques » et la quasi-obligation de voir ce qu’il est
convenu – socialement, dans les guides ou par les gens via les « on
dit » – d’aller voir : « Si je vais en Europe, je dois voir Paris ; si je
vais à Paris, je dois voir Notre-Dame, la tour Eiffel, le Louvre ;
si je vais au Louvre, je dois voir la Vénus de Milo et bien sûr la
Joconde. Il y a des millions de touristes qui ont dépensé leurs
économies pour effectuer de tels pèlerinages » écrit Maccannell
(dans Sociétés, avril 1986 : 20). Des temples de la foi aux temples
à visiter, les nouvelles fonctions des églises en Europe ne sont plus
religieuses mais touristiques. Drôle de reconversion pour ces gestionnaires du sacré devenus gestionnaires de sites touristiques. Il
m’est arrivé, dans d’autres contextes géographiques, par exemple
dans la province du Yunnan en Chine, de voir des responsables de
pagodes bouddhistes souffrir des mêmes évolutions, même si leur
situation reste nettement plus dramatique. Aux abords de la ville
de Lijiang, les autorités chinoises ont accepté au début des années
1990 de rouvrir un monastère bouddhiste… cela dans le seul but
d’attirer des touristes dans la région, de leur faire payer un droit
d’entrée qui en grande partie leur reviendra, le responsable « religieux » de ce monastère s’étant simplement métamorphosé en
caissier et distributeur de billets d’entrée pour les rares voyageurs
de passage…
91
Désirs d’Ailleurs
Les codes et les conventions sont omniprésents tel ce
voyageur qui arrive dans le désert marocain : le Sahara, le sable,
l’atmosphère particulière, l’hospitalité des Bédouins, la spiritualité, le mode de vie des hôtes, le fait de gérer la chaleur et la
soif, l’effort et la lutte entre soi et avec les éléments, etc. Ce sont
autant de mises en condition réelles ou symboliques, avec soimême ou avec les autres, qui nécessitent une codification afin que
le voyageur puisse atteindre son objectif : terminer le périple dans
la meilleure situation qui soit pour ensuite en garder un souvenir agréable et mémorable. L’espace-temps du travail s’oppose à
l’espace-temps du tourisme : le premier est profane dans un lieu
ordinaire, la résidence habituelle ; le second est sacré et nécessite
la quête d’un lieu extra-ordinaire. L’individu passe de sa culture
d’origine à une culture touristique, processus grâce auquel il
accède partiellement à la culture de l’autre, la culture originale de
la société mise en scène touristique. C’est donc un choc entre trois
cultures différentes auquel on assiste : celle du voyageur, celle du
visité, celle issue de la « touristification » des deux cultures. Ainsi,
contrairement à ce que l’on pense souvent, les autres de nos voyages nous découvrent, à l’instar de notre rencontre avec eux, moins
tels que nous sommes que tels qu’ils nous voient. Les Peuls ou les
Inuits visités, et discutant autant que faire se peut avec un groupe
de touristes français, ne sont pas directement en contact avec la
culture française, dont ils ne peuvent entrevoir que des bribes,
mais avec la culture touristique des Occidentaux. On a pu parler
à ce sujet de processus de sacralisation touristique dans laquelle
ne sont plus toujours identifiables le vrai du faux, l’authentique
de l’artifice, la fête rituelle de la mascarade folklorique…
Tom Selwyn distingue trois thèmes mythiques majeurs à
explorer (dans Le tourisme international entre tradition et modernité, 1994 : 123-147) : le premier thème considère les relations
centre-périphérie qu’on peut insérer dans un cadre idéologique
de domination et de marginalisation politique, puis dans des
rapports de subordination et de dépendance ; le second s’arrête
aux milieux culturels visités par les voyageurs et aux motivations
de consommation et de commercialisation des sociétés « à voir »
émanant respectivement de l’industrie touristique, des voyageurs
92
Chapitre 2
Rites et pratiques des nomadismes
et des autochtones ; le troisième thème, enfin, découle du précédent et concerne la recherche de l’authentique dans la lignée des
travaux pionniers (mais déjà postmodernes) de Maccannell. Les
rites consistent aussi bien en des visites obligées qu’en des circuits
classiques. Choses à faire et sites à voir rivalisent au sein d’une
compétition acharnée pour le voyageur qui cherche à se guider.
Le parcours – parfois quasi militaire – du touriste-voyageur est
fléché et les objectifs qu’il s’est fixés sont clairement ciblés. Si
le tourisme n’est peut-être pas « la forme achevée de la guerre »,
comme le juge un peu vite Marc Augé (1997 : 8), on peut néanmoins déceler quelques frappantes ressemblances entre l’univers
du voyage et celui de la guerre : la terminologie par exemple…
Mais aussi l’encadrement souvent strict, l’organisation rigoureusement minutée et orchestrée, la cadence des visites et des marches,
le matériel et autres stages « de survie », etc. Il y a aussi les rites
propres au voyageur dans sa fonction temporairement nomade :
ainsi, en devenant trekker, le randonneur se professionnalise, il
gagne en performance ce qu’il perd en nonchalance ; en devenant
explorateur, le flâneur perd sa liberté mais gagne en sociabilité.
L’essentiel étant toujours de veiller à se régénérer, même s’il ne
faut pas oublier que « le non-ordinaire du touriste se vit dans l’ordinaire de l’hôte » (Laplante, 1996 : 92).
Le voyage et son univers médiatique investissent le monde
des gens qui ne voyagent pas de fait. Mais, à y regarder de plus
près, on constate qu’ils sont de plus en plus nombreux à voyager
par procuration, par personnes ou par supports interposés. Ces
formes de voyage immobile additionnées aux voyages reconnus
comme tels sont en augmentation permanente ; elles attestent de
l’émergence d’une civilisation touristique à grande échelle.
Le sacré : le touriste comme pèlerin
À l’image du sacré, le voyage suscite attirance et répulsion,
fascination diffuse et terreur symbolique. Comme la religion,
le nomadisme volontaire nécessite le partage et la rencontre
avec autrui, la construction de ponts et l’entretien de voies qui
permettent l’éclosion de cette relation. Le sentiment d’apparte93
Désirs d’Ailleurs
nance au monde n’est envisageable que par le regard des autres,
et l’existence même exige de sortir de sa coquille pour s’ouvrir
à l’étranger. C’est ainsi, entre autres, que l’éclatement communautaire des exilés de l’histoire a provoqué une cohésion à toute
épreuve entre l’ensemble des membres dispersés. Surtout, voyage
et sacré se rejoignent dans l’importance commune accordée à ce
qui relie et délie, à ce qui rassemble et sépare : la transgression
apparaît incontournable tant dans l’expérience du sacré que dans
celle du voyage, elle conduit au tabou mais aussi à l’accès grâce au
détour, ici à une spiritualité pleine de sagesse, là à une aventure
inaccoutumée… Il y a finalement, ce que le fonds culturel judéochrétien nous a que trop bien enseigné, toujours un dualisme qui
se dessine à l’horizon : dans notre cas, le routinier s’oppose au
transgresseur, le preneur d’aises au preneur de risques. On voit
ainsi le premier devenir la figure de la norme sociale et le second
celle de l’anormal asocial.
Il est à noter que l’origine étymologique du terme
« pèlerin » est le mot latin peregrinus, autrement dit « pérégrination ». Au Moyen Âge (Roux, 1961 ; Verdon, 1999), puis à la
Renaissance (Margolin, 1987), voyager relève soit du domaine
religieux (pèlerinage), soit du domaine du « travail » (esclavage,
mines, marins…), et si d’aventure l’on trouve une autre manière
de « voyager », c’est exclusivement de voyage forcé dont il s’agit
(bagnards, déportés, exilés, ostracisés…). À ces époques, le voyage
était pèlerinage ou n’était pas ; la finalité sacrée était indispensable pour l’invitation au voyage. En un sens, toujours en quête de
quelque chose, le touriste est résolument un pèlerin laïc de notre
temps. Michel Maffesoli relève que « l’idéal de l’homo viator, de
l’homme en chemin, est à la base du message évangélique. Le
Christ, lui-même, donne l’exemple, au travers du mythe de l’Ascension, qui canonise le désir de l’ailleurs. Et nombreuses sont
les traditions religieuses mettant l’accent sur la nécessaire épreuve
initiatique du voyage. Ainsi la vie errante est obligatoire pour les
moines de l’Inde ancienne. Mais cette errance est toujours vecteur
de socialisation, de rencontre avec le Grand Autre, quel que soit
le nom qu’on lui donne » (Maffesoli, 1997 : 27-28).
94
Chapitre 2
Rites et pratiques des nomadismes
Mais les codes de l’hospitalité ne sont pas toujours ce
qu’ils devraient être ou ce qu’ils sont effectivement ailleurs, chez
les Touaregs ou les Papous par exemple. Dans nos sociétés, lorsque par exemple le pape, une fois l’an au moment de Noël, se
croit obligé de dire aux fidèles atterrés de recevoir un pauvre (un
vagabond, un mendiant, un sans-abri, un chômeur, ou encore le
tout à la fois) à leur table le soir du Nouvel An afin qu’il puisse
également « vivre » (sous-entendu « comme nous », donc « comme
il faut ») un moment de bonheur, juste un court instant avant de
commencer la nouvelle année aussi misérablement qu’il a vécu et
terminé la précédente. La charité chrétienne nous enseigne pourtant depuis belle lurette qu’il faut aider son prochain d’autant
plus s’il se trouve dans le malheur ! Ne serait-il pas « naturel » pour
un « bon catholique » de laisser sa porte ouverte aux exclus d’humanité ainsi qu’aux voyageurs de passage ? Mais ne rêvons pas,
même les églises – ces maisons de Dieu – restent désespérément
fermées à l’autre en dehors de leurs horaires d’ouverture ! Les églises « classiques » sont d’ailleurs boudées au profit de « sanctuaires »
plus originaux, plus en phase avec les besoins de spiritualité qui
emportent nos contemporains.
À ce titre, il est intéressant de relever une règle quasi systématique de l’ordre touristique : la baisse de la pratique religieuse
coïncide avec le succès du tourisme religieux. On se souvient par
exemple du succès médiatico-religieux et commercial de l’exposition du saint suaire à Turin, en avril 1998, et des images d’une
foule nombreuse venue se presser à l’entrée du « site ». La « recherche de l’hôte » n’a pourtant été que symboliquement fructueuse,
la présence du Christ étant d’abord virtuelle… Une virtualité qui
intègre toutefois pour certains croyants le réel d’une vie de foi
et de passion consacrée au Christ. Par ailleurs, les Églises, toutes
tendances confondues, ont bien saisi l’occasion qu’elles pouvaient
faire du tourisme (plus en « adaptant » leurs fêtes et leurs pèlerinages qu’en rouvrant leurs églises !) un tremplin pour récupérer
quelques âmes errantes et les placer dans leur giron religieux
(Vukonic, 1996). L’organisation de croisières et de voyages historico-religieux dans le Sinaï, en Palestine, en Arménie, dans les
villes saintes, etc., afin de découvrir l’espace-temps des premiers
95
Désirs d’Ailleurs
instants de la Création, connaissent un succès sans précédent à
l’heure actuelle. Ces voyages – souvent des croisières-conférences
(Mermoz, Norway…) – sont chaperonnés par des universitaires
prestigieux et/ou des conférenciers célèbres, parfois des stars de
médias ou du showbiz ! Dieu, c’est sûr, leur a donné la foi, et la
religion et ses représentations sont plus que jamais à la mode, de
la cathédrale Notre-Dame de Paris à l’Église de scientologie…
Les sectes, ésotériques de surcroît, pratiquent également ces
mêmes méthodes depuis longtemps, en promenant – à grands
frais – leurs adeptes en Égypte, au Mexique ou dans l’ancienne
Mésopotamie à la recherche de divers fluides de vie…
On part ailleurs en quête intérieure pour espérer retrouver
ce qu’on a perdu dans le miroir aux alouettes d’une modernité
incertaine. Georges Balandier note à ce sujet : « La modernité
présente est celle des abandons autant que des passages, des transitions. L’obsolescence, l’oubli, le rejet, la désaffection, l’éphémère
la définissent aussi, et non pas seulement le mouvement par lequel
elle effectue ses avancées. C’est une période de renoncement tout
autant que de conquête et de victoire de l’inédit » (Balandier,
1994 : 13). Mais plus grave que la fin des idéologies est la ruine
de la pensée qui l’accompagne et qui trouve une réponse dans
l’exploration savante et sacrée des ailleurs. Qu’il soit extrême ou
non, l’Orient reste l’archétype de ce désir de ressourcement qui
fait du voyage d’abord une quête initiatique. Dans La vraie vie est
ailleurs, Jean-Michel Belorgey confirme ce que nous constatons
aisément lors d’un périple en Inde, au Tibet ou en Thaïlande :
« Plus encore que la terre des despotismes ou des noces, l’Orient
est dans l’imaginaire occidental la terre des dieux et des sages »
(Belorgey, 1989 : 192). Ces voyages sont pleinement consacrés au
sacré. On part pour partir à sa propre reconquête.
Rachid Amirou observe qu’il est bien « difficile d’établir de
manière décisive une démarcation entre l’origine des voyages et
celle des pèlerinages », et de préciser plus loin qu’« un des “miracles” dont on est certain à Lourdes est constitué par la manne
financière qu’offre le flot de pèlerins » (Amirou, 1995 : 68, 72).
Le pèlerinage est une forme d’errance divine où se lit une lecture
96
Chapitre 2
Rites et pratiques des nomadismes
sacrée de l’espace et du temps. Il est fait de lenteur, de souffrance,
de ritualité, de transcendance, de rupture avec le quotidien, de
quête intérieure de soi et de recherche de l’autre. L’ailleurs nous
tance comme pour mieux nous convier à nous y rendre pour tenter de trouver des solutions là-bas pour résoudre nos problèmes
d’ici. Michel Le Bris relève également cet appel qui nous jette sur
les sentiers mythiques du monde : « Quelque chose nous manque, que nous ne savons pas, qui nous déchire l’âme. Qu’ontelles d’autre à nous dire, toutes ces religions, que ce tourment du
cœur, et les voies du salut ? Quête mystique, pèlerinages, explorations, conquêtes : nous sommes des êtres en partance. Et nous
gagnerions beaucoup si nous interrogions le tourisme en termes
de pèlerinage » (dans Le Monde de l’Éducation, mai 1997 : 46). En
séjournant dans l’ailleurs, le voyageur moderne cherche à tisser
du lien social, à miner la solitude de son quotidien en Occident,
bref à réaliser ses fantasmes et à vivre au loin ce qu’il ne croit plus
possible ni même pensable chez lui.
Œuvre collective avant d’être une entreprise individuelle,
l’art du voyage ne peut faire l’économie de sa dimension régénératrice, qu’elle soit spirituelle ou psychologique. La purification
par le truchement de l’ailleurs n’est plus à prouver. Ce que souligne parfaitement Rachid Amirou : « Un bon périple se compose
d’une certaine lenteur et d’une longueur à parcourir ; plus les conditions sont difficiles, plus la route est longue et escarpée, et plus
l’illusion de véritablement voyager prend de la force. Traverser un
désert asiatique ou marcher sur les sommets himalayens donne
alors la nette impression d’atteindre les limites de la pureté.
L’escalade vaut purification, l’espace est rédempteur. Aussi, le
tourisme va-t-il faire de l’élévation un lieu de thérapie » (Amirou,
1995 : 90).
Quatre souvenirs personnels ayant pour cadre l’Indonésie,
la Bolivie et le Viêt Nam me reviennent pour illustrer le sacré
comme thérapie : à Java, lors de l’ascension du Semeru (que
les légendes locales associent au mythique mont Méru en Inde,
montagne sacrée et pilier cosmique par excellence, ce qui n’est
pas un vain détail dans ce qui suit), certaines personnes se font un
97
Désirs d’Ailleurs
défi d’escalader le sommet, en dépit de la difficulté (pente raide
et marche éprouvante dans les cendres), du moment (le mieux est
de grimper de nuit) et du danger éventuel (éruptions régulières
environ toutes les demi-heures, avec jets de pierres) de l’ascension
finale. Mais, après l’effort et la victoire du sommet combinée à
celle sur soi-même, certains trekkers qui en reviennent semblent
tout changés, tout obnubilés par la force des éléments et, en
retour, conscients de la petitesse et de la fragilité des êtres. Malgré
l’épuisement évident, ils semblent étrangement requinqués : l’un
de ces intrépides quêteurs du sommet et de soi laisse échapper :
« C’est l’expérience de ma vie, il faut être maso pour monter làhaut mais je suis content d’y être arrivé, je crois qu’on ne voit plus
la vie de la même manière après ça ! »… Toujours à Java, au sommet du célèbre sanctuaire bouddhiste de Borobudur, un touriste
français, autour de la cinquantaine, se laisse aller à la méditation
spontanée comme si la force symbolique du lieu le tirait à elle,
puis se livre à la confidence avant de s’effondrer en larmes et de
me dire : « Je vois la vie différemment d’ici, jusqu’à ce jour je me
suis toujours trompé, préférant accumuler du fric et des voitures, assurer ma carrière professionnelle ; il faut vite que je trouve
une issue pour vivre autrement ». À Cochabamba en Bolivie, à
l’occasion de la procession de la Vierge Marie dans les rues de la
cité en liesse, un voyageur catalan me glisse à l’oreille : « C’est fou
cette ambiance pour la Vierge, moi je ne suis pas pratiquant en
Espagne mais ici je le deviendrai tout de suite, c’est pas pareil ! ».
Enfin, au nord du Viêt Nam, alors que je racontais avec l’aide
d’un ami vietnamien des histoires de fantômes et d’esprits malfaisants à un groupe de voyageurs dans une maisonnée thaï où nous
passions ensuite la nuit, certains touristes visiblement passionnés
se souvinrent de récits similaires dans l’ancienne Bretagne de
leurs aïeux ou dans les légendes celtiques, pendant que d’autres,
soudain inquiets devant la tournure des débats et des silences liés
autant à l’atmosphère du lieu qu’à la spiritualité diffuse qui semble s’en dégager, se retirèrent discrètement de l’assemblée par ces
mots : « Nous, on est fatigué, on va se coucher, votre discussion
commence à nous prendre la tête, et puis on peut vraiment pas y
croire à vos histoires délirantes ». Il n’est certes pas aisé ni même
98
Chapitre 2
Rites et pratiques des nomadismes
offert à tout le monde d’écouter ainsi les gens du voyage raconter
la bonne aventure… Le voyage introduit en nous le doute et le
questionnement. Il y a toujours des voyageurs aux certitudes bien
ancrées que cette perspective effraie, et à qui la nuit annonce de
terribles cauchemars… Le voyage facilite l’élévation spirituelle
autant que l’escalade de la montagne. Toute montagne qu’on
visite n’est-elle pas d’ailleurs un peu magique ? À l’instar de Jean
Chesneaux, nous répondrons par l’affirmative : « Il n’y a pas de
voyage authentique sans montée vers les sommets. On voit loin
à l’horizon, on voit loin en soi-même » (Chesneaux, 1999 : 46).
Un constat que ne désavouerait pas non plus un flâneur aguerri
des bouts du monde, un sportif averti en vacances, ou un Nicolas
Bouvier toujours à prendre de la hauteur quelque part entre
Errance et éternité (1998).
Ce genre de discours sur le voyage à l’intérieur du voyage
est monnaie courante, les réponses aux interrogations métaphysiques des uns et des autres sont plus diversifiées. À chacun sa
quête. À chaque quête sa forme de réponse, sa voie pour sortir
de l’impasse, sa solution pour sortir du tunnel, ou simplement
son intérêt pour un supplément de bonheur. Le tourisme possède
un véritable pouvoir de guérison et ses centres thérapeutiques
sont connus de tous : combien de voyageurs revenus – retournés
dans tous les sens du terme – d’une circumnavigation planétaire
racontent ensuite leur « expérience », leur « déclic culturel » et leur
« choc civilisationnel », leur « traumatisme », puis leur nécessaire
« réadaptation » au monde quotidien… Cette aventure estivale
mais néanmoins au-delà du réel n’est pas sans rappeler le phénomène des NDE (Near Death Experience) où l’on rencontre les
ancêtres, où l’on fait le bilan de sa vie, où l’on voyage aux limites
de la mort. Tout voyage de rupture avec notre univers connu est
un voyage de lisières, de marges, de frontières, de limites. On
joue avec le seuil ultime comme on joue avec la mort prochaine.
Sans filet mais avec précaution. Le franchissement de la ligne n’est
jamais loin et serait fatal même au voyageur le plus téméraire. Un
pas de trop que très peu franchissent.
99
Désirs d’Ailleurs
La randonnée dans la forêt de Fontainebleau ou dans
« l’enfer vert » amazonien est plus qu’une simple promenade car
s’y rajoute une ritualisation de la marche qui en fait une sorte
de pèlerinage laïc. Son organisation, son itinéraire et son objectif
s’avèrent aussi stricts que finement calculés : « Les préparatifs y
jouent un rôle quasi cérémoniel. Le choix des chaussures, l’étude
des cartes et du climat, la trousse de premier secours, les lunettes,
le coupe-vent ou le bonnet de laine signalent déjà un état d’esprit. Comme le colporteur d’hier, le randonneur organise son
stock et son autonomie » (Meunier, 1999 : 99). Le voyage à pied
« marche » mieux que jamais même si l’on ne marche presque
plus sans entreprendre auparavant des démarches précises pour
connaître la meilleure époque de l’année, l’histoire du pays, la vie
des gens et le climat sur place… La marche est également un bon
marché : marchands de voyages ou de chaussures, de guides et de
sacs à dos, elle assure la bonne marche des affaires. Car même si
marcher est facile et peu onéreux – on peut très bien marcher bon
marché ! – l’équipement « complet » n’est pas disponible à tous.
Il suffit de voir certains trekkers européens côtoyer les porteurs
népalais sur les contreforts himalayens pour s’en apercevoir…
Marcher oblige à respirer et le temps qui ralentit incite à réfléchir,
à penser, à méditer. La randonnée est sacrée en ce sens qu’elle est
épurée de ce que la modernité nous impose, elle est aussi sacralisée par les marcheurs qui en font un art de vivre – « la figure
même de la vie » (Autrement, « La marche, la vie », 1997) – et
d’être à contre-courant de ce que notre société valorise : la vitesse.
Ce pèlerinage laïc veut accorder au marcheur-trekker une forme
de salut individuel où le Tout ne s’entreverrait qu’en proportion
des efforts consentis et des actions encourues.
La délivrance de soi passe inexorablement par un détour
chez les autres. Chassez le sacré et il revient au galop ou en courant ! Jamel Balhi parcourant à pied les villes saintes de Lourdes,
Rome, Jérusalem, Bénarès, La Mecque, Lhassa, ou les terres
sacrées du Liban, de Turquie, d’Iran, du Pakistan et du Népal,
découvre de manière originale la diversité religieuse du monde.
Son récit, Les routes de la foi, retrace son itinéraire mais aussi
sa quête : la phrase « Ce voyage doit répondre à de nombreuses
100
Chapitre 2
Rites et pratiques des nomadismes
questions » inaugure l’ouvrage qui se referme, trois cents pages et
18 450 kilomètres plus loin, par ces mots : « À défaut de me rendre centenaire, la route m’a quelque peu amaigri, et mentalement
épuisé. Je ressens tout naturellement le besoin de rentrer, bien que
l’idée d’un autre grand voyage soit toujours bien présente en moi.
Il me faut revenir à la maison pour rassembler les morceaux de
ma quête » (Balhi, 1999 : 7, 292). Le succès récent du pèlerinage
de Saint-Jacques de Compostelle, long et éprouvant1, n’est pas
le résultat d’un regain d’intérêt pour la religion catholique, mais
pour certains le signe annonciateur d’une recherche spirituelle
alternative à l’intérieur de la chrétienté et pour d’autres l’occasion
de reprendre pied avec eux-mêmes en sillonnant monts et vaux de
France et de Navarre ou seulement de réaliser sous forme de défi
un vieux rêve d’enfant… En fait, le voyageur est plus en quête
d’un nouveau sens à sa vie qu’en quête de spiritualités lointaines
ou proches, mais toujours étrangères. À moins que les deux, le
sacré et le sens, n’interfèrent… Jacques Meunier décrit ce pèlerin moderne : « Figure à part, le marcheur mystique ne s’accorde
aucun repos et s’emploie à plein temps. Il a fait le pari d’accéder
à la divinité par ses propres moyens. Il cherche l’hallucination.
L’illumination. Le satori. C’est un quêteur d’éternité. L’esprit
de la marche est un ludion aux mille visages. Chacun invente sa
voie. À quelqu’un qui lui demandait sa religion, Bruce Chatwin
répond : “Je n’ai pas de religion particulière ce matin. Mon dieu
est le dieu des marcheurs. Si vous marchez assez longtemps, vous
n’avez probablement besoin d’aucun autre dieu” » (Meunier,
1999 : 101).
Sacré et tourisme ne font pas toujours bon ménage comme
nous le confirment les pertes considérables d’ordre culturel ou
religieux au sein de nombreuses sociétés dès lors qu’elles se trouvent confrontées au regard de l’autre, à la commercialisation
1.
Il existe en fait au moins cinq itinéraires officiels différents, partant de Paris,
de Namur en Belgique, d’Italie, etc., la plupart dépassant les 700 kilomètres
de long ; certains pèlerins s’y rendent à plusieurs reprises et empruntent chaque année un autre parcours pour rejoindre Saint-Jacques de Compostelle.
101
Désirs d’Ailleurs
des rapports humains, et au processus de touristification qui
menace le « bon » fonctionnement – ou en tout cas le fonctionnement « habituel/normal/traditionnel » – de ces sociétés. Cela
dit, il existe des cas plus intéressants qui, longtemps, n’ont pas
suffisamment retenu notre attention : à Haïti, par exemple, des
groupes de touristes organisés assistent, au Hilton de Port-auPrince, à un « spectacle » vaudou. Les touristes sont persuadés de
participer à une fête folklorique entièrement artificielle, alors que
les danseurs tombent en transe et communiquent avec les orishas
(Urry, 1990 : 100). Là où les Haïtiens retrouvent une spiritualité
en déclin (en partie à cause du tourisme), les voyageurs se sentent
lésés par une folklorisation exagérée de la cérémonie… Difficile
pour l’autochtone et le voyageur de savoir et même de comprendre que la « vraie » transe a eu lieu au Hilton devant des dizaines
de touristes plutôt qu’au fin fond d’un hameau oublié de tous
et d’abord des voyageurs… C’est le monde à l’envers, à l’image
des paradoxes de la modernité, que les voyageurs – et le tourisme
international – commencent à découvrir. Des situations analogues de retournement de regard, qui rendent en quelque sorte la
culture aux autochtones et qui par la même occasion définissent
les contours d’une culture touristique qui leur est propre et qu’ils
contrôlent de l’intérieur, sont attestées en d’autres lieux de la planète, par exemple en Indonésie, à Bali (Picard, 1992) ou en pays
Toraja à Sulawesi (Michel, 1997).
Le sacré « classique » est en baisse très nette dans notre
société mais réapparaît sous une forme « sauvage » déjà entrevue
par Roger Bastide (1975). On retrouve également ce sacré au
travers d’une structure altérée et laïque dans le tourisme et l’évasion vers des horizons autres. Le tourisme est ici perçu comme le
symbole par excellence de la liberté sociale, une perception qui
voit germer des rituels d’inversion tels que : le « civilisé » devient
« indigène », le stress se transforme en repos, et l’inquiétude en
quiétude, la ville est délaissée au profit de la campagne, les restrictions et les tabous sexuels font place au fantasme de la liberté
sexuelle autorisant tous les excès… Le temps de l’errance est aussi
le temps de la déviance. Graburn, qui distingue également le tourisme « de vacances » de celui « d’épreuves », de même que Urry,
102
Chapitre 2
Rites et pratiques des nomadismes
prolongeant tous deux l’analyse sur l’expérience non ordinaire de
Durkheim, dans Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912),
ont tenté d’appliquer ce qui vaut pour le sacré au tourisme : le
voyage étant ce temps et cette expérience non ordinaires précédant et succédant à l’ordinaire de l’avant-départ et du retour. On
discerne en fait une coupure très nette entre le temps du voyage et
le temps « normal », entre l’exception et la règle. Tout en sachant
que c’est toujours d’une certaine manière l’exception qui fait la
règle, et dans le cas précis du voyage l’exception qui fait mieux
accepter la règle.
On retiendra aussi que le fonds de commerce littéraire ou
spirituel a beaucoup changé au fil des siècles, même si l’attrait
actuel pour les lectures ésotériques et la consultation des textes
religieux, sans parler de la mode des pratiques orientales – dont
témoignent à merveille le succès en librairie du Livre tibétain de
la vie et de la mort et les best-sellers du Dalaï-lama –, ressemble
étrangement à l’époque précédant l’avènement des Lumières.
Ainsi jusque vers la fin du XVIIIe siècle, « les souvenirs puisés
dans la littérature antique et dans la lecture de la Bible pèsent
plus lourd sur l’imaginaire que les récits de voyages exotiques »
(Corbin, 1988 : 27). L’appel en forme de retour vers les ténèbres
est aussi une tentation à partir au cœur des ténèbres (Conrad) afin
de nous ressourcer aux temps premiers et mythiques de l’aube
de l’humanité ! La mort, enfin, reste inlassablement le dernier et
le seul « vrai » grand voyage ainsi que nous l’enseignent la plupart des spiritualités asiatiques. En quittant Lhassa, le coureur
Jamel Balhi, s’autorisant une pause, écoute ces propos d’un vieux
Tibétain : « Tomber malade en pèlerinage c’est bien, mourir c’est
ce qu’il y a de mieux ; s’il ne s’est rien passé mieux vaut recommencer » (Balhi, 1999 : 290).
Les pèlerins sont au voyage ce que les écrivains-voyageurs
sont à la littérature : des quêteurs d’ailleurs qui ne peuvent s’empêcher de laisser des traces écrites. Car là où passent des hommes
restent généralement des mots. À Dunhuang, dans la province du
Gansu en Chine, relais notoire sur la route des pèlerins bouddhistes, on a découvert le plus ancien livre imprimé connu, le Sûtra
103
Désirs d’Ailleurs
du Diamant, datant de 868. La trace presque indélébile laissée
par l’écrit authentifie les traces de pas des pèlerins d’alors comme
celles des écrivains-voyageurs de nos jours si rapidement effacées
par l’oubli et la dégradation du temps… Heureusement subsistent les mots.
Tout voyage est une initiation. Léon Werth, dans Voyages
avec ma pipe, écrit quelque part « je suis un personnage des Mille
et une Nuits », l’essentiel n’étant tout compte fait pas de l’être
réellement mais vraiment d’y croire ; et l’auteur, voyageur des
interstices, de poursuivre : « On m’a donné un talisman qui permet de tout voir sans être vu ». Beaucoup de voyageurs aimeraient
en posséder un… Le voyage est une forme de réponse à l’angoisse
du lendemain. On peut toujours partir même sans revenir. Et
Nouvelles Frontières, dans sa campagne publicitaire de 1998, a
bien senti les inquiétudes du présent en lançant le slogan suivant dans le but d’attirer des clients égarés comme autrefois on
évangélisait les brebis égarées : « Partir pour mieux revenir »…
Chacun suit sa route et cherche sa voie dans le dédale de l’existence. Alexandra David-Neel trouve son destin en Asie, au Tibet
plus précisément : « L’Asie offre à A. David-Neel une justification
du vide, et une maîtrise de la fin du désir. Fuir ce vide c’est aussi
fuir une crise que la célèbre exploratrice traverse avec des milliers
d’autres femmes comme elle à une époque qui voit naître la psychanalyse » (Autrement, « Himalayas », 1988 : 18).
Le sacré en voyage est aussi l’occasion de s’arrêter sur
ce que le voyageur a décidé de sacraliser pour une raison qui
peut échapper à la Raison : une locomotive à vapeur, la gare de
Calcutta, le passage d’un marathonien à New York, l’atmosphère
du Tour de France dans une bourgade auvergnate, une ferme bio
dans les Vosges, une maison bourguignonne aux pierres apparentes, le mausolée de Lénine, un défilé de mode à Téhéran, le froid
trop polaire, le ciel étoilé dans le désert, une piqûre de méduse, le
brame du cerf ou le croassement du crapaud, une belote avec un
réfugié kosovar, le vol d’une voiture ou le braquage d’une banque,
une manifestation parisienne, une émeute de la faim à Jakarta
ou à Caracas, les bibelots en vente devant la cathédrale de La
104
Chapitre 2
Rites et pratiques des nomadismes
Havane ou une « écuyère » aguicheuse sur le Malecon, etc. Bref,
des moments anodins mais intenses où la grande histoire rejoint
les petits bonheurs des historiettes de la vie qui prend le temps
de s’écouler. Ces faits de voyage, qui restent ancrés dans notre
mémoire, sont sacrés car ils font un peu partie de nous-mêmes.
Nous nous sommes réapproprié ces moments heureux d’une
errance vécue comme pour mieux en saisir le sens, pour mieux en
extraire ce qui nous fortifie au présent. Ces souvenirs nous marquent autant qu’ils se remarquent. Ils bornent nos manières d’appréhender le monde et ses habitants, ils s’affichent sur les murs
intérieurs de nos appartements, dans les albums photos rangés
sur les étagères, ils se décèlent dans notre accent et notre acharnement à vouloir parler la langue de l’autre, à notre bronzage ou,
moins éphémère, au paludisme qu’on transporte avec nous depuis
des décennies, etc. Le voyage possède bien sûr sa part de rituels
préparatoires, dont le bouclage de la valise n’est que la phase terminale, ses rites de passage, ses moments de transe et d’épreuves,
enfin son bilan à raconter, son message à diffuser, et ses leçons à
retenir. Constamment en quête de relations affectives, le touriste
se lie tout naturellement avec l’univers du jeu et de la fête.
Du jeu à la fête : la fête du voyajoueur !
Le jeu rapproche les hommes, et les hommes qui voyagent
retrouvent le jeu. En effet, le voyage permet de renouer avec des
pratiques ludiques oubliées ou délaissées, en raison de la primauté
du travail mais aussi de l’argent – ou de la recherche de travail et
d’argent ! –, parfois aussi banales que le jeu de cartes, le fait de
jouer au football, d’aller au cirque, de jouer au volley sur la plage
ou de se raconter des blagues au fond d’une forêt tropicale…
Edgar Morin le soulignait déjà au milieu des années soixante en
comparant la vie des vacances à un grand jeu : « On joue à être
paysan, montagnard, pêcheur, homme des bois, à lutter, à courir,
nager » (Morin, 1965). Enfin, lorsqu’il y a du jeu, la fête n’est
jamais loin !
Le caractère festif investit tout l’univers du voyage car, sans
la fête, le voyage n’est que déplacement. Et on remarquera que les
105
Désirs d’Ailleurs
lieux majeurs du tourisme international sont généralement propices à la fête, même artificielle ou commercialisée. Les grands sites
touristiques, mais aussi les lieux moins courus prisés par les voyageurs « alternatifs », sont d’abord des lieux de fête, c’est-à-dire où
l’on peut faire la fête, ce qui ne signifie pas obligatoirement qu’on
la fera… Mais des circuits, fondés sur les seules manifestations
festives (les carnavals de Venise, de Bâle, de Nice, de Rio, et maintenant de Salvador de Bahia, ou les kermesses, férias espagnoles,
« tourisme des pubs » en Irlande, Oktoberfest à Munich…), sont
désormais très prisés par des voyageurs en quête de sensations
fortes et de défoulements à plus d’un titre d’ordre thérapeutique.
La fête est donc l’occasion d’un débordement social exceptionnellement accepté par l’ensemble de la société afin d’évacuer les
frustrations accumulées au fil du temps par le travail et le stress,
ainsi que par les soucis quotidiens, notamment financiers et affectifs, de la vie en Occident. C’est pourquoi la fête est ce moment
béni de gaspillage, de dépenses spectaculaires et ostentatoires, de
dons de toute nature, de débauche collective, etc. Une fête qui
se mérite est d’abord un acte collectif au service de la collectivité
tout entière (Duvignaud, 1977, 1991). Une société qui sait bien
libérer le sens de la fête – qui elle-même libère pour un temps
compté tous les sens – est une société qui contrôle bien sa population. Cuba en constitue un parfait exemple : alors que les dures
conditions de vie des Cubains pendant les longues années du
régime castriste perdurent, la fête – avec toujours de la danse et de
la musique – reste l’un des deux exutoires (avec le sport) offerts à
une population à bout de force. La salsa est même devenue, avec
le cigare et le rhum (mais aussi les femmes…), le principal argument touristique pour attirer les voyageurs du monde entier !
Les performances accompagnent les rites dans les sociétés
dites traditionnelles ; elles sont en revanche désacralisées dans nos
sociétés laïques et moins holistiques : danses, chants, jeux, expressions corporelles ou émotionnelles disparaissent sous nos cieux et
nos yeux, et nous nous voyons soudain contraints de partir pour
retrouver ailleurs le sens de la fête : une fête « spontanée » quoique minutieusement organisée, mais pas une fête commerciale et
106
Chapitre 2
Rites et pratiques des nomadismes
jonglant avec la mémoire et l’histoire pour en justifier l’existence !
Mais cela n’est évidemment pas toujours le cas.
En Occident, la fête s’est désacralisée et banalisée au
cours des dernières décennies, les gens se tournant alors vers ces
« spectacles de substitution » que proposent les fêtes foraines, les
temples de la consommation ou les soirées privées. Les débordements se font rares et sont vite canalisés par une société répressive
qui n’ose dire qu’elle l’est. La réflexion de Roger Caillois, expliquant que les vacances ont remplacé les fêtes et qu’à une phase de
paroxysme a succédé une phase de détente, est intéressante à plus
d’un titre et reste d’actualité malgré son demi-siècle d’ancienneté
(Caillois, 1993 : 167). Prolongeant l’analyse de Caillois, on arrive
à distinguer deux entités dont l’une tend à se substituer à l’autre :
les vacances (le tourisme) et la fête (la cérémonie sacrée).
• Vacances/tourisme = centripète = chacun part de son
côté = c’est la notion d’individu et d’avoir qui prime = il
s’agit de s’isoler du groupe = le vide = la fuite = laïcité/
profane.
• Fête/cérémonie sacrée = centrifuge = tous s’assemblent
au même point = c’est la notion de personne et d’être qui
prime = il s’agit de communier avec le groupe = la plénitude = les retrouvailles = religiosité/sacré.
Effectivement, comme le signale Roger Caillois, avec la
déliquescence de l’esprit originel de la fête apparaissent les vacanciers qui deviennent ensuite des touristes et vont voir des fêtes
comme on regarde un spectacle, là où elles existent encore. Le
tourisme est l’envers de la fête : là où naît le tourisme disparaît la
fête. Sauf si la fête se folklorise au point de devenir commercialisable et de satisfaire les désirs d’une catégorie peu « regardante » de
voyageurs. Les vacances laïques viennent graduellement remplacer
les fêtes religieuses, mais les temps nouveaux laissent apparaître
une forte création de fêtes laïques, républicaines et consuméristes
en même temps que les vacances tendent à se sacraliser par le
biais de l’essor d’un tourisme religieux ou encore du fait que le
voyageur-touriste moderne sacralise lui-même son périple pour
le transformer en pèlerinage. Même si les lieux saints sont en lui107
Désirs d’Ailleurs
même, le besoin de l’autre et de l’ailleurs se fait pressant, et cela
reste une quête éminemment sacrée.
À Sulawesi en Indonésie, anciennement l’île de Célèbes,
les Toraja font l’objet d’un engouement touristique international, notamment pour leurs célèbres cérémonies funéraires. Les
Occidentaux participent quelquefois plus ou moins directement
à la fête (en offrant des « dons »), mais le plus souvent ils assistent,
éberlués et passifs, au spectacle environnant dont le sens profond
leur échappe. Surtout, ils observent, photographient, filment des
pratiques religieuses qu’ils ont oubliées ou jamais connues. C’est
même avec une certaine mélancolie qu’ils voient les autochtones
pratiquer ce qu’ils ne pratiquent plus, jouer lorsqu’ils ne jouent
plus, rire lorsqu’ils ont du mal à sourire, penser aux autres alors
qu’ils se referment sur eux-mêmes. Fort heureusement dans ce
cas, et là Caillois a tort, la fête ne disparaît pas au contact du
tourisme, au contraire elle évolue, change et se développe même
pour intéresser à nouveau une partie de la population locale qui
au fil du temps s’en était détournée. Une situation qui n’empêche
ni le succès du christianisme et de ses avatars, ni l’affirmation du
contrôle de l’État sur les fêtes et ce qu’elles rapportent financièrement et économiquement (Michel, 1997 : 185-220 ; Histoire et
Anthropologie, 1997 : 71-85).
Toujours à Sulawesi, mais plus au nord du pays Toraja, le
lac Poso accueille, depuis 1989, un festival culturel annuel (Lake
Poso Festival) dont le gouvernement entend tirer les ficelles économiques en voulant contrôler non seulement l’organisation logistique mais aussi les domaines politiques et religieux en jouant
dangereusement avec l’ethnicité des uns et des autres. Dans un
ouvrage collectif consacré aux identités culturelles asiatiques,
Albert Schrauwers décrit le processus de récupération puis de
confiscation identitaire des To Pamona par l’État et l’Église : les
To Pamona, le groupe ethnique tenu en otage de cette politique
de « développement » touristique discutable, risquent de payer le
prix culturel en folklorisant leurs rites et surtout en muséifiant
leur passé. Si le droit coutumier autochtone revient à l’État et la
religion locale à l’Église, comme cela est de plus en plus le cas de
108
Chapitre 2
Rites et pratiques des nomadismes
nos jours, que restera-t-il demain de la culture des To Pamona tant
vantée en quadrichromie sur la brochure du festival du lac Poso ?
Bien peu de choses, alors que la région tentait tout juste d’exorciser son passé récent aux mains des missionnaires et de renouer
avec les valeurs ancestrales. Même l’appellation « To Pamona »,
qui ne date que de 1973, a été imposée par les autochtones pour
conjurer l’histoire douloureuse et remplacer la terminologie précédente – Toraja Bare’e – établie par les missionnaires il y a près
d’un siècle (dans Kahn, 1998 : 203-226). Pour l’heure, il n’est pas
sûr que le tourisme n’ait aidé les To Pamona à sortir leur culture
de l’oubli, contrairement à leurs cousins Toraja plus au sud.
Avec le besoin de vivre, la pluralité des mondes à l’intérieur
du nôtre, le retour du sacré et la vague de commémorations – facteurs partiellement responsables de développer un voyage de
mémoire ou un tourisme du souvenir – qui caractérisent notre
époque incertaine, la fête fait un retour en force ces dernières
années. Louis-Sébastien Mercier, dans son Tableau de Paris de
1781, constatait non sans lucidité que « toute fête basée sur la
bâfre est immortelle » ; aujourd’hui, la fête est de retour avec quelques notables changements, mais l’essentiel, note Michel Raffoul,
reste que « tout est bon pour faire la fête » : « Peut-être verra-t-on
bientôt surgir un carnaval brésilien en version française, une
Sainte-Catherine revue et corrigée, et pourquoi pas une SainteFidèle ? » (Le Monde, 26/2/1999). On note donc que les fêtes évoluent, certaines disparaissent et d’autres survivent ou renaissent.
De multiples manifestations festives connaissent un engouement
surprenant (fête de l’Halloween, fêtes « traditionnelles » reconstituant notamment des scènes et des décors du Moyen Âge,
Saint-Valentin… ), certaines déclinent (fête nationale, fêtes de fin
d’année ou de Pâques, voire fêtes du 1er mai et du muguet… ),
d’autres enfin se créent en dehors du système consumériste,
même si elles sont rapidement rattrapées par lui : les parades
Techno de Berlin ou d’ailleurs, la Gay Pride, les raves-parties, etc.
Un emballement qui, une fois passée la vague spontanée, répond
aussi à une stratégie de consommation et même de commercialisation moins avenante. Les fêtes sont ainsi espacées dans le temps
et plus « spécialisées », ce qui convient aux besoins d’une plus
109
Désirs d’Ailleurs
grande partie de la population. Parmi les nouvelles fêtes récemment créées en France, on peut citer : fête du cinéma et fête de la
musique (au succès désormais incontesté), fête des grand-mères,
Saint-Patrick, fête des secrétaires, fêtes du pain, du vélo, du vin,
du Beaujolais nouveau, fête des fleurs, fête des rois, et bien sûr
Halloween à laquelle les Français accordent une importance assez
démesurée… On remarque que toutes ces fêtes font l’objet de
petits ou grands déplacements, de voyages intérieurs et extérieurs.
De nombreuses agences de voyage, notamment à destination
d’un public étudiant, proposent dans leurs brochures de courts
séjours sur les lieux ou les environs des festivités, des concerts,
des carnavals, etc. Les trekkers des ailleurs peuvent également se
retrouver avec les marcheurs du dimanche dans le cadre de la fête
de la randonnée (créée en 1994 et se déroulant le 21 juin, c’est-àdire le même jour que la fête de la musique). Enfin, les festivals,
les salons et les expositions complètent cet enthousiasme pour des
retrouvailles communautaires le plus souvent bienvenues. La fête
restaurée permet de retrouver une convivialité perdue.
Par ailleurs, nous observons l’augmentation de ce qu’il
convient d’appeler des comportements néotémiques – le phénomène de néotémie consistant à adopter un comportement de
jeune adulte ou d’adolescent alors qu’on a déjà atteint la force de
l’âge ou l’âge mûr – ; cela est particulièrement repérable dans les
fêtes traditionnelles dans les contrées les plus oubliées ainsi que,
dans une moindre mesure, dans nos fêtes de village réinventées.
La naissance de l’individu se caractérise par l’affirmation de l’indépendance de la personne, capable de s’autodiriger ; et le tourisme
est une apparition liée et même due à la naissance de l’individu
à la suite du développement de la civilisation industrielle et de
l’intériorisation de la notion de temps libre. En réintroduisant
davantage le ludique et le festif dans l’univers du nomadisme, le
voyage garderait tout son sens, et le voyageur fêtard et joueur préserverait d’autant mieux une éthique de l’errance, sérieusement
menacée dans ses fondements, mais ainsi susceptible de ne pas
être trop facilement récupérable par la société dominante. Ce
nouveau type de voyageur pourrait bien porter le nom de voyajoueur.
110
Chapitre 2
Rites et pratiques des nomadismes
L’espace-temps : le voyageur comme nomade
et du vacancier au baroudeur
L’espace à voir. Pratiquer l’espace, c’est « répéter l’expérience
jubilatoire et silencieuse de l’enfance : c’est dans le lieu, être autre
et passer à l’autre » (Certeau, 1990 : 164). Les espaces du voyage
sont à l’image de la géographie à la nuance près que les voyageurs
expriment des préférences bien particulières pour des lieux précis
ou des terres qui répondent à leur débordante imagination et à
leur savoir acquis. On peut déjà distinguer trois types d’espaces
auxquels correspondent quelques idées types de notre imaginaire
du voyage qu’exploitent à leur guise, et avec plus ou moins de
cynisme, les professionnels du tourisme ainsi que les voyageurs
eux-mêmes :
• La ville = au croisement des modernités et au cœur de
l’homme, la survie ;
• La campagne = nature épurée, monde préindustriel et
existence authentique, aux origines de l’homme, la « vraie »
vie ;
• Le désert/la forêt = hors de l’humanité, avant l’apparition
de l’homme, la vie après la mort ou l’autre vie avant la
vie.
On comprendra aisément que l’amateur d’art et de culture
s’attardera plus en ville ; celui qui cherche à se mettre au vert et à
pratiquer l’équitation à la ferme préférera évidemment la campagne ; enfin celui qui recherche un trekking au Népal, une méharée
dans le Sahara ou une expédition ethnologique chez les Papous,
optera pour le désert ou la forêt selon son intérêt. En ce qui concerne ces derniers espaces d’aventure, on relève que le couple
forêt-désert renvoie à un tourisme de révélation (religieuse) et à
un tourisme de l’élévation (personnelle) reposant notamment sur
l’importance accordée au mysticisme (initiation, ascèse, croyances
diverses, extase, etc.). Ce sont des lieux mythiques qui conservent
jalousement enfouis leurs secrets et gardent la marque du sacré,
des terrae incognitae où l’on se sent tout petit et où l’on a tout à
apprendre. La vision des voyageurs de ces espaces rêvés, à la fois
terribles et fragiles, est diverse et même à l’origine d’un éclate111
Désirs d’Ailleurs
ment entre deux grandes tendances du tourisme de découverte.
Les aventuriers de ces lieux de vie où la vie reste dure et la nature
« inhospitalière » font émerger les deux catégories de touristes
suivantes : ceux qui privilégient le contact et l’authenticité à la
modernité et au confort, et ceux qui préfèrent le contraire. En
prenant les exemples du Maroc et de Bali, les premiers opteront
pour des randonnées chez les Berbères ou dans l’est oublié de
« l’île des dieux » et des visites originales comme celles des teintureries traditionnelles de Fès ou des villages d’artistes balinais au
centre de l’île indonésienne, en logeant chez l’habitant ou dans
des losmen toujours tenus par des locaux ; les seconds, avec leurs
désirs et leurs exigences, s’apparenteront davantage aux profils des
touristes plus « classiques ». Au total, ces deux groupes n’auront
pas vu le même pays, rencontré les mêmes personnes, photographié les mêmes lieux. Le Maroc et l’île de Bali ne seront pas les
mêmes pour les uns et les autres…
Les lieux sont avant tout des lieux de mémoire : n’est-ce
pas ce qui intéresse tous les tourismes et invitent tous les voyageurs à les visiter, à les contempler et à célébrer les événements
et les hommes qui leur sont attachés ? En ce temps où l’espace
s’est considérablement rapetissé et surtout où son usage apparaît
plus contrôlé et donc moins libre, le géographe Michel Roux
estime que « le seul espace qui existe est l’espace vécu ». Selon lui,
l’aventure et le tourisme sont des tentatives plus ou moins réussies
de reprise de souveraineté de l’espace ; d’ailleurs les immersions
temporaires, si chèrement payées, dans les déserts de neige ou de
sable par exemple, représentent l’une des voies pour renouer le
rapport à l’espace, à la nature, aux éléments. Nous reprendrons
à notre compte les deux « espaces de la nostalgie », investis d’un
imaginaire particulièrement fécond, qui sont ici retenus par
l’auteur : la mer et le désert (Roux, 1999). De Conrad à Tabarly,
la mer n’a cessé de hanter et de fasciner les habitants restés à
terre. Tout comme le désert, dont l’étendue – la plénitude du
vide –, contée par Thesinger, Monod ou Le Clézio, nous convie
habituellement au divin et à l’ascèse, à la solitude extrême ou à
l’hospitalité légendaire des peuples nomades, comme pour nous
inciter à la modestie. Ces deux espaces mythiques et fantasmés,
112
Chapitre 2
Rites et pratiques des nomadismes
auxquels il faut rajouter cette extension du désert qu’est la forêt,
sont avant tout des espaces extrêmes où l’homme n’est plus en
mesure de rivaliser. Notre civilisation fondée sur le pouvoir de
la force n’a de cesse de nous enseigner les vertus de la puissance
et de la compétition pour échapper au déclin et à la déchéance.
Gagner plutôt que sombrer. Mais nos espaces extrêmes sont de
ceux qui forcent le respect, en dépit des saccages écologiques et
des exploitations éhontées qui touchent ces ultimes sanctuaires
d’une planète en mal d’avenir.
Jean Chesneaux nous dit que « le voyage ne trouve vraiment sa plénitude que dans deux champs ultimes d’itinérance :
la fermeture de l’île et l’étendue de la planète », avant de nous
inviter à méditer sur le sens du déplacement dans l’espace qu’induit le voyage. Il nous faut, dit-il, nous interroger « sur la nouvelle
relation à l’espace qu’institue notre époque de délocalisation
économique, d’ubiquité communicationnelle, de lignes de fuite
qu’analysaient Gilles Deleuze et Félix Guattari en invoquant les
mille plateaux sur lesquels chacun se pose au gré de ses pulsions.
Le voyage, lui aussi, va-t-il se décomposer en épisodes, en escales
où l’on se contente de se poser – l’avion devenu si commun nous
y invite tout naturellement. Le voyageur va-t-il pouvoir, va-t-il
vouloir résister à toutes ces formes de déqualification de l’espace,
va-t-il garder le sens de l’ailleurs ? » (Chesneaux, 1999 : 40, 218).
À ces interrogations de notre temps, il n’existe pas de
réponses pleinement satisfaisantes. L’ailleurs est un espace autre
qui est aussi l’espace de l’autre. D’aucuns en arriveraient presque à l’oublier ! La Patagonie est ainsi devenue, ces dernières
années, le rêve du dernier havre de tranquillité pour des stars – de
Benetton à Stallone – trop sollicitées et médiatisées. Pour ces
chercheurs d’oasis de vide et de calme, la rencontre avec l’autre
n’est pas prioritaire, même lorsque l’on sait que la rareté des
relations humaines en fait aussi sa qualité. On s’y rend pour se
réfugier plus que pour voyager, on cherche à se cacher du monde,
à fuir les caméras, et rien de plus propice à ces désirs que la nature
aride et immense de la lointaine Patagonie. Haro sur la vertu première et humaniste du voyage qui consiste à une meilleure ren113
Désirs d’Ailleurs
contre avec les étrangers. On est loin de la Patagonie de Chatwin
et pourtant il s’agit bien du même espace rêvé. Jacques Meunier
note à ce propos : « La Patagonie est un ultime cap d’exil. Cela se
lit dans les livres de Bruce Chatwin et de Paul Théroux. Cendrars
l’avait compris aussi qui disait : “Il n’y a que la Patagonie qui convienne à mon immense tristesse”, et Nicolas Hulot, en intitulant
son show télévisuel Ushuaïa (le bourg le plus austral du monde),
l’utilise comme métaphore de l’extrême. Les bouts du monde –
via les médias – nous ont rattrapés mais qui connaît vraiment la
Patagonie ? » (Meunier, 1994 : 356).
Nos espaces ne sont pas seulement géographiques, ils sont
aussi imaginaires, mentaux, virtuels, émotionnels, historiques,
politiques… Ils sont encore des espaces de consommation : « [Les
lieux] jalonnent les itinéraires du tourisme en présentant ce qui
doit être vu ou consommé. Dans ces usages-là, ils ne sont plus
guère des territoires où l’imaginaire se fixe et allie, mais ceux d’un
imaginaire programmé, souvent commercialisé, qui alimente la
curiosité et les rêves des gens de passage » (Balandier, 1994 : 28).
Dans le cadre du voyage, on remarque que l’espace est
plus émotionnel que géographique. C’est parfois davantage une
impression, une ambiance, une expérience que l’on guette qu’un
lieu ou un site que l’on recherche. Et même si les lieux « à faire »
sont prévus à l’avance, on préférera visiter tel parc protégé africain pour sa nature préservée, tel village himba ou dinka pour
son authenticité supposée, tel musée pour ses collections prestigieuses, tel artisan balinais pour son savoir-faire, telle pyramide
maya au Guatemala ou tel site bouddhiste en Birmanie, la maison
d’enfance de Marguerite Duras à Sadec au Viêt Nam ou celle de
Federico Garcia Lorca à Grenade en Espagne, etc., plutôt que
« voir » la Thaïlande, visiter l’Amérique du Nord ou faire le tour
des villes d’Europe. Au fil des années les demandes des voyageurs
s’affinent et se précisent. La tendance actuelle serait plutôt la suivante : on ne peut plus tout faire, alors autant faire le peu qu’on
peut le mieux possible ! L’accumulation des lieux dans un même
séjour reste pourtant impérative, aux yeux de nombreux nomades
pressés de plier bagage, pour avoir l’impression de réussir leur
114
Chapitre 2
Rites et pratiques des nomadismes
voyage. Fouler le sol de l’autre devient ici une fin en soi. C’est la
preuve intangible que l’on se trouvait physiquement dans ce lieu
tel jour à telle heure ; le lieu est alors immortalisé dans la pellicule
pour apporter une preuve supplémentaire toujours utile en cas de
litige !
La construction de l’espace touristique, symbolique ou
non, est sans cesse changeante. Même si « la consécration par
le plus grand nombre devient la condition sine qua non de la
naissance touristique d’un lieu » (Amirou, 1995 : 77), les sites
viennent à nous autant que nous nous déplaçons jusqu’à eux. La
« déterritorialisation douce », selon l’expression de Baudrillard,
est en marche dans un monde perpétuellement en mutation et
en mouvement. Éviter de partir pour s’évader chez soi, se sauver
à domicile. L’anonymat dans notre société trop affairée nous y
autorise : on peut fuir le monde en courant simplement jusqu’au
bout de la rue d’à côté puisque personne ne nous reconnaîtra, ne
nous dévisagera, et aucune bonne âme ne se retournera devant
notre essoufflement paranoïaque ! Combien d’errants morts
dans les rues de Paris ou d’ailleurs dans l’indifférence la plus
totale ? Une évolution qui pénètre jusque dans les esprits des
voyageurs les plus réticents2. C’est ainsi qu’un touriste français
au Viêt Nam, la soixantaine tout juste, après avoir été enchanté
par une croisière dans la baie d’Halong, mais oppressé par la
foule bruyante alentour et obsédé par la saleté qu’il voit partout,
soumet ironiquement un projet fou mais on sent qu’il s’y verrait
bien : « Quel dommage qu’on ne puisse pas déplacer la baie d’Halong en France, ça serait plus sympa et le voyage moins cher ! ».
Qui sait, un jour ? On déplace déjà bien des montagnes…
2.
Le voyage se dissimule dans la quotidienneté jusqu’à en imprégner le rythme
routinier. Nostalgiques de l’Exposition coloniale aux portes de Paris, coureurs de musées en tout genre, quêteurs d’exotique à domicile comme l’attestent par exemple le succès auprès du public parisien de la fête du Nouvel An
chinois dans le 13e arrondissement, la parution d’un Guide du Routard « Paris
exotique » pour savourer l’ailleurs chez soi, les parcs à thèmes, les Center
parcs et autres « Disneylanderies ».
115
Désirs d’Ailleurs
Le problème aujourd’hui consiste à remarquer, à accepter
l’idée difficilement plausible pour les nomades que nous sommes,
que plus on se déplace moins on voyage. Le voyage frénétique
ne parvient guère à dissimuler une sédentarité évidente. Alors,
on est rarement chez soi mais jamais très loin, on s’absente pour
observer la faune exotique au jardin d’acclimatation, on quitte
sa maisonnée pour retrouver celle d’un ami où l’on sera plus
tranquille pour travailler ou butiner, etc. Dans un monde où le
travail est une denrée rare, où l’oisiveté reste une menace sociale
aux yeux des « décideurs », il faut disparaître pour prouver son
occupation. Qui n’a pas entendu un jour ces dires en forme de
reproches : « Jamais personne à la maison, le répondeur est saturé
de messages, il doit être très occupé » ! Mais personne n’est dupe,
ce voyageur « invisible » (Urbain, 1998) fait partie de notre quotidien, il est à côté de nous s’il n’est pas en nous, il n’est jamais
parti longtemps ni très loin. Mais comment savoir quand et où
le retrouver ?
La destination où l’on se rend – où l’on se destine, le destin n’est pas loin… – peut être liée à un rêve d’enfant, à un désir
de voir par soi-même ce que d’autres ont vu et si bien décrit, à des
adresses d’amis sur place qui nous incitent au départ, etc. Mais
le lieu d’arrivée est d’abord un prétexte pour s’en aller, un alibi
pour justifier la bougeotte. Stevenson le notait dans son Journal
des Cévennes : « Je ne voyage pas pour aller quelque part, mais
pour voyager ; je voyage pour le plaisir du voyage. L’essentiel est
de bouger ». L’essentiel est donc de bouger, une raison qui ne
semble plus, seule, satisfaire les adeptes du nomadisme de loisirs
actuels. Dans l’intention noble du voyage, l’espace parcouru n’est
pas seulement le bilan d’une addition kilométrique, son intérêt
ne se réduit pas à rallonger les distances mais plutôt à en mesurer
le sens. Un proverbe chinois, tout empreint de sagesse, rappelle à
bon escient qu’« un voyage de mille lieues commence par un premier pas ». Ce à quoi, privilégiant l’arrivée au trajet, Jules Renard
ajoute : « Il aime beaucoup les voyages. Ce qui l’ennuie, c’est de
changer de place » (Renard, 1990 : 122). Mais l’accumulation
gourmande de bitume ne résiste pas non plus à l’idée communément admise qu’on se forge du vrai voyage, comme le pense
116
Chapitre 2
Rites et pratiques des nomadismes
Jean Delacour dans son blâme du touriste : « Le touriste est un
voyageur qui fait des centaines de kilomètres pour se faire photographier devant un car ». Partir au loin n’a jamais empêché personne d’être idiot, et même de le rester. Même si le voyage permet
d’éduquer autrement, et s’il exige de la part du voyageur l’oubli
de sa propre éducation, ce dernier est tout sauf sûr d’y parvenir !
L’espace n’est jamais que « visitable ». Il est, comme le
voyage quoi qu’on en dise, toujours politique. Nombreux sont
les voyageurs à la recherche de gens accueillants qui leur ouvrent
leurs portes et leur font partager un peu de leur culture, de leurs
coutumes, de leurs vies. Combien de ces bourlingueurs jugent –
trop hâtivement et sans nuances – ces populations d’ailleurs plus
ouvertes, plus joyeuses, plus humaines, que celles d’ici, celles de
notre Occident, celles de nos villes, celles de notre modernité. La
pauvreté et l’inconfort amènent les gens vers plus de solidarité,
plus de fêtes, plus de vie. Mais de là à dire que la misère engendre l’humanité retrouvée ou non perdue, il n’y a qu’un pas que
nous n’oserions franchir ! Il n’est d’ailleurs pas nécessaire de se
rendre dans un pays lointain du tiers monde pour constater cette
différence de sens dans l’accueil et la richesse. Contrebandier
d’idées et passeur infatigable de frontières, Martin Graff relève,
à l’occasion de ses tribulations danubiennes, le vrai sens du parcours : « En voyageant d’ouest en est on a l’impression de perdre
petit à petit les avantages du confort bien douillet de l’Occident.
Matériellement, la situation se dégrade implacablement, alors que
la chaleur de l’accueil est inversement proportionnelle au confort
matériel. En remontant le fleuve, c’est l’inverse » (Graff, 1998 :
65). La lenteur de notre cheminement vers l’ailleurs met davantage en perspective la grandeur de la différence de l’autre.
La route emporte tout sur son passage sauf peut-être
quelques stoppeurs restés sur son bord ! Régis Debray rappelle :
« Elle a son code, ses panneaux, bornes, flèches, et plaques. Elle
connecte l’ici à l’ailleurs. Le réel au fantasme. Le seuil à l’horizon.
[…] Le pas humain a fait le terroir, le cheval, la nation ; l’auto le
continent, l’avion la planète Terre, le lanceur spatial, le cosmos.
[…] Aujourd’hui, parce que nous sommes allés sur la Lune, nous
117
Désirs d’Ailleurs
réapprenons le terroir » (Debray, 1999 : 75). L’espace du globe
s’est rétréci à mesure que l’on a terminé d’explorer ses moindres
recoins. L’explorateur des lointains confins devient l’aventurier
du marché de quartier hebdomadaire comme l’ethnologie tropicale se reconvertit à l’ethnologie de proximité. Bref, à l’instar
d’un tour qui se termine et d’un cercle qui se referme, chacun
revient sur ses pas et redécouvre l’exotisme chez soi. Et du chezsoi. Jacques Meunier ne dit pas autre chose lorsqu’il souligne
que le bout du monde est partout : « Il s’accommode aussi bien
du cap Horn que d’un fond de jardin. Il dépend surtout de vos
sentiments antipodiques. Il dépend d’abord de vous » (Meunier,
1999 : 76). À chacun son rêve d’ailleurs, à chacun sa perception
du bout du monde.
La recréation de lieux et surtout la construction à des
fins commerciales d’environnements touristiques, y compris
d’espaces naturels, constituent des risques dont la portée future
reste difficile à mesurer. Mais, on peut déjà voir et savoir que les
milieux naturels et les populations concernées – reconvertis en
« objets touristiques » résidant dans des « espaces touristiques »
protégés, contrôlés et surveillés – ne sont pas nécessairement
les premiers bénéficiaires (Urry, 1995 : 171-192) : la campagne,
aujourd’hui réinventée à partir des exigences citadines (mode
bio et tout le reste), peut-elle par exemple oublier l’agriculture,
l’élevage, l’odeur du fumier sur le trottoir et le chant du coq au
petit matin ? Bref, tout ce qui fait qu’elle vit plutôt que survit,
tout ce qui contribue à son existence en opposition au monde
urbain (pour lequel d’ailleurs elle fournit quantité de « dons » de
la nature, alimentaires notamment !)… Dans les pays du Sud, j’ai
rencontré trop de guides – autrefois riziculteurs, paysans, éleveurs
ou artisans pour la communauté – qui délaissent et dénigrent
même les travaux manuels et le dur labeur dans les champs ou
les rizières (avec les faibles revenus qui gratifient ces travaux),
préférant se tourner (et tout le monde les comprendra) vers des
emplois plus faciles, parfois plus intéressants, et toujours mieux
rémunérés (dans les services, l’hôtellerie, les restaurants ou les
agences, etc.) ; des champs sont ainsi laissés en friche des mois
durant, des récoltes entières pourrissent sur place en raison de
118
Chapitre 2
Rites et pratiques des nomadismes
l’absence de main-d’œuvre locale. Le tourisme durable n’a de possibilité de voir le jour que s’il subsiste des espaces durables…
Aux yeux du touriste-voyageur, et plus encore du flâneurbadaud, ce n’est plus le lieu ou l’espace géographique qui prime
mais ce qu’on y trouve. On peut ainsi déplacer un site touristique
ou surtout créer à partir de « rien » un espace ludique ou touristique là où personne auparavant ne pensait mettre les pieds.
De plus en plus, on fabrique de la sorte des espaces de voyage
ou de villégiature où le consommateur se rend comme il prend
l’avion pour les Bahamas ou le bus pour l’île de Ré : « Le véritable
produit est ce qui est créé de toutes pièces dans un espace géographique nul, comme l’étaient les champs où furent implantés
Disneyland Paris ou le Futuroscope. Le contenu de ces parcs
de loisirs, comme les bulles tropicales, sont artificiels » explique
Marc Boyer (dans Cultures en mouvement, 1998 : 29). Marc Augé
nous éclaire sur la notion d’espace appliquée à l’anthropologie du
voyage : « L’espace comme pratique des lieux et non du lieu procède en effet d’un double déplacement : du voyageur, bien sûr,
mais aussi, parallèlement, des paysages dont il ne prend jamais
que des vues partielles, des “instantanés”, additionnés pêle-mêle
dans sa mémoire et, littéralement, recomposés dans le récit qu’il
en fait ou dans l’enchaînement des diapositives dont il impose, au
retour, le commentaire à son entourage » (Augé, 1992 : 109).
Pour la plupart des voyageurs, malgré sa futilité apparente,
le kilométrage du voyage reste important, en tout cas symboliquement. On croit encore qu’on peut rentrer indemne d’une
cérémonie de mariage tamoule en plein Paris mais qu’on est
inéluctablement traumatisé de retour d’une expédition botaniste
dans la forêt de Bornéo ou d’une course de chiens de traîneaux
au Nunavut. Rien n’est moins sûr, mais l’imaginaire du voyage
est ce qu’il est. On ne fait pas table rase des milliers de récits et
de documentaires qui depuis des lustres entretiennent les chimères de l’ailleurs. Nous restons tributaires des images d’enfance.
Aujourd’hui, par exemple, l’Amérique des grands espaces, du Far
West, des Badlands et du Grand Canyon, du mythe de la « dernière frontière », continue de cultiver notre jardin de l’imaginaire
119
Désirs d’Ailleurs
spatial. Les films tels Easy Rider, Paris-Texas ou Arizona Dream, ne
sont que la continuation filmée du vieux rêve d’espace américain.
Mais, en dépit de ces réminiscences, l’Amérique n’est plus aux
premières loges de l’imaginaire en vadrouille : l’Asie-Pacifique
l’a déjà supplantée ! Eliane Gandin reconnaît qu’après l’Amérique – archétype de l’ailleurs dès la fin du Moyen Âge et jusqu’au
XIXe siècle –, c’est aujourd’hui au tour du Pacifique de bénéficier
de cette aura : « Et surtout l’espace océanien du Pacifique est
mythique parce qu’antipodique. Le ciel étoilé a ses repères inversés et on marche la tête en bas par rapport au monde européen.
Cette inversion de l’espace fascine Loti. La situation aux marges
du monde connu le rend un lieu propre à contenir le Paradis et
l’Enfer » (Gandin, 1999 : 304).
La littérature exotique, de Bougainville à Giraudoux, en
passant par Gauguin et Segalen, nous a démontré à l’excès que
le lointain Pacifique est la représentation même de l’ailleurs. Le
lointain, parce qu’il est peu accessible et trop méconnu, continue à fasciner en dépit de son rapprochement de nos terres :
« On rencontre tant de malheureux qu’on a envie de plaindre de
n’avoir pas vraiment “fait du chemin” […]. Le maillage routier de
l’écorce terrestre, qui décuple notre faculté de découverte, diminue d’autant notre envie de découvrir. Domestiqué, le territoire
perd en valeurs émotives. S’il ne fait plus peur, il fait aussi moins
rêver » (Debray, 1999 : 77, 75). Ce n’est pas le fruit du hasard
si tous les voyagistes spécialisés dans l’aventure cherchent désespérément les derniers lieux reculés de la planète où l’asphalte, le
téléphone et l’électricité restent des rêves pour les habitants de
ces contrées, pour y emmener en circuit organisé des groupes de
trekkers suralimentés et surmodernes ! Les rêves des uns ne sont
pas ceux des autres. D’ailleurs Régis Debray – autrefois voyageurguérillero averti en Bolivie, devenu voyageur-républicain contestable au Kosovo – confirme que tous les ayants droit au voyage
partagent, à un degré certes variable, cet étrange espace-temps
du voyage : « La culture du pas apaise les tourments de l’éphémère. Dès qu’on met sac au dos et que la chaussure bute sur les
cailloux, l’esprit se désintéresse des dernières nouvelles. Quand
je fais trente kilomètres par jour, à pied, je calcule mon temps en
120
Chapitre 2
Rites et pratiques des nomadismes
années ; quand j’en fais trois mille, en avion, je calcule ma vie en
heures » (Debray, 1999 : 75).
Véritable pied de nez aux grands espaces sacralisés, le
voyage immobile n’est pas nécessairement l’antivoyage, il en est
plutôt une forme originale, le plus souvent subie. Le voyage
sédentaire – ce Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre
(1795) – est le substitut pauvre du voyage géographique vers
l’ailleurs, c’est le voyage offert à ceux qui n’ont pas les moyens de
partir ou à ceux qui résistent à l’obligation de s’enfuir. Mais, par
contrainte ou parfois par snobisme, le choix de ce voyage-là n’est
pas exempt non plus d’une volonté d’appropriation, de récupération au même titre que ceux qui partent, de l’esprit du voyage, et
notamment de ses dimensions initiatiques. Le voyage est partout,
il force l’univers de notre intimité par sa présence quotidienne à
nos côtés ; en ce sens, il devient une nécessité, une obligation, une
urgence. Qui ne voyage pas ne vit pas. C’est pourquoi le voyageur
en chambre se fait un devoir de s’attribuer le voyage à sa manière :
Internet, livres, films, télévision câblée, restaurants, habillement,
décorations, modes de vie, initiation au yoga ou au bouddhisme,
stage de danse africaine ou cubaine, sorties « exotiques », apprentissage de langues étrangères, etc. Une « manière de voyager » bien
singulière qui, si elle venait à se généraliser, enverrait sur la paille
les agences de voyage et toutes les branches de l’industrie touristique, mais elle restaurerait aussi l’idée vieillotte selon laquelle
on ne serait bien que chez soi… Elle récuse sans ménagement
ce proverbe swahili de Zanzibar : « Celui qui voyage sans raison
apparente n’est pas comme celui qui s’assied sans but précis, le
voyageur en retire toujours quelque chose ».
Le temps de vivre. Le désir d’évasion est un rêve qui peut
devenir réalité. Le temps du voyage est le temps d’une utopie
réalisée. En ce sens, le temps libre est d’abord une pensée libre,
mais il faut se souvenir qu’on s’emporte avec soi partout où l’on
va. Le voyage ne peut être le remède à tout mais il peut aider à
trouver des solutions. Le temps et l’argent, indispensables à ceux
qui, pour leur éducation, s’engageaient au XVIIIe siècle sur les
routes d’un « grand tour » d’Europe pendant de longs mois, ont
121
Désirs d’Ailleurs
été remplacés de nos jours par la formule plus lapidaire « le temps
c’est de l’argent ». Paul Morand exprimait déjà ses craintes quant
aux nouvelles mœurs voyageuses désormais indissociables du
processus de modernisation de la société : « Autrefois, voyager,
c’était flâner. Aujourd’hui, le temps rare est cher, il faut l’économiser, donc organiser la flânerie, comme le reste. Des centaines
de milliers d’agences ont désormais pour objet d’exploiter votre
paresse pour que, sans gâcher une seconde, vous puissiez perdre votre temps » (Morand, 1963 : 26). C’est un changement
considérable qui atteste de l’émergence d’une autre civilisation,
alliant la production à la consommation et le profit à la rentabilité. L’homme ne vient plus qu’après la machine et le temps
libre qu’après le temps du labeur. Il faudra ensuite une révolution des loisirs pour dégager de nouveaux espaces de liberté, au
demeurant toute conditionnelle… En toute logique, le temps du
voyage s’est peu à peu écourté. Sûr que l’accélération des modes
de transport n’est pas l’unique responsable de la diminution du
temps de voyage ! D’ailleurs, l’avion ne nous offre-t-il pas la
possibilité d’aller plus vite perdre son temps ailleurs ? Le temps
du loisir et du voyage étant d’abord de l’argent « perdu », ou qui
aurait pu être gagné en ne voyageant pas ou en voyageant moins,
il n’est pas étonnant de voir des Américains « faire » l’Europe en
huit jours, ou des Français entreprendre des tours du monde en
deux semaines. L’objectif numéro un de nombre de voyageurs,
fortunés ou fauchés, se résume dans l’affirmation suivante : voir
le maximum de choses en un minimum de temps afin d’en avoir
pour son argent… Une telle obsession consumériste du voyage
est à l’image d’une époque vouée au culte de l’argent au moins
autant qu’à celui de l’individu-roi. La solution pour un voyage
moins stressé et moins pressé consisterait sans doute à prendre
de la distance avec nos conventions pour se rapprocher des autres
et mieux comprendre l’essence de leurs cultures et leurs façons
d’être et de faire. Réapprendre les plaisirs de la lenteur pour
mieux revenir aux racines de soi comme aux sources du voyage
(Sansot, 1998).
Le temps n’a cessé d’évoluer avec le temps. Le calendrier apparaît en même temps que l’agriculture, la métallurgie
122
Chapitre 2
Rites et pratiques des nomadismes
offrira la possibilité aux hommes de changer le cours du temps.
Autrefois – peut-être encore aujourd’hui dans quelque îlot retiré
de la planète –, le temps de travail quotidien ne dépassait pas
quatre heures : « Le reste du temps était consacré à des loisirs
comme la chasse ou la pêche qui n’assurent pas la subsistance
indispensable ou des fêtes, beuveries, fumeries et déguisements de
masques en vue de la préparation de la guerre » (Lanquar, 1985 :
15). Le temps profane devient ensuite le temps du travail et le
temps sacré celui des loisirs et des fêtes, relevant alors essentiellement du domaine religieux.
En Occident, les fêtes règlent les horloges du temps et
la tâche de le contrôler revient à l’Église toute-puissante qui, à
compter du Xe siècle, va tenter d’imposer ses rythmes aux monastères, aux campagnes et aux villes de France et de Navarre. La
déchristianisation du temps sera lente et poindra timidement à
partir de la Renaissance : « Dieu n’est plus extérieur au temps »
estime Jacques Attali (1982) qui poursuit son analyse en démontrant que, à la faveur des Lumières et de l’avènement de la civilisation industrielle, c’est désormais l’homme qui tente de dompter
le temps en même temps que l’espace. Mais en se libérant du
poids de l’Église, l’individu s’enchaîne aux lois du capitalisme et
voit son temps libre d’antan s’effriter jusqu’à disparaître. La crise
de l’aristocratie – cette dernière perd ses privilèges et ses pouvoirs
traditionnels liés aux trois fonctions indo-européennes que sont
la religion, la guerre et l’économie – est à l’origine même du
voyage éducatif et d’agrément en Europe. L’Angleterre, nation
convertie très tôt au libéralisme dès l’aube de la révolution industrielle, ouvre la voie au voyage aristocratique ; Alain Corbin voit
en elle « le laboratoire où se sont inventés les nouveaux usages du
temps » (Corbin, 1995 : 17). Il faut ensuite patienter jusqu’aux
luttes sociales successives – de 15 à 17 heures journalières de
travail sans période de repos au début du XIXe siècle, on passe
progressivement à 8 heures par jour à partir de 1866, à la semaine
de 40 heures et aux congés payés en 1936, aux 35 heures hebdomadaires en 1999… – pour retrouver un temps libre chèrement
payé. La lutte aura été longue et douloureuse aux travailleurs
123
Désirs d’Ailleurs
pour obtenir – ou plutôt conquérir – ce que Alain Corbin (1995)
appelle, très justement, « un temps à soi ».
Du voyage pour apprendre au voyage pour se soigner,
du voyage temporel élitiste et individuel à l’aventure matérielle
démocratique et organisée, l’art et la manière de voyager sont en
mutation constante au gré des conditions socio-économiques
qui conditionnent les avancées de nos sociétés (Cuvelier, 1998 :
17-66). Un temps libre nouvelle formule qui n’est plus seulement un temps de récupération mais aussi un temps consacré à
la découverte et aux loisirs. Mais dans le temps libre, aujourd’hui,
combien travaillent de facto ? La flânerie reste subversive et le
repos n’est accepté socialement que s’il est « mérité » ! Voué à la
consommation tous azimuts, lorsque l’individu cesse de produire,
il n’a guère d’autre choix que de consommer de la culture ou des
loisirs, parmi lesquels figurent le tourisme et le voyage.
La notion de temps est variable d’un endroit à l’autre,
d’une culture à l’autre : le temps asiatique ou africain est ainsi
différent du temps européen ou nord-américain, encore qu’il
existe évidemment des disparités évidentes à l’intérieur de chaque
continent, chaque pays, chaque village, chaque famille même.
En Espagne on dîne tard et dehors, en Allemagne on dîne tôt
et dedans ; au Cameroun ou en Indonésie, on est plus actif à six
heures du matin qu’à deux heures de l’après-midi ; les Lapons
changent même leur propre conception du temps en fonction
de l’hiver qui dure et de l’été boréal, etc. Le temps a décidément
beaucoup à voir avec le temps qu’il fait, le climat, les horaires du
lever/coucher de soleil, etc. Le célèbre érudit malien Hampaté
Bâ relevait ainsi qu’en Afrique « des mondes, des mentalités et
des temps différents se superposent ». Alors que l’Occidental a
inventé le temps linéaire et cyclique, dans le contexte asiatique,
par exemple, la notion de temps invoque celle de non-temps car,
dans l’univers, le temps n’existe pas : ainsi, le Yi-King ne parle
ni de commencement ni de fin. Pour lui, il n’y a pas de big bang
originel comme nous le suggérons de notre côté… Pour le voyageur, la notion de temps varie fréquemment dès qu’il débarque
dans telle ou telle contrée lointaine où le temps lui semble – à
124
Chapitre 2
Rites et pratiques des nomadismes
tort – figé. Il en va ainsi lorsqu’il atterrit à Luang Phrabang au
nord du Laos mais non pas à Singapour, où la course à la montre
lui rappelle plutôt Manhattan ou la Défense ! Le voyage dans le
temps est aussi l’un des rêves les plus fous des voyageurs les plus
ordinaires. Combien de fois ai-je entendu de la bouche de voyageurs rencontrés au détour d’un café d’ici ou d’ailleurs ces paroles
récurrentes : « Quand je pars au loin, ce que je veux avant tout
c’est retourner au Moyen Âge ». Sûr que l’attrait de la période
médiévale auprès du grand public – rappelons-nous les films à
succès tels Le nom de la Rose et… Les visiteurs – entérine encore
plus ce désir de retour au passé, ce besoin de Moyen Âge… Tout
voyage dans le temps est teinté de nostalgie. Nostalgie des origines, des premiers temps mythiques, d’une Belle Époque, d’une
pureté perdue, d’où l’adage populaire : « Ah, ce n’est plus comme
dans le temps » ! Mais était-ce donc si « bien » autrefois ? Le fait
n’est pas de savoir ou de vérifier, encore que cela soit historiquement délicat, mais simplement d’y croire…
L’espace a gagné une bataille sur le temps, une victoire
peut-être de courte durée. Mais le grand vainqueur est sans conteste le sacré, car ici ou là-bas, il interpelle, intéresse et sollicite les
Occidentaux. Le sacré est dans tout voyage et tout voyage est en
quelque sorte sacré. Le besoin de spiritualité est plus criant que
jamais dans une société en déroute : le sacré suggère des itinéraires terrestres alléchants pour des voyageurs toujours plus nombreux et plus soucieux d’accéder aux mystères des cieux. À côté de
la fascination mystique et de la quête spirituelle, ce qui compte
aujourd’hui c’est le lieu où l’on se rend et non plus le temps
qu’on y passe ! Même si les temps changent aussi : la villégiature
gagne du terrain chez les voyageurs et pas seulement parmi les
vacanciers. L’engouement qu’elle suscite n’est pas étranger aux
angoisses, aux replis de toutes sortes et au besoin de confort et de
sécurité que connaissent nos contemporains, et qui traversent nos
sociétés inquiètes des lendemains incertains et souvent « terrorisées » à l’image de penser la présence de l’autre sur notre « propre »
territoire.
125
Désirs d’Ailleurs
Le temps du vacancier est court et mesuré, celui du baroudeur long et démesuré, ou presque. L’un et l’autre n’ont pas la
même aptitude à s’adapter aux temps locaux dans lesquels ils
entreront ou pas au cours de leurs pérégrinations. C’est en courant sans relâche après le temps et l’espace qu’on ne cesse plus de
voyager, qu’on devient de gré ou de force un voyageur perpétuel,
mais au détriment d’une forme de voyage alors en voie de disparition : la flânerie. Vagabonds solitaires errant de non-lieu en
non-lieu pour ne jamais se fixer que sous la contrainte, nous nous
transformons progressivement en êtres hagards toujours en instance de départ, en nomades déboussolés constamment en partance mais que rien, jamais, n’arrête… Être toujours en voyage
revient évidemment à ne plus l’être du tout.
Le voyage implique une remise en question de nos croyances et de nos convictions. Changer de climat et de météo ne suffit
pas pour goûter aux saveurs de l’ailleurs, il faut encore changer
de temps, s’adapter aux temps des hôtes, au temps de l’autre.
C’est ce que résume admirablement Jean Chesneaux dans L’art
du voyage : « Entrer dans le temps local, c’est d’abord découvrir
et identifier les rythmes de la journée, les heures où la vie sociale
s’éveille et où elle s’interrompt, les moments de pause, les horaires
des repas » (Chesneaux, 1999 : 65). Le musicien et musicologue
camerounais Francis Bebey, dans une chanson consacrée aux
touristes pressés mais toujours séduits par l’exotique ailleurs,
lance cette allégorique parabole que devraient méditer tous les
touristes-voyageurs soucieux de l’altérité du monde : « Chez nous,
nous n’avons pas de montre, mais nous avons le temps »… Vivre
l’ailleurs au rythme de l’autre c’est ravir son temps en oubliant
notre montre. Réussir un voyage c’est rechercher les décalages.
Horaires et autres.
126
3
Chapitre
Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
« Jouir de tout son être… Jouissance qui est à l’opposé du
confort… Sans énergie il n’y a rien. Au début de tout, pour
que quelque chose commence, il faut une énergie barbare,
c’est-à-dire non clôturée dans un discours ».
Kenneth White, La figure du Dehors, 1982.
Ne partons-nous pas toujours sur les traces d’un prestigieux explorateur, d’un illustre découvreur, ou même d’un génial
inconnu qui aura su mettre à profit ses tribulations passées ?
Place et rôle de l’image et du texte ou
le voyage comme prétexte
Le texte comme prétexte. Les précieux mots laissés par les
premiers voyageurs sont et restent des invitations au voyage
cent fois plus alléchantes que les publicités en quadrichromie
des voyagistes actuels les plus audacieux. Christophe Colomb,
« découvreur » contre son gré de l’Amérique, s’est lancé sur les
pas de Marco Polo, et Tzetan Todorov de fustiger son action
conquérante et d’en souligner la portée évangélisatrice et coloniale (ou pourquoi et comment Colomb devient si facilement
colon… dans le texte ou non !) : « Le récit de voyage lui-même
n’est-il pas le point de départ, et non le point d’arrivée seulement
d’un nouveau voyage ? Colomb lui-même n’est-il pas parti parce
qu’il avait lu le récit de Marco Polo ? » (Todorov, 1982 : 21).
Combien sont partis sur les traces du marchand italien pour devi127
Désirs d’Ailleurs
ser le monde ? En 1999, ce sont quatre étudiantes britanniques
qui ont « fait » – à dos de chameau et à cheval – le voyage mythique de Marco Polo en Asie…
Le voyage comme prétexte au texte à venir ? Si Mallarmé
a dit un jour, non sans raison, que « tout au monde existe pour
aboutir à un livre », il n’est pas moins vrai que c’est d’abord la
traversée puis l’interprétation du monde qui mènent au livre.
Comme le prouvent aujourd’hui les nombreuses rééditions, les
récits de voyage sont en vogue dans un univers éditorial pourtant
en crise. Comment expliquer cet engouement pour les aventures
passées sinon par l’absence d’aventures au présent ? Dans son
numéro spécial anniversaire de mars 1999, fêtant ses vingt ans, le
magazine Géo titre à sa « une » : « Récits de voyage par cinq grands
écrivains ». Le « vrai » voyage ne survit-il donc plus que grâce aux
témoignages vécus de quelques rares grands voyageurs, héritiers
désignés des explorateurs d’antan ? Dans ce même numéro,
Jean Rolin raconte que les Néo-Zélandais n’en veulent plus aux
Français pour l’affaire du Rainbow Warrior, Jacques Lacarrière
rappelle ce que notre patrimoine culturel européen doit au monde
méditerranéen, et un texte inédit de Nicolas Bouvier – disparu en
février 1998 – rend compte de son périple automobile en Inde du
Sud en 1954-55 : « Je n’étais pas mécontent de quitter Delhi où
je n’avais pas trouvé de travail. J’avais pu en revanche y réparer
ma voiture sur la fosse aimablement prêtée par un mécanicien
sikh, dans une courette partagée avec son buffle qui m’arrosait
régulièrement et généreusement d’urine » écrivait alors Bouvier
(dans Géo, mars 1999 : 164). Un témoignage, certes passionnant
quoique anecdotique, mais qui donne peut-être plus envie de lire
le voyage que d’aller le vivre. N’est-ce pas justement ce qui plaît
à nos contemporains ? Sont-ils encore nombreux ceux qui voyagent avec le même esprit d’ouverture à l’ailleurs que Bouvier ? Ce
n’est pas sûr, malgré les déclarations d’intention toujours bonnes
à présenter… Les écrivains-voyageurs célèbres1 et les ethnologues
1.
Le Clézio, Meunier, Chatwin, Lacarrière, O’Hanlon, Théroux, Lapouge,
Bouvier, Sepulveda, Le Bris… sans parler de leurs glorieux prédécesseurs,
tous les Stevenson, les Conrad, les Kérouac, etc.
128
Chapitre 3
Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
reconnus confèrent au voyage cet indispensable cachet d’authenticité si difficile à obtenir pour le plus commun des touristes tout
en accordant à l’aventure moderne ses lettres de noblesse sans lesquelles celle-ci ne serait plus qu’aux mains des « professionnels »
de l’industrie du voyage… Le message passe visiblement très bien
au point où tout le monde l’utilise et l’exploite à satiété ! Jacques
Meunier, ethnologue défroqué et poète défricheur d’ailleurs, présente comme suit les ingrédients du travel writing : « Le goût du
détail vagabond, l’ironie de soi, le sens de l’autre, la beauté du
divers et, en même temps, par effet d’entropie, par déréliction, la
vanité des voyages » (Meunier, 1999 :146-147). Écrire et décrire
la mobilité, mais aussi l’hospitalité, ainsi que l’ont admirablement
fait Chatwin avec En Patagonie (1979) ou Le Clézio avec Désert
(1980), renvoie également au nomadisme et donc à la défense des
derniers nomades aujourd’hui sérieusement menacés par l’idéologie sans concession de la sédentarité commune à une grande
partie de la planète, de la territorialisation étatique forcenée.
« Tout récit est un récit de voyage » écrivait Michel de
Certeau (1990 : 171), mais tout voyage est également un récit.
Christine Montalbetti (1999) insiste sur le fait qu’on voyage
d’abord par les livres. Les lectures sont des références avant le
départ en même temps qu’un loisir apprécié en voyage et un
complément de connaissance au retour. Avant d’arpenter l’horizon des ailleurs, de mettre ses chaussures de marche ou de
prendre l’avion, notre destination se joue parfois sur tel ou tel
récit de voyage ou description géographique ou ethnographique,
des lectures qui s’affinent et se précisent lors de la phase de préparation au voyage. Lire sollicite l’évasion, comme en témoigne,
par exemple, le succès du festival annuel « Étonnants voyageurs »
de Saint-Malo présidé par l’écrivain-voyageur Michel Le Bris.
N’oublions pas qu’on voyage bien avant de partir ! Et bien après
le retour. L’esprit du voyage s’immisce jusque dans les silences
de la vie sédentaire… Le succès notable, relativement récent, du
récit de voyage est proportionnel à l’importance de la crise que
traverse l’édition en général ! À nouveau, Michel Le Bris, dans le
texte de présentation du recueil Étonnants voyageurs (reprenant le
nom du festival et de la collection littéraire qu’il dirige), s’inter129
Désirs d’Ailleurs
roge d’emblée : « Que serait un voyage sans le livre qui avise et en
prolonge la trace – sans le bruissement de tous ces livres que nous
lûmes avant de prendre la route ? Samarcande, Trébizonde, tant
de mots, dès l’enfance, qui nous furent comme des portes, tant de
récits, tant de légendes ! » (Étonnants voyageurs, 1999 : 7).
Le texte reste souvent le modèle suprême du voyage, dans
un univers où le voyageur est plus libre d’aller que de penser.
Notre regard est sous influence encore plus que notre itinéraire. Nos visions de la nouveauté ressentent le déjà vu, ce que
nous voyons pour la « première fois » nous l’avons souvent vu
« ailleurs » – en lecture, en film, en information, en publicité, en
photo… – et il conviendrait de parler plus de souvenirs que de
visions. Le monde se raconte et se lit autant qu’il se vit. On peut
le revendiquer ou le déplorer, mais c’est ainsi. Le voyage est une
lecture du monde d’autant plus que la lecture conduit au voyage,
non sans plaisir puisé au passage. Certes, le voyageur invisible
vit caché pour voyager, selon lui, plus heureux ; mais il profite de
ses moments de disparition pour affiner son regard. Il n’est pas
certain pour autant que le regard du voyageur devienne grâce à la
lecture plus autre. Regarder le voyage autrement n’induit pas de le
penser autrement pour nécessairement voyager autrement. Mais
cela peut néanmoins aider à modifier notre vision de l’autre et de
l’ailleurs, ce qui n’est déjà pas si mal !
Au moment même où les récits de voyage – les rééditions,
les traductions, les publications, mais aussi via les revues telles
l’anglaise Granta et la française Gulliver, ou même Les carnets de
l’Exotisme, Roman, Traverses, etc. – font leur percée en France,
Jacques Meunier reconnaît les ambiguïtés du travel writing : « Le
voyage n’est pas seulement un style de vie ou une école d’écriture,
c’est aussi un marché. La reconnaissance sociale est quelquefois
au bout de la route ». Mais il reprend presque aussitôt la défense
de l’écrivain-voyageur : « Ce qui serait rédhibitoire pour un grand
reporter ou une inconvenance pour un ethnologue, devient une
qualité sous la plume du travel writer : l’écrivain-voyageur, en
effet, est un voyageur qui se regarde voyager. Si ses récits, sur le
mode du journal de bord, se lisent comme des fictions, c’est que
130
Chapitre 3
Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
leur auteur sait mettre en relief la dimension romanesque du réel.
Il vit ludiquement sa vie et sa littérature » (Meunier, 1994 : 352).
Un avis que ne semble pas vraiment partager Jean
Chesneaux. Épargnant Nicolas Bouvier mais fustigeant non sans
bonheur la mode du voyage en littérature, il écrit : « Avec verve,
avec componction parfois aussi, les écrivains itinérants de la postmodernité se sont acharnés contre le classique récit de voyage,
et derrière lui contre le regard voyageur comme acte social. Ne
manquant pas de talent, d’entregent souvent aussi, volontiers
diserts et inventifs, leur voyage proprement dit et la relation qu’ils
en présentent semblent se dissoudre dans leur moi-en-voyage ».
Et de poursuivre son réquisitoire en expliquant qu’à force de
penser la déconstruction philosophique, la relation entre l’ici et
l’ailleurs a perdu sa pertinence, les deux espaces sont frappés de
déréalisation, et le « nous » est également un grand absent au profit de l’ego : « Le voyageur aventurier, chaussé de ses “semelles de
vent”, ne connaît plus guère que son moi-je. […] Le voyage selon
les postmodernes ne serait-il qu’une “structure dissipative”, autre
métaphore scientifique fort à la mode, un “exercice de disparition” selon Bouvier, bref l’appel même du vide sinon du néant ? »
(Chesneaux, 1999 : 235-237). L’auteur de ces lignes, dont nous
partageons ici globalement le propos, navigue courageusement
à contre-courant de ce courant – ayant aujourd’hui pignon sur
rue et livres en devanture, ayant été lui-même il y a encore peu à
contre-courant – qui s’est légitimement prononcé en faveur d’une
littérature voyageuse, mais dont les affirmations anticonformistes
sentent aujourd’hui, sinon l’odeur de la récupération médiatique,
en tout cas ne voguent guère plus à contre-courant des effets de
mode et des lois du marché. Jacques Meunier a finalement bien
raison lorsqu’il écrit, en 1994, que le voyage est aussi un marché.
Le voyage devient depuis quelques décennies, et plus
encore à l’heure actuelle, vérificateur d’histoire passée plus facilement que producteur d’histoire immédiate : autrement dit,
lorsque l’on voyage c’est davantage pour retrouver les images et
les émotions d’un récit lu et connu d’un autre que pour vivre une
expérience, voire une aventure qui nous soit propre. À ce niveau,
131
Désirs d’Ailleurs
le voyage devient illusion comme si l’on ne voyageait plus que
pour mieux se fixer. On remarque par ailleurs que si le livre fait
voyager et le voyage fait lire, les deux peuvent encore se rencontrer sur la même route. Ainsi, après Hay-on-Wye en Angleterre et
Redu en Belgique, la petite cité cathare de Montolieu, joliment
dénommée « village du livre et des arts graphiques », se consacre
en grande partie au monde du livre avec ses librairies, ses artisans
du livre, ses ateliers, ses débats, ses écrivains au travail : une spécificité qui attire désormais du monde puisque cent mille touristes
sont venus visiter la bourgade en 1998. On voyage ainsi jusqu’au
lieu de fabrication, de dépôt et de vente du livre, un peu comme
si l’on cherchait à s’imprégner davantage du climat régional et de
l’aventure littéraire par le seul biais des livres. Ici, c’est le livre qui
est au cœur du voyage, et il est directement prétexte au voyage !
Les gens qui ne voyagent que dans les livres, par les livres
et pour les livres ne sont pas rares. Même si la lecture invite à
partir sur des lieux enchanteurs, une fois l’ouvrage refermé, on
passe, parfois sans quitter le fauteuil, aussi facilement du Brésil à
la Papouasie, que des Cévennes à l’Andalousie : il suffit de changer de livre. Les adeptes de cette forme de voyage intérieur sont
plus dépendants des récits imprimés que des guides et des cartes
géographiques. Ils sont plus dopés au café noir pour lire jusqu’au
bout de la nuit qu’au Lariam pour résister au paludisme jusqu’au
bout de leur séjour. À chacun son voyage. Celui dans les têtes et
celui dans les terres.
Mais, prenons garde, le vrai voyageur n’est pas toujours
celui qu’on croit : combien de voyageurs en chambre, ces découvreurs sans prétention des mondes à travers la lecture des livres,
partent finalement plus loin, plus en profondeur, plus librement
que les masses de voyageurs pressés de tout faire et de tout voir.
Au bout du compte, le sédentaire aura peut-être découvert telle
population aux mœurs étranges et tel site fabuleux à l’histoire
légendaire mais décidément trop touristique, là où le nomade
n’aura vu que des villageois désœuvrés essayant en vain de lui
vendre quelques menues bricoles et un site archéologique dont
la restauration approximative laisse au voyageur de passage une
132
Chapitre 3
Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
impression de déception et de dégradation qui le rend perplexe
sur les motifs de sa présence. On pourrait encore ajouter que si
ce que l’on lit n’est que rarement le reflet de la réalité et encore
moins de la vérité, ce que l’on voit n’est souvent qu’un échantillon d’une réalité tronquée, qu’une partie d’un monde qu’on
veut bien nous montrer tel qu’on le veut mais en veillant toujours
à ne pas dévoiler – ou alors très difficilement – les mystères et les
secrets qui nous permettraient pourtant de mieux le comprendre.
Le monde et ses habitants. Et peut-être arriver à s’entendre les uns
les autres en attendant d’arriver à s’écouter.
Les manipulateurs des ailleurs en sont aussi les fossoyeurs.
Qui, un jour, n’a jamais enjolivé, ne serait-ce que très légèrement,
le périple de son immersion dans la forêt amazonienne ou l’expérience de sa rencontre avec des Bushmen dans le désert du
Kalahari ? La tentation est trop grande pour ne pas céder – régulièrement ou exceptionnellement – à l’envie de rajouter, d’exagérer, d’inventer, de mentir, d’arrondir les bords, d’oublier les
mésaventures futiles et ridicules au profit des aventures utiles et
héroïques. Le voyageur immobile ou imaginaire ne fabule pas
nécessairement plus que l’aventurier des mers et des montagnes
dont le récit oral ou écrit qu’il rapporte accumule événements
exceptionnels et gestes victorieux : « La victoire est en nous »,
a-t-on pu lire récemment sur des affiches footballistiques, mais
le voyageur soucieux de transformer son expérience nomade non
ordinaire en événement extraordinaire n’atteint pas le sommet
de l’Everest ou le nirvana à Dharamsala : il gagne une bataille
interne qui redonne un sens à sa vie, la victoire est en lui et sa vie
peut recommencer… Mais les véritables raisons de cette victoire
intérieure sont rarement énoncées, seules sont évoquées publiquement les actions et les observations insolites et « racontables »,
faisant fi de tous les faits anodins, voire mesquins qui tissent
nos liens quotidiens et cimentent l’authenticité de nos rapports
humains. Enjoliver le récit de vie, c’est travestir sa réalité.
Accumulant fabulations, impostures, mensonges, exagérations, paradis introuvables et peuples imaginaires, les aventuriers
sont aussi des « inventuriers », pour reprendre l’expression de
133
Désirs d’Ailleurs
Jacques Meunier. Blâmant les tricheurs avérés et les menteurs
intentionnels, l’auteur de Voyages sans alibi leur rappelle leurs
méfaits : « Ceux-là sont des faussaires de l’ailleurs et des professionnels du bobard : appelons-les, pour simplifier, les “inventuriers” » (Le Monde de l’Éducation, mai 1997 : 50). Et si, pour
éviter la prolifération des inventuriers en tout genre, les écrivainsvoyageurs s’effaçaient un peu davantage au profit des gens rencontrés, des faits constatés, de la nature et des lieux traversés, bref
de tout ce qui cimente l’envie d’écrire et de lire ? Un écrivain aux
antipodes de l’imposture voyageuse, V. S. Naipaul, raconte qu’il
lui fallut de nombreuses années pour saisir que « le plus important
dans le voyage, pour un écrivain, ce sont les gens parmi lesquels
il se retrouve. Aussi, dans mes récits de voyage, dans mes explorations culturelles, l’écrivain-voyageur se met-il toujours en retrait ;
les gens du pays s’avancent au premier plan ; et je redeviens ce que
j’étais au début : un agenceur de récits. […] L’auteur est moins
présent, moins investigateur : découvreur d’individus, dénicheur
d’histoires, il se tient à l’arrière-plan, s’en remet à son intuition »
(cité dans Libération, 7/5/1998).
En certains lieux, où le consommateur n’est pas submergé
par une masse inconsistante de livres nouveaux chaque semaine,
le papier imprimé revêt encore plus d’importance qu’on ne le
pense : on lit ce qu’il y a à lire, parfois tout ce qu’il reste à lire ; on
lit à haute voix et on raconte ; on relit, on se lit et on se relit ; on
se lit aussi les uns les autres pour ensuite débattre et comparer.
Bref, on communique encore par la lecture, grâce aux livres et
à cause d’eux. Au Maroc, je me souviens d’avoir fait le « facteur
clandestin » avec une pile de romans de Driss Chraïbi et d’autres
auteurs alors dans le collimateur des gardiens du roi, de même à
Guatemala Ciudad où les militaires vérifiaient nos lectures sans
trouver nos essais détournés, de même encore à Medan ou à
Surabaya où les romans politiques de Pramoedya Ananta Toer
étaient jusqu’à une date récente mis à l’index de la société par
la « République » indonésienne. Le livre n’est pas qu’un plaisir
personnel mais aussi un instrument collectif qui peut servir la
liberté. En voyage, les livres circulent autant que les hommes, et
des peuples contraints ou volontaires à la rencontre sont influen134
Chapitre 3
Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
cés peu ou prou par les lectures des voyageurs. Les livres exercent
également un pouvoir de séduction et surtout de connaissance
dont personne n’est dupe : à Bali, par exemple, île toute tournée
vers le tourisme international, ce n’est pas ou plus la littérature
qui doit représenter l’île mais l’île qui doit représenter les livres ;
on est l’image de soi avant d’être soi (Picard, 1992). Une stratégie
identitaire, éminemment politique, qui pour l’heure réussit plutôt convenablement aux Balinais.
Quant aux écrits du voyage, on peut avancer qu’ils sont
susceptibles d’ouvrir de nouveaux horizons, de susciter de nouveaux regards. Par le biais de la découverte du globe, du truchement des philosophies humanistes, de la sensibilité partagée et de
la solidarité entre les peuples et les cultures, l’écriture du voyage
est capable de diffuser et de transmettre le goût de l’aventure aux
sédentaires et aux jeunes générations d’une manière qui élève l’expérience du voyage au rang d’un art de vivre heureux.
Voyageur, écrivain, anthropologue, personne n’est à l’abri
de céder au texte pour le texte. Par l’intermédiaire du texte qui
quelquefois défie le contexte, Clifford, Geertz et d’autres ont
pointé les dérives interprétatives, avec ses enjeux et ses stratégies, et même la prétention à tout comprendre « de l’extérieur »
de la part de certains anthropologues. Pierre Bouvier note que
l’anthropologue ou le sociologue « ne souhaite laisser place qu’à
un idéal désincarné : l’ouvrage lisse où s’articulent les éléments
aptes à rendre compte d’une réalité dévoilée qui énonce la fluidité
probante d’un argumentaire. […] L’auteur disparaît derrière une
textualité “objective” comme lustrée » (Bouvier, 1995 : 106). Les
anthropologues esquivent parfois la réalité du terrain sous prétexte de ne rendre compte des réalités de celui-ci que dans une
forme « scientifique ». Leur science est pourtant avant tout une
« science humaine », non ? À force de privilégier le premier terme
au détriment du second, l’anthropologie risque de s’y perdre et
sa science de se fondre dans un jargon et une discipline réservés
aux seuls spécialistes ; il ne restera plus alors qu’à ôter discrètement le mot « humaine » pour ne plus conserver que celui de
« science » et ainsi intégrer, enfin, la grande et respectable famille
135
Désirs d’Ailleurs
des sciences « reconnues2 ». Mais comment et pourquoi conférer
à l’anthropologie le statut absurde de « science dure » alors que sa
spécificité même réside dans le fait qu’elle ne le soit pas ? À l’issue
de son rêve africain, Michel Leiris – ethnologue mais aussi écrivain-poète – clôt en ces termes les notes de son journal, L’Afrique
fantôme, dans le bateau qui le ramène à Marseille : « Il ne me
reste rien à faire, sinon clore ce carnet, éteindre la lumière, m’allonger, dormir, – et faire des rêves… » (Leiris, 1988 : 648). Lire,
écrire, voyager et vivre sont les quatre fonctions qui ne cessent de
s’interférer les unes avec les autres, mais la dernière reste la plus
fondamentale, la plus vitale ; d’aucuns ne seraient-ils pas en train
de l’oublier ?
Au bout du compte et de la route, aux yeux de tous les
nomades de la planète, il n’existe peut-être que deux livres essentiels : d’une part, celui qui contient le récit de leur vie trépignante,
d’autre part, celui qui contient les papiers nécessaires à l’expérience puis à l’écriture de ce même récit, bref le passeport : « De
tous les livres, celui que je préfère est mon passeport, unique in
octavo qui ouvre les frontières, missel enluminé de l’époque avio­
nique. Quelques pages encore vierges, seules promesses tangibles
de nouveaux voyages, s’offrent potentiellement à toutes les images
du monde » écrit Alain Borer dans Pour une littérature voyageuse
(1999 : 17). Une belle manière, en quelque sorte, pour affirmer
haut et fort que la civilisation du Livre n’est pas (encore) morte
et enterrée. Elle survit tant bien que mal grâce aux formalités du
nomadisme et, accessoirement, grâce à quelques nomades écrivains talentueux ou chercheurs authentiques soucieux de rendre
compte de la diversité et de la beauté du monde. De l’imaginaire
et de la réalité des mondes aussi.
Images voulues, images volées. De plus en plus, les voyageurs
se déplacent en des lieux connus, filmés, documentés, photographiés, médiatisés, où tout est fait et même finement préparé
2.
Certains ethnologues et autres chercheurs, les mêmes qui haïssent si douteusement les touristes lorsqu’ils en aperçoivent ici ou là sur « leur » terrain,
attendent ce moment depuis fort longtemps…
136
Chapitre 3
Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
pour qu’ils s’y rendent sans trop attendre ; là, ils pourront voir ou
plutôt revoir ce qu’ils ont déjà vu à la télévision, au cinéma, dans
les magazines ou dans les brochures des voyagistes… « Le voyage
(celui dont l’ethnologue se méfie au point de le “haïr”) construit
un rapport fictif entre regard et paysage » (Augé, 1992 : 110).
Mais plus que voir, c’est prendre qui intéresse nos voyageurs.
Prendre des photos, par exemple, c’est ne plus voir de ses yeux
mais à travers un filtre et un objectif.
Des touristes visitent des contrées entières l’œil scotché au
caméscope comme s’ils voyageaient eux-mêmes plus à travers la
vidéo ou le petit écran que dans la réalité. Le narcissisme poussé
à son extrême fait que des touristes revenus chez eux montrent
leurs photos, commentent leurs diapos et racontent leurs aventures en les redorant à un public poli et compatissant connaissant
déjà le contenu des images et du récit. En fait, le visiteur pressé
voit toujours mal ce qui se passe sur place mais revoit les mêmes
scènes beaucoup mieux, parfois même en les recréant, lorsqu’il est
de retour du périple et confortablement installé dans son univers
habituel et quotidien. On le voit, l’objectif des voyageurs réside
davantage dans le stockage des informations, dans la volonté
d’emmagasiner les peuples et les cultures, dans le classement et
l’étiquetage des données recueillies, et parfois dans l’accumulation des moyens de production de ces données ! En cheminant
au bout du monde, le voyageur se voit déjà, ou à nouveau, assis
dans son fauteuil, avec l’idée que la jeune villageoise dont il vient
de tirer le portrait ferait « bien » au-dessus de la cheminée… Nul
doute qu’une telle relation de voyage dépersonnalise froidement
les rencontres humaines, elle fige le temps en le fixant et ne voit
plus, ne sent plus, ne réagit plus à la vie autour… Dans ces conditions de rencontre, regardés et regardants, observés et observants
n’ont guère plus d’espoir de se voir, de se parler, de se toucher,
bref de communiquer (Boorstin, 1971 ; Sontag, 1983 ; Debray,
1992). Évoquant la place forte de la photo dans notre vie, Régis
Debray constate que « c’est l’avantage de l’image fixe que de ne
pas passer avec sa transmission, d’être stockable et répétable, hors
actualité. Il nous faut regarder le révolu pour atteindre notre
présent vécu, comme il faut mettre à distance l’immédiat, sur un
137
Désirs d’Ailleurs
mur, bien encadré, pour saisir l’impalpable. C’est le détour par un
ailleurs qui nous ouvre à l’ici » (Debray, 1999 : 138).
Si effectivement « voir, lorsqu’on y pense, c’est construire
un rapport critique au monde » (Dibie, 1998 : 23), photographier
et plus encore filmer, c’est par contre prendre en otage l’image –
reflet figé ou mouvant de l’existence – de l’autre pour se l’approprier. À moins, bien sûr, que ce vol impuni et délibéré ne soit en
fait un élément de partage, c’est-à-dire le résultat d’un acte social,
amical ou professionnel, mutuellement consenti. Trop d’exemples
pris dans le tourisme organisé ou indépendant illustrent que le
minimum de respect envers les hôtes n’est pas toujours observé.
Ainsi, au pied du monument principal du complexe archéologique de Chichen Itza, dans le Yucatan au Mexique, un touriste
américain veut immortaliser la pierre antique sur du papier kodak
avec en premier plan le visage d’un petit garçon d’un village voisin venu vendre quelques bibelots aux étrangers : rien à faire, le
bambin refuse obstinément de sourire pour la photo, ce qui finit
par exaspérer le touriste frustré qui n’hésite pas à l’engueuler puis
à le chasser violemment… Quand sonne l’heure de faire un cliché, plus rien ne compte dans la vie de ce voyageur à l’exception
de son appareil photographique et des objectifs qu’il s’est fixés :
viser dans l’objectif et atteindre l’objectif visé. Ceux qui comparent le tourisme à la guerre (Marc Augé) et l’appareil photo à une
arme à feu (toute la multitude d’exécutés par la photo…) n’ont
pas tort dans ce cas précis ! Il importe cependant de veiller à ne
pas généraliser ce jugement à tous les amoureux de la photo.
Dans une récente étude exhaustive consacrée aux touristes
visitant le Taj Mahal en Inde, Tim Edensor relève que les visiteurs
occidentaux font pratiquement tous des photos au même endroit ;
le lieu symbolique duquel sont pris plus ou moins les clichés est
celui que le touriste a vu dans les brochures et les catalogues, ou à
la télé, dans les livres, sur les cartes postales, etc. Il photographie
d’abord par mimétisme et ensuite pour se souvenir : « La photographie est devenue synonyme du tourisme » (Edensor, 1998 :
128-135) ; ce que John Urry avait déjà constaté auparavant dans
The Tourist Gaze : « Le voyage est une stratégie pour accumuler
138
Chapitre 3
Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
des photographies » (Urry, 1990 : 139 ; cf. Rojek, Urry, 1997 :
176-185). J’ai moi-même, au milieu des années 1980, été témoin
d’une scène touristique peu glorieuse devant le Taj Mahal : deux
voyageurs anglais ont décidé de photographier le monument sans
la présence d’un seul de leurs congénères du voyage, en un mot
prendre le Taj sans touristes, sans personne ! Défi quasi impossible
sauf peut-être à venir au milieu de la nuit… Ils s’affairent donc à
pousser assez énergiquement ceux qui s’aventurent inopportunément dans leur champ de vision ! Ce qui devait arriver arriva : de
jeunes Indiens n’apprécient guère qu’on les oblige à se mettre de
côté, discussions, élévations de voix et prises de bec se succèdent,
en vain, car les deux parties se séparent rapidement avant que la
situation ne dégénère…
Les comportements irrespectueux ou simplement maladroits des touristes munis (armés ?) d’un appareil photo ou d’un
caméscope à l’encontre des populations visitées sont légion et
connus de tous, ce qui n’empêche pas de voir quelquefois ces
mêmes dénonciateurs se comporter ailleurs que chez eux de
la même sorte. Pour mieux rendre compte de ces images-là de
l’ailleurs qu’on ne veut pas voir – les images de soi confronté à
l’autre, mais dans leur forme la plus « honteuse », celle du touriste-voyeur – un ouvrage, intitulé Quel monde !, livre des photographies de touristes sur les lieux du monde en train de filmer, de
photographier, de s’affairer, de visiter, de converser, bref en train
de voyager loin de chez eux (Parr et Topor, 1995). La boucle est
ainsi bouclée, même si le voyageur n’a sans doute guère envie de
se voir tirer le portrait de la sorte ! Le lecteur pourra regarder les
photos de touristes photographiant d’autres gens et d’autres sites,
dans les hameaux d’Amazonie, dans les villages reculés de Grèce
ou dans les grandes cités américaines. Le voyeur se voyant vu
par un de ses semblables parviendra-t-il à repenser son rapport à
l’autre, par exemple lorsqu’il se voit – même à travers un autre –
offrir des bonbons à des enfants d’un village masaï, distribuer des
médicaments à quelques Hmong en Thaïlande, ou encore flirter
avec une gamine de douze ans à Phnom Penh ou à La Havane ?
Ce n’est pas sûr, loin de là… La symbolique de l’arroseur arrosé
est évidente mais elle doit rappeler que l’observateur est toujours
139
Désirs d’Ailleurs
un observé. Même si en face il n’y a pas d’appareil photo pour
immortaliser l’événement de cette manière-là. Dans La chambre
claire, Roland Barthes précise que la photographie « ne sait dire
ce qu’elle donne à voir », mais par contre elle fige l’image et fixe
le visage, et en arrêtant l’événement, elle abolit le présent. Son
utilisation de l’image peut s’avérer perverse, notamment en falsifiant le réel dans le but d’induire autoritairement un désir : « Elle
répète mécaniquement ce qui ne pourra jamais plus se répéter
existentiellement » (Barthes, 1980 : 156, 15).
Outil emblématique du touriste en vacances et du reporter
en mission, l’appareil photographique est ce qui nous permet de
voir sur place ce que nous allons revoir une fois de retour de notre
périple. La photo nous autorise en quelque sorte deux voyages
en un : le premier est au présent, le second au passé ; l’un se vit
rapidement, l’autre se raconte tranquillement et peut se répéter
à loisir. Ne pas faire de photos c’est « rater » le second voyage,
mais peut-être aussi profiter davantage du premier. L’impératif
photographique est une réalité qui peut s’avérer oppressante pour
le voyageur : il « faut » faire des photos de ce monument et de ce
temple, de ce marché et de cette montagne ; il faut photographier
comme il faut visiter, le choix offert au voyageur qui voudrait
un tant soit peu flâner est restreint. Pour se libérer des diktats
mentaux du voyage, il faudra bientôt organiser des formes originales de résistance ! Ne pas céder aux exigences de l’industrie,
ne pas plier devant les injonctions formulées à l’encontre de ceux
qui veulent partir à leur gré… Je me souviens des routes étroites
du nord de l’Écosse où, à intervalles réguliers, une petite place
permet aux plus pressés de doubler les plus lents : mon compagnon de route automobiliste écossais arrête le véhicule à plusieurs
reprises dans différentes placettes et me lance : « Ici, on appelle
ces aires de stationnement temporaire les kodak places, car on a
le temps de faire des photos, mais pourquoi ne veux-tu donc pas
en faire ? Je ne te laisserai pas quitter ma région sans que tu n’aies
pris au moins quelques clichés »… Deux semaines plus tard, je
me retrouvais en Irlande du Nord, dans le quartier catholique
du Bogside à Derry (appelé Londonderry par les Orangistes…),
en compagnie de deux amis sympathisants de l’IRA pour enta140
Chapitre 3
Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
mer une sorte de mini pèlerinage sur les lieux de souffrance des
ouvriers locaux dont certains sont morts sous les balles angloprotestantes. Lorsqu’un de mes amis me souffle à l’oreille : « Là,
il faut vraiment que tu prennes des photos car c’est historique ! ».
Là, sous l’amicale menace et l’intérêt du sujet, j’ai pris quelques
clichés. La photo-souvenir devient photo-témoignage. Si la photo
fige effectivement l’image sur le papier, elle permet aussi d’œuvrer contre l’oubli. Et de devenir, parfois, un formidable outil du
nécessaire devoir de mémoire.
Enfin, si en Occident la photo s’est banalisée par rapport
au succès plus récent des films vidéo, d’Internet, etc., ou bien
s’est spécialisée à outrance, ailleurs, et en particulier dans les pays
pauvres, faire des photos et les montrer en public – en donner
aux villageois – reste une cérémonie importante et attendue de
tous, d’autant qu’il n’y en a pas pour tout le monde. Alors qu’en
Occident, le rituel est en voie d’extinction : les photos sont
regardées à toute vitesse et l’intérêt est moindre compte tenu également de la masse de photos à « survoler », parfois des milliers.
Les Occidentaux qui voyagent beaucoup sont lassés des clichés
qui ont fait le bonheur de leurs parents découvrant la photographie dans le sillage des congés payés ; leurs sujets et leurs objectifs
photographiques sont devenus plus exigeants, situés quelque part
entre paysages dépaysants et exotismes flamboyants… Autre fait
notable et grande différence entre le Nord et le Sud : les thèmes
et les sujets photographiés, et même la technique et le cadrage.
Sur plusieurs centaines de clichés réalisés au cours d’un voyage au
Népal, un voyageur n’aura peut-être aucune photo de lui-même –
« je n’aime pas être sur les photos ! » est le leitmotiv – mais, en
revanche, il comptera un bon stock de paysages pittoresques et
de gens les plus typiques possible ; c’est tout le contraire chez les
autochtones de nombreuses contrées du Sud où, lorsqu’on a eu
la chance de photographier des lieux et plus encore des événements, eh ! bien quand on les visionne on s’attarde longuement
sur les membres de la famille ou les amis pris en photo, ainsi
que sur quelques sites clés où le photographe figure le plus souvent – bizarrement selon le point de vue occidental – devant le
monument ou le bâtiment !
141
Désirs d’Ailleurs
Un ami vietnamien, de passage à Paris pour seulement
quelques jours, a ainsi pris une centaine de clichés de la capitale française. À quelques rares exceptions près, il figurait luimême sur toutes les photos, seul changeait le décor (tour Eiffel,
Montmartre, Arche de la Défense, Beaubourg, mais aussi un café
parisien, une boutique de luxe ou… un MacDo !). L’important
pour lui résidait dans les images-souvenirs qu’il allait rapporter à
Saïgon, l’essentiel étant que les membres de sa famille et ses amis
puissent identifier le plus facilement possible les lieux sacrés et
sacralisés de l’ailleurs. Ces endroits incontournables mais également prétextes à se voir et se revoir soi. La photographie procure
avant tout les preuves du voyage. Chez nombre d’Africains, le
sacré social de l’amitié se retrouve dans ces photos où la convivialité est omniprésente. Ce qui importe, ce ne sont pas les lieux vus
ou les terres foulées mais avec qui on les a visités et les conditions
d’esprit qui ont présidé au périple. À titre d’exemple, dans le
pays Bamiléké au Cameroun, lors de funérailles prestigieuses, de
nombreux amis étrangers acccompagnent généralement les organisateurs des manifestations. Les clichés que l’on rapportera de
ces festivités, ceux qui retiendront l’attention, ne seront pas ceux
qui décrivent les cérémonies, pourtant étonnantes, mais ceux
sur lesquels figurent des scènes de vie et surtout des hommes,
ceux qui permettront de voir et compter les présents. Dans ce
cas – comme en maints endroits de la planète – la photographie
complète, voire entretient l’oralité qui régit toujours le fonctionnement interne de ces sociétés.
Souvenons-nous de ces touristes organisés de Hong Kong
lorsqu’ils nous demandaient de les photographier sur le parvis
de Montmartre ou encore de ce couple de Japonais souriants
qui posait officiellement sous le portail de la cathédrale de
Strasbourg… C’est ainsi qu’en Asie les photographes professionnels, guettant le client à l’entrée des parcs ou devant les musées,
restent très demandés et appréciés, pour le moment du moins ;
en Europe, la mode est plutôt aux jetables étanches, société de
gaspillage oblige ! L’image qu’on garde de soi et des autres n’est
jamais que le reflet plus ou moins flou de l’image de notre modernité.
142
Chapitre 3
Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
Quête exotique et lien social
De l’exotisme recherché : peut-on devenir « indigène » ? Face
à l’inévitable perte de ses privilèges symboliques en raison de
la concurrence « déloyale » que lui impose le touriste, le voyageur – ce touriste qui s’ignore – se voit contraint de se replier sur
l’originalité et l’exploit afin de se distinguer selon lui de la figure
honnie du touriste. Il ne reste en fait au voyageur qu’un choix restreint pour son Salut : le suicide, la résignation, le déguisement.
Les voyages suicidaires ou à fort risque se développent parmi une
certaine frange nomade fascinée par l’extrême et parfois par le
malsain et le morbide ; beaucoup de voyageurs s’assagissent au
point de « se rabaisser », disent-ils, à n’être plus que des touristes
« moyens » ; d’autres, enfin, optent pour le transfuge, le travestissement, le déguisement, voire le changement de peau ou en tout
cas de vie.
C’est en devenant à son tour « indigène », en se fondant
dans l’autre sans pour autant le devenir – à l’instar par exemple
de Marc Boulet qui s’est successivement mis Dans la peau d’un
Chinois puis Dans la peau d’un intouchable, comme le soulignent
les titres de ses deux ouvrages –, que le voyageur espère définitivement se distancer et se décaler du touriste. Pour le voyageur-transfuge, c’est désormais le touriste qui deviendra le « vrai
autre ». Les aventuriers et les ethnologues restent les figures idéales – parfois idéalisées – de ce type spécifique de nomadisme : il
suffit de citer Lawrence d’Arabie ou Richard Burton, René Caillé
entrant déguisé en arabe dans Tombouctou ou Alexandra DavidNeel pénétrant déguisée en mendiante dans Lhassa interdite. Cité
par Jean-Didier Urbain, le cas de Maryse Choisy est à ce sujet
éloquent : elle se fait passer pour un homme afin d’être autorisée
à visiter le mont Athos dont l’entrée est strictement réservée aux
hommes. Pour cela, elle se met une fausse moustache, se munit
d’un faux pénis, et se fait même, soi-disant, couper les seins.
Mais il est difficile de tout croire tant l’imposture en voyage – et
après le voyage (ici après que Mme Choisy ait passé Un mois
chez les hommes) – n’est jamais très loin (Urbain, 1998 : 172).
L’implication, l’endotisme, le dédoublement, le travestissement,
143
Désirs d’Ailleurs
la science, l’exploit et tout le reste concèdent aujourd’hui aux
voyageurs un sursis hanté par les images et les regards des touristes qui les scrutent comme des bêtes curieuses. Se fondre dans
la peau de l’autre pour recommencer une vie qui n’est plus vraiment la nôtre relève également du défi personnel, caractéristique
de notre mentalité occidentale : « Les Indiens m’apprendraient à
vivre comme j’en avais le désir » (Gheerbrant, 1995). L’exotisme
peut ainsi conduire à l’endotisme – cette forme d’entrisme dans
l’univers de l’autre –, et la frontière entre les deux altérités est plus
floue qu’on ne le pense. Le basculement du premier vers le second
est toujours possible, l’inverse non. Le rêve de fusion libératrice
n’est jamais loin, il peut aussi se nourrir du besoin social de distinction (Bourdieu) afin de redonner un sens à sa vie éclatée et
tenter de « retrouver le monde » (Le Bris).
On remarquera que si le voyageur décide de s’installer il
n’est plus en déplacement ; en se sédentarisant il quitte l’univers
du voyage, et en se fondant dans l’indigène, il délaisse son identité d’avant : c’est la villégiature prolongée… au cours de laquelle
le touriste-voyageur peut éventuellement se faire soit ethnologue,
soit indigène-autochtone, soit promeneur-flâneur… Avant-garde
du touriste organisé, le routard désespère de voir les terres oubliées
devenir des parcours fléchés gérés par l’industrie mondiale du
tourisme : Katmandou, Cuzco, Goa, Phuket, Marrakech, etc.,
sont autant de noms mythiques démystifiés par les touristes dits
de masse venus empiéter les terrains d’aventure des voyageurs
indépendants. Mais, pour quelque temps encore, on continuera
de défricher de nouvelles voies pour d’autres. N’est-ce pas là une
logique toute commerciale du voyage d’aujourd’hui ? Les stratégies mises en place par les voyagistes spécialisés dans l’aventure
prennent en compte l’évolution des mœurs sociales et nomades :
le discours de promotion touristique doit être clairement antitouristique, même s’il reste de façade, et réintégrer de l’imprévisible
dans le prévisible devient un thème récurrent dans les nouvelles
stratégies voyageuses. Plus on voyage, plus on veut voyager hors
des hordes ; mais plus on voyage autour du monde et plus on
voyage autour de soi.
144
Chapitre 3
Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
L’imposture exotique réside dans la volonté d’exploiter
l’autre et d’exalter la différence. Plus grave encore lorsque transparaît le refus de l’universel. Ce malentendu, qui profite au mercantilisme touristique, repose aussi sur la répétition de mensonges
mille fois dénoncés : en Birmanie, on nous parlera des belles
parures des femmes karen mais non pas de la guerre que livrent
si coûteusement les combattants karen contre la junte militaire
au pouvoir ; en Inde, on nous vantera les charmeurs de serpents
et les balades à dos d’éléphant, mais on ne nous informera point
sur les nouvelles usines chimiques ou le travail des enfants dans
les briqueteries ; en Indonésie, on nous promènera en croisière
autour des petites îles de la Sonde sans évoquer le sort de la population est-timoraise. Bref, le voyageur fait bien de s’intéresser à
la géographie et à la culture, mais qu’il oublie donc la politique !
Même évacuée du discours touristique, celle-ci est pourtant toujours sous-jacente, alors pourquoi ne pas en parler – là où c’est
justement possible d’en parler – à haute voix ? Les voyageurs
gagneraient à savoir où ils se rendent : n’est-il pas aberrant, et
même scandalisant, de voir des touristes revenir du Kurdistan, du
Pakistan, de Chine, etc., en ne parlant que de la beauté des vestiges archéologiques et de la variété des spécialités culinaires ?
L’ensauvagement est à la mode. Comme l’illustrent la
publicité, l’art, la musique, l’écriture, et même la haute couture.
En janvier 1997, le défilé de Christian Dior laissait voir des mannequins parées des « mêmes » anneaux que les femmes kayan de
Birmanie ou les femmes masaï du Kenya. Ces anneaux, étranges
et pittoresques, objets de la « folklorisation » de ces deux peuples,
intègrent désormais l’économie-monde, le tourisme international
et une certaine idée du développement : leur récupération médiatique, masquant l’exploitation des femmes kayan et masaï à des
fins touristiques et commerciales, représente surtout un parfait
cas de figure de l’anti-développement. Il reste qu’en Occident
l’ensauvagement intrigue, inquiète mais fascine. Il invite au transfuge et consacre l’endotisme. Notons qu’il convient de bien distinguer l’endotisme de l’exotisme : la démarche endotique consiste
à devenir l’autre, la démarche exotique à devenir autre. La première
fait l’éloge de la substitution et du retournement, la seconde du
145
Désirs d’Ailleurs
mélange et du Divers. Le déguisement, c’est le besoin d’échapper
à soi-même pour se transformer en un autre, ou l’imiter, mais en
définitive on sait toujours qu’on n’est pas un autre. Ou presque.
La volonté de se fondre dans la peau de l’autre n’est pas qu’un
fantasme occidental mais le résultat d’une longue et pénible
histoire qui a abouti à une culpabilisation collective de laquelle
nous ne sommes pas encore « sauvés ». C’est sans doute Michel de
Montaigne qui, bien avant Rousseau, a inauguré cette tendance
très contemporaine d’idéaliser les autres à la lumière de nos propres méfaits : « Nous les pouvons donq bien appeler barbares, eu
esgard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie… Ils
sont encore en cet heureux point, de ne désirer qu’autant que
leurs necessitez naturelles leur ordonnent » (Montaigne, 1962 :
208).
Même si la fin des Lumières, annonciatrice de la prédatrice
soif coloniale, marque un temps d’arrêt également stimulé par
l’idéologie universaliste, ce texte précurseur a inspiré vocations et
philosophies au fil des siècles suivants, et il pourrait aujourd’hui
servir de leitmotiv à tous ceux qui rêvent d’un ailleurs paradisiaque encore préservé de toute « souillure » de la modernité (jadis
on aurait dit de la civilisation).
La découverte du monde aura été – et reste partiellement – l’occasion d’une confrontation sans précédent, parfois
sanguinaire et souvent maladroite, avec d’autres peuples et
d’autres cultures. Le choc aura été violent comme le démontrent
les horreurs, de la croisade à l’esclavage, accumulées par l’histoire
de l’humanité. Pierre Bouvier revient sur cet épisode peu fameux
de notre apprentissage de l’altérité : « Les peuples rencontrés
frappent d’abord par tout ce qui les distingue de l’Européen :
traits physiques, vêtures, habitudes culinaires, mœurs privées et
publiques… La suspicion, la critique, sinon l’agressivité du conquérant, du Même, s’exercent au détriment de l’empathie. Cet
ailleurs, les mythes et les dogmes croyaient en avoir scellé le sort.
Il n’y avait ni normalité ni salut hors de l’Occident chrétien ».
Il poursuit en soulignant que ce morne constat n’appartient pas
nécessairement au passé, il résonne encore fortement de nos
146
Chapitre 3
Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
jours : « Les voyageurs sont encore souvent tributaires de ces
interprétations. Elles sont marquées aux sceaux de l’étonnement,
de l’effroi, de la condamnation. Le souci, tant de l’extraordinaire
que de la confirmation de sa propre supériorité, l’emporte sur
des relations moins politiques » (Bouvier, 1995 : 30). Les regards
croisés en matière d’exotisme touristique ne sont pas aisés tant
les divergences culturelles restent fortes au-delà du passage des
frontières et en dépit de la « globalisation ». Mary Picone, dans un
texte sur les Japonais qui découvrent l’Europe, conclut que « pour
les Japonais, le voyage en Europe est souvent un anti-voyage, une
confirmation des idées reçues au lieu d’être une découverte. De
leur part, les voyageurs européens en Asie, confrontés aux mêmes
obstacles, ne parviennent guère plus à dissiper le stéréotype du
Japon mystérieux. Le progrès technologique et la communication ne parviennent pas toujours à transmettre la culture » (dans
Traverses, 1987 : 161).
Devant le désenchantement issu de la teneur superficielle
des rapports entre les Dogons et les Européens, Michel Leiris
illustre le fossé qui sépare les deux cultures : « Hypocrite Européen
tout sucre et miel, hypocrite Dogon si plat parce que le plus faible – et d’ailleurs habitué aux touristes –, ce n’est pas la boisson
fermentée échangée qui nous rapprochera davantage. Le seul lien
qu’il y ait entre nous, c’est une commune fausseté » (Leiris, 1988 :
131). Ce désarroi se transforme à la fin du « voyage » africain en
déception à la fois amère et consommée de l’ailleurs désexotisé : « Pour moi, le mirage exotique est fini. Plus envie d’aller à
Calcutta, plus de désir de femmes de couleur (autant faire l’amour
avec des vaches : certaines ont un si beau pelage !), plus aucune
de ces illusions, de ces faux-semblants qui m’obsédaient. Je suis
calme et je m’ennuie, ou plutôt je languis. Je voudrais vite revenir,
non pour revoir la France – avec qui ce voyage ne m’aura décidément pas réconcilié – mais pour revoir Z., qui m’est si douce, qui
me comprend si bien, – pour la baiser. Nous mènerons toute la
vie que nous n’avons pas encore menée : sortir, se vêtir somptueusement, prendre le thé au Ritz, danser… » (Leiris, 1988 : 629).
Le compagnon de Griaule rêve d’une vie plus « normale », ses
désirs sont ceux qu’il n’arrivait pas à satisfaire chez les Dogons ou
147
Désirs d’Ailleurs
ailleurs en Afrique. Son séjour africain, s’il ne l’a pas rapproché de
la France, l’aura néanmoins rapproché de lui-même. Pour lui, la
vraie vie n’est plus ailleurs.
Il n’en fut pas ainsi pour d’autres coureurs du monde dont
la perspective de l’inconnu pavait les rêves les plus fous. Alexandra
David-Neel ne rejetait rien davantage que la normalité fantasmée
par Leiris, elle voulut toujours aller plus loin, plus avant, plus
difficile. Et son enthousiasme ne fut jamais ou presque déçu :
« Lorsque je racontai que j’arrivais de la Chine, à pied, que j’avais
voyagé pendant huit mois au Tibet, traversé des régions inexplorées et passé deux mois à Lhassa, nul ne trouva, tout d’abord, un
mot à me répondre. Littéralement, personne n’en croyait ses yeux
[…]. Il me restait encore à parcourir un long trajet de Gyantzé à
la frontière indo-thibétaine à travers de hauts cols et des plateaux
arides balayés par un vent glacé, mais l’aventure était terminée.
Seule dans ma chambre, avant de m’endormir, je criai pour
moi-même : Lha gyalo ! Les dieux ont triomphé ! » (David-Neel,
1990 : 376). La déception de Leiris tranche avec le bonheur de
David-Neel, mais on peut s’interroger : lequel de nos deux voyageurs a vraiment tenté la rencontre avec l’autre ? La réponse n’est
pas simple… On peut s’interroger par ailleurs si l’endotisme ne
serait pas cette fuite totale, irresponsable et lâche, qui ne veut voir
ce qui pourtant crève les yeux et qui ne peut accepter ce qui est
inévitable : « Sans doute est-il plus difficile de réinventer la vie
que de s’inventer une autre vie. De changer la société et l’homme
que de société et d’identité » consent avec justesse Jean-Michel
Belorgey (1989 : 368).
Dans un article publié dans L’Homme – «Une valeur sûre :
l’exotisme » (1986, no 97-98) –, Michel Panoff note la fascination
de l’ailleurs auprès de nos contemporains désireux de se rendre
sur place, non pas pour vérifier si oui ou non « la terre est rincée
de son exotisme » (Michaux, 1985), mais pour se fondre dans
l’illusion exotique afin de juger par eux-mêmes de l’authenticité
de l’autre et de ce que l’on en dit et en écrit : « À coups de charters aériens et autres trekkings c’est en live que tout un chacun
avait eu la possibilité de connaître des coutumes très éloignées
148
Chapitre 3
Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
des nôtres, et c’est tous les soirs que la télévision nous apportait maintenant ces images énigmatiques dont l’anthropologie
proposait naguère l’interprétation. Bien entendu l’éloignement
de soi à l’autre n’avait nullement diminué dans l’intervalle, ni
la compréhension gagné un pouce de terrain, comme le prouve
la montée ininterrompue du racisme et de la xénophobie. Mais
chacun désormais croyait connaître les cultures africaines, océaniennes ou asiatiques, et avoir pénétré les hommes qui en sont les
dépositaires ». L’anthropologue éprouve déjà bien des difficultés
à « réduire progressivement la dose d’exotisme comme dans une
cure de désintoxication » ; a fortiori, l’épreuve se révèle encore plus
ardue pour le voyageur constamment aux aguets de tout ce qui
pourrait le dépayser de son banal quotidien. Et Panoff de citer
Needham pour illustrer le fait – au demeurant évident – que
l’exotisme restera encore longtemps une « valeur sûre » de l’anthropologie comme du voyage : « Seul ce qui est totalement autre
inspire l’amour le plus profond, avec le désir le plus puissant de
connaître ». Un autre anthropologue, Jean-Loup Amselle, l’avait
déjà souligné auparavant lorsqu’il titrait son ouvrage : Le sauvage
à la mode (1979).
Jean-Claude Guillebaud s’insurge contre les formes faciles
d’exotisme : « En accablant d’éloges les peuples lointains aux coutumes “pittoresques”, on entend les boucler, mine de rien, dans
leur inoffensive sauvagerie. “Ah, mais non, ils ne sont pas comme
nous !” Premier sous-entendu (de droite) : ils ne le seront jamais
quoi qu’ils fassent. Deuxième sous-entendu (de gauche) : pourvu
qu’ils ne le deviennent pas pour leur malheur. […] L’Occidental
châtelain promène ainsi sa compassion de masure en masure et
s’alarme de voir les métayers du tiers monde s’équiper à l’électricité au lieu de danser comme avant, autour de leurs feux de bouse
en costume de rafia » (dans Traverses, 1987 : 17-18). Traitant de
« l’univers transcendantal du Même, imposé de manière féconde
par l’Occident, à l’ensemble diffracté du Divers », Édouard
Glissant estime que « pour nourrir sa prétention à l’universel,
le Même a requis (a eu besoin de) la chair du monde. L’autre
est sa tentation. Non pas encore l’Autre comme projet d’accord,
mais l’autre comme matière à sublimer. Les peuples du monde
149
Désirs d’Ailleurs
furent ainsi en proie à la rapacité occidentale, avant de se trouver
l’objet des projections affectives ou sublimantes de l’Occident ».
Quant au Divers, nous dit Glissant, il « a besoin de la présence
des peuples, non plus comme objet à sublimer, mais comme
projet à mettre en relation. Le Même requiert l’Être, le Divers
établit la Relation. Comme le Même a commencé par la rapine
expansionniste en Occident, le Divers s’est fait jour à travers la
violence politique et armée des peuples. Comme le Même s’élève
dans l’extase des individus, le Divers se répand par l’élan des communautés. Comme l’Autre est la tentation du Même, le Tout est
l’exigence du Divers » (Glissant, 1997 : 326-327).
Si, comme nous l’avons vu, l’un des fantasmes les plus
fréquents, conscient ou non, du voyageur contemporain peut se
lire dans sa volonté d’être autochtone chez l’autre et touriste chez
lui, bref d’inverser l’ordre du monde pour redonner un sens à
son existence, s’en aller c’est quelquefois aussi fuir avant de chercher, quitter avant de retrouver… Partir c’est aussi chercher au
loin ce qu’on n’ose plus trouver plus près de nous, c’est s’ouvrir
à l’ailleurs pour se fermer à l’ici. Jean Viard note à ce propos :
« La Terre, cette inconnue, devient objet de connaissance et de
passion. Mais plus nous nous intéressons à elle, et à ceux qu’elle
porte, plus l’immensité de notre non-savoir s’éclaire, forgeant
cette occupation en archipel qui délimite de manière mobile le
connu et l’inconnu, sans tenir compte des anciennes proximités »
(Viard, 1994 : 101-102). Mais si le lien social traditionnel se
défait parfois au nom du tourisme et de l’éloignement des individus, il se consolide également grâce à la reprise de parole qui
précède et succède à la reprise de la route. Le temps du voyage
permet aussi de remettre les pendules de sa vie en marche, sinon
à l’heure.
Du lien social réaffirmé : la quête de l’autre par la quête de
soi. Se dépayser n’est pas voir du pays mais quitter son pays. Tout
dépaysement nécessite non seulement de quitter ses occupations
habituelles et son lieu de résidence, mais aussi de se quitter soimême pour renaître momentanément ailleurs. Altération du corps
et de l’esprit, le voyage est une coupure avec la réalité, une rup150
Chapitre 3
Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
ture du train-train quotidien, mais aussi une soudure au monde
et des retrouvailles de soi : on ne fait pas que perdre en partant,
en laissant « tout » derrière nous, on y gagne aussi, mais encore
faut-il en être conscient ! Le voyage est d’abord une histoire de
décalage qui n’est pas qu’horaire. Il est même, s’il est réussi, une
succession de décalages pour mieux nous recaler dans le cours de
la vie. Partir est toujours une opportunité bienvenue pour faire le
bilan de son propre cheminement, le moment attendu d’opérer
quelques retouches aux imperfections ou aux malheurs de son
existence. Cela fait déjà longtemps que les vacances devaient être
considérées « comme un vaste moyen de prévention et de traitement contre les agressions qu’exercent sur l’homme le bruit, l’agitation, les tensions, les soucis de la vie moderne » (Dumazedier,
1962 : 141).
Le détour par les autres nous permet de mieux nous
retrouver entre nous, un peu comme si le détour par le lointain
nous rapprochait à nouveau de nos cités et de nos campagnes,
ou comme si la visite d’un marché andin ou indien nous encourageait à retourner acheter nos fruits et légumes au marché de
notre quartier. Les passages d’ailleurs et le passage à l’autre passent d’abord par soi, ce que Morand résume magistralement
de la façon suivante : « La tête au pôle, les pieds à l’équateur ;
quoi qu’on fasse, c’est toujours le voyage autour de ma chambre » (Morand, 1964 : 112). Depuis que l’Occident a décidé au
XVe siècle de s’aventurer hors de ses frontières géographiques
connues, cette redécouverte du chez-soi réapparaît sans cesse mais
non sans heurt : « La découverte du Nouveau Monde fait exister
autrement l’Ancien à qui il réinsuffle de l’imaginaire » rappelle
Pascal Dibie (1998 : 27).
La quête de soi par le biais de la rencontre avec l’autre
est bien connue. Comme la redécouverte de l’ici en passant par
l’ailleurs. Le détour est souvent la ligne la plus droite pour arriver
au but. À son propre but. À son propre éveil aussi. « Tout seuil
résonne d’un appel et prépare la métamorphose de celui qui le
franchit. La ligne d’horizon est la frontière qui sépare la sécurité,
mêlée d’ennui, du risque, mêlé d’enthousiasme » écrit David
151
Désirs d’Ailleurs
Le Breton, avant de suggérer cette belle définition de l’ailleurs,
qui est également un appel à la route, une invite au désir de partir
et de tout quitter : « L’Ailleurs est un gisement pour l’imaginaire
et ajoute au sentiment d’identité trop terne du rêveur un supplément d’âme, un frémissement intérieur qui lui murmure déjà que
la légende est accessible et qu’il suffit de franchir le pas. L’Ailleurs
est d’abord une nostalgie, une critique du moment présent insuffisant à assurer la plénitude du goût de vivre » (dans Autrement,
L’aventure, 1996 : 42).
La littérature est pleine de transfuges et de récits de conversion, de témoignages, d’expériences ludiques, aventureuses ou
artificielles. Même l’étude des paradis artificiels peut rapprocher
du paradis terrestre ! C’est au cours de l’été 1960 que Castaneda,
étudiant alors les plantes médicinales – et le peyotl – chez les
Indiens, rencontre Don Juan, ce personnage décisif qui donnera
un nouveau sens à sa vie, en attendant un car Greyhound alors
qu’il s’apprêtait à passer la frontière américano-mexicaine… Le
voyage réel en direction de l’autre annonce déjà les états de cette
réalité non ordinaire qui composera durablement son voyage en
soi. Après que Don Juan ait expliqué et surtout fait comprendre
à Castaneda que pour « savoir » il fallait encore apprendre, tout
en lui clarifiant les sens des termes guerrier et diablero, le sorcier
Yaqui poursuit : « Je ne suis aujourd’hui ni un guerrier ni un
diablero. Pour moi, il n’y a que le parcours des chemins avec un
cœur, n’importe quel chemin. C’est là que je voyage, et pour moi
le seul défi qui vaille c’est de le parcourir en entier. C’est ainsi que
je travaille – en observant sans cesse, à en perdre le souffle ». Pour
arriver au point où les deux mondes se chevauchent, l’initiation
se fait épreuve et l’homme doit « exercer sa volonté » et ne demander l’aide de personne : « L’homme solitaire devra ainsi réfléchir
et attendre le moment où son corps sera prêt pour entreprendre
ce voyage. […] Un homme à la volonté forte n’aura qu’un bref
voyage, l’homme faible et hésitant marchera longtemps au milieu
des dangers » (Castaneda, 1985 : 191).
Pour que le voyage intérieur ne soit pas un exil intérieur,
l’évasion devient une indispensable échappatoire lorsque s’instal152
Chapitre 3
Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
lent trop durablement la monotonie et la normalisation, bref l’ennui. On scrute alors le retour du sacré, de la communauté et de
l’harmonie perdus. C’est la traque à l’authentique qui s’organise !
Pour Maccannell, la quête d’authenticité caractérise notre société
moderne et le désir d’« expérience authentique » conditionne nos
voyageurs des bouts du monde. Mais l’authenticité recouvre des
aspects souvent distincts et complexes. Parmi d’autres interprétations, prises dans le cadre du phénomène touristique, l’authenticité peut être perçue tantôt comme fausse, comme un leurre – ce
que Boorstin nomme un « pseudo-événement » (1971) –, et tantôt
comme une construction sociale, voire une stratégie économique,
ce que Maccannell appelle une « mise en scène » (1976). Les mises
en scène touristiques de l’ailleurs font parfois place à des mises en
scène de l’ailleurs à domicile.
On voyage de plus en plus sans le savoir tout en restant
sur place. Lorsqu’on est assis à une terrasse de café, au cœur
d’une cité européenne, il suffit de laisser s’absorber le regard. Que
voit-on et qu’entend-on ? Des gens pressés chaussés de sandales
« teva », des jeunes qui ont quitté leur « vieux » cartable d’écolier
pour le remplacer par un petit sac à dos aux noms évocateurs de
« Quechua » ou « Everest », des 4x4 et des VTT qui pourtant ne
quittent jamais ou presque le bitume urbain, des affiches publicitaires au goût de l’ailleurs rêvé, des clients attablés plongés dans
l’actualité internationale ou dans des récits et autres magazines de
voyage, des restaurants indiens ou chinois desquels s’échappent
parfois des odeurs de voyage, des paroles volées au détour d’une
conversation, en arabe, en turc, en vietnamien, en allemand et
bien sûr en anglais, en serbe et en albanais, et même en français,
des musiques d’Afrique et des Caraïbes, des discussions spontanées sur l’exploit marin ou automobile d’un tel, ou encore sur les
déboires de voyage d’un ami tout juste rentré du Mexique ou du
quartier du Neuhof, etc. N’est-il pas significatif d’observer que
depuis peu nos appartements ressemblent à des cavernes d’Ali
Baba où s’entremêlent des objets usuels ou non, venus des quatre
coins du monde, alors qu’à Bangkok, à Sao Paulo ou à Dakar,
les décorations des maisons sont à l’image de celles ornant les
153
Désirs d’Ailleurs
demeures de nos aïeux, voire les nôtres… avant la frénésie des
voyages !
Le tourisme est une chance pour approcher les différences en échangeant des cultures qui s’enrichissent mutuellement.
Le sport est, avec la musique, le vecteur par excellence où la
rencontre avec l’autre s’établit le plus facilement, et le football,
qu’on le veuille ou non, en est le meilleur ambassadeur ! Je me
souviens ainsi de l’impact considérable de la Coupe du monde
de football 98 sur les populations à différents points du globe,
notamment en Indonésie et au Vietnam où je me trouvais après
l’euphorie d’un été pas comme les autres ! Nous avons évoqué
plus haut la tour Eiffel comme symbole de la nation française
à l’étranger ; un autre symbole l’a certainement détrôné depuis
juillet 1998 : Zinédine Zidane. Mais célébrant, pour le moins
discutablement – jouant sans cesse sur l’ethnicité dont on sait
pourtant où ce jeu peut mener –, la diversité ethnique de la population française, les médias et les antiracistes n’ont pas vraiment
rendu des services en tout cas durables à la société ; ce que résume
Jean-Loup Amselle de la manière suivante : « Toute mise en avant
de l’origine, qu’elle soit une ou multiple, a pour effet de renforcer
la croyance en la ou les race(s) » (dans Kandé, 1999 : 35). Et c’est
bien sûr sur ce point – qui n’est pas un point de détail – que le
bât blesse ! Toujours est-il que les Français accueillis à l’étranger
sont, depuis l’été 1998, mal compris s’ils ne connaissent pas sur
le bout des doigts la composition de l’équipe de France de football… La mondialisation a le mérite de rapprocher les sociétés
et de faire parfois communiquer les gens entre eux, mais elle a
le désavantage de ne pas les faire communiquer sur des sujets
nécessairement très intéressants ! Je n’ai absolument rien contre le
football, et pense même qu’il est un formidable facteur de cohésion sociale et de rencontres humaines, mais voir un voyageur
s’obstiner pendant une heure à vouloir faire apprendre par cœur
à des enfants d’un village indonésien les noms des grands joueurs
des clubs européens a quelque chose d’exaspérant…
Se retrouver grâce à la magie du voyage exige de la part du
nomade des renoncements et des concessions : « On n’a rien sans
154
Chapitre 3
Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
rien » dit l’adage, qui est particulièrement adapté au voyage où
c’est avec le Rien qu’on va tenter d’approcher le Tout. L’intérêt
avec le voyage c’est qu’on se dirige à l’aveuglette vers des destinations intérieures et sensorielles inconnues ; c’est ainsi que, au prix
d’efforts sur soi et de volonté claire, le Rien peut éventuellement
mener au Tout. La réussite du voyage dépendra de notre aptitude
à renoncer ici pour retrouver là-bas, à refuser ceci pour accepter
cela : « Traverser les langues, les codes, les signes, les paysages, ne
sert à rien pour ceux qui sont affligés d’un simplexe de supériorité
[…]. Un voyage est fait de quelques décisions que nous prenons
et de beaucoup qu’il nous impose » (Meunier, 1994 : 11, 225).
Il n’y a pas de vrai voyage sans vraie rencontre. Mais pour que
celle-ci soit vraie il importe qu’elle soit ouverte à tous. Cela paraît
très simple mais s’annonce nettement plus délicat à l’usage :
« Tout le monde vous dira qu’on aime l’étranger. On l’aime
quand il passe et qu’on est persuadé que sa seule arme est un visa
limité… Aux touristes nantis et encadrés, on peut sourire bien
qu’ils soient énervants à nous prendre en photo. Sommes-nous
si mieux que cela ? Qu’avons-nous de bizarre ? Qu’ai-je donc en
moi d’ethnique pour qu’on me retourne l’objectif, moi dont c’est
le métier d’aller saisir l’autre. Je plaisante. Je jouis tant de vivre
de mon regard, d’amasser les richesses des partages, d’accumuler
les amitiés des bouts du monde, de fréquenter le bizarre, le drôle,
l’étrange, de toucher à l’impensable, de goûter à l’ingoûtable,
que j’ai du mal à imaginer qu’on puisse avoir peur de quelqu’un
d’autre que de nous-mêmes » (Dibie, 1998 : 173).
L’exemple de la marche comme moyen d’accéder à soi et à
autrui. Si les vacances motorisées servent parfois à oublier les
hommes, le voyage à pied permet au contraire de les retrouver.
Marcheur infatigable autour de la planète, Jacques Lanzmann
souligne la vertu de l’effort sur soi, de la douleur volontaire
qu’on s’afflige : « Le corps a ses raisons que la raison commande.
Cependant il est intéressant de se montrer déraisonnable et de
donner tort aux idées reçues. Il faut savoir maltraiter son corps
pour mieux l’écouter ensuite, car à commencer par écouter son
corps on risquerait bien de ne jamais l’entendre » (Lanzmann,
1998 : 14). Et d’écrire plus loin que « Le vrai danger n’est pas
155
Désirs d’Ailleurs
de dépasser ses limites, mais c’est de ne plus savoir où elles sont »
(Lanzmann, 1998 : 17).
À la faveur du corps libéré, alliant les vertus de la montagne et l’osmose avec la nature retrouvée, les « bonheurs de
la marche à pied » ont, dès la fin du XIXe siècle, passionné les
excursionnistes de tout genre (Bertho Lavenir, 1999 : 63-85).
La marche devient même un sport, avec la naissance, en 1926,
de l’épreuve mythique Paris-Strasbourg, dont la portée politique
est évidente, et non pas seulement parce qu’elle relie deux places fortes en symboles patriotiques : la place de la République à
Paris à la place Kléber à Strasbourg (Autrement, « La marche, la
vie », 1997). Dès 1844, ainsi que l’observe Rodolphe Toepffer,
la randonnée possède toutes les qualités, les valeurs même, qu’on
lui trouve ou retrouve aujourd’hui : contacts avec la nature et les
hommes, connaissance et dépassement de soi, lien social et vie
de groupe, exercices physiques et maîtrise du corps. « Il est très
bon, en voyage, d’emporter, outre son sac, provision d’entrain,
de gaieté, de courage et de bonne humeur. Il est très bon aussi
de compter, pour l’amusement, sur soi et ses camarades, plus que
sur les curiosités des villes ou les merveilles des contrées. Il n’est
pas mal non plus de se fatiguer assez » écrit Toepffer dans un texte
vieux d’un siècle et demi, et dont l’auteur serait peut-être surpris
de l’actualité qu’il garde ! Et Catherine Bertho Lavenir de relever
avec raison que « c’est en lui-même que le marcheur trouvera les
plaisirs du voyage. La randonnée est d’abord un voyage intérieur »
(Bertho Lavenir, 1999 : 73-74).
On marche finalement, hier comme aujourd’hui, exactement de la même façon ; seuls ont changé l’équipement et certaines motivations. Mais Stevenson bourlinguant sur les routes
britanniques ou françaises a servi de modèle, parmi tant d’autres,
aux trekkers qui font aujourd’hui « le tour des Annapurnas » ou
au randonneur qui veut s’isoler dans le sud profond marocain.
La marche extrême renvoie à l’exploit et nombreux sont les candidats à ce type d’aventure dont les aspects thérapeutiques sont
évidents : sens du défi, solidarité et esprit communautaire, voyage
initiatique, reconnaissance sociale, publication du récit « extraor156
Chapitre 3
Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
dinaire », médiatisation, etc. La dimension religieuse est souvent
également présente : on sait que le voyage à pied est symbolique –
sortie d’Égypte de Moïse notamment – et rapproche de Dieu en
même temps qu’on se rapproche du but qui souvent est d’ailleurs
un sommet, une montagne cosmique. François Mitterrand ne
faisait pas autre chose lors de son ascension annuelle hautement
ritualisée à la Roche de Solutré ; on se souvient qu’il préférait, au
cours de ce pèlerinage singulier et vite médiatisé, saluer des gens
du cru que des notables du coin. Alexandre Poussin et Sylvain
Tesson (1998), deux jeunes gens au milieu de la vingtaine,
comptant déjà à leur actif un tour du monde en bicyclette, ont
parcouru cinq mille kilomètres à pied en six mois et traversé une
bonne partie de l’Himalaya d’est en ouest. Eux-mêmes se décrivent comme des « pèlerins de montagne ».
Grâce à la lenteur qu’elle induit et à la modestie qu’elle
revendique, la marche permet de renouer avec la nature intacte
(ou presque) et peut inciter à la méditation mûrement réfléchie.
La randonnée est une forme douce du voyage. Pacifique et épicurienne, la marche est le contre-pied du modèle dominant, elle
enseigne la patience, l’écoute et le respect de la nature et des
hôtes, elle est ce déclic qui permet de réapprendre à vivre autrement, elle se délecte à l’idée de cheminer mais reste à l’écoute des
bruits du monde. Marcher c’est également gambader, se balader,
se promener, et se perdre… Flâner. Même si, comme le remarque
Pascal Dibie : « Flâner, c’est se laisser porter non pas par ses jambes, mais par ses sens. C’est suivre une couleur, c’est trébucher
sur une odeur, c’est se laisser tirer par des sons, c’est goûter l’air
du temps » (Dibie, 1998 : 168). Le sens de la marche permet toujours d’avancer dans le sens du bon voyage, celui qui construit
plutôt que déconstruit, celui qui prend le temps de vivre plutôt
que celui qui vit son temps.
Explorateur des sources tibétaines du Mékong (1998),
Michel Peissel a été le premier Occidental à fouler le sol du
Bhoutan. Selon lui, les fins des voyages justifient les moyens, et
l’auteur de prôner l’illicite pour se démarquer des autres, de la
normalité : « Pour vraiment faire de l’exploration, il faut faire ce
157
Désirs d’Ailleurs
qui est interdit sinon on se retrouve avec les milliers de touristes »
dit-il lors d’une émission télévisée en avril 1998. Lorsqu’à l’interdit s’ajoutent encore l’effort et la difficulté, la marche n’est plus
de tout repos ! Dans Marches et rêves (1991), Jacques Lanzmann
raconte les inévitables épreuves du marcheur en quête de bonheur, celles qui vont de l’effort intense à l’ascèse et au jeûne, à la
solitude, à la fatigue, ou encore les brûlures de soleil ou le froid
qui ralentissent la cadence : « Ah, que c’est bon de souffrir quand
la souffrance n’est imposée que par soi-même » (Lanzmann,
1991 : 73).
Même une marche à la belle étoile sera toujours une
marche à la bonne étoile. La marche, contrairement à d’autres
manières d’avancer ou de reculer, est toujours une progression,
une ouverture, une rencontre, un événement. Elle autorise toutes les pensées et interdit tous les raccourcis de l’esprit, elle offre
une opportunité à l’échange et au partage, elle crée une relation
d’amitié ou d’amour. À nouveau, Jacques Lanzmann, arpenteur
pédestre des sentiers battus du globe, voue à la marche un véritable culte : « En marchant on pense à toutes sortes de choses.
On revient sur le passé, on refait ce qui a été, on contredit ou on
arrange son existence, parfois jusqu’à la contrefaire. Vrai, le marcheur est aussi son inventeur. Là où il se repose, il se pose. Là où
il foule la terre, il se défoule l’esprit. Il est lui et il est l’autre. Il se
mêle et il s’emmêle dans les civilisations, dans les coutumes, dans
les rêves et les certitudes » (Lanzmann, 1998 : 61). La marche est
propice à la découverte comme le désir est propice à l’ailleurs.
Le désir d’exotisme rime-t-il avec la quête de sacré ?
L’exemple asiatique
Après le retour du « sacré sauvage », serait-ce aujourd’hui
au tour du « sacré exotique » de revenir illuminer les besoins de
religiosité de nos contemporains ? « J’aurais juré que Sir Edward
Hillary, quand il grimpait en 1953 sur l’Everest, courait moins
derrière l’exploit d’alpiniste qu’au-devant d’un rendez-vous clandestin avec le dalaï-lama » écrit Jean-Claude Guillebaud dans
le récit de ses tribulations asiatiques (Guillebaud, 1979 : 84).
158
Chapitre 3
Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
Pourquoi, en définitive, entamons-nous un voyage en Asie ? Peutêtre pour se retrouver soi-même avec le confortable prétexte de
partir découvrir des coutumes et des peuples différents. Dans ce
cas, la quête du sacré n’est jamais loin ! La crise du monothéisme
en Occident s’exprime aujourd’hui, entre autres, par un retour
au polythéisme conçu à tort ou à raison comme une religion plus
« naturelle » et par un recours aux spiritualités éloignées, ne seraitce qu’en apparence, du christianisme. Ainsi que le démontre le
succès grandissant du « bouddhisme à l’occidentale », l’Asie pourrait être cette terre lointaine, à la fois sainte et sacrée, où l’imaginaire occidental puise ses dernières ressources pour conquérir
le bonheur terrestre. N’y aurait-il donc de vraie vie spirituelle
qu’ailleurs ? Le nirvana tant recherché passerait-il nécessairement
par une quête mystique auprès de maîtres orientaux les plus isolés
et les plus « purs » ou par un pèlerinage aussi religieux que touristique à travers l’Asie orientale, terre du sacré par excellence ?
D’ordinaire, le premier « geste » de l’Occidental qui foule
le sol asiatique consiste à déplorer le vacarme de la rue, des hordes d’enfants qui braillent et des adultes trop occupés à s’affairer,
le bruit continu des klaxons et des vélomoteurs, la circulation
infernale et anarchique, la pollution et la dégradation de l’environnement, l’usage fréquent et à toute heure de l’ordinateur et
du téléphone portables, le nombre impressionnant de fast food,
bref le mode de vie occidental dans sa version exotique, c’est-àdire exacerbée… Dans son ouvrage sur le tourisme ethnique en
Chine, Geneviève Clastres raconte cette inavouable déception dès
le premier pas sur le sol asiatique : « On a tous imaginé la Chine :
royaume lointain, inaccessible, reflet de la couleur de nos rêves
et de ces récits enchanteurs qui nous emportaient dans des palais
interdits hantés d’eunuques comploteurs et de mandarins poètes.
Lorsque l’avion atterrit et que l’œil s’écarquille, les palais interdits
s’évanouissent, cèdent la place à la longue traînée de buildings
gris sales, qui, sans unité s’allongent nonchalamment le long des
routes. Au loin résonnent déjà les bruits de la ville : chantiers,
haut-parleurs, karaokés, petits vendeurs, voitures, camions, le
tout ponctué de coups de klaxons réguliers. Une odeur pénétrante de poussière et de cuisine vient se mêler à l’agitation. Le
159
Désirs d’Ailleurs
voyage commence ! » (Clastres, 1998 : 33). L’occidentalisation
du monde, avec ses dégâts ou ses doutes, a, dans des proportions
jusqu’alors inconnues, ouvert en retour l’Occident aux influences
étrangères, asiatiques en particulier. Surtout dans le domaine spirituel. Venu dans ces contrées lointaines, mythiques et « riches »
en culture et en nature, l’Occidental ne recherche en aucun cas
cet univers trop connu qu’a engendré une incontrôlable modernité, univers qu’il vient justement de quitter. De fuir plutôt.
Ce qui appelle notre voyageur en Asie, c’est tout le contraire : l’authenticité exotique, le paradis tropical, la sagesse orientale.
Cette dernière attire et fascine tant les visiteurs que les Asiatiques
en arrivent parfois à se demander si les Occidentaux n’en seraient
pas totalement dépourvus. Les chrétiens orientaux, peu nombreux mais très pratiquants, sont certainement les plus désemparés lorsqu’ils constatent que les descendants des missionnaires, qui
les avaient si ardemment convertis, sont si désorientés sur le plan
spirituel. L’Orient, avec ses croyances et ses rites, sa sagesse et son
mysticisme, est la nouvelle voie qui oriente sereinement plus d’un
déçu du christianisme, d’un écœuré du libéralisme, d’un exclu de
la société de consommation, d’un révolté contre l’individualisme.
L’Asie n’est plus une terre de mission mais une terre de refuge.
L’Occident a gagné en modestie ce qu’elle a perdu en assurance.
Après des siècles de conquête, d’évangélisation et de colonisation, il serait aujourd’hui bien malvenu de s’en plaindre ! Mais
ce territoire-refuge prend parfois des airs de déjà vu typiquement
hérités de l’ère colonialo-missionnaire. Odon Vallet explique cette
continuité dans notre regard autant que dans nos actes : « chacun
prolonge à sa façon le périple d’Alexandre le Grand (v. 330 avant
Jésus-Christ) qui, faisant campagne jusqu’à l’Indus, avait jeté
le premier pont entre Orient et Occident. De cette expédition
étaient nés des royaumes indo-grecs et un art gréco-bouddhique :
le premier visage du Bouddha fut celui des éphèbes athéniens.
Aujourd’hui se profile une nouvelle rencontre entre l’Inde et la
Grèce dont l’Occident attendrait un choc spirituel par l’addition
des héritages : à la raison et à la logique helléniques, gages de
réussite, devraient s’ajouter la piété et la sérénité indiennes, sources d’apaisement. Quelques incursions vers l’humilité chinoise
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Chapitre 3
Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
et la discipline japonaise compléteraient ce tour du monde des
vertus essentielles » (Vallet, 1995 : 54-55).
Mais l’Asie de nos vœux ne peut-elle donc être aimée
que rêvée ? Cette Asie « rêvée » mythique ne répond guère à l’Asie
« dynamique » réelle, et la terrible crise financière et sociale qui
ébranle aujourd’hui tout le continent est (bien)venue comme
pour rassurer quelques nostalgiques et autres prophètes de malheur, ainsi que tous ceux qui s’inquiètent de voir cette terre de
refuge et cette oasis de spiritualité tomber dans le champ miné de
la mondialisation. Pour autant, les voyageurs et adeptes en philosophies et spiritualités orientales qui se déplacent en Asie découvrent toujours avec étonnement et souvent avec enchantement les
joies d’un sacré retrouvé. C’est un peu comme s’ils redécouvraient,
via un voyage dans leur propre enfance, des formes de sacré qui
soudain ou enfin leur conviennent, une spiritualité sur mesure et
personnalisée, un retour inconscient vers une chrétienté honnie
mais dont les nouveaux contours exotiques ont pour appellation :
bouddhisme zen ou tibétain, taoïsme, ou encore mais moins fréquemment confucianisme, hindouisme ou animisme… Toujours
un retour aux sources, non de la foi, mais de soi.
Dans ces nouvelles formes de religiosité, on peut observer
la permanence d’un syncrétisme parfois insolite, ainsi qu’une
« pratique opportuniste et peu propice à la longue fidélité » et, peutêtre surtout, le développement très prisé en ce moment de ce que
Georges Balandier a baptisé la « mythécologie », l’anthropologue
relevant d’autre part que : « Le grand ailleurs reste le domaine du
sacré » (Balandier, 1994 : 28-29). Plus récemment, Lionel Obadia
s’est intéressé au phénomène rapide de diffusion du bouddhisme
tibétain en France. Il a notamment pu relever à quel point notre
imaginaire reste tributaire du poids de l’histoire et, par exemple,
comment l’Occident récuse le statut de religion au bouddhisme,
préférant propager les expressions « sagesse » ou « spiritualité » à
tout prix. De la sorte, le bouddhisme s’est vu intégré dans l’arsenal complexe des formes dites nouvelles et individualisées de
religiosité. Mais on oublie un peu vite qu’à l’instar des « grandes »
religions classiques, le bouddhisme n’est pas une vague secte éso161
Désirs d’Ailleurs
térique d’origine asiatique, et surtout qu’il possède une authentique « dimension institutionnelle » (Obadia, 1999).
Au chapitre des pratiques modernes en vogue, on pourrait
encore évoquer pêle-mêle l’engouement sans précédent pour le
yoga, le fengshui, l’astrologie chinoise, la médecine indienne,
etc. Désormais, sur le petit écran, les bonzes tibétains côtoient
les moines bénédictins pour relancer la consommation non plus
seulement fromagère mais automobile ! Les nombreux films
sur le Tibet, le bouddhisme, l’Asie « traditionnelle », les films
esthétisants souvent empreints de nostalgie coloniale (L’Amant,
Indochine, etc.) ou encore
les films d’action de Hong Kong rem22
plissent nos salles de cinéma sans que le septième art n’en sorte
toujours gagnant. Les voies taoïstes et les conversions des stars au
boud­dhisme s’affichent dans la presse magazine et chacun aura
pu apprécier le fécond dialogue – Le moine et le philosophe en
1997 – entre J.-F. Revel et son fils Matthieu Ricard, devenu maître tibétain. Les revues « spécialisées » telles Samsara ou Tao Yin,
les ouvrages de vulgarisation comme ceux du maître bouddhiste
vietnamien Thich Nhat Hanh, font de plus en plus de lecteurs.
Si les restaurants asiatiques sont à la mode dans toute l’Europe,
ils ne suffisent plus à assouvir notre soif d’Orient, surtout si elle
est extrême. Même les cérémonies du Nouvel An chinois, vietnamien ou cambodgien commencent à passionner les Français,
et il n’y a plus un magazine « people » sans son horoscope chinois ! Cette quête d’un ailleurs plus harmonieux n’est pourtant
pas nouvelle. Elle est différente. Elle se popularise, se culturalise,
se banalise. Elle est aujourd’hui aussi très « tendance ». Mais à
la faveur d’une époque marquée successivement par « le culte
de la performance » et par « la fatigue d’être soi » – comme les a
bien définis Alain Ehrenberg –, le désir d’ailleurs cache sous son
apparence exotique un besoin de l’autre. Une altérité renouvelée
qui nécessite au préalable une meilleure connaissance de soi. Les
recettes asiatiques deviennent à ce stade très pratiques pour tous
les êtres en déshérence.
Alors que le sacré tend à se confondre avec le profane et
que la religion semble vouée à se personnaliser – voir l’analyse
162
Chapitre 3
Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
de Denis Jeffrey sur ces « déplacements de l’expérience du sacré »
(1998 : 80-100) –, chacun tente de définir ce qui selon lui est
sacré, donnant ainsi naissance à un « sacré sur mesure » à la fois
adapté et adaptable. Les croyances asiatiques, le bouddhisme en
particulier, semblent répondre davantage à cette aspiration que
les religions monothéistes. Sans oublier la résurgence perceptible
de ce « sacré sauvage », cher à Bastide, qui imprègne aujourd’hui
les diverses formes du croire. Les Occidentaux souffrent du contrôle spirituel, de l’abus avéré du pouvoir religieux, de la confiscation de la foi, de la dogmatisation de l’Église. Il y a vingt-cinq
ans, Roger Bastide relevait déjà « deux facteurs de retour au sacré
sauvage, l’un qui tiendra à un affaiblissement de l’institution
religieuse traditionnelle, l’autre qui tiendra au passage d’une
société organique à une société anomique » (Bastide, 1975 : 220).
Aujourd’hui, alors que la religion s’est vue refoulée, elle réapparaît effectivement sous des atours plus flous, plus individuels, plus
intérieurs. La religiosité et le sacré renaissent là où la religion est
mortifère. Après la tradition, c’est autour de la religion d’être lentement réinventée. Le renouveau de la fête en est une manifestation significative. La fête, qui relève de facto du domaine du sacré,
est à nouveau « exigée » et considérée comme indispensable au
bon fonctionnement de la société (son besoin n’est-il pas vital ?) ;
de nombreuses fêtes – surtout traditionnelles – sont remises au
goût du jour dans l’Europe tout entière. Le ludique n’est pas
incompatible avec la foi, au contraire il l’enrichit. Les monothéismes et autres puritanismes sectaires ont trop tardé à s’en rendre
compte… D’ailleurs, peut-on encore sérieusement s’étonner
qu’un jeune Européen préfère le dalaï-lama au pape ?
Ce qui renaît chez nous, ailleurs perdure, et parfois nous
donne des idées… Si l’Asie est un continent « sacré », il est aussi
celui de la fête et des cérémonies, qu’elles soient d’ailleurs religieuses ou profanes. Ses mythes, ses rites et ses fêtes attirent beaucoup
de visiteurs qui redécouvrent ainsi, en même temps, la pertinence
du fait religieux et le sens social de la fête. Poursuivant l’analyse de
Caillois, nous avons vu que le tourisme est comme l’envers de
la fête, en quelque sorte là où il naît disparaît la fête. À moins
qu’elle ne renaisse grâce à lui. Ce sont les voyageurs occidentaux
163
Désirs d’Ailleurs
qui vont au bout du monde pour observer, photographier, filmer,
imiter, participer à des fêtes dont ils ne saisissent pas les signes
symboliques et religieux. Partir à la fête, c’est aller se regrouper
en un même point pour communier ensemble ; partir en vacances,
c’est aller chacun de son côté et s’isoler de la communauté. Le
voyageur quête le vide et la fuite alors que le fêtard recherche la
plénitude et les retrouvailles (Caillois, 1993 : 167). Le touriste en
partance vers l’Orient tente de concilier son désir de vide et son
besoin de plénitude.
Devant les splendeurs architecturales et artistiques des
temples taoïstes, des palais indiens et des pagodes bouddhistes,
beaucoup de voyageurs en Inde, en Chine, au Viêt Nam ou en
Thaïlande, s’attardent pourtant plus longuement sur le mode de
vie et les croyances des Asiatiques : la philosophie harmonieuse de
Lao Tseu, le Yin et le Yang, les quatre nobles vérités de Bouddha,
le contenu du sermon de Bénarès, la recherche du nirvana, la
sévère mais efficace morale confucéenne, etc., fascinent et surtout
intriguent nos modernes visiteurs plus que les monuments historiques, les pagodes en or et les statues des bouddhas multicolores
éclairées au néon. Les mythes occidentaux de l’aventure orientale,
que celle-ci soit d’ailleurs mystique ou non, ont la vie dure et
longue car ils sont solidement ancrés dans notre inconscient collectif (Michel, 1995 : 21-121). Les canons esthétiques asiatiques
ne sont pas vraiment du goût des Européens. Ceux-ci préfèrent
l’archéologie religieuse – genre Angkor ou Borobudur – aux traces trop récentes des vestiges de la modernité qu’ils qualifient trop
rapidement de « kitsch »… Une Française visitant une pagode à
Saïgon se demande même comment « une si profonde spiritualité
peut vivre entourée ainsi par des statues colorées et laides, des
décors lumineux affreux et du béton. Eh oui, du béton ! » ; je lui
dis que parfois les moines regardent même la télé à l’intérieur de
la pagode : « Quelle horreur ! Ils vont bientôt être comme nous ! »
me répondit-elle… Cette vision horrifiante de soi, de nous, n’est
pas un regard neuf de l’Occident sur lui-même. Prenons simplement le destin d’Alexandra David-Neel : « Elle-même devient
“tibétaine”, en se déguisant en mère mendiante, la figure passée
à la suie afin de cacher sa blancheur européenne » (Autrement,
164
Chapitre 3
Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
« Himalayas », 1988 : 19). Mais la Parisienne de Lhassa a aussi
« besoin » de ce travestissement pour mieux intégrer et comprendre la culture tibétaine. « La vraie vie est ailleurs » n’est pas
seulement le titre du livre de J.-M. Belorgey sur les voyageurs
de l’histoire préférant les aller simple aux circuits organisés, c’est
aussi une expression devenue banale et courante dans la bouche
des voyageurs modernes, aussi bien organisés qu’indépendants.
Les transfuges et les adeptes de la « disparition volontaire » ont
parcouru jusqu’aux moindres recoins de la planète, en nous laissant parfois des récits plus ou moins épiques. Nul doute que la
littérature exotique et coloniale, et aujourd’hui les récits d’aventure, ont fortement alimenté notre imaginaire de l’ailleurs depuis
fort longtemps, l’Asie étant un terreau de choix pour donner libre
cours à nos fantasmes les plus refoulés (Lombard, 1993).
Mircéa Eliade, historien des religions mais aussi auteur
de remarquables notes de voyage sur l’Inde de 1930, s’intéresse
apparemment autant aux femmes qu’aux divinités indiennes. Ses
tribulations de 1929-1930 ne font qu’annoncer le spécialiste des
religions qu’il deviendra par la suite. Surtout, en bon voyageur,
curieux et cultivé, impertinent mais toujours respectueux, il
découvre l’Inde certes comme terre sacrée mais surtout comme
terre vivante. Baroudeur de son temps mais quêteur d’exotisme
comme tout globe-trotter, en voulant décrire certaines danses,
il décrit en fait les danseuses. Elles ressemblent à des « idoles à
la démarche de rêve » ou encore à « une sarabande d’apsaras, ces
nymphes célestes qui charment de leur musique et de leur danse
l’éternité des dieux indiens » (Eliade, 1988 : 81). Le voyage transforme le chercheur là même où le chercheur pensait changer le
sens du voyage en lui apportant de nouvelles lettres de noblesse !
Et le touriste Eliade, certes cultivé mais touriste quand même,
grand admirateur de la beauté des femmes indiennes, éprouve
ici bien du mal à échapper à cette invective d’Étiemble (1987 :
12) : « Aucun des couples enlacés aux temples de Konarak ou de
Khajuraho ne doit être considéré avec l’œil malformé et malsain
du touriste »…
165
Désirs d’Ailleurs
Les saveurs mystiques d’Asie intéressent désormais les
Occidentaux en quête d’autres valeurs, d’autres modèles, d’autres
croyances. Mais spiritualité orientale ou bigoterie exotique ? La
pensée mystique n’est pas une autre ou nouvelle « pensée primitive » de substitution même s’il se trouve toujours quelque escroc
ou quelque secte pour tenter d’exploiter la misère spirituelle ou
la détresse psychologique de personnes à la recherche d’un sens
à leur vie. Les mystiques, ascètes, renonçants, sadhu indiens,
maîtres zen japonais ou ermites tibétains, tous « d’origine européenne », cherchent ailleurs l’impossible manière d’être soi et de
vivre ici. Parfois leur quête bienheureuse se transforme pourtant
en cauchemar : ainsi ai-je pu rencontrer sur les routes d’Asie quelques anciens « illuminés » reconvertis en pilleurs et marchands du
temple, en vendeurs de bijoux confectionnés par des enfants, et
même en dealers ou en proxénètes occasionnels… Le rêve asiatique a également son revers. Dans le sud de l’Inde, à Auroville, la
propriété privée n’est plus qu’un souvenir et les biens sont mis en
commun au service de la communauté. Bien. Sauf qu’ici, tandis
que le travail est perçu comme un moyen d’expression et non
plus comme un moyen pour gagner sa vie, ce sont les habitants
des villages voisins qui exécutent les travaux manuels peu engageants et s’occupent de l’entretien du site ! Une nouvelle génération d’Aurovilliens a trouvé ici refuge dans des bungalows plus
luxueux que ceux du Club Med tout en s’adonnant à la méditation au Temple de la Mère (Sri Aubindo) et aux joies de l’oisiveté
planifiée… Spiritualité touristique haute gamme au parfum néocolonialiste qui exige de la part de ses adeptes d’avoir été riches
dans une autre vie ! On remarque aussi que beaucoup d’Occidentaux en mal d’Orient se retrouvent – se rédécouvrent – dans ce
lieu mythique un peu comme les routards aiment se rencontrer
dans les mêmes lieux un peu partout dans le monde.
Toujours est-il que l’intérêt, aujourd’hui renouvelé, pour
l’ascétisme et une « spiritualité lente et silencieuse » va bien de
pair avec notre volonté de fuir le stress et une modernité devenue oppressante. À côté de la « redécouverte » de la nature, de la
patience ou de la lenteur, le silence nous (re)parle plus intensément que les mots inaudibles et emportés, brouillés dans le brou166
Chapitre 3
Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
haha du monde. Surtout, il mobilise nos sens et nous réapprend
à écouter : « La maîtrise de la parole est l’une des règles cardinales
exigées des novices bouddhistes à leur entrée dans le monastère.
Contrôle des sens, retrait hors de la turbulence du monde. Le
moine bouddhiste, par un usage modéré de la parole, est soumis
aux règles de silence qui régissent l’organisation de son monastère. Par sa méditation il s’affranchit de la parole et du sensible,
et le silence lui paraît d’autant plus nécessaire » écrit David Le
Breton (1997 : 217). En France, dans les cours de yoga ou lors
d’exercices de méditation dans un appartement parisien, ce qui
frappe aujourd’hui beaucoup de jeunes initiés c’est le calme et le
silence du lieu. Le silence est aussi propice au sacré le plus enfoui
en chacun de nous, il permet d’accéder à l’inaccessible. Même
s’il doit s’associer au savoir : « Les voies de l’ascèse, de la gnose ou
de l’amour, ouvertes courageusement par l’hindouisme, le boud­
dhisme ou l’islam, sont donc la plupart du temps peu connues
ou reconnues. Une telle méconnaissance paraît très dommageable, car les religions et plus spécialement les mystiques sont des
réalités trop vivantes pour n’intéresser que des savants, et trop
exigeantes pour être livrées à la simple curiosité ou à la recherche
de l’exotisme mental ou spirituel » souligne Joseph Masson dans
la préface de son livre consacré aux mystiques (Masson, 1992 :
7-8). Accéder à la pensée mystique d’Asie c’est d’abord reléguer
aux vestiaires les bases de notre savoir pour s’ouvrir à d’autres formes de connaissance, de vie ou de survie.
Dans les années soixante, avec Connaissons-nous la Chine ?,
Étiemble a fortement remis en cause notre prétention, toute occidentale, à tout comprendre de l’ailleurs en général, et de l’empire
du Milieu en particulier. À sa suite, Bernard Faure s’efforce, dans
un chapitre intitulé « Connaissons-nous le bouddhisme ? », de
replacer les bouddhismes dans leurs contextes respectifs en montrant notamment que le bouddhisme n’est pas seulement tibétain
mais aussi indo-chinois et sino-japonais. Les idées reçues sur le
bouddhisme sont aujourd’hui légion en Occident, ce qui n’empêche pas l’émergence d’une forme spécifiquement occidentale de
bouddhisme à la fois sincère et vivante : « L’attrait pour le boud­
dhisme vient sans doute de ce qu’il nous est étrangement fami167
Désirs d’Ailleurs
lier : familier, parce qu’il relève, comme la pensée occidentale,
d’une idéologie indo-européenne ; étrange, parce que méconnu.
[…] Le succès d’un film aussi réducteur que Little Buddha, de
Bernardo Bertolucci, a de quoi surprendre, voire inquiéter, mais
il atteste en même temps de l’intérêt suscité par le bouddhisme,
intérêt durable, qui survivra aux phénomènes de mode et aux
clichés hollywoodiens » écrit Bernard Faure dans son ouvrage traitant des pensées bouddhistes (Faure, 1998 : 5 et 38). À la sortie
d’une salle de cinéma à Bangkok, où fut projeté Little Buddha, la
triste mine des Thaïlandais, assortie parfois d’un sourire narquois,
en disait long sur leur avis à propos de ce film. J’ai vu la même
expression désolée en Indonésie, après la projection de Sept ans
au Tibet : « Ah, vous les Occidentaux, vous aimez bien les films
comme ça ! » m’expliquait un spectateur plutôt déçu. Une fois
traduit, cela donne : nous, Asiatiques, préférons les péripéties
acrobatiques de Jackie Chan… Mais un décodage minimum
s’impose ici !
La tendance, depuis longtemps avérée mais désormais exagérée, de voir dans le bouddhisme la parfaite voie de la rédemption ne cesse de croître en Occident. La Birmanie, par exemple,
dont la dictature n’apparaît guère menacée par des Occidentaux
en quête de profit encore plus que de salut, est d’abord vue et
vendue par les voyagistes comme une terre de religion, un sanctuaire du bouddhisme. Déjà en 1952, dans Terre d’Or, Norman
Lewis écrivait : « ce peuple profondément pénétré par la doctrine
bouddhiste ne tombe pas dans l’illusion, fléau de l’Occident et
d’une grande partie de l’Orient, de s’attacher à l’accumulation
des biens matériels comme à un but suprême. […] La Birmanie
peut éviter de traverser cette phase redoutable du développement
de la race humaine qui a été déclenchée en Occident par la révolution industrielle. Il peut suffire à son bonheur de vivre avec ses
ressources actuelles, qui lui assurent amplement le nécessaire, et
rien ne l’empêche de laisser à ceux qui le croient que le Royaume
des Cieux s’établira sur la terre quand chaque famille aura son
réfrigérateur, et deux voitures au garage […]. Il n’y a pas de raison d’introduire en Birmanie l’usage de biens superflus » (Lewis,
1996 : 377 et 379). Ces lignes datent de près d’un demi-siècle :
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Chapitre 3
Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
les démocrates birmans emprisonnés estiment-ils que la « démocratie » est un « bien superflu » ? Il n’y a pas que le bouddhisme
compatissant ou les bienfaits naturels d’une vie simple et harmonieuse en Birmanie rebaptisée Myanmar par la junte au pouvoir,
il y a aussi une terrible dictature militaire qui n’en finit plus d’assombrir le destin du pays. Même les moines bouddhistes ne sont
pas épargnés par la répression.
L’Asie spirituelle n’est pas seulement un rêve mais également un mythe. En Occident, le new age, même saupoudré d’un
peu de Rudolf Steiner, de Carl Gustav Jung et plus récemment
de Paulo Coelho, n’est-il pas d’abord né à la fois d’un désir de
spiritualité orientale, d’un mode de vie alternatif, et d’une incompréhension des véritables motivations qui guident les croyances
et les pratiques religieuses des Asiatiques ? Le besoin d’imitation
a débouché sur une nouvelle voie, inspirée mais originale, voire
parfois déroutante ! Ces nouveaux conquérants du sens de la vie
n’ont pas l’humour des Monty Python mais plutôt la volonté ascétique des renonçants du Moyen Âge : leur nirvana reformulé peut
se nommer ère du Verseau mais leurs besoins de l’âme restent
identiques à tous ceux qui sont partis quêter les chemins du sacré.
Au passage, on notera que la plupart des sectes puisent également
dans ce vaste et pratique vivier du sacré oriental. Chacun semble
y piocher à sa guise les ingrédients dont il a besoin. De café-philo
en atelier-philo, les questions éthiques, politiques et religieuses
descendent dans la rue devant la pression d’une foule désorientée.
L’Orient est éventuellement là pour les diriger sur la bonne route.
Le café-philo est au sédentaire ce que la visite des temples est au
voyageur ; il est aussi l’alternative douce d’une retraite du monde
qu’osent plus franchement les plus zélés d’entre eux en quittant ce
monde pour se mettre à l’écoute d’un ailleurs plus parlant.
Démystifier les dérives occidentales de la mystification de
l’Asie n’est assurément pas une tâche aisée. Il suffit de constater
la lutte politico-médiatique inégale entre deux souverains sacrés.
Entre Jean-Paul II et Tenzin Gyatso, il n’existe pas uniquement
une opposition entre un nom commun et un nom exotique,
entre un héritier de l’Inquisition et un prix Nobel de la paix,
169
Désirs d’Ailleurs
mais aussi un fossé entre un « puissant » et la réaction (Rome
et l’Église catholique, le débat autour du préservatif…) et un
« faible » et l’ouverture (minorité opprimée et État non reconnu,
le débat sur l’œcuménisme, la tolérance…). La figure du dalaïlama n’est pas seulement moins usée que celle du pape, elle est
surtout plus vivante et plus actuelle. La tradition n’exclut pas la
modernité, mais elle la relativise en la contrôlant ou, mieux, en la
maîtrisant. Ce discours-là, simple et clair, est un langage que les
gens, et surtout les jeunes et les femmes, comprennent. Sûr, donc,
que le dalaï-lama n’aidera pas à relativiser l’apport éventuel du
bouddhisme aux Occidentaux ; ce n’est pourtant pas faute d’avoir
essayé, mais son image médiatique l’emporte de loin sur le texte
de son message religieux. La lenteur et la patience ne sont pas les
points forts des Occidentaux, même s’ils entretiennent des bonsaï
chez eux et participent à des cours hebdomadaires de yoga. N’est
pas bouddhiste et asiatique qui veut ! Il ne reste que le voyage
et l’expérience de l’autre qu’il génère pour espérer vaincre notre
état !
Avec l’essor des voyages à vocation humanitaire et le besoin
urgent de voyager « utile », l’Orient lointain attire donc un grand
nombre de personnes souhaitant se mettre à l’épreuve. Le voyage
devient épreuve, il demande un effort sur soi et exige des souffrances volontaires ; il est fait d’initiation et se voit même entouré
de « mystères ». Il est tellement imprégné de sacré qu’il en devient
son ambassadeur. Le voyage appelle la religiosité et répond à une
quête in fine toujours spirituelle. Même si les individus, eux, ne
satisfont que rarement à cet appel. Par le biais d’ONG, d’associations, d’institutions reconnues ou non, on soutient telle ou telle
cause « juste », on aide tel ou tel peuple oublié du progrès, on rend
compte de visu puis in texto de la misère du monde. Les récits
de voyage des french doctors ou les commentaires journalistiques
achèvent de nous persuader de l’utilité et de la justesse de ce
« combat » très moderne. Pourtant, depuis saint Vincent de Paul
jusqu’à l’abbé Pierre, de Henri Dunant au docteur Kouchner,
l’humanitaire, la lutte contre la pauvreté chez tous n’est pas une
idée neuve. C’est plutôt l’idée d’aller contenir la souffrance des
autres pour apaiser la sienne qui est récente. Sillonnant dans les
170
Chapitre 3
Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
années cinquante les routes asiatiques à la rencontre des êtres
en proie au malheur, Pierre Gascar raconte, dans Voyage chez les
vivants (1958), sa rencontre avec « cette race d’hommes la plus
nombreuse et la plus ignorée, la plus patiente et la plus fraternelle : la race des hommes qui souffrent, qui ont faim »… Les
lépreux de Thaïlande, les personnes atteintes maladies endémiques en Indonésie et aux Philippines, de variole en Malaisie ou de
choléra en Inde sont tour à tour « visités » pour le compte de l’Organisation mondiale de la santé (qui finance le périple) et pour le
récit de notre auteur. Au terme de son voyage, ce dernier semble
avoir été profondément choqué par le degré de misère en Asie,
et relativise les maux occidentaux tout en se montrant désireux
d’aider davantage autrui. Processus classique chez de nombreux
voyageurs qui à leur retour, accablés par la pauvreté et le fossé
des inégalités, commencent une nouvelle vie de… missionnaire
de l’action humanitaire ! Témoignant de la cruauté du monde,
Gascar s’excuse d’emblée de son éventuel voyeurisme : « Je sais
qu’il existe une charité amère, une générosité qui trahit l’ivresse
du désespoir, une compassion gourmande, une bonté veinée de
fiel, je sais qu’il existe un amour du prochain qui se nourrit d’ombre, une pitié qui se veut surtout dénonciatrice. Je crains parfois
de me compter parmi ces êtres secrètement avides du spectacle
de l’injustice et cherchant sur les visages de la faim, sur ceux de la
lèpre ou sur ceux de la démence, avant tout, la laideur de Dieu »
(Gascar, 1958 : 13). D’autres raisons poussent bien entendu les
uns à aider les autres. Malgré tous les discours de circonstance,
s’aider en aidant les autres est l’une des plus courantes.
Dane Cuypers reconnaît qu’à côté des « classiques modelages de la terre, les multiples formes de travail sur la voix, les stages
clown, les danses primitives, les retraites dans le désert, on peut
aussi tenter une approche du tantra, réveiller ses chakras, se régénérer par le reiki, agir sur ses émotions par mudrâs interposées,
suivre une cure ayurvédique… » (Télérama-L’Actualité Religieuse,
1998 : 22). À moins qu’on ne préfère vagabonder vers les terres
sacrées de l’Orient de nos rêves ! Le corps se voit donc retrouvé
grâce au yoga, au qi-jong ou au tai-chi, l’esprit mis à contribution
grâce aux philosophies orientales, l’âme peut également transmi171
Désirs d’Ailleurs
grer comme le voyageur peut librement circuler… Le nirvana
n’est plus très loin ! « L’espoir fait vivre » dit l’adage, l’Asie sacrée
entretient cet espoir que véhiculent ses mythes et croyances…
En ce début de millénaire, la foi nomade avantage les
croyances ouvertes, personnelles, non dogmatiques et plaçant
l’homme au cœur de la quête spirituelle. Certes, l’individu occidental fuit l’individualisme qu’il dit exécrer mais, loin de préférer
le poids des traditions dans les sociétés holistes, il cherche une
voie personnelle pour mieux s’accepter et vivre en communauté.
De la sorte, il redécouvre la fête et redéfinit même la mort en
fonction de critères non judéo-chrétiens qu’il est parti puiser – en
partant ou en restant – en Asie orientale. Odon Vallet distingue trois facteurs d’explication à l’engouement occidental pour
les religions extrême-orientales : politique (renaissance sur les
décombres du communisme), économique (réponse alternative
à l’ultra-libéralisme), technologique et démocratique (voyages
et démocratisation des transports). Et Vallet d’écrire que « les
charters multiplient désormais ces occasions de rencontrer un
autre Ciel en deux coups d’ailes. Prendre la ligne Paris-Tokyo, via
Calcutta, c’est survoler successivement le mont Olympe de Zeus,
le mont Ararat du déluge et de Noé, le Chomolungma (Everest),
montagne de la déesse mère des Tibétains, et finir par le Fuji-San
(Fuji-Yama), volcan de la déesse du feu japonaise » (Vallet, 1995 :
54). Mais on peut aussi partir tout en restant…
D’un côté, il y a ceux qui partent sans partir, ceux qui s’en
vont pour quelques heures ou quelques années vivre dans une
communauté ardéchoise ou dans un monastère sur les bords de la
Dordogne ; et parfois, malheureusement, se font enrôler dans des
sectes douteuses, voire dangereuses, souffrant de ne pas se reconnaître, sinon en la personne d’un autre, en l’occurrence tel ou tel
gourou ou prédicateur corrompu. D’autres pratiquent à domicile
les arts – divinatoires, artistiques, martiaux, méditatoires – en
provenance d’Asie ; d’autres encore s’adonnent avec bonne foi
aux médecines douces, à la sophrologie, au végétarisme, etc.,
telle cette pratiquante qui pense que « faire zazen, c’est comme
se retrouver sur l’Himalaya ! Soudain, tu fais partie du monde ».
172
Chapitre 3
Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
Concernant la vague mystique qui emporte aujourd’hui les
Français sur les chemins des monastères reculés de l’Hexagone,
par exemple à Karma Ling, on notera que les anciens marginaux
ont été remplacés par un « grand public » très hétéroclite même s’il
est surtout composé des catégories professionnelles de l’éducation
et de la santé ; le vecteur commun de ces assoiffés de sagesse orientale est la souffrance, et le but de leur visite se résume dans les
mots méditation, apaisement, purification (Télérama-L’Actualité
Religieuse, 1998 : 21, 57-59).
La grande presse fait souvent ses choux gras de cette tendance, lui consacrant des articles spectaculaires, qui mêlent au
passage tourisme et religion, tel celui paru dans VSD (3-9/12/
1998) et concernant la région de Rishikesh au nord de l’Inde où
des Occidentaux viennent se ressourcer dans un ashram. Le titre –
qui ressemble davantage à un message publicitaire du Club Med –
laisse pour le moins perplexe : « Partez loin, rentrez zen » ! L’auteur
de l’article donne le ton : « Difficile de ne pas retrouver la forme
dans ce coin perdu où il est rigoureusement interdit de fumer et
de boire. Les journées s’écoulent au rythme des cours. Les nuits
sont longues. Des repas frugaux sont servis à heures fixes. Pas de
viande, peu d’épices ». Vie drastique pour ces nouveaux errants en
quête de délivrance. Les voyageurs sont de passage et promettent
de revenir plus longuement la prochaine fois… Un visiteur français prénommé Jean, visiblement enchanté, a couché ces mots
sur le papier du « livre d’or » de l’« établissement » : « Ce séjour est
un rafraîchissement spirituel. Il m’a vraiment remis les pendules
à l’heure »… La vitesse avec laquelle les Occidentaux voudraient
méditer l’Orient – en ou hors de l’Orient même – peut surprendre mais reflète très exactement notre éducation. Cette oppression du temps et de l’espace, qui conduit certains d’entre nous
à voyager à toute vitesse en n’ayant rien regardé de près mais en
ayant tout vu de loin. Certains regards se font pourtant plus perçants ! Par exemple, celui de Hermann de Keyserling en 1918.
Arrivé à Ceylan (aujourd’hui Sri Lanka), il écrit : « J’ai assisté à
maints offices religieux ; j’ai causé fréquemment avec des prêtres
et des moines, et j’ai étudié les textes pâli pendant de nombreuses
heures » (Keyserling, 1996). À le lire il était longtemps sur place !
173
Désirs d’Ailleurs
Pas du tout, il rédige en fait ce texte seulement au troisième jour
de sa présence… Tout le monde n’a peut-être pas le temps de
Nicolas Bouvier qui, avec Entre errance et éternité, nous transporte
aux sommets des montagnes sacrées du monde : « Jamais je n’ai
oublié d’ajouter une pierre à ces pyramides de cailloux qu’on
appelle chez nous cairn et au Tibet chorten » (Bouvier, 1996). La
quête de Bouvier, contrairement à celle des locataires de l’ashram,
n’est pas du même ordre : là où les autres se ruent pratiquement
aux portes du monastère, Nicolas Bouvier laisse le monde venir
à lui et s’imprègne du sacré qui l’entoure. Mais à chacun son
sacré.
Bref, d’aucuns n’ont pour objectif que de revivre en vivant
autrement et plus sainement. Il y a également l’initiation, généralement liée à un maître spirituel : cette fonction de guider les
gens sur la bonne voie jouit d’un pouvoir exceptionnel ; elle n’est
par conséquent pas à l’abri de dérapages et d’abus en tout genre.
Tantôt magicien, tantôt professeur, tantôt gourou, la profession
de « maître spirituel » rassemble sans doute mieux que toute
autre ce qu’il y a de mieux et de pire en l’homme : que le maître
soit un charlatan poursuivi par la justice ou un génial savant du
spirituel, le problème reste qu’il faut toujours croire « le » maître
avant de croire en soi. Même si le maître est avant tout maître de
sens plutôt que maître de vérité, sachant toutefois que « le maître
de sens enseigne une vérité particulière, le maître de vérité une
voie unique dont l’appropriation est l’intention du disciple » (Le
Breton, 1997 : 229). Et si le recours au maître spirituel provenait
simplement de l’indispensable besoin d’écouter l’autre ? De dialoguer avec son prochain ? N’est-il pas une redécouverte du sentiment, de l’émotion, de l’attention, de la nature, du silence qui
parle, des petits riens qui rendent la vie plus supportable et qui
font pourtant toute la différence ? À l’ère d’Internet et de la communication à tout-va, notre société technologique n’a jamais aussi
peu communiqué qu’aujourd’hui. Alors qu’écouter l’autre c’est
déjà lui parler et se retrouver. Mais si la foi dans le bouddhisme
et l’appel de l’Orient ne confortaient que le respect d’autrui et de
soi, qui s’en plaindrait ?
174
Chapitre 3
Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
D’un autre côté, il y a ceux qui se chaussent pour partir
sur les lieux originaires du sacré qu’ils vénèrent. Ces pèlerins s’en
vont en mission autant pour fuir une réalité insoutenable que
pour trouver des réponses plus adéquates à leurs problèmes. Leur
destination n’est pourtant que rarement le fruit du hasard. Des
périples aux destinées incertaines des hippies et autres routards,
on est passé à des pérégrinations plus ciblées et plus réfléchies,
plus conformistes aussi, époque oblige… Les séjours passés dans
un ashram en Inde ou dans une pagode en Thaïlande se font plus
courts mais plus intenses. On cherche avant tout un aboutissement. On ne voyage plus pour « rien »… Le voyage sans but n’est
plus qu’un vague souvenir même si ce but n’est que spirituel.
Boris Vukonic distingue clairement la religion du tourisme, l’un
étant une cause et un résultat migratoires, l’autre une migration
saisonnière ; la conjonction des deux termes de religion et de tourisme s’avérant souvent complémentaire. En effet, le voyage peut
être une initiation à une autre vie, une invitation à la découverte
des autres et à la remise en question de soi et de ses propres choix
de vie. La religion entraîne le croyant dans un univers tout autre
que celui de la quotidienneté et interroge sans cesse son rapport à
la vie et à la morale. Pèlerins et touristes partagent fréquemment
deux volontés identiques : partir pour changer d’air et visiter les
sites religieux importants.
D’une certaine manière, les deux catégories en s’ouvrant
l’une à l’autre, s’ouvrent également au monde et aux autres. Elles
croient aussi à l’existence d’un monde meilleur, plus harmonieux,
qu’il soit au bout du monde ou au firmament divin. L’essentiel
est que l’espoir de s’y rendre et d’y parvenir, voire d’en revenir,
persiste (Vukonic, 1996 : 58 et 183). Partir en vacances en Asie
c’est toujours un peu s’en aller au paradis : Bali n’est-elle pas l’île
des dieux ? Le Tibet n’est-il pas, non seulement le toit du monde,
mais également le pays des dieux ? Le voyage religieux, pèlerinage
des temps modernes, a donc encore de beaux jours devant lui.
Pèlerinage touristique ou tourisme religieux ? Un peu des deux
sans doute.
175
Page laissée blanche intentionnellement
4
Chapitre
L’aventure du voyage et
le voyage d’aventure entre nature et culture
« Savez-vous donc, étranger que vous êtes, assis là bien
tranquillement sur votre siège, vous qui traversez le monde
en promeneur, savez-vous ce que c’est que de voir mourir
quelqu’un ? Y avez-vous déjà assisté ? Avez-vous vu comment le corps se recroqueville, comment les ongles bleuis
griffent le vide, comment chaque membre se contracte,
chaque doigt se raidit contre l’effroyable issue, comment un
râle sort du gosier… avez-vous vu dans les yeux exorbités
cette épouvante qu’aucun mot ne peut rendre ? Avez-vous
déjà vu cela, vous l’oisif, le globe-trotter, vous qui parlez de
l’assistance comme d’un devoir ? ».
Stefan Zweig, Amok, 1991 (1922).
La campagne fascine après avoir été boudée pendant des
décennies : les citadins la découvrent et les ruraux la redécouvrent.
Cheminements intéressés : de la nature à la culture
La nature revisitée. En France comme ailleurs, l’essor incontestable d’un tourisme vert – consécutif au « retour de la nature »
depuis les années 1970 – n’est pas sans liens étroits, parfois étranges, avec d’autres redécouvertes, renaissances ou réappropriations.
Retours à la terre, à la tradition, à la famille, à la religion, à la
communauté, à la région, au dialecte, aux « vraies » valeurs, à soi,
à la tribu. Ces retours ne correspondent pas nécessairement à des
177
Désirs d’Ailleurs
avancées dans l’évolution des sociétés. Ils traduisent surtout nos
angoisses – fondées ou fantasmées – des lendemains incertains. Ils
suggèrent également de nombreuses interrogations sur nos sociétés dont certaines annoncent des réflexions nouvelles et originales
et d’autres des replis dangereux risquant d’ouvrir une boîte de
Pandore : OGM, nucléaire, pollution, déforestation, dégradation
des milieux naturels, chasse aux gorilles ou trafic de coraux, écotourisme et patrimoine, enseignement des dialectes, alimentation
bio, etc., mais aussi peur de l’autre et repli sur soi, patriotisme
et régionalisme exacerbés, intégristes tenants de la deep ecology,
fin des paysans, chasseurs frustrés, tentation vichyste, ethnicisme
douteux, intégrisme religieux, etc. La vogue du tourisme vert et
rural augure de bonnes surprises, mais il existe aussi des limites
à ce phénomène de mode. Quels points communs peuvent bien
exister entre des militants antinucléaires ou des élus verts en
guerre contre certains chasseurs et des membres de l’association
émanant du Front national, « Aventure et tradition », patronnée
par la mairie de la ville d’Orange ? Entre les « éco-guerriers » et les
chasseurs de tourterelles ? Entre les électeurs du parti des Verts et
ceux de « Chasse, pêche, nature et traditions » ? La redécouverte
de la nature n’est pas seulement d’ordre écologique ou philosophique, elle est aussi de nature politique.
Le tourisme vert a la cote en France et en Europe, mais
l’exode rural se poursuit néanmoins. La campagne des citadins – qui n’y séjournent qu’occasionnellement – et la campagne
des villageois, des artisans et surtout des agriculteurs, sont comme
deux mondes qui se côtoient sans se connaître, comme un groupe
de touristes de Nouvelles Frontières en face d’Aborigènes australiens ! Le monde rural, c’est l’exotisme du chez-soi. Visiter la
campagne, c’est voisiner avec une société restée en grande partie
traditionnelle à proximité de son domicile ; c’est également vivre
un choc culturel dans le village d’à côté. Et partant d’une savante
mixture mêlant Jules Verne à Steven Spielberg, cela peut même
aller jusqu’à revivre un « voyage au centre de la Terre » au cœur du
Massif central, grâce à l’ambitieux projet « Vulcania »…
178
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
Avec, entre autres, la « fin des paysans », le « culte » de la
nature retrouvée, la vogue « bio » et l’engouement pour le tourisme rural (avec ses multiples facettes allant du tourisme à la
ferme à la vie au grand air), la nature a bien changé de nature
au cours des dernières décennies : de « repoussoir », nos campagnes et nos terroirs regorgent subitement de tous les atouts tout
en déployant « un fantastique réservoir de fantasmes » (Léger,
Hervieu, 1979). Nos nouveaux Wandervogel n’ont certes pas
l’allure de leurs prédécesseurs mais leur détermination semble
tout identique… Il y a ainsi du naturisme dans l’excès de nature :
une station de ski autrichienne, réservée aux naturistes, a ainsi
ouvert ses pistes hivernales aux candidats non frileux ! La nature
sinon rien ! Le paysage domestiqué a remplacé la nature sauvage. Et
l’ensauvagement des uns ne suffira pas à contenir les dégradations
de l’environnement des autres. Lorsque vacille l’ordre du monde,
une certaine religion de la nature réapparaît comme par nécessité
pour beaucoup d’entre nous. La mythologie de la Nature est de
retour, renouant ainsi avec le couple nature-religion si prolifique
durant la période du romantisme allemand. Cet intérêt pour la
nature en général s’accompagne du retour de l’histoire locale et
régionale, du folklore, de la généalogie, des rééditions de romans
ou d’essais anciens, et même d’un regain d’intérêt pour le bricolage et le jardinage, la couture, la brocanterie, l’artisanat et autres
petits travaux manuels oubliés, etc. (Bromberger, 1998). Derrière
ces retours pluriels qui investissent l’ensemble de la société se
cachent cependant deux notions difficilement contrôlables une
fois lâchées dans l’arène politique et symbolique : le peuple et le
populaire ! (Michel, 1998 : 57-71). Le naturel peut cacher le surnaturel. Mais nul besoin d’expliquer que la nature est un terreau
particulièrement fertile sur lequel peut croître, pour le meilleur et
le pire, le secteur touristique.
Quant au discours des voyageurs sur la nature, il est fortement variable, en fonction des motivations et des savoirs des
uns et des autres. Deux visions opposées sur les Papous illustrent
des pratiques touristiques antipodiques : 1) lors d’une récente
expédition pédestre, un voyageur passionné d’ethnobotanique
a recueilli, dans une région peu connue de l’Irian Jaya, partie
179
Désirs d’Ailleurs
occidentale de la Nouvelle-Guinée occupée par l’Indonésie, une
masse d’informations considérables, au point d’en faire bénéficier un musée parisien et de présenter une série de conférences ;
2) un voyageur moins averti et plus stressé, interviewé dans le
film-documentaire Cannibal Tours, juge les Papous en estimant
que « leur apathie et leur indolence tiennent au fait qu’ils vivent
si proches de la nature. Il ne faut pas oublier que ce sont des
hommes »…
Deux regards, deux mondes, deux tourismes. La différence, nette entre les deux manières de voyager, reste cependant
plus minime que la perception par les autochtones de la présence
des touristes. Mais, pour terminer ici avec les Papous, il n’est pas
sûr que ces derniers soient gagnants dans la bataille touristique.
Le tourisme d’aujourd’hui balise partiellement les sentiers des
exploiteurs de demain avides de profits et de plaisirs ; les jeunes
Papous tournent le dos aux anciens et « boire l’alcool des lampes
à pétrole est le nouveau divertissement du soir. Les Papous en
baskets et jeans toisent ceux dont l’abdomen reste barré d’un étui
pénien. […] L’exotisme remplit les caisses. Et rien ne vaut le tourisme pour transformer de façon irréversible les structures sociales
des peuples papous » écrit Phillippe Pataud Celerier (Le Monde
diplomatique, octobre 1996 : 24). On ajoutera que les autorités
indonésiennes profitent de la manne du tourisme en provenance
des pays riches pour encore mieux contrôler les autochtones ! Et
les soumettre. L’Irian Jaya, ce qui signifie « Ouest victorieux », ne
mérite pas son nom, d’ailleurs imposé par les « colonisateurs »
de Jakarta, mais c’est encore l’Ouest – l’Occident – qui ressort
victorieux de cette confrontation, car n’est-ce pas son modèle de
civilisation qui tend, ici et là, à l’emporter ? Mais une interrogation demeure : les autochtones seront-ils jamais consultés pour
débattre de leur propre avenir ? Depuis le 1er janvier 2000, la
nouvelle appellation « Papua » de leur territoire (finalement plus
officieuse qu’officielle !), stratégie politique en vue de calmer
les esprits indépendantistes, suffira-t-elle à apaiser la colère des
autochtones ?
180
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
Voyage et nature, quelles compromissions ? En 1960, les
visiteurs du Grand Canyon frôlaient la centaine par année ; en
1993, ils sont 22 000. Chaque année, plus de 1 000 personnes
gravissent le plus haut pic nord-américain : « ce phénomène a
également gagné l’Europe » souligne Sergio Dalla Bernardina
en fournissant maints exemples français avec chiffres à l’appui
attestant de cette quête de « nature sauvage et engouement rural »
sans précédent pour les sports de nature et autres loisirs en forêt
(dans Bromberger, 1998 : 375-376). Le promeneur authentifie le
paysage offert par la Nature mais il est aussi authentifié par elle.
Sergio Dalla Bernardina y voit une sorte de correspondance qui
aboutirait au raisonnement suivant :
« a) La nature est plus authentique que la société, donc plus
noble.
b) Le retour à la nature implique une mise entre parenthèses
de la dimension intellectuelle et une valorisation du sentiment.
c) Dans le règne de la nature (qui est justement un règne et
non pas une démocratie), le droit d’établir ce qui vaut (la
beauté, la qualité, etc.) ne dépend plus de la culture, ni de
l’intellect, ni de l’éducation, mais bien du cœur.
d Puisque je sais avoir du cœur (je le sens, donc c’est vrai),
j’ai le droit de juger.
e) Mon aptitude à apprécier ce qui est vraiment beau (un
paysage, un bouquet de fleurs, le visage d’un vieux paysan…) certifie mon authenticité, voire ma noblesse.
d) Je suis noble » (dans Bromberger, 1998 : 394).
L’aventure naturelle dominicale est une expérience dont la
portée collective et spectaculaire se traduit par la présence d’une
foule qui se presse chaque week-end sur les derniers chemins
escarpés et encore étroits des campagnes françaises. On visite le
bois ou la montagne comme s’il s’agissait d’un parcours de santé.
On fréquente la forêt le dimanche comme on fréquentait autrefois l’église (la messe) ou le bistrot (l’apéro) ! On allait à l’église
pour voir et être vu, au bistrot pour parler et entendre des potins
181
Désirs d’Ailleurs
et nouvelles. Le processus de désocialisation a simplement évolué : c’est désormais loin de tout qu’on se retrouve, sans négliger
l’idée répandue – mais pas toujours justifiée – que la rareté est un
gage de qualité. L’héritage élitiste du voyageur aristocrate hante
plus que jamais les esprits des touristes actuels.
Le chemin des autres est à quêter loin des autres, l’autre
ne se cherche pas dans la foule ! C’est dans la forêt, en mer ou
dans le désert que l’on s’écoute, se voit et se parle mutuellement.
On saisit alors mieux ce que Dalla Bernardina compare à la « version diurne, hygiéniquement irréprochable, de la boîte de nuit »,
avant de conclure non sans passion en ces termes que nous partageons : « Le vrai passionné, à la limite, devrait être un illuminé :
un solitaire qui ouvre des voies, qui traverse les océans, tout en
restant anonyme. Un peu comme les bandits et les ermites d’antan, ces individualistes avant la lettre. Ce n’est pas le cas d’Alain
Bougrain-Dubourg, que l’on pourrait qualifier d’imprésario de
la nature sauvage, ni de Théodore Monod, propagandiste des
attraits du désert (eh oui, même le désert devient objet de consommation) pour une horde de “protecteurs de l’environnement”
de plus en plus aguerrie. Et peut-être que toute la différence est
là : autrefois on se rendait dans la nature pour quitter l’univers
social. Aujourd’hui, on y va tous ensemble pour prouver son intégration » (dans Bromberger, 1998 : 405). N’est-ce pas la quête du
vide – un autre ailleurs – qui nous rapproche des autres ? En définitive, user de la nature sans en abuser est à notre sens la meilleure
formule que devrait faire sienne tout passionné du tourisme vert
comme tout voyageur en général. En n’oubliant jamais l’homme.
Alexandre de Humboldt, l’explorateur et l’authentique découvreur – au sens noble du terme – de l’Amérique, ce citoyen du
monde avant l’heure dont l’œuvre gagnerait à être plus connue
en France, met en garde mieux que personne tous les aventuriers
naturalistes en herbe : « Ce qui est contre la nature est injuste et
mauvais, et ne résiste pas au temps ».
Tourisme culturel et modernité. Après avoir été un pléonasme – le tourisme est par nature culturel –, le tourisme culturel
a cessé de l’être à la faveur de la civilisation industrielle puis tech182
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
nologique ; le tourisme de masse a failli l’achever, avant qu’il ne
renaisse très clairement ces dernières années. Le tourisme culturel
se définit « comme un déplacement dont la motivation principale est d’élargir ses horizons, de rechercher des connaissances et
des émotions au travers de la découverte d’un patrimoine et de
son territoire » (Origet du Cluzeau, 1999 : 3). Une motivation
présente chez chacun d’entre nous, même si elle apparaît parfois
enfouie sous un amas de quêtes plus faciles ou futiles. Même
les conquérants ou les évangélisateurs les plus obtus au désir de
l’ailleurs succombent quelquefois au besoin de l’autre. Les « gestionnaires du sacré » chers à Max Weber ont été, de tout temps,
d’excellents voyagistes. L’organisation des pèlerinages, de Lourdes
à la Mecque, de l’Antiquité à nos jours, a toujours suscité des
vocations au moins aussi spirituelles qu’aventureuses, et même
culturelles.
On peut évoquer les grandes expéditions, initiées dans
le sang par les armées avant de mêler plus subtilement science
et pillage, qui ont marqué l’histoire de l’humanité. Citons pour
mémoire, en ce qui concerne la France et son « empire », l’expédition scientifique menée par Champollion marchant dans
les pas de la campagne d’Égypte de Bonaparte, et la mission
Dakar-Djibouti orchestrée par Griaule et ses amis du Musée
de l’Homme au début des années trente. La première est née
des ambitions impériales et donnera naissance à l’égyptologie,
la seconde a obtenu le feu vert de l’administration coloniale et
marquera durablement de son empreinte la tradition ethnologique française. De toute évidence, le succès actuel de circuits
touristiques tels que « l’Égypte des pharaons » ou « les Dogons,
peuple des falaises » doit beaucoup à nos ancêtres, il est la continuité d’entreprises aux lourdes conséquences historiques. Même
si le tourisme n’est pas, à notre sens, la poursuite de la guerre sous
une autre forme, plus pacifique… On pourrait évoquer encore
le conquistador espagnol du XVIe siècle ou le jésuite en Chine,
à la même époque, qui ont pour étranges descendants le routard
à la recherche d’un ashram en Inde ou du job-trotter installé à
Hong-Kong et fasciné par le yoga… Le monde change mais la
183
Désirs d’Ailleurs
culture reste ; l’histoire avance mais les habitudes, les traditions et
les imaginaires demeurent.
Les années 1990 ont été marquées par un engouement
extraordinaire pour le tourisme culturel comme le prouve le taux
de fréquentation des sites et des musées de France. La quête de
sens et de références a également poussé le développement de
l’idée de Patrimoine. Il suffit de voir les initiatives culturelles
entreprises par un bon nombre de villages et de villes pour s’apercevoir, entre autres, que le tourisme et la culture ont tout à gagner
dans leur coopération… si elle est bien menée. Le tourisme culturel, à force de focaliser son attention sur le passé et ses vestiges,
aujourd’hui disséminés à travers le monde dans des sites archéologiques et des musées gigantesques ou minuscules, a trop négligé
les vivants, le présent, et plus encore la réalité sociale qui entourent le voyageur lors de ses pérégrinations. L’homme n’a pourtant
pas seulement besoin de sa culture et de celle des autres pour s’enrichir (ou plutôt accumuler des savoirs diffus), mais aussi pour
(re)donner vie aux sociétés passées ou actuelles, et pour retrouver
le sens de la culture en voyage qui culmine dans la rencontre avec
l’autre. Du reste, qui d’autre mieux que cet autre-là pourrait lui
faire partager des fragments authentiques de culture ?
Cette coopération qu’il faut espérer plus étroite entre tourisme et culture n’est certes pas aisée en raison des forces de la
société – stimulées par la consommation et l’individualisme – qui
peuvent nous conduire, comme cela est déjà souvent le cas, à
une trop forte commercialisation culturelle. Faire de la culture
une marchandise comme une autre, c’est non seulement la tuer
mais également contribuer à sa disparition, et donc soulever de
nouvelles interrogations autour de l’identité. Déjà, nos sociétés de
gaspillage survalorisent l’éphémère, poussent à l’hystérie consumériste, en même temps qu’elles sacralisent la conservation – voir
l’engouement pour les « collections » et le nombre croissant de
collectionneurs de tout et de rien –, la préservation, la sauvegarde
du Patrimoine ou de la nature, etc. Une émission télévisée s’intitule par exemple « Sanctuaires sauvages ». C’est ainsi que certains
possèdent par exemple deux voitures et deux motos, refusent de
184
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
trier les déchets (« on n’a pas le temps »), mangent au fast food et
passent leur rare temps libre devant un écran de télévision, mais
militent chez WWF ou Greenpeace, ne ratent pas une manifestation « écolo » ou antifasciste, s’indignent du mode de vie américain et de l’abattage de la forêt amazonienne. Et, lors d’un voyage
dans les tropiques, ils vont vous dire sans rire : « nous on aime
bien ici, car les gens prennent le temps de vivre, il n’y a pas toutes
ces voitures qui polluent nos villes – mais malheureusement ils
regardent quand même tous la télé ! – et puis la très bonne cuisine locale nous change de la cuisine française ! »… Qu’est-ce qui
empêche ces personnes de vivre comme elles le souhaitent sinon
le fait qu’elles ne le désirent pas franchement ou même pas du
tout ? Le discours est aux antipodes des actes. Mais alors pourquoi vivre la vie qu’on dit détester par-dessus tout ? Masochisme
ou résignation ? Un peu des deux sans doute.
Paradoxes d’une modernité dont les tours et les détours,
tous les jours un peu plus, nous échappent. On décèle dans ces
choix de vie des Occidentaux une nette confusion quant au faire
et au dire, et ces choix traduisent une inaptitude à vivre « réellement », hors surconsommation et hors du tout-à-l’ego. Tom
Selwyn estime que la commercialisation culturelle est justement
liée au fait qu’en Occident on consomme « toujours » et « trop ».
Le « toujours plus » d’il y a vingt ans est devenu le « toujours
trop ». Et Selwyn de parler d’« attitudes infantiles et schizophréniques » dans l’action de tout consommer et de tout conserver
(Selwyn, 1996 : 14). Notre société est avant tout une société
d’accumulation, voire de stockage de biens consommables. La
commercialisation sociale et rituelle des cultures peut conduire à
une érosion de sens, et cette perte est aussi accompagnée par une
perte de la solidarité sociale et familiale. Cela conduit inexorablement à un état de dépendance. Une dépendance culturelle qui
peut s’avérer dramatique, comme en certains lieux de Thaïlande,
du Kenya, de Cuba, etc., mais dont il ne faut pas non plus exagérer les impacts, à l’image de ce que font certains ethnologues
nostalgiques du Bon Sauvage et des terres inexplorées. Trop aller
en sens inverse consiste à ne rien vouloir changer, à tout sauvegarder tel quel, à viser en fait, qu’on le veuille ou non, à la muséifica185
Désirs d’Ailleurs
tion proche ou lointaine d’une société, à figer la vie des hommes
dans une hypothétique « histoire froide ». La commercialisation
culturelle à outrance, tout comme la muséification de l’histoire
présente, des peuples à l’existence confisquée, peut conduire à de
sérieuses déstructurations sociales et identitaires, pouvant le cas
extrême mener à l’ethnocide. C’est ce que Robert Jaulin a très
bien montré, non pas en ce qui concerne l’agonie des cultures
inviolées jusque dans leur malheur et leur misère, mais pour le cas
des sociétés lointaines où l’Occident s’est approprié, par le glaive
ou la séduction, de la mémoire et de la culture de civilisations
entières (Jaulin, 1974). On ne survit pas en l’an 2000 comme
on survivait encore en 1950 : les revendications des uns et des
autres font un écho sur l’ensemble de la planète… si Internet, les
médias, et d’autres facteurs, le veulent bien !
Les relations entre culture et tourisme sont à approfondir
si l’on désire véritablement œuvrer pour une sincère « préservation » – terme impropre et imprégné de rousseauisme – des
sociétés, tout en leur permettant de se « moderniser » le plus intelligemment possible.
• D’une part, il s’agit de comprendre autant que d’accepter
le fait que la culture peut être et sera de plus en plus perçue
comme une ressource commerciale, et bien sûr les cultures
les plus « authentiques » – souvent aussi les plus vulnérables sur le plan identitaire – seront les plus sollicitées par
l’industrie du voyage.
• D’autre part, le fait de saisir les liens qui peuvent unir
tourisme et culture – en « enrichissant », culturellement
et financièrement, aussi bien les hôtes que les visiteurs –
pourrait dans le futur réduire les impacts négatifs si souvent décriés et attestés.
Ces dispositions exigent de supprimer les derniers tabous
entre les tenants jusqu’au-boutistes du relativisme culturel, parmi
lesquels se trouvent nombre d’ethnologues, et les partisans d’un
développement trop rapide chez qui dominent les économistes.
Mettre dos à dos les culturalistes nostalgiques des premiers temps
et les développeurs arrogants (et sans scrupules) constitue à notre
186
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
avis la première étape en vue d’établir des liens durables et profitables pour tous, une politique en premier lieu profitable aux
peuples autochtones coincés entre les impératifs culturels et les
exigences de la modernité. On a pu voir, par exemple à Bali, comment la modernité de la tradition peut s’avérer efficace – rentable
même – et en étonnera plus d’un !
Le discours voyagiste : médias, publicité, agences et Cie
Les voyagistes vendent des destinations de rêve et non
des lieux de survie ou de lutte politique. Les superbes photographies quadrichromes des catalogues présentent des plages,
des ethnies aux visages et aux costumes exotiques ou encore des
monuments cibles que tout le monde a déjà vus d’une manière
ou d’une autre. Certains déchantent dès leur arrivée au paradis :
« Un vieux panneau rouillé. Antananarivo. J’en veux à la petite
gonzesse de l’agence. Qu’ai-je à voir avec ces faubourgs inondés,
cette foule grouillante et misérable ? Pourquoi cette ville glauque,
sale, pouilleuse, détériorée par sept mois de grève ? ça schlingue la
misère et tout ce qui s’y ventouse. Le trafic, la magouille, la prostitution. Sur les murs, un patchwork étrange de slogans marxistes
délavés, d’affiches militantes embues et de pubs rutilantes pour
des produits introuvables. Une circulation bruyante, pétaradante,
polluante d’épaves où parfois une BMW jette des reflets obscènes » (Mercado, 1998 : 14-15). Un malheur n’arrivant jamais
seul, notre voyageur, continuant à Tamatave, se voit aussitôt
rattrapé par l’histoire de France tropicale : « La vieille méthode
Haussmann, répétée à l’infini dans toutes nos possessions. De
larges avenues pour permettre les charges de cavalerie en cas
d’émeutes et les défilés triomphants d’après. Les restes d’une
splendeur passée surgissent çà et là, dans l’agencement d’une
vieille demeure à véranda, au patio décrépit. Comme dans toutes
les villes malgaches, l’avenue Joffre est l’épine dorsale du commerce et de la vie. Qui était ce Joffre ? Vite le guide. Pas de doute,
c’est bien le nôtre. Le héros de quatorze. Dans sa biographie, il est
pudiquement écrit qu’il s’est “distingué” au Tonkin, au Soudan
et à Madagascar. Je découvre au hasard des promenades l’autre
187
Désirs d’Ailleurs
face de l’histoire de France. Les colonnes infernales de Voyron
et de Combes, celles de Lyautey, l’adjoint de Gallieni. Ironie de
l’histoire qui me débarque dans cette île presque cent ans après
eux, au moment où partout à l’Est on déboulonne certaines de
mes statues. La fuite des souvenirs. Du Berlin des rassemblements
de la jeunesse aux exclus devenus patrons de presse, philosophes
gaullistes, ministres ou scouts humanitaires… » (Mercado, 1998 :
24-25). La banalisation des horizons n’évacue pas pour autant
le retour à l’histoire qui transparaît à l’occasion de nos arpentages de l’ailleurs. Les voyagistes, mais aussi les médias – cf. les
chaînes de télévisions câblées ou non (Voyage évidemment, mais
aussi Planète, la Cinq, Odyssée, entre autres) et autres émissions
« Nature » ou « Faut pas rêver » – multiplient les prouesses pour
nous encourager à prendre la route ou nous tirer de notre fauteuil
pour monter dans l’avion…
L’industrie du voyage, relayée par les médias, s’est approprié le discours anti-touristique, nettement majoritaire parmi les
clientèles voyageuses. Ce discrédit de la « chose touristique » ne
date pas d’hier. Deux exemples extraits de la presse : le premier
publié dans le Nouvel Observateur est titré « Les marchands de
vacances » et signé Christian Hebert, le second paru dans Grands
Reportages s’intitule « Princesses d’argent » et traite des femmes
Miao de Chine sous la plume d’Éric Pasquier. Même si ces articles sont séparés de près de trente ans, même si le contexte est
différent et le ton a changé, le contenu reste à peu près identique :
« Le touriste ne fait pas de sentiment ; égoïste, il ne se préoccupe
que de sa sécurité, que de son confort et de la réalisation de ses
rêves. Le tourisme – on peut s’en réjouir ou s’en plaindre, mais
force est bien de le constater – c’est les vacances de la politique »
(Nouvel Observateur, 27/7/1970 : 23). « Depuis un mois et à raison de 4 000 kilomètres parcourus à travers le sud et le sud-est
du Guizhou, dans les collines et les montagnes sculptées par des
cultures en terrasses, je n’ai pas rencontré un touriste. Qui donc
voudrait s’aventurer dans ces plateaux, certes magnifiques dans
leur explosion de couleurs vertes, jaunes et fuschia, mais désolés ; dans ces villages ruraux oubliés par les cartes et les routes ?
Personne » (Grands Reportages, mai 1999 : 34). Bref, celui qui
188
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
voyage bien, à savoir hors des hordes, n’est jamais le touriste ! De
ce discours récurrent, les professionnels du tourisme ont généralement annexé les termes de « voyage » et « voyageur » pour les coller
sur ceux, moins glorieux, de « tourisme » et « touriste ». Mais cela
ne fait que déplacer le problème sans modifier d’un pouce l’art et
la manière de voyager de la masse de touristes-voyageurs…
Un simple survol des brochures touristiques et des catalogues d’agences de voyage, avec des images superbes pleines de
promesses alléchantes, nous emporte déjà en plein cœur d’un
voyage dans un monde imaginaire. Ce que l’on met en scène
rassure et jamais ne questionne, on privilégie résolument la mort
à la vie, l’objet au sujet, le passé au présent, la préhistoire à l’histoire, l’irrél au réel, etc. Ce n’est pas seulement une question de
facilité mais également de besoin d’imaginer un autre monde qui,
à l’opposé du nôtre, serait idyllique. Mais également dans cette
littérature touristique du prêt-à-partir, nulle illustration d’usine
ou de manifestation, nulle image de bidonville ou de portrait
de tel ou tel dictateur… Tout est fait pour échapper à l’emprise
de la réalité. La fiction dépasse le réel en l’embellissant et en le
transformant. C’est seulement au retour du voyage, en fermant
le catalogue, ou en retour de périple, que la réalité trop crue nous
agresse à nouveau…
La mythologie du paradis est sans cesse convoquée, sous
des formes pourtant très variées ; les deux extrêmes étant la publicité touristique et la littérature voyageuse. Si les deux rêvent de
paradis et mettent en scène l’ailleurs, les ressemblances s’arrêtent
là. À l’image des tropiques, certains paradis peuvent être bien
tristes. Peter M. Burns cite deux descriptions – l’une du voyagiste Virgin Holidays, l’autre de l’écrivain Paul Théroux – d’un
même espace imaginaire, en l’occurrence la ville d’Apia dans les
îles Samoa : le voyagiste décrit la cité comme étant « la plus belle
et la plus préservée de toute la Polynésie » alors que Théroux ne
voit dans la ville que désolation, routes défoncées, maisons en
bois délabrées, et même des habitants rudes ne citant la Bible
que pour mieux fouiller vos poches ! (Burns, 1999 : 110-111).
189
Désirs d’Ailleurs
La perception de l’ailleurs diffère autant que le style de voyage des
uns et des autres.
On nous vend aujourd’hui du voyage à tous les niveaux :
habillement, cuisine, loisirs, habitat, spiritualité, musique, lecture,
etc. On finira, disent les plus sceptiques, par ne plus avoir envie
de partir si tout l’ailleurs est à portée de main – et de porte-monnaie. Là aussi, comme pour le « vrai » voyage, ce sont encore les
plus démunis – sauf s’ils survivent à leur voyage – qui voyageront
le moins. Matériellement en tout cas, car la société ne peut pour
l’heure nous interdire de rêver… On nous vend aussi des paradis
un peu partout alors qu’il n’existe plus de paradis que dans nos
têtes écervelées ou dans nos imaginaires sollicités. Par l’intermédiaire du fouineur en tourisme Roger Scheldrake, personnage clé
de son roman Paradise News, David Lodge ternit considérablement l’image paradisiaque du monde qu’on voudrait nous servir
sans compter et sous toutes les coutures : « Le voyage d’agrément
est un substitut des rituels religieux. Le séjour touristique un pèlerinage séculaire. Une accumulation de grâce par la visite des hauts
lieux de culture. Les guides de voyage des aides divines… Je vais
appliquer au tourisme ce que Marx a fait avec le capitalisme, ce
que Freud a fait avec la vie de famille. Le déconstruire » (Lodge,
1991 : 74-75). Cela n’empêche point la commercialisation croissante des rêves pour ceux qui peuvent se le permettre. L’analyse
des brochures est à ce propos éloquente et riche d’enseignements.
Le cas de la promotion touristique du pays Toraja en Indonésie a
particulièrement retenu notre attention : les anciens « sauvages et
coupeurs de têtes » sont devenus au fil du temps et du tourisme
des « rois célestes » (Michel, 1997 : 33-85). Les thèmes de l’industrie touristique rejoignent directement ceux de nos imaginaires
du voyage, ils sont récurrents et ne souffrent pas encore d’être
trop usités et éculés : nature, culture et aventure en sont les trois
mots phares. Mais les quêtes multiples de nos robinsonnades se
font plus précises et dévoilent une nostalgie coloniale certaine :
paradis, sauvage, tradition, authentique, sacré. Bref, tout ce qui –
croit-on à tort – s’éloigne de nous, ou nous est devenu étranger !
L’évasion, le rêve ou la spiritualité affinent les notions premières
de découverte et d’aventure rendues trop communes.
190
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
Mais ces conventions du voyage s’éloignent encore un
peu plus de ce qui donne le vrai sens au voyage : la spontanéité,
l’ouverture, l’accidentel, l’exceptionnel, la rencontre, etc. L’être
et non le paraître en voyage. Que deviendrait le voyage s’il se
résumait à un déplacement de personnes au bout du monde
à la recherche d’images préconsommées ? Le véritable danger
cependant consiste à supprimer définitivement le monde réel,
à occulter ailleurs les réalités sociales, politiques et économiques
des autres, parce que c’est le temps des vacances. Il est à ce titre
significatif de constater que les touristes, au Sénégal ou en Inde
pour une semaine ou un mois, en arrivent si aisément à oublier
le bruit du monde qu’ils viennent de quitter et à ne plus du tout
s’intéresser, subitement, aux convulsions de l’actualité. Souvent,
ils revendiquent même ce désintéressement : « une fois ici, je
suis bien et je m’en fous de ce qui peut arriver ailleurs ; la guerre
peut éclater en France, je ne le saurais même pas »… On voyage
certes dans l’espace et le temps, mais un intérêt pour l’homme
dans sa diversité culturelle, sa situation politique, ses conditions
économiques, ouvrirait des horizons nomades bien plus propices
à l’échange et à la rencontre. À un tourisme durable aussi. Il ne
fait pour nous guère de doute que le refus du politique dans les
politiques touristiques constitue l’un des problèmes cruciaux de
l’avenir du voyage, il est surtout un frein à toute évolution véritablement constructive et profitable à tous. Il n’est plus recevable
aujourd’hui de parler de tourisme durable en évacuant la question
primordiale du politique. Avouons que de ce côté-là, comme en
d’autres, la plupart des fabricants et des marchands de voyages
ne semblent pas partager notre opinion. D’ailleurs, le feraient-ils,
que cela aurait toutes les chances d’être une stratégie commerciale
supplémentaire, et cela ne pourrait pas aboutir sur des actions
concrètes servant aussi bien les voyageurs d’ici que les hôtes
d’ailleurs. Il existe heureusement quelques initiatives et entreprises touristiques, également alternatives et responsables – pour
lesquelles l’éthique du voyage est restée intacte et le regard sur le
monde plus humaniste qu’affairiste –, qui tentent, dans l’impitoyable marée économique, de propager une autre idée du voyage
que celle diffusée par l’industrie classique consistant à déverser
191
Désirs d’Ailleurs
aux quatre coins de la planète un flot de voyageurs toujours plus
important… Un voyage qui ne serait pas qu’un déplacement dans
l’espace mais également l’occasion d’une rencontre.
Des initiatives novatrices et bienvenues bouleversent
modestement l’univers du voyage en en faisant autre chose qu’une
simple industrie. On peut citer quelques actions récentes – inaugurées pour la plupart en 1998 et 1999 – susceptibles de modifier
les comportements et de changer les mentalités essentiellement
consommatrices de nombreux voyageurs. « La Charte Éthique
du Voyageur », élaborée par le voyagiste Atalante puis rejoint par
l’éditeur de guides Lonely Planet, s’adresse à tous les nomades du
loisir soucieux de limiter l’impact de leurs déplacements. Cette
charte dispense des conseils aux nomades curieux du monde et
résume ce qui donne au voyage ses lettres de noblesse : respect des
cultures, éthique de la rencontre, maîtrise de nos comportements,
considération pour l’environnement, protection des patrimoines… « Tourism for Development », dont l’initiative est partie
d’Égypte au lendemain de l’attentat contre les touristes à Louxor,
entend créer une sorte de label social et lutter intelligemment
contre la misère en demandant aux hôtels de verser un dollar (ou
moins selon les établissements) par touriste et par nuit à un fonds
dont les sommes seront reversées dans les villages les plus pauvres
afin de les aider en équipements d’eau, d’électricité, de routes,
d’écoles, d’hôpitaux, etc. En privilégiant ces hôtels labellisés, les
voyageurs défendront mieux leurs intérêts et ceux des populations
les plus vulnérables. Une autre prise de conscience revient à protéger le patrimoine naturel devant le pillage qui s’orchestre ici ou
là avec la complicité de certains voyageurs ; c’est dans cet objectif
que la direction de la nature, le WWF et Trafic Europe ont lancé,
notamment avec la distribution de brochures, une campagne
auprès des professionnels du voyage visant à promouvoir « un
tourisme respectueux de la nature ». Bien d’autres actions, autant
de réflexion que d’engagement, ont été engagées ces dernières
années : mentionnons pêle-mêle les organismes, institutions,
ONG et associations, tels ECPAT (End Child Prostitution and
Trafficking) qui lutte contre le tourisme sexuel et la pédophilie
(c’est aussi depuis avril 1999 qu’Air France diffuse sur certains vols
192
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
le spot documentaire contre le tourisme sexuel des enfants), l’association Transverses qui débat sur les relations tourisme et tiers
monde et s’efforce de diffuser « la Charte du tourisme durable »,
Groupe Développement, Tourism Concern, The Ecotourism
Society, etc. En octobre 1999, au Chili, l’Organisation mondiale
du tourisme (OMT) a adopté un code mondial d’éthique du tourisme en dix commandements, une initiative tardive mais positive
et bienvenue. Les membres de l’OMT se disent convaincus que
« le tourisme représente une force vive au service de la paix ainsi
qu’un facteur d’amitié et de compréhension entre les peuples. Au
prix du respect d’un certain nombre de principes et de l’observance des règles, il est possible dans ce domaine de concilier économie et écologie, environnement et développement » (Le Monde,
7 octobre 1999). Vœu pieux ou réelle avancée ? À suivre… Il faut
également évoquer les voies alternatives du voyage qui tentent de
pratiquer un autre tourisme, soucieux d’échanges équitables et de
rencontres sincères entre cultures et populations : Point-Afrique,
Terra Incognita, Arvel, Cevied, Roue-Libre, etc. La liste n’est pas
exhaustive, et gagnerait toujours à s’enrichir. Convenons que si
le présent du tourisme appartient au voyage « utile », tâchons par
conséquent, dans l’attente de considérations plus épicuriennes, de
le rendre utile de la manière la plus efficace et éclairée qui soit !
On ne voyage plus aujourd’hui comme hier, et pendant
que certains tours-opérateurs tentent d’exploiter honteusement
l’art de voyager autrement et proprement, d’autres au contraire
s’efforcent d’imposer un discours difficilement recevable par l’industrie du voyage. C’est ainsi que dans l’objectif de concilier éthique et tourisme, Atalante a lancé sa charte dont la devise – « il n’y
a pas de mauvais touristes, juste des voyageurs mal informés » – est
susceptible de sensibiliser le monde du voyage en général en vue
de promouvoir un tourisme plus responsable. Maurice Freund
et ses amis de la coopérative Point-Afrique persévèrent dans leur
combat pour un tourisme à la fois intelligent et engagé en faveur
des pays du Sud : « Voir les dernières familles nomades lutter avec
la dernière énergie pour rester sur la terre de leurs ancêtres et nous
lancer, à nous touristes, un regard lourd d’interrogations et de
désespoir ne peut laisser indifférent. Demain à leur tour, restés
193
Désirs d’Ailleurs
seuls sur ce dernier coin de la terre sans aucune chance d’y voir
implanter une école ou un centre de soins, ils s’en iront contraints
et amers renforcer la bombe sociale citadine… Les plus intrépides
choisiront l’exode vers l’Europe et fortifieront l’énorme et bientôt ultime réseau d’entraide africain de la survie : l’immigration
clandestine » écrit Maurice Freund dans l’éditorial du catalogue
Point-Afrique 1999. Un discours qui tranche avec l’habituelle
invitation au rêve exotique des catalogues d’agences… Mais difficile pour Nouvelles Frontières, en dépit des efforts de Jacques
Maillot, pour imposer « une autre philosophie du voyage », de
garder près de trois millions de clients en arborant des discours et
des actes plus « alternatifs » que ceux qu’ils donnent aujourd’hui.
Le tourisme est un immense marché et cela il ne faut pas l’oublier
trop facilement… Car trop souvent, en la matière, des situations
regrettables ont été précédées de bonnes intentions !
Un livre guide, publié pour « aider et informer » le voyageur dans l’organisation de son périple, peut faire plus de mal que
de bien au voyage/en voyage, aux partants et aux accueillants confondus. Les guides de voyage sont les plus fidèles et les premiers
de nos guides ; ils nous accompagnent dès le début mais nous
rendent trop facilement dépendants d’eux, de leurs informations
pratiques, de leurs restaurants et hôtels pas chers, etc. Ne dit-on
pas aujourd’hui, à propos du Guide du Routard ou plus encore du
Lonely Planet, que c’est la Bible du voyageur ? Les raisons qui ont
vu naître le Guide du Routard – en finir avec la formule savante
héritée du Guide Bleu, à savoir « monuments, sites, musées à
visiter, histoire à connaître, culture à voir et à lire, et puis voilà »
et ébaucher une forme de voyage qui soit plus proche des gens
(Gloaguen, Trapier, 1990) – sont les mêmes qui aujourd’hui le
critiquent, lui reprochant un ton quelque peu ringard et conservateur, en un mot soixante-huitard… Les révoltés se sont assagis,
les temps ont changé, et des besoins nouveaux sont apparus.
C’est une fois de plus dans les Mythologies de Roland
Barthes, dont les textes restent d’une brûlante actualité près d’un
demi-siècle après leur parution, qu’il faut fureter les solutions en
vue d’une démystification du voyage de fiction. L’auteur souligne
194
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
qu’à côté des montagnes et des gorges, des plaines et des plateaux
partagent avec elles le remplissage de l’espace ; les hommes sont
absents à moins qu’ils ne « composent un gracieux décor romanesque », les hommes existent bien, il suffit pour s’en convaincre
de délaisser un instant le plan du musée décrit dans le guide et
de partir à leur rencontre ! Il y a, enfin, l’inévitable « collection
de monuments ». Le Guide Bleu ainsi appréhendé nous propose
un voyage en dehors du réel. S’attaquant aux valeurs bourgeoises
du voyage, notamment confinées dans une discipline (l’art) et
dans un lieu (le musée), Barthes privilégie l’approche humaine
à l’approche strictement culturelle, et anticipe sur notre époque
lorsqu’il avance que ce sont « les mœurs dans leur forme quotidienne qui sont aujourd’hui objet capital du voyage, et ce sont
la géographie humaine, l’urbanisme, la sociologie, l’économie
qui tracent les cadres des véritables interrogations d’aujourd’hui,
même les plus profanes » (Barthes, 1957 : 121-125).
À ce titre, les guides Lonely Planet, nés en Australie et
depuis peu traduits en français, entendent répondre davantage
aux attentes de Barthes – et de bien d’autres ! – en prônant,
autant qu’un guide de ce type l’autorise, un tourisme responsable prenant en compte la réalité sociale et politique des régions
visitées. C’est ainsi que le débat sur « aller ou ne pas aller en
Birmanie » a fait l’objet d’explications de la part des rédacteurs du
guide consacré à ce pays : après mille précautions, afin de ne pas
servir la dictature en place, le guide propose « de nombreuses pistes pour faire bénéficier au maximum les Birmans eux-mêmes des
retombées » peut-on lire dans un article de Florent Latrive consacré aux guides Lonely Planet (Libération, 11/8/1997). En publiant
régulièrement une Lettre, l’éditeur rappelle sa détermination à
lutter en faveur d’un tourisme différent, voire militant. Les thèmes abordés dans ce courrier gratuit aux lecteurs sont évocateurs :
tourisme sexuel, crimes sans frontières, vogue plus que discutable
du tourisme militaire, dénonciation d’un certain type d’ethnotourisme, bronzer idiot à Cuba, etc. Ces prises de position, à certains égards courageuses compte tenu de l’impératif économique
qui mine l’industrie du voyage, font avec la masse d’informations
contenues dans le guide, le succès de l’éditeur. Peut-être un signe
195
Désirs d’Ailleurs
d’espoir avant-coureur qu’un jour les touristes finiront par se
lasser de n’être que des consommateurs de paradis auxquels il ne
faudrait montrer que des images de plages immaculées et titiller
dans le sens du poil leur besoin urgent d’exotisme…
Si « le Guide Bleu ne connaît guère le paysage que sous la
forme du pittoresque » (Barthes), le Guide du Routard ne connaît guère la culture de l’autre qu’à travers le regard de sa propre
culture. Qui n’a jamais trouvé, même si les Français se délectent
à souhait à ce jeu-là, que le « GDR » était ici ou là un peu trop
« franchouillard » ? Au bout du compte et de la route, le guide
de voyage, quel qu’il soit, ne servira jamais qu’à informer, conseiller et préparer le plus utilement possible le lecteur. La fonction
principale d’un guide reste celle de préparer le voyage et d’être
efficace et rentable pour l’acheteur-lecteur bientôt touriste-voyageur ! Ce qui donne raison à Catherine Bertho Lavenir quand elle
écrit : « On trouve, en fait, dans les Guides du routard, l’écho des
recommandations que faisaient aux touristes de 1860 le Baedeker
ou le Murray. Comment éviter d’être dévalisé ? Comment apprivoiser les autochtones et survivre à des nourritures décidément
étrangères ? Ce sont les interrogations permanentes du voyageur
lorsqu’il n’est pas encore enserré dans le filet des prestations commerciales mises en place à son intention » (Bertho Lavenir, 1999 :
408-409). Il reste bien difficile de se départir du vieux modèle du
tourisme culturel.
Il faut finalement se méfier des guides comme d’ailleurs de
tous les conseils qu’on nous donne à la veille d’un départ. Mais ne
pas les suivre ne signifie pas ne pas les écouter… La seule réponse
fiable aux tracasseries des guides – le choix, la date d’édition, le
type de voyage, le prix, le poids au cours du voyage, le temps
qu’on passera le nez dedans au lieu d’aller s’enivrer du dehors,
la perte d’énergie à en vérifier le contenu, et surtout le risque de
dépendance, etc. – est tout simplement de ne pas en posséder !
Voyager sans « bible », c’est un peu réapprendre à voyager pour
rien, c’est s’obliger ou presque à la flânerie. S’efforcer et se forcer
à vivre pleinement l’espace-temps du voyage. C’est en fait redécouvrir le vrai sens du voyage : la rencontre ailleurs avec l’autre.
196
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
Mais ne boudons pas non plus la lecture ou la consultation d’un
bon guide. Il est aussi, à sa manière, un appel à l’ailleurs, un
prétexte à partir. Qui d’entre nous, voyageurs, n’a jamais lu un
guide avant de partir ? Une consommation modérée et réfléchie
de cette littérature-là n’exempte pas d’approcher sereinement les
cultures et les paysages du monde, surtout si elle est complétée
par d’autres lectures plus anodines, plus vagabondes ou même
plus scientifiques.
L’autre devient parfois le bouc-émissaire involontaire
d’un tourisme « utile » et « rentable ». Même les guides de voyage
autrefois destinés aux auto-stoppeurs et aux touristes fuyant notre
modernité s’adressent aujourd’hui au grand public en mettant
l’accent sur l’indispensable « utilité » du voyage. On peut noter
l’édition récente d’un Guide du Routard entièrement consacré à
l’action humanitaire et un autre Guide du Routard sur les banlieues comme pour inciter les gens à retourner sur les lieux mêmes
qu’ils ont souvent désertés… La bonne conscience occidentale a
besoin d’alibis, de raisons « valables », de justifications, de passeports moraux, pour entreprendre un voyage dans des conditions
jugées plus saines. Leurre ou réalité, cela dépend, mais il y a un
fossé entre se sentir utile et le devenir vraiment. Dans notre
imaginaire tortueux et torturé par l’histoire, voyager utile équivaudrait pour beaucoup à ne pas voyager idiot. Voyager utile ne
signifie cependant pas nécessairement vouloir se mettre au service
des autres. Passé la vague plus altruiste des années 1980, on cherche désormais à voyager utile pour soi. Depuis quelques années,
le chômage aidant en Europe, on voyage de plus en plus pour
trouver un emploi à l’étranger : un Guide du job-trotter affirme
proposer « 50 000 pistes de stages et de jobs sur les cinq continents » ; par ailleurs, un Guide du voyage utile donne une mine
d’informations sur l’humanitaire, l’environnement, l’archéologie,
etc. On est ici très loin du voyage comme déplacement ludique,
comme flânerie sans but. Il faudrait redécouvrir, en voyage ou
non, l’utilité de l’inutilité…
197
Désirs d’Ailleurs
L’envie d’aventure(s) et l’aventure sans risques
Hier comme aujourd’hui, on ne voyage pas par hasard. Le
voyage, toujours, nous appelle et nous invite. D’autant plus que
le voyage se mue en aventure. L’aventure est nourrie par la pensée
d’une conquête de soi ou de l’autre. L’ascension de l’Everest, la
remontée de l’Amazone ou la découverte de nouvelles terres vierges s’il en reste participent à cette volonté de conquérir et dominer
des hommes ou des paysages. La colonisation des êtres a toujours
succédé la découverte des lieux. L’aventure humaine a parfois été
à l’origine d’ethnocides planétaires. Dès 1603, François Martin
de Vitré, dans sa Description du premier voyage faict aux Indes
Orientales par les François de Saint-Malo (Paris, 1604), donnait
déjà un aperçu de la rivalité aventureuse qui sévissait en Europe :
« Il n’y a point de meilleure escholle pour former nostre vie que
de voir incessamment la diversité de plusieurs autres vies et
apprendre dans la variété de mœurs et des coustumes des nations
estrangères, principalement de celles qui sont les plus esloignées
de ceste partie du monde en laquelle nous habitons, le moyen
de nous inciter à la vertu et de nous retirer du vice. Ce qui me
faict déplorer le défaut de la nation Françoise, laquelle estant plus
que toute autre, naturellement pourvue de vivacité d’esprit et
de valeur redoutable, a néanmoins languy si longtemps dans le
sommeil d’oysiveté, mesprisant ces enseignements et outre cela les
trésors des Indes Orientales, desquelles les Portugais et Espagnols
se sont enrichis » (cité par Denys Lombard, « Martin de Vitré :
premier Breton à Aceh », dans Archipel, no 54, 1997).
C’est avec la Renaissance que l’aventure s’ouvre à des
horizons nouveaux sous le signe tragique de la conquête et de
l’exploitation mais aussi avec le souci, pour certains, de connaître l’ailleurs et d’apprendre de l’autre. Avec les expansions du
christianisme, de l’impérialisme et du capitalisme, l’aventure
s’organise et se découvre des vertus missionnaires : dispenser
les bonnes paroles de l’Évangile, de l’argent-roi, de la patrie…
Mais de l’aventure coloniale et militaire à l’aventure moderne
et humanitaire, l’aventure aura été toujours ambiguë et souvent
destructrice pour une partie de l’humanité, en Asie par exemple
198
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
(Michel, 1995 : 23-69), et surtout en Amérique et en Afrique où
deux crimes contre l’humanité – restés à ce jour impunis 1 – ont
été en partie liés aux aventuriers-découvreurs en quête de nouvelles terres à dominer et à exploiter. La frontière est mince entre la
nature et l’homme, et l’exploitation de la première mène souvent
à l’exploitation du second. Mais, heureusement, l’aventure ne se
réduit pas qu’à cela, à ces crimes et ces massacres qui ont forgé
dans le sang les mondes nouveaux qui s’offraient à notre regard.
Elle est même parfois tout l’opposé.
À la fois individuelle et collective, l’aventure n’a ni patrie
ni maison, ni dieu ni maître. Elle est une tentation de l’ailleurs
et un appel de l’autre pour mieux apprécier le bonheur de
vivre. L’aventure défriche les recoins du globe pour retrouver le
sens perdu dans notre univers quotidien, elle isole de l’humanité bruyante pour retrouver la musique du monde. Elle est,
écrit David Le Breton, « une passion des détours » (Autrement,
« L’aventure », 1996 : 24). Ses désirs sont pluriels comme le sont
ses rencontres, malgré la recherche ininterrompue de l’unique,
de l’accident, de l’exception, de l’original, du risque, du neuf, et
de plusieurs aventures à l’intérieur même de la grande Aventure.
L’aventure n’est pas bonne ou mauvaise, elle est et cela suffit.
L’aventure est d’abord une succession de petits événements, de
petits récits de vie – de petites aventures – qui retracent les grands
moments de l’existence ; une fois rassemblées, ces petites aventures n’en forment plus qu’une seule, mais plus grande.
Le voyage a de tout temps été une invitation à la découverte
« extrême », à l’aventure humaine, sinon surhumaine. D’ailleurs,
n’oublions pas qu’hier comme aujourd’hui l’aventurier reste un
modèle de référence pour le touriste qui, dans notre imaginaire,
jamais ne lui ressemble mais toujours aspire à lui ressembler. Ce
sont les formes de ce que nous appelons l’aventure qui ont changé
au fil des décennies : il y a un siècle, l’aventure pouvait se résumer
1.
Le massacre collectif des Indiens dans les deux Amériques et l’esclavage qui a
entraîné la déportation de millions d’Africains puis le dépeçage du continent
noir.
199
Désirs d’Ailleurs
à une escapade à bicyclette dans le bois de Boulogne ou à une
expédition pédestre reliant deux villages dans un même département ; aujourd’hui, elle s’apparente plutôt au tour du monde en
ballon, en voilier, à pied, à vélo, en moto, en deltaplane, en roller,
etc. L’exploit n’a pas de limites à l’exception de celles d’atteindre
son but. Mais ce n’est alors que partie remise. Parmi une multitude d’aventures personnelles retranscrites dans des ouvrages à
succès, Les routes de la foi – déjà citées ici –, empruntées par le
coureur Jamel Balhi (1999) qui découvre la spiritualité et l’histoire des villes saintes de la planète, est un hymne à la tolérance
religieuse en même temps qu’un exploit sportif original. Pour ne
pas courir idiot… D’individuelle (car inconnue ou insolite) à la
fin du siècle dernier, elle est devenue collective (car médiatisée ou
médiatisable) à la fin du précédent millénaire. L’aventure des uns
n’est pourtant pas celle des autres, même si notre époque vouée
à l’individualisme triomphant retrouve dans ces exploits personnels une manière de ressouder la communauté autour de valeurs
perçues comme des vertus : force, compétition, effort, fierté, honneur, défi, solidarité, esprit d’équipe, etc.
Le lecteur aura reconnu ici des « vertus » plutôt masculines,
ce qui n’est sans doute pas un hasard à l’heure où l’identité du
mâle se voit sensiblement désorientée. Dans ce contexte d’aventure rendue à la virilité – retrouvée ? – les femmes n’ont guère
d’autre choix, au risque d’être renvoyées derrière les fourneaux,
que de suivre la voie des hommes qui peut déboucher – comme
dans le sport à haut niveau – à la voie du mal… Si l’autre en
voyage n’existe souvent que dans l’éloge du même, la femme en
aventure n’existe que dans l’ombre du mari ! Il n’est pas étonnant
que les grandes aventurières soient parties sans hommes – pères,
frères ou fils – afin de pouvoir goûter aux joies de l’aventure
extrême habituellement réservée à une poignée d’hommes téméraires : Alexandra David-Neel errant au Tibet, Isabelle Eberhardt
convertie à l’islam, Ella Maillart en quête d’oasis interdites en
Asie centrale, Isabella Bird parcourant le Far-West, Titäyna
rencontrant les « coupeurs de têtes » à Bornéo, Maryse Choisy
pénétrant au mont Athos interdit aux femmes, etc. Souvent
contraintes pour survivre ou simplement mieux vivre à s’im200
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
miscer dans le monde clos des hommes, en les imitant ou en
les narguant, ces « aventurières en crinoline » (Mouchard, 1987)
ont fait le choix de devenir exploratrices comme pour échapper
à leur condition féminine dans des sociétés européennes trop
figées dans des traditions dictées par les pères. À ce propos, le
témoignage d’Ida Pfeiffer, Ma tête à couper. Une puritaine chez les
cannibales, est pathétique : à 45 ans, cette Autrichienne déçue par
une vie monotone, va parcourir le monde sans discontinuer de
1842 à 1858. Dénonçant avec force les méfaits de l’homme blanc
sous les tropiques, elle se plaint cependant quelquefois des conditions ou des populations qu’elle rencontre. Et critiquant justement le bon droit du mâle, elle se met à l’imiter étrangement…
Elle rechigne ainsi contre son « serviteur » malais qui n’obéissait
pas à ses ordres et qui « au lieu de me servir, se faisait servir ».
Elle raconte ensuite : « Dans ce voyage, je marchai vraiment de
triomphe en triomphe. Toute seule, sachant à peine quelques
mots de la langue dayaque, je fis partout respecter ma volonté »
(Pfeiffer, 1993 : 76, 104). Un discours bien masculin pour une
conquête bien féminine, mais le paradoxe laisse songeur, tant la
femme se fait homme ! Finalement, en montrant que la femme
– en tant que femme – n’avait pas vraiment sa place dans l’univers
aventureux, Pierre Mac Orlan (1951) n’avait peut-être pas tout à
fait tort ! Sauf que les itinéraires personnels sont variables et plus
complexes, et que depuis le monde a bien changé…
L’aventure est antérieure au voyage dans le sens où le
voyage n’est qu’une possibilité d’aventure et non sa finalité. Toute
aventure est une forme de voyage, mais tout voyage n’est pas
absolument une aventure. Et puis l’aventure est encore davantage
au coin de la rue que le voyage. En devenant une industrie, le
tourisme s’est aussi transformé en auberge espagnole du voyage.
On y trouve de tout afin de satisfaire tous les goûts des nomades
et toutes les couleurs de l’ailleurs. C’est aussi le début d’une longue rivalité – qui perdure encore de nos jours – entre d’un côté
le touriste et de l’autre le voyageur, même si à notre avis cette
distinction relève plus d’une imposture commerciale que d’une
réalité observable. Tout les oppose dans le discours mais les rapproche une fois sur le terrain des vacances. Sans que cela n’évacue
201
Désirs d’Ailleurs
d’un pouce la certitude tant affermie que le voyageur n’est pas le
touriste, il serait son contraire. L’aventurier moderne est né sur les
traces des voyageurs vite rattrapés par les touristes. Des voyageurs
qui, « pour échapper aux touristes, s’enfoncent plus profond dans
les forêts, les déserts et les archipels, du Tibet au Yémen ou aux
îles Marquises. La course-poursuite effrénée du voyageur épris de
solitude, rejoint toujours trop tôt par la horde touristique, prend
dans les années 1970 une dimension planétaire. Là où le premier
pose le pied, le second apparaît bientôt. Les Baléares sont ainsi
envahies, les îles grecques, chères aux écrivains anglais, submergées, les rivages de Tunisie, refuge des peintres dans les années
1930, ourlés de clubs de vacances, les grands parcs africains déflorés, Bali banalisé… Une industrie paradoxale voit alors le jour :
organiser en masse des voyages loin des masses » (Bertho Lavenir,
1999 : 403).
Cette industrie-là est aujourd’hui celle de l’aventure. Elle
a le vent en poupe car ses motivations se démarquent de celles
qu’attendent les adeptes du Club Med, de Fram ou de Kuoni.
Mais personne ou presque n’est dupe. L’aventure, en principe, n’a
pas besoin de terres d’élection, de « Terres d’aventure » – l’aventure n’est pas confinée en des lieux précis, mais son « esprit » est
ou n’est pas en chacun de nous – mais bien plus de liberté de
déplacement et de liberté d’agir à notre guise, selon l’humeur
vagabonde d’un parcours jamais tracé à l’avance. L’aventure organisée d’aujourd’hui appartient à la même famille que le tourisme
de nos aïeux. C’est l’époque qui a changé beaucoup plus que l’industrie. À quelques exceptions près. Dès 1979, Pascal Bruckner et
Alain Finkielkraut prophétisaient : « En quittant l’itinéraire insipide de tout le monde, on l’enrichit simplement d’une alternative
pittoresque pour randonneurs audacieux ou solitaires. Sortir du
circuit, c’est fatalement l’agrandir. À son corps défendant, le vrai
voyageur est un prospecteur de l’industrie touristique. Il est ce
pionnier bénévole qui prépare la voie à des expéditions plus massives : l’équipée solitaire d’aujourd’hui sera l’aventure majoritaire
de demain » (Bruckner, Finkielkraut, 1979 : 49).
202
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
Une aventure trop organisée, trop préparée, trop financée, trop méditée, n’en garde plus que le nom. On cherche
aujourd’hui pourtant davantage l’aventure qu’on ne la subit ou
simplement ne la vit. Dans Le détour, Georges Balandier remarque avec intérêt que l’homme de la modernité veut connaître le
monde et pour cela se montre prêt à se couper de la réalité quotidienne, s’adapter à des temps et à des espaces différents : « Le
commerce du dépaysement, en exploitant une demande maintenant nombreuse, lui vend les voyages qui le pourvoient d’images
étrangères, et les séjours qui lui permettent de vivre, dans une
sorte de parenthèse et sur le mode mimétique, à la façon des gens
fort éloignés de son univers ordinaire » (Balandier, 1985 : 230).
L’aventurier moyen s’oppose à l’aventurier nouveau dans le sens où
le premier vit dans l’ombre du second. Les néo-aventuriers sont
perçus par les médias comme de nouveaux chevaliers du nouveau
Moyen Âge : des visiteurs spécialisés et assermentés mais qui préfèrent cependant la compétition à l’humour et la course d’obstacles au hamac. Le plus consternant, alors que le voyageur reste
la figure mythique du nomadisme, est la transposition de l’antagonisme classique touriste-voyageur dans l’univers de l’aventure.
Le néo-aventurier serait le « bon » et l’aventurier ordinaire – celui
que les médias n’inviteront jamais sur leurs plateaux ou dans leurs
rédactions – le « mauvais ». Jamais les voyageurs et les aventuriers
n’ont peut-être été aussi catalogués, étiquetés, classés. Le spectre
des privilèges aristocratiques offerts autrefois aux voyageurs hante
encore nos consciences et notre volonté de nous distinguer les
uns des autres. Le tourisme d’aventure est d’abord un tourisme
de distinction. Un tourisme qui entend et affirme s’éloigner du
tourisme classique, même si dans les faits il n’y parvient que très
peu. Voici comment le manichéisme dans l’imaginaire occidental
aborde la vision de l’aventurier à partir de celle du voyageur :
• a priori positif = aventurier « nouveau » = voyageur =
nomadisme extrême = original = authenticité = élitiste =
préserve l’environnement = bat des records.
• a priori négatif = aventurier « moyen » = touriste = nomadisme de loisir = copie = folklore = populaire = dégrade
l’environnement = tente des records.
203
Désirs d’Ailleurs
Dans cette optique, il y aurait donc un bon aventurier et
un moins bon, à l’image de ce qui se dit autour du voyageur et
du touriste. Mais, malgré les repères intéressants pour le voyageur
profane, la réalité est plus complexe, et l’aventure ne nous paraît
pas facilement assimilable à l’une ou l’autre de ces catégories.
L’une des vertus de l’aventure est son intimité avec le soi, sa définition floue et toute personnelle, son caractère impalpable qui en
fait toute sa richesse et son mystère. L’aventure réside justement
dans la part d’imprévu et de risque qui lui vaut son statut si particulier. L’aventure tranquille se rapproche du circuit classique avec
du confort en moins et de l’activité en plus. L’aventurier moderne
qui se déplace avec Le Guide de l’aventure – « Tout pour partir aux
quatre coins du monde » – n’aura guère le loisir de se laisser aller,
de se muer en badaud curieux, de s’aventurer plus avant que les
limites qu’il a fixées à son aventure. Mais à chaque aventurier sa
propre aventure, le monopole de celle-ci n’appartient à personne ;
et surtout pas à ceux – des producteurs télé aux fabricants de
voyage, mais aussi des ethnologues aux écrivains-voyageurs – qui
font commerce de ce secteur sous prétexte de professionnalisme.
Le frisson du « Grand Dehors » (Le Bris, 1992) est en
notre for intérieur et l’industrie du voyage tente d’exploiter le
filon de nos pulsions aventureuses. À Leh, carrefour des trekkers
en attente d’ascension physique et d’élévation spirituelle, Jacques
Meunier constate que l’aventure s’affiche à tous les coins de la
rue : « Tout cela fait rêver. Nous sommes tous prêts à frôler l’infarctus pour nous asseoir autour d’un poêle en fonte, les jambes
croisées, les mains serrées sur un bol qui contient une soupe au
nom impossible à transcrire, mais dont la principale qualité – en
plus du sourire de l’hôtesse – sera le parfum d’authenticité »
(Meunier, 1999 : 132).
Le fantasme de la primauté et de l’exclusivité est omniprésent chez tous les voyageurs-découvreurs. Le voyageur veut
être le premier à fouler une terre et le seul au monde à s’y rendre.
Dur dilemme pour les voyagistes mais aussi pour les apprentis
explorateurs de parvenir à ce résultat ! Être le premier – ce que
Jean-Didier Urbain appelle joliment le « syndrome Armstrong »
204
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
en hommage au premier « voyageur » et « marcheur » sur la
Lune – et être le seul renvoient à l’héritage aristocratique laissé
par nos ancêtres du « grand tour ». Ce sont des privilèges. Quel
voyageur ne voudrait bénéficier de ces deux privilèges-là ? Mais
ce qui est bien est rare, et ce qui est rare est cher. Cela reste vrai
aujourd’hui pour le voyage même si la rareté recherchée devient
rare. L’aventurier n’est plus rien si on lui ôte la présence du touriste, de celui qu’il traite comme un vulgaire imitateur : « Pas
d’aventurier possible sans imbécile heureux en bermuda à fleurs :
en transgressant la norme, je la courtise ; en couvrant d’injures
le touriste débile, je m’en remets à lui pour homologuer mes
expéditions, et les traduire en records. Que disparaisse le vacancier-masse, et l’explorateur, veuf de son faire-valoir, perdrait toute
raison de vivre. […] Pourquoi confondre encore authenticité et
intensité ? Être aventurier ne signifie pas être pionnier. […] On
est toujours le second sur les traces de quelqu’un » (Bruckner,
Finkielkraut, 1979 : 39, 70).
L’aventure possède ses lieux de prédilection et ses moments
où tous les possibles semblent à portée d’homme. Ces lieux et ces
instants propices à la rencontre, au laisser-aller, à l’être-ensemble,
à l’évasion et à la liberté peuvent être des modes de transport.
Quel voyageur n’a jamais vécu – avant de la raconter – une expérience extraordinaire arrivée en ces « lieux » dans lesquels on se
déplace, ces lieux de déplacement souvent pleins d’aventures et
autant de mésaventures : amour furtif dans un train, rencontre
avec un ministre ou une « star » dans un avion, fête dans un bus,
etc. Le voyage en auto-stop reste à coup sûr le lieu de déplacement
par excellence où tout peut arriver, le pire comme le meilleur du
voyage. Mais nul autre mode de voyager ne laisse une part aussi
grande au hasard et au destin. L’aventure est toujours garantie
au bout de la route. Il est par ailleurs impossible de trouver une
meilleure école buissonnière de la vie que celle que permet le
voyage en auto-stop. Avec ses règles et ses galères, son expérience
vaut la peine d’être tentée et retentée. Les trains, les avions, les
bateaux sont les antichambres de l’aventure et les lieux de passage
de toutes les histoires. Si les gares, les aéroports et les ports sont
des non-lieux, au sens où l’entend Marc Augé (1992), ces modes
205
Désirs d’Ailleurs
de transport sont, au contraire, des tout-lieux, où le tout paraît
soudain envisageable, où les liens se recréent, où les intimités
se nouent. Chacun de nous conserve ainsi jalousement au fond
de sa mémoire un souvenir intense, au déroulement heureux ou
malheureux, né dans un de ces lieux mobiles que sont le train,
le navire ou l’avion. Mais les trains, parce qu’ils sont les plus
empruntés et les plus favorables aux rencontres ont suscité un
vif intérêt littéraire (Théroux, 1987) ou historique (Schivelbusch,
1990). Leurs avatars urbains – métro et RER pour le cas de
Paris – ont fait également l’objet de deux promenades anthropolittéraires des plus originales (Augé, 1986 ; Maspéro, 1992).
L’aventure peut également s’avérer dérisoire. Sans risques
extrêmes et parfois sans risques minimes. Les médias forgent
une image de l’aventure à partir de faits pour le moins anodins
et banals. Ainsi, dans un article de l’hebdomadaire Le Point
(30/1/99), consacré à l’actuel maire de Strasbourg, on peut lire :
« Jusqu’où ira Roland Ries ? Son allure si sage cache un réel aventurier (il est parti en vacances avec sa femme, il y a trois ans, en
Amérique du Sud avec juste un billet aller-retour en poche) ».
Désormais, pour prétendre au statut autrefois si envié d’aventurier, il suffit de partir en vacances « non organisées ». Dans cette
perspective, nous ne sommes non seulement tous des touristes
mais également des aventuriers !
Il y a enfin tous ceux qui voyagent dans leurs rêves, ceux
qui lorsque vient le moment de partir remettent toujours au lendemain leur improbable départ. Cet aventurier casanier voyage
par procuration, il vit des récits et des fictions qu’on lui rapporte
de l’ailleurs ou qu’il déniche au cinéma et dans les livres. Ce
voyageur s’approprie le voyage des autres. Au début des années
1980, lorsque je revenais en France après des voyages de plusieurs
semaines ou plusieurs mois dans quelque contrée lointaine, une
assemblée de proches s’attablait dans le bistrot qui nous servait
de repaire pour écouter les anecdotes de l’ailleurs et me cribler de
questions du genre : « Alors t’étais où ce coup-là ? À Marrakech,
t’as pu fumer du bon, non ? C’était sympa les filles à Rio ? Il
fait toujours froid au Canada ? Tu vois quelle différence entre
206
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
Canton et Hong-Kong ? Alors, raconte-moi un peu les problèmes que tu as eus à New York ? »… Bref, toujours un condensé
de clichés de culture et de voyage. Au début de nos retrouvailles,
nombreux sont ceux qui me disaient « je vais aussi y aller bientôt »
ou bien « ah, j’ai vraiment envie d’y aller », mais notre « débat » de
comptoir terminé, c’est comme si c’était fait, ils étaient partis et
déjà revenus ; mais une chose est sûre : ils n’y partiront pas pour
de vrai. Leur voyage fut le mien qu’ils ont adapté à leur guise ;
sûr que « leur » voyage imaginaire est bien plus formidable que
le mien ! Voyager dans le voyage des autres autorise d’enjoliver
joliment. Même si les témoignages originaux sont déjà, peu ou
prou, marqués du sceau de l’imposture, parfois du mensonge,
presque toujours de la tentation tout humaine d’en rajouter…
Cela se voit principalement chez tous ceux qui partent à bord
d’une lointaine croisière littéraire avec Conrad, à pied sur les pas
de Segalen dans Équipée, ou encore à dos d’âne avec Stevenson
au cœur des Cévennes, tous ceux qui voyagent en lecture plus
qu’aucun aventurier, même le plus hardi, jamais ne pourrait le
faire en plusieurs vies.
De la super aventure à l’aventure ordinaire
Partir ne suffit plus pour rassasier le besoin d’aventure, il
faut désormais souffrir, souffrir beaucoup. Mais ces voyageurs
des marges ne s’apparentent pas moins, le plus souvent, à des
« conquérants de l’inutile », à des pourvoyeurs de vanités bassement humaines. Dans le sillage des explorations d’antan, puis des
Croisières noire ou jaune, de l’expédition Orénoque-Amazonie en
1949-1950 d’Alain Gheerbrant, ou des aventures plus médiatisées
des accrocs de la traversée de l’Atlantique – à la rame, en radeau,
en voilier, à la nage même –, des expéditions de Patrice Franceschi
et des autres membres du Club des explorateurs français (créé en
1937 par Paul-Émile Victor, orfèvre en la matière), ou encore des
aventuriers starisés de la télévision – de Hulot à Peyron –, les néoaventuriers s’empressent de redessiner les planisphères, d’occuper
les derniers blancs des cartes et sinon d’inventer des peuples et des
histoires pour épater la galerie ou passer, qui sait, au journal télé207
Désirs d’Ailleurs
visé de 20 heures. Ainsi va l’aventure aujourd’hui. Néfaste pour
l’image de l’aventure, mais fructueuse pour les affaires. Certains
sont prêts à tout pour terminer dans le Livre des records…
En prélude à son article sur « Le goût de l’extrême » dans
lequel elle décrit notamment les trois raids extrêmes que sont
le Raid Gauloises, le Camel Trophy et le Marathon des Sables,
Marianne Barthélémy écrit : « Étymologiquement, aventure
signifie “ensemble des choses qui doivent arriver”. Partir à l’aventure, c’est partir vers l’inconnu dans l’incertitude la plus totale et
s’en remettre au destin. Mais qu’advient-il de l’incertitude quand
l’aventure est organisée et préparée ? » (dans Bromberger, 1998 :
477). Les frontières du globe sont désormais presque toutes connues mais l’aventure au bout du monde n’a jamais été aussi prisée
même si l’organisation a remplacé l’imprévu… L’aventure s’est
considérablement démocratisée comme l’atteste le nombre de ses
adeptes en partance chaque année, par l’intermédiaire ou non
d’agences de voyage spécialisées dans l’aventure, vers des horizons
exotiques méconnus ou redécouverts sous un nouvel angle marqué par l’originalité.
Il reste certes de rares espaces – en général littéraires – où
l’aventure moderne conserve sa part de rêve héritée d’une infime
partie des explorateurs d’autrefois, sensibles à la différence du
monde tout comme au visage de l’homme universel perceptible
à travers les regards de tous les hommes. Des voyageurs excentriques, tels Charles Waterton combattant à mains nues avec les
alligators au fin fond de la forêt guyanaise ou l’aventurier intrépide et aveugle James Holman, donnent sens à notre imaginaire
de l’aventure autant qu’ils excitent notre envie de larguer les
amarres (Keay, 1992). Contrairement à l’aventure surorganisée
qui planifie les rêves jusqu’au relief des paysages du quotidien
et de l’ailleurs, l’aventure fortuite et furtive, littéraire ou non,
donne carte blanche à notre imaginaire le plus débridé. Certains,
à l’instar de Redmond O’Hanlon, s’imprègnent par exemple de
l’atmosphère de la fôret humide tropicale pour se laisser aller à
l’excitation, quasi sexuelle, de l’immersion dans un tout autre
univers : « L’idée que nous allions simplement séjourner dans la
208
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
jungle me rendait tout guilleret » s’écrie le héros de Au cœur de
Bornéo avant de pénétrer l’enfer vert (O’Hanlon, 1991 : 15). Mais,
dès les années 1920, dans Un aventurier au Brésil, Peter Fleming
regrette la tournure que prend l’aventure, cette aventure qui selon
lui « n’existe plus » et se voit déjà récupérée par la publicité autour
de la mythologie de l’exploit, alors qu’à cette époque encore :
« Personne ne vous accusait de fuir vos problèmes » (Fleming,
1993 : 36). Le propos résonne d’une forte actualité à l’exception
des problèmes que l’on fuit et qui sont désormais impossibles
à nier pour une proportion non négligeable de la gent aventureuse. Voyager remet aussi les idées en place. Au XVIIIe siècle,
le Britannique Samuel Johnson précisait déjà : « Tous les voyages
ont leurs avantages. Si le voyageur visite des pays mieux que le
sien, il peut apprendre à rendre le sien meilleur, et si le pays visité
est pire, il peut apprécier le sien ».
À force de défis humains et d’épreuves sportives, l’aventure
moderne et médiatique tend à avoir une image déformée, mais
indispensable aux yeux de certains, prônant la figure parfaite d’un
personnage tout à la fois idole et sauveur, bref d’un individu surévalué partant au secours d’une société en déconfiture ! Il suffit de
parcourir les nombreux articles de presse rendant régulièrement
compte des exploits incroyables des uns et des records édifiants
des autres. L’organisation minutieuse ne quitte jamais une aventure, individuelle ou non, mais se place toujours au service de
la collectivité ! Deux exemples, extraits de la presse régionale
alsacienne (Dernières Nouvelles d’Alsace, août 1997 et janvier
1999), montrent que les efforts consentis sont toujours « utiles »,
les objectifs clairement établis avec un zeste de nostalgie pour le
grand devancier que fut Paul-Émile Victor :
– Au cours de l’été 1997, huit Alsaciens partent pour une
expédition au Groenland dans l’espoir d’atteindre le sommet du
mont Forel. Le chef d’expédition raconte que « l’ombre de PaulÉmile Victor n’a pas cessé de planer au-dessus de nous. […] Tout
autour du mont Forel, les noms français sont légion : le Pourquoi
pas, le 16 septembre, les Champs-Élysées… C’est Paul-Émile
Victor qui a d’ailleurs baptisé beaucoup de ces sommets ». Plus
209
Désirs d’Ailleurs
loin la journaliste renchérit : « Depuis le 10 août, le drapeau français trône au sommet du mont Forel ». Une expédition sur les
traces d’un illustre aventurier et sur celles de la France. L’aventure
est le prétexte à retrouver nos racines. Ce n’est pas spécifique à
l’aventure, puisqu’on ne voyage toujours que pour savoir d’où
l’on vient, mais un exploit de ce type exclut quasiment toute
opportunité de rencontrer une vie sur place. Et l’ascension,
évidemment rude, est tout aussi évidemment réussie ; en dépit
d’une « abominable première journée », le chef d’expédition peut
être content : « Cette incroyable démesure, ça vous apporte un
sentiment de solitude inégalé ». Cette aventure est aussi un antivoyage : la rencontre est absente et c’est le culte du voyage à soi.
– L’expédition « Perce-Neige-Nunavik 99 » conduit Pierre
Beiger à la rencontre des Inuits. Une fois de plus, c’est après avoir
suivi une conférence de Paul-ÉmileVictor alors qu’il n’avait que
huit ans qu’il « ne rêve plus que d’aventures et de chiens de traîneau ». Ce grand amoureux de la faune et de la flore vit aujourd’hui
au Canada et a déjà effectué un raid solitaire de 600 kilomètres
à travers la Russie. Il s’est fixé pour cette expédition en territoire
inuit des buts extrêmement précis : « But culturel : je rallierai les
treize communautés inuit par le moyen de déplacement ancestral
qu’elles n’utilisent plus aujourd’hui. Elles préfèrent la moto-neige.
But ethnologique aussi : pour approfondir ma connaissance de
ces communautés passées en moins d’un siècle d’une vie errante
à la sédentarisation et au plus grand confort technologique. But
pédagogique aussi. On pourra suivre toute l’expédition dans les
DNA et sur Internet. Je ramènerai un film, j’écrirai deux livres et
donnerai des conférences pour faire connaître les Inuits ». Vaste
programme aux objectifs parfaitement louables pour un petit
trimestre d’expédition. Mais on est très loin de l’insolite et de
l’accidentel qui donnent au voyage le sentiment mystérieux d’être
une aventure intérieure exceptionnelle. Les petits riens qui font la
quintessence de l’expérience voyageuse sont ici remplacés par les
grandes initiatives qui font du voyage une expérience certes inoubliable et riche sur le plan culturel, mais néanmoins extrêmement
planifiée.
210
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
D’ailleurs peut-on encore tenter l’aventure de façon
inorganisée ? Ce n’est pas sûr. L’aventure du voyage rejoint ici
l’aventure de l’amour. La première exige d’être assuré, la seconde
d’être couvert, mais au final c’est le même constat : en voyage
comme en amour, la liberté est la grande perdante. Et la prise de
risque total n’est, dans ce cas, plus réservée qu’à une frange très
mince de la population – plus ou moins consciemment poussée
au suicide – fascinée par le saut dans le vide. Mais sans élastique.
L’aventure a ainsi partie liée avec la mort : « Une aventure quelle
qu’elle soit, même une petite aventure pour rire, n’est aventureuse
que dans la mesure où elle renferme une dose de mort possible,
dose souvent infinitésimale, dose homéopathique si l’on veut et
généralement imperceptible… C’est tout de même cette petite
et parfois lointaine possibilité qui donne son sel à l’aventure et la
rend aventureuse » (Jankélévitch, 1963 : 18).
La véritable aventure individuelle ne peut faire abstraction
du collectif. L’autre n’est jamais que celui qui nous fait cheminer
dans notre (dé)marche personnelle. Il n’y a pas de contacts avec
la réalité sociale s’il n’y a pas de contacts authentiques avec les
populations. Jean Chesneaux, voyageant en 1946-1948 à travers
toute l’Asie qui, déjà, le fascinait – l’appelait – raconte : « En deux
ans, je n’ai pas dû passer cinq nuits à l’hôtel, bénéficiant de contacts insolites comme de pauses salutaires » (Chesneaux, 1999 :
23). Se laisser porter par le monde, élargir le champ des possibles
pour mieux goûter l’instant précis et présent, telle est l’essence du
voyage. Et tel est ce qui lui donne du sens. À Tula, au Mexique,
j’ai voulu visiter à mon rythme solitaire le prestigieux site archéologique toltèque dominé par la pyramide du matin et son temple
dédié à Quetzalcoatl. Mais c’est dans le bidonville en bordure des
vestiges que j’ai atterri pour deux journées – et nuitées – pour
le moins agitées, consacrées à la fête, à la danse et à la musique,
sans oublier le pulque, cet alcool des pauvres qui ne savent plus
trop comment épancher leur misère. En Finlande, sur les rives de
l’immense lac Inari, l’accueil fut plus confortable mais tellement
plus froid, en dépit d’une commune passion pour l’excès via les
effluves de l’alcool, noyant dans l’oubli les heures plus paisibles
passées dans un sauna naturel entouré de milliers de pins.
211
Désirs d’Ailleurs
Mais l’aventure allie parfois facilement le tragique au
pathétique. En 1986, arrivé tant bien que mal à la ligne de démarcation séparant l’État d’Israël de la bande de Gaza, des militaires
israéliens viennent me chercher sous une pluie diluvienne pour
me mettre à l’abri le temps d’une pause dans mon périple routier.
Alors que je m’empressai de saluer puis de questionner deux très
jeunes Arabes israéliens, armés de fusils-mitrailleurs et postés à
l’entrée tel un pied de nez offert aux Palestiniens de passage, un
soldat de Tsahal me rappelle à la raison en me demandant d’arrêter de leur parler et d’aller le rejoindre à l’arrière du poste-frontière militaire où je retrouve aussitôt d’autres militaires israéliens,
hommes et femmes mélangés, attablés et discutant à tue-tête.
Puis il me dit : « tiens, tu peux manger des œufs sur le plat et il
y a aussi un pot de Nutella » ! Si le repas et l’atmosphère furent
étranges, nos discussions portaient sur la guerre et la paix, pas très
original pour cette contrée, mais surtout se dissipaient au contact
musical d’une impressionnante tour de Babel ; parmi la dizaine de
militaires qui m’entouraient, on pouvait compter presque autant
de langues et de cultures différentes. Il y eut un léger froid lorsque
je demandai à mes hôtes d’inviter les deux jeunes « Palestiniens »
chargés de faire le guet à l’extérieur, comme pour intimider leurs
frères du dehors, à notre modeste festin spontané et fort sympathique… Mais rien à faire, il est apparemment plus aisé de débattre de la paix que d’œuvrer véritablement pour elle !
Et si l’aventure authentique résidait dans un mystérieux
triptyque comprenant la rencontre avec l’autre, l’écoute du
monde, la flânerie de l’ailleurs ! L’aventure est aux antipodes de la
vitesse et la flânerie qu’elle suppose n’est pas donnée à tous ceux
qui se revendiquent, non sans usurpation, comme aventuriers.
Pascal Dibie note : « Flâner est une discipline, rien faire est un
art, apprendre à regarder, une technique » (Dibie, 1998 : 174).
Flâner est un art du voyage sur lequel nos aventuriers trop pressés
et imbus d’eux-mêmes feraient bien de réfléchir avant de passer
à la télévision. Comme ils peuvent aussi méditer sur ces quelques
mots de Nietzsche : « Ce n’est pas le doute qui rend fou, c’est la
certitude »…
212
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
Hergé n’est pas seulement le créateur des aventures de
Tintin, il est aussi prophète : publié en 1954, On a marché sur
la Lune conte presque par le menu l’exploit de Armstrong et de
Aldrin quinze ans plus tard. La fiction peut pousser le réel non
plus à envisager mais à réaliser. De nouveaux terrains d’exploration sont à imaginer pour mettre fin aux surplus d’aventures qui
n’existent que pour faire des affaires. Avec pour seuls passeports
un sponsor et un média, la nouvelle aventure tue l’ancienne au
passage. Ce qui fait faire n’importe quoi à trop d’aventuriers
autoproclamés : c’est à la fois la volonté d’être connu et reconnu
et celle d’être subventionné, grassement si possible… Au cours
de la décennie 1980, l’aventure atteint des sommets médiatiques.
Elle est devenue un marché plus qu’une expérience. Les « aventuriers » médiatisés parviennent à débloquer des budgets – pour
leurs élucubrations surpayées – dignes des contrats de footballeurs vedettes ! David Le Breton écrit : « Le néo-aventurier est
un prospecteur de risque avant tout. Il en explore les gisements
et s’attache à leur meilleure exploitation possible » (Le Breton,
1996 : 142). L’aventure devient le concept marketing à la mode
durant ces années « de frime » : minitel « 3615 aventure », Salon
de l’aventure, espace aventure chez Kronenbourg, etc. Ce type
d’aventure marchandisée n’attire à elle que des gens de son
espèce ; les goûteurs authentiques de la vie et de l’ailleurs s’en
vont ailleurs et se méfient terriblement de l’appellation « aventurier ». Pourraient-ils s’extasier devant la performance de Gérard
D’Aboville qui, en 1991, a effectué la traversée du Pacifique à la
rame ? Il y a bien autre chose à faire dans la vie : partir, par exemple, se retirer dans le monde – le vrai – pour s’y fondre ailleurs,
afin de fuir cette orgie d’aventure-spectacle ! Ces années intenses,
pendant lesquelles l’aventure extrême a connu de nombreux
martyrs, ont ébranlé les fondements mêmes de notre société.
C’était l’époque des « gagnants » et des « battants » survalorisés et
l’essentiel consistait à se dépasser, à toujours repousser plus loin
ses propres limites, à pimenter « le goût du risque, la dimension
publique de l’épreuve, la volonté d’en venir à bout et le jeu avec la
mort » (Le Breton, 1996 : 136).
213
Désirs d’Ailleurs
Puis les années passent et le spectaculaire se tasse. Le sensationnel se banalise au point de rendre la vie quotidienne plus
aventureuse que le défi le plus original. Voici venu le temps de
l’aventure sans risques. L’aventure-confort se substitue à l’aventure-extrême, et l’humanitaire et l’écologie sont les nouveaux
concepts marketing en vogue. Les centaines de projets d’aventure
soumis annuellement à la Guilde européenne du raid ne sont
plus ceux de la décennie précédente : on recherche désormais
dans l’aventure moins l’exploit et le voyage que le sens et la vocation. La mutation et les crises que traversent nos sociétés – avec
la misère, le sida, le chômage, etc. – ont aussi une lourde part
de responsabilité dans ce changement d’époque. L’aventure se
fait aussi plus scientifique, à l’instar de Jean-Louis Étienne, ce
marcheur du Pôle qui a fait de l’aventure sa maison, et qui met
à la disposition des chercheurs son bateau Antarctica. Même
l’aventure authentique version Elf, gérée par Gérard Fusil, change
son arme d’épaule pour s’intéresser dorénavant à une aventure
plus écologique, plus au service des populations propriétaires des
terrains de jeu que les aventuriers traversent. Fusil nous promet
que l’altruisme sera au rendez-vous de l’aventure du futur qui sera
« propre » ou ne sera pas : « Les concurrents doivent se préparer à
donner quelque chose en retour, et il faut séparer la compétition
de l’aventure de ses racines coloniales. Ils doivent être prêts à rencontrer les autochtones et apprendre d’eux, car ils emporteront
ensuite ces leçons à la maison et pourront les partager » explique
en substance Gérard Fusil (dans Action Asia, vol. 8, févriermars 1999). Il y a enfin les guides spécialisés, les consultants en
développement, en tourisme ou en écologie, les représentants,
les trafiquants, les géologues, les géographes, les biologistes, les
archéologues, les anthropologues, les journalistes, les médecins,
les membres des ONG et autres délégués du CICR ou du HCR,
etc., bref tous ceux qui ont un alibi de voyage, excellent prétexte
à l’invention d’une nouvelle aventure, mais bien utile lorsqu’il
faut justifier les absences et payer les factures ! Reconnaissons que
la figure de l’aventurier du présent millénaire, si cette tendance
se confirme, est antinomique à la définition qu’en donne le Petit
Robert : « Personne qui cherche l’aventure par curiosité et goût
214
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
du risque, sans que les scrupules moraux l’arrêtent ». C’est même
tout le contraire !
Alors, où sont donc passés les Livingstone, les Monfreid,
les Malraux, les David-Neel et les Hillary en ce début de millénaire ? En ne laissant, ni plus de chance, ni plus de place au
hasard, l’aventure moderne aurait définitivement « perdu ses
héros » et « vendu son âme » (Le Figaro magazine, 4/5/1996).
L’aventure de nos héros d’enfance est morte, sachons vivre avec !
Il existe pourtant des « raids », à l’exemple de l’expédition chez les
Inuits de Pierre Beiger, qui, même organisés et commercialisés à
outrance, s’efforcent de joindre le ludique à l’utile d’une manière
qui soit à la fois intelligente et adaptée aux besoins et aux envies
de certaines catégories de personnes. N’est-ce pas là, soyons réalistes, la meilleure forme d’aventure commercialisable, existant à
l’heure actuelle ? Certes, sauf exception, les besoins concernent
ceux qu’on visite et les envies ceux qui partent à leur rencontre…
Citons deux exemples de « raids », à la fois originaux et très différents l’un de l’autre, dont l’impact comme la finalité s’avèrent
nettement plus bénéfiques que toutes les aventures mécaniques et
médiatisées du monde :
– Basé dans le Vercors, « Le muscle et la plume », avec son
raid d’art et d’essai d’une durée de cinq jours, propose d’entrelacer sport et culture en art et nature, par le biais de l’écriture, du
dessin, de la peinture, de la photo mais aussi de la marche ou de
la course, de l’escalade, etc. L’épreuve s’adresse à des équipes de
trois personnes – spécialistes de l’image, de l’écriture ou du plein
air – et consiste à faire naître un carnet de voyage en 80 heures.
Une formule d’aventure originale qui renoue avec la tradition
romantique du siècle dernier et dont la philosophie se résume en
ces mots : « En faisant du but d’un raid la réalisation d’un carnet
de voyage, on se donne enfin la chance d’aborder la beauté des
sites autrement qu’en “tout-triste…” consommateur d’espace.
[…] On ne saisit bien un pays qu’en y rencontrant ceux qui l’habitent et qui le font ».
– L’association strasbourgeoise Découvertes organise un
raid dans le sud marocain – « Courrier Sud » – sur les traces de
215
Désirs d’Ailleurs
Saint-Exupéry. Une épreuve physique, à pied et en VTT, qui se
veut d’abord une invitation à mieux connaître les cultures marocaine et berbère, une initiation au désert, une rencontre avec les
autochtones et une aide médicale sur le plan local. Les étapes sont
certes chronométrées mais aucun temps n’est éliminatoire. Un
raid résolument sportif mais dont les considérations humaines et
sociales prévalent sur l’esprit de compétition.
On note, ces dernières années, un véritable engouement
des Français pour le raid. Celui-ci, mêlant toujours plus sport,
aventure et nature, compte plus de deux cent cinquante épreuves
en France en 1998 (contre 160 en 1997). Claude Abitbol, auteur
d’un Guide des Raids, relève que « pour les sports-nature c’est le
début de l’explosion. […] Toutes ces expéditions relèvent du
même esprit de cohésion, de partage, de projet, de dépassement
de soi et de rêve à réaliser ». Rien d’étonnant à cela lorsqu’on
constate d’une part que le retour à la nature ne faiblit pas avec
le temps et que d’autre part l’égoïsme de notre société est en
train d’atteindre ses limites. Véronique Cauhapé écrit dans les
colonnes du Monde : « Le sport-nature qui regroupe des activités
sportives non mécaniques (randonnée pédestre, VTT, raid, trekking, escalade, sports d’eau vive, vol libre, canyoning), colle aux
tendances de consommation-loisirs relevées ces dernières années »
(Le Monde, 17/4/1998). Pour ceux qui peuvent se le permettre,
l’arpentage pédestre des volcans d’Auvergne au cours d’un long
week-end au printemps voit sa prolongation quelques mois plus
tard lorsque les mêmes partent durant l’été faire l’Himalaya
en VTT… L’engouement est parfois tel que certains revivent
d’autant mieux qu’ils partent plus en voyage et plus dans la nature,
et les deux souvent se rejoignent. L’aventure mécanique a cessé,
du moins partiellement, d’exciter nos rêves de conquête c’est
aujourd’hui via le retour à la campagne, l’homme qu’on redécouvre. Et la marche par exemple s’y prête bien plus « naturellement »
que le sport automobile ! Après avoir glorifié la machine et le
progrès, le « raideur » renoue avec l’homme et la nature. On voit
ainsi se créer un peu partout en Occident – le succès des partis
écologistes le confirme également – une envie, quelquefois stimulée par un besoin, de vivre autrement, de changer de rythme,
216
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
voire de modifier entièrement la manière d’être, de penser et de
vivre. Une nouvelle forme de l’être-ensemble – héritée des idéaux
soixante-huitards mais qui s’en détache en même temps très rapidement – est en train de s’ébaucher. Le succès du sport-nature,
comme de l’ethnotourisme ou du tourisme vert, et plus globalement du vaste secteur du tourisme dit d’aventure, traduit les
nouvelles configurations du voyage des générations montantes.
L’aventure ne serait rien sans la mésaventure. Chaque aventurier possède dans son inépuisable stock d’histoires à raconter
autant de mésaventures que d’aventures. N’est-ce pas la mésaventure qui serait à l’origine de l’aventure ? Elle qui lui en procurerait
le sel pour l’opposer à la banale aventure d’un quotidien répétitif, du « métro-boulot-dodo » ? Sans la mésaventure, l’aventure
ne parviendrait guère à se distinguer des autres mythologies du
voyage. On ne fait pas de l’extraordinaire avec de l’ordinaire, ni
de l’exceptionnel avec de la banalité. Mais ne confondons pas,
mis en garde par Jacques Meunier, le raté de l’aventure avec le
mésaventurier : « Le premier subit son sort, alors que le second
cultive son échec et y trouve un sens » (Le Monde, 26/6/1998).
Certains ratés de l’aventure tentent de faire commerce de leurs
mésaventures. Souvenons-nous des rescapés de la Vanoise, ces
randonneurs égarés et inconscients qui, après avoir passé dix jours
dans un igloo de fortune, ont été secourus le 25 février 1999 à
3 000 mètres d’altitude. Au lieu de remercier convenablement les
sauveteurs, ces nouveaux « héros » des médias – reflétant on ne
peut mieux ces « conquérants de l’inutile » de notre temps – ont
tout bonnement tenté de vendre leur aventure à Paris-Match :
l’hebdomadaire aurait proposé plus de 300 000 francs rien que
pour les photos…
Si l’aventure mécanique marque un temps d’arrêt, comme
nous l’avons vu, elle n’est pas pour autant à mettre dans les poubelles de l’aventure. Sur l’aventure motorisée du « fric et de la
honte » – celle du Paris-Dakar –, la littérature, même cynique,
est plus explicite que tous les témoignages des nouveaux explorateurs : « La grand-messe du rallye ravine mes narines. Pendant
quinze jours, nous becquetons du sable, des larmes de perdants,
217
Désirs d’Ailleurs
des images chics, des autos choc, du soleil couchant, des indigènes
tutoyés et des speakers ethnologues… Les détracteurs sont bignés
en censeurs de rouler en rond ou en baltringues privés d’esprit
sportif. Une année j’organiserai le Dakar-Paris. Voir débouler
deux ou trois cents taxis-brousse à travers la Provence, l’Auvergne
et l’Île-de-France. Gros plans des pécores devant la caravane qui
écrase la volaille, effraie le bétail ou fait courir mémère au retour
des commissions. Les 12 sortiraient vite des râteliers. Le droit
seigneurial de cette équipée sauvage m’horripile. Un zeste de sansculotte face à l’arrogance de féodaux piétinant l’orge et le blé de
leurs privilèges. Le pire, l’école ou le puits laissé en gage d’amitié
qui valide la balade en humanitaire. Y’a cent piges, Bananialand
servait de champ de manœuvre à des militaires impatients et inactifs. Aujourd’hui, elle est le parc Astérix pour excités de la vitesse
en manque d’adréline. Les Africains sont cool. Trop. Nous avons
critiqué la lutte armée. Elle demeure le meilleur moyen pour foutre du plomb dans des tronches pleines d’eau » (Mercado, 1998 :
121-122).
La « mission » scientifique Dakar-Djibouti chère aux ethnologues a été remplacée – la spectaculaire modernité étant passée par là – par le rallye Paris-Dakar cher aux aventuriers. Cette
nouvelle et répétitive aventure est également mécanique – même
si la première passait moins de temps dans la voiture – mais son
évolution est un peu à l’image de celle de l’aventure au cours du
dernier siècle. Elle se traduit par une dégradation. Là où l’on
s’arrêtait encore en 1931-1933 pour observer, photographier, collecter, voire piller les us et coutumes des Africains, on s’arrête en
1978-1999 pour faire le plein d’essence dans le meilleur des cas,
sinon on fonce vers la prochaine étape au risque d’écraser quelques
villageois « trop distraits » au détour d’une dune ou d’un chemin,
en leur jetant par-dessus la fenêtre – considération humanitaire
oblige – une trousse de pharmacie « premiers secours » ! Difficile
tout de même de parler d’« évolution »… Du culte de la Science
on est passé au culte de la Performance, mais de l’un à l’autre le
rêve colonial perdure avec son cortège de mépris et d’intolérance
si caractérisé. L’affront se poursuit de nos jours sans que cela ne
fasse la moindre vague médiatique ; écoutons le « coureur » Henri
218
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
Pescarolo, habitué du rallye : « Au fil des années, le Dakar a perdu
le caractère d’aventure, au sens large, qui était le sien. Pour une
raison simple : la société dans laquelle nous vivons ne tolère plus
la prise de risque. […] Face à un erg, vous êtes comme un cheval
qui ne veut pas passer un obstacle. Et ce, même si cinq hélicoptères sont au-dessus de vous pour vous filmer ! L’important est de
montrer que ces régions d’Afrique sont plus que jamais hostiles.
Et que le sport mécanique ressent toujours le besoin d’y aller » (Le
Monde, 1/1/1998). Un passage où l’expression du mépris pour
tout un continent contraste avec la glorification de la machine et
le besoin d’y aller. Pourquoi y retourner dans ces conditions ?
Dans un texte au titre révélateur – « De l’aventure missionnaire à l’aventure humanitaire » –, Aggée Lomo Myazhiom
traite de l’aventure sous l’angle de l’exportation éhontée du christianisme occidental, et dénonce avec raison les ambitions cachées
des Occidentaux en vadrouille en Afrique en dépit de leurs discutables justifications. Évoquant « la fin du Paris-Dakar et la faim de
l’aventure », Lomo Myazhiom revient sur les réguliers accidents
de parcours du fameux raid et son lot annuel de victimes de
l’aventure des riches en terrain pauvre. Mais l’Afrique fantôme,
celle qu’on traverse du nord au sud ou d’ouest en est, est aussi une
Afrique ambiguë, tant dans ses nécessaires combats politiques que
parfois dans le comportement des habitants : « Les populations
subissent ? Que neni ? Elles adorent s’agglutiner autour de ces
rutilants de modernité, de voir des toubabs faire des milliers de
kilomètres dans des voitures performantes alors qu’eux se déplacent avec difficulté ». L’aventure missionnaire d’antan partage
avec l’aventure humanitaire d’aujourd’hui d’étranges et de bien
contestables similitudes. La politique de la main tendue soustend toujours, si elle ne la suscite pas, la domination : « On utilise
consciemment la générosité de millions de personnes pour perpétuer la domination. Inversons. Imaginons des hordes d’Africains
effectuant un rallye en terre de France. De Paris à Strasbourg,
traversant des bourgades d’indigènes bretons ou alsaciens, laissant
leurs détritus, écrasant quelques-uns au passage. Ce n’est qu’un
rêve… et ne souhaitons pas qu’il se produise. On assisterait à
coût/coup sûr à des campagnes de représailles, re-pacification ? »
219
Désirs d’Ailleurs
poursuit Lomo Myazhiom (dans Michel, 1998 : 91). Dans le cas
du Paris-Dakar, militants écologistes et aventuriers de la route
s’affrontent depuis le lancement de la compétition en 1978 ; et
Sartre a raison de voir dans cette opposition inéluctable, le fossé
qui sépare le militant, politique et engagé, de l’aventurier, sportif
et ludique (dans Stéphane, 1965 : 9-33 ; Le Monde D&D, juilletaoût 1986).
Mais si Jean-Paul Sartre, en 1950, a montré la relative
pertinence de l’opposition chronique entre militants et aventuriers, engagement politique et aventure ludique, Jean Chesneaux
dément magistralement ce constat dans L’art du voyage (1999) où
il attribue au politique toute sa place dans l’aventure, l’aventure
humaine avant tout. Il est vrai que le militant se retrouve dans
l’aventure collective là où l’aventurier se cherche dans l’aventure
individuelle. Mais, avec le brouillage des repères et l’exacerbation
d’une certaine forme d’individualisme, beaucoup de gens tentent
de retisser des liens entre eux, entre les quartiers, entre les communautés. Dans le voyage aussi, cette tendance est timide mais
perceptible. Ainsi, dans les circuits organisés, un voyage peut en
cacher un autre, et le voyage est toujours un double voyage :
• Le voyage proprement dit : exemple, le Népal. On visite
des paysages et des monastères, on rencontre des autochtones (guides, employés, serveurs, etc., et gens dans la rue
ou ailleurs), on marche en montagne… On fait des photos
exotiques (paysages originaux, habitat et costumes traditionnels, modes de vie agraires, etc.) pour soi et assouvir sa
soif de connaissance culturelle.
• Le voyage à l’intérieur du voyage principal : exemple,
un groupe de dix individus en provenance de Provence et
de Bretagne. Ils discutent du voyage, des autres voyages –
déjà « faits » ou qui restent « à faire » – et d’eux-mêmes, ils
comparent les avis des uns et les prix des autres, ils échangent des anecdotes sur la Provence et la Bretagne (tout en
évoquant le problème de la pollution à Katmandou), on
boit et on fête ensemble, retrouvant par là même une con-
220
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
vivialité perdue… On fait des photos du groupe ou entre
amis (portraits avec arrière-plan sur la muraille de Chine,
un 4x4 ou un volcan en éruption) pour assouvir sa soif de
reconnaissance sociale.
Deux voyages en un. La culture est le maître-mot en terre
étrangère, mais le social nous concerne de plus près dans notre
rapport au quotidien : mais pourquoi pas, pour une partie des
voyageurs en tout cas, ne pas inverser la tendance et s’intéresser
d’un côté davantage aux richesses de nos cultures européennes 2
et de l’autre davantage aux réalités sociales et politiques des pays
visités 3. C’est souvent ainsi que les touristes vivent leur expérience du voyage organisé : le séjour peut péricliter ou être sauvé
in extremis pour un simple malentendu entre deux personnes du
groupe. Ce retour à la vie en communauté, le temps des vacances,
peut devenir pour certains le véritable mobile du périple : ne pas
être seul, rencontrer des gens à qui parler, se mettre à l’épreuve
du regard de l’autre, l’autre étant ici « l’autre touriste », communiquer à nouveau… David Le Breton, dans l’exploration anthropologique de l’Extrême-Ailleurs, considère que « ce qui importe
sur la route de l’aventure, ce n’est pas ce que l’homme fait mais
comment il le fait » (Autrement, L’aventure, 1996 : 71). L’aventure
se dissimule dans chaque voyage, à nous de la trouver et d’en pratiquer le meilleur usage…
2.
3.
On connaît ainsi souvent mieux le bouddhisme tibétain que par exemple le
christianisme orthodoxe grec ou serbe, l’histoire inca des murs mitoyens de
la cité de Cuzco que l’histoire des remparts de Saint-Malo ou de La Rochelle,
mais aussi la cathédrale de Chartres que l’église romane de notre village, etc.
Que connaît-on de la vie quotidienne des Javanais lorsqu’on visite le site
prestigieux de Borobudur ? Que pense-t-on du quartier de Brooklyn à New
York quand on se balade à Central Park ou pendant qu’on est au Musée d’art
moderne juste à proximité ? Que sait-on des conditions de travail des supporters cariocas venus assister massivement à un match de football au stade
de Maracana à Rio ?
221
Désirs d’Ailleurs
Écotourisme ou égotourisme ?
Qu’on l’appelle tourisme vert ou tourisme rural, voyage
de nature ou tourisme écologique, l’intérêt pour l’écotourisme –
appelons-le ainsi – est né, avec le début du « retour à la nature »,
dès les années 1970 et n’a pas cessé de se développer depuis cette
époque. Certes le phénomène n’est pas entièrement nouveau.
Qu’il s’agisse des explorateurs et des naturalistes d’autrefois ou
des voyageurs de notre siècle passionnés depuis longtemps déjà
par les sommets de l’Himalaya, observer la faune et la flore et la
diversité des milieux naturels que nous offre la Terre a toujours
sollicité l’appétit du regard et de la découverte pour beaucoup de
nomades du loisir. Ce qui est par contre nouveau, c’est le succès
d’un certain type d’écotourisme capable de faire pâlir d’envie un
agent de voyage « de masse » ! Les dégradations de l’environnement naturel liées à l’industrie touristique se sont multipliées dès
les années 1970, avec l’arrivée soudaine et massive de voyageurs
dans des lieux fragiles non préparés à recevoir autant de visiteurs.
Cette dégradation de la nature crée un nouveau marché.
Prolongeant l’expression « tourisme responsable », David
Western propose la définition suivante de l’écotourisme que nous
reprenons à notre compte : « L’écotourisme est un tourisme responsable vers des espaces naturels qui préserve l’environnement et
participe à la richesse des autochtones » (dans Ecotourism, vol. 1,
1993 : 8). Une définition certes « positive » qui ne doit surtout
pas rester un vœu pieux… Une définition plus complète est avancée par David A. Fennell qui, après avoir passé en revue toutes
celles édictées à ce jour, propose la suivante : « L’écotourisme est
une forme durable de tourisme fondé sur les ressources naturelles
qui focalise en priorité sur l’expérience et l’apprentissage de la
nature, et qui est d’un point de vue éthique organisé de manière
à ne créer que de faibles impacts, non consuméristes et localisés
(contrôles, bénéfices, objectifs). Il concerne habituellement des
aires naturelles et devrait contribuer à la conservation et à la préservation de ces sites » (Fennell, 1999 : 43). Une définition plus
précise, explique l’auteur, afin que tous puissent comprendre de
quoi on parle quand on évoque le terme « écotourisme », et sur222
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
tout que certains n’essayent pas de s’attribuer cette appellation
s’ils ne respectent pas la philosophie qui la sous-tend.
Les voyages naturalistes se multiplient et se spécialisent
toujours davantage. L’afflux actuel des visiteurs se rendant au
parc national de Yellowstone, par exemple, n’est pas du même
ordre et n’a pas plus les mêmes conséquences qu’il y a un siècle.
Mais l’écotourisme s’accommode très mal de la massification,
il nécessite bien plus que le tourisme strictement culturel une
approche en douceur, voire intimiste ; l’observation et l’écoute de
la nature sollicitent l’exigence et la patience des écotouristes. On
ne fait pas un tour guidé en forêt équatoriale comme on fait un
tour organisé de Manhattan, et si jungle new-yorkaise il y a, elle
reste méconnaissable comparée à celle de Bornéo… Les nuisances et les atteintes à l’environnement se sont donc accentuées ces
dernières années en raison du succès de l’écotourisme, la nature
étant chargée d’en payer la rançon : « La baie du St Laurent où
des vedettes bondées harcèlent encore les cétacés, certains parcs
africains où les minicars klaxonnent pour faire s’envoler les flamants en train de se nourrir, les baies de l’Hémisphère sud où
des touristes inconscients mettent leurs doigts ou des objets dans
l’évent des dauphins représentent quelques unes des pires approches de la nature sauvage » écrit Christian Weiss dans un récent
guide consacré au voyage nature (Itinéraires sauvages, 1999 : 11).
Et puis, il y a les hommes qui vivent dans, par et surtout avec la
nature. Ceux qui par leur seule présence au cœur de la forêt ou
du désert transforment les écotouristes en ethnotouristes. Avec
la dégradation progressive de l’environnement de la planète, le
destin des peuples autochtones se voit plus nettement lié à la
sauvegarde des milieux naturels. Tantôt accusés d’être responsables du péril écologique du fait de l’exploitation du « jardin »
naturel (loin pourtant de concurrencer les dégâts perpétrés par les
grandes exploitations multinationales), tantôt montrés comme
les derniers dépositaires d’une société plus harmonieuse et naturelle, les indigènes s’indignent des « projets de développement »
visant à constituer des parcs naturels sur les terres de leurs ancêtres (Ethnies, 1999). On « vide » ainsi les forêts pour préserver
223
Désirs d’Ailleurs
une nature « vierge ». Des forêts-musées dont les seuls résidents
temporaires deviendraient les écotouristes, les guides et les « gardiens »… De cette situation, on peut parler à certains égards de
dernier avatar d’une domination du Sud par le Nord ! Et par
conséquent se montrer particulièrement sceptique sur les chances
d’un écotourisme à visage humain (Survival, été 1995 ; Contours,
juin 1998). L’écologie concerne bien sûr toute la planète – même
si les promesses de la conférence de Rio en 1992 n’ont guère été
tenues – mais elle n’est pas la priorité d’une bonne partie de ses
habitants. Et l’écotourisme, comme l’écologie, discute d’abord de
questions qui intéressent et passionnent les populations des pays
riches. Les États démunis ont d’autres priorités, par exemple la
mise en place ou la pérennisation de l’industrialisation, dont les
impacts négatifs constatés sont alarmants sur le plan écologique !
L’heure de la « sauvegarde » de la nature n’a pas sonné pour tout le
monde. Loin de là…
Si l’écotourisme est un terme aujourd’hui plutôt galvaudé
et récupéré par l’industrie du voyage en général, il n’empêche que
son attrait auprès du public a réellement contribué à une prise de
conscience, certes encore trop modeste, chez les tours-opérateurs
« classiques » des questions d’environnement et de protection qui
lui sont liées. Mais les pertes dans cette bataille en vue d’imposer
l’écotourisme, en occultant l’esprit de récupération qui semble
intéresser tant de monde, sont aussi visibles. Il existe par conséquent deux façons d’aborder cette évolution :
• Les partisans : ils estiment que la vague de l’écotourisme
a permis d’influencer tous les voyagistes en les sensibilisant
aux questions écologiques. Grâce à cette évolution certes
lente, mais irrémédiable et positive à long terme, l’environnement sera davantage respecté et les espèces mieux
protégées. Une meilleure connaissance de la nature à son
contact incitera les voyageurs à plus de respect. L’homme
passe avant la nature. Modernité et modernisme.
• Les détracteurs : ils estiment que l’écotourisme de masse
va tuer le sens même de l’écotourisme car il n’y aura plus
de possibilité de contrôle. C’est la porte ouverte à tous
224
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
les excès. L’évolution actuelle leur paraît négative car elle
mettra les écosystèmes en péril. Une préservation plus stricte
et un système de quotas pour éviter un flot massif de touristes
limiteront les dégâts sur l’environnement. La nature passe
avant l’homme. Tradition et rousseauisme.
Ces débats entre les deux camps se retrouvent à propos
des labels « éco ». Que penser du fait que, l’écologie ayant investi
davantage d’espace (y compris à domicile avec l’écologie de
salon), un grand nombre de voyagistes s’attribuent un label vert,
qu’on acquiert facilement en France, afin de rehausser leur image.
Faut-il, oui ou non, attribuer ce label à telle ou telle entreprise ?
Ici à nouveau, la déchirure bat son plein : les uns pensent que si
presque tout le monde obtenait ce label, cela pourrait signifier que
l’intérêt pour l’environnement gagne du terrain, non seulement
chez les professionnels du tourisme mais aussi dans les mentalités
des gens, et que cela ne peut que s’avérer bénéfique à long terme,
malgré la présence de quelques-uns qui tentent d’exploiter le label
« éco » à des fins purement commerciales. Les autres jugent cette
évolution dramatique car elle évacue en quelque sorte tout ou
partie du travail fait pendant des années ; ils croient que si tout
le monde en vient à posséder ce label vert, garant « de qualité »,
la qualité en question en pâtira cruellement ; ils sont également
persuadés que lorsque tout le monde l’aura obtenu, on reviendra
à la même situation de départ : lorsque personne ne l’avait. On
l’aura compris, le débat entre ces deux « philosophies » est âpre et
continu, il est exactement à l’image du débat politique qui agite
régulièrement les divers courants de l’écologie. Cette situation
illustre également, si besoin en est encore de le préciser, que toute
écologie véritable est une écologie politique. Et l’idéologie de la
nature toute-puissante invite à la vigilance.
Les Wandervogel, ces mouvements de jeunes Allemands du
début du siècle, aspirent au non-conformisme en « retournant »
à la nature, en « retrouvant » le sens de la communauté. Ils sont
les précurseurs de toutes ces organisations et vocations voyageuses et/ou vacancières – des scouts aux trekkers en passant par les
beatniks, les hippies et aujourd’hui les « éco-guerriers » – dont les
225
Désirs d’Ailleurs
objectifs sont toujours de ressouder des courants sociaux derrière
des luttes anti-étatiques, anticapitalistes, anti-institutionnelles,
etc. On sait aussi que les dérapages politiques ne sont pas rares :
Vichysme, maoïsme ou écologisme extrême. La nature, telle
qu’elle est comprise par les humains, n’a pas que du bon surtout
lorsqu’elle répand sur eux ce parfum nostalgique d’un Rousseau
qui aurait mal tourné ! Et puis il y a d’autres incohérences encore :
je garde en tête l’exemple de ce Français installé au Viêt Nam, qui
travaille dans l’exploitation forestière en s’occupant de l’exportation du bois tropical vers la France, mais qui passe tous ses weekends en forêt pour échapper à la pollution et à la vie urbaine.
Pour les Occidentaux, la découverte de la nature prime
souvent sur la rencontre humaine : ainsi, les noms des fleurs rares
n’échapperont pas à certains touristes curieux alors que ces mêmes
voyageurs n’éprouveront aucunement le désir de converser ou
seulement de comprendre la vie des populations qui cultivent ou
cueillent ces fleurs… Sans doute que les hommes – même pauvres et vêtus traditionnellement – sont trop modernes et surtout
aspirent à échapper à la nature environnante, alors que les touristes – « naturels » le temps des vacances – cherchent à fuir toute
production et même pensée forgées par les humains pour mieux
« se fondre » un instant dans les entrailles de la Mère-nature. Ou
ce qu’il en reste.
L’écotourisme est une aventure avec la nature, il procède
également d’une équation simple : nature + tourisme = aventure.
Même appliquée au tourisme vert, l’aventure reste le mot d’ordre officiel délivré par les agences de voyage du monde entier.
Malheureusement l’aventure humaine, la seule qui mérite d’être
vécue plus que vue, n’est que rarement au rendez-vous. Certains
voyages très spécialisés, qu’ils soient archéologiques ou botaniques, passent à côté des hommes sans les voir. En Jordanie ou en
Syrie, des voyagistes culturels accumulent sites et musées, vestiges
et conférences, sans rencontrer âme qui vive. Dans ces mêmes
pays, un voyage spécialisé en botanique contournera peut-être
des ruines fameuses sans les contempler, les clients ayant les yeux
226
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
rivés au sol pour guetter la plante rare4. Miss Univers attablée à
la terrasse d’à côté n’aurait aucune chance d’être vue ! La déesse
Nature, mieux qu’une belle femme, surtout une bonne mère ! La
nature avant les hommes. Et tant pis pour ceux qui vivent de/dans
cette nature si vénérée depuis des générations, les « aventuriers »
viennent pour elle et non pour eux ! Faut-il le regretter ? Oui si
la connaissance du monde et la diversité culturelle en pâtissent,
non si les touristes agissent dans le droit fil de leurs ancêtres venus
jadis conquérir, évangéliser et soumettre, et ensuite discuter !
Jean-Claude Monod relève à bon escient que trop souvent l’écologie reste « utilisée comme façade pour des intérêts touristiques
ou industriels, l’idée d’un “tourisme vert” étant aujourd’hui
largement exploitée par les agences de voyages. (Il est vrai que
les peuples indigènes sont parfois inclus dans le programme, à
titre d’attraction “primitive” : mais ils sont alors exposés à une
autre forme d’instrumentalisation, sommés de se conformer à
l’image que les touristes se font d’eux et de ne pas en bouger) »
(Ethnies, 1999 : 11). On tente de « conserver » tant la nature que
les hommes en omettant le temps et l’histoire. L’écotourisme et
l’ethnotourisme sont deux tourismes différents quoi qu’on en
dise ici ou là, même si, évidemment, l’un n’empêche pas l’autre
et même plutôt le complète. Lorsque les touristes s’intéressent un
moment aux êtres humains « restés » proches de la nature, c’est
pour les renvoyer aux origines de l’histoire. Ou mieux les réexpédier dans la préhistoire : voyez les publicités de voyage pour se
rendre chez les Amérindiens, les Papous ou les Pygmées… Bref,
les Occidentaux ressentent fréquemment le besoin de se justifier
de ne pas être comme eux, sinon comment survivraient-ils ?
Ainsi, chez les Toraja de Sulawesi, une touriste française assistant
à une cérémonie funéraire s’exclame : « Heureusement que les
indigènes ont des morts pour leurs fêtes, sinon ils ne sauraient pas
comment s’occuper ! »…
4.
L’intérêt pour la nature n’exclut pas toujours celui pour la culture : le naturaliste Henri Mouhot « découvre », par hasard, le site d’Angkor en 1860, alors
qu’il étudiait les scarabées dans la jungle…
227
Désirs d’Ailleurs
Mais revenons à la nature. Les rapports des touristes avec
leurs hôtes Toraja peuvent à plus d’un titre être comparés à ceux
que les chasseurs, les écologistes et les mêmes touristes entretiennent avec la nature sauvage. Dans L’utopie de la nature, Sergio
Dalla Bernardina indique que « si la nature sauvage et mystérieuse
n’existait pas, il faudrait l’inventer » pour expliquer que tant que
les hommes comme les animaux restent à nos yeux d’abord des
étrangers, les agissements vis-à-vis d’eux sont sans scrupules. Les
prétextes aux « retours » – à la nature, à la « vraie vie », au wilderness, à l’« autochtonité » – sont donc à la fois louables et contestables. Certains touristes se laissent emporter par des paroles ou des
comportements regrettables mais se sentent « excusés » par une
Nature et une Humanité divines et généreuses qui ont raison de
tout. Et d’abord de la Raison ! On se demande avec Sergio Dalla
Bernardina « si le retour aux origines ne serait pas en réalité une
forme de régression lui permettant [à l’homme] de donner libre
cours à des fantasmes normalement refoulés » (Dalla Bernardina,
1996 : 15-16)… Le voyageur fuit en quelque sorte sa propre
société pour se réfugier un moment dans la nature pour retrouver
ensuite la société qu’il venait tout juste de quitter. Au demeurant,
les seuls à ne pas proclamer leur amour à la déesse Nature sont
sûrement ceux qui lui sont aussi le plus proches : les paysans. Le
voyage d’un mois dans la forêt amazonienne équivaut en un sens
à la promenade du dimanche dans la forêt vosgienne. C’est le
degré et non la nature du périple qui change. On a également que
trop vu, au travers des publicités touristiques et des magazines de
voyage, que plus la femme se rapproche de la nature – qu’elle ne
quitte qu’exceptionnellement – plus la nudité et la sexualité peuvent s’exhiber telles quelles. Dalla Bernardina va jusqu’à comparer
les reporters des magazines de voyage « à des agents financés par la
civilisation de consommation pour dénicher ce qu’il reste encore
de relativement intact et le désigner à une masse de démolisseurs
prêts à fouiller, juger, comparer, reconnaître » (Dalla Bernardina,
1996 : 246). D’une certaine manière, la nature est perçue comme
aire de jeu vierge et comme espace préservé à déflorer ! Pénétrer
la nature, cette nature extrême, n’est pourtant pas qu’un viol resté
228
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
impuni mais aussi le résultat, ou l’attente, d’une initiation faite
de souffrances, de techniques, de pratiques ordaliques et ludiques
(Communications, 1996).
Partout, mais surtout en Occident, le succès du voyage
nature concourt à revaloriser l’espace rural. En France, par exemple, le tourisme vert a mis un terme à l’imagerie désuète – populaire mais dictée par la civilisation urbaine – entretenue par
la vague modernisatrice de notre société au cours des « Trente
Glorieuses », et qualifiant nos paysans de « ploucs » et voyant dans
nos villages et nos terroirs une « campagne repoussoir » (Béteille,
1996). La situation a bien changé même si de vieux réflexes perdurent parmi les jeunes surtout.
Ici comme ailleurs, la mise en tourisme de la nature est
devenue une banalité pour les voyagistes comme pour les États
qui entendent attirer une clientèle plus ciblée et plus « cultivée ».
Passant de la culture à la nature, certains s’adaptent rapidement
à ce nouveau créneau touristique. Ainsi, le voyagiste Ikhar propose « une approche culturelle de la nature » avec la création
d’une gamme de circuits intitulée « Nature grand spectacle »,
tout en soulignant son engagement en faveur de la protection de
l’environnement : « Aimer la nature, respecter l’environnement,
apprendre à identifier les espèces parmi une infinie variété d’arbres et de plantes ou une multitude d’animaux et d’oiseaux, est
une démarche culturelle à part entière. Elle est aussi importante
que l’est celle d’aller découvrir les trésors architecturaux légués
par les antiques civilisations » (Catalogue Ikhar, 1999). Quant
aux hommes, ils sont toujours les grands absents !
Les pays cherchent principalement à exploiter au mieux
leurs richesses naturelles : « Kalimantan-Est possède une industrie
touristique unique » est le titre d’un article consacré à l’écotourisme comme première priorité pour cette province indonésienne
(Jakarta Post, 14/1/1995). D’autres États en proie à des difficultés économiques criantes ne lésinent pas non plus à miser dans
l’écotourisme pour renflouer les caisses de l’État. Cuba, outre sa
réputation de développer un « tourisme de santé », opte partiel229
Désirs d’Ailleurs
lement pour un tourisme écologique5, avec la vallée de Vinales,
la péninsule de Zapata, la mythique Sierra Maestra ou encore
le parc de Baconoa (Michel, 1998 : 251-287). En Bolivie, au
cœur de la région du Chapare, le « complexe » écotouristique
de Villa Tunari offre aux voyageurs comme aux villégiateurs de
quoi apaiser leur soif et leur besoin de nature. Une brochure
émanant du ministère du Tourisme du Cameroun précise : « Le
Cameroun offre un immense potentiel en matière de tourisme
écologique. Deux sites écologiques méritent particulièrement
d’être visités : la réserve du Dja, déclarée patrimoine de l’humanité par l’Unesco ; c’est l’un des derniers sanctuaires des gorilles.
Le Parc national de Korup est devenu célèbre à travers le monde,
et notamment dans la communauté scientifique, parce qu’on y a
découvert une liane qui aurait des effets positifs sur la guérison
de certains cancers et le sida », mais la publicité officielle évoque
également « les sites de Sorawell et de Manangia dans le nord du
pays, vieux de 120 millions d’années et qui conservent encore les
traces des pas de dinosaures ». Des trekkers, c’est sûr, marchent
déjà sur leurs traces, même si les paléontologues en sont encore
à découvrir les empreintes… Appelant Mahomet au secours
d’une nature incomprise, le royaume d’Oman tente de conjuguer, en une formule jusqu’alors insolite, trois éléments dans
l’espoir d’attirer des visiteurs : islam, nature et luxe (Le Monde,
5/2/1998). À Montserrat, dans les Caraïbes, c’est sur les volcans
que les autorités entendent désormais « construire » leur avenir
touristique. Une décision qui survient après quatre années de
désertion des visiteurs due à l’éruption du mont de la Soufrière en
juillet 1995. Jusqu’à cette date fatidique, environ 30 000 touristes aisés se rendaient annuellement dans l’île – où ne résident que
12 000 habitants – pour profiter des luxueux resorts balnéaires.
Depuis, la vie reprend le dessus après cette ébauche d’apocalypse
qui a vu 90 % du bâti détruit et deux tiers du territoire devenus
5.
Le tourisme de santé est aujourd’hui en net déclin, le tourisme culturel et
l’écotourisme continuent à se développer mais non sans peine. Les tourismes
qui à l’heure actuelle se développent fortement à Cuba sont, malheureusement, le tourisme balnéaire et le tourisme sexuel…
230
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
inhabitables. Aujourd’hui au repos, le volcan destructeur intéresse
les promoteurs touristiques et l’État. Tout le monde s’accorde
pour changer de tourisme et développer un écotourisme et un
tourisme d’aventure. Ainsi, les responsables affichent leur optimisme en notant déjà que « les visiteurs restent deux ou trois jours
plutôt que de prendre tout de suite le ferry, dont le trajet dure
une heure, pour observer le volcan sur l’île d’Antigua » (Viet Nam
News, 28/3/1999). Malgré sa férocité, la nature revient toujours
servir l’homme, et celui-ci se bat pour se l’approprier ! « Disons
que la nature sauvage est le microcosme où l’homme contemporain relègue et satisfait ses fantasmes de domination de l’univers »
(Dalla Bernardina, 1996 : 285). Et « la rêverie naturaliste est de
type monarchique » de la même manière que le rêve du voyageur,
seul au monde et foulant le premier une terre inconnue, est de
type aristocratique. La démocratisation du voyage montre ici, une
fois de plus, ses limites ; et elle ne semble pas interpeller ces « touristes spécialisés », ni l’écotouriste, ni le « vrai » voyageur…
Discutant l’éthique de l’écotourisme et les manières dont
les professionnels du tourisme utilisent l’étiquette « écotourisme »,
David A. Fennell estime que les écotouristes sont des touristes
partageant globalement un respect plus grand envers d’autres
contrées et d’autres populations que les touristes de croisière,
d’aventure ou ceux qu’on range dans la catégorie floue de touristes dits classiques (Fennell, 1999 : 268). Mais il ne se fait pas trop
d’illusions quant à l’avenir de l’écotourisme même s’il juge qu’il
est l’avenir du tourisme : « Laisserons-nous les écotouristes et ceux
qui leur proposent leurs services déterminer le destin de l’industrie, ou serait-ce plutôt l’industrie qui demandera l’intervention
d’autres éléments locaux, régionaux, nationaux ou internationaux
pour établir les directions à suivre ? ». Et l’auteur de penser, nous
le suivrons dans son raisonnement, que même s’il faut se montrer
prudents pour que les autochtones soient toujours les principaux
bénéficiaires, que la seconde orientation est la plus propice au
développement à la fois d’un tourisme durable et de l’industrie
écotouristique (Fennell, 1999 : 277).
231
Désirs d’Ailleurs
Dennison Nash n’a pas tort d’insister sur le fait que l’écotourisme reste très dépendant des projets gouvernementaux, en
raison notamment des réserves et des parcs naturels qui appartiennent presque toujours aux États (Nash, 1996 : 131-133). En
effet, l’influence des autorités dans les décisions est prééminente
et peut desservir les intérêts des autochtones. C’est ainsi que les
besoins de développement et de maintenance d’un parc national
vont primer sur les besoins vitaux de subsistance des populations
locales résidant à l’intérieur ou aux abords de ce parc. Il y a aussi
des États plus privilégiés que d’autres qui seront toujours boudés
par les écotouristes. L’adepte du voyage écologique se rendra plus
facilement au Népal qu’au Pakistan, au Kenya qu’en Éthiopie,
au Costa Rica qu’au Nicaragua. Les écotouristes sont généralement, on le voit par ces exemples, envoyés dans des pays dits
« sûrs »… ce qui n’est pas pour aider ceux qui le sont moins. Par
ailleurs, comment aller en Birmanie dans le cadre d’un voyage
écotouristique si l’on sait, comme nous venons de le dire plus
haut, que l’argent du séjour finira principalement dans les mains
de la dictature ? Éthiquement, l’écotourisme n’aura d’avenir « responsable » que s’il ne fait pas fi des considérations politiques des
endroits où il s’aventure et des considérations économiques des
populations rencontrées.
Brian Wheeller affiche également un certain scepticisme
quant au présent de l’écotourisme et notamment du galvaudage qui en est fait, tant chez les voyagistes qui utilisent commercialement cette forme de tourisme – qui se veut durable
mais qui ne l’est que très rarement, une fois sur trente estime
l’auteur – qu’auprès des écotouristes dont les discours manquent
cruellement de cohérence. Wheeller se souvient ainsi d’un récent
voyage en Amazonie. Alors que les animaux sortaient de la forêt
pour venir manger au pied du lodge, et procuraient aux touristes
un réel plaisir, il remarqua que personne du groupe n’aurait à ce
moment pu, ne serait-ce qu’en tapotant la tête d’un des singes,
manquer de respect aux animaux : « Par contre, écraser un cafard
dans la salle à manger était de rigueur » (dans Michel, 1998 : 53).
Dans un texte plus ancien, Brian Wheeller parle de « conspiration » de l’industrie du voyage dans l’action de commercialiser
232
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
l’association tronquée entre le mythe du retour à l’âge d’or du
voyage et les images d’un retour à la nature. À l’issue de cette
imposture, mais authentique opération de marketing, les touristes se transforment – à des fins affairistes – en voyageurs avisés et
sensibles à l’écologie6. L’écotourisme y apparaît comme un leurre,
une invention de l’industrie au service, d’abord, de ses intérêts !
Wheeller met surtout en exergue le fossé qui sépare la théorie de
la pratique écotouristique, et réduire ce fossé en construisant un
pont entre les deux lui semble une tâche ardue et difficilement
réalisable (Journal of Sustainable Tourism, vol. 1, n° 2, 1993 :
121-129).
La tentation est effectivement grande de vouloir faire des
affaires grâce à la nature, « généreuse » et « bienfaisante ». Tout le
monde cherche à figurer dans la liste du Patrimoine culturel mondial de l’Unesco, sans toujours en évaluer toutes les conséquences.
Deux exemples extraits de l’hebdomadaire Courrier International
illustrent que l’exploitation de la nature dans un but touristique trouve aussi des résistances au sein des populations locales.
1) Dans la province de Hubei, en Chine, les monts Wudang sont
un haut-lieu de l’histoire du taoïsme. L’Unesco l’a inscrit sur sa
liste et a financé la restauration du site. La construction d’un téléphérique est prévue pour acheminer au sommet de la montagne
sacrée les touristes et les pèlerins, ce qui n’est pas du goût des
officiants taoïstes, parmi lesquels Li Qunyu : « Je suis contre l’installation du téléphérique et tout le reste. Ceci est un lieu où on
respecte la nature, où l’on est en harmonie avec elle. Ici, il ne faut
pas la détruire » (Courrier International, 21/12/1995-3/1/1996).
2) En Thaïlande, le cadre majestueux de Phuket et de l’archipel
des Phi Phi a déjà fait rêver le monde entier par l’intermédiaire
du septième art, en l’occurrence un James Bond très prisé. C’est
aujourd’hui au tour de Leonardo DiCaprio d’être mis en scène
6.
Ces touristes quittent ainsi, sans le savoir, leurs habits de touristes grégaires
pour revêtir la prestigieuse combinaison du vaillant voyageur. L’industrie
s’attache à les séduire dans ce sens, et cela se traduit ensuite chez les touristes
par des prétentions éhontées et souvent regrettables…
233
Désirs d’Ailleurs
dans ce décor prestigieux : les producteurs voulaient « remplacer
la végétation qui pousse naturellement sur la plage par une centaine de palmiers ». Déjà exaspérés par les dégâts touristiques tout
au long de l’année, la colère des écologistes et des autochtones,
avec le soutien de la presse locale, ne s’est pas fait attendre et la
20th Century Fox a offert 60 000 dollars aux autorités locales.
Dans l’espoir d’apaiser leur désarroi. La presse a demandé à ces
dernières de refuser « l’argent souillé de sang ». Ajoutons que le
film raconte « l’aventure d’un groupe de jeunes randonneurs qui
s’introduisent clandestinement dans un parc national marin de
Thaïlande afin d’y installer leur propre plage secrète, en prenant
tout ce que l’île a à offrir, y compris ses champs de marijuana »
(Courrier International, 5-11/11/1998). On comprend tout de
même la colère des autochtones !
L’écotourisme est aussi à l’origine de la pollution d’anciens
édens planétaires ; les cas recensés se comptent par centaines, en
voici seulement deux : le premier concernant le tourisme de haute
montagne, le second le tourisme sous les mers. Devenu exigeant,
l’écotourisme ne se contente plus aujourd’hui d’un tourisme de
surface !
1) Le Népal, terre de rêve pour les trekkers du monde
entier – avec l’Everest comme sommet à ce songe –, fait ce qu’il
peut pour gérer ses quelques millions de voyageurs étrangers
annuels : « 56 000 bouteilles de bière vides ramassées au pied
de l’Everest » lors d’un grand ménage autour de la montagne,
explique le quotidien Libération (18/3/1999). Et ce n’est pas tout,
selon le ministre du Tourisme népalais, il reste encore cinquante
tonnes de détritus autour de l’Everest en dépit des récentes campagnes de nettoiement. Le gouvernement a interdit les bouteilles
sauf les canettes qui peuvent être recyclées par les villageois. Dans
un article intitulé « La plus haute poubelle du monde » (Sources
Unesco, 1994 : 14), on apprend que pour limiter le nombre d’alpinistes en haute altitude, le gouvernement népalais n’avait pas
d’autre choix que de faire passer, en 1993, « les droits de 2 000 à
50 000 dollars et en réduisant le nombre d’expéditions à une par
saison sur chacune des quatre voies qui mènent au sommet ». Ce
234
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
qui fait dire à Pierre Royer, alpiniste et guide français habitué de
l’Everest : « Dans une société où la vanité et la course à la gloire
laissent peu de place au civisme, l’argent devient malheureusement le meilleur moyen de rappeler l’homme à son devoir »
(ibid.). On le savait déjà mais on le revoit ici : ce tourisme-là n’est
pas à la portée du plus grand nombre. Faut-il vraiment s’en féliciter ? En tout cas ; le tourisme d’État au Népal rapporte au pays,
grâce aux royalties et aux permis de trekking, des recettes considérables : « Le tourisme génère 800 000 dollars dans la région de
l’Everest : salaires versés aux guides et porteurs, revenus tirés de
différents modes d’hébergement, vente de souvenirs. La région
a été équipée d’un altiport, d’un hôpital et d’écoles financées
largement par les donations des touristes » (Duhamel, Sacareau,
1998 : 92). Face à la surexploitation des forêts – les toursopérateurs devraient tous imposer autant que possible le remplacement du bois par le gaz pour faire la cuisine ! – l’État népalais
a engagé une politique volontariste de replantation d’arbres, et il
participe activement à la mise en place des projets de reforestation
et d’électrification du royaume.
2) Peu de gens connaissent aujourd’hui le « tourisme
sous-marin » qui pourtant est en plein essor parmi les voyageurs
amoureux des fonds marins. Son succès est également à l’origine de graves détériorations écologiques, notamment dans les
plus beaux espaces maritimes de la planète, en Asie ou dans les
Caraïbes. Cette dernière destination est devenue en quelques
années un fleuron de l’industrie du voyage : quatorze millions
de visiteurs auxquels s’ajoutent les trois millions de croisiéristes
passent leurs vacances aux Caraïbes en 1997. À côté de la pollution maritime « classique » (type « résidus » pétroliers et autres), le
développement rapide des croisières dans cette région commence
à alarmer les amateurs de faune et de flore aquatiques pour une
raison essentielle : le rejet de déchets en mer… Sans oublier, sur
terre, les eaux usées et autres ordures déversées quotidiennement
dans l’océan par les hôtels et les diverses structures touristiques.
Malgré la récente prise de conscience, toute relative, sur le caractère nécessaire d’un tourisme durable et de la protection de
l’environnement, la course au profit à court terme prédomine
235
Désirs d’Ailleurs
tous les discours émanant de l’industrie touristique : il y a trop
d’affaires envisageables pour ne pas poursuivre les projets de
stations balnéaires et de constructions de terrains de golf. Les
gouvernements de cette zone n’ont pour l’instant que faire des
signaux d’alarme urgents émis par l’Organisation touristique des
Caraïbes qui ne cesse de souligner l’urgence de mettre en place
un plan de sauvetage écologique de l’espace caribéen ! Polly
Pattullo s’interroge sur la destruction des récifs coralliens due
aux exigences de l’industrie touristique et note que le tourisme
international est, avec la pêche à outrance, le pire ennemi des
coraux. L’auteur cite ensuite quelques exemples qui en disent
long sur la situation : « À Tobago, les vacanciers les détruisent
en les piétinant avec leurs sandales en plastique. Aux Bahamas,
les boutiques de souvenirs regorgent de coquillages, branches de
corail mort et hippocampes. Sur les plages de la Grenade, des
marchands ambulants vendent des boucles d’oreille en corail noir,
une espèce rare. Belize s’enorgueillit d’abriter la deuxième barrière
de corail du monde et d’avoir mis en œuvre d’importants projets
de conservation visant à la protéger. Pourtant, ses deux réserves
marines affichent des signes de mauvaise santé écologique liés à
un excédent de touristes » (Le Courrier de l’Unesco, juillet-août
1998 : 49). La situation se dégrade également aux îles Caïmans
ou dans le port de George Town, et Polly Pattullo de rappeler ce
que tout le monde fait pourtant semblant de savoir : « détruire les
récifs, c’est aussi ruiner l’industrie touristique ». Mais devant les
énormes possibilités de profit touristique, la mer n’a qu’à bien se
tenir car, en majorité, les professionnels de l’industrie du voyage,
entre autres, préfèrent engranger les bénéfices que philosopher sur
le sort des générations futures et de l’air qu’elles respireront ou de
l’eau dans laquelle elles pataugeront !
À ce titre, si en mer Rouge, nombre de sites touristiques
sous-marins sont relativement bien préservés en raison d’un
contrôle drastique également lié à l’augmentation du flux touristique, c’est loin d’être le cas au Viêt Nam par exemple. Un
policier corrompu du centre de la péninsule m’a ainsi proposé
un partenariat de trafic illicite et de me fournir « tous les coraux
que je voulais » pour les revendre ensuite en Europe ! Et il y a
236
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
aussi tous ces gens de l’eau, survivant dans des embarcations de
fortune dans l’immense baie d’Halong, qui quêtent à longueur
de journée le touriste qui viendra leur acheter des coraux enlevés
à la mer. Dans la baie, les dégâts sont déjà plus qu’apparents et
les clients en tête du peloton pour acquérir des coraux restent de
loin les visiteurs chinois. Interrogés sur les modalités de ce trafic
honteux, des vendeurs de coraux vietnamiens – généralement des
enfants d’une dizaine d’années – me répondent sur un ton plutôt
cynique : « S’il n’y a plus de coraux, cela ne changera rien et n’est
pas bien grave, puisque les touristes viennent avant tout pour les
paysages et les rochers, il faudra simplement trouver autre chose
à vendre »… Des cartes postales sur lesquelles le visiteur pourra
admirer de superbes coraux ?
Trop longtemps, les politiques de préservation de l’environnement naturel ont ignoré les hommes qui partagent au
quotidien leur existence avec la nature bienfaitrice et parfois malfaisante. On ne peut pourtant sauver la nature au détriment des
populations locales qui en vivent. Il existe à ce sujet également
un débat assez vif en ce qui concerne les cultures sur brûlis qu’on
pratique ici ou là sur le globe pour survivre et non pour exporter… L’écotourisme n’est jamais qu’un des nombreux facteurs de
nuisance de l’environnement parmi tant d’autres (les industries
métallurgiques, pétrolières, alimentaires, la paupérisation, l’explosion démographique, le rejet et la gestion des déchets, l’exploitation des mines et du bois, etc.). Il y a action du touriste sur le
milieu naturel mais il y a aussi réaction sur le touriste, et les bienfaits du grand air font parfois office, nous dit Pierre Escourrou,
de « médicament naturel » : « Il faut être honnête et reconnaître
que le tourisme n’est pas si défavorable à l’environnement qu’on
le prétend parfois. C’est lui qui a amené bien des régions à sortir
du vase clos où elles végétaient » écrit l’auteur en conclusion de
son ouvrage Tourisme et environnement (Escourrou, 1993 : 232).
L’écotourisme est donc aussi une aubaine pour l’avenir
de la planète, il peut contribuer au rapprochement des peuples
autant qu’au rapprochement entre l’homme et la nature. Il ne
laisse pas indemne le non-initié qui s’y aventure et interroge sur
237
Désirs d’Ailleurs
le sens que l’on doit donner à notre modernité. De plus en plus
d’États voient dans l’écotourisme une possibilité d’ouvrir leur
pays à un tourisme plus respectueux de la nature et des hommes.
L’écotourisme a fait connaître le Rwanda et le Belize autrement
qu’à travers les images de guerre et de désolation. En alliant intelligemment protection de l’environnement et économie touristique, le Costa Rica est le meilleur exemple d’une réussite en ce
domaine. L’Équateur, et dans une moindre mesure la Malaisie et
l’Indonésie, tentent plus difficilement d’emprunter une voie similaire. Le Kenya n’en est pas encore là non plus mais tire néanmoins
une grande partie de ses recettes grâce à l’exploitation touristique
de sa faune protégée. Le tiers de la Mongolie est classé Parc national ; des « sanctuaires » de la nature, comme les îles Galapagos ou
les Maldives, veillent jalousement à leurs privilèges, etc. De plus,
les initiatives associatives, publiques ou privées se multiplient à
l’échelle du globe pour tenter d’apaiser les souffrances trop longtemps occultées et commises à l’encontre de l’environnement et
de tous ceux qui y vivent. Les opérations de sensibilisation et
d’éducation, tant des touristes que des guides, des prestataires sur
place que des populations locales, se développent comme pour
conjurer le sort qui dénature la nature. C’est avec la concertation
de tous – à la fois promoteurs et détracteurs de l’écotourisme qui
ont tous des discours qu’il faut savoir écouter – qu’on parviendra
progressivement à trouver de nouvelles solutions et à résoudre les
problèmes les plus urgents : comment enrayer le trop-plein de
touristes qui arrivent photographier les pingouins en Antarctique
ou qui défilent bien rangés autour des Annapurnas, histoire de
ne pas croiser trop de monde ? Les écotouristes ne veulent pas
être plus nombreux que les pingouins qu’ils guettent avec leurs
objectifs et ils sont très certainement contre les « autoroutes de la
nature » sur les hauteurs himalayennes !
L’écotourisme repose sur une contradiction dont il s’agit
de relever le défi : en développant, dans un but d’attirer des touristes, un site naturel extraordinaire, on en arrive nécessairement
à mettre en péril, à plus ou moins longue échéance, l’environnement qui est le fondement même de la présence touristique…
Il n’existe pas de solution simple à ce paradoxe. Un écotourisme
238
Chapitre 4
L’aventure du voyage et le voyage d’aventure
mal géré peut rapidement devenir un tremplin pour un tourisme
de masse. On a trop vu à ce jour que l’échec de l’écotourisme
annonce généralement le succès du tourisme classique, plus prédateur et déstructurant. L’écotourisme a déjà trop déçu, il n’a plus
le droit à l’erreur s’il ne veut pas totalement se décrédibiliser :
« Qu’il s’agisse de l’observation des baleines au large de la BasseCalifornie ou de safaris-photos au Kenya, dans le monde entier,
“l’écotourisme cède rapidement la place au tourisme tout court”,
explique Emily Young, professeur de géographie à l’université de
l’Arizona » (Courrier International, 4-10/4/1996). Il est des succès
qui rendent fous et peuvent devenir menaçants : en 1985, l’observation des baleines ne rapportait que cinq millions de dollars
à dix pays, en 1996 cette industrie brasse cinq cents millions
de dollars dans soixante-cinq pays ! « L’écotourisme n’apporte
pas grand-chose à la population locale, si ce n’est des emplois
peu qualifiés, dit Homero Aridjis, écrivain mexicain et militant
écologiste. « Autrefois, ces gens étaient fiers d’être agriculteurs ou
pêcheurs. On ne devrait pas en faire des larbins » (ibid.).
À l’avenir, l’écotourisme n’a donc plus d’autre issue pour
assurer sa survie – et celle des milieux naturels et culturels à qui il
doit son existence – que de réussir à s’affirmer, à éduquer, à sensibiliser, à s’imposer, à évoluer enfin vers des sentiers non balisés
prônant un autre tourisme que le tourisme : un tourisme véritablement alternatif.
239
Page laissée blanche intentionnellement
5
Chapitre
Du meilleur et du pire des voyages
« Etonnants voyageurs ! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d’astres et d’éthers.
Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !
Faites, pour égayer l’ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d’horizons.
Dites, qu’avez-vous vu ? ».
Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, 1972 (1857).
Pour être assouvie, la curiosité du touriste-voyageur qui se
targue de « voyager autrement » ne peut faire l’impasse sur l’histoire et l’anthropologie.
La culture en voyage : ethnotourisme et altérité
De la recherche de la primitivité et de l’authenticité.
« Voyager dans le monde, c’est aussi voyager dans le passé du
monde » écrit Jean Chesneaux (1999 : 101). Cette affirmation
s’avère aujourd’hui plus juste que jamais. La tentation n’est jamais
loin pour le voyageur de se faire ethnologue ou historien. Sans
compter avec le fait indéniable que l’industrie du voyage exploite
ces tendances à satiété, convoquant cependant plus souvent la
tradition que l’histoire, ou plutôt la culture que la politique, la
géographie que l’économie. L’usurpation puis la transfiguration
241
Désirs d’Ailleurs
du réel sont visibles dans tous les coins du globe : à Yogyakarta
en Indonésie, par exemple, le voyageur visite habituellement le
palais du sultan, il s’intéresse à l’histoire de Java et même à celle,
plus cocasse encore, de la lignée du sultan actuel. Mais, il s’intéresse moins à l’histoire immédiate, celle qui se déroule sous ses
yeux : le 26 août 1998, le sultan Bunowo X a été plébiscité par
« sa » population, à la suite de la lecture de la « Déclaration du
peuple de Yogyakarta » qui commémorait en fait l’éviction arbitraire de Megawati un an auparavant au poste de dirigeant du
Parti démocratique indonésien par les marionnettes de Suharto.
L’événement exceptionnel – et historique – fascine moins le
voyageur que l’événement « immuable », sûr et prévu, ici par
exemple le palais du sultan ou le site de Borobudur… Pour rester en Indonésie, quand bien même des voyageurs s’intéressent à
l’histoire contemporaine, ils préfèrent discourir sur les faits et les
méfaits de la présence coloniale hollandaise ou autour de l’œuvre
inaccomplie de Sukarno, que sur la corruption ou la violence du
régime de Suharto. Pendant toutes les années de « croissance »,
durant lesquelles le tourisme s’est développé rapidement dans
l’archipel indonésien, combien de touristes se sont insurgés contre le pouvoir en place ?
On rêve d’autrefois et on glorifie facilement le passé, mais
on ne « voit » pas le paysan sauf pour le prendre en photo en
lâchant un laconique « je ne voudrais pas être à sa place ». Mais
notre regard s’est déjà tourné vers d’autres « sujets », allant des vestiges archéologiques aux couchers de soleil… Le touriste passe le
lieu et visite le passé là où l’autochtone vit le lieu et souvent subit
le présent. L’ancien, l’antique, l’exotique, le traditionnel, le toutautre et le tout-ailleurs sont des critères touristiques fiables et rentables. Il suffit d’observer le succès du tourisme archéologique ou
du tourisme ethnologique. Qui n’a pas envie aujourd’hui d’aller
voir les pyramides aztèques ou les temples hindous, les derniers
Jivaros et les derniers Papous. Ce sont toujours les « derniers » et
ce sont toujours des « coupeurs de têtes », la publicité touristique
manque rarement l’occasion de nous le rappeler ! Pourtant, les
Papous – qui pour certains revendiquent aujourd’hui leur indépendance – ne sont pas consultés pour leurs opinions ou leurs
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Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
intentions politiques mais sont recherchés pour leurs coutumes
« mystérieuses » et leur mode de vie « préhistorique »… Le déni
d’histoire est pourtant à la source même de leurs revendications
politiques actuelles ! Et le risque de folklorisation rôde aux abords
des voyages trop historisés. Mais le folklore peut-il seulement
aspirer à devenir autre chose que la survivance d’une tradition
en voie de muséification ? Pas sûr… Toujours est-il qu’à la quête
indispensable des « primitifs » – « nos compagnons » comme
l’avance joliment F. Pognon (1989) – s’ajoute celle non moins
essentielle de l’authentique, de l’authenticité, à laquelle on voue
aujourd’hui un étrange culte difficilement compréhensible pour
les autochtones.
Très souvent, comme le souligne le chantre de l’« hyperréalité », Umberto Eco : « Le faux est reconnu comme historique
et comme tel il est déjà revêtu d’authenticité. […] Ailleurs le
désir spasmodique du Presque Vrai naît simplement d’une réaction névrotique devant le vide des souvenirs : le Faux Absolu est
fils de la conscience malheureuse d’un présent sans épaisseur »
(Eco, 1985 : 33-34). L’auteur appuie ses propos à l’aide d’exemples américains parlants : un voyage sur un bateau à roue sur le
Mississippi « évidemment faux » ; le château « enchanté » de Hearst
en Californie ou le site « vénitien » de Sarasota en Floride, ces deux
régions « artificielles consacrées au divertissement » n’abritent pas
par hasard les deux Disneyland world ; ou encore les ghost towns
« imitant » les villes de l’Ouest d’il y a cent ans ! L’exemple de Las
Vegas et de son nouveau plan d’urbanisation est sans doute le
plus éloquent et le plus achevé en matière d’univers artificiel : une
cité-monde en miniature créée de toutes pièces en plein désert,
avec ses buildings de Manhattan, sa tour Eiffel ou son Colisée
de pacotille, son volcan artificiel entrant en éruption, ses statues
d’empereurs romains, ou encore ses mariages faciles à la mode
américaine… Mais les derniers hôtels sortis de terre, tels le Luxor
et le Venetian, vont encore plus loin en proposant une reconstitution de la pyramide de Khéops et de la place Saint-Marc, sans
oublier un Campanile grandeur nature ! Enfin, le rêve ne serait
pas entier sans paradis imaginaire : l’hôtel Treasure Island, dont
le décor s’inspire de L’île au trésor de Stevenson, remet en scène
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Désirs d’Ailleurs
les légendaires batailles navales entre pirates et marine britannique. Que reste-t-il au voyage si même Stevenson – apôtre du
regard distancié et de la quiétude en voyage – se voit récupéré
par le commerce et l’avidité d’un monde devenu spectacle de
lui-même ? Las Vegas apparaît comme le meilleur de ce que
l’Amérique peut offrir : une fabulation d’un monde merveilleux
totalement irréel. Mais le rêve américain a cela de formidable,
c’est que son inexistence même le rend inaccessible à tous, sauf à
ceux qui en font le bon usage commercial ou médiatique. Ceux
qui font de l’art de la simulation un croustillant gagne-pain !
Bryan Turner montre également la relation biaisée entre tourisme
et culture, ce tourisme qui range les cultures derrière les vitrines
des musées, dans le cadre du débat autour de l’authenticité :
« Le tourisme est paradoxalement une quête de cultures locales
authentiques mais l’industrie touristique, en créant l’illusion de
l’authenticité, renforce en fait l’expérience de la simulation sociale
et culturelle. L’existence des lois du tourisme interdit la possibilité
d’une expérience culturelle authentique » (Turner, 1994 : 185).
Des propos sévères mais dont l’observation répétée confirme
aisément la pertinence. Simplement, le voyage ne peut se résumer
à cela ! Les méfaits sont connus, les bienfaits le sont nettement
moins. On oublie quelquefois trop rapidement la diversité de
l’univers du voyage où le pire côtoie toujours le meilleur.
Ethnotourisme : espoirs et désillusions. Le voyage ne s’envisage que lorsqu’il s’ouvre sincèrement au visage de l’autre. La
rencontre avec ce visage qui n’est pas le sien est pourtant rarement
un motif suffisant pour se rendre au bout du monde. Ou même
au bout de son propre immeuble… Si le voyage vers l’ailleurs
exige l’oubli de sa culture, le voyage vers l’autre demande le retrait
de soi au profit de son prochain. Se dévisager dans l’urgence, sans
pratiquer ces rites d’usage, renvoie à la confiscation illégitime de
l’image de l’autre. Se dévisager demande au préalable de s’être
envisagé, c’est ensuite retirer le masque commode de l’altérité
trompeuse, s’offrir tel quel donc tel qu’on est, sans fard et sans
artifice. Mais au risque de déplaire aux uns pour mieux plaire aux
autres. Le voyageur curieux du monde peut de la sorte s’initier à
la pratique ethnologique, comme l’anthropologue peut visiter un
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Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
musée ou un village. D’ailleurs, ne vient-on pas souvent à l’ethnologie par des chemins détournés ? Lévi-Strauss en personne,
venant de la philosophie, s’oriente vers l’ethnologie – à cette
époque considérée comme une « porte de sortie ! » – sur le conseil
inspiré de Paul Nizan. Et l’auteur de Tristes tropiques de se souvenir : « J’adorais le camping, les marches en montagne, la vie de
grand air, et je suis donc parti » (Nouvel Observateur, 28/6/1980 :
16). N’en déplaise aux ethnologues trop repliés sur leur spécialisation, les touristes ont le droit de pratiquer « leur science » tout
comme ces mêmes ethnologues ont le droit « d’avouer » pratiquer
le tourisme comme n’importe quel autre voyageur !
Mais l’ethnotourisme, à l’instar de l’écotourisme 1, a
autant de détracteurs que de partisans. Il est vrai que les raisons
ne manquent pas pour fustiger le voyageur qui s’aventure dans
l’univers intime de l’autre. Au risque de détruire un fragile équilibre. Les dégâts peuvent être terribles et le tourisme ethnologique
mal pensé n’est pas à l’abri d’une participation à l’ethnocide de
tout un peuple ou de toute une région (De l’ethnocide, 1972).
Entre Venezuela et Brésil, les Indiens Yanomami sont parmi les
premiers à avoir payé le prix fort : « Des dizaines d’entre eux sont
morts, victimes d’une épidémie de grippe contractée lorsque la
région de la Platanal a été ouverte aux touristes entre 1972 et
1974 » (L’Événement du jeudi, 7-13 mai 1992). Les autochtones
« s’adaptent » vite aux exigences de ce type de tourisme : les fêtes
et les rites sont effectués « hors contexte » et parfois changés, les
cultures menacées, les identités perturbées, les habitudes bouleversées. Les Dogons vendent leurs derniers masques et les portes
1.
La plupart des voyagistes et des auteurs ont de plus en plus tendance à
inclure l’ethnotourisme dans la catégorie de l’écotourisme, comme pour en
faire une composante « humaine » d’un type de tourisme principalement axé
sur la découverte de la nature. À notre avis, l’ethnotourisme et l’écotourisme
sont à séparer clairement l’un de l’autre – ce qui n’empêche pas de pratiquer
les deux à la fois – afin d’enrayer une possible et gênante confusion et de rendre à chacun sa spécificité propre : le premier s’occupe de mieux comprendre
des cultures et des êtres humains, le second de mieux connaître la nature avec
sa faune et sa flore. Ce n’est pas tout à fait la même chose…
245
Désirs d’Ailleurs
sculptées par leurs ancêtres et les Inuits du Grand Nord canadien
bradent leur art à la mode aux touristes ou aux galeries les plus
offrants, les Indiens Maka du Paraguay troquent les jeans contre
des parures à plumes dès qu’un bateau à moteur transportant des
touristes s’approche de leur village, les Bushmen sont chassés de
leur territoire ancestral par le gouvernement du Botswana qui,
pour préserver la faune de la réserve du Kalahari – l’écotourisme
au détriment de l’ethnotourisme ? –, entend développer un tourisme vert de luxe, etc.
Un numéro spécial des Nouvelles de Survival consacré à
l’ethnotourisme établit un bilan provisoire des exactions commises par le tourisme à l’encontre des populations autochtones dans
les pays du Sud : des anthropologues rendent compte de la situation des Indiens d’Amazonie, des Papous ou des Masaï au contact
avec l’Occident, tout en insistant sur les impacts sociaux de la
préservation de la nature. Dans ce même numéro, comme dans
le quotidien Libération, Jean-Claude Monod insiste sur la remise
à la mode des « primitifs » et voit dans l’ethnotourisme ainsi que
dans l’écotourisme un prétexte pour les entreprises touristiques à
engranger encore plus de bénéfices. Les heurts entre autochtones,
autorités et marchands de voyage sont évidents : au Sarawak, en
Malaisie insulaire, le développement d’un complexe touristique
autour des grottes de Mulu et du fleuve Baram a entraîné une
vive résistance des Berawan locaux ; toujours en Malaisie, sur la
côte non loin de Penang, des habitations de pêcheurs ont été
« déplacées » pour faire place à des hôtels sur des plages aménagées
et à des installations rutilantes. La folklorisation et la commercialisation des cultures peuvent effectivement apparaître déstructurantes sur le plan identitaire et l’ethnotourisme s’apparenter
à « une manière plus humaine ou… plus rentable d’utiliser les
populations autochtones ». En 1993, le gouvernement philippin
organise ainsi une manifestation à vocation politico-touristique
baptisée Gran Cordillera Festival, mais l’alliance des peuples
indigènes condamna sans hésiter cette entreprise. Percevant cet
événement comme une réminiscence d’un passé douloureux,
ces peuples ne désiraient surtout pas commercialiser leur culture
aux seules fins touristiques. On invite les Amérindiens, poursuit
246
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
J.-C. Monod, à brader leur savoir-faire et à vendre leur culture
« pour les accuser ensuite de dégrader celle-ci, voire de pratiquer
une forme de prostitution culturelle. Mais on se garde bien, alors,
de dire qui joue le rôle de proxénète » (Survival, 1995 : 8-9). Une
culture parodiée, fondue dans une histoire figée et entretenue par
des fêtes réduites à l’état de spectacles folkloriques, est une culture
qui lorgne, hagarde et impuissante, sur l’entrée de son propre
musée… Jean-Claude Monod va plus loin et rappelle le contexte
sud-africain : « La négation complète de l’être historique des peuples autochtones avait atteint son comble dans ce qui fut, de fait,
l’un des premiers terrains d’essai de l’ethnotourisme : l’Afrique du
Sud. Le régime d’apartheid avait en effet autorisé des Bushmen à
continuer de vivre à proximité du parc naturel Gemsbok, mais à
condition qu’ils conservent un mode de vie strictement traditionnel, qu’ils ne changent aucunement leur manière de chasser et de
cultiver, qu’ils ne cherchent pas à moderniser leur habitat, etc.
Ainsi congelés, les gens de la brousse pouvaient constituer une
attraction touristique supplémentaire. Cette politique, baptisée
par la Banque mondiale (qui la rejette) primitivisme renforcé, ne
jette-t-elle pas une lumière crue sur les présupposés idéologiques
de l’ethnotourisme ? Peut-être pas, ou pas forcément » (Libération,
7 juillet 1995).
Plus récemment, d’éclairantes analyses, similaires mais
légèrement plus posées (ICRA Info-Action, 1998; Ethnies, 1999) –
le temps fait l’affaire de l’ethnotourisme –, illustrent cependant
que le débat de l’ethnocide n’est pas clos et qu’en même temps
l’ethnotourisme peut aussi évoluer dans un sens plus positif. Il
peut même – mais restons prudents – être franchement bénéfique pour toutes les parties autrement que sur le seul plan économique… Dans la province chinoise du Guizhou, que ce soit
pour le cas des Dong étudié par Timothy S. Oakes (dans Wood,
Picard, 1997 : 35-70) ou pour celui des Miao et des Yao analysé
par Geneviève Clastres (1999), le tourisme ethnique a certes
bouleversé la vie dans les villages, mais pas davantage que les
autres ingérences de la modernité, la télévision notamment. Nous
avons également pu constater ce fait indéniable en pays Toraja et
ailleurs en Indonésie (Michel, 1997 : 221-269) et les exemples
247
Désirs d’Ailleurs
ressemblants se comptent aisément par dizaines sur l’ensemble de
la planète. Les peuples ayant reforgé leur identité ethnique non
pas pour le tourisme mais par et souvent grâce au tourisme sont
de plus en plus nombreux, ce qui n’est pas très étonnant compte
tenu de l’augmentation des flux de voyageurs en destination
d’ailleurs lointains de ce type. Forts de leur expérience plus longue et plus solide, les Balinais en restent l’exemple emblématique,
la culture touristique se superposant entre autres au tourisme culturel, comme l’a bien souligné Michel Picard (1992). Dans le cas
des minorités du Guizhou, Geneviève Clastres note l’intérêt évident de l’actuelle récupération du tourisme par les villageois dans
un but d’affirmation de leur identité ethnique : « Tout d’abord,
elle revalorise ces peuples si longtemps méprisés qui affirment par
la mise en avant de leur culture une identité trop souvent associée
à un niveau de développement (où les Han servent de référence).
De même, elle flatte les anciens qui jouent alors un rôle de relais
vis-à-vis d’une jeunesse souvent tentée de se désintéresser de ses
traditions mais non indifférente aux gains concrets que l’exploitation de cette même tradition peut rapporter. Enfin, elle permet
d’assurer à certains la garantie que leur village ne sera pas trop
défiguré par la modernisation et restera ainsi “authentiquement
authentique” » (Clastres, 1999 : 203). Le tourisme ne pourraitil pas devenir ce dernier espoir de contenir les rouages d’une
modernisation effrénée ? À voir…
Une étude de l’Organisation mondiale du tourisme,
intitulée Tourism : 2020 Vision, conclut que le tourisme culturel
sera l’une des tendances principales du tourisme du XXIe siècle,
sans omettre de mentionner que le tourisme ethnique est en
hausse constante et ne cesse d’intéresser davantage l’industrie
du voyage… L’ethnotourisme existe bel et bien et n’est d’ailleurs
pas prêt à s’effacer de nos désirs giratoires. Le défi est ailleurs. Il
consiste à pérenniser un « ethnotourisme » ou un « tourisme ethnique », termes aujourd’hui malvenus, en donnant la priorité à
l’éducation des voyageurs et des employés du secteur touristique,
en sensibilisant tous les acteurs aux intérêts culturels et politiques
en jeu, en accordant aux autochtones un réel droit de regard et
surtout de décision. Il n’y a pas de rencontre sans partage. Ce tou248
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
risme-là serait nouveau – même s’il s’ébauche déjà ici ou là – et
annonciateur d’un autre rapport à l’autre et à l’ailleurs. Appelons
ce tourisme simplement un tourisme de rencontre partagée, ou si
l’on est plus friand de formules inaccoutumées : un altéritourisme…
Bref, il n’existe pas qu’un ethnotourisme qui serait uniquement sordide et destructeur, même si les dégâts ont été et
restent importants et parfois dramatiques. On remarque ainsi
l’émergence d’une tendance qui ne serait pas qu’un effet de
mode, surtout depuis ces dernières années, au cours desquelles
une prise de conscience semble avoir pris durablement forme en
Occident. Elle se constate par l’engagement – certes empreint
d’idéologie humanitaire discutable – que prennent les jeunes en
faveur des peuples opprimés ou des groupes ethniques menacés
de disparition ou d’ethnocide : l’intérêt occidental actuel pour les
Tibétains, les Papous, les Pygmées, les Hmong, etc. L’industrie
touristique autochtone, essentielle et alternative, se développe
progressivement à l’échelle du monde, par exemple au Québec
(Téoros, 1998). Par ailleurs, il est des situations « positives » qu’il
ne faut pas trop mésestimer, malgré notre dénonciation de toutes
les formes de rencontres manquées, et que d’aucuns auraient tendance à oublier dans leur engagement radical : les Toraja, après les
Balinais, ont globalement profité du tourisme et de l’attrait que
leur région connaît à l’étranger (Michel, 1997) ; les aborigènes
d’Australie, si longtemps occultés et spoliés, intéressent de plus
en plus de monde, à l’image des Indiens d’Amérique du Nord
qui ont suscité toutes les convoitises ces dernières années. Les
aborigènes du nord de l’Australie bénéficient de l’engouement
en Occident pour les musiques du monde, et la fameuse world
music, et se sont remis à fabriquer – et à vendre ! – plus ou moins
traditionnellement leurs instruments de musique, dont surtout
ce déjà célèbre instrument à vent, le Didgeridoo, qu’on retrouve
aujourd’hui dans nombre de musiques occidentales ou non ! On
pourrait multiplier les exemples où le voyage, organisé ou non,
est devenu la source d’un développement local souvent original et
véritable. Et puis il faut encore mentionner toutes les situations
les plus complexes, celles qui mêlent méfaits et bienfaits du tou249
Désirs d’Ailleurs
risme : ainsi, l’île de Pâques a beau accueillir autant sinon davantage de visiteurs annuels que le chiffre de la population locale qui
s’élève à 3 000 habitants environ en 1996 ; le tourisme a pourtant
aidé les Pascuans à faire connaître au-delà des mers leur brillante
civilisation.
L’ethnotourisme, ou plutôt ce que nous appelons le
tourisme de rencontre partagée, avec son naturel corollaire que
représente l’écotourisme ne seront réellement positifs pour les
autochtones que sous deux conditions indispensables qui à notre
avis structurent toute forme de tourisme qui se veut durable :
• Les autochtones doivent être les instigateurs, les décideurs
et les bénéficiaires des différents tourismes qu’ils entendent
développer.
• Les autochtones doivent utiliser les outils technologiques
modernes, contrôler l’évolution et les impacts, en se fixant
des objectifs précis et à long terme.
L’altérité en question. Un « bon » ailleurs, mieux appréhendé, n’implique pas obligatoirement un « bon » voyage ou
un « bon » rapport à autrui. Georges Simenon, évoquant une
croisière, au tout début de son roman paru en 1938, Touriste de
bananes, anticipait en quelque sorte déjà sur l’écotourisme avant
de déchanter sur l’idée de paradis sauvage : « On approchait des
antipodes ; on avait aperçu de loin les Galapagos, photographié
des pélicans et des poissons volants » (Simenon, 1938 : 7). Le personnage central du livre se rend à Tahiti pour y rechercher une vie
paradisiaque faite de rêves et de sable fin. Mais il est rapidement
déçu quand il relève le mode de vie des autochtones et les indigènes eux-mêmes qui ne pensent qu’à « boire l’apéritif et à dormir ».
Il se réfugie à l’intérieur de l’île pour mieux s’ensauvager. Mais
les autres Européens sont partis à sa recherche, et notre héros de
s’interroger s’il parviendra à résister à l’attrait de la vie artificielle
de Papeete ? (Simenon, 1938). À chacun son paradis… Le sien
est déjà compromis. Brian Wheeller interroge la conscience du
touriste qui se rend au bout du monde avec l’idée d’être le Philéas
Fogg des temps modernes : « Quand cela nous arrange de dire
que le tourisme doit changer une culture indigène, nous le fai250
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
sons ; quand il nous convient de dire que le tourisme ne doit pas
changer une culture indigène, nous le faisons tout aussi bien. […]
N’est-il pas étrange, alors que nous avons tellement ouvertement
envie d’être en phase avec les natifs, de nous comporter comme
eux, qu’en tant qu’ego-touristes nous ne prenions néanmoins les
précautions d’une médecine prophylactique – vaccination, comprimés, etc. –, les mêmes précautions auxquelles la plupart des
indigènes sur place n’ont pas accès ? » (dans Michel, 1998 : 52).
Il reste évident que dans la relation qui peut s’établir entre
les hôtes et les invités – alors que les Occidentaux n’ont pas été
« invités » à se rendre dans les villages masaï ou dayak, bretons
ou écossais ! – il n’y a pas d’égalité au départ. La relation est
fondamentalement inégale et cette situation ne peut augurer de
facto d’un autre rapport à l’autre qui soit totalement dénué d’un
quelconque sentiment de supériorité ou de domination de l’invité
à l’égard de l’hôte. L’hôte reste l’autre, sans se dissoudre dans le
même. Ne constate-t-on pas souvent que les hôtes sont dévoués et
entièrement au service des invités là-bas, alors que s’ils arrivaient
jusque dans nos contrées tempérées, ces hôtes n’en deviendraient
pas nécessairement des invités et resteraient finalement au service
des invités, même ici… Et sans doute encore plus chez « nous »
que chez « eux » ! Marc Augé relève avec justesse que « ceux qui se
trompent de rôle, on le sait, sont vite stigmatisés et, s’il se peut,
reconduits chez eux en charters » (Augé, 1997 : 14). La simulation
caractéristique de la mise en fiction du monde est à son comble
pour les deux parties concernées. La rencontre culturelle devient
un jeu pervers où chacun occupe son rôle comme prévu au cours
d’un interminable spectacle. Au bout du monde, les autochtones
se mettent en scène dans le rôle des « gentils hôtes » et les touristes
ne sont pas « invités » mais font comme si… Une attitude qui
participe en fait au mythe du vrai voyage et de l’altérité réussie, et
qui est à la source de nombreux débordements.
En Thaïlande et aux Philippines, les minorités déjà opprimées par des pouvoirs politiques assimilateurs ont fait les frais
d’un tourisme ethnique – sacrifié sur l’autel de la consommation
et à l’ère de la globalisation – dont la maîtrise leur a en grande
251
Désirs d’Ailleurs
partie échappé durant les dernières décennies (Michel, 1995 :
125-278). En 1994, arrivant en pirogue dans un village touristique akha au nord de la Thaïlande, je me souviens de l’accueil des
villageois : un éléphant « stationnait » sur la rive où nous accostions et de charmantes jeunes filles, parées de haut en bas de ce
qui fait l’attirail du parfait Akha, nous demandent expressément
d’acheter tel bijou ou tel bibelot ou encore telle coiffe traditionnelle… Tout le village vivait à l’heure du tourisme. Tout y était
faussement traditionnel, ce qui n’était pas sans agacer les visiteurs
tout juste débarqués. Les villageois apparaissaient aux entrées des
habitations avec un sourire nettement plus commercial qu’une
marchande de soupe à Bangkok ! M’éclipsant un instant du chemin touristique tout tracé qui traverse le village – gare à celui qui
s’y dérobe ! – je vis un garçon sur un VTT flambant neuf, portant
un jean et des baskets et les écouteurs d’un baladeur aux oreilles !
Dès qu’il me vit, il fut radicalement terrorisé ! Je n’aurais jamais dû
le voir ! Dans un article consacré aux Pygmées Bambutis du nordest du Congo, Antoine Maurice raconte : « Au fur et à mesure que
la voiture s’approche des campements, vous voyez surgir des petits
bonhommes des hautes herbes. Ils se dépêchent d’aller avertir les
autres de s’habiller en pygmées à l’arrivée du touriste. Lorsque
le visiteur parvient au village, tout est prêt, même si l’un ou
l’autre a gardé ses chaussettes en plus de son pagne d’écorce. Les
Bambutis chantent alors leur chansons de bon cœur » (Tribune
de Genève, 13-14 mars 1999). « Femmes-girafes » parquées dans
des zoos humains près de la frontière birmano-thaïlandaise ou
offertes en spectacle du prêt-à-consommer touristique dans les
villages masaï du Kenya, les sacrifices demandés à ces femmes se
justifient-ils par les promesses de « développement touristique »
faites par les patrons de l’industrie du voyage ? Évidemment
que non. En attendant, les situations de ce type perdurent dramatiquement. Un peu partout sur la planète, des autochtones
se travestissent en autochtones costumés, voire en autochtones
misérables ! Dans des villages situés au nord du Viêt Nam, il
m’est ainsi arrivé de rencontrer des fillettes hmong en haillons qui
m’avouaient garder toujours les mêmes habits sales et troués car
cela attriste et remplit plus facilement de compassion les touristes
252
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
de passage : « C’est plus efficace quand on veut de l’argent » me
dit l’une d’entre elles. Soit. La simulation est décidément à tous
les niveaux et sous toutes les latitudes…
Deborah Maclaren (1999) démythifie les promesses touristiques et explore les coulisses de l’univers voyageur. Elle constate
que les produits que les touristes achètent incluent des personnes
et des services de personnes qui n’ont jamais été consultées pour
savoir si cela leur plaisait ou non ! Trop d’autochtones restent
considérés par l’industrie du voyage comme des objets passifs,
économiquement dépendants, alors qu’ils doivent absolument
devenir des acteurs de leur propre culture, tout en conservant le
droit à une intimité qui ne soit pas violée par l’irrespect ou simplement la présence d’étrangers. Mais pour que l’ailleurs devienne
véritablement autre chose qu’un terrain de jeu pour Occidentaux
en mal de sensations fortes, l’autre doit parvenir à échapper à
sa condition d’autre. S’affranchir de l’image qu’on lui impose et
qu’il a fini par s’imposer lui-même. Le voyage doit servir aussi à
susciter le désir d’ailleurs chez l’autre. Un désir qui ne soit pas –
qui ne doit pas, mais comment est-ce possible ? – simplement se
résumer aux quêtes trop connues car trop importantes de papiers,
de visas, de famille, de logement et d’emploi…
On ne soulignera jamais assez que le voyage n’est, à l’instar
d’une certaine forme d’aventure, que l’apanage d’une minorité
bruyante et agissante… Très peu de gens empruntent sa libre
voie. Comme le signale David Le Breton : « Il n’y a guère eu d’Indiens aventuriers ou de Maori sur les routes de France, pas davantage de Touareg ou de Bororo. L’aventure est historiquement une
royauté inégale, son aura paraît typiquement occidentale. Nul
récit exemplaire de Yanomami remontant la Seine en pirogue, de
Guyaki venus flécher les pigeons de Saint-Marc, d’hommes bleus
du désert parcourant la Beauce en chameau. Aucun sherpa parti à
l’assaut du mont Blanc. Aucun stage de survie concocté dans l’Îlede-France par une agence guyanaise pour une poignée d’Indiens
Wayana » (dans Autrement, L’aventure, 1996 : 38). C’est dommage. Car nous aurions évidemment tant de choses à connaître, à
partager, à vivre de ces expériences-là qui ne seront jamais qu’ex253
Désirs d’Ailleurs
ceptionnelles ! L’inégalité du voyage en montre aussi sa limite.
Renverser l’ordre du voyage renvoie à renverser l’ordre du monde.
À peine cynique, on peut penser que seuls le souhaitent vraiment
ceux qui sont éloignés des commandes économiques et des rênes
politiques, ceux qui n’ont rien « à perdre » dans l’affaire.
Tourisme, histoire, politique
L’histoire comme destination temporelle de choix. Voyager,
nous disent Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut, c’est « vivre
plusieurs passés, plusieurs présents, renverser continuellement
le sablier du temps, descendre et remonter l’échelle de la durée,
émerger instantanément dans le XVIIIe siècle, l’âge féodal ou
l’aube du monde » (Bruckner, Finkielkraut, 1979 : 75). Nous
sommes des adeptes des pèlerinages historiques. Les exemples
sont légion. L’histoire est une destination touristique de choix.
Une brochure officielle du ministère du Tourisme allemand est
intitulée : « 1998/1999 : sur les traces des chevaliers et des princes » ; les titres des sections sont éloquents : « L’Allemagne n’est
pas Hollywood, ici tout est authentique » ou « Le Moyen Âge se
déchaîne, soyez de la fête » ! Les circuits nous transportent dans
le passé lointain où même l’hébergement des touristes tourne le
dos à la modernité (mais pas au confort !) : « Hôte en château fort
et château, loger comme un prince » lit-on toujours dans cette
brochure.
Autres lieux, autres histoires. À Verdun, le tourisme historique nous replonge dans la boucherie de 1914-1918 : on y
visite les forts de Douaumont et de Vaux, les rives gauche et
droite du champ de bataille, la citadelle souterraine, l’ossuaire de
Douaumont ou le Mémorial de Verdun. Toute la ville moderne
est prétexte au retour à la guerre et à l’histoire. L’avantage, si le
site est bien « consommé », est pourtant évident : on n’oublie pas
le passé aussi facilement. Surtout s’il attire autant de visiteurs !
À Autun, ou plutôt à Augustodunum, ce n’est plus l’époque
médiévale ou contemporaine qui intéresse le voyageur, le vacancier ou le résident, mais l’histoire ancienne. Plus exactement, il
s’agit de l’Antiquité gallo-romaine qui, par exemple en 1998, a
254
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
été réinventée et mise en spectacle à six reprises au cours du mois
d’août. Le texte de la publicité touristique vantant l’épopée galloromaine est également épique : « Autun, au mois d’août, toute
une civilisation renaît : Bibracte, les Eduens, les druides, les barbares, l’Empire Romain : c’est Augustodunum, véritable péplum
aux portes du Morvan ». Les fêtes remises au goût du jour ne se
comptent plus dans les choix de destination des touristes : le Puy
du Fou en Vendée, la fête d’Henri IV à Arnay-le-Duc, celle plus
médiévale de Saint-Fargeau, etc. ; les visites se multiplient et les
taux de fréquentation des châteaux du Moyen Âge, des palais de
la Renaissance, des vestiges romains – à Aix-en-Provence, ce sont
les fameux Bains qui seront restaurés –, des musées et écomusées, etc., ne cessent d’être revus à la hausse. Une situation qui
témoigne encore un peu plus de ce formidable engouement pour
l’histoire de la part des voyageurs et des villégiateurs, et surtout
des excursionnistes.
Le nécessaire devoir d’histoire devient un imaginaire
devoir de touriste. L’histoire doit être visitée sous peine d’être mal
jugée. Jean Chesnaux le montre à propos de la Grèce : « Athènes,
c’est d’abord l’Acropole : cette équation reste aussi impérative
pour l’universitaire qui garde à l’esprit son vieux Malet & Isaac de
la classe de sixième, que pour les touristes qui se pressent en flots
épais autour du Parthénon, de l’Érechthéion, des Propylées, du
temple d’Athéna Nikê » (Chesneaux, 1999 : 133). Lors de mon
premier passage dans la capitale grecque – que les dieux me pardonnent ! – je n’ai pas visité le Parthénon. De retour en France,
le reproche ne se fit pas attendre : « Quoi, tu étais à Athènes et
tu n’as pas vu le Parthénon ! »… Il faudrait un jour revendiquer
le droit au cheminement libre. Libéré des contraintes du voyage
organisé mais surtout des obligations fantasmatiques qu’on exige
de la part de tout voyageur ! Cette situation apparaît encore plus
aiguë au fur et à mesure que l’on s’éloigne de son point d’ancrage :
s’il ne faut pas rater le Mont Saint-Michel pour un Parisien, il ne
faut surtout pas rater le Machu Picchu au Pérou. Qui sait s’il existera un seconde chance ?
255
Désirs d’Ailleurs
À côté des 582 sites classés à l’Unesco en 1998 et des
endroits que tout le monde connaît à force de les voir et de les
revoir à la télévision ou dans les revues, il existe des destinations
plus singulières. On peut visiter le Chiapas à l’ombre du commandant Marcos, arpenter les pistes sacrées jadis empruntées par
Hô Chi Minh au Laos/Viêt Nam ou Che Guevara en Bolivie,
rejouer la révolution cubaine dans la Sierra Maestra, etc. Mais
ce tourisme n’est pas pour autant révolutionnaire, il est plutôt
nostalgique des révolutions avortées… D’autres voyageurs optent
pour d’autres époques et d’autres histoires : Diên Biên Phu,
Pondichéry, Djibouti, Zanzibar, etc. Ce tourisme-là n’est pas
non plus pour autant un tourisme colonial, il est davantage un
tourisme du souvenir, un pèlerinage sur les lieux de la grandeur
passée. L’histoire toujours nous rattrape mais il ne s’agit presque
jamais de l’histoire des autres. Nous voyageons d’abord au cœur
de notre propre histoire. Pour la conjurer ou la regretter, mais
toujours pour l’exorciser.
Gilles Vergnon, en prenant l’exemple du Vercors, montre comment d’une destination touristique certes prisée mais
somme toute « normale » et d’« esprit démocratique » (après Henri
Ferrand en 1904, Albert Marchon parle en 1927 du « fameux
Vercors », évoquant déjà la station des baraques comme « envahie
chaque jour par la foule de touristes »), le Vercors devient dès la
Libération le type même de « paysage-bataille » et son cortège
d’images militaires : en 1944, « un journal régional des FFI note
que les sites ont “bien conservé leur impérissable prestige naturel”, mais qu’ils devront cesser de n’être qu’un “banal objet de
curiosité” ». Plaques commémoratives, érection d’un monument,
création d’un Musée du Souvenir, etc., s’ensuivent… « Le résultat
est là, écrit Vergnon, une personne sur deux associe globalement
le Vercors à la Libération, mais l’image est beaucoup plus forte
encore dans le Vercors central, le “vrai Vercors” pour beaucoup
de touristes ». L’utilisation du passé a pourtant aussi sa dure
contrepartie : la région est « marquée » par la guerre, et on peut
ressentir ici ou là « une irritation par rapport à un site où on ne
met rien d’autre en avant que l’histoire ». Le poids de l’histoire
est facilement aveuglant, trop présent il peut même commencer
256
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
à déranger. Et Gilles Vergnon de s’interroger : « Est-ce là le résultat d’une trop grande réussite de la politique commémorative,
d’une saturation d’histoire ? Ou, plus simplement, le résultat
d’un syncrétisme unique où s’est formé, par la combinaison d’un
site exceptionnel et d’événements dramatiques et controversés, ce
qui est peut-être le “paysage-histoire” type de la résistance » (dans
Boursier, 1997 : 264-268).
Dans un chapitre intitulé « Le tourisme sauveur de la
France », Anne-Marie Thiesse montre que les régions françaises
ont cru profiter de la manne touristique sans que cela affecte
leurs paysages et leurs traditions : dans la France de la Troisième
République comme en maints lieux de la planète, l’ingérence du
tourisme au sein d’une société supposée traditionnelle, voire « sans
histoire(s) », modifie considérablement le rapport des autochtones
au monde, à l’argent, à autrui. Ne rêvons pas ! Censé ramener
non seulement de l’argent, le tourisme développerait également
une « meilleure hygiène locale » écrit A.-M. Thiesse, après avoir
cité ce passage que nous devons à Eisenmenger et Cauvin et
datant de 1914 : « La création du chemin de fer Grenoble-Côte
d’Azur à voie plus large et pour trains rapides permettrait de
faire connaître les Alpes de Provence au grand public hivernant
sur la Riviera. […] Le tourisme peut rapporter à la région des
bénéfices incalculables. Il entraîne non seulement une circulation
plus grande de l’argent, mais encore l’utilisation des ressources,
la création de voies nouvelles, la transformation des habitudes,
l’amélioration des hôtels, la canalisation des eaux de consommation, le développement de l’hygiène » (Thiesse, 1997 : 95-102).
Le tourisme c’est la civilisation ! C’est finalement à peu
près ce que disait Kipling au siècle dernier en parlant du chemin
de fer, car le train ne permet-il pas aux voyageurs de circuler ? Le
chemin de fer et le tourisme représentent d’abord de formidables
images du progrès en marche, en rail, en route, bientôt en vol.
Bien plus que la modernité, l’essor du tourisme consacre l’ère
de la modernisation industrielle, technologique et économique.
À la rescousse de cette modernisation vient souvent l’histoire,
surtout lorsque le progrès se fait attendre : on crée puis recrée,
257
Désirs d’Ailleurs
on invente puis réinvente, on construit puis reconstruit les traces
du passé à l’aune de cette nouvelle grande cause qu’est devenu le
tourisme. Une cause dont tous les bénéficiaires potentiels sont
appelés à devenir des militants aussi dévoués qu’acharnés ! Dans
ce contexte, le lointain Moyen Âge rejoint nos besoins quotidiens, la « Der des Der », la Grande Guerre, devient en certains
lieux la première des préoccupations pour les stratagèmes avisés
en développement touristique. Ceci déjà dans l’entre-deuxguerres ! A.-M. Thiesse déniche ainsi dans un manuel de géographie du Nord (Pilant, 1933) cet éclairant passage : « Les souvenirs
historiques fourmillent dans notre région. N’est-elle pas la terre
des Communes du Moyen Âge ? […] Enfin les lieux où luttèrent
nos soldats, unis à ceux de Belgique, de Grande-Bretagne, des
Dominions, sont devenus lieux de pèlerinage, parcourus chaque
année par des milliers de personnes. […] pour faire connaître
les richesses touristiques de notre région, une propagande est
nécessaire. C’est aux intéressés (compagnies de chemin de fer et
de navigation, syndicats de commerçants, syndicats d’initiative
surtout) à l’entreprendre » (Thiesse, 1997). Un peu partout sur les
terres françaises, le tourisme est perçu comme une aubaine qu’il
convient de ne pas manquer. Les monuments, sites et paysages en
tout genre sont à mettre en valeur sinon à embellir d’une manière
ou d’une autre. Le folklore, surtout, contribue à attirer les touristes très souvent éduqués dans le respect, voire la fascination des
traditions ancestrales et familiales.
La période noire de l’histoire de France n’a pas dissuadé
les Vichystes de miser sur les promesses de l’industrie touristique
naissante : ainsi, en 1941, sous la plume de Méjean, on peut lire
dans la Petite géographie et histoire du département de la Drôme,
comme si rien n’avait changé depuis deux ans, le texte suivant :
« Le passage et le séjour prolongé d’étrangers ou d’habitants
d’autres régions se traduisent par un apport d’argent dans le
département, par un gain supplémentaire, non seulement pour
les hôteliers et commerçants et les services de transport, mais
encore pour les agriculteurs qui, indirectement, nourrissent les
visiteurs ». Pendant que la France est sur la route de l’exode et vit
sous la botte allemande, ce même manuel évoque le développe258
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
ment du ski et celui des sports d’hiver : « Cela dans le temps où la
Drôme en général, le Vercors en particulier, commencent à attirer
une population engagée dans d’autres luttes que le développement du tourisme ! » précise fort justement Anne-Marie Thiesse.
Un autre ouvrage, publié l’année suivante, célèbre les vertus du
tourisme archéologique, thermal et balnéaire dans le département
de l’Aude, etc. (Thiesse, 1997 : 95-102). Pas de place pour la
politique lorsque l’histoire se met à bafouiller.
En Afrique, en Asie et ailleurs, les peuples autochtones sont en voie d’affranchissement à un degré plus ou moins
avancé selon les zones concernées et l’histoire politique contemporaine des nations respectives. On voyage dans l’histoire bien
plus – moins mal sans doute aussi – que voyage l’histoire : les
Français qui se rendent ainsi au Viêt Nam – ou plutôt dans l’exIndochine –, depuis les succès de L’Amant et d’Indochine, découvrent un nouveau pays mais aussi un ancien morceau de l’empire
colonial ; Diên Biên Phu est devenu un lieu de pèlerinage pour
d’anciens combattants, et nombre de nos concitoyens retrouvent,
notamment en relisant les romans coloniaux au parfum nostalgique discutable, une partie de « leur histoire ». Mais ces retrouvailles sont plus pacifiques que guerrières et nul doute que le
voyage via l’histoire peut aider à repenser notre éducation scolaire
et évacuer quantité d’idées reçues. Ce qui n’est pas – jamais ? – le
cas de l’histoire qui voyage, puisque celle-ci ne se déplace qu’avec
des armées dans le but de conquérir, de dominer, de soumettre.
Jugeant le film Continent perdu, dont le prétexte est une vague
expédition ethnographique en Insulinde, Roland Barthes déconstruit cette fabrication d’un Orient à l’image de l’Occident : « En
somme l’exotisme révèle bien ici sa justification profonde, qui est
de nier toute situation de l’Histoire. En affectant la réalité orientale de quelques bons signes indigènes, on la vaccine sûrement
de tout contenu responsable. […] Face à l’étranger, l’Ordre ne
connaît que deux conduites qui sont toutes deux de mutilation :
ou le reconnaître comme guignol ou le désamorcer comme pur
reflet de l’Occident. De toute façon, l’essentiel est de lui ôter son
histoire » (Barthes, 1957 : 165). C’est bien de cette histoire qu’il
s’agit pour les peuples « oubliés » de la planète de recomposer les
259
Désirs d’Ailleurs
pièces éparses mais indispensables pour préparer l’avenir à l’aune
d’hospices plus profitables aux populations locales.
En Occident, cette remise en cause d’un passé – dont on a
discrètement effacé et occulté les moments les plus honteux – qui
dévoile nos responsabilités et souille trop souvent notre mémoire,
passe par un changement d’attitude et de regard à l’égard de ceux
dont on sollicite l’hospitalité. Les voyageurs sont constamment
confrontés à ce regard – ce regard qu’il faut modifier – sur les
autres qui s’avèrent aussi être leurs hôtes.
Il nous faut donc apprendre à nous désapproprier l’histoire de l’humanité comme nous avons trop souvent fait et avons
toujours tendance à faire. En octobre 1998, une émission télévisée (« Grand Tourisme » sur TV5) consacrée à l’île Maurice, et
qui se propose de « faire le plein de soleil », laisse proprement à
désirer lorsqu’on écoute un tant soit peu le commentaire : « Île
auparavant sauvage et pauvre, elle devient une colonie française
prospère grâce à l’apport des esclaves ». Sans commentaires ou,
mieux, ôter le commentaire… Alors qu’on vient de « célébrer »
le 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage dans les colonies
françaises, on peut craindre que le projet de l’Unesco baptisé la
« Route de l’esclave » ne se concrétise davantage sous forme de
circuits touristiques de la mémoire, où se mêleraient commercialement histoire et exotisme, que dans une perspective culturelle
et didactique pour comprendre et expliquer surtout aux jeunes
générations ce que fut l’esclavage de traite. Même s’il faut encourager, avec Clément Koudessa Lokossou et l’Unesco, la mise
en place d’un tourisme positif et respectueux à la fois du passé
des Africains et de leurs intérêts présents : « Grâce au tourisme,
le projet de la Route de l’esclave peut avoir des répercussions
immenses. C’est pourquoi il faut tout faire pour que le Bénin
devienne une destination touristique de prédilection tant pour les
spécialistes que pour les amateurs, friands de comprendre l’Afrique et la tragédie qui fut la sienne. Ne serait-ce pas une manière
insolite, voire paradoxale, de promouvoir le développement d’un
pays autour d’un mouvement comme la traite négrière qui fut ô
combien destructeur des personnes et des biens ? » (La chaîne et le
260
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
lien, 1998 : 568). Et l’auteur de s’interroger encore : « Pourquoi
la traite négrière, le plus important mouvement de déplacement
forcé dans l’histoire des hommes, et donc les sites et les monuments auxquels elle a donné naissance, n’attireraient-ils pas des
touristes ? Le désir ardent des descendants des esclaves, les Noirs
de la diaspora, de revenir en pèlerinage sur la terre de leurs aïeux
ne serait-il pas une motivation suffisante pour aménager ou réhabiliter un patrimoine tangible et intangible lié à la traite négrière ?
Cela ne suffit-il pas à favoriser le développement d’un tourisme
culturel ? » (ibid. : 567).
Mais on est également en droit de se demander si un certain tourisme, sous une forme moderne de pèlerinage, n’est pas
une entreprise de justification ou en tout cas de minimisation
des faits passés, mais aussi de compassion et de culpabilité, qui
en quelque sorte « pardonnerait » aux descendants des négriers
et autres colonisateurs leurs méfaits et leurs horreurs d’autrefois.
Ainsi, les touristes sont déjà nombreux à se rendre à l’île de Gorée
en « souvenir » des milliers de Noirs qui en furent déportés vers
les Amériques, comme pour conjurer une histoire douloureuse
et non assumée qui a bien du mal à passer. Dans l’imaginaire
touristique, la période coloniale occupe une place trop importante et, comme le souligne Didier Masurier, « l’historiographie
touristique de cette période est coutumière d’un révisionnisme
(déculpabilisant ?). À l’image de la traite des esclaves à Gorée, que
la plupart des voyagistes évoquent, cependant, ils ne l’abordent
qu’en tant que visite classique, les vestiges de la traite étant devenus attractions parmi les attractions… l’île de Gorée, la maison
des esclaves, le château, l’église, une excursion à ne pas manquer.
L’absence de toute précision historique quant au commerce
triangulaire, dont Gorée était une des étapes, est d’autant plus
significative, que les autres comptoirs de traite (Saint-Louis, Joal
et Ziguinchor notamment) en sont eux complètement dissociés »
(Masurier, 1998 : 78). L’organisation et le discours touristiques
sont également à repenser de fond en comble…
Autres lieux, autres hôtes, mêmes histoires, mêmes souffrances. À Robben Island, la mémoire raciste de l’apartheid reste
261
Désirs d’Ailleurs
vive, et un regard des flux de visiteurs sur cette île maudite au
cours des dernières années n’est pas sans intérêt : quelques touristes blancs, triés sur le volet, visitèrent régulièrement l’île jusqu’en
1992-1993 sans accorder la moindre importance aux prisonniers
politiques « résidents » ; d’ailleurs, à cette date, les seuls « intérêts »
touristiques se résumaient à photographier quelques villas, une
église à visiter et une belle vue sur le cap… Seulement cinq ans
plus tard, en 1998, une foule désormais bigarrée de visiteurs (parfois jusqu’à 1 000 personnes par jour) visitent l’île devenue à la
fois un musée et un symbole de la liberté ! Aujourd’hui, ce sont
d’anciens détenus qui font office de « guides touristiques » de l’île,
la cellule n° 5 où Mandela séjourna durant 18 ans étant le « site »
le plus visité. Autrefois visité, le village de geôliers est désormais
inhabité, plus personne ne dit vouloir habiter sur cette île du
diable… Moralité ? Ce n’est pas le tourisme qui change la vie,
mais c’est la vie qui change le tourisme. Autrement dit, ce n’est
pas la venue des touristes qui a contribué à modifier la situation
touristique du lieu, mais le combat politique en Afrique du Sud
même, mené pendant de longues décennies… Politique et tourisme s’entendent toujours mieux lorsqu’ils n’interfèrent pas sur
leurs domaines réservés. Évoquons par exemple la situation indonésienne au printemps 1998, quand les manifestants et la population balinaise avaient déjà envisagé, juste avant la démission du
dictateur, de mettre à sac deux grands hôtels balinais appartenant
à la famille Suharto.
Par conséquent, si politique et tourisme en arrivent à interférer, cela ne doit pas atteindre les oreilles des visiteurs, même si
l’employé d’hôtel à Bali, avec ses 70 F mensuels, gagne encore
moins qu’un ouvrier de l’usine Nike près de Jakarta… Enfin,
lorsque la politique s’affiche au grand jour, ce n’est pas toujours
pour le meilleur, mais cynisme et voyage font aussi parfois bon
ménage : ainsi, un voyagiste anglais n’a-t-il pas fixé à la date du
4 avril 1998 un séjour-découverte ayant pour thème « L’Irak sous
les bombes » pour « seulement » 13 000 francs ? Il lui a cependant
fallu déchanter, la guerre tant attendue – attendue à nouveau –
n’a pas eu lieu ! Ou pas de la manière dont certains l’attendaient.
Tant mieux d’ailleurs sauf peut-être pour ce voyagiste… Il ne lui
262
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
reste plus qu’à trouver un autre terrain de guerre où une minorité
de touristes voyeurs pourront profiter de leur paix pour se prélasser dans ce no man’s land qu’ils auront transformé en terrain de
jeu…
Tourisme, recolonisation, politique. Nous savons depuis
bien longtemps, l’histoire est là pour nous rappeler son « bon »
souvenir, que « la naissance et le développement du tourisme sont
concomitants d’un phénomène d’appropriation nationale de l’espace ». Mais, poursuit Florence Deprest : « Si l’on doit accuser le
tourisme de colonialisme, l’accusation devra donc être portée à
l’activité dès ses origines et non au seul compte du tourisme de
masse » (Deprest, 1997 : 133, 137).
Les liens qu’entretient le voyage avec l’histoire restent
entachés de périodes sombres exceptionnellement entrecoupées
de timides éclaircies vite oubliées. Le XIXe siècle européen finit de
découvrir le monde en même temps qu’il commence à l’exploiter de manière intensive et à le mettre sous sa coupe réglée. Les
maîtres mots de cette époque moins belle qu’on ne l’eût dit sont :
impérialisme/colonialisme avec son florilège d’exactions et de rêves
truqués ; missionnaires en quête de sauvetage des âmes sauvages ;
darwinisme et recherche des origines de l’homme (Burns, 1999 :
7-8). Les fondements inégaux du rapport à l’autre sont en place et
se perpétuent, sous une forme édulcorée, jusqu’à nos jours. Dans
L’Orientalisme (1980), Edward Saïd distingue quatre aspects
relevant de l’époque coloniale et toujours sous-jacents dans les
mentalités occidentales :
• L’expansionnisme et ses fantasmes ;
• L’orientalisme savant ;
• L’orientalisme populaire ;
• L’obsession typologique consistant à classer « types et
races »…
On perçoit immédiatement la continuité historique de
ce débat, ses accointances avec l’univers réel ou fictif du voyage,
et ses divers débordements sur la période actuelle. La vogue des
rééditions des romans coloniaux, la remise à jour ambiguë du
263
Désirs d’Ailleurs
mythe du Bon Sauvage et de la Mère-nature, la perpétuation
d’une vision exotique et souvent dominatrice portée sur l’autre, la
négation de l’histoire version Disney avec par exemple Pocahontas
(Amérindiens) ou version Hollywood avec Rambo ou Portés disparus (Viêt Nam), le succès de certains voyages vantant/vendant les
derniers « sauvages » de la planète, etc., attestent de la perpétration
d’une certaine forme de regard occidental sur l’autre et l’ailleurs.
Dans le domaine anthropologique, l’an 2000 semble pour
certains plus proche du Rameau d’Or de Frazer que de L’exotique
est quotidien de Condominas, comme si l’ethnologie n’avait pas
assez souffert d’avoir trop convolé avec le colonialisme, les missionnaires, le darwinisme… Toujours ces mots semblent revenir
rappeler la fragilité d’une discipline – et sa crédibilité sans cesse
remise en question – aux yeux de tous les autochtones non européens. Même l’avènement de l’observation participante, puis le
développement de l’anthropologie structurale et celui de l’anthropologie politique, etc., n’autorisent pas aux ethnologues, lavés des
soupçons jetés sur leurs prédécesseurs, de faire le deuil du passé de
leur discipline. Seule l’anthropologie du proche, voire l’anthropologie comparative, invite sincèrement à la déculpabilisation,
même s’il faut rendre justice à une minorité d’anthropologues qui
ont, de tout temps, œuvré dans le sens et l’esprit d’une meilleure
harmonie entre les peuples et les cultures. Aujourd’hui, nombre
d’anthropologues se trouvent au croisement des discussions entre,
d’un côté, planificateurs publics ou privés et, de l’autre, villageois
ou minorités ethniques, dans le cadre de projets de développement local, touristique par exemple. L’anthropologue apparaît
fréquemment comme coincé entre le passé colonial et le présent
touristique, entre l’expat aux relents aisément néocolonialistes, le
défenseur des minorités opprimées et le voyageur de passage…
Une voie médiane difficile à défricher pour l’anthropologue,
tant pèsent le passé et le présent des siens ! Finalement, à choisir
entre la figure du colonial (qui peut être celle d’un administrateur savant) et celle du touriste (qui peut être celle du voyageur
savant), l’anthropologue aurait sans doute intérêt à opter pour la
seconde. En effet, le touriste est perfectible, ce qui n’est pas le cas
du colonial…
264
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
On est en droit également de se demander, écrit Florence
Deprest, dans sa juste quête d’élever le touriste au rang du
voyageur : « […] quelle est l’attitude la plus coloniale : celle du
touriste ou bien celle du bon samaritain qui s’arroge le droit de
conseiller aux autochtones de s’en préserver ? » (Deprest, 1997 :
140). Subtile question à laquelle on aimerait entendre les réponses proposées par certains de nos clercs assermentés, nos écrivains utopistes, nos spécialistes du voyage, nos humanitaires en
vadrouille, nos aventuriers des confins…
La première guerre d’Indochine venant à peine de s’achever, Albert Memmi, dressant les portraits du colonisateur et du
colonisé, commence ainsi son ouvrage : « On se plaît encore quelquefois à représenter le colonisateur comme un homme de grande
taille, bronzé par le soleil, chaussé de demi-bottes, appuyé sur une
pelle – car il ne dédaigne pas de mettre la main à l’ouvrage, fixant
son regard au loin sur l’horizon de ses terres ; entre deux actions
contre la nature, il se prodigue aux hommes, soigne les malades
et répand la culture, un noble aventurier enfin, un pionnier ».
Nombre de touristes occidentaux actuels se reconnaîtront certainement – si ce n’est par eux-mêmes, d’autres les reconnaîtront
aisément – dans ce portrait, cette « image d’Épinal », pour reprendre l’expression de Memmi qui poursuit en se demandant si cette
image « correspondit jamais à quelque réalité ou si elle se limite
aux gravures des billets de banques coloniaux » (Memmi, 1973 :
33). Aujourd’hui, dans les rues de Saïgon, Hué ou Hanoï, des
hordes d’enfants vietnamiens se bousculent auprès des visiteurs
pour leur vendre… de vieux billets chiffonnés de 100 piastres
jadis imprimés par la puissante Banque d’Indochine. Les touristes
français, après avoir acheté un ancien billet de banque comme
« souvenir », repoussent énergiquement les enfants. Un souvenir
précieux de cette Grande France via le Nouveau Viêt Nam. Une
fois de plus, c’est moins le Viêt Nam d’aujourd’hui qu’on visite
que la France d’autrefois.
Mais le voyage est aussi une occasion de jeter un regard
neuf, libéré des pressions sociales et médiatiques, sur des événements mal connus. Retrouvant dans un souk de Casablanca
265
Désirs d’Ailleurs
des photos prises par Albert Londres lors de son périple journalistique en Afrique à la fin des années 1920, Didier Folléas
revient sur le dossier noir de la colonisation en Afrique à travers
les clichés de Londres qui fut témoin à cette époque des abus du
régime colonial de la France au Congo ; il rend compte de la face
cachée et toujours positive (qu’on nous a tant cachée ?) du célèbre reporter globe-trotter en nous proposant en quelque sorte un
voyage de reconstitution historique par le biais de l’image et du
récit (Folléas, 1997). Voyager sert aussi à interroger le passé, celui
qu’on nous montre mais aussi celui qu’on nous cache. Derrière
l’inconscient colonial qui peut effectivement habiter, voire guider
l’Occidental en balade, se cache parfois, heureusement, une prise
de conscience d’autres réalités historiques ou sociales. Trop rarement cependant à notre goût.
Les comportements de certains villégiateurs, touristes ou
expats au bout du monde répandent avec nostalgie le parfum du
terroir délaissé. Prenons deux exemples concernant la fête nationale du 14 juillet. Dans son îlot de Maupiti, en Polynésie, Maurice
Bitter raconte son paradis où, en compagnie de sa « vahiné » et de
ses nouveaux amis, il célèbre avec une troupe de danse locale la
fête du 14 juillet (Bitter, 1976) ; au milieu des années 1990, les
habitants de la petite ville de Rantepao, située au cœur du pays
Toraja en Indonésie, voient des banderoles tricolores décorer, et
plutôt enlaidir les rues de la cité et les paysages autour, ainsi que
des pancartes grandes comme des panneaux publicitaires, placées
au milieu des rizières, sur lesquelles on peut lire (en anglais, business oblige !) : « Fête du 14 juillet au Novotel Toraja, bienvenue à
notre banquet pour découvrir la gastronomie française »… Je ne
connais évidemment aucun Toraja – à l’exception des employés
de l’hôtel et des serveurs du restaurant – qui ait mis les pieds dans
ce Novotel – les repas sont inabordables et le prix de la nuitée
dépasse le salaire moyen mensuel des autochtones – géré par un
Français si fier de son pays mais pas au point d’inviter ses hôtes
étrangers. Ce sont donc des touristes en majorité français et des
« amis » du patron, officiels indonésiens et expats occidentaux, qui
dégusteront dans ce morceau de France perché sur les hauteurs
de Rantepao, des mets exclusivement importés de France. Bref,
266
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
le meilleur exemple – un cas d’école à méditer pour les étudiants
en tourisme avant qu’ils ne fassent un stage chez Accor – de ce
qu’il ne faut pas faire si l’on veut développer un tourisme durable. Mais le veut-on réellement ? Est-ce vraiment cela qu’on veut
enseigner dans ces mêmes écoles ? Devant les exigences du « marché », les hôtels à remplir « coûte que coûte », les flux touristiques
qui explosent comme autant de promesses d’affaires fructueuses,
il est sérieusement permis d’en douter !
Il y a un quart de siècle, à la faveur du tourisme de masse
alors en plein essor, J. Ash et L. Turner concevaient le tourisme
comme une énième invasion du Sud par le Nord : « Le tourisme
moderne est une forme de l’impérialisme culturel, une recherche sans fin de plaisir, de soleil et de sexe par les hordes d’or »
(Ash, Turner, 1975 : 129). Une vision quelque peu réductrice et
caricaturale, « d’époque » dira-t-on, désormais jugée trop sévère
et injuste à plus d’un titre, de la complexité du phénomène touristique. Tout en rendant compte pertinemment de situations
alarmantes, ce discours plus dénonciateur que constructif a
longtemps handicapé la réflexion touristique en sciences sociales. Depuis, les temps ont changé et l’évolution a remplacé la
révolution, et la construction la déconstruction, chez les maîtres
à penser du tourisme international. Ainsi, Dennison Nash, qui
également dans les années soixante-dix voyait dans le tourisme
une forme inavouée de néocolonialisme (dans Smith, 1977), a
récemment pondéré son jugement d’alors (Nash, 1996). Devant
le succès du voyage et l’affairisme de son industrie, l’heure est
aujourd’hui à l’ébauche de solutions nouvelles et viables pour
construire un tourisme qui soit à l’avenir plus responsable et plus
respectueux des environnements naturels et culturels. Mais pas
pour tout le monde… Il apparaît pourtant aujourd’hui impératif d’apprendre à nouveau un monde trop connu, un monde
trop piétiné et pas assez visité. Autrement dit, écrit Jean Viard,
« réapprendre ce que nous avions connu par découvertes, conquêtes, épopées et défaites, pour le découvrir comme voisinage,
concurrence, troc et échange. Et tant que la planète durera, il n’y
aura plus de terme. Seulement des étapes. Sauf si on s’ouvre un
jour aux galaxies. Entre-temps, après cinq siècles d’épopée con267
Désirs d’Ailleurs
quérante, réelle et imaginaire, nous voilà entrés dans l’habité du
monde » (Viard, 1994 : 13-14).
Il convient pour ce faire d’intégrer à sa juste mesure le
politique dans le champ du voyage. On se souvient du tableau
de la Russie brossé en 1839 par le marquis de Custine, on se
souvient aussi du Retour d’URSS d’André Gide qui a fait grand
bruit au milieu des années trente en dévoilant un coin du voile
de l’utopie communiste. Mais combien de récits de voyages politiques tombés dans l’oubli devant des rayons remplis de guides,
de romans et de nouvelles purement exotiques ? À croire que le
voyage serait « bien » uniquement s’il veille à ne pas tomber – et
encore moins jouer – dans la sphère du politique. Il en garderait
sa magie et ne risquerait pas de se perdre dans des engagements
douteux et éphémères… Pourtant, se rendre en Chine ou à Cuba,
aux États-Unis ou en Indonésie, en Afrique du Sud ou en Angola,
en Ulster ou en Corse, n’exclut pas l’évidente dimension politique, à des degrés divers, que suppose et sous-tend le voyage chez
d’autres « animaux politiques », d’autres « citoyens ». S’intéresser
à la politique participe autant à la découverte d’un lieu et à l’enrichissement personnel que de s’intéresser à l’art, à la culture ou
aux coutumes des populations réceptrices. Le déni du politique
n’est jamais loin du déni d’histoire. Le politique a toujours sa
place dans le voyage, en dépit du fait que trop de voyagistes ne
l’invoquent que pour rassurer leurs clients ou nier toute connivence avec tel ou tel régime. Le cas de la Birmanie est exemplaire
à ce sujet ! La véritable rencontre partagée n’évacue pas le politique mais elle le discute et en débat ; elle permet ainsi de remettre
en perspective les situations politiques des uns et des autres et
de nous interpeller sur nos propres convictions. Ouvrir le débat
politique au sein de l’univers du voyage constitue un formidable
antidote contre la pensée unique et le risque d’uniformisation
culturelle de la planète.
Si le voyage strictement politique relève davantage du
pèlerinage religieux – voir par exemple les déjà anciens périples
de la CGT ou du PC dans les pays du bloc soviétique –, le
voyage d’investigation politique sur le mode de la flânerie qui
268
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
n’exclut pas l’engagement est une forme qui reste à explorer. Avec
l’homme portant un autre regard sur le monde, le voyage comme
la politique sortiraient certainement gagnants tous les deux de
leur rencontre. Le dialogue entre voyage et politique, écrit Jean
Chesneaux, « n’est guère favorisé par des situations ordinaires,
celles précisément qu’apprécie le touriste conventionnel et qui le
rassurent. Ce dialogue préfère les tensions et les crises, qu’on les
rencontre fortuitement ou au terme d’un cheminement volontariste. C’est sur le mode du “tourbillon” benjaminien que le voyageur pénètre en général dans la vie politique d’un pays. Situation
tonique, stimulante, il voit jaillir au grand jour des traits qui
seraient restés profondément enfouis dans des circonstances
“normales” » (Chesneaux, 1999 : 201-202). N’est-ce pas lorsque
le voyage entre en politique qu’il devient véritablement une expérience non ordinaire ? En tout cas, il y contribue fortement…
Tourismes, traditions, modernités
Le monde a bien changé. Les repères traditionnels sont
brouillés par une incontrôlable modernité. Le Sud s’installe au
Nord et inversement. Tout compte fait, ne visitons-nous pas
simplement notre quartier même si nous nous retrouvons à Sao
Paulo ou à Tanger ? Sans doute. Et puis sans doute tant mieux
aussi. Le voyage ne « s’offre » plus à nous – plutôt chèrement
offert d’ailleurs ! – mais il vient à nous. S’il n’est pas encore en
nous. Ainsi, si partir c’est revenir un peu, revenir c’est aussi repartir ! « Voyages, coffrets magiques aux promesses rêveuses, vous
ne livrerez plus vos trésors intacts. Une civilisation proliférante
et surexcitée trouble à jamais le silence des mers. Le parfum des
tropiques et la fraîcheur des êtres sont viciés par une fermentation
aux relents suspects, qui mortifie nos désirs et nous voue à cueillir
des souvenirs à demi corrompus » écrivait il y a presque un demisiècle Claude Lévi-Strauss (1955 : 38). Les Occidentaux guettent
le traditionnel là où les autochtones recherchent le moderne, les
désirs d’ailleurs des deux protagonistes sont aussi intenses que
contraires, mais rarement se rencontrent. Singapour, vitrine d’un
excès de modernité dans un océan de traditions séculaires, cultive
269
Désirs d’Ailleurs
tellement le paradoxe que le gouvernement en arrive quelquefois
à démolir des habitations flambant neuves pour reconstruire à
leur place des habitations tout aussi neuves mais qui ont déjà
l’air d’appartenir au passé. La fiction importe plus que le réel
et la survie de Singapour en tant que plaque tournante du tourisme international est à ce prix. Il s’agit ici bien de la tradition
de la modernité autant que de la modernité de la tradition…La
« Suisse de l’Asie » reste prospère en dépit d’une crise économique
qui l’a néanmoins bien secouée, et Singapour est trop fière de
sa propreté et de ses gratte-ciel pour tout sacrifier au nom de la
sacro-sainte tradition mise au service des voyageurs. Nigel Barley
porte le jugement suivant sur le gouvernement de la cité-État :
« Il ne semble pas comprendre que si on élimine la crasse, les pratiques irrationnelles et tout ce qu’on nomme couleur locale, les
touristes ont l’impression qu’ils auraient tout aussi bien pu rester
chez eux » (Barley, 1997 : 29). L’obsession visant la modernisation
rapide de la Cité du Lion a conduit les autorités singapouriennes
à faire marche arrière pour ne pas brader les derniers vestiges de
la tradition…
Le tourisme : facteur et agent de la modernité ou transmetteur et gardien de la tradition ? Le tourisme et plus généralement
le voyage ont été longtemps conçus soit comme une panacée
universelle, soit comme un mal nécessaire. Cette interprétation
trop oppositionnelle pour être réellement constructive doit
être aujourd’hui totalement repensée. Pourquoi le tourisme et
le voyage ne seraient-ils pas des facteurs de modernisation des
sociétés – notamment dans les pays pauvres (Lea, 1988) – tout en
respectant et consolidant même les identités autochtones sans les
figer dans des parcs, des musées ou des écomusées ? Le mal nécessaire doit se transformer en un bien éventuel, et devrait parvenir à
un bien pour tous… Mais pour ce faire, la vigilance et la maîtrise
des événements devront être strictement encadrées par les populations locales au risque sinon de voir se poursuivre de vieilles et
contestables pratiques débouchant inexorablement sur un maldéveloppement chronique. Il n’est cependant jamais aisé d’anticiper sur les conséquences du développement touristique : ainsi, en
Indonésie, le tourisme représente une priorité « nationale ». Mais,
270
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
durant l’ère Suharto, les relations du tourisme avec les droits de
l’homme ont été imprévisibles : au Timor-Oriental, le tourisme a
dramatiquement masqué pendant de longues années les atteintes
aux droits de l’homme et les massacres dans l’indifférence quasi
générale du quart de la population est-timoraise, alors que pour
la même période en Irian Jaya, le tourisme a, certes trop modestement, permis d’informer le monde des revendications politiques
et territoriales des Papous, de montrer les atteintes aux droits de
l’homme perpétrées à l’encontre de leurs populations. Le tourisme n’est jamais apolitique, mais il peut aussi bien servir une
politique en place que la desservir…
Il s’agit d’éviter les bavures du développement qui sont
d’abord des atteintes à la dignité humaine : près de Pagan, en
Birmanie, un village a été entièrement déplacé sans même la
moindre consultation de ses habitants pour l’organisation de
« l’année du tourisme 1996 » dans ce pays. Parfois, la prise de
temps est source de sagesse et permet de modifier, sinon de retarder, des projets mal ficelés et conçus dans les bureaux d’études
très éloignés des lieux et des préoccupations des populations locales. Ainsi, le projet de développement touristique du prestigieux
site d’Angkor au Cambodge a pris un retard considérable, grâce
auquel le gouvernement et une partie de la population ont pu
prendre conscience des enjeux et des conséquences engendrés par
les orientations boulimiques suggérées par de nombreux investisseurs potentiels. En mûrissant un projet sans précipitation et
en cherchant toujours conseil auprès des autochtones, une telle
attente peut être le gage d’un tourisme plus maîtrisé. Au Ghana,
le tourisme devient – comme un peu partout dans le Sud – une
priorité pour le gouvernement en place. Il tente de se concentrer
sur « l’écotourisme et les parcs nationaux, l’histoire et la période
esclavagiste, les plages et les activités balnéaires ainsi que l’organisation de conférences », voici ce qu’on peut lire dans un article
faisant la promotion du Ghana (Le Monde, 14/1/1999). Mais
quelle proportion occupera par exemple l’écotourisme dans ce
plan de développement par rapport au tourisme balnéaire plus
classique ?
271
Désirs d’Ailleurs
À Luang Phrabang, au Laos, les autorités encouragent
sévèrement les Laotiennes à délaisser toute idée de porter des
pantalons en même temps qu’elles demandent aux hommes de
se couper les cheveux bien courts ! Plus anachronique encore, le
gouvernement laotien, directement responsable de la mort du
dernier souverain régional dans une grotte non loin de la cité il
y a une vingtaine d’années, s’engage désormais à promouvoir le
tourisme historique dans la région. Une situation qui ne manque
pas de piment : « Le roi était une figure quasi religieuse, c’est
comme si on assassinait le pape et ensuite on allait promouvoir un circuit touristique dans la cité du Vatican ! » raconte un
tour-opérateur étranger (International Herald Tribune, 8 mars
1999). La ville mise sur un tourisme responsable et à dimension
humaine, une volonté que partagent tous les responsables touristiques de ce petit pays enclavé, pourtant l’un des plus pauvres
de la planète. Le Laos entend résolument ne pas développer son
tourisme à l’image de la Thaïlande voisine dont les dégâts constatés, après deux décennies d’intenses arrivées touristiques (en
majorité masculines…), ont d’ailleurs convaincu la plupart des
pays asiatiques d’opter pour un autre tourisme, un tourisme plus
contrôlé sinon plus humain. Mais l’attrait des devises étrangères
prend parfois facilement le dessus sur les bonnes intentions ! Le
Laos n’est plus un enjeu géopolitique et n’est pas un partenaire
économique important, il (sur)vit tranquillement à l’épreuve
du temps qui court autour de lui, de l’autre côté de la frontière
(Thaïlande, Viêt Nam, Chine…) : « Dans tous les sites touristiques
des pays voisins, on se démène pour capter les devises fortes. Ici
on oublie quelquefois jusqu’à la présence de l’homo turisticus
assoiffé ou curieux » (Libération, 12 avril 1998). Ce qui attire
aujourd’hui le voyageur au Laos, c’est ce qu’il fuit en Thaïlande :
lorsqu’on arrive de l’aéroport gigantesque et bondé de Bangkok
sur le petit terre-plein qui sert d’aéroport à Luang Phrabang ou
même à Vientiane, les bougainvilliers remplacent le béton. C’est
comme quitter Paris pour les Landes, on change d’univers…
Signée en avril 1995 à Lanzarote en Espagne, la Charte
du tourisme durable stipule que « le tourisme, de par son caractère ambivalent, puisqu’il peut contribuer de manière positive
272
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
au développement socio-économique et culturel, mais aussi à la
détérioration de l’environnement et à la perte de l’identité locale,
doit être abordé dans une perspective globale ». Les exemples soulignant le « caractère ambivalent » sont effectivement nombreux,
et l’on voit fréquemment s’entrecroiser des possibilités saines de
développement touristique avec de graves inquiétudes liées aux
aléas politiques, économiques ou culturels. Après l’arrêt définitif
des essais nucléaires français dans le Pacifique, les îles polynésiennes ont dû se reconvertir au tourisme pour espérer quelques
maigres recettes en comparaison de la rente d’un milliard de
francs accordée annuellement par l’État français durant l’ère
nucléaire. Cela dit, les habitants s’organisent en conséquence et
ne regrettent en rien le départ des scientifiques et leur remplacement par des touristes aux portefeuilles bien garnis : aujourd’hui
le tourisme doit impérativement remplir les caisses de la Polynésie
française, et ses îles vedettes comme les Marquises, Tahiti et BoraBora engrangent de coquets bénéfices. Indéniablement, le tourisme est mieux que le nucléaire et peu nombreux sont ceux qui
oseraient se plaindre de la mutation, mais une question demeure :
le tourisme fera-t-il mieux que le nucléaire dans cet archipel du
Pacifique pour l’instant pacifié ?
En maints endroits de la planète, le tourisme apparaît
comme l’ultime espoir de sortir de la misère, le dernier rempart
pour contenir les ravages d’une modernisation effrénée. Qui dit
ouverture au tourisme international dit ouverture des frontières.
Une telle évolution débouche inexorablement sur moins d’autarcie politique et médiatique pour les régimes « durs », moins d’atteintes aux droits de l’homme et plus de libertés à long terme
pour des populations longtemps cloîtrées derrière de solides
rideaux de bambous. Ainsi, en Asie, la Chine ou la Birmanie,
mais aussi le Viêt Nam ou le Laos sont aujourd’hui confrontés
à ces nouveaux défis ; mais la manne touristique promise laisse
autoriser les espoirs d’ouverture les plus fous… Des situations
identiques sont également à l’œuvre au Maroc, en Russie, etc., ou
dans la plupart des pays latino-américains et africains. Pourtant,
certaines dictatures – celle de Suharto en Indonésie ou celle de
Castro à Cuba – et certains régimes également autoritaires et/ou
273
Désirs d’Ailleurs
fortement corrompus – Cameroun, Maroc, Brésil, Mexique,
etc. – ont amplement profité et profitent toujours de l’ouverture
touristique, et des devises qu’elle apporte, pour légitimer leur présence aux rênes du pouvoir. Dans ces cas, le tourisme dessert les
aspirations démocratiques tout en justifiant les politiques les plus
répressives. Les affaires restent les affaires, et l’industrie touristique aux mains des grands groupes a d’abord besoin d’ordre pour
fonctionner et engranger d’énormes bénéfices. Si les mouvements
en faveur de la démocratie souffrent terriblement de cette situation – souvenons-nous du boycott organisé par les opposants au
régime militaire birman… et de ses répercussions extrêmement
modestes –, ils ne sont pas les seuls : les touristes eux-mêmes et
les petites agences de voyage locales ont tout à perdre dans une
telle conjoncture… La mise en place d’un tourisme réellement
durable passe par le nécessaire détour par les « petits » (microstructures, entreprises familiales, etc.) pour ne pas trop servir les
« grands » (multinationales du voyage, États et institutions gouvernementales, groupes de pression, etc.). C’est à ce titre – et à ce
prix – qu’un tourisme, par exemple à destination de la Birmanie,
peut tout de même s’inscrire dans l’intérêt des populations locales : des clandestins birmans rencontrés à la frontière thaïlandaise
n’ont cessé de me répéter que leurs familles attendent impatiemment des touristes – qui n’arrivent qu’au compte-gouttes – pour
améliorer leur quotidien, en affirmant que cet argent-là n’irait pas
dans les poches des généraux corrompus…
Le philosophe indo-catalan Raimon Panikkar s’inquiète
de l’évolution du monde et du rôle de l’argent dans les relations
humaines – ou plutôt l’absence de relations : « Dans le sud de
l’Inde, on dit que quand une fourmi tire un éléphant, l’éléphant
ne va pas à la fourmi mais la fourmi à l’éléphant. Si j’ai des dollars et que vous n’en avez pas, ne parlons pas d’échanges. Mais
avec mes dollars et mon anglais, je peux voyager de Hilton en
Hilton autour du monde. C’est la mondialisation. Le bulldozer
de l’unification, de l’homogénéisation, avance inexorablement »
(Télérama-L’Actualité Religieuse, 1998 : 97).
274
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
Le tourisme et le voyage en général participent peu ou
prou à la mondialisation des échanges et à l’uniformisation
culturelle, mais voyager n’est qu’un élément parmi d’autres au
sein du vaste mouvement autour de la modernité, et non pas
sa finalité ou même une de ses conséquences. Le phénomène de
changement social et culturel relève toujours de deux processus
distincts : l’un est interne, il est lié à l’évolution des sociétés et se
développe en raison de la création, de l’invention, du besoin de
subsistance, de l’esprit capitaliste ; l’autre est externe et se produit
par le changement perpétuel et les transformations ou adaptations exigées par le monde extérieur, qu’elles soient d’ordre culturel, politique, économique ou encore symbolique. Le tourisme ne
fait pas que « détruire » ou « préserver » une culture ou un peuple,
il participe surtout à l’évolution de toute société confrontée à sa
forte présence. Du côté des « hôtes » comme de celui des « invités ». La question des relations entre tourisme et développement
est également omniprésente dès lors que l’on évoque simplement
le changement socioculturel.
Voyons à présent, de manière très schématique et à l’aide
de l’exemple balinais, ce à quoi ressemble le tourisme lorsqu’il se
divise en deux branches, certes du même arbre (ici l’Occident),
mais poussant dans des directions franchement opposées :
• Nusa Dua = resorts touristiques = tourisme organisé = plutôt riches et villégiateurs = bonne proportion des
recettes pour l’État et l’industrie du voyage = aide plutôt
économiquement les grands groupes hôteliers et l’État, les
boutiques luxueuses = isolement d’avec la population locale = possibilité de garder la culture plus ou moins intacte
mais aussi risque d’absence de contact avec les autochtones.
• Kuta = pensions familiales = tourisme indépendant = plutôt fauchés et routards = bonne proportion des recettes
pour la population locale = aide plutôt économiquement
les autochtones, les échoppes dans la rue = mélange avec
la population locale = risque majeur de dégradation de la
275
Désirs d’Ailleurs
culture locale mais aussi possibilité de partage et de rencontre avec les autochtones.
Aucune des deux voies n’apparaît finalement clairement
meilleure que l’autre. La seule possibilité de concilier préservation culturelle et rentabilité économique – mais l’issue en semble
tout à fait utopique à ce jour – serait évidemment de modifier
fondamentalement les comportements et les mentalités de la
plus grande partie de la clientèle touristique planétaire ! Mais
les surfeurs australiens, attablés le soir dans les bars à Kuta et
lorgnant les prostituées « locales », ou les groupes de touristes
français enfermés dans un ghetto paradisiaque quelque part dans
le complexe de Nusa Dua, ne vont pas, du jour au lendemain, se
convertir en modèles de tourisme de rencontre partagée, ni même
en archétypes du tourisme culturel le plus classique…
En conclusion, nous dirons que le dilemme est complexe
car la culture devient à la fois une valeur à défendre et une valeur
à commercialiser. Même si l’enjeu de nos jours consiste à concilier la préservation des cultures autochtones avec la possibilité
de faire bénéficier les populations locales des fruits du tourisme,
deux voies paraissent nettement s’opposer :
• Soit on préserve la culture, mais la population locale ne
bénéficie presque pas des profits touristiques.
• Soit la population locale bénéficie plus ou moins des recettes du tourisme mais la culture traditionnelle est mise à
rude épreuve.
Vers un voyage intelligent et un tourisme culturel « durable » ?
Longtemps, le tourisme est apparu comme la poule aux œufs d’or,
il est désormais souvent marqué d’amertume et constitue l’unique voie de salut sur la route du développement. Le « passeport »
pour ce dernier, tant vanté il y a deux décennies par l’Unesco
et d’autres (Kadt, 1979), est en passe – dans certains cas – de
devenir une « carte de rationnement ». Quelques exemples non
exhaustifs témoignent de l’ampleur des désillusions subies.
En Jamaïque, les autorités ont presque tout misé sur la
venue des touristes nord-américains, mais les autochtones pré276
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
fèrent plutôt parler de néocolonialisme que de développement.
Et la Jamaïque serait déjà devenue selon certains la « Jamérique »,
terme forgé dans l’île caraïbe qui, tous les ans, accueille plus d’un
million et demi de touristes venant se réfugier dans les hôtels de
luxe qui parsèment son bord de mer… À Pattaya, en Thaïlande,
haut-lieu du tourisme balnéaire et sexuel pendant trois décennies,
ce sont aujourd’hui les nouveaux riches russes qui viennent remplacer les Américains ou les Allemands… Et puis il y a certains
voyages organisés qui prônent l’aventure aux uns et propose l’exploitation aux autres. Dans une « Lettre ouverte au président du
Club alpin français », un lecteur de Charlie Hebdo dénonce un
semblant d’expédition himalayenne sur fond de misère sociale qui
lui a été vendu fin 1998 : « Est-il acceptable que tentes, alimentation et matériel de cuisine complet avec ustensiles, réchauds à
pétrole, tables et chaises, soient portés jusqu’à plus de 5 000 m par
des porteurs habillés de loques et non équipés de crampons ? Nos
vaillants candidats himalayistes du Club alpin français ne sont-ils
pas capables de porter autre chose que leur appareil photo, leur
gourde et leur crème solaire ? […] Dans les pays du tiers monde,
le “vacancier” de pays nanti n’aime guère être confronté à ce type
de réflexions » (dans Charlie Hebdo, 3/2/1999). Des amis indonésiens, guides de haute montagne dans leur immense archipel,
m’ont raconté une histoire à peu près de la même veine qui leur
est arrivée à Java au cours d’une ascension d’un volcan. Des
touristes autrichiens, menés par un accompagnateur autoritaire
aux forts accents colonialistes, ont exigé que l’équipe de porteurs
locaux grimpe jusqu’au camp de base situé au pied du sommet
du volcan avec toutes les affaires des touristes dont une dizaine de
valises ! Lors d’une pause repas, l’accompagnateur irrespectueux a
demandé que ses clients ne soient pas obligés de s’asseoir à même
le sol avant de réclamer des chaises ! (« chez nous on est civilisé,
on s’assied sur des chaises, alors merci d’en trouver ! » aurait-il
éructé). Inutile de dire que l’ambiance tournait au vinaigre. Et
l’un de mes amis guides de me dire : « En fait, leur but était simplement de nous faire souffrir au maximum, cela leur donnait
l’impression d’être un instant les maîtres du monde » ! À un tel
niveau de dégradation, il ne convient plus de parler de tourisme
277
Désirs d’Ailleurs
de rencontre partagée mais d’envisager une procédure d’expulsion
de touristes mal élevés…
En Éthiopie, le site prestigieux de Lalibela, où se trouvent
des églises taillées dans le roc, s’ouvre progressivement au tourisme international non sans causer de profonds bouleversements.
Seules richesses d’une région extrêmement pauvre, ces célèbres
églises excavées dans la roche focalisent toutes les envies, tous
les besoins : « Le ticket d’entrée dans une église coûte 100 birrs
(12 dollars) pour un étranger, soit deux fois le salaire mensuel
de la moitié des habitants de Lalibela ! Et un jeune guide gagne
en trois heures plus que son père en un mois. Toutefois, le site
attire “ seulement ” 10 000 touristes étrangers par an, qui y
séjournent deux jours en moyenne. Ils se plaignent de la pauvreté
des infrastructures d’assainissement, de la sous-qualification et
de l’agressivité des guides, du harcèlement des mendiants et du
coût trop élevé des visites » indique Sophie Boukhari (Le Courrier
de l’Unesco, juillet-août 1998 : 72). Mais comment seulement
envisager une rencontre culturelle dans ces conditions de vie et
le fossé économique gigantesque entre hôtes et visiteurs ? Pour
l’heure, la modernité investit peu à peu les lieux de l’ancienne
cité médiévale : routes, aéroport, électricité, téléphone, etc.,
mais aussi boutiques de souvenirs, restaurants, parking, banque,
musée, maison de l’artisanat… Le site de Lalibela ressemblerat-il prochainement à celui de Petra en Jordanie, défiguré par le
tourisme de masse, ses hôtels construits à l’emporte-pièce et une
politique d’aménagement touristique particulièrement chaotique ? Ou alors faut-il, comme certains le pensent, craindre le
succès d’un éventuel « Holly Hollywood » au cœur d’une Éthiopie
sortant à peine des affres de la guerre ?
Le développement durable est étroitement lié au respect de
la nature. La notion a été reprise par la plupart des organisations
de protection de l’environnement. La nature ouvrira la voie au
tourisme. En 1991, l’Union internationale pour la conservation
de la nature et de ses ressources (UICN), le Fonds mondial pour
la nature (WWF), le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) publient un rapport intitulé Caring for Earth
278
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
qui reprend les principaux thèmes du développement durable. Ce
rapport « décrit le développement durable comme “une sorte de
développement qui prévoit de réelles améliorations de la qualité
de la vie humaine, et en même temps conserve la vitalité et la
diversité de la terre” » (dans Deprest, 1997 : 69). C’est ensuite
l’Organisation mondiale du tourisme qui prend, progressivement, le relais dans la promotion du tourisme durable (sustainable tourism development). En France, le terme se traduit tantôt
par « durable » tantôt par « soutenable ». Même si pour l’heure, la
notion de tourisme durable reste étroitement liée à la protection
de l’environnement, il serait aussi erroné de ne voir en elle qu’une
place de choix réservée à l’écotourisme. Le tourisme durable concerne tout aussi bien les milieux culturels et humains, et il suffit,
pour s’en convaincre, de consulter la Charte du tourisme durable,
ou encore le Guide for Local Planners, très utile pour les populations désireuses de se prémunir contre les risques de confiscation
de « leur » tourisme par l’État qui tente de tout contrôler, et par
les voyagistes peu scrupuleux rôdant à l’affût des bonnes affaires
du voyage…
Le véritable tourisme durable ne peut finalement qu’être
un tourisme durable alternatif. Par « alternatif » – terme aussi galvaudé que ceux de « durable » ou de « écotourisme » – on entendra
ici un tourisme comprenant les spécificités suivantes :
• Nombre de touristes-voyageurs restreint ;
• Rôle notable, de gestion et de décision, concédé aux
autochtones ;
• Préférence des lieux situés « hors des sentiers battus » ;
• Prédilection pour une immersion dans le milieu naturel
et/ou culturel ;
• Volonté de s’adapter aux conditions locales (alimentation,
hébergement) ;
• Désir de mieux connaître la culture de l’autre et la nature
de l’ailleurs ;
• Désir de rencontrer, de partager et d’échanger, quête de
connaissances ;
279
Désirs d’Ailleurs
•
Intérêt pour vivre une expérience selon une éthique du
voyage responsable.
Si ce tourisme à la fois durable et alternatif, les deux
qualificatifs allant de pair selon nous, est incontestablement le
tourisme d’avenir qui serait le plus responsable, il n’est pas à
l’abri d’un certain nombre de problèmes et surtout de dérapages.
D’abord, ce tourisme découvre plus en profondeur l’existence des
hôtes, leur vie quotidienne, il rend par conséquent plus vulnérables ces populations qui s’ouvrent à lui. De même pour la nature.
Ensuite, une mauvaise évaluation du terrain et des populations,
des pratiques et des besoins inappropriés peuvent perturber les
espaces naturels et humains visités. Enfin, le tourisme alternatif
sera inévitablement un terrain d’essai pour de nouvelles destinations qu’un jour des tours-opérateurs d’aventure ou culturels
vendront dans leurs catalogues (Williams, 1998 : 122).
Il importe de comprendre que le tourisme durable alternatif ne peut espérer remplacer le tourisme consumériste de masse,
ou alors il ne conserverait d’alternatif plus que le nom ! C’est un
fait avéré, le tourisme alternatif n’a de sens et d’intérêt que parce
qu’il est véritablement alternatif… Par contre, il est toujours possible d’œuvrer à une grande échelle en faveur d’un tourisme de
masse et classique plus durable, c’est-à-dire plus respectueux des
milieux culturels et naturels visités. Cela fait déjà beaucoup de
travail pour demain, surtout si l’expérience des uns pouvait quelque peu influencer – à long terme – celle des autres, voire les inciter à changer de cap et à opter pour un autre tourisme, une autre
manière de voyager et de voir le monde. Explorant les nouvelles
formes de tourisme durable envisageables pour l’avenir, Martin
Mowforth et Ian Munt, à l’aide de nombreux exemples dont le
Zimbabwe, le Népal et le Belize, avancent des premiers bilans
quant aux expériences de tourisme durable et lancent des pistes
en veillant prudemment à privilégier le développement local à
l’intérieur d’un contexte global ; les auteurs expliquent également
l’intérêt – et l’urgence de développer – des approches multidisciplinaires pour mieux cerner les enjeux du tourisme international
280
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
à venir et répondre à ses sollicitations pour étendre la recherche
dans ce domaine (Mowforth, Munt, 1998).
Le tourisme est un espoir de lendemains plus vivables
sinon plus harmonieux : « Notre capacité à apprendre et à œuvrer
en faveur d’un changement n’a jamais été aussi prometteuse »
écrit Deborah Maclaren (1999) et le tourisme est un formidable
moyen pour se retrouver entre étrangers, pour enfin communiquer, échanger et partager des paroles et des gestes entre gens de
conditions et de lieux différents. La chance qu’offre le tourisme
de demain est celle de sensibiliser – grâce à la rencontre avec
d’autres milieux naturels, culturels et humains – l’ensemble des
peuples à lutter contre les véritables fléaux de notre planète, à
savoir le nationalisme exacerbé, l’intégrisme religieux, la pauvreté,
les écocides et les ethnocides qui se déroulent à l’abri des caméras
de journalistes… et de touristes !
Avec 600 000 habitants, le Bhoutan, pays enclavé du
sous-continent indien, très attaché à la défense de son identité
culturelle et religieuse, et déterminé à développer un tourisme
intelligent et restreint (seulement 5 365 voyageurs en 1997),
appliquait jusqu’à récemment un système de quota en ce qui
concerne le contrôle des flux touristiques, mais la politique du
gouvernement dans ce domaine s’assouplit d’année en année.
Pour l’heure, les touristes sont toujours contraints de payer à
l’État deux cents dollars US par jour de visite de ce modeste
pays himalayen, mais 35 % de cette somme revient directement
aux populations, notamment dans les domaines de la santé et de
l’éducation dont les services sont entièrement gratuits pour les
Bhoutanais… Un excellent exemple de tourisme durable… mais
qui n’est pas à la portée du premier touriste venu !
Le tourisme durable est et restera, cela paraît indéniable,
sauf à verser dans la démagogie, un tourisme réservé à une minorité, une forme de voyage qui ne pourra jamais intéresser le plus
grand nombre. Lapalissade qui n’empêche cependant pas de multiplier les efforts en vue d’en convaincre davantage, ni de veiller à
devenir et rester soi-même un « bon » touriste ! Le développement
d’un tourisme durable ne peut faire l’économie d’une éducation
281
Désirs d’Ailleurs
touristique dès le plus jeune âge où l’on s’attellerait à susciter la
curiosité de l’autre en même temps qu’on apprendrait à mieux
connaître l’ailleurs en étudiant ses histoires, ses géographies et ses
cultures, toutes plus plurielles les unes que les autres. À ce titre,
il conviendrait de rompre progressivement avec l’image puis la
réalité d’un tourisme essentiellement massif et classique. Pour
rompre avec cette « tradition », il n’est pas vain de se plonger dans
ce qu’elle a de plus caricatural afin d’en connaître les contours les
plus litigieux pour ensuite mieux les ôter de nos comportements
vacanciers… Pourquoi ne pas rapporter de nos pérégrinations
autre chose que des bibelots en toc, des photos déjà vues, des
cartes postales… De la lecture et de la musique, par exemple,
tous deux étant de puissants vecteurs de diffusion pour la culture
universelle. Les instruments de musique, les livres du cru, les CD
ou les cassettes, sont des souvenirs qui résistent à notre mémoire,
la musique étant autant une invitation qu’un rappel au voyage,
un périple qui toujours recommence. À Cuba ou au Brésil, en
Côte d’Ivoire ou en Afrique du Sud, la musique est une religion
populaire où chacun peut puiser à sa guise. Mais l’univers de la
musique, mais également de la danse ou des spectacles, est aussi
multiple que celui du voyage, et le tout est de trouver l’artiste, le
lieu, l’ambiance de son choix dans un dédale de possibilités : à La
Havane, le touriste qui se rend au Tropicana n’aura pas la même
expérience du « voyage musical » que celui qui assiste à une répétition animée ou à un « bœuf » spontané quelque part dans un
quartier périphérique de la capitale. De même à Lisbonne où « les
bonnes adresses de tascas, bars où l’on chante le fado, s’échangent
sous le manteau. C’est une sorte de langage codé, de résistance
contre le tourisme planétaire » (dans Ulysse, mars-avril 1999 : 5).
Les « bons plans » ne sont que rarement à la portée du premier
venu ! Le voyage nous apprend aussi la difficulté et la patience
afin d’enrichir davantage nos expériences.
La niaiserie présumée et parfois vérifiée du « touriste » n’est
jamais mieux décrite que par les voies détournées de la dérision
et de l’ironie. À ce titre, la bande dessinée s’est montrée particulièrement imaginative et sarcastique avec les albums hilarants de
Claire Brétécher (Tourista !), de Reiser (Vive les vacances !) ou de
282
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
Binet. Ce dernier explore les mentalités touristiques des Français
en vacances, n’épargnant aucunement leurs actes les plus anodins
ou les plus ridicules. Avec Les Bidochon en vacances (1981), il
dépeint le traditionnel séjour balnéaire des nombreux « juilletistes » ou « aoûtiens » ; avec Les Bidochon en voyage organisé (1984),
Binet transporte sa famille de monastère en monastère et décortique les comportements des touristes français à l’étranger avec un
ton ironique qui sonne (trop) souvent juste, et qui n’est pas sans
nous rappeler nos propres observations…
La réalité peut étrangement ressembler aux fictions romanesques ou aux récits de bandes dessinées, et même les dépasser
parfois, comme le montrent ces trois brèves recueillies dans la
presse en 1998-1999. La mondialisation perturbe l’univers sécurisant du vacancier au point de lui faire prendre d’autres chemins
que ceux escomptés au départ : des plaisantins londoniens ont
ainsi fait monter dans un train pour Torquay, une station balnéaire du sud de l’Angleterre, une touriste japonaise qui voulait
se rendre en Turquie – Turkey en anglais – ; celle-ci ne se rendit
compte de rien, passa une nuit à l’hôtel où elle a tenté de payer
en monnaie turque ! Au bout de son drôle de périple « turc » elle
a été réorientée, toujours souriante, vers l’aéroport international
de Londres… La Coupe du monde de football 98 regorge aussi
de son lot d’anecdotes de l’impossible voyage : une secrétaire
anglaise a réservé pour les cadres de son entreprise des places pour
la finale à pas moins de 8 800 kilomètres du stade de France ! Via
Internet, elle a ainsi réservé des chambres à l’hôtel Saint-Denis,
mais manque de chance, l’hôtel en question se trouve à SaintDenis de la Réunion au cœur de l’océan Indien. Au cours de
la réservation téléphonique, le réceptionniste précisa même que
l’hôtel était à deux pas du stade. Le stade de la Réunion !
Enfin, un dernier récit illustre la circulation des hommes
et des bêtes, et dénote l’impact de l’activité planétaire. En janvier 1999, dans la province argentine du Chaco, une ménagère
déniche un crocodile de deux mètres de long sous un meuble ;
environ un mois plus tard, c’est dans un hôtel parisien qu’une
femme de ménage déloge un crocodile du Nil, oublié par un
283
Désirs d’Ailleurs
client sous un lit… D’Égypte en France, en passant par l’Argentine, est-ce le même crocodile ? Non, mais le crocodile est à la
mode – et pas seulement sur les maillots – d’un bout de la planète
à l’autre. Encore et toujours la déstabilisante et mouvante mondialisation… Toutes ces histoires saugrenues, et bien d’autres – ne
rapportons-nous pas tous en souvenir de nos girations planétaires
quelque anecdote du genre ? – devraient stimuler l’imagination
de tous les romanciers, cinéastes… et auteurs de bandes dessinées !
Les voyages insolites et déformés
Le cybertourisme ou la mise en fiction du réel. Du voyage
à Internet, des Argonautes du Pacifique aux Internautes de l’Informatique, comment est-on passé si rapidement de Malinowski
à Bill Gates ? Nous le savons tous. Internet révolutionne la
communication. Le Net ou le Web bouleverse aussi l’univers du
voyage en permettant aux sédentaires affirmés, sans détours exotiques inutiles, de goûter aux joies du voyage sans en connaître les
peines. L’aventure sans la mésaventure. Dans le magazine Ulysse
(avril 1998), Audrey Williamson cite l’exemple d’un couple de
Français qui, parti arpenter pendant neuf mois les frontières du
globe, entend partager ses aventures avec des écoliers français et
surtout leur faire part, via Internet, de la vie quotidienne de leurs
camarades d’Asie et d’ailleurs. La communication est réciproque
et tellement facilitée par l’informatique en réseau : « un clavier
pour partager, un écran pour s’évader sans se déplacer ». Au cours
des neuf lunes de gestation authentiquement routarde, « il y aura
eu 8 500 connections au site Internet : amis et parents, voyageurs
branchés et internautes anonymes en quête de rêve, d’ambiances
de voyage par procuration ». Toutefois, la communication n’est
pas toujours, loin s’en faut, là où on le pense. Plus on communique virtuellement, moins on se rencontre réellement. Et
l’abonnement à Internet ne remplacera jamais la bonne vieille
boussole ni même le bottin jaune. Même si les internautes sont
eux-mêmes des voyageurs patentés. Arrivé à Hong Kong, à la fin
de son périple, le couple témoigne : « Là, c’était plutôt comique :
284
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
on consultait notre site dans une salle d’attente lorsque quelqu’un
nous a abordés : « “Ah ! Vous avez découvert ce site ! Moi aussi”. Il
nous connaissait et suivait notre périple sur Internet… alors que
nous étions assis à côté de lui ! ». La chute est assez terrible. Ne
vaudrait-il donc pas mieux éteindre parfois l’ordinateur et aller
s’attabler autour d’une bière fraîche chinoise ? Le problème, c’est
qu’on n’y pense pas, on n’a pas le temps non plus, puisqu’on le
passe sur le clavier. Mais, fort heureusement, tout le monde ne
préfère pas encore les chiffres et les lettres du clavier ou de l’écran
à la discussion avec un autochtone ou un voisin, à la rencontre
avec la nature et la culture d’un ailleurs. Intranet/Internet a été
installé dans tous les appartements d’un grand immeuble en Îlede-France. Cela a permis de faire renaître la convivialité entre les
voisins, qui peuvent enfin communiquer, alors que bon nombre
ne se sont jamais adressé la parole. Dans ce cas, la machine permet
de franchir le pas impossible que le regard ou la parole en vis-à-vis
ne s’autorisait pas ou plus. Mais gare aux dérives, à ces détours de
l’irréel pour le réel. Car l’hôte retrouvé grâce à la magie informatique facilement se dérobe. L’hôte informatique n’est jamais qu’un
site, un site de plus. Un site de plus à visiter.
Voyager, c’est rêver d’un espace-temps différent du nôtre.
Internet offre la possibilité à ses adeptes les plus avisés de parcourir la planète en embarquant sur cet étrange vaisseau venu
d’ailleurs qu’on nomme computer. La Terre n’est plus qu’un tapis
et la souris remplace la marche ou l’avion. On ne se déplace plus
mais on surfe. Le voyage provient généralement d’un égarement ;
on s’est perdu sur le Web et on cherche, on fouille, on fouine
ce qui retiendra le plus longtemps notre œil scotché sur l’écran !
On arrive finalement à destination mais on en change aussi très
facilement. Charles d’Usseau est parti ainsi en voyage dans toutes les grandes villes d’Europe : de Prague à Venise, d’Istanbul à
Lisbonne, de Madrid à Londres, le voyageur-internaute s’épuise
le regard et finit la nuit sur les rotules : « Mais quelle est cette
saudade qui me prend, cette mélancolie singulière ? Ce doit être
le vinho verde de cette tasca de Bélem ? Si j’allais au Slavia manger un jarret de porc accompagné d’une bonne Pilsen ? Ou au
hammam, me faire remettre le corps et les idées en place ? pJ’ai
285
Désirs d’Ailleurs
la tête qui tourne, le compteur France Télécom aussi. Les écrans
défilent, et moi, je m’accroche » (dans Ulysse, mai-juin 1999).
Le cybernomadisme se pratique tant dans l’espace réel que virtuel. Le voyageur de plus en plus emporte avec lui au bout du
monde son ordinateur portable. Ces ordinateurs toujours plus
réduits ne sont déjà plus aussi épais qu’un guide Lonely Planet ;
on les emmène donc partout avec nous, ils deviennent nos compagnons de route aussi indispensables que le guide de voyage et
le passeport. Il est la preuve que le tourisme ne parvient plus à
échapper à l’utilité, à l’utilitaire. Le danger, aujourd’hui, consiste
à trop confondre illusion et réalité : d’un côté, la préservation
du mode de vie des populations montagnardes ou des peuples
de la forêt est ainsi parfois abusivement mise au crédit du succès
de l’industrie touristique occidentale… De l’autre, les membres
des communautés tribales sont quelquefois des enseignants ou
des médecins résidant dans une grande ville voisine, mais ils se
voient contraints de continuer à jouer de temps en temps aux
« bons primitifs » afin de satisfaire les visiteurs… La simulation est
totale mais chacun semble nourrir la sienne de celle de l’autre !
Comme le souligne parfaitement Chris Rojek dans un article
intitulé « Cybertourism and the Phantasmagoria of Place » (dans
Ringer, 1998 : 33-48) : « C’est l’espace touristique qui attire les
flux touristiques », un espace que nous ne cessons de rêver pour
le construire à notre image. Un espace que l’imaginaire se charge
de mythifier et, actuellement, cette situation n’est pas sans liens
avec l’attrait constaté en faveur des religions personnelles ou marginales, de l’occultisme et des phénomènes surnaturels et paranormaux, du feuilleton télévisé X-Files, du new-age, des voyages
chamaniques, etc.
Le cybertourisme est même une façon de réaffirmer son
nomadisme d’une manière singulièrement inédite, par exemple
le tourisme peul via Internet : en 1998 dans le journal Réforme,
Oumou Sy, l’une des premières internautes du Sénégal, porte un
jugement sans détour : « Pour moi, Internet c’est un outil pour
voyager sans bouger. Comme je suis d’origine nomade, j’aime
ça, cette liberté de voyage sans frontière, sans administration
centrale. Chez nous, les Peuls, quand on veut s’en aller, on prend
286
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
une poignée de sable dans la main, on le laisse s’écouler pour
savoir d’où souffle le vent, et on part vers où s’envole le sable…
Avec Internet, c’est un peu la même chose ». Quant au cybernomade professionnel, il n’a souvent ni bureau, ni domicile, ni
famille. Même les postes restantes – ces lieux de fixation lors des
voyages – sont lentement remplacées par des adresses postales et
le courrier informatique traverse le globe plus rapidement que
tous les facteurs réunis ! Les cafés Internet explosent pendant que
les services postaux retardent. Ainsi avance notre monde épris de
vitesse, dopé à l’obligation de résultats tangibles. Mais comment
suivre la cadence ? Les cybernomades sont aussi les nouveaux sans
domicile fixe (SDF), toujours en quête de nouveaux amis logeurs.
La « recherche de l’hôte » ne s’arrête pas au bas de l’écran, elle
se poursuit dans les cybercafés puis dans les salons des « vrais »
hôtes : « comme j’avais beaucoup d’amis un peu partout, je suis
devenu SDF. Ma qualité de vie s’est nettement améliorée. Je
dépense peu, je ne paie pas de loyer, je ne reçois pas de factures »
raconte Charlie, un cybertouriste anglais particulièrement opiniâtre (cité dans Courrier International, 25 décembre 1998-6 janvier
1999). Le cybertouriste est un voyageur proprement égoïste, trop
facilement imbu de lui-même ou de sa haute technologie portable. Le cybernomadisme est à la mode surtout s’il est professionnel et permet de trouver du travail à l’heure où il se fait rare : en
se déplaçant aisément de la sorte, un chômeur baladeur aura plus
de chances de réussite ! Le mode de vie itinérant via l’informatique fascine les jeunes soucieux de ne pas se voir dépassés par les
événements ou les voisins : le cybertourisme est certainement la
forme de voyage la plus égoïste qui soit. Le voyage se fait parfois
compétition professionnelle et exige un « minimum » de matériel.
Edward Waller en propose la formule gagnante : « Pour moins de
cinq mille dollars, vous avez un téléphone satellitaire qui couvre
99 % de la surface de la Terre à 2,40 dollars la minute. Ensuite,
il suffit d’un ordinateur portable avec une fonction vidéoconférence, d’un télécopieur, d’une imprimante et d’un modem » (dans
Ibid.). Avec cet arsenal du parfait cyberbourlingueur, l’aventurier
des temps modernes est paré pour gagner sa croûte et lutter contre
le chômage ! Mais le déracinement continu et l’absence de repères
287
Désirs d’Ailleurs
perturbent aussi le voyageur cybernétique : on se recrée d’autres
attaches, les objets emportés partout deviennent des talismans, la
chambre d’hôtel se transforme en maison provisoire… Le voyage
n’est pas voyage s’il ne s’arrête pas toujours quelque part.
Plus extravagant encore, le voyage sans gravité se passera
demain dans l’espace, le vrai et le grand. Déjà, avec le passage du
mur du son (Mach 2), les voyages en Concorde pouvaient couper le souffle à ses fortunés et privilégiés passagers. À son bord,
on voyage plus vite que le soleil. Et le Journal de Lonely Planet
(1er trimestre 1999) rappelle que « si vous quittez Paris à 11 h du
matin le 1er janvier, vous arriverez à New York après 3 h 45 de
vol, le même jour à 8 h 45. C’est le seul cas où, en voyageant dans
le même sens que le soleil, d’est en ouest, vous arrivez avant d’être
parti ! ». Mais le voyage dans l’espace se veut non seulement plus
cher mais aussi plus original. L’espace, une destination touristique
d’avenir. Aux États-Unis, des milliards de dollars sont consacrés à
la mise en place dès que possible d’un tourisme spatial « de haut
vol ». Un architecte de l’espace espère que « son hôtel orbital sera
opérationnel d’ici l’an 2017 ». Howard Wolff, l’un des concepteurs les plus enchantés par les affaires de l’espace, se berce de
rêves déjà bien agencés : « L’une des choses qui, j’en suis sûr, vont
fasciner les gens, c’est l’idée de faire l’amour en apesanteur. Nous
envisageons des suites spéciales pour lunes de miel. On a parlé de
la nécessité de porter des sangles ou de s’amarrer à son partenaire.
Le seul fait d’y penser est déjà amusant. […] Nous prévoyons
une gamme de loisirs que les gens pourront découvrir tout en
ressentant à quel point leur corps est différent dans l’espace »
(dans Courrier International, 22-28 avril 1999). Reste l’argent !
Qui pourra se payer ce type de croisière spatiale ? « Le hic, c’est
que ce genre de voyage ne sera pas abordable tant qu’il n’y aura
pas un marché de consommation de masse » reconnaît Wolff. Sûr
que le jour venu où ce tourisme spatial sera à la portée du plus
grand nombre, la possibilité de pratiquer un tourisme durable de
rencontre partagée sera accordée à tous les habitants de la Terre et
d’ailleurs… Pour l’heure, un voyagiste de Seattle croit fermement
à la « démocratisation » du voyage dans l’espace. Il a déjà vendu
288
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
« plus de 250 places, à 98 000 dollars (540 000 FF), sur des vols
bihebdomadaires à partir de juillet 2002 »…
Le tourisme expérimental, plus terre à terre, offre des
possibilités de vacances virtuelles également hors du commun.
On voyage à domicile pour trois fois rien si ce n’est le prix de
l’illusion de l’ailleurs. On se rend ainsi facilement en Chine pendant une journée : après une séance d’initiation au taï-chi, on
fait rapidement les courses à l’épicerie chinoise à côté du supermarché, on va écouter un peu de musique traditionnelle taoïste
à la Fnac, si on a le temps on ira voir la vidéo du dernier Jackie
Chan chez un ami, sinon on se plongera dans un énième récit de
la Longue Marche sur une terrasse ensoleillée, on va ensuite manger au « Bon Pékin » puis finir la soirée au cinéma en regardant
le meilleur film de Zhang Yimu dans le cadre de la semaine du
cinéma chinois… Ce tourisme, dont le circuit « découvertes » est
indéniable, peut se multiplier à l’infini, selon les pays ou les thèmes de voyage désirés. Il vaut mieux être cependant en ville qu’en
rase campagne pour voyager de la sorte ! Combien d’adeptes de
ce tourisme-là, peu coûteux et peu risqué, à deux pas de chez
vous ? Le tourisme expérimental de ce type, avec ses multiples
variantes, sera sans doute demain à la fois le tourisme du sédentaire et le tourisme du pauvre. Plus personne n’échappera toutefois à la condition nomade. Mais ce tourisme reste un tourisme
d’assouvissement de désirs personnels très éloigné d’un tourisme
de rencontre partagée…
Peu avant que la vague du multimédia ne vienne s’abattre
sur le monde, Tzvetan Todorov remarquait : « Le touriste est un
visiteur pressé qui préfère les monuments aux êtres humains. […]
La rapidité du voyage est déjà une raison à sa préférence pour
l’inanimé par rapport à l’animé. […] L’absence de rencontres
avec des sujets différents est beaucoup plus reposante, puisqu’elle
ne remet jamais en question notre identité ; il est moins dangereux de voir des chameaux que des hommes » (Todorov, 1989 :
378). Il est encore moins dangereux de voir un écran que des
chameaux ! La recherche de l’hôte se trouvant aux antipodes de la
quête de l’autre. À moins que l’anti-voyage ne devienne le modèle
289
Désirs d’Ailleurs
du voyage du futur ? Le penseur chinois Lie Tseu, voyageant au
cœur du taoïsme, laissa à la postérité cette citation qui s’applique
aujourd’hui fort bien à l’internaute-voyageur. Dépourvu devant
son engin terrifiant qui l’expédie si facilement sur la Lune à
l’aide d’une simple souris mais qui se montre incapable de boire
une bière avec son voisin de palier, le voyageur virtuel pourra y
puiser de l’inspiration avant de s’élever : « Le but suprême du
voyageur est de ne plus savoir ce qu’il contemple. Chaque être,
chaque chose est occasion de voyage, de contemplation ». Mais
contempler un écran d’ordinateur dans l’espoir de voyager, est-ce
vraiment le meilleur moyen de rencontrer l’autre ?
Les marges du voyage et le tourisme de misère. Nos sociétés
méprisent les misérables mais héroïsent à l’envi les voyageurs. Le
macrocosme est à l’image du microcosme : le refus de comprendre l’autre de l’ailleurs résonne tristement avec le rejet de l’autre
de chez nous. Alors que les mobilités augmentent un peu partout
dans le monde dans des formes de plus en plus antagonistes, les
mentalités se ferment et les nomades parlent à des murs. Un ami
parisien me disait au cours des premiers jours de janvier 1999 :
« Les images de voitures brûlées lors de la nuit du Nouvel An
à Strasbourg furent époustouflantes. Cela doit attirer bien du
monde tout ça ! Préviens-moi si ça devait se reproduire, ce sera
une excellente occasion pour me rendre à Strasbourg ». Il existe
pourtant d’autres moyens d’attirer des visiteurs dans nos banlieues plus riches en culture vivante que dans n’importe quel
quartier résidentiel ! Mc Solaar n’a pas entièrement tort lorsqu’il
annonce la couleur dans sa chanson « Paradisiaque » : « Viens
voir les quartiers pour trouver le paradis où les anges touchent le
RMI ». Pour éviter l’incendie général, la banlieue doit sortir de la
grisaille qui la mine de l’intérieur. Jamais à court d’une nouvelle
idée de commercialisation touristique, le Routard en a déjà fait
un guide…
Les anciens hobos, nés à la fin du XIXe siècle sur les
décombres de la crise économique en Amérique jetant déjà ses
milliers de chômeurs dans la rue, sillonnaient les États en quête
de chantiers pour travailler, de trains pour se déplacer, d’emplois
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Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
pour exister sur le plan social et survivre sur le plan financier.
Nels Anderson a pu relever dès 1923, dans son ouvrage Le Hobo.
Sociologie du sans-abri (1993), la culture libertaire qui sous-tendait le mode de vie bohème. Le hobo n’est pas qu’un chômeur
ou un travailleur nomade, il est aussi un jouisseur de la vie, un
rescapé du romantisme. On en oublierait presque que le temps
de l’errance est aussi un temps de déviance et de rejet, et souvent
de souffrance, un temps qui peut nous faire croire que tout est
possible… Mais pour Anderson, le « bon » hobo n’est pas le travailleur mais l’oisif, celui qui met son temps au service de la vie et
non du labeur, celui qui refuse le diktat économique. Nourri d’un
imaginaire puissant marqué notamment par la figure d’un Jack
London, il est surtout un pionnier, un éclaireur, un découvreur
potentiel d’un hypothétique Far West. L’image du hobo est mythique car elle représente l’extrême voyage au bout du « tourisme
moyen ». Ce n’est donc pas par hasard que tous les aventuriers
originaux en mal d’ancêtres, certains ethnologues, militants ou
touristes soucieux de se démarquer, revendiquent l’héritage du
hobo. Ils lui attribuent le statut envié de « vrai » voyageur, voyant
en lui le modèle idéal – celui que généralement, par peur ou manque de courage, on ne parviendra pas à imiter… – du nécessaire
détachement de nos attaches aliénantes, qu’elles soient matérielles
ou affectives. Des « vagabonds du rail » (London) aux « nomades
du vide » (Chobeaux), en passant par les « clochards élégants »
(Kérouac), l’univers de l’errance – dont Bruce Chatwin (1996)
a décortiqué l’anatomie sur le mode du travel writing – a plus
changé en degré qu’en nature. Et l’Amérique reste l’Amérique.
Il m’est par exemple arrivé, « sur la route », de partager durant
quelques jours la pitance, la vinasse et le mode de vie d’un hobo
« moderne », en reliant les deux extrémités des États-Unis. Âgé
d’une quarantaine d’années, Charles fait la route depuis près de
dix ans. D’où vient-il et où a-t-il grandi ? « Quelque part entre
New York et Boston, mais je ne sais plus trop bien ; maintenant
mes seules attaches sont la route, le vent, la pluie et le soleil »…
À chaque véhicule qui s’arrêtait au bord de la route, la première
question de mon compagnon d’infortune ne fut pas vraiment
celle du stoppeur « classique » se destinant en un lieu précis :
291
Désirs d’Ailleurs
« Bonjour monsieur, où allez-vous ? ». Les questions suivantes ne
tardent pas non plus à surgir : « Pensez-vous qu’il y a du travail
par là-bas ? Peut-être pourriez-vous m’aider à trouver un petit job
temporaire, même si c’est mal payé ? ». Des interrogations qui ont
laissé quelques automobilistes pour le moins interloqués…
Les formes que revêt le vagabondage sont multiples. Il y
a les errants et les mendiants, les paumés et les désespérés, les
renonçants et les expulsés. En accumulant le malheur, on peut
être un peu tout cela à la fois. Mais la « bonne société » a toujours
distingué les vrais vagabonds des faux. Les « vrais » : ceux qui,
happés par la cruauté du monde mais prêts à se rendre utiles, restent malgré tout intégrés au sein de la communauté. Les « faux » :
ceux qui fuient à la fois le travail et la communauté. La société
préfère sans aucun doute le vagabond, appauvri et même déchu
de toute humanité, mais « acceptable » et présent à leurs côtés, et
à qui on cède volontiers une pièce de temps en temps, au vagabond rebelle et fuyard, « inacceptable » (donc « enfermable » !) et
absent (donc en quelque sorte inexistant), tenté par l’oisiveté et
l’inconnu. Les comportements vis-à-vis du « vrai » SDF – version
moderne du vagabond – oscillent entre charité bienveillante
et compassion religieuse, quelque chose entre le Téléthon et
Emmaüs. Les attitudes envers le « faux » SDF, usurpateur de la
misère officiellement acceptée, expriment en revanche au mieux
la méfiance, au pire la haine. Après avoir été privés de citoyenneté, certains sont expulsés de la cité, d’autres sont morts brûlés
ou tabassés… L’histoire est pleine d’œuvres charitables – depuis
saint Vincent de Paul jusqu’à l’abbé Pierre – pour les uns et de
procès et d’emprisonnements pour les autres (Cubero, 1998).
Le « vrai » on le plaint et on l’aide, le « faux » on le stigmatise et
on le rejette. Le premier aspire à la sédentarité là où le second a
toujours la bougeotte. Le SDF voyageur est toujours le mauvais
vagabond, celui qui refuse de se stabiliser, de s’installer, de s’adapter. Dans ce cas de mobilité, pourtant plus involontaire qu’on
ne le croit, le voyage est non seulement mal vécu mais aussi mal
vu… La société défend d’abord une conception du voyage héritée
des congés payés ; les autres formes de voyage sont suspicieuses et
inconvenues, d’autant plus quand le voyage se pratique hors des
292
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
sentiers battus. À ce titre, les voyageurs vagabonds sont comparés
aux autres « gens du voyage » aux droits spoliés, en particulier les
Tsiganes… Dans une économie-monde tout entière vouée au
marché, les consommateurs de voyages sont mieux cotés que les
gens du voyage. Mais qui sont les « vrais » voyageurs ?
La vie de bohème conduit au meilleur comme au pire : si
Rimbaud ou Kérouac ont laissé derrière eux de beaux textes sur la
déambulation volontaire, Hitler, plus infâme génocideur de notre
siècle pourtant friand de massacres, a vagabondé entre 1907 et
1912 dans les rues de Vienne à la recherche de petits boulots et
d’un sens à sa vie : il deviendra même, pendant quelque temps
et une fois dilapidées ses économies, clochard… De nos jours,
le SDF a remplacé le clochard, et l’exclusion la pauvreté. Mais
les problèmes restent globalement les mêmes à la base ; d’autres
mots ne suffisent pas à changer les maux à résoudre. Les jeunes
quittent aujourd’hui leur campagne isolée ou leur cité invivable
pour recréer du lien social et survivre à une absence de relations
humaines. Ces « nomades du vide » envisagent toujours le départ
mais rarement l’arrivée, leur périple est avant tout – et il risque
de le rester – un voyage en aller simple. Le retour n’étant jamais
garanti. Ces « zonards » rejoignent ici exceptionnellement les exilés : l’exil est un voyage imposé ainsi qu’un voyage d’aller simple.
L’histoire des nomades du vide est celle d’une « fuite d’une réalité
quotidienne devenue insupportable, pour aller à la rencontre
d’autres pairs en souffrance. Ils sont partis chercher ailleurs que
dans leur cellule familiale et leur environnement proche une
communauté dont ils attendaient compréhension et soutien
réciproque » (Chobeaux, 1996 : 29). Si les nouveaux « zonards »
sont les « hippies d’aujourd’hui », ils n’emportent pas avec eux
les mêmes bagages. Leur moral n’est pas aussi bon et la route
en général nettement moins longue. Par manque de carburant,
de force, d’argent… On est également très loin des aventures
beatniks, des périples routiers interminables et des expériences
littéraires. De nos jours, l’errance et le nomadisme de certains
ont perdu toute poésie qu’on pouvait leur trouver jadis : « La vie
d’errant n’a en fait rien d’exotique ni de folklorique, et rien qui
puisse laisser penser qu’un réel mode de vie, une culture, sont en
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Désirs d’Ailleurs
train de naître ici. C’est une vie morne, sans joie, dégradante, suicidaire. C’est un enfermement dans une souffrance individuelle
et dans une absence totale de sens » (Chobeaux, 1996 : 55). Cette
dernière phrase comporte pourtant des analogies certaines avec ce
que ressentent nombre de voyageurs qui visitent l’autre bout du
monde.
Nous sommes toutes et tous touristes, volontairement ou
non. Le tourisme est donc partout en vogue. Comme la « crise »,
le chômage, la pauvreté. Même s’il est sans doute préférable d’être
touriste que chômeur. Mais aujourd’hui l’un rejoint l’autre ou
plutôt les deux termes (des emplois « nouvelle formule » ?) tendent à se confondre. L’industrie touristique génère des emplois
et des recettes là où d’autres secteurs, l’enseignement par exemple, n’en suscitent plus guère. À ses heures, le chercheur se fait
touriste, mais plus souvent encore le touriste se fait chercheur.
Touriste est un « emploi », une situation, un état, bref une fonction bien plus facile à dénicher que celle de chercheur. Dans
l’Europe de l’an 2000, le chercheur cherche avant tout du travail.
Après on verra, car rien n’indique qu’il cherchera beaucoup dans
le travail qu’il aura trouvé… ou qu’il espère trouver ! Comme le
dit si justement l’adage populaire : « Des chercheurs qui cherchent (un emploi) on en trouve, des chercheurs qui trouvent (un
emploi) on en cherche ». L’essentiel du travail de recherche d’un
jeune chercheur n’est-il pas de rechercher du travail ? Et puis de le
trouver… à force de voyager d’entretien d’embauche en entretien
d’embauche, d’ANPE en ANPE, de région en région, etc. Mais
si le travail c’est la santé, et si le spectre du chômage hante certains esprits (dont ceux traumatisés à la seule idée d’aller travailler
35 heures au lieu de 39), mieux vaut travailler, voire s’installer à
son compte comme touriste, en général de longue durée, voire
permanent (fini enfin les vacances trop courtes !), la santé quant
à elle ne s’en portera que mieux. Surtout si l’hébergement est à
la hauteur et le soleil au rendez-vous. Il fut également un temps,
certes assez récent, où les guides touristiques devinrent anthropologues, il en est d’autres où les anthropologues deviennent guides
touristiques. C’est une question d’époque. Sans doute.
294
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
Chercher du travail peut se révéler être un travail harassant.
Partir à la recherche d’un emploi est pour beaucoup de nos contemporains un voyage douloureux et sans issue. À l’instar de l’île
déserte inaccessible du bout du monde, l’emploi recherché exige
de la part du voyageur intrépide patience et organisation, courage
et traitements particuliers ! L’entreprise peut s’apparenter à une
aventure autrement plus exotique que les tribulations périodiques
et vacancières dont l’objectif se résume à la conquête des plages
méditerranéennes… Déjà, nombre de ces aventuriers du travail
perdu s’orientent vers des continents pour leur part retrouvés et
souvent très éloignés… Si tout le monde ne peut espérer s’envoler
dans les airs à bord du Concorde, ou même d’un quelconque vol
charter, la route, elle, est ouverte à tous. Du moins en apparence.
La difficulté majeure consistant à ne pas rester sur le bas-côté.
Car si tous les chemins mènent à Rome ou ailleurs, beaucoup
de migrants volontaires ou non restent sur le bord de la route, et
pas seulement les auto-stoppeurs malchanceux. Du mendiant au
routard, en passant par le réfugié et l’exilé, du SDF affamé au fils
de PDG en quête d’émotions fortes, la route appelle une foule
composite. Faire la route est une alternative offerte, en principe,
à tous. Mais en général la manière et la finalité du voyage des uns
et des autres diffèrent. Considérablement. Notre société a l’époque qu’elle mérite. Et, sous des formes renouvelées et repensées,
le secteur touristique ne cessera de se développer. Alors demain,
tous touristes ?
Des voyages oubliés ou insolites aux voyages déformés et malsains. Il reste que le XXIe siècle mercantile qui s’ouvre n’offrira
pas le même tourisme à tout le monde. Le passage au nouveau
millénaire l’a confirmé merveilleusement : « Pour bien fêter
l’an 2000, donc, il vaut mieux être riche. Que diriez-vous de
plusieurs réveillons pour le prix d’un ? Quand on a l’argent, on
a les fuseaux horaires » peut-on lire dans un dossier sur les pièges de l’an 2000 de l’hebdomadaire Marianne : « La compagnie
américaine Concorde Spirit Tours propose une balade agréable de
onze jours au départ de Paris, le 1er janvier à 0 h 30. Escale avant
minuit, heure locale à Gander (Terre-Neuve), Vancouver et Kona
(Hawaii). Intrav, autre voyagiste américain, suggère quant à lui
295
Désirs d’Ailleurs
un périple d’une vingtaine de jours, au départ de New York, fin
décembre 1999. Arrêts éclairs à Hawaii, HongKong, en Australie,
en Inde, au Kenya et en Égypte. Vous serez en Concorde, affrété
par Air France, qui vante cette “expérience supersonique unique
au monde”. On les croit volontiers : entre 300 000 et 390 000 F
le voyage » (dans Marianne, 1-7 septembre 1997). D’autres
initiatives, tout aussi peu people, étaient au programme des festivités : Clinton, Spielberg ou Springsteen réveillonneront, avec
110 autres VIP triés sur le volet, au pied des pyramides égyptiennes ; dans un autre genre, le PDG des éditions Concorde,
Richard Fhal, a pour objectif de réunir deux mille couples dans
un château, dans un train et sous un chapiteau, pour un réveillon
particulièrement torride… L’agence française Voyages Excellence
se veut plus sage mais non moins prestigieuse en proposant un
réveillon sur les îles Tonga dans le lointain et exotique Pacifique,
juste derrière la ligne de changement d’horaire : « Vous assisterez
au premier lever de soleil de l’an 2000 sous le regard satisfait du
roi de Nukualofa, la capitale, parée pour les festivités. Faites vite :
le bruit court que, depuis 1995, les Américains et les Allemands
ont réservé tous les hôtels existants. Le prix du voyage : entre
17 000 et 30 000 F la semaine » (dans Ibid.). Si le changement de
millénaire a stimulé l’excentricité refoulée en chacun de nous ou
presque, d’autres n’éprouvent pas le besoin d’avancer d’alibi ou
alors se contentent des rêves littéraires ou cinématographiques.
Depuis le succès du film Titanic, les touristes affluent par milliers
à Terre-Neuve pour observer les icebergs. Une information qui
inspire cette réflexion ironique aux rédacteurs de Charlie Hebdo
(1/4/1998) : « Dommage que les voyages spatiaux n’aient pas
existé du temps de La guerre des étoiles. Aujourd’hui, tous les cons
seraient dans la Lune ».
Le tourisme d’affaires repart et le tourisme industriel
s’ouvre à un public de plus en plus large. Qu’il soit traditionnel
ou technologique, la découverte du patrimoine économique en
France intéresse chaque année environ dix millions de visiteurs
qui se pressent aux portails des entreprises comme d’autres à
l’entrée des musées. À Strasbourg, « les brasseries Kronenbourg
sont le troisième site fréquenté après la cathédrale et le Conseil de
296
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
l’Europe. […] La chocolaterie Poulain, de Blois, fait de l’ombre
au château. […] Un sondage réalisé par l’institut CSA en 1995
relevait que 67 % des Français ont déjà franchi les portes d’un site
industriel et technique pour leurs loisirs » (Le Monde, 18 juillet
1996). La vétusté ajoutée à la fermeture de l’usine fascinent les
adeptes du tourisme industriel, à moins que ce ne soit le savoirfaire des employés ou les prouesses technologiques du dieumachine. En quelque sorte, on ne travaille plus désormais dans
les entreprises mais on les visite ; on parle moins de salariés que
de touristes… Voyages de noces et tourisme diversifié de mariage
s’occupent de gérer à votre place les lunes de miel exotiques dans
ses moindres détails, avec même une tarification adaptée à la hauteur de l’événement ! On se marie aujourd’hui dans les airs (parachute) ou sous les mers (plongée), et tous les séjours de noces
ont été pensés par des voyagistes qui ont vite flairé le manque à
gagner dans ce domaine. Un guide donne tous les tuyaux : The
Escape Guide to Weeding Woldwide…
Désormais, il existe aussi les reality tours qui consacrent
le succès d’un tourisme politiquement correct. À ne pas confondre avec un tourisme intelligent ! Ce tourisme en vogue surtout
aux États-Unis fait en général commerce de la misère. Global
Exchange, une association de San Francisco, s’est spécialisé dans
l’organisation de voyages vers les lieux de survie, de misère, d’exploitation et de conflits de la planète. Voici quelques voyages de
leur catalogue : une exploration californienne conduit les touristes dans des centres de détention de mineurs ou dans les plaines
du centre où ils peuvent rencontrer des travailleurs « qui assurent
la cueillette des fraises et sont, au premier chef, concernés par
la toxicité des pesticides. Les Séquoias du nord de la Californie
et la déforestation qui menace l’écosystème sont l’objet d’une
autre investigation » (Le Monde, 10-11 janvier 1999). Mais le
reality tour le plus populaire, et le plus délirant, est ailleurs :
« Beyond Borders, trois jours à la frontière mexicaine qui, pour
500 dollars, permettent des contacts directs avec la population
locale, les immigrés clandestins, la patrouille de la frontière, les
organisations pour les droits de l’homme. Sans oublier la visite
des maquiladoras, ces ateliers de confection situés sur la frontière,
297
Désirs d’Ailleurs
et sans négliger l’évocation des problèmes de pollution » (ibid.).
Drôle de tourisme que ce tourisme malsain où les plus misérables
ne sont peut-être pas ceux qu’on croit… Cela me rappelle les
paroles d’un Américain rencontré au Mexique en 1987. Alors que
je me trouvais à Chihuahua, on apprenait la mort de plusieurs
Mexicains clandestins asphyxiés dans le train transfrontalier : un
touriste étatsunien attablé dans un bistrot laisse échapper : « On
ne voyage pas gratis, moi je paie bien mon billet d’avion pour
venir jusqu’ici ! ». Les Mexicains qui étaient près de lui ont apprécié à leur manière, et sont sortis du bar… Le voyage-dérapage se
mue en voyage-ravage.
Voyages extrêmes et voyeurisme banal : du risque à la guerre
et du risque de la guerre. L’exploit se raconte car il n’est pas donné
à tous de le vivre. S’il est accompagné de chance ou de risque,
extrêmes évidemment, il sera d’autant plus écouté. Le risque est
le piment nécessaire pour élever l’aventure humaine au niveau
des dieux : « J’arrivai à Ispahan dans une vieille Simca, après avoir
crapahuté à travers l’Anatolie et reçu une balle dans mon parebrise. La balle turque ne fait pas partie de mon histoire. Elle faillit
quand même m’empêcher de la raconter » (Lanzmann, 1998 :
172). Tout pèlerinage peut se terminer dans l’au-delà mais aussi
en enfer. Partir à la rencontre du Paradis et de l’Enfer durant notre
existence a toujours été un vœu pieux mais un vœu quand même,
comme l’attestent par ailleurs également les récits de voyage dans
l’au-delà retrouvés dans la littérature apocalyptique juive et chrétienne. Dieu acceptait que certains hommes partent en visite avec
comme guide un ange ou un archange, mais évidemment Lui
restait toujours invisible ou invisitable ! Ulysse était déjà descendu
aux enfers dans le 11e livre de l’Odyssée. Énée a également visité
les enfers ainsi que l’écrit Virgile dans le 6e livre de l’Énéide. Alors,
pourquoi pas le commun des mortels ?
Les destinations à risque – guerre, danger terroriste, danger de catastrophe naturelle, etc. – attirent les Occidentaux qui
sont trop marqués par deux facteurs qui sont à la source de leur
recherche d’un tourisme de la dérive :
298
Chapitre 5
•
•
Du meilleur et du pire des voyages
Plus personne ne vit en sécurité nulle part. Par ce constat,
le touriste veut chercher l’endroit où « il se passe encore
quelque chose de fort », une situation d’insécurité véritable
qui ne soit pas la même que celle qu’il a chez lui, où elle
est d’abord une situation de précarité plus que de danger.
Au retour, s’il est toujours vivant, le voyageur est rassuré.
Le touriste remarque ainsi qu’il a quand même de la chance
de vivre là où il vit !
On s’ennuie de plus en plus et on assiste impuissant à
l’évolution du monde. Partant avec cette idée en tête, le
touriste va faire tout ce qu’il peut pour tuer l’ennui qui est
en lui plus qu’autour de lui. D’où la prise de risque total.
L’excitation du périple vient du désir de braver nombre
d’interdits culturels ou sociaux, du besoin de transgresser
les valeurs qu’il juge être à l’origine de son ennui (la démocratie ou le préservatif, par exemple). Au retour, toujours
s’il est vivant, le voyageur se sent plus fort. Le touriste
estime alors qu’il peut à nouveau vivre « normalement » puisqu’il a connu l’enfer et peut en parler !
N’est-ce pas pour ces raisons – et d’autres – qu’un voyagiste nord-américain propose depuis l’automne 1999 des circuits
au Yémen avec « enlèvements presque garantis » ? Au Népal, il
m’est arrivé de rencontrer des visiteurs plus intéressés d’aller
voir un camp de réfugiés tibétains que les temples ou villages
traditionnels. Il y a toujours du voyeurisme dans l’air même
s’il est pavé de bonnes intentions, en général humanitaires. Aux
États-Unis, le procès surmédiatisé d’O.J. Simpson a contribué à
relancer le tourisme dans la ville de Los Angeles : une compagnie
maritime est allée jusqu’à organiser une « croisière du procès du
siècle O.J. », au cours de laquelle les touristes pouvaient discuter
de l’affaire avec des experts… Pendant la guerre du Liban, un
tour-opérateur italien proposait, pour 25 000 dollars par personne, « un voyage dans la plaine de la Bekaa, avec dîner dans
un camp de réfugiés palestiniens » (dans L’Événement du jeudi,
1-7 août 1996). Plus récemment, « une pluie de roquettes venant
du Liban Sud a frappé le nord du pays, touchant un bungalow du
299
Désirs d’Ailleurs
Club Méditerranée et tuant un cuisinier » (ibid.). Car le séjour en
pays en guerre ou en terre où rôde le terrorisme, n’exclut jamais
quelques bavures : Yémen, Kurdistan, Égypte, Libye, Algérie,
Israël, Tchad, Congo, Irian Jaya, Cambodge, Ulster, etc. « En
avril 1996, un commando abat 18 touristes grecs, confondus avec
des Israéliens, dans un hôtel égyptien, au pied des pyramides »
(ibid.). Le touriste ne peut pas entièrement jouir de l’insécurité de
l’autre en toute sécurité !
Il y a surtout les voyageurs que rien n’arrête, ceux qui vont
au-delà d’eux-mêmes en explorant leurs propres limites jusqu’à
en risquer leur peau. L’armée birmane a ainsi récemment capturé
quelques voyageurs indépendants qu’ils ont relâchés par la suite.
Mais quelles vacances pour les aventuriers rescapés de la dictature !
Un séjour dans une prison pakistanaise ou une balle qui ricoche
sur son sac sont également le sel qui donne matière aux néo-aventuriers de l’extrême danger pour revenir sous les feux de la scène
médiatique conter leurs exploits à des sédentaires éberlués… Se
trouvant à Pailin au Cambodge, un de ces voyageurs intrépides
et souvent stupides raconte son accueillante « détention » par les
Khmers rouges : « Je suis là pour être débauché avec les mauvais
garçons khmers rouges ». Son périple en motocyclette de Phnom
Penh jusqu’à la frontière thaïlandaise fut plus qu’éprouvant, « des
mines anti-tanks jalonnaient les bords des chemins ». L’article ne
rend pas seulement compte du récit de notre aventurier téméraire
mais donne des conseils aux candidats potentiels pour l’aventure
totale, en les invitant à fouiller dans les ONG et les institutions
pour trouver des itinéraires originaux dans les pays dévastés ou
en guerre (Action Asia, vol. 8, février-mars 1999)… Avec son
roman Tour-épurator, ou titre programme, Carole de Sydrac nous
convie – en sollicitant la conscience touristique du lecteur – à un
voyage dans l’imaginaire île de Xharma, où l’héroïne a plié ses
bagages pour le temps d’un séjour où tout est possible, y compris
les pratiques touristiques les plus illicites et les plus scandaleuses.
On ne revient pas indemne de ces voyages. Il est pourtant
des voyages dont on ne revient pas du tout : voyage au bout de
l’enfer de la guerre, séjour pour toujours dans un lointain goulag
300
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
sibérien ou chinois, ou encore voyage en chemin de fer en aller
simple en direction du camp d’extermination d’Auschwitz. Et si
d’aventure on en revient – ou en échappe – de ces voyages-là, on
n’est plus le même, le monde n’est plus le même et la vie n’est
plus la même… À ce titre, le tourisme des camps de concentration est un exemple ambigu de voyages qui risquent à terme
de bafouer, en tout cas de desservir, la mémoire des victimes et
le devoir d’histoire. À Mauthausen, une partie du camp a été
transformée en site touristique, pour la rendre plus accessible aux
visiteurs. Du coup, l’histoire est réinterprétée pour le meilleur
(les recettes du tourisme) et le pire (la mémoire des survivants et
le devoir de mémoire pour les prochaines générations). Certains
camps de la mort, surtout celui d’Auschwitz, ont été conservés
et parfois « restaurés », ils sont connus de tous et accueillent de
nombreux touristes. On y voit des touristes, arrivant dans des cars
bondés, rapporter en souvenir des photos de famille devant une
chambre à gaz ! Images insoutenables mais clichés qui, à coup
sûr, se démarqueront des banals souvenirs et photos de vacances
balnéaires… Après la sortie de La liste de Schindler, des circuits
organisés d’une journée à Auschwitz partaient de Cracovie pendant qu’en ville des touristes parcouraient les lieux de tournage
du film de Spielberg… D’autres camps de concentration – tels
Sobibor, Treblinka, et même Sachsenhausen – ne sont pas remis
en état, ne voient pas d’affluence touristique, et tombent donc
dans l’oubli. L’intérêt touristique est-il, y compris pour les pires
moments de l’histoire, le seul critère de « rentabilité » pour faire
« revivre » un lieu ?
Le tourisme se fait souvent voyeur. Beyrouth, pendant la
guerre qui y faisait rage dans les années 1980, accueillait toujours
au milieu des ruines des « vacanciers » qui se prélassaient au bord
des piscines de quelques rares hôtels encore debout. Un voyagiste
allemand tente de vendre au courant de l’été 1997 un séjour en
Sicile bien singulier : sur le chemin des temples d’Agrigente, les
voyageurs s’arrêtent à l’endroit où le juge Rosario Livatino a été
assassiné et visitent la villa Canaletto où s’était réfugié le parrain
de la Mafia, Giovanni Brusca. Pendant la guerre en Bosnie, des
touristes allemands, autrichiens et suisses ont profité des prix
301
Désirs d’Ailleurs
« cassés » pour aller bronzer sous le soleil dalmate, à seulement
35 kilomètres des feux de la guerre. Au Yémen, des touristes
ont été enlevés par le Jihad islamique mais ont passé – finalement – un bon séjour entre leurs mains ; en novembre 1997,
à Louxor, des intégristes égyptiens ont attaqué des touristes,
faisant 67 morts… En montant en épingle ces deux derniers
événements, l’un à l’issue heureuse, l’autre tragique, les médias
n’aident ni le tourisme ni l’économie des pays qui en ont cruellement besoin. Seuls les intégristes bénéficient d’une trop forte
médiatisation de leurs agissements. En janvier 1997, à Lima au
Pérou, alors que plus de 70 personnes étaient encore séquestrées
par le groupe Tupac Amaru dans les locaux de l’Ambassade du
Japon, des voyagistes peu scrupuleux font s’arrêter les touristes
devant l’Ambassade pour qu’ils puissent filmer et photographier
les lieux. Et d’autres… La visite des ruines de Chavin de Huantar
a connu un formidable essor depuis la prise d’otages de Lima : ce
sont ses souterrains qui ont inspiré au président Fujimori l’idée
de sauver les otages grâce à un tunnel… Ce qui est médiatique est
intéressant à voir, ce qui intéressant doit être vu, et ce qui est vu
doit être une nouvelle fois enregistré, filmé et photographié, pour
(re)montrer le tout une fois de retour du périple.
La guerre pourtant ne sert jamais le tourisme autant qu’elle
le dessert. Le tourisme militaire est plus que jamais à la mode sur
les terrains où la guerre a cessé depuis plus ou moins longtemps :
Verdun, Hiroshima, Diên Biên Phu, etc. Il existe déjà des circuits
touristiques pour se rendre à Tchernobyl ou sur les traces de la
guerre du Golfe. Un voyagiste japonais, Sadaaki Matsui, propose
déjà une « sortie » de six heures en sous-marin russe dans la mer
Baltique, au départ de Kronstadt. Aura-t-on demain un groupe
de touristes français survolant en « Rafale » les camps de réfugiés
kosovars ? Mi-juin 1999, la paix fragile tout juste signée entre
l’OTAN et la Serbie à propos du Kosovo, un tour-opérateur
hongrois proposait déjà un circuit sur « les traces chaudes » des
cibles des bombardements des forces de l’OTAN ! «  Aujourd’hui,
la guerre est finie. On en visite les hauts lieux. Le tourisme, c’est
la forme achevée de la guerre » écrit Marc Augé (1997 : 8). Mais
la guerre n’en finit plus de finir, et l’invasion de voyageurs sera
302
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
malgré tout toujours plus pacifique que le flot des bombes. Le
Viêt Nam en est un bonne illustration. Tout Vietnamien préfère
que l’Américain vienne visiter les tunnels de Cu Chi ou de Vinh
plutôt que déverser de l’agent orange ou constituer des hameaux
stratégiques. Un des guides de Vinh est jeune, il est né dans le
tunnel pendant la guerre américaine. Aujourd’hui, les touristes
américains rencontrent sur la voie du tourisme souvent d’anciens
militaires vietnamiens reconvertis dans l’industrie du voyage.
Sans compter les rencontres organisées entre anciens combattants des deux camps. Il n’empêche que le touriste a une filiation
avec le guerrier : « Le touriste est la version pacifique du guerrier,
comme il peut arriver que la guerre soit une version belliqueuse
du tourisme » (Bruckner, Finkielkraut, 1979 : 52). Et les auteurs
de poursuivre sur le thème de la guerre en parlant de Hermann
Goering qui, alors que l’Angleterre vivait sous le feu nazi, « prescrivit à la Luftwaffe de détruire tous les sites historiques mentionnées dans le guide Baedeker, et marqués d’une ou deux étoiles.
On surnomma ces attaques les “raids Baedeker” » (ibid.).
L’Égypte connaît bien des difficultés à relancer son
industrie touristique depuis l’attentat de Louxor. Le Cachemire,
autrefois considéré comme un paradis terrestre, ne parvient pas à
retrouver les pas des voyageurs : seulement 15 000 touristes ont
visité la région en 1997 contre plus de 700 000 dix ans auparavant… Et lorsque le touriste devient rare en pays dévasté ou pauvre, il devient aussitôt plus précieux. Indispensable pour sauver
l’économie nationale ! En Afrique du Sud, un touriste allemand
a été tué au début de l’année 1998. Le meurtrier a été condamné
à 65 ans de prison. Le juge a estimé que les agressions contre les
touristes « dissuadent de venir dans le pays, entraînent des pertes
d’emploi et privent le pays d’un revenu nécessaire ». C’est le commerce qui prime et non pas l’homme. De même, en Corée du
Nord, les dernières autorités staliniennes de la planète ont permis
depuis fin 1998 aux visiteurs sud-coréens de visiter – sous bonne
escorte – ce que l’on voulait bien leur montrer de cet îlot oublié
de la guerre froide : bus à rideaux fermés, interdiction de parler
au « autochtones », de les photographier, d’utiliser des jumelles ou
un zoom, sous peine de très lourdes amendes. L’anti-modèle par
303
Désirs d’Ailleurs
excellence d’un tourisme durable de rencontre partagée. La rencontre n’existe pas.
Françoise Potier remarque que les voyages souffrent de ne
pas se laisser prévoir en raison des événements impondérables qui
peuvent être de nature très variée : « Rappelons les attentats en
1986 et en 1995 à Paris (et à Lyon) qui ont fortement ralenti les
flux touristiques internes en France et surtout les flux internationaux. Et, par ailleurs, les effets positifs sur les flux touristiques
d’événements comme le bicentenaire de la révolution, les Jeux
Olympiques, le Cinquantenaire du débarquement » (Sciences
Humaines, juin 1997 : 37). En 1998, la perspective de la Coupe
du monde de football qui s’est déroulée en France inquiétait les
hôteliers et autres agences de voyages, mais au final (mais aussi
grâce à la finale !) les affaires ont été très fructueuses… Les déplacements touristiques dépendent terriblement des événements
culturels (concerts, expositions, festivals…), des conjonctures
sociales et politiques, ainsi que des phénomènes de mode qui
surgissent aussi rapidement qu’ils disparaissent… Chez certains
groupes berbères du Maroc, comme les Aït Bouguemmez, les
perspectives de développement d’un tourisme « intégré » semblaient prometteuses il y a une vingtaine d’années, aujourd’hui
l’échec est cuisant : perte des repères, érosion des valeurs communautaires, phénomène accru de dépendance, etc. Mais la plus
regrettable conséquence du mal-développement touristique est
la montée de l’intégrisme religieux et le succès de l’islam politique pur et dur bâti sur les désillusions du développement. Un
radicalisme qui trouve ses racines dans l’acculturation qui ronge
cette société berbère de l’intérieur, et qui ne cesse de pousser – sur
les débris des problèmes d’identité qui servent d’engrais – telle
une mauvaise herbe sur les lambeaux de la tradition (ICRA InfoAction, 1998 : 8-9). Le voyage est fils des Lumières, il n’a que faire
de l’obscurantisme. Mais que reste-t-il au voyage s’il engendre,
même indirectement, des intégrismes religieux, et s’il devient le
moderne colporteur d’idées mortifères et de messages d’intolérance ?
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Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
Le voyage a également rendez-vous avec la mort, le plus
grand et le plus intense de tous les voyages. Jean-Didier Urbain
dans la postface de la réédition de L’archipel des morts, s’interroge sur les perspectives à venir d’un « tourisme des cendres »,
expression qu’il trouve à juste titre moins choquante que celles
de « tourisme du sang », « narco-tourisme », « tourisme nucléaire »,
« tourisme de l’argent » en visite de quelque paradis fiscal, ou
encore “ tourisme des déchets ” : « Il est même question maintenant d’une sorte de « tourisme international des déchets », certains
pays se débarrassant chez d’autres de leurs résidus encombrants
ou nocifs, recyclés ici, camouflés là ». Par « tourisme des cendres »,
Urbain veut dire que « la crémation fait voyager les morts et que,
désormais, ils pérégrinent. La crémation a rendu les morts portatifs, détachables, et même divisibles, eux qui n’ont pourtant pas la
réputation, du moins dans notre culture, d’être nomades ou vagabonds, même s’ils en rêvent » (Urbain, 1998 : 296-297). La mort
transcende la vie comme le mort passe les frontières. D’autant
plus facilement que de la sorte, il ne prend guère de place ! La crémation n’a pas seulement changé la mort mais aussi la vie. Mieux
que le charter, un simple colis postal peut voir un défunt Chinois
de Belgique retrouver la terre de ses ancêtres en quelques jours…
C’est bien connu, les morts fascinent plus que les vivants,
le taux de fréquentation des visiteurs étrangers ou non de passage
au cimetière du Père-Lachaise en témoigne. Et ce ne sont pas seulement les ruines prestigieuses et les illustres défunts qui animent
notre désir de partir en quête de leur mémoire : « Le tourisme a
partie liée avec la mort, puisque à nous diriger toujours vers des
lieux où s’est déroulée l’aventure, il fait du monde un musée, une
ville fantôme, et de nous des visiteurs, c’est-à-dire des collectionneurs de vestiges » (Bruckner, Finkielkraut, 1979 : 53). Les anniversaires des voyages dans l’autre monde d’Elvis et désormais de
Diana sont des célébrations rituelles rigoureusement organisées
rassemblant une foule imprévisible que le tourisme a vite fait
de récupérer à son profit. Un voyagiste français, aussi malin que
cynique, n’a pas eu le temps de sécher ses larmes après la mort
de Lady Diana : il a organisé un circuit, un Diana-Tour, où le
touriste revit à prix d’or la dernière soirée de l’idole : repas au
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Désirs d’Ailleurs
même restaurant, sortie au même lieu, puis escapade automobile
nocturne autour du pont de l’Alma. Seul changement avec le
parcours original : on s’arrête au poteau mythique sans foncer
obligatoirement dedans !
Le tourisme « mortuaire » est également très développé
dans les pays du Sud, par exemple chez les Toraja d’Indonésie
(certains voyant ici non plus l’arrivée du Club Med mais celui
du Club Dead !), où les sites funéraires attirent plus de visiteurs
que les régions habitées (Michel, 1997). Titaÿna, téméraire aventurière de la première partie du siècle, exprimera après son bref
passage chez les Toraja en 1933, son profond désarroi devant –
déjà ! – l’inexorable menace touristique : « Les touristes, comme
les fourmis, arrivent pour dévorer les morts. Je n’aurais pas cru
la fin si proche. L’évasion a fermé ses portes. Jamais n’aurai-je le
désir de retourner chez les Toradjas. Pas plus que sur une tombe »
(Titaÿna, 1985 : 96). En Bolivie, des flots de touristes venus des
quatre coins du monde envahissent Coroico pour célébrer la fête
des morts. La petite cité, de moins de trois mille habitants, quadruple sa population pendant deux jours. Ici, comme ailleurs, la
mort envoûte, elle attire du monde et, surtout, elle est l’occasion
de tous les excès (ivresse sur la voie publique notamment). La
mort ne fascine pas les vivants depuis hier, son culte entretient le
pèlerinage des morts à venir… La mort peut aussi engendrer la
vie. Aux îles Marquises, autrefois menacées par la nuit nucléaire,
c’est aujourd’hui la mort de leurs illustres résidents qui redonne
un peu de vie à cet archipel du bout du monde : les touristes
se pressent autour des tombes du chanteur Brel et du peintre
Gauguin ; il faut préciser que leurs sépultures attirent une clientèle
fortunée de passage dans le reste du Pacifique « français », la mort
représentant le principal attrait touristique des Marquises…
Bien plus morbide que ces formes de tourisme funéraire
est le tourisme sexuel et, en particulier, celui qui concerne les
enfants. Ce tourisme de la honte ne cesse de s’étendre aux moindres recoins de la planète sans que n’apparaisse le moindre espoir
d’en finir avec sa progression constante. La Thaïlande a ouvert
le ban de cette exploitation « touristique » sans scrupules. Dès
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Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
la fin des années 1970, l’Occident était amplement au courant
(en fait depuis le passage massif et remarqué dix ans plus tôt des
GIs) de l’exploitation sexuelle des enfants et des femmes dans la
« Venise de l’Orient », Bangkok : « Cette prostitution prend des
aspects particulièrement sordides. Dans le nord, des fillettes de
12 à 14 ans sont vendues aux bordels et offertes aux clients pour
deux dollars et demi » écrivaient Sylvia et Jean Cattori dans Asie
du Sud-Est, l’enjeu thaïlandais (1979 : 47). Avant de citer un texte
paru dans le Manchester Guardian (juillet 1974) qui reste dramatiquement d’actualité : « La plupart des filles furent vendues par
des parents désespérément pauvres pour 60 dollars par enfant.
Pour la plupart d’entre elles, l’alternative aurait été une vie passée
à cultiver le riz en se maintenant à peine à un niveau de subsistance. Au bordel, elles peuvent se payer des habits […] et envoyer
une bonne partie de leurs gains à leurs parents ». En 25 ans donc,
et malgré la croissance économique et le changement des mentalités, rien n’a vraiment changé en ce qui concerne l’univers de la
prostitution en Thaïlande. Entre 1987 et 1994, j’ai pu noter au
cours de recherches sur l’évolution touristique en Thaïlande que
le commerce de la chair reste essentiel même s’il a pris des contours différents, à la fois plus sournois et plus extrêmes, avec l’essor tragique de l’exploitation sexuelle des enfants. À Chiang Mai,
en 1994, des filles très jeunes se prostituaient même pour une
clientèle dite routarde, pour moins de dix dollars la nuit (Michel,
1995 : 181-222). Avec la crise entamée à l’été 1997, la situation
ne fait qu’empirer… Et les Vietnamiennes, les Cambodgiennes,
les Birmanes, les Russes aussi – pauvres parmi les moins pauvres – venues progressivement remplacer les Thaïlandaises dans
les bordels sont à nouveau rejetées devant le besoin de survivre
d’anciennes prostituées thaïlandaises licenciées des entreprises où
elles ont tenté de se refaire une nouvelle vie… La preuve n’est
plus à faire – le cas thaïlandais le démontre amplement – pour
constater les liens iniques entre clientèle riche occidentale ou
locale et femmes ou enfants démunis de tout, entre capitalisme
et prostitution. L’éphémère croissance économique extrêmement
mal gérée et particulièrement inégalement répartie doit beaucoup
à l’industrie du sexe et au tourisme sexuel en Thaïlande (Bishop,
Robinson, 1998 ; Seabrook, 1996).
307
Désirs d’Ailleurs
En l’an 2000, la capitale cubaine, La Havane, avec son
appendice du vice qu’est Varadero, cette longue bande de sable
cernée d’hôtels et de bars, est devenue le nouveau Bangkok, celui
des années 1970-1980, avec ses succursales du sexe que furent et
restent partiellement Pattaya ou même Phuket… Les Philippines,
le Sri Lanka, le Kenya, la Thaïlande toujours et encore, le Viêt
Nam, le Cambodge, la Roumanie, etc., font aujourd’hui les frais
d’une politique touristique ambitieuse et incontrôlée qui reflète
essentiellement le flagrant déséquilibre entre les pays nantis et les
régions pauvres. Il n’y a rien de plus tragique aujourd’hui que
d’accepter la situation telle qu’elle est. La bonne conscience qui
fait dire à l’Occidental que « cet argent sale, finalement, ils en ont
besoin » ou encore pire « je le fais parce que je veux bien les aider »
n’est en aucun cas acceptable. Avec un tel raisonnement, les femmes ou les enfants thaïlandais ou cubains seraient simplement
coupables d’être nés là où ils sont ! De même que sont inacceptables les discours misérabilistes et déplorables, paternalistes et
exotiques, qui répètent qu’en Asie ou en Afrique la soumission
féminine serait « naturelle » ou qu’en Amérique latine les femmes
« recherchent le contact physique »… Avec le tourisme sexuel pratiqué sur les enfants, le sordide se transforme en abject. Il suffit
par exemple de relever l’horreur des témoignages recueillis et les
analyses développées dans les ouvrages de Ron O’Grady (1982,
1992, 1994, 1996). Ou même d’écouter ce qui se raconte ici ou
là, au café, en famille, au travail… L’essor du tourisme sexuel
puise ses racines au tréfonds de l’imaginaire occidental, toujours
marqué – à un degré variable – par l’imaginaire colonial. Ce qui
est parfaitement visible par exemple pour les Caraïbes, l’Afrique
et surtout l’Asie (Michel, 1998 : 207-233). Tant que ce tourismelà existera, peut-on envisager de construire un tourisme durable
sur des bases véritablement solides ? Ne vaudrait-il pas d’abord
mieux tenter d’éradiquer, ou au moins sérieusement d’atténuer,
cette forme méprisable de tourisme partout dans le monde ?
Comment ? En sensibilisant le plus grand nombre et en punissant partout les criminels sans frontières responsables de trop de
souffrances. Le congrès de Stockholm de 1996 a posé les jalons
dans le débat autour de l’exploitation sexuelle des enfants : les
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Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
atteintes sexuelles sans violence commises sur un enfant de moins
de 15 ans et qui s’accompagneront d’une rémunération sont
désormais punies de dix ans de prison et d’un million de francs
d’amende. L’intérêt essentiel de cette loi est qu’elle s’applique aux
faits commis en France et surtout à ceux commis à l’étranger par
un Français. Premiers pas positifs pour le début d’un long combat ! Pour gagner réellement en efficacité dans le cadre de cette
lutte, c’est tout un chacun qui doit se sentir concerné. Tous les
organismes, les tours-opérateurs, les agences de voyage, les écoles
de tourisme, les associations, etc., devraient d’urgence s’intéresser
au fond de ce fléau qui en cache d’autres (sida, identité…), pour
ne pas laisser le champ d’action ouvert aux seules organisations
de tendance chrétienne et purement caritatives, qui pour l’heure
restent les plus efficaces sur le terrain. Où sont dans cette rude
bataille qui s’annonce, les militants laïcs, les engagés d’hier, les
prospecteurs du tourisme durable, et les autres ?
Risques extrêmes, guerre et mort, sexe et domination, tous
ces voyages-là se caractérisent toujours par l’abus : un tourisme
qui abuse des peuples et des valeurs, qui fait fi de l’éthique et de
l’humain. Il ne faut pas les occulter de notre mémoire lorsqu’on
veut réfléchir sur les formes futures du tourisme, mais s’acharner
à les combattre et guider leurs adeptes sur des sentiers plus glorieux.
Tourisme durable et tourisme de la honte. Le paradoxe
savamment entretenu entre les bonnes intentions humanistes
et les exigences commerciales constitue l’un des points majeurs
sur lequel bloque toute discussion sur les perspectives d’un tourisme dit durable. Deux exemples illustrent la difficulté à penser
autrement le tourisme, pourtant résolument inscrit dans le mouvement de la modernité, autrement qu’en termes de rentabilité
économique à courte durée. Deux exemples dont les maîtres
mots/maux peuvent être « Tourisme, Business, Sexe ».
Le premier cas concerne un article intitulé « Un tour du
monde en 79 jours » publié dans le premier numéro d’un magazine appelé Couleurs voyage (n° 1, avril-mai 1998). L’article propose quelques escales de choix autour du globe. Parmi celles-ci,
309
Désirs d’Ailleurs
on trouve la Thaïlande, et l’équation usée à satiété : Thaïlande =
Bangkok = Patpong = Sexe. Résumer la Thaïlande aux attractions
sexuelles nocturnes d’une ruelle sordide de Bangkok relève d’une
demande d’exotisme certes facile et simpliste à souhait mais surtout c’est porteur et vendeur… Mais lisons le récit de voyage en
Thaïlande de l’auteur : « Un millier de Français sont installés à
Bangkok. Dédé de Toulon est l’un d’entre eux. Ce Méridional
sexagénaire et retraité dirigeait il y a quelques années le Pink
Panther et avait sous sa coupe une centaine de stripteaseuses.
Comment rêver d’un meilleur guide pour découvrir les endroits
chauds de la capitale ? Passer l’enseigne de néon rouge signalant le
quartier de Patpong, c’est pénétrer le monde de la nuit, de la fête
et du sexe. Les couleurs vives, la foule excitée et les bars ouverts
sur la rue font de ce lieu une immense foire où tous les fantasmes
seraient permis. Les plus sages en resteront à ce stade. Les autres
participeront au marché d’une prostitution, parfois infantile, souvent alimentée par l’exploitation des familles pauvres contraintes
de vendre un de leurs enfants pour nourrir les autres ». On aura
compris que Dédé vient de Toulon, et qu’il ne s’agit pas de prostitution infantile (sic) mais bien de prostitution enfantine que
l’auteur cite sans en critiquer le moins du monde l’existence et
l’exploitation sinon par la fatalité… Puis de poursuivre, guidant
encore un peu plus le lecteur dans les étages des bars de Patpong,
et leur suggérant implicitement de suivre ses pas : « Dédé a ses
entrées dans toutes les boîtes de Patpong qui proposent des spectacles érotiques faisant appel à des lames de rasoir, cigarettes et
sarbacanes. Sans trop de difficultés, il me convainc de le suivre
au premier étage d’un bar… ». Même si peu à peu ses « fantasmes
s’évaporent », l’auteur de ces lignes se fait un excellent promoteur
pour les agents de tourisme sexuel ! Ce qui finalement n’aurait
rien d’étonnant si le texte figurait dans une revue douteuse et
scabreuse, mais ce n’est pas le cas ici : ce premier numéro de
Couleurs voyage affiche clairement son ambition d’associer tourisme, éthique et passion ! Une rubrique intitulée « Générosité »
parle ou plutôt s’apitoie sur les enfants de la rue à Calcutta, et,
last but not least, pour chaque abonnement « 10 francs reversés
aux enfants de Calcutta ». Reversés ? Ce qu’on prend ailleurs aux
310
Chapitre 5
Du meilleur et du pire des voyages
enfants, il convient ensuite de le leur rendre d’une autre manière.
Humainement. Humanitairement même. Par un procédé devenu
hélas classique, cet exemple traduit les contradictions de l’Occident, naviguant ou dérivant tantôt dans l’angélisme, tantôt dans
l’insoutenable.
Le second exemple est extrait du quotidien Libération
(6-7 juin 1998) dans un article consacré à l’actuelle
« Viagramania » : une agence de tourisme japonaise a canalisé la
demande en proposant un « Viagra Tour ». Jouant sur la relative
proximité avec Hawaii (sept heures de vol), le voyagiste propose
plusieurs formules. La moins chère revient à 7 800 francs pour
le billet d’avion, quatre jours à l’hôtel, une consultation et une
boîte de Viagra. Pour la seconde, prévoir un supplément de
1 800 francs. Plus sévères que pour les alcools ou les cigarettes,
les douanes nippones n’autorisent que deux boîtes, par voyage
et par personne. La seule obligation avant le départ est de fournir un examen sanguin. Il est immédiatement faxé par l’agence
au médecin de Hawaii. Les vingt-cinq premiers candidats, tous
autour de la cinquantaine et venus en solitaires, sont déjà rentrés.
« Aucune plainte n’a été déposée », signale le tour-opérateur, qui
précise que, « vu les dizaines de coups de fil reçus chaque jour, le
rythme des voyages va être augmenté ». Plus loin, on lit que les
prix varient fortement d’une boîte à l’autre, d’un lieu à l’autre,
ainsi que les types de promotion : « À Naples, les vendeurs font
une offre promotionnelle : une pilule et la prostituée ».
Pour conclure ce chapitre sur les rives et les dérives du
voyage, voici, en guise d’ouverture au débat sur les risques du
tourisme de demain, ce qu’on pouvait lire en grandes lettres
capitales dans deux cités hautement touristiques d’Europe, au
printemps 1999 : à Strasbourg, aux abords du Conseil de l’Europe, un bus transportant des touristes espagnols a été « tagué »
de cette inscription laconique : « le tourisme c’est la guerre ! » ; en
Andalousie, dans le charmant quartier touristique de l’Albaycin à
Grenade, un énorme graffiti laissait découvrir ces mots, en anglais
pour que toutes les nationalités baladeuses ou sédentarisées puissent bien enregistrer le message : « Tourists are terrorists ! »…
311
Page laissée blanche intentionnellement
Conclusion
Pour une anthropologie des voyages
« Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver
qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage,
mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait ».
Nicolas Bouvier, L’usage du monde, 1992 (1963).
Le voyage est une histoire de décalages qui mènent à une
meilleure découverte de l’autre et à une plus profonde connaissance de l’ailleurs. C’est surtout ce qu’on aimerait qu’il soit et ce
qu’on attend aujourd’hui de lui. Voyager c’est accepter la pluralité
des mondes comme c’est voir la vie au pluriel : c’est préférer les
terroirs au Terroir, le cosmopolitisme à l’identité, les civilisations
à la Civilisation. C’est rendre l’intrusion chez l’autre bénéfique
à celui qui l’accueille. C’est encore écouter le silence et changer
de temporalité, perdre sa montre pour retrouver le temps, se
perdre soi-même pour mieux se trouver. Le meilleur temps que
puisse mettre « à profit » le touriste-voyageur est éternellement
le moment de la pause. Et comme le soulignait Cendrars : « Si
je me déplace sans raison, c’est pour perdre pied ». N’est-ce pas
en perdant pied qu’on va vers le large ? Avant tout cheminement
vers soi grâce au détour par l’autre, l’odyssée personnelle qu’est le
voyage permet d’accéder à la parole du monde.
On voyage aussi parce que « c’est bien de voyager » ! Sans
explications supplémentaires même si on aurait voulu en savoir
un peu davantage ! Voyager permet de se revaloriser sur le plan
personnel et social. Le voyage apporte et rapporte la « guérison »
personnelle et collective dans les chaumières. Tout voyage est
313
Désirs d’Ailleurs
d’une certaine manière un séjour en cure thermale ou de désintoxication. L’ailleurs en est son remontant le plus fiable, le plus
cher souvent aussi. « Partir pour un trip », dit-on quelquefois.
Voyager c’est « triper » sans artifice, mais parfois, lorsque le voyage
est l’unique prétexte à « se défoncer » à l’altérité, à l’étrangeté, et
puis aussi à la liberté que nourrit l’illusion de croire que tout est
possible, le voyage devient artificiel. Un jeune Français de vingt
ans, titubant et rachitique, rencontré en 1988 dans l’avion entre
Bombay et Paris, me raconte qu’il est très fatigué de son séjour de
deux mois à Goa : « L’Inde c’est très beau et vraiment sympa » me
dit-il de prime abord, avant de m’expliquer, les larmes aux yeux,
qu’il a passé 52 jours sur 60 à se droguer au fond d’un modeste
bungalow tout près de la plage : « Je n’ai réussi à me baigner que
trois fois dans la mer ». Elles sont effectivement belles l’Inde et la
mer, mais le voyage – comme le voyageur – n’est plus que l’ombre
de lui-même. Au bout du voyage, que reste-t-il sinon des soucis,
encore des soucis ?
Mais autres voyages, autres motivations des voyageurs.
On voyage surtout pour se rappeler ses origines : « Celui qui ne
regarde pas d’où il vient n’arrivera jamais à destination » prévient
un dicton philippin. « Le voyage déforme plus qu’il ne forme,
c’est là sa vertu. Il est à la fois déplacement et introspection. Il
est peut-être le plus long chemin qui va de soi à soi » (Meunier,
1999 : 457). Le voyage n’est rien sans les rêves qu’il transporte et
les montagnes qu’il soulève grâce à la magie de l’ailleurs : « Jouant
des climats, des températures, du soleil et de l’odeur des hommes, je vivais chaque voyage comme une revanche sur le sort, sur
moi-même, le hasard, la monotonie du temps. Débarqué, j’avais
des appétits de naufragé, des frénésies de bagnard en cavale, des
joies intenses, brèves et furieuses comme des explosions. Et mon
cœur qui battait la chamade à la seule pensée de bougainvillées,
de palmeraies et de mer bleue… » (Coatalem, 1995 : 11). Mais le
voyage n’est pas « vrai » s’il ne reste qu’à l’état de songe. On voyage
désormais dans la mondialité. Le voyageur se voit happé par la
globalisation et d’aucuns circulent et se déplacent sur la planète
comme d’autres font leurs courses au supermarché. Le voyage,
314
Conclusion
trop souvent soumis à l’emprise de la consommation, n’est-il pas
lui-même un gigantesque supermarché de nos loisirs nomades ?
Partir reste un mythe et le voyageur se charge de l’entretenir. Le routard, cet éclaireur du développement touristique,
n’est pas le dernier à revendiquer une part du rêve qu’il entend
transmettre. Souvent, le voyage – inavouable expérience manquée – devient grâce à la magie du retour une indéniable réussite.
Les cartes postales envoyées, les trophées rapportés, les histoires
« vécues » racontées le confirment à souhait… Mais pour satisfaire
le désir d’évasion, partir ailleurs ne suffit plus. Après avoir passé
des décennies à tenter de fouler des terres inconnues, le voyageur
contemporain apprend aujourd’hui à redécouvrir un monde en
plein changement. Il cherche à « rentabiliser » – humainement
et financièrement – ses pérégrinations dans l’ailleurs. L’autre est
une quête et la recherche de l’hôte, partout, au bout du monde
comme autour de notre chambre, devient une nécessité, même
sur Internet, en bas de l’écran. Repenser le voyage à l’aune du
millénaire qui s’ouvre, c’est s’enrichir des expériences du passé en
y ajoutant un brin de responsabilité et un zeste de curiosité pour
obtenir une nouvelle manière de désirer l’ailleurs. Faire du voyage
une rencontre partagée et du voyageur un voyajoueur.
Voyager dans le seul but d’accumuler est aussi stupide que
de perdre sa vie à la gagner. L’écrivain espagnol Juan Jose Millas
allie la poésie à son discours anti-touristique : « Le tourisme en
définitive est la falsification du voyage, son succédané ; il manque tellement de prestige que la catégorie la moins chère dans
les avions s’appelle… classe touriste. À vrai dire, l’autre catégorie
ne vaut guère mieux. On l’appelle la classe affaires ». Mais, Millas
reste cependant lucide quant au sens qu’il attribue au voyage
aujourd’hui : « Point de salut dans le tourisme, mais le voyage
n’existe pas sans lui. Et voyager c’est nécessaire. Pour continuer à
avoir la sensation d’aller d’un bout à l’autre de soi, bien sûr, mais
aussi pour le prestige, parce que sans prestige, aujourd’hui, on est
rien » (Courrier International, été 1995). C’est désormais certain.
Le tourisme est l’avenir du voyage. Les prévisions de l’Organisation mondiale du tourisme sont à la fois alarmantes et rassurantes
315
Désirs d’Ailleurs
pour l’avenir, elles devraient surtout hâter notre action en faveur
d’un autre voyage, responsable et respectueux des milieux culturels et naturels traversés : en 2020, le nombre de touristes dans
le monde dépasserait le milliard… Et le voyage ? De flânerie, il
s’était peu à peu transformé en industrie, et aujourd’hui il est
une colossale multinationale à l’impossible gestion du personnel !
Bref, pour le rendre « meilleur », donnons au tourisme les couleurs
du voyage pour que ce dernier ait demain à rougir de ses mythes
d’autrefois… Ce ne sont pas les mots qui comptent mais ce qu’on
y met à l’intérieur ! Et un bon touriste vaut mille fois mieux
qu’un mauvais voyageur… « Le voyage est un mode d’être, un
état d’esprit, une conscience avant tout. Et l’homme qui voyage
est d’abord un homme qui a l’idée du voyage » (Urbain, 1998 :
29). Ou en tout cas une certaine idée du voyage.
Le touriste a le tort de rendre amères les saveurs exotiques
du simple fait de son embarrassante présence. Circulant, se transportant, chosifié même, il se voit accusé de banaliser le monde et
d’atténuer le désir d’en faire le tour. Il irait selon ses détracteurs
jusqu’à assassiner le sens profond du voyage à force de le questionner et de le désacraliser. Ce n’est pas tant la timide démocratisation du voyage qui rend caduque la distinction imaginaire
entre touriste et voyageur que la volonté des touristes de marcher
dans les pas des voyageurs ! De nos jours, les touristes comme les
voyageurs se mettent à rêver un monde sans touristes, d’où l’excitation facilement perceptible parmi les pratiquants de l’aventure
lorsqu’une « nouvelle » destination s’ouvre à eux : hier Cuba et le
Viêt Nam, aujourd’hui le Laos, l’Iran, la Birmanie, le Bhoutan…
Demain, le Congo démocratique, la Corée du Nord, l’Afghanistan, le Timor-Oriental, l’Irak, le Kosovo ou la Tchétchénie ? Où
sont passés le temps et la place pour réapprendre à flâner au gré
de l’envie, à cheminer librement avec l’autre, à musarder au fil de
l’ailleurs du moment, dans ce florilège de lieux à collectionner,
de séjours parfois aussi rapides qu’ils ne laissent guère le temps
de tamponner tranquillement les visas aux frontières ? Visiter le
monde par le biais du voyage, c’est aussi tenter de comprendre
l’univers qu’on parcourt, saisir sinon vivre les réalités sociales
locales, ne jamais nier le rôle de l’histoire ni surtout occulter la
316
Conclusion
place du politique dans le présent et le devenir des sociétés. Le
regard politique porté sur le voyage forge les convictions et ouvre
les portes du réel à celui qui sait écouter avec son cœur et contempler de ses yeux l’univers qui l’entoure.
Pour reprendre la classification du nomadisme contemporain établie par Jacques Lacarrière – « voyageurs, voyageants,
voyagés » (Le Monde de l’Éducation, mai 1997 : 20-21) –, on peut
espérer que demain les voyagés, ces adeptes du tourisme trop organisé et trop facile, rejoignent en actes sinon en esprit les voyageurs,
ceux qui font du voyage un enrichissement personnel et une rencontre avec autrui (les voyageants sont « immuables » car l’homme
qui travaille ou qui chôme – du PDG au SDF en passant par le
VRP – ne peut survivre sans se déplacer). Les touristes-voyageurs
sont tributaires de l’époque et de la société dans lesquelles ils
vivent. La tendance actuelle est à l’essor d’un tourisme de plus
en plus élitiste, spécialisé et exigeant. Les voyages lointains sont
en hausse mais vont de pair avec la redécouverte du patrimoine
national. La face sombre réside dans l’observation d’une évolution parallèle à celle des sociétés à deux vitesses : la ségrégation
touristique entre voyageurs pauvres et riches rejoint celle qui traverse les pays de la majeure partie de l’humanité…
À notre époque hantée par les incertitudes du quotidien,
l’évasion passe de plus en plus par l’effacement. Ce voyageur
moderne n’entre pas seulement dans la clandestinité, il brouille
surtout le sens mythique du voyageur : où est-il parti ? Au bout
du monde pour un an ou voir un ami dans la rue d’à côté ?
Combien de fois ne m’a-t-on pas demandé, alors que je partais
un ou deux jours « quelque part » en France, si je revenais avant
six mois, voire si je restais définitivement « là-bas » ? Le voyage ne
s’est jamais autant inventé, fabriqué, pensé qu’à l’heure actuelle.
Jadis, tout le quartier savait l’itinéraire du périple dans ses moindres détails, de nos jours les voisins n’ont plus que les volets fermés pendant de longues périodes pour s’apercevoir de l’absence,
de la disparition du voyageur. On s’en va maintenant sur la plante
des pieds, on hésite à annoncer le départ, on cultive le flou sur les
dates ou les destinations, etc. Le voyage nous invite secrètement
317
Désirs d’Ailleurs
à entrer par une porte dérobée… Trop de stress, trop de pressions
de toutes parts, trop de technologie et trop de consommation,
trop de travail, trop de chômage, trop de communication, trop de
solitude, trop de paramètres remettent en cause le sens du voyage.
Notre société survit d’excès comme elle en meurt : accumulation,
matérialisme, consommation, gaspillage, etc. Trop c’est trop.
Partir aujourd’hui, c’est d’abord quitter tout cela. Partir, c’est « se
mettre au vert », se retirer pour mieux se cacher et se protéger
d’un monde devenu fou et sans cesse en ébullition ! Ce n’est pas
par hasard que les voyagistes jouent à fond la carte du « retour à la
nature » et de « la nostalgie des origines ». Des valeurs sûres lorsque
le temps se fait mauvais et incertain. Le touriste-voyageur est celui
qui s’accommode de cette vision du monde, le flâneur-badaud est
celui qui se met en rupture de l’ordre qu’on lui impose; il est celui
qui voyagera aussi bien chez lui qu’au loin, celui qui fera l’effort
de prendre son temps pour vivre au rythme de l’homme et de la
nature. Il est en révolte contre son temps ; un temps qui n’est pas
le sien et auquel il a du mal à s’identifier. Mais il est l’espoir d’un
tourisme tant responsable qu’altruiste. Jean Chesneaux en fait son
art du voyage : « Accepter d’être un voyageur du monde tel qu’il
est, c’est sans doute le prix à payer, pour pouvoir légitimement
s’interroger sur le devenir à la fois pluriel et unifié des sociétés
contemporaines. […] Voyager dans le monde, c’est philosopher
sur le monde, c’est s’interroger sur l’équilibre toujours instable
qui s’établira peut-être entre les pesanteurs de l’uniformité et les
forces restées bien vivantes de la diversité » (Chesneaux, 1999 :
228-229).
Il n’y a aujourd’hui pas plus d’invasion de touristes dans
des milieux culturels fragiles qu’il n’y avait jadis d’invasions de
barbares armés jusqu’aux dents pour mettre à sac l’Europe du
Bas Moyen Âge, ou qu’il n’y aurait aujourd’hui d’invasion de
la France par des immigrés, voleurs d’emplois et de femmes en
prime, venus de l’autre côté de la Méditerranée… Mais partout et toujours, une rencontre est d’abord une confrontation.
L’invasion touristique tant contestée de nos jours – souvent sur
un ton qui frôle l’hypocrisie – a cela de novateur et même de
remarquable : c’est qu’elle se veut pacifique – et l’est en général.
318
Conclusion
Conquistadores, missionnaires et colonisateurs d’autrefois n’ont
jamais pu prétendre un instant à cette authentique vertu. Qu’on
le reconnaisse ou non, l’échange a remplacé le vol. Les touristes,
en dépit de leurs errements et parfois de leurs suffisances, cherchent avant tout à découvrir, à rencontrer, à partager, et non plus
à imposer, à exploiter, à piller. Il reste évidemment de dramatiques et fâcheuses exceptions. Ces voyageurs abuseurs de l’autre
et de l’ailleurs doivent impérativement devenir l’exception qui
confirme la règle. Mais la plupart des touristes-voyageurs ont soif
d’horizons nomades et affichent de louables intentions quant à
leur impatient besoin de partance. Même si parfois ils ne savent
pas ce qu’ils font, négligent les conséquences dramatiques de leurs
actes, et sous-estiment l’impact des traces de leur bref passage
dans quelque hameau retiré de la planète. Il demeure que si nombre de voyageurs restent fascinés par l’esprit de conquête – qui
n’est pas sans rapport avec l’idéologie capitaliste occidentale faisant de la compétition une « vertu » moderne –, il s’agit davantage
de la conquête de soi que de celle des autres. À bien choisir, ne
vaut-il pas mieux voyager pour témoigner de la richesse mais
aussi de l’étrangeté d’autres peuples et cultures, y compris dans les
médias et la grande presse, plutôt que de combattre ce qui défie
notre savoir et de s’acharner contre ceux qui nous exacerbent par
le seul fait d’être différents et de penser autrement ? L’intérêt
commun – tant pour les hôtes que pour les visiteurs – consisterait à s’interroger non plus sur le pourquoi mais le comment de la
diversité humaine…
Voici un demi-siècle, Claude Lévi-Strauss regrettait, tout
en la décrétant, la fin des voyages. Mais aujourd’hui, pas plus
ni moins qu’hier, le voyage fascine et propose une ouverture au
monde grâce à la rencontre – même difficile et partiellement illusoire – avec d’autres lieux, d’autres cultures, d’autres hommes. Il
est une invitation à l’altérité chez l’autre, mais aussi pour l’autre
chez soi ; il est également ce que Jean-Didier Urbain appelle une
« mise en intrigue du monde ». Il n’est plus possible de pleurer une
époque imaginaire perdue dans notre lointain passé où le voyage
aurait été idyllique et le voyageur ce parfait découvreur de terres
inconnues : « Je voudrais avoir vécu au temps des vrais voyages,
319
Désirs d’Ailleurs
quand s’offrait dans toute sa splendeur un spectacle encore non
gâché, contaminé et maudit » (Lévi-Strauss, 1955 : 44). Ces propos du célèbre anthropologue sonnent de nos jours vides de sens,
ou alors, la rencontre réciproque rendue possible à la faveur du
voyage n’est qu’un leurre et rien d’autre. Et, pour répondre à la
sentence de Lévi-Strauss que beaucoup reprennent à leur compte
depuis sa publication, on peut remonter jusqu’en 1588 pour
trouver, dans les Essais de Montaigne, cette vision éclairée humaniste avant l’heure : « Le voyage est un exercice profitable ». On
peut aujourd’hui y ajouter que ce sont les hommes qui doivent
s’efforcer pour qu’il reste profitable et surtout le devienne davantage pour tous. C’est là certes un autre problème, mais saluons le
travail pionnier de Montaigne qui en fait a posé les tout premiers
jalons d’un tourisme tant responsable et respectueux que durable
et profitable. Se demandant pourquoi l’homme voyage, Jacques
Lacarrière optant pour le « treizième voyage » qui se situe à « l’opposé du voyage-éclair », répond qu’il s’agit de « devenir apprenti
d’Ailleurs, compagnon du Lointain, au sens où l’on entendait
compagnon au siècle dernier, celui qui parcourait chemins et
villes pour connaître un pays et acquérir en même temps une
formation professionnelle » (Pour une littérature voyageuse, 1999 :
106). Une bien belle définition – mais n’oublions pas les douze
(et bien plus encore !) formes de voyage précédant la bienheureuse treizième – qui serait encore plus appréciable si davantage
de voyageurs actuels en venaient à en partager le contenu !
Que l’on souhaite ici ou là la création d’une « science
humaine consacrée aux tourismes et aux voyages », qui se nommera pour les uns « touristologie », pour les autres « téorologie »
est une sage initiative ; encore faudrait-il qu’elle ne se « chapellise »
pas aussi rapidement que nombre de ses sous-disciplines voisines… L’anthropologie peut s’avérer d’un apport très bénéfique
pour l’évolution des études sur le tourisme ou sur le voyage en
proposant des approches transversales et comparatives plus que
jamais nécessaires en ces temps de globalisation informe ou d’excès de spécialisation. Les questions sans cesse d’actualité, telles
que l’identité, l’ethnicité, le changement social, l’acculturation, la
modernité, qui intéressent au plus haut point les anthropologues,
320
Conclusion
sont également directement convoquées par l’anthropologie des
tourismes et des voyages que nous appelons de nos vœux.
Terminons ce voyage de rencontre avec nos bons et moins
bons désirs d’ailleurs, que nous espérons vous avoir été agréable et
responsable, avec ce clin d’œil à la mémoire de Nicolas Bouvier,
cité en exergue de ce chapitre de conclusion : le voyage, après nous
avoir fait puis défait, aujourd’hui nous refait… Le voyage n’est
entier que s’il nous offre l’opportunité de réconcilier harmonieusement le singulier avec l’universel.
321
Page laissée blanche intentionnellement
Postface pour
la troisième édition (2004)
Tourisme et terrorisme ou
l’éclatement du monde des voyages ?
« Chers pays lointains qui nous éloignaient de l’hiver, de la
houille, de l’acier, des hauts fourneaux, des produits manufacturés – bref des pays sérieux, la France, l’Allemagne, la
Grande-Bretagne… ».
Pierre Daninos, Les touristocrates, 1974.
Times are changing… Et le pays « sérieux » porte
aujourd’hui le nom des États-Unis d’Amérique. Mais, dans le
fond, rien n’a vraiment changé, à moins que… C’est vrai, les
médias dominants ne cessent d’ailleurs de nous l’asséner, nous
avons changé de siècle, voire de millénaire, à cause de ce fameux
11 septembre 2001, surmédiatisé, récupéré politiquement et prétexte à tous les changements en profondeur, y compris les pires
imaginables. Désormais, avec le 11 mars 2004, et la vague d’attentats de Madrid qui ont fait 198 victimes, l’Europe a également
son moment fatal. Triste privilège. Le voyage ne ressort évidemment pas indemne de cette mutation. Beaucoup de gens et d’institutions, des touristes aux voyagistes, s’interrogent et s’inquiètent
d’un avenir si peu radieux.
Le tourisme est-il aujourd’hui perçu dans le monde
comme un nouvel archétype de la « culture » occidentale, comme
l’exportation du modèle « civilisationnel » dominant ? À ce titre
est-il en passe de devenir une cible idéale du terrorisme ? Vaste
323
Désirs d’Ailleurs
question1… Les touristes répandent, consciemment ou non, un
mode de civilisation qui est d’abord et toujours celui de l’Occident. Une sorte de prosélytisme laïc avec pour modernes marchands du temple les VRP et autres promoteurs-vendeurs de nos
sanctuaires de la consommation. En ce sens, les vacanciers paisibles et les voyageurs intrépides constituent de nouvelles cibles
politiques pour les adeptes d’un terrorisme moderne, désespéré
et ravageur, qui ne semble plus avoir grand-chose à perdre. En six
ans, de l’attentat de Louxor en Égypte (1997) à la prise d’otages
de Jolo aux Philippines (1999), et jusqu’aux récentes explosions à
Istanbul en Turquie (2003), en passant encore par Bali, la Tunisie,
le Maroc, le Moyen-Orient ou l’Afrique, le terrorisme a frappé
des cibles « molles », en visant notamment des sites touristiques
connus et fréquentés. Peut-on voir en cela une nouvelle stratégie
de la guérilla régionale ou du terrorisme international ? Le voyageur peut-il se transformer en messager de la paix ? Quelles sont
les voies actuelles du tourisme à risque, de ses itinéraires et de
ses déroutes ? Le terrorisme n’est-il pas, paradoxalement, responsable d’un coup d’accélérateur en direction d’un tourisme plus
responsable ? Enfin, à l’heure de la violence de masse, le projet
personnel de voyager pour s’enrichir en humanité s’avère-t-il
encore possible ? Autant de questions que cet article tente modestement d’esquisser en abordant les relations tumultueuses entre
tourisme et terrorisme, entre voyage et violence, entre « Hosts &
Guests », à l’heure du renouveau guerrier de l’idée d’Empire, des
tergiversations de la mondialisation économique, de la croissance
de la paupérisation, et de la montée des intolérances ethnicoreligieuses en tout genre…
1.
Une première version de ce texte, plus courte, est parue dans la revue canadienne Téoros, vol. 23, n° 1, Montréal, printemps 2004, p. 28-36.
324
Postface pour la troisième édition (2004)
Voyager dans la violence et
comment (se) reposer en paix ?
Le nomadisme de loisir, un facteur possible de paix ?
C’est bien le souhait qu’on aimerait formuler ! En attendant, qu’on le veuille ou non, le voyage organisé est inséparable de
l’idée de conquête, même « pacifique », c’est-à-dire sous les traits
innocents du tourisme de masse. Mais a-t-on déjà vu dans l’histoire une conquête qui soit réellement pacifique ? La conquête
des espaces autres et des horizons lointains s’est généralement
accompagnée de « campagnes » militaires, bref de guerres, d’invasion, d’ingérence en tout genre… La domination par les armes
s’accompagne ou se complète généralement par celle des âmes,
tout aussi meurtrière sur le plan de la culture que la première l’est
sur le plan des sociétés. Combien de génocides ont fait place aux
ethnocides ? Combien de fois sous la colonisation, dans l’histoire
mondiale de la domination, le bâton du pèlerin a-t-il succédé au
bâton du maréchal, parfois sous prétexte de prôner et de prêcher
la Loi, le Bien, la Bonne Parole ?
Encore aujourd’hui, le tourisme, parfois considéré – à
tort et à raison – comme le dernier avatar du colonialisme et de
la conquête du Sud par le Nord, réitère des rapports inégaux de
domination entre les peuples et les cultures, le fossé étant principalement régenté par le pouvoir monstrueux de l’argent. Cela
étant, le voyage peut-il représenter un espoir pour une hypothétique paix durable ? Entré de plain-pied dans une période de longue instabilité géopolitique, le voyage reste pourtant le meilleur
exemple d’une possible rencontre pacifique. Paraphrasant
Churchill à propos du régime démocratique, on peut dire que le
voyage est sans doute la forme la moins pire de rencontre entre
cultures différentes, même s’il reste incontestablement beaucoup
à faire dans ce sens ! Porteurs d’armes et chasseurs d’âmes ont été
progressivement remplacés par des voyageurs curieux et voyeurs,
mais à la charge idéologique moins évidente et préférant le sac à
dos au sac de munitions et le guide de voyage à la Bible… Cela
ne suffit pourtant pas à augurer d’un avenir radieux en matière
325
Désirs d’Ailleurs
de relations entre touristes-voyageurs et populations autochtones. Tant que les scandaleuses inégalités qui régissent l’ordre
du monde continuent leur travail de sape un peu partout sur le
globe, l’espoir reste mince de voir le voyage réussir là où la révolution a échoué. Le voyage est source de réflexion pour l’action, il
peut même la provoquer ou la stimuler, mais il ne peut guère se
substituer à la révolte des hommes contre les injustices et les inégalités, contre l’exploitation et l’oppression. Mais que le voyage
puisse contribuer à leur faire prendre conscience des indispensables luttes à venir et des résistances à opérer est déjà une grande
victoire sur l’éternel ordre des choses !
Dans cette optique, le voyage éveillé, spontané, désorganisé, improvisé, respectueux, riche d’un étonnement de tous les
instants, où l’apprendre l’emporterait sur le prendre, est aussi un
voyage engagé en faveur d’un monde plus vivable, donc d’une
humanité plus fraternelle s’enrichissant sans cesse de l’expérience
des autres. En ce sens, le voyage procède de l’action et non de la
réaction (on ne bouge pas tout seul sans décision au préalable !),
il permet de faire avancer des situations – personnelles et collectives – et de bouleverser des consciences, de mettre en doute nos
certitudes, et enfin de réveiller des peuples moribonds et conditionnés comme jamais auparavant. Détonateur d’étonnements en
tout genre, mais aussi révélateur des indignations qui parcourent
le monde, le voyage reflète la vie et procure le courage nécessaire
aux combats actuels et à venir. La paix n’est pas intangible et
pour la conserver, pas à n’importe quel prix d’ailleurs, il convient
d’engager le voyage dans une voie plus militante, plus osée et plus
revendicative. Le voyage engagé, cher à Barthes, en tant que trip à
la fois lucide et responsable, est l’héritage bien pensé – bien pensant ? – du tourisme dit éthique de nos jours. Hélas, ce dernier
s’avère plus marketing que réellement réfléchi ; il invite plus à
dépenser qu’à penser, une question d’époque sans doute ! Il s’agit
maintenant d’oser s’affranchir, de s’engager sur la voie du détour
pour éviter le retour des démons éternels, de se détourner des
impasses pour ne pas voir se détourner des avions…
326
Postface pour la troisième édition (2004)
La violence traverse les sociétés et
accompagne les touristes en voyage
Particulièrement en cette époque de mutation (plutôt
que de crise), planifier le développement touristique d’un site ou
d’une région, c’est parier les yeux bandés, autrement dit gager
sur sa bonne étoile et lui confier son destin… Les hôteliers, par
exemple, peuvent effectivement prévoir le taux d’occupation rentable pour leurs affaires, mais comme le souligne à bon escient
Donald G. Reid : « Cependant, comme nous avons pu le constater depuis la tragédie du World Trade Center à New York, les événements catastrophiques à l’échelle mondiale peuvent subvertir
les meilleures analyses et projections économiques » (Reid, 2003 :
157). La mondialisation inaugure une nouvelle ère des mobilités
qui en grande partie échappe à l’ensemble des gouvernants. On
sait seulement, avec Georges Balandier, que la désillusion est
souvent au bout du voyage : « Le devenir techno-scientifique et
marchand du monde, s’il est celui des prouesses et des promesses
inouïes, ne suffit pas à en faire un monde mieux humanisé et
dont la jouissance serait mieux partagée. Il éloigne de ce qui est
la “ chair ” de la vie, il médiatise les relations entre les personnes,
il instrumentalise le social, il artificialise l’homme aux dépens des
affects, des désirs et des passions qui le poussent à transfigurer sa
condition et à en fortifier le sens. Ce devenir, fondé sur les nouveaux pouvoirs et sur les nouvelles sources de la puissance, ne l’est
pas encore sur ce qui en ferait l’artisan d’une civilisation inédite.
Le risque suprême est là : c’est celui de la répression barbare du
vivre, dans un monde pourtant suréquipé » (Balandier, 2001 :
272). Dans un monde rendu dorénavant incertain par un nouvel
impérialisme économique et par l’action irréfléchie de belliqueux
maîtres chanteurs, le besoin de sécurité obsède le simple vacancier
autant que le voyageur d’affaires.
Les touristes sont généralement très sensibles à l’idée
d’aller visiter des lieux où leur sécurité n’est pas a priori suffisamment assurée. « Sécuriser » les sites touristiques est devenu pour
les gouvernements et les habitants une opération et un impératif
tant politiques qu’économiques. Avec cet aspect certainement
327
Désirs d’Ailleurs
imprévu de la mondialisation, le touriste partage d’un coup le
même destin que l’autochtone, l’écart de richesses ou de statut
se réduit soudainement, offrant l’image d’un monde plus réel
qu’idéel. Donald G. Reid précise que « la violence contre les
touristes est en général une extension de la violence globale que
l’on trouve à l’intérieur de la société » (Reid, 2003 : 229). Le plus
souvent, lorsque la violence est omniprésente dans une société ou
un environnement donnés, elle affecte également davantage les
voyageurs qui séjournent dans ce même espace. La société touristique et touristifiée n’est jamais que le microcosme de la société
tout entière.
Du voyage à risque au tourisme prédateur,
il n’y a qu’un pas ?
Kidnappings et attentats, le tourisme est-il une potentielle
bombe à retardement ? Intervention américaine en Irak, SRAS en
Asie orientale, enlèvements en Colombie ou en Algérie, attentats
un peu partout, pour le voyageur contemporain le troisième millénaire a mal commencé ! Mais en dépit de ce pessimisme ambiant
qui conduit le nomade fragilisé à se sédentariser d’urgence, le
tout-sécuritaire n’est pas encore la tasse de thé du voyageur qui
s’est fixé pour objectif de découvrir le monde. Ni même pour le
vacancier qui refuse de céder son « droit » de repos, exotique de
préférence. Si le terroir est plus que jamais à la mode, certains
touristes ne se découragent pas, et comme le souligne le rédacteur
en chef de Géo, Jean-Luc Marty, parlant d’une année de reportages publiés dans son magazine de voyage : « c’est, heureusement,
la preuve qu’il existe toujours des voyages jamais faits, des paysages jamais vus, des chemins de traverse incroyables, même dans
des pays sous tension » (dans Géo, décembre 2003, éditorial). On
peut ne pas partager cet optimisme. Certains voyagistes, rebaptisés « agences tous risques », à l’instar de Cosmopolis, entonnent
un credo plutôt encourageant : « Voyager pour comprendre ». Le
problème commence lorsque ce tourisme de proximité d’un genre
assez nouveau combine les visites avec les rencontres avec des personnalités. Ainsi, en 2002, lors d’un voyage en Irak encore sous
328
Postface pour la troisième édition (2004)
le règne du Raïs, une rencontre avec le numéro deux du régime,
Tarek Haziz, transforma le voyage touristique en voyage officiel
avec son cortège de voitures ministérielles ! Lorsque le touriste
en vient, bon gré mal gré, à se compromettre de la sorte avec les
tenants d’un régime dictatorial, on ne peut guère s’étonner que la
population qui subit de plein fouet la terreur au jour le jour soit
si peu disposée à « aimer » les touristes et le tourisme en général.
D’aucuns iront, pacifiquement ou non, et le plus logiquement
du monde, se révolter à la première occasion donnée. Quand les
voyageurs consultent le site Internet du ministère des Affaires
étrangères qui mentionne les pays à risques, ils devraient garder
en mémoire que parfois le tourisme, par son arrogance et sa prétention, fomente et instaure son propre boycott…
Risques et périls en voyage
Le tourisme à risque ne date pas d’hier. Dès le milieu des
années 1990, celui-ci prend son essor sur les déceptions et l’ennui
que procurent à certains voyageurs les « vacances comme tout le
monde ». Des ravisseurs déguisés par exemple en guides montagnards et touristiques, qui n’ont pourtant rien en commun avec les
terroristes recherchés partout dans le monde par la CIA, inaugurent un nouveau style d’emplois : preneur d’otages plus ou moins
consentants ! Ainsi, en janvier 1996, au Yémen, une étrange prise
d’otages – plutôt bon enfant – d’un groupe de retraités français
par des membres de la tribu Al-Doman (malheureusement, cet
« enlèvement » fut monté en épingle par les médias, en dépit des
ravisseurs qui furent « si gentils »…), a terni l’image touristique
du pays qui, du coup, a compensé le manque à gagner à la suite
du recul du tourisme par l’essor du trafic d’armes (Girard, 1996).
Mais le kidnapping – en cette époque d’avant Louxor ou Jolo –
n’est pas toujours aussi ludique : Égypte, Papouasie, Cambodge,
ex-Yougoslavie, autant de lieux parmi d’autres moins connus et
courus où la disparition de touristes peut se solder parfois par la
mort et la désolation…
Le 4 avril 1998, un voyagiste anglais proposait un circuit
« L’Irak sous les bombes », la date fut certes prématurée et le
329
Désirs d’Ailleurs
tour annulé pour raison d’absence de bombardements (Jaillette,
1998). Exactement cinq ans plus tard, les « clients » afflueront
nombreux, même s’il s’agit alors des soldats en uniforme de la
coalition américano-britannique. En 1997, un voyagiste allemand, conscient du mythe incarné par la Mafia, souhaite vendre
un séjour en Sicile un peu particulier : en chemin vers les temples
d’Agrigente, les visiteurs s’arrêteront à l’endroit où le juge Rosario
Livatino a été assassiné et découvriront la « planque » dorée du
parrain en cavale, Giovanni Brusca. Il est vrai que lorsqu’on voit
l’engouement des touristes pour un solide pilier près du pont de
l’Alma à Paris, ou les vacanciers en bermudas se presser aux portillons des temples hindous pour assister à une crémation à Bali,
on peut comprendre le succès croissant d’une certaine forme de
tourisme mortuaire, sinon morbide. Il y a quelques années, on
pouvait encore préférer flâner à Sarajevo sous le feu, dans la vallée
de la Bekaa au Liban, ou trekker dans les forêts isolées de l’Ouest
cambodgien où se cachaient jusqu’à récemment les derniers
Khmers rouges… En 2004, le contexte géopolitique n’est plus
le même, mais les dangers changent de lieu non pas de forme ni
même d’intensité. Avant de revenir à nos jours, attardons-nous
quelques instants sur le cas de l’imprévisible aventure à Jolo aux
Philippines, côté plage (1999-2000).
De « La Plage » à Jolo, le tourisme moderne
oscille entre fiction et réalité !
Comment est-on passé si subrepticement de La Plage
édénique en Thaïlande à l’île cauchemardesque de Jolo aux
Philippines ? Du film hollywoodien au camp terroriste ? De
DiCaprio à Abu Sayyaf ? Du mythe à la réalité ? Ou encore du
tourisme à la politique ? Car ici le politique rattrape bel et bien
le tourisme, ce qui a autorisé en Occident comme en Orient une
parenthèse médiatique et journalistique où l’on pouvait lire : premièrement, que la démocratie n’est pas un vain mot et que des
régimes autoritaires ici ou des mouvements islamistes là nous renvoient au politique ; deuxièmement, que la forte inégalité économique engendrée par de profonds dysfonctionnements sociaux à
330
Postface pour la troisième édition (2004)
l’échelle planétaire apparaît au grand jour dès lors que le tourisme
international pointe son nez au bout de l’horizon.
Comment des peuples entiers pourraient-ils supporter
encore longtemps de vivre sans le sou mais sous la botte militaroautoritaire en saluant gentiment les visiteurs venus fouler leur sol
pour aller s’encanailler à moindres frais, le temps des congés payés
dont les autochtones n’ont jamais soupçonné l’existence ? Le
tourisme a cela de bien, qu’il véhicule des idées même contre son
gré ! Ce qui n’empêche pas le nomadisme de loisir de s’acoquiner
plutôt vilainement avec ce sacro-saint capitalisme qui lui donne
des ailes et le désir d’aller toujours plus loin. Comme le rappelle
le sociologue et spécialiste du temps libre, Jean Viard, le tourisme
est un libéralisme qui offre une place de choix à l’individualisme
sinon à l’égoïsme : « Chacun vit ainsi localement un monde global. Il est sans voisinage dans une société nomade. Autrefois, on
avait des voisins, maintenant, généralement, on a des proches,
c’est-à-dire des gens dont les numéros enregistrés sur un téléphone portable constituent la proximité immédiate » (Viard,
2000 : 119). L’autre est d’autant plus fascinant qu’il se trouve loin
de nous, dans tous les sens du terme.
La sécurité en voyage a beau avoir évolué ces dernières
années, l’augmentation des flux, comme d’ailleurs celle des transports aériens, ainsi que la morose situation géopolitique réduisent
considérablement la portée de cette évolution. Surprotégé, trop
assisté, encadré à l’excès, le touriste du nouveau millénaire se voit
de plus en plus tenté par un fléau aux conséquences catastrophiques : la déresponsabilisation. Plus l’homme veut voyager, plus il
cherche à se protéger : contre les insectes, les rebelles, le soleil,
l’arnaque, les attentats, la nourriture locale, le paludisme, les faux
amis, bref contre tout ! À quoi bon partir au loin si on hésite
même à vouloir survivre ? L’un des nombreux effets indésirables
du tourisme actuel consiste à devoir observer des êtres humains se
côtoyer sans le vouloir et aussi sans le pouvoir. Un touriste malade
au Népal est évacué par hélicoptère, entre autres pour lui faire
suivre un traitement médical « approprié », mais ce même touriste
est peut-être un passionné de médecine tibétaine ; autrefois, le
331
Désirs d’Ailleurs
touriste aurait visité un dispensaire local fut-il rudimentaire, il
aurait peut-être expérimenté la médecine tibétaine sans même en
être un passionné au départ… Autre époque, autres mœurs. Dans
le voyage comme dans le reste. On peut toutefois s’interroger, à
l’aide de cet exemple et de beaucoup d’autres, si un touriste résolument prêt pour l’inconnu, la rencontre, l’échange, en un mot
pour la vie, ne court pas en définitive moins de risques ? Mais
revenons à nos deux exemples :
1) Dans le film La Plage, les Thaïlandais que l’on voit
défiler en décor sur l’écran sont une synthèse des clichés exprimés
sur ce pays : rebelles armés, trafiquants de drogues, prostituées…
Pas un seul Thaïlandais qui apparemment puisse revêtir un autre
profil… Pourtant ils existent, je ne suis pas le seul à en avoir
rencontré ! Après les écologistes, qui manifestaient pendant le
tournage du film et qui s’opposaient initialement au projet, ce
sont aujourd’hui les ravers et les jeunes Occidentaux en quête de
sensations fortes qui subissent une juste opprobre de la part des
habitants exaspérés tant par le flux de jeunes déboulant dans le
chapelet d’îles du sud de la Thaïlande que par l’image exotique et
exutoire montrée à tous.
2) La prise d’otages de l’île de Jolo a ouvert les yeux aux
Occidentaux sur les risques encourus par la « profession » de touriste, surtout lorsque celui-ci s’avère être bourlingueur dans des
contrées considérées comme étant malfamées : la presse a fait ses
choux gras de la fin du tourisme dans un monde soudainement
devenu infréquentable, et cela bien avant un certain 11 septembre
(pour le seul mois de mai 2000, cf. les articles de Held, Gubert,
et Franklin). Un reporter de France 2, J.-J. Le Garrec, également
otage pendant trois mois à Jolo avant de réussir à s’évader (son
récit d’une morne et banale détention s’intitule Évasions), se fait
journaliste de lui-même dans un ouvrage dans lequel il ne fait que
témoigner. On n’est jamais mieux servi que par soi-même, surtout
lorsqu’on revient d’un voyage « au bout de l’enfer » ! À voir…
À l’heure où « le tourisme à risque », sous toutes ses formes
y compris celles de la dérive, de l’aventure extrême, de l’abus, de
l’exploitation, du voyeurisme, de l’obscénité, etc., semble encore
332
Postface pour la troisième édition (2004)
avoir de beaux jours devant lui, il serait peut-être temps de repenser notre rapport au monde, qu’il soit d’ailleurs touristique ou
non. En comprenant enfin que les choses ne seront plus jamais
comme avant, comme dans nos rêves d’enfant, comme dans nos
manuels d’histoire jaunis par le temps, comme au « bon vieux
temps des colonies » diraient certains. Pour que le tourisme ne
devienne pas ce nouvel impérialisme si justement redouté en
maints endroits du Sud, il n’incombe qu’à nous-mêmes de nous
mettre à l’écoute du monde sans, pour une fois, vouloir donner
des leçons. Pour que l’hospitalité retrouve enfin un chemin depuis
si longtemps perdu.
On attendait, il y vingt ans, que le tourisme délivre un
passeport (durable) pour le développement (également durable) ;
aujourd’hui, le visa d’entrée a largement expiré pour ne laisser la
place qu’aux incertitudes, tandis que l’importance économique
et stratégique du tourisme lui confère un rôle sans précédent à
tel point que le tourisme international peut, sans évidemment le
souhaiter, assembler une véritable bombe à retardement ?
Tourisme et terrorisme : chiffres et déchiffrages
L’émergence du terrorisme sur la scène mondiale, et donc
du tourisme international, a fortement affecté le monde des affaires du voyage et profondément mis à mal le désir d’évasion de nos
contemporains : « Les événements tragiques du 11 septembre ont
touché le tourisme dans toutes les régions du monde » martèle
sans surprise Francesco Frangialli, secrétaire général de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT). En 2001, la croissance
du tourisme international s’est brutalement enrayée : les arrivées
internationales ont baissé de 0,6 % sous l’effet des déflagrations
du 11 septembre 2001.
Toujours en 2001, il y eut 693 millions d’arrivées de touristes internationaux contre 697 millions en l’an 2000. Le dernier
trimestre 2001 a été catastrophique pour ce secteur économique :
-24 % en Asie du Sud-Est, -20 % dans les deux Amériques, -11 %
pour le Moyen-Orient. L’Europe pâtit toutefois nettement moins
333
Désirs d’Ailleurs
de cette baisse des flux que l’Amérique du Nord ou l’Asie du Sud
(6 % de baisse dans ces deux régions contre 0,6 % en Europe).
Une tendance qui se traduit également au niveau des recettes du
tourisme international : 462 milliards de dollars pour l’année
2001, soit une baisse de 2,6 % par rapport à 2000 (474 milliards
de dollars). Inutile pourtant de trop s’alarmer, en 2002 il y eut
715 millions d’arrivées internationales et l’ensemble des activités
touristiques a tout de même employé 212 millions de personnes !
Le tourisme a encore le vent en poupe quoi qu’on en dise…
Francesco Frangialli le précise lui-même, les attentats du
11 septembre 2001 ont infligé « une pause, mais pas un coup
d’arrêt ». Il reconnaît que depuis cette date, le monde du tourisme
vit une « période troublée, la plus grave dans l’histoire du tourisme
mondial » et que malgré les drames, « la peur n’a pas tout emporté
et le tourisme ne s’est pas effondré, comme certains l’avaient trop
vite annoncé » (Le Monde, 16 juillet 2003). Le secrétaire général
de l’OMT ne cache pas son optimisme, et les chiffres, malgré des
oscillations conjoncturelles ici ou là, optent en sa faveur. Mais
la vulnérabilité du secteur touristique invite néanmoins à une
grande prudence quant aux prédictions sur l’avenir…
Exemples à décrypter
Sur le sol égyptien, le terrorisme est solidement ancré,
mais il relève avant tout de groupes islamiques extrémistes et
fortement politisés. Les attaques contre des cibles ou des intérêts
touristiques ont débuté en 1992. Entre 1992 et 1995, pas moins
de 120 attaques ont visé spécifiquement des touristes, causant la
mort de 13 personnes. Une chute importante de l’activité touristique ne s’est pas fait attendre. En Israël, le terrorisme est un
souci quotidien, récurrent, presque intangible. Qu’il provienne
des Israéliens ou des Palestiniens. Depuis 1970, les arrivées de
touristes internationaux connaissent des hauts et beaucoup de
bas. Surtout, il est impossible de projeter ou de prévoir quoi que
ce soit en matière de flux et de développement touristiques.
334
Postface pour la troisième édition (2004)
L’Amérique « latine », héritière d’une forte tradition
de rébellions sociales, n’est pas en reste. On pourrait citer le
Mexique ; à partir du printemps 1994, San Cristobal au Chiapas
est la plus grande ville tenue par les Zapatistes. Elle a subi une
chute brutale de sa fréquentation touristique. Plus radical est
A. Guzman, créateur et principal dirigeant du Sendero luminoso.
Au Pérou, le Sentier lumineux a parfois attaqué le champ du
tourisme, tout en défiant son jeune rival, le mouvement Tupac
Amaru. Ce dernier se lança à l’assaut de l’ambassade du Japon,
prenant en otage 500 personnes ! Le siège dura 126 jours avec des
libérations d’otages par petits groupes jusqu’au 24 avril 1997 où
une attaque militaire permit la libération de tous les otages. Au
Japon, on rappellera qu’un attentat au gaz sarin, perpétré dans le
métro de Tokyo, a fait 12 morts.
L’Europe, Espagne et France en tête avec respectivement
l’ETA et les réseaux corses, n’échappe pas au chantage sinon au
danger terroriste : des hôtels ou des agences sont régulièrement
pris pour cibles depuis 1984. La Turquie et ses fumeuses relations
avec le PKK d’A. Ocalan, l’Algérie avec le FIS et les autres, la
Libye, le Soudan, etc. Puis, plus récemment, le Sud-Est asiatique – notamment l’Indonésie et les Philippines, mais également
dans une moindre mesure la Thaïlande et la Malaisie – se voit
confronté à la menace terroriste, en particulier sur des cibles
« molles », c’est-à-dire complexes touristiques, discothèques, restaurants, aéroports, etc. En octobre 2002, le terrible attentat de
Kuta-Legian au sud de l’île de Bali, qui a fait plus de 200 morts
parmi lesquels beaucoup de touristes australiens, est venu tragiquement confirmer la recrudescence du terrorisme dans cette
région du monde. Et rappeler accessoirement au gouvernement
indonésien, qui avait fait avant le carnage la sourde oreille, la
présence évidente sur son territoire de réseaux terroristes locaux
et internationaux !
Le 11 avril 2002, en Tunisie, l’attentat de la synagogue de
la Ghriba à Djerba, imputé au groupement Al-Qaeda, a occasionné la mort de 16 personnes dont 12 touristes. La Tunisie
tente depuis de se remettre du choc. Si en Turquie, l’année 1999
335
Désirs d’Ailleurs
a été une mauvaise année touristique, avec une série d’attentats
au début du printemps et deux séismes en août puis en novembre de cette même année, que dire du dernier trimestre de l’année 2003, avec la double série d’attentats qui a considérablement
endeuillé la ville d’Istanbul (synagogues, restaurants) ? Mombasa,
Casablanca, l’Arabie Saoudite, le Pakistan, sans oublier les terrains occupés irakiens et afghans, ont également été « ciblés » en
2003 par les sbires de Ben Laden et d’autres.
Esquisse de bilan et perspectives futures
En 2004, rien n’indique sérieusement que les attaques
et les attentats terroristes vont se raréfier, bien au contraire. Les
frustrations, les discriminations, et plus encore les humiliations
dont sont victimes au quotidien les Palestiniens, les Irakiens ou
les Afghans, pour ne prendre que ces exemples les plus liés à
l’actualité médiatique du terrorisme, incitent les plus déterminés d’entre eux à se ranger dans le camp des résistances actives
et armées, aboutissant parfois au terrorisme le plus aveugle. Le
grand public, les civils et les plus démunis, tout comme les touristes internationaux, seront les témoins – et les victimes – anonymes et impuissants de la multiplication des actes terroristes.
Il apparaît également avec clarté que le terrorisme a bien changé
au fil des années : les guérillas terroristes d’obédience marxisteléniniste-maoïste des années 1960, 1970 et 1980 ont été largement remplacées par les terroristes-fondamentalistes musulmans ;
certains États ou entreprises procurent impunément des armes,
des moyens, des soutiens, des financements, des savoirs, des stages d’entraînement, etc. L’axe du Diable rouge Moscou-Pékin-La
Havane a été remplacé par l’axe du Mal – si cher à Bush – basé
au Moyen-Orient et à la couleur dominante plus verte que rouge
(exception faite pour la Corée du Nord) ; enfin, le terrorisme s’affirme aujourd’hui plus religieux que politique, plus radical que
revendicatif, sans oublier que ses réseaux et autres ramifications
apparaissent plus complexes que jamais auparavant. Dans ce
contexte, la lutte antiterroriste s’avère aussi indispensable que
délicate à mener. Avec tous les risques de dérives et de dérapages
336
Postface pour la troisième édition (2004)
(restriction des libertés fondamentales, vidéo-surveillance, contrôles musclés, etc.) que l’on constate déjà amplement un peu
partout…
Le touriste est une cible idéale pour le terroriste car il est
le passant par excellence le plus vulnérable qui soit. Rapide et
bref, l’acte terroriste obtient une attention immédiate du public
par l’intermédiaire des médias. Au milieu de l’été 2003, le site
Internet « Géotourisme », de l’université d’Aix-en-Provence, consacre un dossier aux relations entre tourisme et terrorisme, en y
décelant avec pertinence d’étranges similitudes : « Assez paradoxalement, terrorisme et tourisme partagent certains traits communs.
Tous deux traversent les frontières nationales : ils impliquent les
citoyens de différents pays et ils utilisent des technologies de
déplacement et de communication modernes. Le développement
de ce type de lutte armée peut affecter de manière durable le tourisme international et modifier radicalement les comportements
et les flux. Dans certains pays, un terrorisme persistant peut ternir
durablement l’image de la destination et compromettre sur le
long terme l’activité touristique. Le tourisme souffre particulièrement quand des attaques terroristes se prolongent et surtout
quand le terrorisme prend spécifiquement pour cible des touristes » (site Géotourisme, 23 juillet 2003).
L’examen statistique du nombre d’attaques terroristes dans
le monde entre 1981 et 2000 révèle pourtant une nette tendance
à la baisse. Cela dit, ces chiffres ne tiennent pas compte du nombre de victimes mais du nombre d’attentats perpétrés, ce qui n’est
évidemment pas comparable. Bref, si en vingt ans les attentats
ont effectivement été moins nombreux dans le monde, il est
tout aussi incontestable qu’ils ont été beaucoup plus sanglants et
meurtriers. Mais, dans un contexte international tendu et instable, le touriste devient rapidement un pratique bouc émissaire,
susceptible de se transformer en cible politique. Dès 1999, on
pouvait ainsi lire, en grandes lettres capitales, dans deux fameuses
cités touristiques d’Europe, des messages particulièrement révélateurs : à Strasbourg, aux abords du Conseil de l’Europe, un bus
transportant des touristes espagnols a été « tagué » de cette ins337
Désirs d’Ailleurs
cription laconique : « le tourisme c’est la guerre ! » ; en Andalousie,
dans le charmant quartier touristique de l’Albaycin à Grenade,
un énorme graffiti laissait découvrir ces mots, en anglais pour
que tout le monde puisse parfaitement enregistrer le message :
« Tourists are terrorists ! ». Sombre tableau et triste souvenir de
voyage…
Étrangers sur leur propre sol… Le terrorisme d’État, russe
en Tchétchénie, israélien en Palestine, indonésien en PapouasieOccidentale, pour ne citer que ces exemples liés à une actualité
particulièrement détonante – même si parfois les milices et
paramilitaires leur font concurrence dans le domaine de la déshumanisation –, a l’époque avec lui, et bien rares et encore moins
efficaces sont les protestations « officielles » contre les massacres
organisés et avalisés par les pouvoirs en place. C’est que la lutte
contre le terrorisme justifie tous les abus et constitue un formidable prétexte à faire ce qu’on n’osait pas faire auparavant :
opprimer, torturer, violer, humilier, etc. Le non-droit est devenu
le droit par ceux-là mêmes qui gouvernent des populations livrées
à elles-mêmes, dans le dénuement et l’isolement le plus complet,
par ceux qui dirigent leurs ouailles trop hébétées et conditionnées
pour seulement tendre l’oreille… De là à résister… et de là à se
révolter, n’en parlons même pas ! Le brouillage des repères géopolitiques et le who’s who de toutes les guerres « sales » – autant de
sales guerres – sont dans le flou le plus complet : les attentats de
Bali du 12 octobre 2002 sont l’œuvre des représentants régionaux
et attitrés d’Al-Qaeda, certes, mais ils peuvent aussi être signés
par la CIA (beaucoup d’Indonésiens musulmans accréditent cette
thèse). D’ailleurs Ben Laden a bien été un agent de la fameuse
centrale américaine avant de mettre à profit son expérience
acquise auprès de la CIA pour le compte d’Al-Qaeda. Et ce
que l’un peut faire, l’autre le peut aussi ! Une escalade d’horreur
sur fond d’hypocrisie, jumelée avec un abrutissement total des
(télé)spectateurs, passifs et impuissants, forcés de constater que les
dirigeants installés, en lien avec la mondialisation triomphante,
n’ont jamais pris, dans l’histoire, les citoyens de ce monde autant
pour des imbéciles ! Inconscients, aseptisés et dociles en plus… À
l’heure où les conflits et les morts ont rarement été aussi absur338
Postface pour la troisième édition (2004)
des et vides de sens, les citoyens ne voient même plus de raison
valable de se battre pour quoi que ce soit. Ne subsiste alors que
la joie éphémère et maladive de la consommation à tout-va. C’est
la victoire ultime de la joint-venture mondialisation-capitalisme,
pourtant en perdition et vouée à imploser un jour prochain. Sans
doute pas sous une forme des plus douces…
Aux yeux des terroristes, il est « rentable » de s’attaquer
aux touristes. En tant qu’industrie, le tourisme symbolise le
capitalisme, dont il est une sorte d’étendard, voire de « missionnaire » à l’étranger. S’en prendre aux voyageurs et aux entreprises
touristiques constitue un défi face aux États – et aux ambassades
– garants de leurs citoyens et ressortissants en voyage. Par ailleurs,
un touriste qui reste à la maison est un consommateur de « produits touristiques » en moins, soit un manque à gagner pour l’économie locale ou non. C’est peut-être cynique mais c’est ainsi !
Le touriste voyage avec sa culture, il est – sans le savoir,
voire sans le vouloir – le représentant de facto légitime et ambulant du pays d’où il vient. Les voyageurs deviennent des cibles
car ils véhiculent une série de valeurs (démocratie, laïcité, etc.)
et d’habitudes (consommation d’alcool, de viande de porc,
musique, danses et jeux, tenues vestimentaires, etc.), susceptibles de perturber les valeurs en terres d’Islam par exemple. En
ce sens, le touriste emprunte les traits du colonisateur européen
ou de l’impérialiste américain d’autrefois. Ou de toujours. Le
tourisme est le vecteur qui permet une « contamination » qui
pourrait « souiller » la pureté supposée d’un Ailleurs prétendument « vierge ». Il devient dans l’imaginaire des uns le pollueur
par excellence et dans celui des autres le corrupteur né de qui il
importe de se méfier… On est loin de la rencontre culturelle que
le voyage est censé encourager ! La route ne se partagerait donc
pas si facilement (Michel, 2004). Un proverbe arabe ne dit-il pas :
« Choisissez d’abord vos compagnons de voyage, et ensuite votre
itinéraire » ? L’incompréhension, puis l’intolérance culturelle et
religieuse, sont souvent à l’origine des pires méfaits, en voyage
ou non.
339
Désirs d’Ailleurs
Toutefois, ne négligeons pas le rôle des médias – néfaste en
l’occurrence – qui tendent, bien malgré eux parfois, à glorifier le
« héros-terroriste » dans sa posture extrême : « L’image devient un
facteur crucial dans le choix d’une destination. En 1985, 28 millions d’Américains ont voyagé à travers le monde. 162 ont été
tués ou blessés par une activité terroriste, soit une probabilité de
0,00057 % de devenir victime du terrorisme. En dépit de cette
faible probabilité, 18 millions d’Américains ont changé leur plan
de voyages en regard des événements terroristes de l’année précédente, soit 6,43 % du volume de voyages à l’étranger de l’année
précédente » (site Géotourisme, 23 juillet 2003). L’image déforme
la réalité en accordant trop d’importance au spectaculaire, ce en
quoi le terrorisme, par sa radicalité même, tient le haut du pavé,
si l’on peut dire. Cette surévaluation médiatique de l’univers
terroriste – voyez, par exemple, Ben Laden en vieil homme de la
montagne caché au fond d’une grotte – multiplie évidemment
les effets pervers, au détriment de certains échantillons, pourtant
salutaires, de vérités. Pas toujours bonnes à dire, il est vrai…
L’escalade : des enlèvements pressentis
aux tueries aveugles
Ou comment passe-t-on en l’espace parfois d’une génération de la guérilla sociale-politique au terrorisme idéologicoreligieux ? Après déjà un attentat meurtrier annonciateur au Caire
en septembre 1997, des intégristes musulmans égyptiens ont deux
mois plus tard massacré 67 personnes dont 58 touristes sur la terrasse du temple d’Hatshepsout à Louxor. Depuis cette date, et le
traumatisme qui en a résulté, la police touristique veille. Depuis
ce terrible automne 1997, l’Égypte peine à retrouver un réel succès touristique. Le pays a dû attendre 1999 pour renouer avec la
progression des flux voyageurs. À nouveau, comme d’autres pays
d’Orient, l’Égypte a été marquée par les attentats du 11 septembre 2001 et a accusé une baisse de 15,6 % dans sa fréquentation
touristique pour la même année. Tout est à refaire… En période
d’insécurité, le tourisme est un secteur vulnérable dans lequel il
n’est évidemment pas conseillé d’investir… Les terribles défla340
Postface pour la troisième édition (2004)
grations dans les gares madrilènes au matin du 11 mars 2004 ne
viennent pas apaiser les peurs qui s’installent. Et pourtant, malgré
ce vent de déprime sur la planète nomade, les touristes commencent à s’habituer à la terreur… On s’accommode forcément
d’un terrorisme qui s’affiche au quotidien, ne serait-ce que pour
montrer la volonté de survivre… Il reste que certaines prévisions
catastrophiques ne sont pas au rendez-vous, les Occidentaux
continuent à prendre les routes et les airs, même si certains comportements ou réflexes de ces voyageurs devenus plus prudents
signalent aisément une insécurité géopolitique croissante…
En 2001, mauvaise année touristique s’il en fut, l’industrie touristique entre dans une période durable d’incertitudes,
cette année noire attestant du premier recul du nombre d’arrivées depuis 1982. Entre 2001 et 2003, la situation n’a fait
que s’aggraver : effondrement des Twin Towers de New York
en septembre 2001, attentats de Bali en octobre et de Mombasa
en novembre 2002, enlèvements de touristes dans le Sahara
algérien en février 2003, attentats de Casablanca au Maroc en
mai 2003, explosion à l’hôtel Marriott à Jakarta en Indonésie en
août 2003… Sans oublier les faits « annexes » qui ne font qu’empirer l’état de santé précaire d’un secteur touristique fortement
affecté : lutte « antiterroriste » et mesures policières et douanières
sans précédent, enlisement confirmé en Palestine, en Irak, en
Afghanistan, en Afrique centrale ou à Haïti, inondations au Sud
ou canicules au Nord, épidémie du syndrome respiratoire aigu
sévère (SRAS) au premier semestre 2003, grippe aviaire du poulet
au début de l’année 2004…
Pourtant, les touristes-voyageurs, lorsqu’ils ne boudent
pas certaines destinations, se font une raison : pourquoi cesser
soudainement de voyager ? Et beaucoup s’habituent en quelque
sorte à une géopolitique aussi trouble qu’imprévisible. En 2002,
selon l’OMT, le tourisme international n’aurait enregistré qu’une
légère progression de 1 %, mais une progression tout de même,
alors que les inquiétudes ne font que se renforcer ! Il faut savoir
que le marché touristique mondial ne cesse de grossir tout en
se diversifiant. Le Zimbabwe, qui offre aux touristes les incom341
Désirs d’Ailleurs
parables chutes Victoria, n’intéresse plus vraiment les touristes
occidentaux, de plus en plus avides de sécurité. Du coup, le pays
se réoriente sur les nouvelles clientèles asiatiques, notamment
chinoises.
Le bilan est néanmoins lourd sur le plan économique et
social : « Selon le BIT, le secteur du tourisme mondial qui avait
essuyé des pertes de 6,5 M d’emplois à la suite du 11 septembre,
pourrait en voir disparaître 5 M du fait de la pneumonie atypique
(on avance une chute de 30 % pour l’Asie). Le tourisme d’affaires
est particulièrement sinistré, surtout en 2003, dans la plupart des
grandes métropoles internationales, l’hôtellerie haut de gamme
traverse une très mauvaise passe » constate Émile Flament (dans
Gamblin, 2004 : 351). Concernant le SRAS, on remarquera
que les rumeurs ont fait bien plus de dégâts que la maladie ellemême ! Au Cambodge, par exemple, où on ne recense aucun
malade atteint du virus, le site d’Angkor est déserté au printemps
2003, tandis que l’effondrement du tourisme met sérieusement
en péril un difficile décollage économique du Royaume.
Les offres promotionnelles abondent pour tenter de relancer les ventes… et de « faire partir » les invendus, autant que les
clients ! Les tendances suivantes s’affichent et continuent de s’affiner :
1. perspectives incertaines ;
2. prudence et méfiance pour les destinations lointaines ;
3. hausse des offres à petits prix et des promotions de dernière minute ;
4. tourisme de masse/organisé plus affecté que le tourisme
individuel/spécialisé.
Et si, indirectement, le terrorisme accélérait
l’émergence d’un tourisme réellement durable
et plus éthique ?
Comme le souligne le sociologue allemand Ulrich Beck, le
11 septembre 2001 a, pour la première fois depuis cinquante ans,
« ouvert les yeux de l’opinion publique » sur le caractère global
342
Postface pour la troisième édition (2004)
des nouvelles tragédies en cours et à venir : « la paix et la sécurité
de l’Occident ne sont plus compatibles avec l’existence de foyers
de conflits dans d’autres régions du monde, ni avec leurs causes
profondes » (Beck, 2003 : 530).
Pour assurer l’ordre et le contrôle du monde, les ÉtatsUnis remettent au goût du jour l’odieuse idée d’empire, et pour
conjurer la menace terroriste, les Nord-Américains ne proposent
rien d’autre que de propager sur tous les espaces habitables de la
terre l’American way of life : « L’idée sous-jacente semble être qu’il
est nécessaire de transformer tous les êtres humains en Américains
pour que les Américains puissent vivre en toute sécurité dans un
monde sans frontières » (Beck, 2003 : 531). Mais, même à l’intérieur de leurs frontières, les Étatsuniens vivent à l’ère de la surveillance tous azimuts chère au « Patriot Act » : « Si cette tendance
se poursuit, il n’y aura bientôt plus un seul téléphone qui ne soit
pas sur écoute au pays de la statue de la Liberté » (Beck, 2003 :
535). Avec le terrorisme, les États-Unis ont enfin trouvé un
ennemi à leur hauteur et le monde a malheureusement retrouvé
la guerre. Durable et généralisée. La société du risque (Beck) a
sacrifié les libertés fondamentales sur l’autel béni de la menace
terroriste ! Dans une telle société orwellienne, mondialisée et
précarisée, les touristes et voyageurs en promenade ne peuvent
que visiter et traverser des « pays à risques », puisque les moindres
recoins de la planète ne sont plus « sécurisés » (d’ailleurs, le furentils un jour ?)…
Un siècle exactement avant le fameux 11 septembre, Pierre
Loti rédigeait ces lignes à la destinée prémonitoire : « Jamais plus
je ne reverrai se dresser dans le ciel les grandes tours étranges »
écrit-il alors à propos… d’Angkor, où il passa en vitesse, tel un
moderne touriste, en 1901 (Loti, 1991 : 1220). Voilà des siècles
que l’empire khmer a disparu mystérieusement, ensevelissant la
« forêt de pierre » sous un épais manteau vert. Pourquoi ? Les
guerres, les religions, l’économie figurent parmi les raisons d’un
déclin irrémédiable. Mais peut-être aussi parce que cet empire fut
trop rude et trop arrogant envers d’abord sa propre population
(comme le sera bien plus tard le « nouvel empire » khmer rouge,
343
Désirs d’Ailleurs
auteur d’un génocide d’État entre 1975 et 1979). Ayant perdu
leur aspect ostentatoire, les tours d’Angkor ont survécu grâce au
travail des archéologues, et aujourd’hui « inoffensives », les touristes peuvent à nouveau les admirer et les photographier en plutôt
bonne quiétude. Les ex-tours qui dominaient fièrement le ciel de
Manhattan avant l’automne 2001 ne sont plus et aucun archéologue ne dénichera dans cent ans ou plus de grande merveille
sur le site aujourd’hui en reconstruction. Par contre, l’arrogance
du « nouvel empire américain » parti en croisade contre le terrorisme international, et qui nourrit partiellement sa haine sur les
décombres des Twin Towers, risque non seulement de diminuer
le nombre de destinations inscrites au menu des catalogues des
agences de voyage, mais surtout d’hypothéquer la rencontre
culturelle et humaine – entre hôtes et invités, ici comme ailleurs
– qui pourtant cimente toute expérience véritable du voyage. Une
perte en cours pour l’humanité en devenir. Pourtant, le temps
semble venu de voyager avec d’autres yeux et d’autres manières,
simplement pour éviter demain le pire. De la sorte, on peut se
mettre à rêver ou à espérer que prochainement le voyage éthique
s’imposera de lui-même…
Le voyage touristique,
un risque d’errer qui vaut le détour ?
Oui certainement ! Le voyage bonifie celle ou celui qui
s’y adonne, et parfois – heureusement – il améliore également
le quotidien de l’hôte qui reçoit le visiteur. Le voyage constitue un espace de liberté qui reste en grande partie à conquérir.
À l’heure où voyager apparaît plus difficile, à la suite des attentats du 11 septembre 2001 et de leurs conséquences tant sur les
médias et l’opinion publique internationale que sur les politiques
sécuritaires des États, le voyage offre paradoxalement une opportunité à vivre plus intensément, à se détacher de l’emprise du
quotidien, à échapper un temps à l’ordre des choses et donc aussi
au nouvel ordre mondial qui tendent à s’imposer et à s’immiscer
dans notre quotidien le plus intime. On constatera au passage
que moins de trois mille morts lors du spectaculaire effondrement
344
Postface pour la troisième édition (2004)
de deux tours au cœur de Manhattan ont durablement bouleversé
l’ordre touristique mondial bien plus que les quatre millions de
morts depuis moins de cinq ans au cœur de l’Afrique, celle des
Grands Lacs et de la république si peu démocratique du Congo.
Comme d’habitude, et cyniquement, le cœur des affaires prime
sur le cœur des ténèbres, les intérêts n’étant pas les mêmes… Les
entraves aux libertés et les abus de toutes sortes, en particulier
contre tout ce et tous ceux qui s’apparentent à un anticonformisme, se banalisent et se normalisent. Devant ce fait irréfutable
de menace sur nos libertés, et face à la difficulté de faire entendre
des voix divergentes, le voyage fait office de repli stratégique où
puiser une énergie renouvelée, tout en étant à l’écoute de plus
justes bruits du monde. Il est l’occasion de réapprendre à contester, il permet de retrouver un sens à son existence. De ce fait,
le voyage est certes un espace de liberté, mais un espace qui reste
encore à conquérir au moment précis où les libertés tendent
dangereusement à se restreindre. Cette conquête de l’espace de
liberté offert par le voyage ne peut se faire sans remise en cause
drastique de ce que sont et ont été les « apports » de notre civilisation. Cette conquête, sans compromis ni compromissions,
forcément pacifique et un brin libertaire, ne pourra pas non plus
faire l’économie d’une patiente réflexion, critique et interactive,
sur les intelligences nomades à déceler et à instruire, ici ou là sur
la planète. Le « voyage désorganisé » présente une voie alternative
sans doute salutaire pour tous ceux qui goûtent le monde en flânant avec l’envie de le fréquenter sans le conquérir ni le dominer
(Michel, 2003).
En conclusion, il s’agit aujourd’hui de ne pas occulter cette
évidence que le voyage d’agrément reste l’apanage de l’Occident
et des couches de populations privilégiées au Nord comme au
Sud, et qu’en cela il n’échappe pas à l’histoire et à ses tourments.
Le sociologue Rodolphe Christin constate que « le désir voyageur,
de par son exigence d’altérité, signale sans aucun doute la fermeture homogénéisante d’un Occident qui essaime à l’extérieur sa
propre image, ou bien, ce qui revient au même, produit l’image
d’une altérité simplifiée et réduite, médiatisée, convertie aux
“ bienfaits ” de la production et de la consommation, soumise au
345
Désirs d’Ailleurs
règne de l’expansive urbanité » (Christin, 2000 : 214). Il revient
ainsi à l’individu-voyageur de retrouver du sens, reproduire du
réel, réinsuffler de l’imaginaire, dégager une évasion créatrice
source de libération, sans quoi l’histoire risque fort de se répéter
et les drames de se perpétuer en un cycle infernal sans fin. Le touriste doit veiller à ne pas se désimpliquer de la vie sociale et politique ; au contraire, il doit privilégier le collectif et la rencontre, et
surtout résister corps et âme à l’appel au repli sur soi que lui lance
une époque en proie au désarroi.
Le tourisme est, quant à lui, un avatar moderne de la colonisation. Et même si ses habits sont plus décents, ses agents plus
fréquentables, ses intentions plus pacifiques, ses conséquences sur
les paysages et les peuples du monde ne sont pas toujours des
plus louables à l’heure où les inégalités sociales et économiques
se renforcent sans honte et où son principal alibi – le « développement » – s’interroge sans conviction sur sa raison d’être. Sur le
terrain de ces injustices naît le terreau de tous les terrorismes…
Dans ces conditions, que vient dramatiquement nous confirmer
la conjoncture, le tourisme comme archétype de la « culture »
occidentale constitue une nouvelle cible idéale du terrorisme. En
ces temps de mondialisation incontrôlable, les vacanciers au bout
du monde comme au bout de la rue, en leur qualité de représentants (souvent bien malgré eux !) de la dite culture occidentale,
forment des cibles (géo)politiques potentielles aux mains de tous
les extrémistes. Qu’on le déplore ou non, « le tourisme est encore
souvent un libéralisme au service des forts, légitime parce que
puissant : quand “l’un et l’autre” se regardent sans parole, la régulation n’est-elle pas souvent sauvage ? » (Viard, 2000 : 91). À long
terme, seuls un plus grand respect des différences, l’acception
d’autres modes d’être et de penser, et un règlement humain du
fossé économico-social entre les plus démunis et les plus nantis,
pourront graduellement relever le défi de la violence terroriste à
l’épreuve du tourisme international. Toute autre solution ne sera,
au mieux, qu’une pause dans le conflit déclaré ou larvé, en attente
de mieux ou de pire.
346
Postface pour la troisième édition (2004)
Pour l’heure, on constate une frilosité évidente pour l’exploration de l’espace international et, surtout, on a fort à craindre
le succès annoncé d’un tourisme surprotégé et d’un voyage trop
bien organisé, le développement de circuits fléchés et balisés à
outrance, le triomphe du tourisme enclavé avec ses ghettos et ses
suffisances, son décor exotique et ses sujets-figurants. La situation
devient urgente à force de masquer la réalité sous prétexte de protéger les affaires : le tourisme alternatif ne risque pas de menacer
le tourisme classique, et il n’est pas à exclure que les touristes
deviennent demain de plus en plus souvent des cibles. Terroristes,
mouvements de libération ou simples paysans du Sud, beaucoup
l’ont compris : ainsi, en juin 2004, en Turquie, l’ex-PKK – rebaptisé Kongra-gel – déterre la hache de guerre avec l’État militaire
turc, en menaçant précisément les voyageurs occidentaux… Pour
se faire entendre de la dite communauté internationale – et passer au JT de 20 h – rien de mieux à ce jour qu’un enlèvement
de touristes bien programmé ! Autre méfait regrettable lié à la
dégradation de la situation touristique, la montée de la xénophobie et le grand retour de l’irrespect : dans les rues de Paris ou de
Rome, un certain racisme se développe à l’encontre des touristes
étrangers (Chinois par exemple), surtout s’ils sont en groupes
de cinquante… Trop de touristes tue le tourisme, de la même
manière que trop d’avions dans le ciel pollue bien trop l’air qu’on
respire… Alors que faire et combien de temps encore attendre
avant de prendre le problème du tourisme à bras-le-corps ?
Lorsque la toute-puissante industrie du tourisme donnera son
accord ou lorsque la terre tremblera pour de bon ? Désormais,
le terrorisme vient régulièrement, et tragiquement, nous rappeler que le tourisme est une activité particulièrement vulnérable
et, encore et toujours, réservée à une élite. Pour la pérenniser, il
faudrait sans doute revoir en profondeur ses modes opératoires et
de fonctionnement, ses objectifs prioritaires, et au moins débattre
d’urgence de sa raison d’être en ce bas-monde. En se montrant
moins prédateur et en atténuant son arrogance, le tourisme international pourrait encore avoir de beaux jours devant lui… On ne
sait jamais ! Il n’y a pas de fatalité dans cet univers impitoyable
347
Désirs d’Ailleurs
et les émeutes urbaines et touristiques ne sont pas officiellement
prévues…
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Table des matières
Remerciements
3
Préface
5
Avant-propos à la deuxième édition (2002)
De l’éducation au voyage et du respect d’autrui. Une voie vers la paix ?
Introduction
13
19
Chapitre 1 : De l’errance à la rencontre
Le voyage aujourd’hui
Désir et/ou besoin de partir :
comment naît et vit le tourisme ?
Façons de voyager et formes de tourisme
Regards sur une identité ambiguë : qui est le touriste ?
Le touriste-voyageur et le badaud-flâneur
De l’autre à nous, de nous à l’hôte
28
33
45
52
65
74
Chapitre 2 : Rites et pratiques des nomadismes
Des mythes du voyage aux rites touristiques
Le sacré : le touriste comme pèlerin
Du jeu à la fête : la fête du voyajoueur !
L’espace-temps : le voyageur comme nomade et
du vacancier au baroudeur
87
93
105
111
Chapitre 3 : Imaginaires de l’autre et prétextes à l’exotisme
Place et rôle de l’image et du texte ou
le voyage comme prétexte
Quête exotique et lien social
Le désir d’exotisme rime-t-il avec la quête de sacré ?
L’exemple asiatique
127
143
158
365
Désirs d’Ailleurs
Chapitre 4 : L’aventure du voyage et
le voyage d’aventure entre nature et culture
Cheminements intéressés : de la nature à la culture
Le discours voyagiste : médias, publicité, agences et Cie
L’envie d’aventure(s) et l’aventure sans risques
De la super aventure à l’aventure ordinaire
Écotourisme ou égotourisme ?
177
187
198
207
222
Chapitre 5 : Du meilleur et du pire des voyages
La culture en voyage : ethnotourisme et altérité
Tourisme, histoire, politique
Tourismes, traditions, modernités
Les voyages insolites et déformés
241
254
269
284
Conclusion
Pour une anthropologie des voyages
313
Postface pour la troisième édition (2004)
Tourisme et terrorisme ou l’éclatement du monde des voyages ?
323
Voyager dans la violence et comment (se) reposer en paix ?
Du voyage à risque au tourisme prédateur,
il n’y a qu’un pas ?
Tourisme et terrorisme : chiffres et déchiffrages
Le voyage touristique, un risque d’errer qui vaut le détour ?
325
Bibliographie
349
366
328
333
344
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