Quand la sociologie devient « pratique

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Article pour la Revue Economique et Sociale
10/04/06
Quand la sociologie devient « pratique »
Réflexion sur la fonction d’une revue scientifique pour l’action
Pourquoi promouvoir une nouvelle revue de sociologie dans l’époque actuelle ? Et
pourquoi une revue de sociologie pour l’action ? C’est que, malgré ses difficultés de lisibilité
externe, la sociologie est plus que jamais convoquée par les acteurs sociaux pour comprendre
et agir dans un monde incertain ; et que par ailleurs, de nouvelles pratiques de sociologues
pour et dans l’action au sein d’entreprises privées, d’organisations étatiques, supranationales,
non gouvernementales… se développent à l’écart de toute institutionnalisation, mais portant
des réponses nouvelles aux problèmes sociaux de notre temps.
ENTREPRISES ET SOCIOLOGIE :
UNE COURSE POURSUITE
Depuis l’origine, les entreprises et la sociologie entretiennent une relation ambiguë,
faîte d’attrait et de méfiance. Les unes convoquent l’autre dans la perspective instrumentale
d’amélioration de leurs performances, alors que la discipline sociologique voit surtout dans
les entreprises un champ particulier de l’activité humaine ; en diffusant ses théories, la
sociologie, comme ceux qui la font, se prêtent à l’instrumentalisation, mais ils s’en défendent
par ailleurs fermement au nom de l’intégrité du savoir scientifique. Les sociologues sont
souvent tenaillés entre le désir de prouver leur utilité en répondant aux demandes sociales et
leur souci de se mettre à distance de celles-ci. Nous sommes probablement à une époque où
ces paradoxes touchent à leur comble.
Les nouvelles complexités des organisations productives
Les entreprises modernes sont plus que jamais confrontées à des problématiques
sociologiques, mêmes si peu d’entre elles désignent ainsi les problèmes qu’elles rencontrent.
Elles évoluent vers des modèles « post-industriels » porteurs de transformation des rapports
sociaux de travail (Veltz, 2000). L’économie de l’innovation et de la qualité suscite la mise en
œuvre de nouvelles formes de rationalisation du travail qui, au-delà d’une instrumentation
gestionnaire foisonnante (Segrestin, 2005), modifie implicitement les relations entre
l’entreprise et ses salariés. La plupart des auteurs s’accordent sur les tensions et les
inachèvements de ce processus de changement, mais tous pointent aussi l’importance des
facteurs sociaux et humains dans ces fonctionnements de plus en plus complexes. La
fidélisation et la diversité des ressources humaines, la confiance, les relations
intergénérationnelles, l’implication subjective, les coordinations horizontales ou encore
l’initiative deviennent désormais, même s’ils résonnent comme un vieux refrain managérial,
des questions incontournables.
Parallèlement, les organisations économiques sont traversées par des évolutions
sociétales majeures. L’individu social fait aujourd’hui question, de même que le statut de
l’expérience du travail dans la construction des liens sociaux et dans la définition de soi. Que
cherchent, en effet, à affirmer les individus au travail, de quelle demande d’implication et de
valorisation de leur activité sont-ils porteurs, comment articulent-ils vie au travail et
engagements hors travail, que signifient les expressions nombreuses de malaises, les
demandes de reconnaissance ou autres conflits sporadiques ? Les dirigeants et les d’entreprise
se trouvent là en pleine interrogation, exposés à des situations inédites qui bousculent tout
autant leurs visées instrumentales (l’humain est-il premier ou simple ressource d’adaptation
de l’économie ?) que leurs pratiques ordinaires de gestion. Même le postulat de collectifs
sociologiquement significatifs, sur lequel sont édifiés les outils traditionnels de gestion
(classifications, métiers, âges…), se trouve battu en brèche par l’affirmation de
différenciations extrêmes parmi les salariés liés au sexe, à l’âge, aux origines ou « à l’idée »
que chacun se fait de ses multiples appartenances. L’économie de la connaissance engendre
ainsi, dans cette période d’intenses transformations de la division du travail, un besoin de
(re)connaissance du monde social réel ; question qui n’est ni plus ni moins que la définition
de la sociologie.
Le développement paradoxal de la sociologie
De son côté, la sociologie connaît de profondes incertitudes. Elle peine à apparaître
comme une discipline source de métiers stabilisés et clairement identifiables. Le «chercheur»
reste la figure professionnelle centrale de la sociologie (Bourdieu, Chamboredon, Passeron,
1969). La légitimité d’une bonne partie des sociologues se construit sur plusieurs fronts mais
le champ académique reste le champ dominant de réalisation d’une carrière à long terme (par
l’accès à une charge de professeur d’université, d’une grande école de commerce ou
d’ingénieur, à celle de chercheur au CNRS ou encore dans des instituts privés de recherche et
de conseil). Des débats récurrents portent sur les critères d’affiliation au métier (à partir de
quel diplôme est-on sociologue ?), plusieurs sociétés savantes coexistent, les débouchés des
plus haut diplômés sont hasardeux1, la plupart des étudiants embrassant finalement les
carrières les plus diverses…
Voie royale vers le chômage pour qui souhaitent à tout prix devenir « sociologue de
métier », la sociologie ne cesse pourtant de faire le plein dans les universités et connaît une
forte percée dans les formations supérieures. Les diplômes de commerce, d’ingénieur et de
gestion intègrent de plus en plus d’incontournables modules de sociologie, alors que des
masters professionnels expressément adossés aux sciences sociales présentent d’excellents
taux de placement des étudiants sur le marché de l’emploi.
Cette diffusion particulière de la sociologie dans le champ des métiers peut être
considérée en regard de la « plasticité » de la discipline scientifique elle-même. Comme
science de l’interprétation des faits sociaux, elle se construit sur les crêtes des avancées de la
modernité. Enfant du 19ème siècle, époque d’incertitudes et d’accélération de la modernité
(politique, économique, sociale…), la sociologie est particulièrement attendue dans les
périodes de grands bouleversements, précisément parce que le sens ordinaire des choses s’y
dérobe. Mais elle se nourrit aussi de ces périodes de rupture qui bouleversent les savoirs
établis. L’effervescence théorique qui en résulte, introduit de nouvelles différenciations au
sein de la discipline. Elle perd ainsi en visibilité externe ce qu’elle gagne en potentiel
d’innovation. La sociologie que l’on convoque en période de grande incertitude se trouve par
conséquent à la fois forte par son objet et affaiblie par la remise en cause de ses propres
théories. Ainsi peut-on probablement comprendre la diffusion paradoxale de la sociologie,
attendue partout mais fixée nulle part.
Une bien étrange course poursuite
1
Dubar, « La recherche sociologique en Ile de France », rapport pour le CNRS, 2004.
Ayant pour fonction première la compréhension de la réalité sociale, la sociologie
suscite aujourd’hui de fortes demandes de la part des institutions et des acteurs économiques
et sociaux2. Sa fonction de « dévoilement » des rapports de domination (ce que les individus
vivent sur le mode de la certitude et qui ne serait en fait que de la contrainte sociale
intériorisée) lui donne structurellement une orientation critique, même au sens le plus
ordinaire de la production d’une connaissance indépendante. Or, dans une période de
désordre, non seulement les institutions recherchent le sens de l’histoire en marche, mais elles
dressent aussi, à de multiples niveaux, des barrières normatives et défensives pour conserver
leur propre existence. La réflexivité et le germe polémique que porte la sociologie sont-ils
réellement souhaités par les institutions ? On peut affirmer sans risque que les demandes de
sociologie sont le plus souvent confuses, multiples, protéiformes. Savoir et pouvoir entrent
dans une sourde confrontation.
La sociologie a une double mission d’analyse et de transformation sociale. C’est donc
aussi sur la partition classique entre le savoir et l’action que se joue la relation paradoxale
entre les sociologues et les acteurs sociaux. Ces derniers veulent « savoir » pour agir
(demande de connaissance), mais convoquent confusément les sciences sociales pour « savoir
agir » différemment (demande de prescription et d’accompagnement) ; de son côté, la
sociologie reste peu équipée dans sa contribution à l’action. Elle lègue principalement à ses
professionnels des compétences de production de savoir, mais peu des compétences cliniques,
de pédagogie ou d’expérimentation. La sociologie se trouve donc attendue sur une territoire
adjacent au sien, ni totalement décalée, ni totalement ajustée à la demande.
LE METIER DE SOCIOLOGUE N’EST PAS (SEULEMENT) LA OU ON LE PENSE
Parler « du » métier de sociologue est devenu abusif. Des chercheurs nous montrent
qu’il existe aujourd’hui une « face cachée de la sociologie », composée de praticiens en poste
dans des métiers et des institutions non universitaires (Piriou, 2006). Ils sont sociologues
indépendants, consultants, médiateurs, chargés d’études, responsables de ressources
humaines, managers… formés à la sociologie et porteurs d’un « désir de sociologie »3. Ils
revendiquent une double référence au monde scientifique et à leur contexte d’action. Les
compétences qui les distinguent relèvent de la capacité de problématisation sociologique de
situations sociales ou de gestion et, plus fondamentalement, de ce qu’ils nomment volontiers
le « regard », c’est-à-dire une posture de distanciation par rapport au sens commun. Pour
autant, leurs modalités d’action en situation, leurs formes d’engagement et leur parcours dans
les institutions restent encore mal connus. L’existence de ces praticiens invalide l’analyse de
la distinction fondamentale entre l’homme de science et l’homme d’action formulée il y a un
siècle par Weber (1963). Si certains voient en eux une dérive de la profession, d’autres
considèrent qu’il s’agit là d’une évolution positive de la discipline, répondant aux problèmes
de l’époque. Parmi les questions soulevées par la modernité avancée, le lien entre la pensée et
l’action, entre la norme et la critique ou, de manière plus spécifique, entre la sociologie et les
institutions productives ne peuvent probablement pas être considérées comme secondaires.
Ces nouvelles formes d’usage de la sociologie relèvent de deux dynamiques au moins,
qui se croisent en de nombreux points.
2
La revue Sociologies Pratiques tente de se faire l’écho des problématiques d’actualité pour les organisations, au
sens large de ce terme, comme en témoignent les thèmes de ses numéros : « Mondialisation, les cultures en
question » (n°5/2001), « Gérer l’environnement : le temps de l’action concertée » (n°7/2003), « La face cachée
des générations en entreprise » (n°12/2006), « Penser le réseau, repenser l’activité économique » (n°13/2006)…
3
Ces praticiens sont estimés à 10.000 en France, dont environ 3.000 se rattachent culturellement ou
professionnellement à la sociologie (Piriou, 2006).
La sociologie d’intervention
La première dynamique relève de l’affirmation progressive d’une sociologie
d’intervention. Elle s’inscrit, de manière assez classique, dans le programme de la rechercheaction initié par Lewin et quelques autres au milieu du 20ème siècle. Dans le champ des
organisations, cette orientation scientifique a surtout été travaillée des disciplines comme la
psychosociologie, l’ergonomie ou encore les sciences de gestion (le courant de
l’apprentissage organisationnel notamment). La sociologie en est restée curieusement à
l’écart. Mais on observe une évolution significative depuis une dizaine d’années, dont on peut
mentionner, sans prétendre à l’exhaustivité, quelques réflexions structurantes.
Au plan de la théorie pure, le projet d’une sociologie d’intervention s’appuie sans
conteste sur la formulation de théories de l’apprentissage et du changement social.
Mentionnons notamment les théories de l’apprentissage cognitif, de l’apprentissage collectif
(Crozier, 1989) et de l’apprentissage culturel (Sainsaulieu, 1987), qui s’appuient toutes sur le
postulat de l’évolution possible des conduites sociales dans les organisations, sous certaines
conditions. Elles ouvrent le champ à des pratiques d’intervention, qui peuvent être définies
comme l’organisation des conditions par lesquelles les acteurs pourront développer de
nouvelles potentialités de coopération, de projet ou d’action.
L’ambition s’affirme aussi à travers la formalisation de « théories du dispositif » selon
l’expression de Dubost (1987). La sociologie se distingue probablement d’autres approches
par le recours à des diagnostics (Sainsaulieu, 1987/1997) - ou plus largement à des analyses
sociologiques formalisées et utilisées comme des outils d’intervention - et par des dispositifs
de confrontation entre les parties prenantes d’un problème (Uhalde et al., 2001). Enfin, le
projet est soutenu par des « théories de la posture » de plus en plus nombreuses, qui prennent
plutôt la forme d’appels au débat. A travers des concepts comme la « maïeutique » (Herreros,
2003) ou des réflexions sur la symétrie entre savoirs profanes et savoirs savants (Vrancken,
2001), l’on cherche finalement à nommer les nouvelles cohérences scientifiques qui naissent à
l’intersection du « savant » et du « politique ». Cette histoire semble être bien en marche,
même si le panorama des théories sociologiques de l’intervention reste à ce jour encore
confus (Minguet, 2001).
La sociologie dans l’action
Avec la possibilité d’une sociologie dans l’action, c’est la question de professionnels
formés à la sociologie, mais exerçant à partir d’un autre métier constitué (dirigeant,
responsable de ressources humaines, manager, syndicaliste…) qui se pose. La sociologie dans
l’action vise d’abord à être une sociologie de l’expérience vécue, ayant pour ambition d’agir
et de transformer, ici et maintenant, le cours de la vie sociale ; tout simplement peut-être parce
que « l’on ne change pas une société en restant à son écoute » (Todorov, 1997). Les
sociologues dans l’action courent souvent le risque que leur statut d’intellectuel et de
chercheur soit peu ou pas connu du milieu d’accueil, que le poste qu’ils occupent, à temps
plein, corresponde peu avec leur niveau de formation initial en même temps qu’ils
recherchent une double validité de leurs savoirs (en pratique, dans l’organisation qui
l’emploie, mais aussi en théorie, auprès d’un laboratoire de recherche ou d’un collège de pairs
à l’occasion de colloques et de congrès scientifiques, où le sociologue-professionnel vient
mettre à l’épreuve ses avancées de recherche). On peut tenter de tracer les contours de cette
pratique sociologique « ancrée », encore mal connue, à partir de quelques éclairages partiels.
La sociologie d’intervention a tendance à s’écrire et à s’appliquer, tandis que la
sociologie dans l’action s’éprouve dans le temps long des « ressources humaines ». Elle
propose une « internalisation » du processus d’intervention qui en appelle à une définition
nouvelle du « développement social », en lieu et place d’une simple « gestion des ressources
humaines » par actions successives d’ajustement.
La sociologie dans l’action fait la défense d’une « sociologie des coulisses » pour saisir
les acteurs là où ils se dévoilent. L’instauration de relations de confiance avec les salariés
étudiés permet, par exemple, le recueil de confidences sur ce retour sur soi qui s’opère
largement en dehors de l’entreprise et renvoie à la question de la transmission culturelle hors
des cadres classiques de l’entreprise. Des relations proches et bien souvent, au final, amicales
permettent de connaître les rapports aux conjoints, aux enfants, aux pratiques culturelles, à la
langue parlée à la maison, aux fréquentations, à la vie associative, aux projets pour la
retraite… Des théoriciens qui n’étaient pas à proprement parler sociologues, comme Chester
Barnard qui dirigea à l’âge de 41 ans la compagnie des téléphones Bell, ont pratiqué ces
modes d’enquêtes en temps réel, dans l’action, ont cherché à faire émerger des savoirs tacites
par une observation en co-présence physique de longue durée et par la pratique du
gouvernement d’entreprise. Plus près de nous, Lalle (2004) défend également une conception
de la recherche qui ne soit pas seulement « une recherche sur l’action mais une recherche dans
l’action, une recherche transformative où le chercheur, participant à la vie de l’organisation,
conçoit, met en œuvre, analyse, communique, diffuse les résultats obtenus tant à l’intérieur de
l’organisation auprès des praticiens, qu’à l’extérieur en direction des milieux académiques ».
De l’action du sociologue d’intervention, on pourrait dire qu’elle court le risque d’être
momentanée, locale, qu’elle s’adresse à un groupe d’acteurs identifiés, se prête à devenir
l’objet d’un récit de la transformation et porte en elle le sens de l’histoire immédiate de
l’organisation. De l’action du sociologue dans l’action, on peut défendre qu’elle est, non pas
locale, mais globale puisque c’est tout l’ensemble du corps social qui doit être concerné si
l’on veut transformer les rapports sociaux ; qu’elle n’est pas momentanée, mais étendue dans
la durée et en appelle, en cela, davantage à la logique de la « métamorphose »4. Cette forme
d’action renvoie aussi, moins à un sujet ou un groupe désignés, qu’elle ne procède
discrètement par influence, par « capillarité », sur un mode ambiant. Intervenir en sociologue
professionnel, c’est expérimenter une sociologie de la réception réelle, pour reprendre une
expression de Lahire (2004), qui réponde à des critères internes de scientificité (par la
construction d’un appareillage méthodologique liant observation participante et pratiques des
entretiens). Afin de garantir cette scientificité, il convient que les problèmes soient définis
avant l’enquête et que l’on pratique la mise en débats des résultats. Si traditionnellement,
l’enquête ne produit des connaissances que pour autant que ses résultats soient communiqués
et discutés, la manière d’agir du sociologue-professionnel dans l’action ne se « voit » pas. Ou
plutôt, on n’en voit que les résultats et pas nécessairement le champ explicite, clairement
cadencé et exprimé, des intentions et des décisions. Dans cette pratique, l’important est moins
de dire ce que l’on pense que de tenir ce que l’on dit et soutenir l’effort de l’action
transformatrice prolongée (Berthezène, Delange et Pierre, 2006). Sa recherche, patiente, est
celle du « potentiel de situation » et des « points de jointure » d’une organisation. Sa
recherche est celle d’une sociologie réellement pratique.
UNE REVUE COMME RESSOURCE D’ACTION
4
: Nous empruntons cette distinction entre action (de la pensée occidentale) et transformation (de la pensée
chinoise) à Jullien (2005). « L’efficience du stratège en Chine est de capter l’immanence à l’œuvre dans la
situation qui se renouvelle, au fur-et-à-mesure de la transformation : tel est le potentiel de situation absorbant la
« circonstance » pour en faire apparaître l’opportunité. Elle est d’aller puiser, tel un sourcier, par son repérage
des facteurs porteurs, à la source d’avènement sponte sua de l’effet : car par elle, sans plus avoir à agir et
m’investir, je peux me laisser porter » (Idem, p. 76). Seul un ensemble d’hommes et de femmes dans
l’entreprise, pendant une durée suffisante, peut réussir à faire ce travail « d’absorption de la circonstance ».
Il paraît nécessaire aujourd’hui de soutenir et de rendre plus visibles ces nouvelles
pratiques, par définition, peu exposées, largement tacites, mais pourtant de plus en plus
répandues. C’est le projet de la revue Sociologies Pratiques, créée en 1999 et qui a édité son
dixième numéro en 2005 5. En cinq années, 130 auteurs y ont contribué, dont un tiers de
praticiens de la sociologie. Parmi les auteurs « académiques », plus de la moitié développent
des pratiques d’intervention, dans la réalisation de leurs recherches ou parallèlement,
convaincus que « la sociologie ne vaut pas une heure de peine si elle ne devait avoir qu’un
intérêt spéculatif » (Durkheim, 1893).
Dans quelle mesure un espace éditorial peut-il constituer une ressource d’action et
surtout comment ? C’est à cette question que tente de réfléchir le comité de rédaction, en
étant convaincu que ces formes émergentes de pratiques sociologiques ne peuvent se
satisfaire de réponses éditoriales enfermées dans une seule modalité rédactionnelle.
Une première réflexion concerne la forme d’explicitation des sociologies dans
l’action. Il y a là un double défi. Tout d’abord, de faire du foisonnement de la pratique une
sociologie écrite et « rapportée ». Si la qualité première de ces sociologies est d’être
« agissantes » là où elles sont déployées, en mixant la sociologie scientifique, utilisée
comme une compétence-cadre, et l’art du bricolage en situation (de Certeau, 1980), peut-elle
s’écrire avec la même rigueur et la même force de conviction que la sociologie académique,
faite dans et pour les livres ? Un format éditorial particulier peut aider les auteurs à un tel
exercice. Disposer d’un système de rubriques différenciées permet de distinguer les articles
selon leur orientation et d’admettre des modalités rédactionnelles variées : études de cas,
méthodes, interventions, recherches… Le format des contributions constitue un autre outil :
des articles de taille moyenne au regard des normes académiques en vigueur, assortis d’une
exigence de théorisation des pratiques, pointant les aspects génériques ou transférables de
pratiques singulières. L’autre grand défi tient au rapport des praticiens à l’écriture. Leur
quotidien est fait d’actions plus que de « mise en mots ». La revue fait ici le choix d’assumer
un rôle d’accompagnement à l’écriture, sous la forme de compagnonnages ponctuels, situant
sa fonction effective au carrefour de l’édition et de l’organisation de situations apprenantes.
Une revue de sociologie pour l’action, ne peut qu’être, avant tout, une revue de
sociologie. Sa fonction est de publier des résultats de recherche et des débats d’interprétation
sur des problématiques contemporaines. Pour autant, c’est dans la forme d’exposition de ces
travaux que réside, pour les praticiens, mais aussi pour leur environnement immédiat,
l’enjeu d’un accès possible et fluide aux avancées de la discipline. Le style d’écriture est ici
un élément clé : des contributions tentant de faire la part entre la rigueur scientifique des
analyses et un mode d’exposition réservé à une communautés restreinte d’experts.
C’est enfin dans l’activation même des tensions qui traversent la question polémique
de nouvelles formes d’usage de la sociologie que la revue cherche à rester en alerte sur les
choix et les innovations éditoriales. Sa ressource principale tient à la composition même du
groupe de rédaction, en termes de positions professionnelles (académique, enseignants,
professionnels) et de sensibilité personnelle pour ne pas substituer une représentation
scientifique univoque à celle des acteurs. L’enjeu demeure d’entretenir, de toutes les
manières possibles, une circulation permanente entre la théorie et ses formes d’utilité
pratique, et de livrer la question « A quoi sert la sociologie ? »6 à débats ouverts et à des
réponses innovantes.
5
La revue a été créée dans le cadre d’une association de praticiens, l’Association des Professionnels en
Sociologie de l’Entreprise, sous l’impulsion de R.Sainsaulieu et avec l’aide de N.Alter. Un comité scientifique
d’une vingtaine de membres rassemble des praticiens et des enseignants chercheurs impliqués dans le
développement d’un cursus de sociologie appliquée.
6
Titre de l’ouvrage dirigé par B. Lahire, La découverte, 2004.
Références bibliographiques
BERTHEZENE, Pierre-Henri, DELANGE, Nicolas et PIERRE, Philippe, « Gestion des Ressources Humaines et
Sociologie, un couple impossible ? Pour la pratique d’une « sociologie immergée » en entreprise », in
GUENETTE, Alain-Max, GIAUQUE, David, CHANLAT Jean-François et SARDAS, Jean-Claude, Manager le
changement : l'apport des Sciences Humaines et Sociales, L'Harmattan, à paraître en 2006
BOURDIEU, Pierre, CHAMBOREDON Jean-Claude, PASSERON Jean-Claude, Le métier de sociologue,
Maisons des Sciences de l’Homme, Paris, 1969
CERTEAU (de), Michel, L’invention du quotidien. Arts de faire, Paris, UGE (« 10/18 »), 1980
CROZIER, Michel, L’entreprise à l’écoute, InterEditions, 1989
DUBAR, Claude, « La recherche sociologique en Ile de France », rapport pour le CNRS, 2004
DUBOST, Jean, L'intervention pyschosociologique, Paris, Presses Universitaires de France, 1987.
DURKHEIM, Emile, La division du travail social, PUF, 1893
JULIEN, François, Conférence sur l’efficacité, PUF, 2005
HERREROS, Gilles, Pour une sociologie d’intervention, Erès, 2002
LAHIRE, Bernard (dir.), A quoi sert la sociologie ?, La découverte, 2004
LALLE, Béatrice, « Production de la connaissance et de l’action en sciences de gestion. Le statut expérimenté de
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MINGUET, Guy, « Taxonomie des modèles sociologiques d’intervention», in KUTY, Olgierd, VRANCKEN,
Didier (dir.), La sociologie et l’intervention, De Boeck Université, 2000
PIRIOU, Odile, La face cachée de la sociologie, Editions Belin, 2006
SAINSAULIEU Renaud, Sociologie de l’organisation et de l’entreprise, Paris : Ed. Presses de Sciences Po,
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SEGRESTIN, Denis, Les chantiers du manager, Armand Colin, 2005
UHALDE Marc (dir.), L’intervention sociologique en entreprise. De la crise à la régulation sociale, Paris :
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Didier. (dir.), La sociologie et l’intervention, De Boeck Université, 2000
WEBER, Max, Le savant et le politique, Editions 10/18, 1963
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