La construction du conservatisme moderne aux États-Unis

publicité
Bernard SIONNEAU
Professeur Senior à Kedge Business School,
Habilité à Diriger des Recherches en Science Politique, Docteur en Sciences de Gestion,
Docteur en Études Nord-Américaines.
(2012)
La construction
du conservatisme moderne
aux États-Unis
Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay, bénévole,
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi
Courriel: jean-marie_tremblay@uqac.ca
Site web pédagogique : http://www.uqac.ca/jmt-sociologue/
Dans le cadre de: "Les classiques des sciences sociales"
Une bibliothèque numérique fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay,
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi
Site web: http://classiques.uqac.ca/
Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque
Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi
Site web: http://bibliotheque.uqac.ca/
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
2
Politique d'utilisation
de la bibliothèque des Classiques
Toute reproduction et rediffusion de nos fichiers est interdite,
même avec la mention de leur provenance, sans l’autorisation formelle, écrite, du fondateur des Classiques des sciences sociales,
Jean-Marie Tremblay, sociologue.
Les fichiers des Classiques des sciences sociales ne peuvent
sans autorisation formelle:
- être hébergés (en fichier ou page web, en totalité ou en partie)
sur un serveur autre que celui des Classiques.
- servir de base de travail à un autre fichier modifié ensuite par
tout autre moyen (couleur, police, mise en page, extraits, support,
etc...),
Les fichiers (.html, .doc, .pdf, .rtf, .jpg, .gif) disponibles sur le site
Les Classiques des sciences sociales sont la propriété des Classiques des sciences sociales, un organisme à but non lucratif composé exclusivement de bénévoles.
Ils sont disponibles pour une utilisation intellectuelle et personnelle et, en aucun cas, commerciale. Toute utilisation à des fins commerciales des fichiers sur ce site est strictement interdite et toute
rediffusion est également strictement interdite.
L'accès à notre travail est libre et gratuit à tous les utilisateurs. C'est notre mission.
Jean-Marie Tremblay, sociologue
Fondateur et Président-directeur général,
LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
3
Cette édition électronique a été réalisée par Jean-Marie Tremblay, bénévole, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi à partir de :
Bernard Sionneau
La construction du conservatisme moderne aux États-Unis.
Paris : L’Harmattan, 2012, 225 pp. Collection “Pouvoirs comparés”.
L’auteur nous a accordé le 25 mai 2014 son autorisation de diffuser électroniquement ce livre, en accès libre et gratuit à tous, dans Les Classiques des sciences
sociales, conjointement avec l’autorisation du directeur de la collection “Pouvoirs
comparés chez L’Harmattan, le professeur Michel Bergès”.
Courriels : Bernard Sionneau: bernard.sionneau@kedgebs.com
Michel Bergès : michel.berges@free.fr
Polices de caractères utilisée :
Pour le texte: Times New Roman, 14 points.
Pour les notes de bas de page : Times New Roman, 12 points.
Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word
2008 pour Macintosh.
Mise en page sur papier format : LETTRE US, 8.5’’ x 11’’.
Édition numérique réalisée le 31 mai 2014 à Chicoutimi, Ville
de Saguenay, Québec.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
Bernard SIONNEAU
Professeur Senior à Kedge Business School,
Habilité à Diriger des Recherches en Science Politique, Docteur en Sciences de Gestion,
Docteur en Études Nord-Américaines.
La construction du conservatisme moderne
aux États-Unis.
Paris : L’Harmattan, 2012, 225 pp. Collection “Pouvoirs comparés”.
4
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
5
Table des matières
Quatrième de couverture
Préface par le Pr. James Ceaser, de l'Université de Virginie (USA) [7]
Foreword [13]
Première partie.
La genèse du conservatisme moderne [17]
1.
Aux origines modernes de la « vieille droite » conservatrice américaine [18]
2.
« Ancienne Droite » isolationniste vs. « Nouvelle Droite » interventionniste
[30]
3.
Barry Goldwater et la conquête conservatrice du Parti républicain [44]
Deuxième partie
Les réseaux de la seconde « nouvelle droite » [73]
4.
Contre-culture, Néoconservatisme et Nouvelle Droite bis [74]
5.
L'appui de la science économique anti-keynésienne [89]
6.
Le Manifeste de Lewis F. Powell Jr [101]
7.
Les réseaux d'affaires forgent un nouveau "consensus antilibéral" [111]
Troisième Partie
Fondations et boîtes à idées
de la « révolution conservatrice » [123]
8.
Les Fondations de la galaxie conservatrice américaine [123]
The Lynde and Harry Bradley Foundation [124]
Les fondations de la famille Koch [126]
Les fondations de la famille Olin [128]
Les fondations de la famille Scaife [130]
La fondation Adolph Coors [132]
La fondation Smith-Richardson [134]
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
9.
Les « boîtes À idées » du conservatisme américain [138]
American Enterprise Institute (AEI) [139]
The Heritage Foundation [144]
The Hoover Institution on War, Revolution and Peace [153]
Cato Institute [158]
The Center for Strategic and International Studies (CSIS) [164]
Quatrième Partie
La FABRICATION DU « MYTHE » RONALD REAGAN [173]
10.
Activisme, populisme, religion et lutte contre l'inflation : les ingrédients
d'une première victoire conservatrice [173]
11.
Une présidence pragmatique bien en-deçà des attentes de ses soutiens
conservateurs [184]
12.
Une entreprise de béatification laïque ex-post [194]
Notes et orientations bibliographiques [202] [Les notes en fin de livre ont été
converties en notes de bas de page. JMT,]
6
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
[2]
POUVOIRS COMPARÉS
Collection fondée et dirigée par Michel Bergès
Professeur de Science politique
Nathalie BLANC-NOËL (sous la direction de)
La Baltique. Une nouvelle région en Europe
David CUMIN et Jean-Paul JOUBERT
Le Japon, puissance nucléaire?
Dmitri Georges Lavroff (sous la direction de)
La République décentralisée
Michel Louis MARTIN (sous la direction de)
Les Militaires et le recours à la force armée. Faucons, colombes?
Constanze VILLAR
Le Discours diplomatique
Gérard DUSSOUY
Les Théories géopolitiques. Traité de Relations internationales (I)
Les Théories de l’interétatique. Traité de Relations internationales (II)
Les Théories de la mondialité. Traité de Relations internationales (III)
André YINDA YINDA (Préface de Pierre MANENT)
L’Art d’ordonner le monde. Usages de Machiavel
Dominique D’ANTIN de VAILLAC
L’Invention des Landes. L’État français et les territoires
Michel BERGÈS (sous la direction de)
Penser les Relations internationales
Joseane Lucia SILVA
« L’anthropophagisme » dans l’identité culturelle brésilienne
Arnaud MARTIN (sous la direction de)
La Mémoire et le pardon. Les commissions de la vérité
et de la réconciliation en Amérique latine
Hourya BENTHOUHAMI et Christophe MIQUEU (sous la direction de)
Conflit et démocratie. Quel nouvel espace public ?
7
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
8
La construction du conservatisme moderne
aux États-Unis.
QUATRIÈME DE COUVERTURE
Retour à la table des matières
Après l'élection à la présidence des États-Unis de Ronald Reagan,
puis celle à deux reprises, de Georges W. Bush, on s'est beaucoup interrogé sur l'influence des réseaux "conservateurs" ou "néoconservateurs" dans la politique américaine. Quels liens ont-ils avec le Parti
républicain ? Pourquoi et comment sont-ils parvenus à y occuper une
place prépondérante ?
La thèse défendue dans cet ouvrage préfacé par le Professeur James Ceaser, de l'Université de Virginie, éminent connaisseur des institutions américaines, est que, malgré une étiquette commune, ce
conservatisme-là n'a jamais connu d'unité théorique. Il se révèle plutôt
comme une coalition de groupes disparates (traditionnalistes, libertariens, conservateurs religieux, néoconservateurs), promouvant des
principes différents, voire contradictoires, au-delà de ce qui a pu les
rassembler épisodiquement. Ils se sont d'ailleurs montrés plus à l'aise
dans leur opposition à la Gauche que lorsqu'ils tenaient en main les
rennes du pouvoir, face au pragmatisme d'un président de leur camp
comme Ronald Reagan. Autre point essentiel : ils ont créé une infrastructure institutionnelle complexe qu'il s'agit de décortiquer. Animés
par de grandes familles philanthropiques issues du monde des affaires
et par des fondations nouvelles, de nombreux "think thanks" ont été
dynamisés, non sans hostilité de la part de l'establishment intellectuel
souvent proche du Parti démocrate.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
9
Il s'agit ici, en termes de science
politique, de révéler la mise en action
des réseaux impliqués, en tenant
compte des idéologies, des stratégies
et des jeux d'influence qu'ils véhiculent dans les allées du pouvoir.
Bernard Sionneau est professeur
Sénior-HDR à BEM (Bordeaux École
de management) et chercheur associé
au Groupe de Recherche sur la Sécurité et la Gouvernance de l'Université
Toulouse 1 Capitale. Il a publié diverses études sur l'économie et les pratiques managériales que les conservateurs américains ont engagées comme sur les politiques de sécurité
de l'administration Georges W. Bush, dont : "Légitimating Corporate
Global Irresponsability : Origins, Contexts and Vectors of the Market
Modem Newspeak" (Journal of Global Responsability, Vol. 1, Iss : 2,
2010) et "Réseaux conservateurs et nouvelle doctrine américaine de
sécurité" (Annuaire français de Relations internationales, 2003).
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
10
[7]
La construction du conservatisme moderne
aux États-Unis.
PRÉFACE
par James Ceaser
Professeur de Science politique à l'Université de Virginie (USA)
Traduction par Michel Dusclaud,
Ingénieur d'étude au CNRS, Centre Roland Mousnier, UMR 8596
Retour à la table des matières
Quiconque veut comprendre les origines et le développement du
mouvement conservateur américain se doit de lire l'ouvrage de Bernard Sionneau intitulé La Construction du Conservatisme Moderne
aux États-Unis. En seulement 231 pages, Sionneau livre, de façon remarquable, un exposé très complet sur les courants intellectuels qui
ont conduit à la création et à la transformation du mouvement conservateur, tout en décrivant les efforts réalisés pour le doter d'une infrastructure organisationnelle impressionnante faite de fondations et de
think tanks. L'auteur explore tous ces thèmes sur une période couvrant
la naissance du mouvement conservateur à partir d'une minorité marginalisée de personnalités à la fin de la seconde guerre mondiale, jusqu'à l'avènement d'une force politique qui devient majoritaire au sein
de la nation américaine. Son étude se termine, de façon tout à fait pertinente, par un débat sur le rôle joué par Ronald Reagan, qui reste le
personnage le plus emblématique du mouvement conservateur après
l'avoir conduit à sa première victoire électorale d'ampleur.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
11
L'ouvrage de Bernard Sionneau révèle l'une des facettes les plus
importantes, bien que trop souvent mal comprise, du mouvement
conservateur. Sous un label commun, le conservatisme américain n'a
jamais connu d'unité théorique. Il a plutôt été une coalition d'éléments
disparates [8] générant des principes différents quand ils n'étaient pas
ouvertement contradictoires. Deux facteurs expliquent la façon dont
ces éléments ont pu se rassembler : un rejet commun de la Gauche
américaine et la créativité de certains intellectuels et activistes politiques pour forger une ligne commune. Malgré ces initiatives, les périodes d'unité réelle ont été brèves et les relations entre les différentes
composantes du mouvement se sont révélées souvent chaotiques. Les
Conservateurs sont parfois apparus davantage soudés lorsqu'ils étaient
dans l'opposition, combattant la Gauche, que lorsqu'ils tenaient les
rênes du pouvoir.
Bernard Sionneau identifie deux phases dans la construction d'une
véritable coalition conservatrice : la première couvre les années 1950
et le début des années 1960. Connue sous la dénomination de « fusionnisme », elle s'efforce de réunir les deux principales composantes
du conservatisme, à savoir : le libertarianisme (ou libéralisme économique) exaltant le libre marché et le culte de l'individualisme avec le
traditionalisme tout entier tourné vers le primat de la communauté et
la promotion des valeurs bibliques et de la vertu classique. Le « fusionnisme » parvient à ses fins en jouant sur l'anticommunisme. Cette
posture conduit nombre de libertariens et de traditionnalistes à rompre
avec le conservatisme à l'ancienne tourné, en outre, vers l'isolationnisme et la construction d'une « forteresse Amérique ». Le nouveau
conservatisme s'affirme alors internationaliste, mais dans une déclinaison particulière qui met l'accent sur la nation américaine et ses alliances et n'accorde aucune confiance aux Nations unies. Traditionnalistes et libertariens se rassemblent, en outre, autour d'une opposition
partagée à la croissance de l'État Providence qui, selon eux, menace
non seulement l'économie de marché, mais également les pouvoirs et
les traditions des communautés locales.
Au cours de sa première phase d'existence, le conservatisme ne réunit qu'une minorité de supporters à l'intérieur du parti Républicain.
Les Conservateurs affichent de profondes réserves par rapport aux
présidents Eisenhower et Nixon qui sont plus proches du centre-
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
12
gauche du parti. Il existe, à cette époque, de violentes confrontations
entre [9]
conservateurs pour savoir s'il faut rester dans le parti Républicain
en s'efforçant de l'influencer de l'intérieur, ou s'il est préférable d'en
sortir pour former un nouveau parti indépendant. La question est en
partie tranchée en 1964 avec la nomination de Barry Goldwater comme le candidat conservateur choisi lors des primaires pour représenter
le parti Républicain à l'élection présidentielle. Mais la défaite cuisante
de ce dernier face à Lyndon Johnson est aussi un signal adressé aux
conservateurs : le jour de leur triomphe national n'est pas encore venu.
Il est temps d'opérer une retraite tactique.
La deuxième phase du conservatisme moderne, dans le récit de
Bernard Sionneau, se déroule au cours des années 1970. À cette époque, l'émergence de deux éléments constitue une véritable opportunité
pour le renouveau et le renforcement du mouvement conservateur.
L'un est le réveil d'électeurs qui basculent dans l'activisme religieux
pour protester contre la sécularisation de la culture et la forte augmentation des avortements suite à une décision de la Cour Suprême des
États-Unis (Roe v. Wade en 1973). Cette vague de protestataires religieux fournit aux conservateurs une réserve significative de votants
qui lui manquait jusqu'alors. L'autre, est l'avènement du « néoconservatisme ». Les néoconservateurs sont un groupe d'intellectuels,
tous démocrates à l'origine, qui éprouvent des désaccords profonds
avec les orientations prises par leur formation politique d'origine. Pour
certains d'entre eux, le problème principal est celui des programmes se
référant à la « Grande Société » de Lyndon Johnson dont ils estiment
que la plupart ont eu des effets aussi imprévisibles que désastreux ;
pour d'autres, c'est plutôt l'influence de la Nouvelle Gauche qui propage un mélange de néo isolationnisme, d'antimilitarisme et même d'anti-américanisme. Ce faisant, malgré la décision de certains de ces néoconservateurs de rester démocrates afin de remettre leur parti en phase
avec ses fondements, nombre d'entre eux choisissent de couper le cordon pour soutenir le Républicain Ronald Reagan en 1980. Cette situation contribue par là même à transformer l'équilibre du pouvoir intellectuel aux États-Unis, certains de ses esprits les plus brillants rejoignant le mouvement conservateur.
Le résultat de ces transformations est l'avènement d'un mouvement
conservateur plus vaste que ce qui avait existé [10] une décennie au-
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
13
paravant. Quatre groupes en forment l'ossature : des traditionnalistes,
des libertariens (ceux que les Européens appellent « libéraux » et
qu'ils associent à l'ultralibéralisme économique), des conservateurs
religieux et des néoconservateurs. Avec cette base élargie se pose assez rapidement le problème de la gestion d'une coalition dont l'hétérogénéité est encore plus importante qu'auparavant. Est-ce que cette
nouvelle créature à quatre têtes va pouvoir générer une sensibilité
commune ?
C'est ici l'une des contributions majeures de l'ouvrage de Bernard
Sionneau que de n'avoir pas limité son propos à l'exposé des courants
intellectuels du conservatisme américain. Son récit consacre en effet
un chapitre entier à un autre épisode essentiel : la création d'une véritable infrastructure intellectuelle au service de la cause conservatrice.
Lors de cette phase, philanthropes conservateurs issus du monde des
affaires et intellectuels joignent leurs forces pour créer de nouvelles
fondations et think tanks. L'objectif est de se lancer dans la bataille
des idées et devenir ainsi un contrepoids réel à l'establishment libéral
(de gauche aux États-Unis) qui a jusqu'alors occupé le devant de la
scène. Les nouvelles institutions mettent leurs ressources au service
du financement de la recherche, attribuent crédits et bourses à des
chercheurs et des étudiants et soutiennent les travaux d'experts dans la
propagation de leurs idées et analyses lors des grands débats de politiques publiques. Sans le développement de cet impressionnant édifice
organisationnel, il est vraisemblable que le mouvement conservateur
ne serait jamais parvenu à consolider ses gains ni à étendre son influence. Même si la plupart des structures créées soutiennent telle ou
telle forme de conservatisme, elles s'accordent, à certains moments,
sur la nécessité de promouvoir la pollinisation des idées et la circulation des hommes au sein de leurs réseaux.
Ronald Reagan reste le leader politique qui, en 1980, parvient à
rassembler les quatre composantes d'un mouvement conservateur
élargi. Sa victoire porte le conservatisme au cœur du parti Républicain
et en fait l'idéologie ou le référentiel politique dominant dans le public
américain, laminant les idées progressistes portées par les [11] Républicains ou les Démocrates « libéraux » (de gauche aux États-Unis).
Reagan réussit ainsi le tour de force d'équilibrer les apports de chaque
courant conservateur, intégrant à ses propos des aspects de leurs revendications, afin d'apaiser ou de satisfaire leurs attentes. Bernard
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
14
Sionneau rappelle toutefois, de façon pertinente, que Ronald Reagan
provoque souvent l'ire de ses différents courants de supporters ; il lui
est en effet impossible de satisfaire toutes leurs revendications
conflictuelles ; le réalisme politique l'incite, en outre, à prendre des
libertés avec les dogmes conservateurs. Ce faisant, l'image de Reagan
s'avère correspondre assez peu à celle du conservateur « pur » portée
par les espoirs ou les attentes de ses supporters. Malgré cela, Ronald
Reagan acquiert une telle stature politique que son image devient une
référence et le reste encore à l'heure actuelle. Ces adversaires de gauche feront tout pour ternir cette image alors que, dans le même temps,
les conservateurs se sentiront obligés de se rassembler pour soutenir
son héritage et sa mémoire, n'hésitant pas, comme le fait remarquer
Bernard Sionneau, à gommer leurs déceptions le concernant.
La Construction du Conservatisme Moderne aux États-Unis aborde, en profondeur, l'avènement et l'expansion de ce mouvement en
Amérique. L'ensemble est un exemple sur la meilleure façon d'utiliser
l'histoire politique, institutionnelle et intellectuelle pour y parvenir.
[12]
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
15
[13]
La construction du conservatisme moderne
aux États-Unis.
FOREWORD
By James W. Ceasser
Professeur of Politics at the University of Virginia (USA)
Retour à la table des matières
Anyone wishing to understand the origins and development of
American conservatism can do no better than to read Bernard Sionneau's La Construction du Conservatisme Moderne aux États-Unis. In
a space of less than 231 pages, Sionneau provides a remarkably full
account of both the intellectual currents that led to the founding and
transformation of the conservative movement, and the efforts that
went into building an impressive institutional infrastructure of foundations and think tanks. Sionneau explores these topics in the course of a
narrative that traces the growth of the conservative movement from a
tiny and marginalized minority at the end of World War II to a political force that commanded the majority of the nation as a whole. His
study culminates, fittingly, in a discussion of the conservative's most
celebrated figure, Ronald Reagan, who led the movement to victory in
1980.
Sionneau's book reveals one of the most important, yet least understood features of the conservative movement. Despite the common
label, conservatism in America has never comprised a theoretical unity. It has instead been a coalition of disparate elements holding different and some-times contradictory first principles. Two factors explain
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
16
how these elements have been able to coalesce : a shared opposition to
the American Left and the creative efforts of certain intellectuals and
politicians to forge common ground. Even so, the periods of real unity
have been brief and the relations among the different components have often proven unstable. Conservatives have sometimes held together
better when they have been in the opposition, fighting the Left, thon
when they have held the reins of power.
[14]
Sionneau identifies two phases in the construction of a workable
conservative coalition. The first took place during the 1950s and early
1960s. Known as « fusionism », it sought to bring together the two
dominant conservative strands of the day : libertarianism (or economic liberalism), which praised the market and began its reasoning
from the individual actor, and traditionalism, which promoted the old
values of biblical religion and classical virtue, and which often took
its bearings from the community. Fusionism discovered common
ground by stressing a robust anti-communism. This position led most
libertarians and traditionalists to reject definitively an older form of
conservatism, prominent before the War, that favored isolationism and
the building of a « fortress America. » The new conservatism was internationalist, though in a way that emphasized the role of the American nation and its alliances, not the United Nations. Traditionalists
and libertarians also found agreement in their opposition to a growing
welfare state, which threatened both a market economy and the powers and traditions of local communities.
Conservatism in this phase began as a minority within the Republican Party. Conservatives had reservations about both Eisenhower and
Nixon, who were closer to the center-left of the Party. It was a matter
of intense dispute among conservatives whether to stay in the Republican Party, trying to influence it from the inside, or go their own
way and form a separate party. The issue was temporarily resolved in
1964 in favor of allegiance, when conservatives took over the party
and nominated Barry Goldwater. But Goldwater's subsequent defeat
in a landslide to Lyndon Johnson made clear, even to conservatives,
that the day of conservative national majority lay somewhere in the
future. It was time for a tactical retreat.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
17
The second phase of modem conservatism, in Sionneau's account,
was launched in the 1970s. It depended on the emergence of two new
elements that offered an opportunity for the expansion and strengthening of the conservative movement. One was a reawakening of religious-minded [15] voters, who began to mobilize for political activity
as a result of their concern over the over the growing secularization of
the culture and the dramatic increase in abortions following the Supreme Court decision of Roe v. Wade in 1973. This religions movement supplied conservatism with a mass base that it previously lacked. The other development was the rise of neo-conservatism. Neoconservatives consisted of a group of intellectuals, all Democrats at
the outset, who grew increasingly disenchanted with the direction of
their party in the 1960s. For some thinkers, the problem was Lyndon
Johnson's Great Society programs, many of which proved to hsve
harmful unintended consequences ; for other thinkers, it was the influence of the New Lefl, which preached a mix of neo-isolationism,
anti-militarism, and even anti-Americanism. Although some neoconservatives remained Democrats, hoping to restore the Party to its
old roots, many cut the knot and by 1980 supported Ronald Reagan.
This shift helped to change the intellectual balance of power in America, brin-ging some of the nation's best and brightest into the conservative movement.
The result of these developments was a much broader conservative
movement thon had existed a decade earlier. It consisted now of four
elements : traditionalists, economic liberals (in the European sense),
religious conservatives, and neo-conservatives. With this breadth came the problem of trying to manage an even more diverse coalition.
Could this new creature with four heads manage to develop one
heart ?
It is one of the great strengths of Bernard Sionneau's book that he
does not limit his account exclusively to currents of intellectual
thought. In explaining the growth of conservatism, he devotes a full
chapter to another critical aspect of the story : the creation of a
conservative intellectual infrastructure. Conservative philanthropists
teamed with intellectuals to create new foundations and think tanks to
help engage the battle of ideas and to provide a counter-weight to the
liberal establishment, which until then dominated [16] the scene. These institutions sponsored research, provided grants to scholars and
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
18
students, and supported policy experts in the dissemination of ideas
and information. Without the development of this large and impressive institutional edifice, it is unlikely that the conservative movement
would have been able to consolidate its gains and sustain its influence.
Many of these institutions support one kind of conservatism, but in
some cases they have sought directly to promote a cross-fertilization
of ideas and people.
Ronald Reagan was the political leader who in 1980 built the coalition among all four elements of the expanded conservative movement.
His victory brought conservatism to the center of the Republican Party
and made it the largest single ideology or viewpoint within the American public, surpassing liberalism. Reagan performed a balancing act
among the coalition's different elements, embracing aspects of the
agenda of each and seeking to appease or satisfy their concerns by his
rhetoric. Sionneau's interesting account of the Reagan presidency
shows, however, that Reagan often left each element dissatisfied. It
was impossible to meet all of their conflicting demands, and the exigencies of governing sometimes led Reagan to deviate from conservative dogma. Reagan was less of a "pure" conservative than many in
the movement hoped for or expected. Yet Reagan became so important a political figure that his image became valuable property, which
remains the case even today. Those on the Left have sought desperately to tear that image down, while conservatives have felt compelled to
rally to his support, even at the price, Sionneau observes, of concealing some of their own disappointments.
La Construction du Conservatisme Moderne aux États-Unis provides deep insights into the rise of American conservatism. It is an
example of intellectual, institutional, and political history at its finest.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
[17]
La construction du conservatisme moderne
aux États-Unis.
Première partie
LA GENÈSE
DU CONSERVATISME
MODERNE
Retour à la table des matières
19
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
20
Après l'élection, puis la réélection du républicain Georges W. Bush
à la présidence des États-Unis (2001-2009), de nombreux commentateurs évoquèrent l'influence de réseaux « conservateurs » ou « néoconservateurs » pour expliquer l'orientation des priorités de son administration, tant au niveau de la politique intérieure que des affaires
étrangères 1.
Parmi ces priorités, étaient généralement citées : une diplomatie
unilatérale appuyée par le recours préventif à la force ; la volonté de
privatiser la sécurité sociale et l'éducation publique ; la décision de
limiter au profit du monde des affaires, les contraintes réglementaires
dans tous les domaines (droit du travail, sécurité, environnement) ;
l'engagement à rendre illégaux l'avortement ou le mariage homosexuel ; l'ambition d'institutionnaliser les initiatives sociales portées
par les groupes religieux.
Si l'agenda précité inscrivait la présidence Bush (Jr.) à « droite » de
l'échiquier politique américain, les idées et arguments qui le fondaient
empruntaient à de nombreux courants dont les tenants, même s'ils partageaient la même hostilité pour le « libéralisme » (associé à la « gauche » aux États-Unis) ne s'accordaient pas nécessairement sur le
contenu de cet agenda, quand ils ne le critiquaient pas férocement.
[18]
Plusieurs questions s'imposent alors à l'observateur : Comment expliquer, dans nombre de publications, la présentation indifférenciée de
ces courants antagonistes et de leurs thèses sous le label « conservateur » ? Avant d'aborder ce sujet, d'autres interrogations s'imposent
toutefois dans l'ordre des priorités : Qui sont en fait ces « conservateurs » et « néo-conservateurs » dont il est si souvent fait référence
dans la vie politique américaine ? Quels sont leurs liens avec le parti
1
Bernard Sionneau est professeur Senior-HDR à BEM (Bordeaux École de
Management) et Chercheur au Groupe de Recherche sur la Sécurité et la
Gouvernance de l'Université Toulouse 1 Capitole.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
21
Républicain ? Pourquoi et comment sont-ils parvenus à y occuper une
place prépondérante ? Quelle est l'origine historique de leurs idées et
propositions ? Dans quelles circonstances et comment ces dernières
ont-elles pu porter Ronald Reagan à la présidence des États-Unis
(1981-1989), et faire de lui le premier président « Républicain conservateur » de la deuxième moitié du XXe siècle ?
C'est en s'efforçant de répondre à ces questions que s'organisera la
contribution dont le développement suit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
22
[18]
Première partie :
LA GENÈSE DU CONSERVATISME
MODERNE
1
Aux origines modernes
de la « vieille droite »
conservatrice américaine
Retour à la table des matières
Les fondements politiques modernes de la droite américaine
conservatrice sont à chercher dans une opposition, largement partagée
parmi ses supporters (mais pas par tous, comme nous allons l'expliquer), aux réformes « libérales 2 » contenues dans le New Deal (19331938). Engagées par le président démocrate Franklin D. Roosevelt
(1933-1945) leur objectif premier était de corriger la crise économique et sociale issue de la grande dépression (1929). 3 Cette crise,
2
3
Aux États-Unis, le qualificatif « libéral » signifie « plutôt de gauche ».
Le terme « New Deal » (« nouvelle donne ») fut prononcé pour la première
fois par Franklin D. Roosevelt en 1932, lors d'un discours dans lequel il acceptait l'investiture du parti démocrate pour être son candidat à l'élection
présidentielle. Ayant remporté la victoire, son équipe traduisit la « nouvelle
donne » par un ensemble d'institutions et de réformes à vocation économique et sociale. Dans ce dernier domaine, tout particulièrement, furent adoptées plusieurs législations clés : le National Labour Relations Act connu en-
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
23
qu'un président républicain, Herbert C. Hoover (1929-1933) n'avait su
anticiper, exposa, entre autres, les faiblesses de l'économie du « trickle
down » favorisée par son administration, ainsi que le manque de souplesse de ses politiques publiques 4. Elle fit perdre au parti Républicain sa réputation et la présidence, tout en plaçant à la tête de l'Exécutif un Président qui représentait ce [19] que certains intellectuels et
hommes politiques rejetaient. Nouvellement élu, Roosevelt jeta en
effet les bases d'un « État Providence à l'américaine » qui augmentait
la taille de l'État fédéral, tout en introduisant le keynésianisme dans
l'économie. La décision, quelques années plus tard, d'engager les
États-Unis dans le deuxième conflit mondial, ne fit que renforcer la
détermination de ses adversaires. Nombre de personnalités du monde
politique, mais aussi des journalistes et des intellectuels qui jugeaient
dangereux ces choix pour la survie de la République, formèrent alors
une coalition d'opposants. Qualifiée, par les historiens contemporains,
d'« ancienne droite » (Old Right) par rapport à une « nouvelle droite »
(New Right) qui allait lui succéder (cf. infra), cette coalition connut
son apogée entre le milieu des années 1930 et le début des années
1950. Elle rassembla tous ceux qui, aux États-Unis, étaient inquiets de
la croissance et de la concentration du pouvoir administratif entre les
4
core sous le nom de Wagner Act (1935) qui donnait aux employés le droit
de former des syndicats et d'engager des négociations collectives avec leurs
employeurs ; le Social Security Act (1935) qui mit sur pied un système fédéral de retraite et demandait à chaque État de concevoir une assurance chômage ; le Fair Labour Standards Act (1938) qui fixait un seuil maximal horaire pour la semaine de travail et un salaire minimum pour certaines catégories de personnels et abolissait également le travail des enfants, etc.
C'est Andrew W. Mellon, qui, ayant servi dans les administrations de trois
présidents Républicains notamment comme Secretary of the Treasury de
Herbert Hoover, fut à l'origine de ce que ses critiques ont appelé « la théorie
du trickle down ». Mellon dont la dynastie familiale régnait sur la banque,
l'industrie et le pétrole, était persuadé que seuls les milieux d'affaires savaient ce qui était bon pour l'Amérique et que les hommes politiques devaient suivre leurs conseils. Il s'attacha ainsi à démanteler l'édifice fiscal mis
en place par le président démocrate Woodrow Wilson, partant du principe
que des impôts élevés sur les revenus importants étaient une aberration. Selon lui, ce type de mesure dissuadait les riches de réinvestir leurs capitaux et
s'opposait à la croissance économique, pénalisant ainsi tous les Américains.
Porté au pinacle par le dynamisme économique des années vingt, il vit sa
popularité ruinée par la grande dépression. Hoover lui trouva une porte de
sortie comme ambassadeur à Londres.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
24
mains de l'Exécutif Fédéral et se montraient désireux de combattre ce
qu'ils considéraient être une « dérive », aussi bien dans le domaine de
la politique intérieure que dans celui de la politique étrangère.
Quels étaient les fondements intellectuels des tenants de la « vieille
droite ? ».
Ces derniers appelaient de leurs vœux un retour aux grands principes de la tradition politique républicaine (Republicanism) incarnés
dans des textes comme la Déclaration d'Indépendance et la Constitution. Ils entendaient que soit assuré le respect des mécanismes de séparation des pouvoirs, la vitalité des contre-pouvoirs, la décentralisation, et par-dessus tout, le respect de la liberté et de l'autonomie des
individus. Plusieurs grands auteurs, hommes d'État, philosophes ou
économistes, figuraient, entre autres, dans leur panthéon, dont les Britanniques John Locke et John Stuart Mill, l'américain Thomas Jefferson. C'est en fonction de ces références qu'ils articulèrent leur conception de la politique dans les termes suivants : soit l'Amérique demeurait un pays de gouvernement limité, de liberté et d'initiatives individuelles ; soit elle choisissait de [20] se soumettre à un Exécutif aux
pouvoirs illimités, désireux d'engager sa politique intérieure sur la
voie du « collectivisme » et sa politique étrangère sur celle de
l'« impérialisme ». L'alternative ainsi formulée par les tenants de la
« Vieille Droite » fut donc celle de la « République » contre « l'Empire », de l’« individualisme » contre le « pouvoir centralisé » que ce
soit au sein du gouvernement ou d'entreprises géantes 5. Au début du
XXe siècle, la défense de ces principes avait déjà conduit certains intellectuels de renom (H. L. Mencken, Albert Jay Nock) à dénoncer
dans des publications comme Freeman ou American Mercury, les options politiques prises par Théodore Roosevelt 6, Woodrow Wilson ou
5
6
Sheldon Richman, "New Deal Nemesis : The Old Right Jeffersonians", The
Independent Review, Volume I, Number 2, Fall 1996.
Théodore Roosevelt, 26e président des États-Unis (1901-1909) devint gouverneur de l'État de New York en 1898. Bien que Républicain, il se prononça, à ce poste, en faveur d'un gouvernement centralisé et interventionniste,
en faveur de la réglementation du travail des femmes et des enfants, des
taxes sur les entreprises de services d'utilité publique (électricité, eau, etc.)
et sur les compagnies d'assurances. Les idées progressistes de Roosevelt ne
le rendirent pas populaires auprès d'une partie de la droite Républicaine. Ses
responsables décidèrent de l'éloigner de la présidence en lui confiant la vice-
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
25
A. Mitchell Palmer 7, qu'ils qualifiaient d'« ennemis de la liberté ».
Elle les avait également incités à s'attaquer à la Prohibition et la cen-
7
présidence. Mais leur plan se retourna contre eux lorsque, en 1901, le président William McKinley fut assassiné et que Roosevelt fut obligé de le remplacer. Le « progressisme » de Roosevelt se traduisit par une volonté de
donner aux Américains ce qu'il appela un « Square Deal », c'est-à-dire une
« proposition honnête » incarnée dans une société juste et équitable. Il s'efforça d'accroître le pouvoir réglementaire du gouvernement fédéral et persuada le Congrès de voter des lois qui renforcèrent la capacité d'intervention
de la Insterstate Commerce Commission et créèrent un nouveau Département of Labor and Commerce. Sous sa présidence, le gouvernement fédéral
engagea plus d'une quarantaine d'actions en justice contre les monopoles. En
sus de ces décisions, Thédore Roosevelt eut également en 1906 un rôle crucial dans le vote des Pure Food and Drug Act et du Méat Inspection Act.
Très soucieux de sauvegarder l'environnement, il encouragea aussi le vote
du Newlands Reclamation Act dans le but de construire des barrages pour
irriguer les petites exploitations agricoles et mit de vastes étendues de terres
sous la protection du gouvernement fédéral, in Eleanor Roosevelt National
Historic Site, Hyde Park, New York.
Les États-Unis ont connu deux « peurs rouges » (Red Scare) dans leur histoire. La première eut lieu entre 1919 et 1921 et la seconde, plus connue, car
liée au MacCarthysme, entre 1950 et 1954. La première « peur rouge » fit
suite à la révolution populaire organisée en Russie en 1917 contre le Tsar
Nicolas II et à la prise du pouvoir, dans ce pays, par les Bolcheviques. À
partir de juin 1919, une série d'attentats à la bombe en fut le déclencheur aux
États-Unis, organisés contre les domiciles de responsables officiels dans
plusieurs grandes villes. À l'époque, la presse attribua ces attaques à des
groupes bolcheviques ou à des opposants à l'entrée en guerre de leur pays
dans le premier conflit mondial. Mais les grèves organisées, la même année,
dans les secteurs de l'acier et du charbon, eurent pour effet d'orienter les
soupçons vers les organisations socialistes et leurs membres. Le résultat fut
une demande formulée au gouvernement par la presse, ainsi que par les
groupes les plus nationalistes, de mettre un terme à la propagation de ce
qu'ils interprétaient comme une tentative de « révolution bolchevique » sur
le territoire américain. Le procureur général de l'époque, A. Mitchel Palmer
qui entendait profiter de ces incidents pour se construire un destin politique,
demanda au Congrès des fonds spéciaux pour y mettre un terme. Il les obtint, ainsi que la possibilité de déporter les éléments étrangers les plus radicaux. Mais l'épisode prit rapidement fin lorsque des officiels de haut rang au
ministère de la justice ou du travail, qui ne partageaient ni l'analyse des nationalistes ni celle de Palmer, décidèrent d'interrompre poursuites et déportations.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
26
sure 8, deux expressions d'un puritanisme dont ils refusaient l'ambition
du code moral de déterminer les conduites individuelles.
Une précision, de nature sémantique, doit toutefois être faite sur les
qualificatifs utilisés pour désigner le courant dont les membres ont été
associés à la « veille droite ».
Les supporters d'une opposition systématique au New Deal de
F.D.R. furent qualifiés de « conservateurs » et placés « à droite » sur
l'échiquier politique américain. Or, historiquement aux États-Unis, les
conservateurs qui les avaient précédés, c'est-à-dire, ceux du XIXe siècle, avaient été porteurs d'idées différentes 9. Ces derniers appelaient
en effet à résister aux principales tendances de la société occidentale
moderne telles que le capitalisme industriel, la démocratie politique et
la culture individualiste, jugées par eux contraires à la préservation
d'un ordre social communal, aristocratique et agrarien. Les tenants de
la « vieille droite » du début du XXe siècle défendirent, eux, d'autres
idées, mais furent tout de même qualifiés de « conservateurs » et classés « à droite ». Leurs engagements paraissaient en effet à l'époque
défendre le statu quo, contre les politiques d'un Franklin D. Roosevelt
jugées quant à elles « progressistes » car porteuses d'un idéal « égalitariste » par l'intermédiaire d'un État interventionniste. Pour les [21]
8
9
L'acronyme GOP pour « Grand Old Party » désigne le Parti Républicain
depuis 1874 ou 1875 selon les interprétations. À cette époque, certains
commentateurs précisent que GOP faisait référence au « Gallant Old Party ». L'éléphant en est le symbole, attribué par certains à l'imagination du
dessinateur humoristique Thomas Nast qui, dans un numéro de Harper's
Weekly de 1 874 aurait représenté le Parti Démocrate sous la forme d'un âne
essayant d'effrayer l'éléphant républicain, in « What does 'GOP' stand
for ? », CBSNEWS. Corn, New York, Dec. 3, 2002.
Jonathan M. Kolkey parle de « WASP Inquisition » pour désigner cette période qu'il situe entre 1914 et 1925. Elle se caractérisa, selon lui, par la volonté de protéger et de préserver la culture traditionnelle et la morale américaines contre les « nouvelles idées » apparues aux environs de la première
guerre mondiale, dans les milieux des arts (danse, théâtre, littérature, cinéma, musique et mode féminine) mais aussi dans toute la société (contraception, économie, éducation, politique, psychologie, religion, science et droits
des femmes). Il précise également que, dans le but de défendre le mode de
vie américain traditionnel, cette « WASP Inquisition » fit pression sur l'État
Fédéral et les États pour voter des lois contre l'alcool, les drogues, la pornographie et l'« esclavage blanc », in, The New Right, 1960-1968, With Epilogue, 1969-1980, University Press of America, Washington, DC, 1983, p. 18.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
27
membres de l'ensemble qualifié de « vieille droite », une telle interprétation s'avérait totalement erronée, expliquant leur réticence, sinon
leur refus, de se voir qualifier de « conservateurs ». C'étaient, expliquaient-ils, non pas leurs positions, mais celles du New Deal et les
politiques associées qui étaient « conservatrices », car elles défendaient un statu quo favorable aux intérêts des dirigeants de grandes
entreprises (en particulier ceux des industriels et financiers de la côte
Est). Cet éclairage est important, dans la mesure où il permet alors
d'expliquer pourquoi, dans les rangs de la « vieille droite », furent associés des individus de tendance plutôt « libérale » comme Norman
Thomas ou Robert La Follette 10. De fait, la « veille droite » regroupait des personnalités dont les prises de position étaient fort diverses :
« Des isolationnistes « progressistes » (les Sénateurs William Borah
et John T. Flynn), des Républicains isolationnistes (Robert Taft), des
libertariens iconoclastes considérés « radicaux de gauche » dans les
années vingt (H. L Mencken et Albert Jay Nock tous deux écrivains et
éditorialistes), des parlementaires démocrates conservateurs (le Sénateur Bennett Champ Clark du Missouri, Patrick McCarran du Nevada, David I. Walsh du Massachussets), des révisionnistes de la première guerre mondiale avec un passé social démocrate (Harry Elmer
Barnes), de simples opposants à la politique étrangère de Roosevelt
(Charles A. Beard), un trio féminin d'auteurs attachés à défendre l'individualisme (Ayn Rond 11, Rose Wilder Lane, Isabel Pater son), un
10
11
Jérôme L. Himmelstein, To the Right : The Transformation of American
Conservatism, South End Press, Boston, 1990.
Robert La Follette Jr. fut élu le 29 septembre 1925 au Sénat où il occupa le
siège laissé vacant par la mort de son père. Membre de l'aile progressive du
Parti Républicain, il rétablit en mai 1934 le « Parti Progressiste » (Progressive Party) avec l'aide de son frère Philip La Follette, Gouverneur du Wisconsin. Bien que réservé à l'égard du rythme des réformes associées au New
Deal, il soutint Franklin D. Roosevelt lors des élections présidentielles de
1936 et 1940. En 1946, Joseph McCarthy fit campagne pour tenter d'obtenir
le poste de Sénateur occupé par La Follette. Il se fit photographier en tenue
d'aviateur de combat et prétendit avoir accompli 32 missions de guerre, alors
que dans la réalité, il n'avait occupé qu'un poste dans les bureaux et n'avait
effectué que des vols d'exercice. Au cours de sa campagne, McCarthy dénonça La Follette pour n'avoir pas participé à la guerre, alors que ce dernier
avait déjà 46 ans lors de l'attaque de Pearl Harbor et était de fait trop âgé
pour s'engager. McCarthy lui reprocha également de s'être enrichi pendant
les hostilités alors que lui-même se battait, une accusation qui fit beaucoup
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
28
groupe d'économistes et de journalistes partisans du libre-marché
(Frank Chodorov, Garet Garett, Léonard Read, F.A. Harper) et d'autres encore qui défiaient toute classification 12. »
Certains partisans de la « veille droite » s'opposèrent ainsi à Franklin D. Roosevelt dès le départ, alors que d'autres votèrent pour lui
contre Herbert Hoover en 1932 et le soutinrent même dans les premières années du New Deal. Toutefois, leur adhésion à un ensemble de
principes fondamentaux contribua progressivement à les rassembler
dans une opposition commune, autour de ce qui était davantage [22]
un « état d'esprit » qu'une « philosophie » rigoureuse. Parmi ces principes, on trouvait plus particulièrement leur attachement viscéral à
défendre un individualisme sans concession qu'ils opposaient à ce
qu'ils considéraient, avec le New Deal et les engagements internationaux de Roosevelt, comme une entreprise de « collectivisation » dans
le pays et de « dictature » à l'étranger. Car leur épouvantait commun,
c'était le « pouvoir » au service d'un establishment industriel et financier et son corollaire, une bureaucratie tentaculaire et toute puissante,
dont ils jugeaient que la croissance et la concentration entre quelques
mains, anéantiraient toute forme d'autonomie individuelle. Et le rejet
de ce « pouvoir coopté » était particulièrement marqué dans le domaine de la politique étrangère, expliquant ainsi l'aversion des tenants de
la « vieille droite » pour la diplomatie secrète et ses intrigues associées à la politique des États européens, les engagements étrangers et
les risques de dérives impérialistes, l'utilisation de ces instruments par
une présidence non comptable, selon eux, de ses décisions, et qui illustrait, dans les faits, le triomphe de l'« État Exécutif » (Executive
State).
Malgré l'émergence de la « veille droite » comme groupe d'opposition décidé à faire échec aux politiques de Franklin D. Roosevelt, ses
tenants ne parvinrent pas à imposer leurs idées dans la société améri-
12
de tort à la campagne de La Follette. Dans la réalité, les seuls investissements que La Follette avait réalisés concernait une station de Radio, mais le
mal avait été fait. La Follette perdit les élections au profit de MacCarthy, et
très affecté par les fausses accusations portées contre lui, se retira de la politique. Quelques années plus tard, en février 1953, il met tait fin à ses jours,
in « Robert La Follette Jr. », http://www.spartacus.schoolnet.co.uk.
Cf. François Flahaut, « Ayn Rand, Romancière fétiche de la droite américaine », Le Monde Diplomatique, août 2008, p. 21.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
29
caine ni à faire du Parti Républicain une plate-forme privilégiée pour
les exprimer. Des obstacles de nature économique, politique et sociale
en furent, pour l'essentiel, à l'origine.
Tout d'abord, les politiques libérales du New Deal obtinrent des résultats significatifs. Le redémarrage économique qui suivit dans les
années 1930 (malgré la récession économique de 1937 et 1940, ne
permit pas aux tenants de la « vieille droite » et aux conservateurs (au
sens large du terme) d'apporter la contradiction sur les fondements des
réformes mises en place. Les dépenses militaires effectuées par le
gouvernement au cours du deuxième conflit mondial autorisèrent
même les supporters de l'administration Roosevelt à affirmer que l'action publique pouvait être un [23] bon stimulant pour la croissance
économique. L'ensemble eut pour effet de contribuer à créer, dans
l'Amérique de l'après-guerre, un consensus général favorable à la ligne tracée par le gouvernement. Connu sous les appellations de
« consensus libéral » (« liberal consensus ») ou encore « libéralisme
de la guerre froide » (cold war liberalism) 13, il posa un réel problème
aux tenants de la « vieille droite » dont les propositions de restauration
des libertés de la vieille république, de gouvernement strictement limité à la défense des droits à la propriété privée, ou d'abolition du New
Deal et de l'État Providence, apparurent alors en décalage avec les besoins et les attentes de la population américaine.
Un autre élément contribua à affaiblir la droite de l'époque : ce fut
l'hétérogénéité sociale et idéologique existant entre les hommes qui se
réclamaient de ses principes.
Certains tenants de la « vieille droite » identifiés plus tard comme
« libertariens », se rassemblèrent autour d'une croyance partagée : la
menace que faisait peser un État toujours plus envahissant sur la liberté, l'entreprise privée et l'individualisme. Ils furent fortement inspirés
par des économistes autrichiens comme Ludwig von Mises et Friedrich A. Hayek (cf. infra), puis, plus tard, par celles d'un certain nombre d'intellectuels tels Félix Morley, rédacteur en chef et président
d'université, les journalistes John Chamberlain et William Henry
Chamberlin, l'homme d'affaires et fondateur de la Foundation for
Economie Education, Léonard Read, le pasteur Unitarien membre de
la Foundation for Economie Education, Edmund Opitz, l'ex13
Sheldon Richman, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
30
communiste essayiste Frank S. Meyer (cf. infra), le rédacteur en chef
et l'activiste politique Stanton Evans (cf. infra), et l'historien Stephen
J. Tonsor 14.
Si donc les tenants « libertariens » de la « vieille droite » choisirent
de se poser avant tout comme des défenseurs sans concession de la
liberté individuelle face à ce qu'ils considéraient être l'« État Léviathan » et son corollaire, l'invasion publique de la vie privée, d'autres
hommes de droite inscrivirent leur filiation intellectuelle dans un courant [24] plutôt « traditionaliste ». Fortement marqués par la montée
du totalitarisme dans les années trente, la violence du second conflit
mondial, le développement d'une société de masse laïque qu'ils jugeaient privée de repères, ils aspiraient, sans s'opposer systématiquement à l'action publique et l'État, à un retour, pour l'Amérique, au respect des principes éthiques fondamentaux contenus dans la religion,
les traditions et la propriété privée 15 tout en rejetant le « relativisme »
véhiculé par les mouvements de gauche, porteur, selon eux, de destruction pour l'Occident.
Ces « traditionalistes » puisèrent leur inspiration, pour l'essentiel,
dans trois courants d'idées 16 : le premier, focalisait sa réflexion sur
l'orthodoxie chrétienne et plus particulièrement sur les leçons associées à la notion de « péché originel », avec pour principaux tenants,
le sociologue Will Herberg, le philosophe Frederick Wilhelmsen, le
professeur d'histoire et de littérature française Thomas Molnar et le
juriste L. Brent Bozell (cf. infra). Un second courant traditionaliste se
prononçait, par l'intermédiaire de ses supporters, en faveur d'un retour
à la philosophie classique et insistait sur le respect du droit, de la vertu
et du devoir, comptant dans ses rangs des spécialistes de Science Politique parmi lesquels Willmoore Kendall, John Hallowell, Eric Voegelin, Donald Atwell Zoll, Walter Berns et Harry V. Jaffa, mais aussi le
professeur d'anglais Richard M. Weaver (cf. infra) et le philosophe
14
15
16
Jérôme L. Himmelstein, To the Right : The Transformation of American
Conservatism, Boston, South End Press, 1990.
Melvin J. Thorne, « American Conservative Thought since World War II :
The Core Ideas », in Bernard K. Johnpoll, Series Editor, Contributions in
Political Science, Number 251, New York, Greenwood Press, 1990, pp. 1112.
Robert Heineman, « Conservatism in the U.S. : 1976 to the Present », Choice, May 1997.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
31
Eliseo Vivas. Le dernier courant se réclamait du conservatisme européen et plus particulièrement des écrits de l'homme d'État et théoricien
politique britannique Edmund Burke (1729-1797). Parmi les auteurs
les plus connus, on trouvait l'historien et essayiste Russell Kirk, le
poète et historien Peter Viereck, les politistes Francis Wilson et George F. Will (qui, pour ce dernier, devint un éditorialiste de renom) et le
sociologue Robert Nisbet.
Avec l'existence de ces courants intellectuels, la droite américaine
convergea et divergea sur les points suivants 17 : « libertariens » et
« traditionalistes » se rassemblaient dans leur rejet assez largement
partagé de l'interventionnisme [25] économique des gouvernements,
de l'« État-Providence » et leur admiration pour les institutions que
représentaient « la propriété privée » et la « libre entreprise ». Toutefois, les deux courants s'opposaient, lorsque les « libertariens » affirmaient un individualisme sans concession et postulaient qu'il n'existait
qu'une seule forme de liberté, en l'occurrence, la liberté individuelle 18. À ce credo, les « traditionalistes » répondaient alors par leur
choix du primat de la communauté (héritage de Burke), la nécessité de
contraintes morales pour encadrer l'action des individus et par leur
disposition à accepter l'irruption de l'action publique dans l'arène sociale.
À cette hétérogénéité idéologique, s'ajouta une hétérogénéité sociale qui allait nuire à la cohésion politique de la droite.
Dans l'Amérique de cette époque, les membres de l’« Eastern Establishment » dominaient en effet la scène politique. Héritiers des
veilles dynasties industrielles et bancaires, ils avaient en commun
d'avoir fait leurs études dans les universités de l'« Ivy League » (Harvard, Yale, etc.) et d'appartenir à des clubs prestigieux et fermés. Ils
constituaient, en outre, une véritable aristocratie financière dont la fortune personnelle (à l'instar des Aldrich-Rockefeller, principaux actionnaires de la Chase Manhattan Bank), alimentait les caisses du parti Républicain et leur permettait de présider aux destinées des candi-
17
18
Melvin J. Thorne, op. cit.
Randall E. Auxier, « Straussianism Descendant ? The Historicist Renewal »,
Humanitas, Volume IX, n°. 2, 1996.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
32
dats désireux de faire une carrière politique nationale 19. Ces « faiseurs de rois » comptaient, parmi les personnalités les plus connues,
l'avocat Herbert Brownell, J.-R., le diplomate John Foster Dulles, le
sénateur du Massachusetts, Henry Cabot Lodge. Leurs idées étaient
relayées par d'influentes publications de la côte Est comme le New
York Herald Tribune, le New York Times et Time Magazine. Malgré
cette position privilégiée, à la fin des années 1940 et au cours de la
décennie suivante, des hommes d'affaires et des politiciens issus du
Sud et de l'Ouest des États-Unis se mirent à contester l'autorité de ces
élites. Industriels texans du pétrole et dirigeants d'entreprises, [26] les
« rebelles » avaient, pour nombre d'entre eux, fait fortune lors du
boom industriel de l'après-guerre et aspiraient à exercer davantage
d'influence à l'échelon national. L'expansion démographique et le dynamisme économique de leurs États les confortaient dans cette revendication. Appuyés par des personnalités du « middle-west » qui ne se
sentaient pas représentées dans le Parti Républicain, ils formèrent une
coalition qui préfigurait « un nouveau mouvement populiste » 20.
Les origines géographiques, intellectuelles et sociales définissant
les groupes formant la droite expliquèrent ainsi leur difficulté à exister
ensemble, politiquement, dans un parti comme le Parti Républicain.
Elle se traduisit par la définition et la poursuite d'objectifs politiques
très différents.
Fidèles à la tradition « progressiste 21 » de l'ancien président Théodore Roosevelt (lointain cousin républicain du démocrate F.D.R), de
nombreuses personnalités de l'establishment de la côte Est défendaient
19
20
21
Précisons toutefois que le courant libertarien se divise lui-même en deux
branches : d'un côté, un courant libertarien « anarchiste » qui affirme que
tout gouvernement est illégitime. On y trouve des économistes (dits encore
« anarcho-capitalistes ») comme David Friedman, le fils de Milton, qui reproche à son père et à Hayek de n'être pas assez radicaux dans leur rejet de
l'État. De l'autre, un courant qualifié de « minarchiste », qui estime que le
gouvernement doit se limiter à la protection des individus, mener une politique de défense et faire respecter les contrats. Les premiers, pensent ainsi que
les activités acceptées par les seconds pour le gouvernement sont trop étendues et devraient être accomplies par des services privés, in Dictionnaire de
la Pensée Politique : Hommes et Idées, Hatier, 1989, pp. 458-459.
Mary C. Brennan, Turning Right in the Sixties : The Conservative Capture
of the GOP, The University of North Carolina Press, 1995.
Ibid.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
33
ainsi des programmes économiques et sociaux proches de ceux du
New Deal (Républicains « libéraux »). Ils se prononçaient également
en faveur du maintien et de l'élargissement de l'engagement économique des États-Unis dans le monde. L'explication qu'ils donnaient de
ces choix, jugés inacceptable par les tenants de la « veille droite »,
étaient qu'ils permettraient d'atténuer les conflits sociaux, de promouvoir la stabilité et la prospérité économique du pays et (pour le Parti
Républicain) de revenir au pouvoir.
Craignant pour leur part, depuis la première « grande peur rouge » (Red Scare), l'expansion du communisme par l'intermédiaire
de l'« État social » sur le territoire américain, les tenants de la « veille
droite » n'entendirent pas valider ces options « libérales » (de gauche
aux États-Unis) ni les laisser envahir les programmes d'une formation
politique. À l'intérieur du Parti Républicain, ils se battirent pour défendre l'initiative individuelle contre les programmes d'aide sociale,
pour le retour à un contrôle local des questions comme l'école, les impôts et les relations raciales. Sur le terrain de la politique étrangère,
des divergences [27] apparurent toutefois entre ces « ultras ». Alors
que certains, condamnant ce qu'ils appelaient le « globalisme » des
politiques portées par l'axe Wilson-Roosevelt, étaient partisans d'une
diplomatie isolationniste calquée sur le modèle de la « forteresse
Amérique », d'autres, ayant des intérêts en Asie (affaires ou missions
religieuses), prônaient l'engagement des États-Unis dans cette partie
du monde. Malgré ces désaccords, les « purs et durs » se retrouvèrent
sur deux questions : leur volonté de contrer les conservateurs de la
côte Est, favorables à l'intégration de l'Europe dans les intérêts économiques et de sécurité vitaux des États-Unis ; leur détermination à
s'opposer à la domination « libérale » (« progressiste », « de gauche »)
du Parti Républicain.
22
Concernant le dernier point précisément, les représentants de la
vieille droite la plus nationaliste tentèrent par deux fois d'imposer, au
sein du GOP 23, leur contrôle sur la formation politique, en soutenant
Robert A. Taft, Sénateur de l'Ohio. En 1948 et 1952, ils proposèrent
sa nomination à l'investiture du parti républicain pour la présidentielle.
Mais à chaque fois, ils se heurtèrent à de puissants opposants chez les
22
23
cf. note n° 6.
cf. note n° 7.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
34
républicains modérés. Ces derniers lui préférèrent en effet Dwight D.
Eisenhower et parvinrent à imposer leur choix, un élément qui constitua un facteur de ressentiment et de dissension durable au sein du
GOP.
Une figure émergea donc, plus particulièrement, dans la lutte menée par la « vieille droite » contre la politique étrangère de l'administration Roosevelt. Son évocation est tout particulièrement importante
dans la mesure où elle permet d'expliquer, au début du vingt et unième
siècle, le désaveu, par des personnalités se réclamant de l'héritage de
la « vieille droite », des politiques étrangères et de sécurité adoptées,
quelques soixante années plus tard, par l'administration d'un président
« conservateur » George W. Bush. Cette figure historique est celle du
Sénateur Robert Taft de l'Ohio, élu pour la première fois au Congrès,
en 1938.
À l'époque, Taft estimait que l'engagement américain dans la seconde guerre mondiale, allait entraîner les États-Unis [28] sur la voie
de « l'impérialisme ». Sa croyance dans les vertus d'un gouvernement
modeste l'empêchait de souscrire à la vision d'un rôle de gardien de la
paix planétaire, ou pire, de « proconsul », pour les États-Unis. Mais
ses efforts, ainsi que ceux de parlementaires d'accord pour s'opposer à
l'entrée en guerre du pays, se révélèrent vains. Malgré la formation, en
septembre 1940, d'un « America First Committee » 24 à l'extérieur du
Congrès qui comptaient de nombreux sénateurs comme membres ou
conseillers (Gerald Nye, Robert La Follete Jr., Henry Shipstead, etc.),
l'attaque japonaise de Pearl Harbor et la déclaration de guerre américaine mirent un terme aux tentatives de Taft et à celles des isolationnistes, de rallier à leurs thèses le Congrès et l'opinion. A l'intérieur
même du parti Républicain, la bataille entre « partisans d'une position
étrangère modeste pour les États-Unis » et « internationalistes », ne
faisait que commencer. Avec elle, s'amorçait également une lutte pour
24
L'acronyme GOP pour « Grand Old Party » désigne le Parti Républicain
depuis 1874 ou 1875 selon les interprétations. À cette époque, certains
commentateurs précisent que GOP faisait référence au « Gallant Old Party ». L'éléphant en est le symbole, attribué par certains à l'imagination du
dessinateur humoristique Thomas Nast qui, dans un numéro de Harper's
Weekly de 1 874 aurait représenté le Parti Démocrate sous la forme d'un âne
essayant d'effrayer l'éléphant républicain, in « What does 'GOP' stand
for ? », CBSNEWS. corn, New York, Dec. 3, 2002.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
35
le contrôle de cette formation politique, qui allait contribuer à sa transformation ultérieure. Elle opposa ceux qui, comme Taft, dénonçaient
les prétentions de l'alliance anglo-américaine à diriger le monde, à
ceux qui, comme Wendell Wilkie, Henry Luce, Dorothy Thomson et
l’establishment de la côte Est, étaient partisans d'une implication internationale des États-Unis. Elle révéla, au sein même de la droite
américaine, l'existence d'une véritable « fracture intellectuelle et sociale ».
Dans le contexte de l'après-guerre, Taft récidiva. Il afficha alors
une position qui bien que qualifiée d'« isolationniste » ne l'était pas
vraiment, comparée à celle d'autres tenants de la « vieille droite ».
Dans sa défiance à l'égard de la doctrine Truman et du Plan Marshall,
son rejet de l'Alliance Atlantique, la position de Robert Taft ressemblait en effet davantage à une extension de la doctrine Monroe à l'Europe de l'Ouest 25 qu'à une volonté d'isoler l'Amérique des affaires du
monde. Cette particularité s'appliquait également à l'Asie. Ayant passé
trois ans de sa jeunesse (1900-1903) aux Philippines dont son père 26
avait été gouverneur, Robert Taft déplorait la perte de la Chine, tombée [29] aux mains des communistes en 1949, se réjouissait de l'intervention américaine en Corée, et s'affichait comme un ardent défenseur
de Douglas MacArthur lorsque le président Harry Truman décida, en
1951, de retirer au général le commandement des forces armées engagées dans le conflit 27. Malgré ces divergences de vue avec les isolationnistes de la « veille droite », Taft fut considéré par ces derniers
comme le candidat le mieux placé pour représenter le Parti Républi25
26
27
Formé par l'aviateur Charles Lindbergh et les hommes politiques de gauche
Burton Wheeler et Norman Thomas, « America First Committee » devint
très vite le groupe le plus isolationniste des États-Unis. Ses membres articulaient leurs revendications autour de quatre grands points : « les États-Unis
doivent ériger une défense imprenable pour protéger leur territoire ; aucune
puissance étrangère ni aucun groupe de pays ne peuvent espérer vaincre une
Amérique prête à se défendre ; la démocratie américaine ne peut être préservée qu'en se tenant à l'écart de la guerre en Europe ; quant à la perspective
d'une aide de la part des États-Unis, même si elle ne se traduit pas par une
implication directe dans les hostilités, elle risque d'affaiblir la défense nationale et d'impliquer l'Amérique dans une guerre à l'étranger », in
http://www.spartacus.schoolnet.co.uk.
Sheldon Richman, op. cit.
William Howard Taft.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
36
cain lors de l'élection présidentielle de 1952 et contrer par là même
l'influence exercée par l'establishment de la côte Est. La droite nationaliste appréciait particulièrement son appel à une réduction du gouvernement pléthorique (big government), une diminution du budget de
la défense, la suppression de la conscription en temps de paix, le tout
présenté comme autant de moyens pour éviter une militarisation de la
vie américaine et le déclin concomitant des libertés civiles.
Nonobstant ce soutien, l'espoir de voir Taft emporter la nomination
pour représenter le parti Républicain lors de l'élection présidentielle
ne vit pas le jour. Car les descendants des vieilles dynasties industrielles associée à la « droite libérale », les « faiseurs de rois » du GOP ne
partageaient pas les vues de ce parlementaire de l'Ohio qui entendait
mettre un terme à l'aide étrangère apportée par les États-Unis et pensait que l'Europe devait payer davantage pour sa propre défense. Et
leur rejet de Taft, qui s'était déjà vu préférer Thomas Dewey en 1948,
se traduisit par la nomination de Dwight Eisenhower, le candidat soutenu par les instances du Parti Républicain et qui, bien que nouveau
venu en politique, bénéficia du prestige gagné au cours de ses campagnes militaires en Europe. Taft, qui aspirait à être « M. Républican »,
devait mourir en juillet 1953, laissant la droite américaine partagée en
deux grands courants : les « libertariens » représentants de la « vieille
droite » individualiste, nationaliste et isolationniste et les « conservateurs traditionalistes » dont une fraction très active allait constituer le
pivot d'une « nouvelle droite interventionniste ».
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
37
[30]
Première partie :
LA GENÈSE DU CONSERVATISME
MODERNE
2
« Ancienne Droite » Isolationniste
vs. « Nouvelle Droite »
Interventionniste
Retour à la table des matières
La guerre froide et la peur d'un conflit nucléaire, générèrent des
peurs profondes aux États-Unis et dans le reste du monde occidental.
Ces éléments eurent ainsi un impact majeur dans la restructuration de
la droite et l'émergence d'un mouvement conservateur aux États-Unis.
Le contexte international prit la forme d'un refroidissement subit
entre des alliés de la veille (puissances occidentales et URSS), auparavant unis contre le totalitarisme nazi. En mars 1946, Winston Churchill prononça son fameux discours sur le « rideau de fer » à Fulton
(Missouri). Dans les années qui suivirent, plusieurs sources de tension
graves telles le blocus soviétique de Berlin, l'invasion russe de la
Tchécoslovaquie, puis une tentative d'insurrection communiste en
Grèce, firent craindre la menace d'un conflit armé entre l'URSS et les
pays de l'Ouest. En 1947, sous la pression de la droite, le président
Truman instaura un serment d'allégeance (Loyalty Oath) pour tous les
employés de l'administration fédérale.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
38
La menace de subversion communiste intérieure était donc, à
l'époque, prise très au sérieux. Le Parti Communiste américain, s'il
n'avait plus la taille qui avait été la sienne au cours de la Grande Dépression, demeurait néanmoins très actif dans les syndicats et d'autres
organisations de gauche. C'est dans ce contexte, qu'une commission
de la Chambre des Représentants (House Committee on Un-American
Activities - HUAC), créée à l'origine en 1938 sur une base temporaire
pour enquêter sur la propagande anti-américaine aux États-Unis, fut
réactivée. Devenue permanente (« standing Committee ») à partir de
janvier 1945, elle commença en 1947 à organiser des auditions de témoins à Hollywood pour y débusquer les espions communistes. Richard Nixon, alors membre républicain du Congrès (élu de Californie
pour la première fois) faisait partie de cette commission. Avec Karl
Mundt, un autre parlementaire, il fut d'ailleurs à l'origine d'une proposition de [31] loi dont l'objectif était d'interdire le Parti Communiste
aux États-Unis. À la même époque, J. Parnell Thomas, le président de
la HUAC, demanda au ministère de la justice de poursuivre les responsables communistes sur le territoire américain. Il fondait cette réclamation sur les auditions organisées par sa commission à propos
d'un texte de loi visant à bannir le parti communiste du pays et durant
lesquelles il avait eu, affirmait-il, les preuves qu'il existait bien « une
cinquième colonne » aux États-Unis 28. »
Au cours de l'année 1948, deux affaires d'espionnage apportèrent
aux anti-communistes les arguments dont ils avaient besoin pour
étayer leurs thèses.
La première affaire impliqua Alger Hiss, alors président du Carnegie Endowment for International Peace. Il fut accusé par Whittaker
Chambers (né Jay Vivian Chambers), un ancien espion communiste
devenu éditorialiste au Time, d'avoir fourni des informations au bénéfice de l'URSS 29. Lors d'une audition, organisée le 3 août 1948 devant la HUAC, Chambers affirma avoir rencontré Hiss, alors que ce
dernier appartenait à un groupe clandestin du Parti Communiste et
qu'il était employé, dans le même temps, par le Département d'État.
L'autre affaire mit sur la sellette Harry D. White, premier Executive
28
29
Jonathan M. Kolkey, op. cit., p. 16.
Robert G. Whalen, « Hiss and Chambers : Strange Story of Two Men »,
New York Times, Sunday, December 12, 1 948.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
39
Director du FMI (1946-1947) dont la santé fragile l'avait obligé à
quitter ses fonctions. Au cours de ses révélations, Chambers affirma
que White était un contact communiste souterrain. Sommé de comparaître le 13 août 1948, devant la HUAC, White eut ensuite à répondre
aux accusations d'espionnage pour le compte de l'URSS, portées à son
encontre par Elisabeth Bentley, une ancienne espionne repentie. Au
cours de son témoignage, Harry White demanda l'autorisation de se
reposer, en raison de problèmes cardiaques. Mais les membres de la
HUAC lui refusèrent ce droit. Il devait mourir trois jours plus tard. En
novembre 1948, soit trois mois après le décès de White, Whittaker
Chambers apportait au gouvernement des documents compromettants
qui, selon ses dires, lui auraient été remis par White. Les affaires Hiss
et White firent l'effet d'un coup de tonnerre aux États-Unis. [32] De
fait, les deux hommes n'étaient pas d'obscurs fonctionnaires. Entré au
gouvernement en 1933 à un poste mineur, Alger Hiss avait rejoint le
Département d'État, trois ans plus tard, pour y occuper des fonctions
importantes, lors des plus grandes conférences internationales. Il avait
ainsi été Advisor à Yalta, Executive Secretary de la Conférence de
Dumbarton Oaks et Secretary General of United Nations Charter
Conference 30. Quant à Harry White, il avait été l'un des deux architectes, avec le Britannique John Maynard Keynes, du système économique international de l'après-guerre. Les auditions de Hiss et White,
organisées par la HUAC, prirent place dans le contexte d'une l'élection
très disputée entre le président démocrate Truman et le Gouverneur
républicain de New York, Thomas E. Dewey L'association de Hiss
avec la Conférence de Yalta et les Nations Unies faisait de lui une cible privilégiée pour les adversaires de Truman 31. Il en était de même
30
31
C'est en 1925 que Chambers adhéra au Parti Communiste. Il déclara, lors
des auditions devant la HUAC avoir participé à des activités clandestines à
son bénéfice dans les années (rente, puis affirma avoir quitté cette formation
en 1938. Il entra à Time Magazine en 1939 et reçut à titre posthume la Medal of Freedon Award que lui décerna le président Reagan. Chambers consigna l'histoire de ses activités au sein de la nébuleuse communiste, dans un
ouvrage intitulé Witness. Ce livre, présenté comme un témoignage « de l'intérieur », eut une très grande influence sur William F. Buckley, notamment
dans la présentation que son auteur faisait de la lutte « apocalyptique » entre
communisme et liberté à laquelle l'humanité était, selon ses dires, confrontée.
Robert G. Whalen, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
40
pour White, l'un des principaux acteurs de la Conférence de Bretton
Woods et de ses prolongements institutionnels (FMI et BIRD). Car
pour les conservateurs de la « droite dure », toute forme de coopération avec les puissances communistes et tout projet d'organisation internationale ou d'agence associée (ONU, FMI et Banque Mondiale)
représentaient une forme d'internationalisation des idées de gauche
incarnées aux États-Unis dans le New Deal.
Harry White décédé, l'opposition conservatrice à un libéralisme associé à Truman concentra ses attaques sur Alger Hiss. La condamnation de ce dernier à quatre années de prison, fit ainsi apparaître un clivage profond aux États-Unis. Les « libéraux » qui croyaient à son innocence et à la manipulation des débats et des preuves accumulées
contre lui, défendirent Hiss, en qui ils reconnaissaient un membre et
un acteur de la génération du New Deal. Les « Conservateurs » quand
à eux proclamèrent partout sa culpabilité et se rangèrent du côté de
Chambers et de son champion au Congrès, Richard Nixon. D'autres
affaires et leurs suites contribuèrent à exacerber les passions mais à
rendre aussi les clivages moins tranchés. En 1949, onze [33] dirigeants du Parti Communiste américain furent jugés et condamnés, en
vertu du nouveau « Smith Act » qui rendait illégales la défense ou la
pédagogie du reversement par la force du gouvernement des ÉtatsUnis. Un an après, soit en 1950, le Sénateur Pat McCarran créait le
Senate Internal Subcommittee on Security et commençait lui aussi à
organiser des auditions de témoins pour débusquer les communistes.
À la même époque, Joseph McCarthy devenait une célébrité au Sénat 32 en déclarant à plusieurs reprises qu'il détenait les preuves d'une
infiltration du gouvernement américain par les communistes. Il commença dès lors à organiser ses propres auditions d'enquête, par l'intermédiaire d'un Permanent Subcommittee on Investigations.
L'année 1950 offrit d'autres perspectives propres à déchaîner les
passions. Ce fut, notamment l'annonce d'une nouvelle affaire d'espionnage. Elle impliquait les époux Rosenberg, accusés d'avoir transmis aux Soviétiques des informations confidentielles sur le programme nucléaire des États-Unis. De nombreux intellectuels « libéraux »
se mobilisèrent autour de la défense des Rosenberg, tout comme il
32
« The Alger Hiss Story : Search for the Truth »,
http://www.http.com/homepages.nyu.edu/~thl5/intro.html.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
41
l'avait fait pour Alger Hiss. Mais d'autres « libéraux », d'anciens
Trotskistes connus sous l'appellation d'« intellectuels New Yorkais »,
ne firent pas cause commune. Pour eux, ils ne faisaient aucun doute
que les Soviétiques étaient derrière ces différentes affaires d'espionnage, par l'intermédiaire du Parti Communiste américain 33. Cet épisode
fut particulièrement marquant. Il laissait en effet apparaître les prémisses de ce qui allait devenir, au cours des années soixante-dix, le
« nouveau conservatisme » (neoconservatism), un courant puissant à
l'intérieur du mouvement conservateur, issu d'une greffe (alors et encore rejetée par les héritiers spirituels de l'« ancienne droite ») : celle
de la « gauche ex-révolutionnaire et antisoviétique » (cf. infra).
Dans un contexte domestique dominé par la « peur rouge » et la
chasse aux sorcières, la droite américaine peinait à s'affirmer à la fois
sur le plan politique et intellectuel. À l'époque, en effet, le critique
littéraire Lionel Trilling faisait, [34] dans la préface de l'un de ses ouvrages (The Liberal Imagination, 1950) la remarque suivante : « le
libéralisme n'est pas seulement la tradition intellectuelle dominante ;
c'est également l'unique tradition intellectuelle en Amérique 34. »
Admettant toutefois que des ferments conservateurs ou réactionnaires
existaient ici et là, il précisait que le conservatisme ne semblait savoir
s'exprimer qu'au travers « de signes mentaux empreints d'irritabilité
qui pouvaient passer pour des idées 35. » Paradoxalement, ce qui pouvait apparaître, hors contexte, comme une apologie du libéralisme,
était formulé par Trilling, lui-même « libéral », comme une critique de
ses dérives. Elle s'adressait en particulier aux intellectuels qui, se disant « libéraux », défendaient sans états d'âme le totalitarisme stalinien et ne jugeaient les œuvres littéraires qu'à l'aune de ses canons 36.
Regrettant peut-être l'existence d'un véritable contre-pouvoir intellec33
34
35
36
Quatre ans plus tard, en décembre 1954, le Sénat condamnait publiquement
McCarthy, mettant un terme à sa carrière politique.
« A Short History of The New York Intellectuals : The Most Interesting
Place in The Soviet Union », Arguing The World, PBS Online.
Lee Edwards (Distinguished Fellow, Heritage foundation), « Russell Kirk
and the Conservative Movement », Essay presented at the concluding talk at
the Intercollegiate Studies Institute (ISI) Graduate Fellows Retreat, "Culture
and Tradition : Russell Kirk's The Conservative Mind Today", Piety Hill,
Mecosta, Michigan, June 7, 2003.
Ibid.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
42
tuel, Trilling rappelait aux « libéraux staliniens » que « le libéralisme
était... une posture politique qui affirmait la valeur de l'existence individuelle dans toute sa diversité, sa complexité et sa difficulté 37 ».
Jusqu'alors, en effet, et contrairement aux « libéraux » réunis autour
du New Deal, les « conservateurs » ne s'étaient pas perçus, ni fait percevoir, comme un groupe susceptible de défendre leurs idées sous la
même bannière.
Un ouvrage allait donner au mouvement intellectuel conservateur
une identité et une respectabilité, dans un contexte qui, aux ÉtatsUnis, restait dominé par les idées de gauche. Écrit par Russell Kirk,
un jeune intellectuel de 35 ans alors inconnu, The Conservative Mind
(1953), infléchit la perception que le public américain et les conservateurs, eux-mêmes, avaient du conservatisme. Avec « The Conservative Mind », Russel Kirk entreprit de prouver que le conservatisme
américain était intellectuellement respectable. Offrant à ses lecteurs
un panorama de 150 années d'histoire politique et intellectuelle associée à des conservateurs illustres (Burke, Disraeli, Hawthorne, etc.), il
expliqua que le conservatisme américain moderne puisait ses racines
et ses grands principes (il en dénombrait alors six 38) [35] dans une
tradition de qualité. En bref, les conservateurs n'étaient pas des penseurs et des auteurs de seconde catégorie. Et leurs idées ne pouvaient
être assimilées ou réduites aux seules diatribes anti-communistes d'un
Joseph McCarthy au Sénat. À sa sortie, l'ouvrage de Kirk fit l'objet de
critiques favorables dans la presse et eut ainsi deux conséquences notables sur le mouvement conservateur : il associa, tout d'abord, le label
« conservateur » à une tradition politique pourvue de véritables fondements intellectuels ; il fit, ensuite, du qualificatif éponyme le nom
officiel d'un mouvement, permettant alors à grand nombre des supporters de ses différents courants (« conservateurs libéraux », « Républicains Jeffersoniens », etc.) de s'en réclamer ouvertement.
Aux efforts de Kirk pour légitimer le mouvement conservateur,
s'ajoutèrent ceux d'une presse qui voulait unifier les différents courants de pensée conservateurs autour de deux thèmes fédérateurs :
l'« anti-libéralisme » et l'« anti-communisme ». La National Review et
37
38
Nathan Glick, « The Last Great Critic », The Atlantic Monthly, July 2000.
Cité in Nathan Glick, ibid.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
43
les personnalités qui animèrent ses colonnes, eurent, dans ce domaine,
un rôle particulièrement important.
C'est en 1955 que William F. Buckley Jr. et William S. Schlamm
créèrent le titre, s'entourant de personnalités parmi lesquelles on
comptait, entre autres, James Burnham, Russell Kirk, Frank Meyer et
Whittaker Chambers (l'homme de « l'affaire Alger Hiss »). Deux éléments les réunissaient : une opposition sans concession au libéralisme
et leur anti-communisme virulent qui allait en faire de véritables
« croisés de la guerre froide ». De fait, Buckley justifiait leur combat
autour du credo suivant : « la force la plus évidente d'utopie satanique
portée par notre siècle est le communisme 39 ». Nombre de ceux qui
allaient devenir ses plus proches collaborateurs avaient pourtant été
d'anciens marxistes. C'était par exemple, le cas de Whittaker Chambers, ancien espion à la solde de l'URSS, celui également de William
Schlamm ancien communiste autrichien, celui de Frank Meyer qui
39
Kirk estimait que l'essence du conservatisme était contenue dans six principes de base : « Une intention divine est à l'œuvre dans les règles encadrant
sociétés et consciences ; la vie, dans la tradition, est remplie de variété et de
mystère, alors que la plupart des systèmes « radicaux » sont caractérisés par
une uniformité étroite ; la société civilisée nécessite des ordres et des classes, la seule égalité étant l'égalité morale ; la propriété et la liberté sont indissociables ; l'homme doit contrôler ses appétits, sachant qu'il est gouverné
davantage par ses émotions que par la raison ; le changement et la réforme
ne sont pas identiques, la société doit donc évoluer doucement ». Vingt et un
ans après avoir énoncé ces grands principes dans The Conservative Mind,
Kirk publiait un autre ouvrage, important pour comprendre l'imaginaire
conservateur. Dans The Roots of American Order, il s'efforçait de présenter
les croyances et les institutions qui nourrissait la République américaine.
Pour ce faire, il avait recours à l'évocation de cinq cités historiques et hautement symboliques. Il expliquait ainsi que les premières racines de l'ordre
américain avaient été plantées à Jérusalem ; elles étaient contenues dans
l'idée, portée par le Hébreux, d'une existence guidée par la morale sous le
regard de Dieu. Ces origines de l'ordre américain avaient ensuite été raffermies à Athènes, grâce à la conscience philosophique et politique des Grecs.
Rome les avait également nourries combinant expérience de la loi et des affaires sociales. A tous ces legs, s'était rajouté celui des Chrétiens, et en particulier les devoirs et les espoirs de l'homme sauvé du péché, sans oublier les
coutumes, connaissances et valeurs du Moyen Age. Enfin, c'est à Londres et
Philadelphie, dans les expériences politiques conduites par ces villes dans
les domaines du droit et de la liberté, que ces racines ou origines, s'étaient
enrichies, in Lee Edwards, ibid.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
44
avait rejoint le Parti Communiste au début des années 1920, ou enfin celui de James [36] Burnham qui avait été un proche de Léon
Trotski et du socialiste américain Sidney Hook, ainsi que l'un des
principaux porte-parole de la branche trotskiste du mouvement communiste international 40. Mais leur rejet du Stalinisme, surtout à partir
des purges organisées à l'intérieur du Parti Communiste de l'Union
Soviétique en 1936 et du Pacte Germano-Soviétique de 1939, conduisit ces hommes à rejoindre le camp de la droite conservatrice aux
États-Unis. Burnham et Meyer, réunis par leurs origines sociales aisées et leur passage à Oxford, jouèrent ainsi un rôle de premier plan
au sein de National Review, malgré les différends intellectuels qui les
opposaient souvent 41.
La contribution principale de Frank Meyer fut l'idée de « fusion »
(fusionism) entre courant « libertarien » tout entier tourné vers la protection de la liberté individuelle et du libre-marché (indissociables), et
courant « traditionaliste » défini autour d'un socle judéo-chrétien de
croyance dans « l'ordre » et « la vertu ». Dans une série d'essais, regroupés plus tard dans deux grands titres intitulés In Defense of Freedom : A Conservative Credo (1962) et What is Conservatism ? (1964),
il entreprit de démontrer que la liberté individuelle s'épanouissait au
mieux dans une société équilibrée, un élément qui expliquait l'aversion des deux courants pour le totalitarisme. Meyer, pour autant, ayant
fait le saut du Marxisme au Conservatisme, s'affichait plutôt comme
un « libertarien », car il se méfiait du penchant des traditionalistes à
vouloir imposer aux individus, par État et société interposés, leur
conception du « Bien » et du « Vrai ». Mais il était prêt à mettre ses
convictions personnelles à l'arrière-plan, pour donner au mouvement
conservateur les moyens de gagner la guerre froide et de prouver par
là même que le système américain était le seul à pouvoir marier « liberté » et « vertu ». Afin, peut-être, de rassurer les deux principaux
40
41
Cité in Enrico Peppe, "Frank Meyer : In Défense of Freedom, a Conservative Credo", IC's Top 25 Philosophical and Ideological Conservative Books,
12 October 2003, Intellectual Conservative.com,
http://www.intellectualconservative.com/article2751.html.
cf. Daniel Kelly, James Burnham and the Struggle for the World : A Life,
Intercollegiate Studies Institute, May 2002 ; Kevin J. Smant, Principles and
Hérésies : Frank S. Meyer and the Shaping of the American Conservative
Movement, Intercollegiate Studies Institute, May 2002.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
45
courants dont il entendait démontrer la fusion, Meyer avouait avoir eu
pour influence intellectuelle, du côté libertarien, The Road to Serfdom
(1944), l'ouvrage de Hayek et, du côté traditionaliste, Ideas Have
ConsEquences (1948), celui de Weaver. [37] Malgré ces références,
les réactions d'opposition au « fusionnisme » furent vives dans les
deux camps. Le « libertarien » Murray Rothbard affirma ainsi que le
« fusionisme » n'existait pas et qu'il n'était qu'une tentative conceptuelle fallacieuse pour réunir des traditions différentes dans le mouvement conservateur. Le propos était confirmé par le « traditionaliste » L. Brent Bozell. Ce dernier faisait en effet remarquer que la liberté n'était pas la finalité première des individus en quête d'une vertu qui
se comprenait avant tout comme le respect de la nature humaine et de
l'ordre divin des choses 42.
James Burnham, quant à lui, devint une sorte de mentor pour un
William Buckley plus jeune, qui disait de lui : « II est la principale
influence intellectuelle de National Review ». 43 De fait, les idées de
Burnham sur le monde et la puissance soviétique marquèrent durablement la revue. Après avoir démissionné en 1940 du Socialist Workers Party et mis un terme à son implication dans le mouvement
communiste international, Burnham se transforma en stratège de la
guerre froide. Écrivant, en 1944, une analyse des objectifs soviétiques
pour le compte de l’Office of Strategic Services (ancêtre de la CIA), il
poursuivit sur sa lancée, en proposant de substituer à « l'endiguement » (Containment), qu'il critiquait pour son côté défensif, une stratégie de « Libération » (Liberation), seul moyen, selon lui, de saper la
puissance soviétique 44. Dans trois ouvrages écrits entre 1947 et 1952,
The Struggle for the World (1947), The Coming Defeat of Communism (1950) et Containment or Liberation ? (1952), et dans une cen42
43
44
William Buckley comparait leur relation à la "guerre de cent ans". Meyer,
auteur d'une chronique régulière intitulée « Principles and Hérésies », était
plutôt un doctrinaire. Burnham, à l'inverse, n'hésitait pas à approuver des
personnalités ou des initiatives qui faisaient littéralement « bondir » Meyer,
accordant par exemple son admiration au Républicain Libéral Nelson Rockefeller ou son soutien au programme social Medicare, in Joshua Muravchik, "Renegades", Book Reviews, American Enterprise Institute for Public
Policy Research, Tuesday, October 1, 2002.
Enrico Peppe, op. cit.
Cité in Joshua Muravchik, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
46
taine d'articles produits sur une période de vingt cinq ans pour National Review, Burnham développa le thème sans relâche, critiquant
l'endiguement selon une perspective idéologique de droite 45. Dans ses
analyses, la guerre froide était un conflit systé-mique dont l'issue ne
pouvait qu'être la défaite ou la transformation de l'un ou l'autre des
deux camps. Comme il le disait lui-même : « la troisième guerre
mondiale avait commencé 46 ». Afin de remporter la victoire, Burnham suggérait aux dirigeants américains de combiner plusieurs éléments : l'offensive idéologique, l'aide aux groupes dissidents, l'utilisation de la puissance économique et technologique, le recours à la
guerre psychologique - [38] tous moyens, selon lui, de maintenir
l'URSS dans une position défensive. Il fut d'ailleurs l'un des fondateurs du Congress for Cultural Freedom (CCF) 47 une organisation
réunissant des anti-staliniens de droite et de gauche (comme Irving
Kristol ou Daniel Bell, les futurs pères du néo-conservatisme), financée en secret par la CIA 48, dont l'objectif était de fournir une alternative intellectuelle aux opérations de propagande en faveur de la
« paix » et de l'« amitié », contrôlées par les communistes. Malgré des
positions très engagées, Burnham se voulait lucide sur les capacités de
45
46
47
48
Francis P. Sempa, "The First Cold Warrior", American Diplomacy, Volume
V, n° 4, Fall 2000.
En 1983, le président Ronald Reagan remit à James Burnham la « Presidential Medal of Freedom » qui est la plus haute distinction civile accordée aux
États-Unis. On se souvient surtout, en général, de James Burnham comme
l'auteur, en 1941, de l'ouvrage intitulé « The Managerial Révolution : What
Is Happening In The World ». Cette étude, souvent citée en Science Politique, théorise l'émergence d'une nouvelle classe, les « managers », appelés à
remplacer la règle des capitalistes et des communistes. Mais ce qui est
moins connu, c'est que l'ouvrage marquait aussi la première tentative de
Burnham en direction de la Géopolitique. Dans son propos, celui-ci divisait
en effet le monde en trois centres de contrôle : Amérique, Europe, Asie,
choisis en fonction de la concentration d'industries de pointe. Et il en attribuait le futur leadership aux États-Unis, à l'Allemagne et au Japon.
Cité in Mary C. Brennan, op. cit.
Les soutiens et intervenants présents à la conférence inaugurale du CCF,
étaient Bertrand Russell, John Dewey, Benedetto Croce, Karl Jaspers, Jacques Maritain, Herbert Read, A. J. Ayer, Ignazio Silone, Sidney Hook, Arthur M. Schlesinger et, bien sûr, James Burnham, in Roger Kimball, "The
Power of James Burnham", The New Criterion, Vol. 21, N° 1, September
2002.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
47
la superpuissance communiste. Il accusa ainsi les conservateurs américains ou les observateurs occidentaux (surtout après Spoutnik), de
surestimer l'avance technologique et militaire soviétique et d'être les
proies de la désinformation orchestrée par Moscou. À l'intérieur, ses
convictions le conduisirent à dénoncer les adversaires de Joseph
McCarthy (à être « un anti-anti-McCarthystes » selon ses propres
mots 49) et à soutenir les enquêtes du Congrès sur le communisme aux
États-Unis. Car il tenait pour vrais les témoignages, faits par des excommunistes repentis (Whittaker Chambers, Elizabeth Bentley, etc.),
sur l'existence de réseaux d'espionnage soviétiques en Amérique.
Ignorer la pénétration communiste du gouvernement et de la société
américaine était, selon lui, proprement suicidaire. Ce thème fit l'objet
de nombreux développements de sa part, non seulement dans les colonnes de National Review, mais également dans celles de The Freeman, un autre journal d'opinion de droite et dans un ouvrage intitulé
The Web of Subversion (1954) qu'il écrivit avec son épouse. Il en profita aussi pour mettre son talent de journaliste au service d'attaques en
règles contre ceux ou celles qu'il identifiait comme les « icônes » du
libéralisme d'alors : Eleanor Roosevelt, Harry Truman, George Kennan 50, J. Robert Oppenheimer et Linus Pauling, etc.
Grâce aux efforts déployés sans relâche par William Buckley Jr.,
Frank Meyer, James Burnham et tous les collaborateurs de National
Review, celle-ci devint très vite le point de ralliement d'une « nouvelle
droite » (New Right), décidée à en finir avec l'isolationnisme de
l'« ancienne droite » (Old Right). Pour les instigateurs de ce courant
aspirant à la rénovation, et dont la plupart avaient été d'anciens [39]
communistes, la priorité des priorités politiques était de débarrasser la
planète d'une URSS qui avait trahi leurs espoirs. Afin d'y parvenir, il
fallait tout d'abord créer une communauté de vision autour du thème
et lui donner les moyens de se transformer en outil de pouvoir et d'influence. Ce fut la tâche à laquelle ils se consacrèrent, non seulement
dans les colonnes de publications conservatrices, mais également à
travers la constitution d'un réseau d'institutions destinées à relayer
leurs opinions dans toute la société américaine.
49
50
cf. sur ce point, Frances S. Saunders, Who paid the Piper : The CIA and the
Cultural War, Granta Books, London, 1 999.
Roger Kimball, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
48
La délimitation des camps fut ainsi l'une des premières entreprises
dans laquelle s'engagèrent Buckley et ses partisans. Il s'agissait en effet de faire de leurs positions sur l'Union Soviétique, la ligne directrice
de la « nouvelle droite », et de savoir de façon précise qui y adhérait et
qui la refusait. Ce faisant, la vision binaire « ami/ennemi » qui était
aussi le prisme de la guerre froide, permettait de renvoyer dans le
camp des « traîtres » ou des « naïfs » ceux qui contestaient la ligne
adoptée. L'offensive, qui signalait également la rupture « nouvelle
droite » « ancienne droite », fut engagée au cours de la première moitié des années cinquante. Elle eut lieu au cours de l'année 1954, dans
les colonnes de la revue The Freeman, à l'occasion de débats engagés
entre « libertariens » non interventionnistes et « conservateurs » interventionnistes.
William Buckley Jr. ouvrit le feu. Dans un article intitulé « A Dilemma of Conservatives » (août 1954), il reprit la problématique de
son mentor, Burnham, sur l'opposition « Endiguement (containment) » « Libération (liberation) ». Il s'en servit alors pour distinguer
les conservateurs de la première voie (containment conservatives) et
les conservateurs de la seconde (liberation conservatives), soulignant
par là même le désaccord profond qui divisait la droite sur l'Union
Soviétique et sur la politique que les États-Unis devaient adopter à son
égard 51. Il prédisait déjà une rupture avec l'« ancienne droite » sur ces
51
D'après Roger Kimball, George F. Kennan aurait pourtant recommandé
Burnham pour le poste de directeur de la Political and Psychological Warfare Division du Office of Policy Coordination, un service semi-autonome et
très secret, qui dépendait de la CIA. Burnham, alors enseignant à NYU aurait alors pris un congé pour « effectuer des travaux de recherche » comme
l'expliquait l'Université et serait parti à Washington, ibid. Un ouvrage très
documenté, écrit par Peter Grose (ancien Executive Director de Foreign Affairs et aujourd'hui Fellow à la Kennedy School of Government de Harvard)
à partir d'archives déclassifiées récemment aux États-Unis et en Russie, attribue d'ailleurs à Kennan la volonté d'avoir, dans les années cinquante, tenté
de rendre opérationnel le concept de « Counterpressure », version de la
guerre politique et psychologique destinée à déstabiliser l'ensemble soviétique par l'intermédiaire de l'Office of Policy Coordination. L'une de ces opérations impliquait des intellectuels américains et européens dans le cadre
d'une structure intitulée « Congress of Cultural freedom ». Autour de l'élection de 1952, « Counterpressure » aurait reçu une nouvelle appellation de la
part des conservateurs, celle de « Rollback », cf. Peter Grose, Opération
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
49
sujets, tout en s'efforçant de faire apparaître le bien fondé de ses
choix. Buckley expliquait, en effet, que pour vaincre l'URSS, il fallait
[40] d'une certaine façon l'« imiter », même si cela signifiait adopter
des politiques contraires à la tradition américaine. Cela nécessitait
donc, affirmait-il, et à l'instar de ce que faisaient les Soviétiques, de
mobiliser toutes les ressources afin d'y parvenir, dont la conscription,
des impôts plus élevés et des services publics à la mesure de l'effort 52. Et il voyait dans cette option temporaire, qui préparait l'affrontement armé avec la Russie, un moindre mal, car elle permettrait, selon lui, d'en finir rapidement avec le communisme soviétique. Buckley ajoutait qu'elle était, en tout cas, préférable à l'installation des
États-Unis dans un état perpétuel de mobilisation, motivé par l'acceptation d'un statu quo avec le camp adverse. La fin justifiait donc les
moyens.
L'argument fit évidemment réagir les « libertariens », dont Frank
Chodorov, le rédacteur en chef de Freeman. Dans un article du même
numéro (« Reds Are Natives »), complété par un propos sur la question dans le suivant (« The return of 1940 »), il expliqua que le communisme était avant tout une idée, et, qu'en tant que telle, elle était
résistante à toute tentative d'annihilation par la force armée. Il affirma
également, sur la base d'une observation du deuxième conflit mondial,
que la guerre entraînait dans son sillage, une augmentation de la dette
publique, des impôts, de la bureaucratie et une perte d'indépendance
individuelle. Elle provoquait ainsi une croissance de la puissance des
États, qui se faisait au détriment de la liberté, car, une fois acquise,
leur soif inextinguible de pouvoir, empêchait les dirigeants de ces
mêmes États, d'y renoncer. Une autre guerre, écrivait Chodorov, signifierait la disparition, pour les citoyens américains, de leurs droits fondamentaux. Ceux qui voulaient les obliger à s'y engager, avaient « le
complexe du dictateur ». Sous le prétexte de se débarrasser d'un Léviathan, ils proposaient d'en créer un autre. Les dés étaient donc pipés.
Dans les deux cas de figure, les Américains se retrouvaient sous la
férule d'un régime autoritaire. Il suffisait, ajoutait Chodorov, d'observer la politique, menée à l'étranger par le très actif Secrétaire d'État,
52
Rollback : America's Secret War Behind the Iron Curtain, Houghton-Mifflin
company, 2000.
Sheldon Richman, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
50
[41] John Foster Dulles, mélange d'impérialisme, de corruption et de
manipulation, pour s'en convaincre.
La controverse se poursuivit. Elle mit, cette fois ci aux prises, dans
les numéros de Freeman de septembre et novembre 1954, l'excommuniste William Schlamm, ancien conseiller du patron de Presse
Henri Luce (Time, Life) et l'un des futurs fondateurs de National Review, avec, une fois de plus, Chodorov.
Dans sa réponse (« But It Is Not 1940 »), Schlamm assimila les positions défendues par Frank Chodorov, à une forme de « légèreté sans
nuances » 53, et entreprit de réfuter ses arguments en quelques points :
les communistes, affirmait-il, étaient tout à fait décidés à conquérir le
monde ; il n'était pas possible de les faire changer d'avis là dessus.
Une fois qu'ils auraient ajouté à leurs ressources, les capacités industrielles immenses de l'Europe de l'Ouest, le potentiel humain et les
ressources naturelles de l'Asie, il deviendrait impossible de résister à
un « monopole communiste mondial de la puissance militaire ». 54
Les États-Unis, « désarmés », ne pourraient l'emporter. Si l'isolationnisme était une position qui pouvait se défendre en 1940, ce n'était
plus le cas en 1954. Aussi, Schlamm assurait-il préférer « perdre temporairement, quelques parcelles de liberté, au profit de la possibilité
qui s'offrait encore, d'éviter pour les siècles à venir, une perte totale
de liberté 55 ».
Frank Chodorov lui opposa le point de vue de la « vieille droite »,
dans deux contributions intitulées « The New Imperialism » et « A
War to Communize America ». Il y réaffirma plusieurs éléments : la
menace communiste était avant tout idéologique ; il fallait donc répondre à ses provocations avec de meilleures idées et se battre ainsi
pour la défense de « la propriété privée » et de « la liberté ». Se détourner de ces valeurs essentielles, pour accroître le pouvoir de l'État,
de même que se préparer à la guerre, représentaient, selon lui, les
meilleurs moyens de « communiser » les États-Unis, et cela, quelle
que soit l'issue du conflit. Le recours aux armes n'était donc pas la
[42] bonne solution. Un meilleur choix serait de limiter les intérêts de
53
54
55
Joseph Stromberg, "Anti-War Heroes", paper delivered at "The History of
Liberty", a Mises Institute Conférence in Auburn, Alabama, January 2000.
Cité in Sheldon Richman, op. cit.
Ibid.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
51
sécurité américains à l'hémisphère occidental ; il forcerait les Soviétiques, au cas où ils décideraient de passer à l'attaque, à faire un effort
démesuré pour maintenir leurs capacités logistiques. Quant à l'Europe,
« le sort de ses habitants serait peu enviable s'ils devaient tomber aux
mains des Soviétiques ; mais il ne serait pas pire que si nous les précipitions dans une guerre où leurs foyers seraient transformés en
champ de bataille 56 ».
Le débat prit fin en 1955, une année qui marqua aussi la chute de
la « vieille droite » et le triomphe des positions de la « nouvelle droite ».
La dernière tentative pour faire entendre la voix de la « vieille droite » fut, une fois de plus, redevable à Frank Chodorov. Celui-ci, dans
un texte de septembre 1955 intitulé « An Editorial Problem » écrivit :
« Nous sommes bien sûr, opposés au communisme, mais pas davantage que nous sommes opposés au fascisme, au socialisme ou à tout
forme d'autoritarisme. Nous sommes cependant également en faveur
de quelque chose - et cette chose s'appelle 'liberté'. Parfois, lorsque je
lis ces textes anti-communistes, un soupçon, peu généreux, se forme
dans mon esprit : est-ce que leurs auteurs combattent pour la liberté
ou simplement contre le communisme ? 57 ». Malgré le rappel de cette
question de fond, la position de la « nouvelle droite » interventionniste
finit par l'emporter. Dans une lettre adressée à Freeman, William Buckley réaffirma son soutien à la position de Schlamm. Il fit observer
que, si la servitude et la guerre étaient des horizons probables, elles
n'en ouvraient pas moins des perspectives ultérieures de lutte contre
l'État. Ces choix temporaires étaient donc, selon lui, préférables à
ceux défendus par un Eisenhower ou un Chodorov, car, eux, écrivaitil, ne laissaient au peuple américain aucune chance de combattre la
tyrannie soviétique. Buckley faisait donc siennes les thèses de
Schlamm et se rangeait, comme il le soulignait « à son corps défendant, parmi les partisans d'un affrontement soigneusement préparé,
qui sont prêts à entrer en guerre pour déjouer les ambitions communistes 58 ».
56
57
58
Ibid.
Ibid.
Cité in Charles H. Hamilton, « The Freeman : The Early Years », Published
in The Freeman, "Ideas on Liberty", December 1 984.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
52
[43]
Au cours de ces années, les voix de la « vieille droite » devinrent
de plus en plus ténues. Les grands ténors disparurent progressivement
du paysage intellectuel ou politique : William Borah décédait en 1940,
suivi par Albert Jay Nock en 1945, Robert Taft en 1953 et H. L.
Mencken en 1956. Quant à Howard Buffet, Sénateur du Nebraska et
l'un des managers de la campagne de Taft, il fit savoir, en 1952, qu'il
ne se représenterait pas. Les libertariens perdaient, en outre, leurs relais dans la presse. Chodorov démissionna de Freeman en 1955, à la
suite de nombreux différends qui l'opposaient à Léonard Read, l'un
des membres du directoire de la publication. À la même époque, les
tenants de la « nouvelle droite » créèrent donc leur propre titre. Buckley, qui avait essayé d'acquérir Freeman mais n'avait pu y parvenir,
démarra National Review avec ses collègues, pour la plupart, d'anciens communistes ou trotskistes, comme précisé auparavant (Willmoore Kendall, Whittaker Chambers, James Burnham, William
Schlamm, Max Eastman, Morrie Ryskind, Freda Utley, Ralph de Toledano et Eugène Lyons 59). De façon inattendue, le nom de Chodorov
apparut dans la liste des contributeurs permanents de la nouvelle publication. Seul représentant de la vieille droite isolationniste, l'importance qu'il avait eue sur la formation de Buckley et le fait qu'ensemble, ils avaient créé la Intercollegiate Society of Individualists (ISI) 60,
pouvaient expliquer le phénomène. Toutefois, Chodorov n'eut aucune
influence sur la ligne éditoriale de National Review et ses idées devinrent de plus en plus marginales chez les conservateurs de la nouvelle
droite.
On peut donc dire que c'est à partir du milieu des années 1950 que
« vieille droite » et « nouvelle droite » consommèrent leur séparation.
C'est également au cours de ces années là que le terme « libertarien »
fut de plus en plus utilisé, pour qualifier le référentiel idéologique, de
ceux qui entendaient assumer l'héritage de la « vieille droite », tout en
59
60
Cité in Sheldon Richman, op. cit.
cf. John B. Judis, William Buckley, J.-R. : Patron Saint of the Conservatives,
Simon and Schuster, New York, 1988.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
53
prenant leurs distances par rapport à deux pôles du spectre politique
américain : les « libéraux » républicains ou démocrates favorables à
l'héritage Rooseveltien du New [44] Deal ; les tenants conservateurs
de la « nouvelle droite » républicaine dont l'anti-communisme militant
laissait entrevoir le spectre de l’« Executive State » liberticide (selon
les « libertariens).
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
54
[44]
Première partie :
LA GENÈSE DU CONSERVATISME
MODERNE
3
Barry Goldwater
et la conquête conservatrice
du Parti Républicain
Retour à la table des matières
Le président Eisenhower, porté par les « républicains libéraux », ne
tarda pas à irriter les « conservateurs de la nouvelle droite ».
Un élément y contribua tout particulièrement : Ike Eisenhower
n'était pas disposé à démanteler les programmes associés au New Deal
de Roosevelt et au Fair Deal de Truman. Il semblait vouloir tirer les
États-Unis vers une forme de « Républicanisme moderne » (modern
Republicanism), dont le programme social s'inscrivait au centre de
l'échiquier politique américain 61. Pour les conservateurs, ces choix
61
« Intercollegiate Society of Individualists (ISI) » fut, selon Aaron Steelman
(ancien chercheur au Cato Insitute), la première tentative faite pour organiser, de façon intensive la défense du libre-marché dans le cursus des étudiants dès leurs premières années universitaires. Son objectif était d'être un
antidote efficace aux enseignements proposés par le « Intercollegiate Society of Socialists » en répandant aussi largement que possible les idées de
l'économie classique auprès déjeunes qui, un jour, contribueraient, pour
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
55
étaient inacceptables, dans la mesure où ils les considéraient équivalents à des choix « de gauche ». Le problème, pour eux, était donc de
trouver un candidat capable de concilier théorie et pratique et de faire
ainsi du « fusionnisme » (association des courants « traditionalistes »
et « libertariens »), un principe actif des politiques publiques. Leur
choix se porta alors sur Barry Goldwater, un jeune sénateur de l'Arizona qui était aussi l'un des supporters de Joseph McCarthy, donc un
fervent anti-communiste. Mais Goldwater avait pour, eux, d'autres
qualités : dès son entrée au Sénat, il s'était aligné sur les positions de
la faction Taft du Parti Républicain, et n'avait pas hésité à critiquer
sévèrement les politiques fiscales d'Eisenhower. Les ayant publiquement déclarées incompatibles avec les idéaux Républicains, il avait
été propulsé sur le devant de la scène médiatique et avait réussi à provoquer l'ire de la présidence 62. Il n'en fallait pas plus pour que les
conservateurs de la nouvelle droite, unis depuis le milieu des années
cinquante par la voix de National Review, s'intéressent à lui.
[45]
Plusieurs événements jouèrent, en outre, en leur faveur au cours de
la décennie. En Corée, malgré la supériorité aérienne et navale manifeste des États-Unis, le gouvernement américain ne semblait pas décidé, de l'avis conservateur, à vouloir remporter une victoire militaire
sur l'ennemi communiste (en laissant, par exemple, les bombardiers de
l'Air Force opérer en territoire chinois). Or la situation coïncidait avec
la décision, par le président Harry Truman, de relever de ses fonctions
le Général Douglas MacArthur, commandant en chef des forces armées dans la zone et un héros de la nouvelle droite conservatrice (il
préconisait, entre autres, l'utilisation de l'arme atomique pour mettre
fin au conflit). Dans les années qui suivirent, une crise de confiance
toucha, en outre, les États-Unis. Elle était issue de la conjonction de
plusieurs éléments, parmi lesquels on pouvait citer : une économie en
récession, des avancées communistes illustrées par le lancement so-
62
nombre d'entre eux, à « faire » l'opinion. C'est dans cet esprit qu'ISI distribua gratuitement des ouvrages et des essais sur le libre-marché, finança des
conférenciers et organisa des clubs de discussion sur le sujet. Au début des
années 1960, selon Steelman, 40 000 étudiants avaient participé à ses programmes, in « Frank Chodorov : Champion of Liberty ».
Jay D. Hatz, "The Impact of The Draft Goldwater Committee on the Republican Party", Continuity : A Journal of History, Fall 2000.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
56
viétique de Spoutnik I en 1957 ou encore, la révolution cubaine de
1959. Cette dernière crise, laissait en effet entrevoir l'installation d'une
« menace rouge » (Red Menace), dans l'arrière-cour même des ÉtatsUnis. Les événements, dans le monde, semblaient donc échapper au
contrôle de la superpuissance. En sus des tensions avec les Soviétiques au sujet de Berlin ou à propos de l'avion espion américain abattu
au dessus du territoire de l'URSS 63, en sus des interrogations sur
l'avenir de Formose (l'actuelle Taiwan) par rapport aux ambitions de
la Chine Communiste, le public américain découvrait chaque jour de
nouveaux foyers de radicalisme et de nationalisme peu favorables à
leur pays, que ce soit en Afrique (Congo Belge), au Moyen-Orient
(Égypte 64, Irak et Liban) ou en Amérique du Sud (Pérou, Venezuela).
L'ensemble de ces éléments, sur lesquels venait se greffer le début
d'un net ralentissement de l'économie américaine, provoqua une chute
de la popularité d'Eisenhower. En avril 1958, le président n'enregistrait plus que 49% de satisfaits dans les sondages. Ses adversaires politiques estimèrent alors que le moment était propice pour tenter d'imposer leurs idées et leur programme dans le parti Républicain.
63
64
Lyman Davis Hunt, The Dual Paths of a Political Movement : Convergence
and Divergence in Contemporary Conservative Public Address, A Dissertation, Submitted to the Graduate Faculty of Louisiana State University and
Agricultural and Mechanical Collège in partial fulfilment for the requirements for the degree of Doctor of Philosophy in The Department of Communication Studies, December 2003, p. 54.
L'affaire fit d'autant plus de bruit que le président Eisenhower se préparait à
rencontrer Khrouchtchev à Paris, avec le premier ministre britannique Harold Macmillan, le Chancelier allemand Konrad Adenauer et le Général de
Gaulle. Dans un premier temps, Eisenhower nia les faits. Puis, lorsque les
Soviétiques exhibèrent le pilote américain et son appareil, le président américain fut bien obligé de les reconnaître. La session parisienne avec les Soviétiques eut bien lieu, mais après une première rencontre particulièrement
tendue, elle fut ajournée.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
57
[46]
Les conservateurs, comme il a déjà été mentionné, étaient en profond désaccord avec les choix de l'équipe présidentielle. Au plan intérieur, ils étaient exaspérés par la politique « libérale » d'Eisenhower
et, à l'étranger, lui reprochaient un internationalisme proche de celui
pratiqué par Roosevelt et Truman. Ils n'appréciaient pas, en particulier, le hiatus existant entre les déclarations du candidat Eisenhower
qui promettait de « libérer les nations opprimées » ou les déclarations
martiales du Secrétaire d'État John Foster Dulles sur la « diplomatie
du bord de l'abîme » (« brinkmansip »), les « représailles massives »
(« massive retaliation ») et ce qu'ils percevaient comme de l'immobilisme, de la part de l'équipe Eisenhower, face à la reprise en main brutale de la Hongrie et de la Pologne orchestrée par Moscou 65. Les
conservateurs n'appréciaient pas davantage le discours d'Eisenhower
sur la nécessité de limiter la course aux armements, ses tentatives pour
entamer des négociations avec les Soviétiques, ou son appel à augmenter l'aide étrangère pour les pays en développement. Après le lancement réussi par les Soviétiques du satellite Spoutnik I en 1957, Républicains et Démocrates conservateurs s'unirent d'ailleurs derrière les
conclusions de la commission Gaither (Gaither Committee) sur un
prétendu « retard américain en matière de missiles » (« missile gap »)
et exigèrent du président qu'il prenne les mesures appropriées pour y
mettre un terme 66.
Dans leurs revendications, les conservateurs refusaient toutefois de
voir une contradiction sur le fond, apparue lors de l'élaboration du
budget pour l'année 1957. En effet, avant même que ce budget puisse
être présenté au Congrès, des fuites avaient eu lieu, qui laissaient apparaître un déficit conséquent. Déjà exaspérés par le refus d'Eisenhower de mettre un terme aux programmes du New Deal, les parlementaires conservateurs montèrent alors au créneau. William Knowland,
65
66
Bien que l'Égypte appartienne au continent africain, son implication dans les
affaires du Moyen-Orient nous conduit naturellement à l'intégrer dans cet
ensemble géopolitique.
Mary C. Brennan, Turning Right in the Sixties : The Conservative Capture
of the Gop, University of North Carolina Press, Chapel Hill, 1995, pp. 2223.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
58
le leader de la minorité républicaine du Sénat réclama une coupe de
trois milliards de dollars. Quant au Sénateur de l'Arizona, Barry
Goldwater - dans ce qui devait être sa première critique publique de
l'administration [47] Eisenhower - il évoqua un « budget abominablement élevé », en désaccord complet avec les promesses faites au
cours de la campagne électorale de 1956 67. En parlant de la sorte, les
conservateurs évitaient toutefois de répondre à une question délicate
qui pouvait être formulée de la façon suivante : comment réduire les
dépenses publiques de façon significative, tout en augmentant, de façon aussi significative, les dépenses de défense ? Tailler dans les budgets sociaux pour réapproprier les sommes dégagées vers des budgets
militaires en expansion, ne contribuerait pas à réduire le déficit public.
Eisenhower qui, sur le fond, était désireux d'équilibrer le budget américain et se méfiait des ambitions du « complexe militaro-industriel »,
se trouvait ainsi limité, dans ses desseins, par la forte augmentation
des crédits militaires exigée par ses adversaires politiques (Républicains ou Démocrates conservateurs).
Les responsables du mouvement conservateur, désireux de mettre
un terme au « Républicanisme moderne » d'un Eisenhower, entreprirent donc de préparer une candidature Goldwater. L'enjeu était d'emporter la nomination aux primaires et de représenter le Parti Républicain aux élections présidentielles de 1960. En décembre 1959, Barry
Goldwater rencontra ainsi L. Brent Bozell, le beau-frère de William
Buckley, pour approuver le contenu d'un ouvrage qui se présentait
comme un véritable manifeste conservateur et serait publié sous la
signature de l'homme politique. Dans les faits, c'était Clarence Manion, le doyen de la Faculté de droit de Notre Dame, qui en avait eu
l'idée. Intitulé « The Conscience of a Conservative », il fut écrit par
Bozell, à partir des discours qu'il avait lui-même rédigés pour Goldwater. L'ouvrage, qui présentait les idées du Sénateur sur différents
sujets (éducation, sécurité sociale, etc.) 68 fut publié en 1960. Il devint
un best-seller national et fit connaître Goldwater à des millions
d'Américains. Le texte était une opposition sans concession au New
Deal et au « Welfarism », un appel à rejeter les années Eisenhower,
67
68
cf. Bernard Sionneau, « Réseaux Conservateurs et Nouvelle Doctrine Américaine de Sécurité », Annuaire Français de Relations Internationales, vol.
IV, Éditions Bruylant, Bruxelles, 2003, p. 501.
Mary C. Brennan, op. cit., p. 23.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
59
présentées comme une période de compromis et de coexistence [48]
intolérable. Il invitait également les États-Unis à s'engager dans une
croisade idéologique « anti-libérale » et « anti-communiste ». Son
auteur fusionnait, en fait, de façon très habile, les trois principaux
thèmes du conservatisme : « traditionalisme, courant libertarien et
anticommunisme » 69.
À partir de cette époque, Barry Goldwater devint le candidat officiel des conservateurs de la nouvelle droite pour la Convention Nationale Républicaine (Republican National Convention). Pour autant,
très rapidement, il devint évident qu'il n'avait aucune chance d'emporter la nomination face à deux autres poids lourds du Parti Républicain : le Vice-président Richard Nixon et le gouverneur Républicain
libéral de New York, Nelson A. Rockefeller. Au début des années
1960 en effet, Nelson Rockefeller apparaissait comme le candidat le
mieux placé pour remporter l'investiture du Parti Républicain aux
élections de 1964. Il possédait toutes les conditions requises de la part
de l'establishment de la côte Est : « il était riche, internationaliste et
libéral » 70. Les Républicains conservateurs, quant à eux, étaient fermement décidés à ce que cela ne se produise pas. Si en effet, ils rejetaient tout ce que Rockefeller représentait, ils n'en appréciaient pas
pour autant Nixon. Bien que ce dernier ait été un farouche anticommuniste et participé à la chute de Alger Hiss (cf. supra), les conservateurs voyaient Nixon comme un homme dévoré d'ambition qui avait
auparavant aidé Eisenhower à précipiter la défaite de Taft avec les
Républicains libéraux de la côte Est. En outre, en sa qualité de viceprésident, il avait soutenu certains aspects phares du « républicanisme
moderne » (modern Republicanism) d'Eisenhower, parmi lesquels
l'expansion de la sécurité sociale ou de l'aide étrangère américaine.
Les grands titres de la presse conservatrice comme Human Events ou
National Review s'interrogeaient d'ailleurs ouvertement, dans leurs
colonnes, sur la sincérité de Nixon par rapport aux idéaux conservateurs 71. L. Brent Bozell, le beau-frère de William Buckley, conseillait
même aux conservateurs de cesser définitivement [49] d'attendre de
69
70
71
Jay D. Hartz, op. cit.
Lyman Davis Hunt, op. cit., p. 55.
Jay D. Hartz, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
60
Nixon qu'il se décide enfin à afficher ouvertement ses convictions
conservatrices.
Les événements qui suivirent ne contribuèrent pas à changer cette
image. Pour être le candidat du parti Républicain aux présidentielles
de 1960 et emporter le vote des délégués modérés et libéraux du parti,
Nixon choisit de pactiser avec Rockefeller. Le 22 juillet 1960, juste
avant l'ouverture de la convention nationale du G.O.P, les deux hommes se rencontrèrent au domicile New Yorkais de Rockefeller. Là, ce
dernier promit à Nixon son appui inconditionnel, s'il acceptait de faire
évoluer son programme politique vers la gauche du Parti. Richard
Nixon ayant accepté la proposition, les conservateurs de la nouvelle
droite dénoncèrent l'accord auquel, par dérision, ils donnèrent le nom
de « Fifth Avenue Compact ». Barry Goldwater le qualifia quant à lui,
de « reddition » et de « Munich du Parti Républicain » 72. Lors de la
convention nationale de cette formation, il finit toutefois, par retirer sa
candidature, laissant aux « conservateurs » l'impression d'avoir, une
fois de plus, été manipulés par les « libéraux » du parti. Le choix fait
par Nixon, concernant le Vice-président qu'il emmenait avec lui dans
la bataille à l'élection présidentielle contre les démocrates, confirma
leur analyse. Il s'agissait en effet de Henry Cabot Lodge Jr., l'un des
principaux « faiseurs de rois » de l'establishment libéral du Parti Républicain.
Aux élections de novembre 1960, Richard Nixon fut battu de très
peu par le démocrate John F. Kennedy. Le résultat des votes convainquit les Républicains de la possibilité de voir un homme de leur camp
remporter les prochaines présidentielles. Elle motiva également les
conservateurs du Parti à prendre conscience d'une réalité : s'ils voulaient imposer Goldwater aux prochaines primaires, il fallait qu'ils
manœuvrent de façon plus habile. Les stratégies qu'ils déployèrent,
dès lors, pour y parvenir, furent essentielles. Elles contribuèrent à
structurer les réseaux activistes conservateurs et leur permirent de
noyauter le Parti Républicain.
[50]
Déjà, en septembre 1960, un groupe déjeunes conservateurs Républicains avait décidé qu'il était temps de passer à l'action. Leur pre72
Mary C. Brennan, op. cit., p. 28.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
61
mier travail fut de mettre au point une véritable charte du conservatisme qui leur servirait de référence. Ils le firent au cours d'une réunion organisée à Sharon (Connecticut), dans la propriété familiale
des Buckley (Great Elm) où ils purent également rencontrer plusieurs
de leurs célèbres aînés dont, bien sûr, William F. Buckley, J.-R.,
Frank Meyer, Marvin Liebman et L. Brent Bozell 73.
Le document de synthèse qu'ils produisirent fut intitulé « Sharon
Statement ». Véritable profession de foi conservatrice (« We, as young
conservatives, believe... ») le texte affirmait l'attachement de ses auteurs à la protection du libre-arbitre accordé « par le créateur » à chaque individu, au lien indéfectible unissant liberté politique et liberté
économique, à la supériorité de la constitution américaine et du marché. Le rôle des États-Unis à l'étranger était abordé dans les derniers
points. Deux idées, particulièrement chères à la « nouvelle droite interventionniste », y étaient mentionnées : la première identifiait les
forces du communisme international comme la plus grande menace
pour les libertés fondamentales défendues par l'Amérique ; la seconde
insistait sur le fait que, dans cette configuration, les États-Unis devraient s'efforcer de vaincre cette menace plutôt que d'accepter de vivre avec 74. Le « Sharon Statement », dont le contenu associait anticommunisme et volonté de fusionner « traditionalisme » et « libertarianisme », portait à l'évidence l'empreinte intellectuelle des aînés de
la National Review 75. Il allait devenir le document fondateur d'un
mouvement de jeunesse conservateur, le Young Americans for Freedom (YAF) dont les principaux leaders (William Rusher, Marvin
Liebman et Stanton Evans) furent particulièrement actifs dans la bataille pour obtenir l'investiture de Barry Goldwater comme candidat
républicain à la présidentielle de 1964.
Le candidat que les supporters de la « nouvelle droite » voulaient
porter à la présidence était donc Barry Goldwater, [51] et ils comptaient bien que celui-ci se déclarerait comme tel. En juin 1961, lime
faisait sa couverture sur le sénateur de l'Arizona et précisait dans ses
73
74
75
Jonathan M. Kolkay, op. cit., p. 30.
John A. Andrew III, The Other Side ofthe Sixties : Young Americans for
Freedom and the Rise of Conservative Politics, Rutgers University Press,
New Brunswick, NJ. 1997, p. 56.
"The Sharon Statement", in Statement of Principles, American Conservative
Union, http://www.conservative.org/about-acu.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
62
colonnes qu'il était « le personnage politique le plus populaire à droite de Jack Kennedy... Aucun Républicain n'est aussi demandé ». 76
Goldwater était d'ailleurs fréquemment présenté par ses supporters
comme l'héritier naturel de l'ancien sénateur de l'Ohio Robert Taft,
toujours une référence politique associée à la « vieille droite ».
Comme Taft, Barry Goldwater avait une croyance profonde dans le
droit des individus au contrôle de leurs revenus, de leurs propriétés et
de leurs destinées. Goldwater partageait également les craintes de Taft
sur l'expansion du gouvernement fédéral et pensait, tout comme lui,
que la plupart des problèmes pouvait trouver une solution satisfaisante
à l'échelon de chaque État ou au niveau local. Pour autant, en matière
d'idées sur la politique intérieure, la ressemblance entre les deux
hommes s'arrêtait là. Après la seconde guerre mondiale, la position de
Taft avait évolué sur certaines questions. Faisant de la promotion de
« l'égalité des chances » (equal opportunity) un objectif politique supérieur à toute autre considération idéologique, il avait voté des textes
de lois favorisant l'intervention de l'État dans des domaines comme
l'éducation ou le logement social 77. Ces options n'étaient pas celles
d'un Barry Goldwater dont l'objectif premier demeurait l'opposition à
la croissance du gouvernement fédéral. Mais les différences entre les
deux « héros » de la droite conservatrice étaient encore plus vives
dans le domaine de la politique étrangère. Comme précisé auparavant
(cf. supra), Taft insistait tout particulièrement pour que les États-Unis
limitent leurs engagements dans le monde. Et contrairement au sentiment largement partagé de l'époque, il faisait de la Chine Communis76
77
L'historien George Nash identifie trois éléments clés du conservatisme de
l'après guerre qui, selon lui, furent repris dans le « Sharon Statement » : le
premier était la perspective « libertarienne » opposée à l'expansion de l'État
associé au socialisme, une perspective qui érigeait en modèle l'entreprise
privée et l'individualisme ; le second était le « traditionalisme » contenu
dans les écrits d'auteurs comme Richard Weaver, Russell Kirk et d'autres,
qui appelait à un retour vers les valeurs traditionnelles dans les domaines de
la religion, de l'éthique et des valeurs morales ; le dernier élément était un
engagement inconditionnel à lutter contre le communisme, issu des écrits de
James Burnham, Frank Meyer et Whittaker Chambers, in John A. Andrew
III, The Other Side of the Sixties : Young Americans for Freedom and the
Rise of Conservative Politics, Rutgers University Press, New Brunswick,
New Jersey and London, 1997, p. 60.
Jay D. Hartz, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
63
te, et non pas de l'URSS, la principale menace pour la sécurité du
pays. Or Goldwater ne partageait pas du tout ces analyses. Pour lui, il
ne faisait aucun doute que les États-Unis et l'URSS étaient engagés
dans une lutte à mort pour le contrôle du leadership mondial. [52]
Aussi se prononçait-il sur la nécessité d'engager les forces américaines
partout où les Soviétiques tenteraient de s'imposer. L'Amérique, affirmait-il, était la seule nation capable de contrer la « menace rouge ».
Son devoir était donc de protéger la civilisation et si nécessaire, de
conclure des alliances militaires lointaines pour y parvenir. Une politique étrangère aussi interventionniste n'aurait pas été acceptable pour
un Robert Taft.
C'est autour de ces idées que Barry Goldwater conquit progressivement les cercles conservateurs du parti républicain. Bâtissant sur le
legs de Taft, sans directement épouser ses choix, il en devint le candidat plébiscité. Les conservateurs appréciaient en Goldwater un politicien engagé, porteur d'un discours qui fusionnait les choix « libertariens » (défense de la liberté individuelle), « traditionalistes » (nécessité d'un ordre spirituel et moral) et « anticommunistes » (non reconnaissance américaine des pays communistes, utilisation éventuelle de
l'arme nucléaire pour libérer les nations opprimées). Et dans l'électorat, les thèmes qu'il défendait, trouvaient un écho favorable, tout particulièrement, auprès de la classe moyenne. Nombre de citoyens
voyaient en effet en lui, un recours, à plusieurs niveaux : un champion, tout d'abord, des petits et moyens entrepreneurs contre les
contrôles pléthoriques et tatillons du gouvernement fédéral ; un recours, ensuite, pour des parents inquiets de la direction prise par l'éducation de leurs enfants ; un rempart, enfin, contre l'expansion domestique et mondiale de l'idéologie communiste 78. Des facteurs structurels concomitants avaient contribué à faire connaître ses idées : le développement d'une véritable communauté intellectuelle conservatrice,
celui également, d'une presse dont les grands titres (National Review,
Human Events, etc.) étaient prêts à en relayer les arguments, et, pour
finir, la mise sur pied de réseaux organisés, proches des électeurs ou
militants de base.
Trois hommes, qui avaient déjà organisé la prise de contrôle
conservatrice de la National Young Republican Federation (NYRF)
78
Mary C. Brennan, op. cit., p. 32.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
64
au cours des années 1950, jouèrent un [53] rôle particulièrement important dans l'organisation des réseaux de soutien à une candidature
Goldwater. Il s'agissait de William Rusher, déjà cité pour ses liens
avec Buckley, son rôle dans la « conférence de Sharon » et la création
de YAF, F. Clifton White, un spécialiste de l'organisation politique
locale auparavant chargé de promouvoir le « ticket » Nixon/Lodge et
John M. Ashbrook, ancien président de la NYRF et membre du
Congrès.
White, Rusher et Ashbrook, qui disposaient d'importants fichiers
établis durant leur période à la NYRF, comprirent que ceux-ci pouvaient leur être utiles. White avait en effet une thèse : si un soutien
populaire commençait à se dessiner en faveur de Goldwater, il fallait
parvenir à l'encadrer pour le rendre efficace. Car les Républicains libéraux, avec leur argent et leurs réseaux demeuraient puissants. De
fait, l'objectif était de s'assurer que des conservateurs seraient choisis
en nombre comme délégués à la convention républicaine nationale de
1964. Pour y parvenir, White proposa de reconstituer le type d'organisation qu'il avait mise au point chez les jeunes Républicains. L'idée
était d'en faire un axe de direction et de formation à l'intention des
groupes locaux de Républicains conservateurs. Pour White et ses
amis, l'enjeu était là : faire campagne à la base (grassroots campaigning) ; conquérir des supporters et un électorat à cette échelle - celle
du comté (county level) et des circonscriptions électorales locales
(precinct level) - un élément que l'establishment Républicain libéral
ne maîtrisait pas. Ce type d'organisation présentait, en outre, deux
avantages : il était peu gourmand en hommes et en moyens financiers ; il était discret, car dans sa dimension très locale, il échappait à
l'attention de l'establishment républicain libéral de la côte Est (qui, ne
réalisant pas son importance à l'époque, s'en désintéressait).
Entre octobre 1961 et décembre 1962, une trentaine de Républicains conservateurs décidèrent donc de structurer leur groupe en
« comité de soutien à la candidature Goldwater » (Draft Goldwater
Committee) 79. Il restait toutefois à approcher ce dernier pour obtenir
son accord. [54] Clifton White rencontra Barry Goldwater en janvier
1963 pour lui faire part des intentions du comité à son égard. À la
grande surprise de White, Goldwater lui apprit qu'il ne comptait pas se
79
Mary C. Brennan, op. cit., p. 38.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
65
présenter comme candidat à l'investiture. Echaudé par son aventure
précédente (présidentielle de 1960), il estimait, une fois de plus, ne
pas avoir de chances de l'emporter et voulait sauvegarder ses chances
au Sénat. Ce refus ne devait pas décourager les membres du Draft
Goldwater Committee. Leurs responsables décidèrent qu'ils poursuivraient, malgré tout. L'effort se porta plus particulièrement sur la création d'une multitude de clubs locaux de soutiens à la candidature. Cette recrudescence d'activité et le fait que Goldwater progressait dans la
presse et les sondages ne manquèrent pas de faire réagir les responsables de campagne de Rockefeller. Ceux-ci dénoncèrent alors « l'extrémisme sans principe de la droite radicale » et l'activisme de ses
groupes militants.
Afin de consolider leurs positions dans l'électorat qu'ils comptaient
fidéliser, les troupes de White, Rusher et Ashbrook entreprirent de
créer dans chaque État des comités viables de soutien à Barry Goldwater. Le talent d'organisateur de White fit merveille et demeura une
source d'inspiration ultérieure pour les Conservateurs. Ce dernier
choisit en effet de rédiger un manuel à l'attention des présidents des
groupes Républicains conservateurs pour chaque État. Intitulé « Target : Nomination 1964 », il était associé à un autre exemplaire, conçu,
lui, pour les responsables locaux. Véritable « vade-mecum » de l'ingénierie politique locale, plusieurs grands points y étaient abordés : les
objectifs du « Draft Golwater Committee » ; les instructions pour mettre sur pied un comité à l'échelle d'un État ; la façon de lever des fonds
et de s'adresser aux médias ; l'organisation des activités locales et la
mise en route des clubs locaux de soutien. Les manuels contenaient
également des emplois du temps détaillant de façon très précise les
périodes auxquelles les organisations devaient accomplir les tâches
précitées. La création de ces outils eut un résultat : elle permit aux
conservateurs de conquérir un [55] électorat nouveau 80. Car pour imposer leur candidat à la convention nationale du Parti Républicain,
mais également lors des élections présidentielles, White et ses amis
savaient qu'il fallait trouver de nouveaux appuis dans les États du Sud.
Une catégorie de la population, en particulier, qui leur était déjà favorable dans le Middle West, le Nord et l'Ouest, devait être incitée à rejoindre leurs rangs. Il s'agissait, comme dans ces États, déjeunes pro80
Jay D. Hartz, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
66
fessionnels peuplant les nouvelles banlieues apparues, pendant la
guerre, dans le Sud et le Sud-Ouest des États-Unis avec le développement des entreprises de la défense et à la suite du boom industriel
qui avait suivi. Ces populations, parvenues à un certain niveau d'aisance économique, mêlaient natifs et Yankees « transplantés ». Leurs
membres étaient hostiles aux programmes sociaux et votaient en général Républicain. Le tout était maintenant que leurs résidents votent
« Conservateur ».
Installés à New York dans le désormais célèbre (du moins pour
l'historiographie conservatrice) « bureau 3505 » (Suite 3505), White,
Rusher et Asbrook conçurent alors leur non moins célèbre « stratégie
sudiste » (Southern Strategy). Comme ils tentèrent de l'expliquer ultérieurement, l'objectif affiché n'était pas (ce qu'affirmaient leurs détracteurs), de rallier à leur cause les opposants démocrates à l'égalité raciale entre noirs et blancs (ce qui fut tout de même fait) des États du
Sud. Il était, tout comme dans les États de l'Ouest, du Nord et du Middle West, de fidéliser à la cause conservatrice, et dans le Parti Républicain, un nouvel électorat qui se reconnaîtrait dans les valeurs et les
politiques que Goldwater défendait. C'est ce qui fut bientôt fait, en
même temps que l'apport du soutien financier de ses partisans.
En novembre 1963, Barry Goldwater était prêt à se déclarer candidat pour représenter le parti républicain lors des prochaines élections
présidentielles. Mais un événement majeur faillit l'en dissuader définitivement. Il s'agissait de l'assassinat du président John F. Kennedy.
Quand il apprit la nouvelle, Goldwater déclara à ses proches qu'il ne
[56] comptait plus se présenter. De fait, le président Kennedy étant
l'un de ses amis, Goldwater voyait un duel politique avec un homme
de son envergure comme une opportunité sans égale. Elle lui aurait
permis de faire connaître au peuple américain, à l'occasion d'un débat
de haute teneur, le conservatisme, sous son meilleur jour. Avec Johnson qui, en sa qualité de Vice-président, devenait le nouveau Président
des États-Unis, la situation se présentait de façon tout à fait différente.
Pour Goldwater, le débat politique sur l'opposition conservatisme/libéralisme du New Deal, n'aurait ni l'impact, ni la dimension philosophique, qu'il aurait pu avoir avec un John Kennedy. Car il avait
appris à connaître Lyndon B. Johnson au Sénat, alors que celui-ci était
le chef de la majorité démocrate à la fin des années cinquante. Et il
avait une piètre opinion de lui. Goldwater n'hésitait pas, en effet, à le
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
67
décrire comme un « tricheur », un « hyprocrite », quelqu'un qui ne
reculerait devant rien pour se maintenir au pouvoir, quelqu'un qui
transformerait l'affrontement politique en campagne de calomnies 81.
Une fois le choc du meurtre de Kennedy absorbé, Goldwater, sur la
base des sondages et des pressions de son entourage direct, comprit
qu'il était toujours le mieux placé pour représenter le parti Républicain. Il décida donc d'être officiellement candidat en décembre 1963.
L'événement eut cependant des suites qui ne furent pas celles espérées
par les hommes du « Draft Goldwater Committee ». Estimant que ces
derniers cherchaient à l'utiliser à des fins politiques qui n'étaient pas
forcément les siennes, Goldwater choisit de les écarter de la gestion de
sa campagne 82. Il installa alors à leur place et aux commandes de la
campagne officielle (Goldwater for President Committee) un groupe
de proches importés de son État d'origine.
Désignés sous le sobriquet de « mafia de l’Arizona » (the Arizona
Mafia), les membres de ce groupe cumulaient les handicaps. Parmi les
principaux, on pouvait citer le choix de sa direction : Denison Kitchel,
un avocat de Phoenix ne voulait tout d'abord pas de cette responsabilité, car il était conscient de ses lacunes en matière de connaissance [57]
nationale du milieu politique ; quant à son second, Richard Kleindienst, c'était un politicien de l'Arizona dont la seule expérience à l'extérieur de son État avait été de faire partie de la délégation officielle à
la convention nationale républicaine de 1960. Le résultat de cette
configuration fut le suivant : les membres de la « mafia de l'Arizona »
ne possédaient ni l'influence, ni les contacts, ni les compétences organisationnelles ou les réseaux d'un Clifton White et de ses amis. Un
autre problème vint, en outre, se greffer sur le précédent. Il s'agissait
de l'addition, à la campagne, d'une personnalité dont la présence était
loin de faire l'unanimité. Bill Baroody, un ancien démocrate et le président du think-tank conservateur American Enterprise Institute, avait
été intégré à la campagne Goldwater, pour lui apporter une caution
intellectuelle. Amenant avec lui l'expertise de chercheurs parmi les-
81
82
William A. Rusher, "Voice in the Wilderness", Books on NRO Weekend,
April 21-22, 2001.
Gilman Barndollar, "Martyr to The Cause : The Goldwater Campaign of 1
964", The Concord Review, Inc, 1998, p. 144.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
68
quels l'économiste Milton Friedman 83, il devint vite évident que Baroody n'entendait partager son rôle avec personne. En septembre
1963, un incident en avait apporté la preuve. Barry Goldwater, Kitchell et Baroody s'étaient réunis avec William F. Buckley et L. Brent
Bozell (l'auteur réel de The Conscience of a Conservative, signé par
Goldwater - cf. supra) pour évoquer la question des contributions de
campagne. À l'issue de cette rencontre, Goldwater leur avait fait savoir qu'il reprendrait contact avec eux. Mais cela ne devait jamais se
produire. Deux jours après, le New York limes, renseigné par un
« mystérieux informateur », s'empara de l'affaire. Le journal présentait
la réunion comme un « meeting secret », au cours duquel Goldwater
avait refusé, à des « forces de droite », l'accès à sa campagne.
Cette fuite, que Goldwater et Kitchell attribuèrent plus tard à Baroody, eut des conséquences particulièrement négatives. Buckley et
Bozell, nommément cités dans l'article, se sentirent profondément
humiliés. Ils s'éloignèrent de la campagne de Goldwater et lui retirèrent tout soutien formel 84. Avec leur départ, Goldwater perdait l'appui
de National Review, un organe de presse national, mais également
l'expérience de stratèges républicains conservateurs [58] confirmés,
ainsi que leur contribution financière. Ajouté à la perte du réseau YAF
animé par des professionnels de l'activisme politique tels que Clifton
White, William Rusher, Marvin Liebman et Stanton Evans, la campagne Goldwater pour les primaires républicaines et les élections nationales était mal engagée.
D'autres éléments jouèrent contre Barry Goldwater. Ils étaient liés
à sa propre personnalité, à la façon dont les médias allaient présenter
ses prises de position sur différents sujets, mais aussi aux attaques des
Républicains libéraux. Malgré ces éléments, très négatifs pour leur
83
84
William A. Rusher, op. cit.
Milton Friedman rapporte qu'il avait fait partie de « American Enterprise
Institute » depuis sa création, alors que le think tank était encore connu sous
l'appellation de « American Enterprise Association ». Baroody y avait été à
l'origine de la formation d'un groupe de conseillers scientifiques (board of
académie advisors) qui supervisaient les publications de cet organisme. Et
c'est à l'occasion d'un dîner organisé par Baroody que ce dernier demanda à
Friedman d'être le conseiller économique de la campagne de Goldwater, in
Brian Doherty, « Best of both Worlds », Interview with Milton Friedman,
Reasononline, 6 juin 1995.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
69
impact sur sa candidature, d'autres facteurs, liés à la campagne organisée par ses supporters, contribuèrent néanmoins à faire basculer le
GOP dans le camp conservateur.
Goldwater cultivait, tout d'abord, un style abrupt et n'hésitait pas à
faire des déclarations impromptues. Interrogé sur les armes nucléaires,
il affirma trouver normal que le commandant en chef des forces de
l'OTAN puisse en faire usage à discrétion. Si, depuis Eisenhower, cette position était admise dans les milieux officiels, elle n'avait jamais
été formulée publiquement. Goldwater commit l'erreur de penser
qu'elle relevait de l'ordre des vérités communes. Cette faute de jugement devait le poursuivre pendant tout le reste de sa campagne. Il apparut, en effet, au public comme un va-t-en guerre peu soucieux du
caractère particulier des armes nucléaires. Pour les Américains dont le
pays avait été, en 1962, au seuil de l'apocalypse lors de la crise des
missiles de Cuba, ce type de discours ne passait pas. Les supporters
républicains de Nelson Rockefeller ajoutèrent, ensuite, leur propre
touche à l'entreprise de déconstruction du candidat Goldwater. Sur la
base de déclarations, faites par ce dernier à des journalistes concernant
la Sécurité Sociale et dans les quelles il se prononçait en faveur d'une
adhésion strictement volontaire, ses adversaires politiques républicains parvinrent à faire passer l'idée qu'il voulait détruire le système.
Cette stratégie coûta la primaire du New Hampshire à Goldwater et
le convainquit qu'il était urgent de faire appel [59] à un homme comme Clifton White pour co-diriger sa campagne avec Kleindienst. La
décision se révéla très vite payante puisque White, grâce à l'activation
de ses réseaux locaux, parvint à convaincre les Républicains de plusieurs États (Oklahoma, North Carolina, Kansas, Tennessee), de voter
pour envoyer des délégués favorables à Goldwater à la convention
nationale du Parti. Tirant les leçons de la façon dont ces victoires
avaient été acquises dans le Sud, Goldwater comprit qu'il était essentiel de s'appuyer sur des formations capables de conquérir l'électorat à
la base (grass-roots movements) pour gagner de grands États comme
la Californie. C'est ce qui fut fait, en enrôlant de nouveau dans la
campagne officielle, les « Young Republicans », les « Young Americans for Freedom » (YAF) de Rusher, Liebman et Evans, les rescapés
du « Draft Goldwater Committee » de White, Rusher et Ashbrook et
des membres de la John Birch Society, une organisation très contestée
de la droite radicale, dont les membres affirmaient qu'Eisenhower,
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
70
mais aussi le gouvernement des États-Unis, étaient à la solde des
communistes (cf. infra). Près de 8 000 personnes, appartenant aux organisations précitées, s'engagèrent ainsi dans une gigantesque opération de démarchage à domicile, quartiers par quartiers, avec, pour résultat - et cela, malgré les déclarations publiques de Goldwater sur une
possible solution nucléaire pour interrompre les livraisons d'armes aux
troupes communistes du Nord Viêt Nam - la victoire des conservateurs aux primaires de Californie 85.
Mais une autre victoire avait été remportée par les conservateurs,
celle-là, sur le plan du financement de leur courant politique.
Lors de sa campagne, le président démocrate, J.-F. Kennedy avait
su, en effet, capter les faveurs financière d'une partie importante de la
communauté des affaires, au bénéfice de son parti, et au détriment de
la fraction libérale du GOP. Dès le début de son mandat, il s'était présenté comme un conservateur sur le plan fiscal et n'avait cessé de répéter que le gouvernement et le monde des affaires [60] étaient des
« alliés nécessaires » 86. Il avait donc introduit une série de programmes favorables aux entrepreneurs : un plan de crédit d'impôts, une application limitée des lois anti-trusts, une législation favorable à l'expansion du commerce, etc. Il avait également voulu rassurer le patronat en nommant des Républicains à la tête du Trésor (Douglas Dillon)
et de la Défense (Robert McNamara). Ainsi, malgré l'adoption par
Kennedy, d'une approche plus Keynésienne de l'économie que son
prédécesseur Républicain, il avait réussi à conquérir à sa cause une
partie significative de la communauté des affaires. Un autre élément
jouait en la faveur du nouveau président. Les Républicains libéraux
comme Rockefeller ne s'opposaient pas vraiment à la plupart des principales mesures contenues dans la plateforme démocrate des années
soixante qui faisait l'objet d'un large consensus dans la société américaine (« consensus libéral ») : soutien aux programmes sociaux, aux
syndicats, aux droits des minorités, impôt progressif sur les revenus,
etc. De façon paradoxale, cette situation était favorable aux Républicains conservateurs et défavorable aux Républicains libéraux. Alors
que ces derniers, trop proches des thèses du camp Kennedy, voyaient
une partie de leurs soutiens financiers issus du monde des affaires, se
85
86
Gilman Barndollar, op. cit., p. 149.
Gilman Barndollar, op. cit., p. 151.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
71
reporter sur les Démocrates, les Républicains conservateurs qui, eux,
rejetaient ces thèses sans compromis, bénéficièrent de l'apport des
contributions provenant de deux types de sources : les industries en
croissance de l'Ouest, du Middle West et du Sud des États-Unis ; les
dons des militants conservateurs de la base, mobilisés par les réseaux
d'activistes (YAF, Draft Goldwater Committee, etc.) contre ce
« consensus libéral » Ces éléments, peu visibles à l'époque, contribuèrent pourtant à une transformation décisive dans la structure du pouvoir au sein du GOP. En créant une organisation financière alternative, les Républicains conservateurs s'affranchissaient de la tutelle des
réseaux de soutien libéraux républicains. Très critiques des manœuvres politiques orchestrées par l'équipe Kennedy en direction du monde des affaires, ces mêmes manœuvres permirent néanmoins [61] aux
conservateurs de faire progresser leur cause de façon décisive à l'intérieur du GOP.
Malgré ces avancées très significatives pour la cause conservatrice,
plusieurs éléments se conjuguèrent pour ôter à Goldwater toute chance de l'emporter contre Johnson, lors des présidentielles. Tout d'abord,
lorsque la Convention Nationale Républicaine s'ouvrit au Cow Palace
de San Francisco, le 16 juillet 1964, la tension qui régnait entre Goldwater et les libéraux du parti était à son comble. Les trois principaux
leaders de cette faction, à savoir les gouverneurs Rockefeller, Romney
et Scranton, avaient décidé d'unir leurs forces, pour tenter, une dernière fois, de le déstabiliser. Ils firent alors circuler, parmi les délégués,
une publication qui attaquait Goldwater sur plusieurs questions : celle,
tout d'abord, des armes nucléaires, dont ils l'accusaient de préconiser
l'emploi de façon irresponsable ; celles, ensuite, de l'holocauste ou du
respect des droits civiques entre blancs et noirs - thèmes sur lesquels il
lui était reproché le manque de clarté de ses prises de position.
Même si le procédé fut insuffisant pour empêcher Goldwater de
remporter l'investiture, l'utilisation de ces questions brûlantes par ses
ennemis politiques, eut des effets particulièrement négatifs sur l'issue
finale des élections. Le comportement même de Goldwater ne contribua pas à en dissiper l'impact. Devant un parterre de délégués et de
journalistes, le tout retransmis à la télévision, celui-ci prononça un
discours d'investiture qui, s'il déclencha l'enthousiasme de ses supporters, ne manqua pas, dans le même temps, de provoquer l'inquiétude
de millions d'Américains. Dans ce discours, il affirmait, entre autre,
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
72
que dans la version du Républicanisme portée par les conservateurs,
« l'extrémisme au service de la défense de la liberté n'est pas un vice
et que la modération dans la quête de la justice ne constitue pas une
vertu 87 ». La suite de la campagne présidentielle fut l'occasion, pour
les adversaires politiques de Goldwater (Démocrates et Républicains
libéraux), d'exploiter cette phrase. Ils s'efforcèrent donc de démontrer
que « l'extrémisme » prôné par ce dernier constituait un danger [62]
pour le pays. Plusieurs éléments furent plus particulièrement utilisés
pour y parvenir : l'un concernait les rapports des conservateurs républicains avec la John Birch Society ; l'autre était en rapport avec les
positions de Goldwater sur l'utilisation de l'arme nucléaire ; un dernier
point portait sur la question des droits civiques.
Concernant le premier point plus particulièrement, la situation était
particulièrement délicate à gérer. L'influence de la John Birch Society
(JBS) 88 et de Robert Welch, son chef de file, étaient bien réelles et se
faisaient sentir sur tout le territoire des États-Unis. Cette association
fondée en décembre 1958 par Welch, et dont le premier chapitre avait
vu le jour un an plus tard, entendait promouvoir des idées dans lesquelles se retrouvait un nombre important de conservateurs qui soutenaient Goldwater. La JBS, en accord complet avec les analyses du Sénateur Joseph McCarty, appelait à débusquer et combattre la subversion communiste, aux États-Unis, sous toutes ses formes. « Collectivisme » et « Étatisme » étaient présentés par les dirigeants de l'association comme autant de vecteurs, utilisés par les forces « libérales »
(Démocrates ou Républicaines) soutenant le New Deal pour installer
durablement le communisme dans le pays. Or, martelaient les responsables de la JBS, le communisme était en contradiction complète avec
les idées politiques, économiques et religieuses contenues dans les
textes fondateurs de la République américaine. Il en était de même
concernant l'« Internationalisme » défendu par les « Républicains li87
88
Mary C. Brennan, op. cit., pp. 45-46.
Barry M. Goldwater, With No Apologies, William Morrow and Co, New
York, 1979, pp. 189-190. Jay D. Hatz, précise que la formule fut construite à
partir d'une phrase d'un livre de Thomas Paine (Rights of Man) dont les
mots exacts étaient les suivants : "A thing moderately good is not so good as
it ought to be. Modération in temper is always a virtue ; but modération in
principle is always a vice", in "The Impact of The Draft Goldwater Committee on the Republican Party", Continuity : A Journal of History, Fall 2000.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
73
béraux » rassemblés au sein du Council on Foreign Relations ou du
Bilderberg Group 89. Les supporters de la JBS y voyaient un complot
contre la République américaine, destiné à installer un gouvernement
mondial sous l'autorité d'organisations supranationales, contrôlées par
une oligarchie d'hommes d'affaires et de politiciens. D'autres points,
défendus par la JBS, séduisaient également un nombre important de
conservateurs. Il s'agissait de l'abolition de tout idée de progressivité
de l'impôt sur le revenu, de l'annulation des lois sur la sécurité sociale,
de la fin du transport [63] scolaire à des fins d'intégration, du retrait de
l'Amérique de l'organisation des Nations unies, de la sortie du traité
qui prévoyait le retour du Canal à l'État de Panama 90. Les idées de
89
90
L'organe de presse de la JBS explique l'origine de l'appellation retenue pour
désigner l'organisation, de la façon suivante : « Le 9 décembre 1958, Robert
Welch réunissait à Indianapolis 11 « patriotes » pour leur présenter, pendant
deux jours, les objectifs de l'association qu'il entendait créer. Il leur expliqua
également qu'il avait choisi de lui donner le nom de « John Birch », en souvenir d'un jeune missionnaire Baptiste américain qui avait trouvé la mort en
Chine, aux mains des communistes ». Pour Welch, Birch était l'archétype
même du héros américain : « [...] Il avait fait plus que tout autre individu
pour gagner notre guerre et celle que menaient les Chinois contre les Japonais. Alors qu'il était encore un missionnaire civil, il avait secouru plusieurs
des aviateurs du Colonel Doolittle qui avaient posé leurs appareils derrière
les lignes ennemies en Chine. Six mois après la déclaration de guerre entre
le Japon et les États-Unis, Birch intégra les rangs de la 14 th Air Force du
Général Claire Chennault et devint « les yeux et les oreilles » des célèbres
'Flying Tigers'en Chine. A partir du moment où la guerre contre le Japon prit
fin et que les Communistes Chinois ne furent plus obligés de prétendre qu'ils
combattaient avec Chiang Kai-Shek, ils assassinèrent brutalement le Capitaine John Birch, en raison de la résistance farouche qu'il aurait été capable
d'organiser contre eux. C'est à partir de cet exemple que fut conçue la John
Birch Society, une organisation qui lutterait contre le collectivisme et le
communisme », in Jane H. Ingraham, « An Invitation to Liberty », The New
American, December 13, 1993.
Le Bilderberg Group (du nom d'un hôtel dont le propriétaire était le Prince
Bernhard des Pays-Bas, lui-même premier Chairman du Bilderberg Group)
fut créé par Joseph Retinger, un Américain d'origine polonaise, dont la carrière l'avait conduit à rencontrer des dirigeants politiques et militaires de
haut rang, un peu partout dans le monde. Retinger était porteur d'un projet
qui, pour les militants ultranationalistes de la JBS était tout particulièrement
irrecevable : de fait, même si son but affiché était d'unir les nations occidentales (Canada, Europe et États-Unis) dans une collaboration étroite pour lutter contre l'expansion du communisme, ce que Welch et ses militants reje-
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
74
Robert Welch, le fondateur de la JBS avaient, très tôt, été consignées
dans un ouvrage remis à tout nouveau membre (« The Blue Book of
the John Birch Society »). Il y était particulièrement question de la
« conspiration communiste » aux plus hauts niveaux de l'État 91, un
thème récurrent de l'association. Ayant, au début des années 1950,
accusé, dans une publication intitulée « May God Forgive Us » (1951)
les présidents Démocrates Roosevelt et Truman, ainsi que les Secrétaires d'État Acheson et Marshall d'avoir abandonné la Chine et l'Europe de l'Est aux dirigeants communistes, quelques années plus tard,
Welch s'en prit, dans « The Politician 92 », au Président Républicain
Eisenhower et à John F. Dulles, également dénoncés pour leur « participation active à la conspiration communiste ».
91
92
taient, c'est qu'il envisageait d'y parvenir en s'appuyant sur des organisations
supranationales dont le contrôle reviendrait à une sorte d'« oligarchie » multinationale, représentative de puissants intérêts politiques et financiers cachés. L'existence officielle du groupe fut rapportée, entre autres, par le Sénateur Jacob Javits invité à participer à l'une de ses réunions organisée les 20,
21 et 22 mars 1964 à Williamsburg en Virginie, et consignée dans les archives du Congrès, cf. Congressional Record, Volume 110, Part 6, April 11,
1964, pp. 7684-7685. Cf. aussi sur le sujet, John Pomian (editor), Joseph
Retinger, Memoirs of an Emminence Grise, The Sussex University Press,
Sussex, 1 972. On pourra consulter également d'autres archives officielles
sur une Bilderberg Conférence, in U. S Council on Foreign Economie Policy
Office of the Chairman (Joseph M. Dodge and Clarence B. Randall) Records, 1954-1961, Dodge Series, Bilderberg Conférence, Garmisch, Sept.
23-25, 1 955 (notes on most major world issues - atomic weapons and energy, disarmament, China, USSR, Germany), Dwight D. Eisenhower Library,
Abilene, Kansas. A consulter encore, Bilderberg Group, Philip E. Mosely
Collection, 1922-1972, 1984, Record Series Number : 15/35/51, University
of Illinois Archives Holdings. Un article note, enfin, la proximité de David
Mitrany, l'un des pères du « fonctionnalisme » (construction d'ensembles régionaux fonctionnels destinés à dépasser la rivalité belligène des États pour
construire un monde de paix), avec Paul Rykens, Président du Conseil
d'Administration de la firme Unilever, et l'un des pères fondateurs du Bilderberg Group. Entre 1944 et 1960, Mitrany fut l'« advisor » d'Unilever, in
Gerhard Michael Ambrosi, « Keynes and Mitrany as Instigators of European
Governance », University of Trier, January 2004, pp. 11-12.
« John Birch Society », The Columbia Encyclopedia, Columbia University
Press, Sixth Edition, 2000.
Jane H. Ingraham, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
75
Malgré ces prises de positions extrêmes, la JBS fut, pendant cette
période, une force politique que les dirigeants conservateurs ne pouvaient ignorer. Son organisation et les moyens dont elle disposait, expliquaient, en partie, cette situation. Elle était en effet animée par des
permanents à plein temps et pouvait compter sur des membres particulièrement actifs lorsqu'il s'agissait de voter, de mobiliser et de former
les militants de base, d'organiser des pétitions, d'envoyer du courrier
aux hommes politiques ou de manifester. En mars 1961, selon Welch,
l'association comptait 28 personnes au siège et environ 30 « Major
Coordinators » sur le terrain qui étaient des salariés et dont les frais
étaient pris en charge par la JBS. Une centaine de « Section Leaders »,
répartis sur tout le territoire, travaillaient sur la base du volontariat et
complétaient le dispositif. Fin 1961, les estimations faisaient état de
troupes dont les effectifs (le nombre était tenu secret) oscillaient entre
60 000 et 100 000 personnes 93. Au cours de la période, les thèses de
la conspiration communiste soutenues par la JBS, étaient d'ailleurs
partagées et propagées par d'autres groupes.
[64]
Ce fut, entre autres le cas de la « Christian Anti-communism Crusade » du Dr Fred Schwartz en Californie. Auteur d'un ouvrage intitulé « You Can Trust the Communists (to be Communists) » qui s'était
vendu à plus d'un million d'exemplaires, Schwartz expliquait, dans
l'une des lettres à ses adhérents, que les communistes encourageaient
« l'avortement, la pornographie, l'homosexualité, les maladies vénériennes et la criminalité à grande échelle comme autant de moyens
pour saper la fibre morale de l'Amérique et s'emparer du pouvoir » 94.
Le thème de « l'assaut des forces communistes athées contre l'Amérique », compta ainsi parmi les principaux thèmes utilisés pour mobiliser les milieux conservateurs dans un soutien à la campagne de Barry
Goldwater aux présidentielles de 1964.
93
94
À l'origine, l'ouvrage n'était qu'une lettre d'information écrite par Welch
pour ses proches, dans le but de leur révéler le contenu de ses recherches sur
la carrière d'Eisenhower. Cette lettre fut rendue publique à partir de 1960.
« John Birch Society », The Public Eye, Web Site of Political Research Associates.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
76
Trois ouvrages, plus particulièrement, illustrèrent les idées de cet
électorat favorable à Goldwater, et expliquèrent, en retour, la méfiance du grand public à l'égard de ce dernier.
Le premier, qui fut également le plus connu, s'intitulait « A Choice,
Not an Echo ». Écrit par Phyllis Schlafly, il faisait état d'une conspiration, où le Parti Républicain était contrôlé par une élite d'intellectuels
dominée par des membres du groupe Bilderberg. Schlafly, dont le mari avait été, à l'échelon local, l'un des conférenciers de l'organisation
du Dr Schwartz, ajoutait que les politiques envisagées par l'élite réunie au sein du Bilderberg, visaient à faciliter l'installation du communisme (par « libéralisme » interposé) à l'échelle de la planète. Le
titre de son livre devint l'un des slogans de la campagne Goldwater 95.
Un autre ouvrage, toujours écrit par Schlafly, mais cette fois en
collaboration avec le contre-amiral Chester Ward, reprit le thème de la
conspiration communiste et de ses appuis volontaires et involontaires
aux États-Unis. Taillé, lui aussi, sur mesure pour la campagne Goldwater, « The Gravediggers » apportait, avec la contribution de Chester
Ward, membre influent du American Security Council et conférencier
au Foreign Policy Research Institute, la [65] dimension de l'expertise
sur un certain nombre de questions de défense. Il y était plus particulièrement question de la façon dont la stratégie et la tactique militaire
américaines avaient été conçues pour faciliter l'expansion du communisme à l'échelle de la planète.
Un dernier livre, écrit par John Stormer, complétait cette série. Il
s'agissait de « None Dare Call it Treason », qui soulignait le rôle joué
par des élites installées au cœur du pouvoir dans le but de préparer
l'invasion communiste 96. Vendu à plus de 7 millions d'exemplaires,
ce qui à l'époque en faisait un best-seller, l'ouvrage expliquait la façon
dont la « conspiration socialo communiste » avait réduit l'Amérique
en esclavage. On y apprenait, entre autres, comment les forces de la
« décadence » à l'œuvre dans les écoles, la presse et même dans les
églises, avaient poussé les Américains à accepter de céder du terrain à
l'ennemi communiste depuis 20 ans.
95
96
Ibid.
« John Birch Society », The Public Eye, Web Site of Political Research Associates.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
77
À l'époque de l'élection présidentielle de 1964, environ deux tiers
des membres de la John Birch Society soutenaient Barry Goldwater et
de nombreux militants de l'association avaient été des délégués à la
convention nationale Républicaine, la même année. Les groupes susmentionnés ajoutaient leurs voix et l'ensemble formait un corpus
d'idées et de revendications assez représentatif de l'état d'esprit des
conservateurs de la base.
Concernant plus particulièrement la JBS, les conservateurs appréciaient, notamment, l'insistance de Robert Welch, son chef de file, à
voir, dans la politique suivie par Eisenhower, ou dans le mouvement
pour le respect de l'égalité des droits civiques entre blancs et noirs, les
résultats d'un « complot communiste » dont l'objectif était de compromettre les libertés américaines fondamentales. Au tout début des
années soixante, des leaders du mouvement conservateur comme William Buckley, Marvin Liebman ou Clarence Manion, avaient d'ailleurs
soutenu l'association de Welch. Barry Goldwater, lui-même, s'était
montré réticent à la stigmatiser, expliquant que si des « lunatiques »
s'en réclamaient, elle comptait également, [66] parmi ses membres,
des conservateurs très fidèles et tout à fait sains d'esprit 97.
Très rapidement, pourtant, Buckley, Russell Kirk et Goldwater
comprirent qu'il leur fallait prendre leurs distances avec la JBS, faute
de quoi les conservateurs seraient automatiquement associés, dans
l'esprit du public américain, à de dangereux extrémistes. Buckley et
Kirk étaient plutôt d'accord pour désavouer la John Birch Society.
Goldwater, lui, ne pouvait se résoudre à condamner cette association
de façon claire et nette. Les trois hommes choisirent donc la voie du
compromis. Par l'intermédiaire des titres de presse qu'ils contrôlaient,
ils attaqueraient Welch plutôt que son organisation. Par là même, ils
espéraient pouvoir rejeter toute accusation d'« extrémisme » portée à
leur encontre, tout en conservant le support électoral des membres de
la John Birch Society. En 1962, les pages éditorales de National Review furent consacrées à cet exercice délicat. Sous le titre « The Question of Robert Welch » les colonnes de la revue fustigèrent le caractère
excessif, dans la forme et le contenu, du leadership de Welch. Dans le
97
À la fin des années 1980, Stormer mit à jour son ouvrage et substitua à l'ennemi communiste « l'humanisme laïque », comme nouvelle menace pour les
États-Unis.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
78
même temps, elles tendaient la main aux militants de la John Birch
Society, reconnaissant leur dévouement sans relâche à la cause
conservatrice et leur patriotisme sans faille 98. Après la parution du
texte, la revue et Buckley reçurent en retour un courrier abondant de
lecteurs mécontents. Ces derniers leur reprochaient de s'en prendre à
des « compagnons de route » et allaient même jusqu'à mettre en doute
les convictions conservatrices des auteurs et leurs intentions réelles.
Est-ce que Welch était un obstacle sur la voie du contrôle de la droite ? Pour nombre de conservateurs, le seul extrémisme qui constituait
un véritable danger en Amérique était « l'extrémisme de gauche ». Les
militants de la JBS choisirent donc de continuer d'apporter leur appui
à Goldwater et ne se privèrent pas de le faire savoir. Le projet de Buckley et de ses amis, qui avait pour ambition de souligner la différence
entre « extrémistes de droite » et « conservateurs modérés », n'eut
donc pas l'effet électoral, immédiatement escompté.
[99]
À ce problème, s'en ajouta un autre, déjà évoqué. Il avait pour objet le comportement de Goldwater durant la campagne pour les présidentielles. Sa façon de faire des déclarations abruptes sur l'utilisation
des armes nucléaires (« dans les toilettes pour hommes du Kremlin »
ou « pour défolier les jungles du Viêt-Nam ») fit du tort à son image
de marque. Goldwater, en tenant des propos aussi extrêmes sur la
question, donnait l'impression qu'il pouvait être un soutien indirect de
l'organisation de Welch. Ses adversaires démocrates jouèrent alors à
fond sur les thèmes de « l'extrémisme » et de « l'irresponsabilité ».
Bill Moyers, l'un des chargés de campagne de Lyndon B. Johnson, fit
réaliser deux films publicitaires qui présentaient Goldwater comme un
« maniaque de la bombe ». Mettant en scène la jeunesse et la nature,
sur fond d'apocalypse nucléaire, leur effet fut particulièrement dévastateur dans le grand public américain. Un dernier point coûta très cher
à Barry Goldwater. Ce fut son opposition au Civil Rights Act. Cette
prise de position pouvait d'ailleurs sembler paradoxale, au vu des décisions qu'il avait pu prendre précédemment, sur le terrain de la politique locale. De fait, Goldwater ne se privait pas de rappeler que dans
son État de l'Arizona, il avait oeuvé activement pour abolir la ségrégation dans les lieux publics de restauration rapide, mais aussi dans les
98
Lyman Davis Hunt, op. cit., p. 58.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
79
rangs de la Garde Nationale 99. Toutefois, en conservateur convaincu,
il estimait que le Civil Rights Act ne faisait que renforcer l'État Fédéral
et violait la Constitution ; il empiétait, insistait-il, sur les prérogatives
des États américains, dans le traitement d'un problème (la ségrégation)
qui devait être réglé à leur échelle. Cette explication, qui motiva sa
décision de voter « contre », fit de Goldwater le seul Sénateur Républicain dans cette situation. Ses ennemis politiques, déjà mobilisés sur
le thème de « l'extrémisme » du candidat conservateur par rapport à
l'utilisation des armes nucléaires, bondirent sur cette nouvelle occasion. Ils firent alors de la volonté de mobiliser dans le Sud un électoral
raciste et ségrégationniste, l'explication principale du vote Goldwater
contre le Civil Rights Act. Cette « stratégie [68] sudiste » (« Southern
Strategy ») présentée comme un outil du combat politique, acheva de
convaincre nombre d'électeurs américains du biais « extrémiste » associé à sa candidature. Les résultats du scrutin confirmèrent cette perception.
Le 4 novembre 1964, l'Amérique apprenait la défaite sans appel de
Barry Goldwater. Six États seulement, sur les cinquante, lui avaient
accordé leur confiance. Il n'avait emporté la victoire en Arizona que
d'une très courte majorité et recueillait les voix des électeurs de cinq
États du Sud (Alabama, Georgia, Louisiana, Mississipi, South Carolina), particulièrement opposés à l'égalité des droits civiques entre
blancs et noirs. Cette issue, a priori défavorable pour l'image de marque des Républicains Conservateurs, eut néanmoins, à long terme, des
conséquences électorales plutôt bénéfiques pour le courant conservateur du GOP.
De façon évidente, Goldwater avait perdu la totalité du vote noir.
Or, à une époque, ce vote se répartissait de façon assez équitable entre
Républicains et Démocrates. Il avait également perdu les voix d'une
partie importante de l'élec-torat blanc, favorable au mouvement des
droits civiques. Mais ces voix provenaient essentiellement des États
du Nord-est, une zone que les stratèges conservateurs avaient renoncé
à conquérir, l'ayant identifiée, en début de campagne, comme un bastion des forces « libérales ». Ce que Goldwater avait gagné, en revanche, c'était ce que ces adversaires lui avaient reproché d'avoir voulu
s'assurer de façon tacticienne, en votant contre le Civil Rights Act : le
99
Lyman Davis Hunt, op. cit., p. 58.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
80
vote des blancs du Sud qui, tout particulièrement dans la catégorie des
faibles revenus (« poor whites »), étaient totalement opposés à la mise
en œuvre de cette législation. Le résultat se traduisit ainsi, dans les
faits, par l'intégration, dans le parti de Lincoln et de l'émancipation
des noirs, d'une catégorie d'électeurs racistes et ségrégationnistes. Il
signifia, également, une victoire politique pour le camp Républicain
qui avait réussi à mettre un terme à l'emprise des Démocrates sur les
États du Sud.
D'autres gains significatifs furent enregistrés par les Conservateurs
Républicains à l'issue de l'élection présidentielle. [69] Avant la désignation de Goldwater comme candidat officiel du parti républicain à
la présidentielle, il n'existait pas de véritable lien entre « le monde des
idées conservatrices et celui de la politique conservatrice 100. » Si les
éditoriaux de la National Review étaient parvenus à créer, à droite,
une sorte de compromis entre les positions « anti-communistes »,
« traditionalistes » et « libertariennes », leurs principaux auteurs ne
semblaient pas avoir les moyens d'en imposer les contenus dans le
débat politique national. De la même façon, mais à l'inverse, si F. Clifton White avait réussi à organiser les conservateurs dans l'arène politique, il lui manquait un corps de doctrine associé à un candidat qui
permettrait d'installer les idées conservatives dans le parti Républicain. Les mots utilisés par L. Brent Bozell pour le compte de Barry
Goldwater dans « The Conscience of a Conservative », changèrent la
donne. Ils fournirent aux conservateurs le contenu qui manquait pour
légitimer leur entreprise. Concernant leur traduction dans l'arène politique, William Rusher eut, quant à lui, un rôle déterminant. Jouant sur
sa double casquette d'éditeur au sein de la « National Review » et
d'organisateur du « Draft Goldwater Committee », il fut l'un des principaux conduits par lesquels se réalisa l'union des idées et de l'action
conservatrices 101.
Une autre avancée déterminante associée à la candidature fut réalisée par l'intermédiaire du « Draft Goldwater Committee ». Si l'action
de ses membres fut essentielle pour installer les conservateurs à des
postes clés du parti républicain, elle eut, à long terme, des conséquen100
101
Gilman Barndollar, op. cit., p. 154.
i Jay D. Hatz, "The Impact of The Draft Goldwater Committee on the Republican Party", Continuity : A Journal of History, Fall 2000.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
81
ces politiques encore plus importantes. De fait, les « listes Goldwater », établies au cours du processus électoral, permirent d'installer le
conservatisme dans la durée. Ces listes, composées à partir des
« Draft Goldwater Petitions » et des « Citizens for GoldwaterMiller », contenaient les noms et adresses de milliers de gens prêts à
donner du temps et de l'argent pour faire avancer la cause conservatrice. Elles avaient fait la preuve de leur efficacité en faisant de la campagne de 1964 la première à être financée essentiellement [70] par les
« gens de la base » (Goldwater avait reçu des contributions de la part
de 2 millions d'Américains alors que seulement 40 000 personnes
avaient donné au parti républicain en 1960 102). Ces « listes Goldwater » furent alors utilisées pour créer les organisations à même de favoriser la diffusion d'idées et l'activisme politique conservateurs, parmi lesquelles le think tank Héritage Foundation (cf. infra) et la non
moins célèbre American Conservative Union (ACU) 103. Cette dernière, capable de solliciter directement par la poste ses sympathisants, eut
ainsi la possibilité, grâce à des dons de 50 et 100 dollars, de devenir
un lieu de rassemblement des conservateurs à l'extérieur du parti républicain. Le phénomène eut toutefois des conséquences encore plus
importantes. Il contribua en effet à transformer les méthodes de financement des formations politiques aux États-Unis. Jusqu'alors, les candidats des deux partis dépendaient essentiellement de grands donateurs et des officiels de leur bord pour alimenter leurs campagnes. Désormais, ils allaient pouvoir solliciter directement leurs sympathisants
et lever des fonds hors du contrôle de leurs partis 104.
102
103
Ibid.
John A. Andrew III, The Other Side ofthe Sixties : Young Americans for
Freedom and the Rise of Conservative Politics, Rutgers University Press,
New Brunswick, New Jersey and London, 1997, p. 210.
104 Avant même la présidentielle de 1964, Robert Bauman, l'un des principaux
dirigeants de « Young Americans for Freedom (YAF) », s'était prononcé en
faveur de la création d'une entité conservatrice d'accueil pour les aînés issus
de la YAF. Si YAF avait été formée en 1960 comme organisation de soutien
en dehors des réseaux politiques établis, « American Conservative Union
(ACU) » en serait l'extension logique, le trait d'union avec l'establishment
conservateur. L'idée avait déjà été formulée deux ans auparavant, par Marvin Liebman, Frank Meyer et L. Brent Bozell. Et le samedi suivant l'élection
de 1964, Bauman rencontra à Manhattan William F. Buckley Jr. et un petit
groupe d'activistes, pour créer cette organisation conservatrice qu'ils décidè-
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
82
Aussi, lorsqu'ils firent le bilan général de ce que leurs ennemis politiques appelaient une « déroute », les responsables conservateurs
comprirent qu'ils avaient à leur actif plusieurs éléments qui pourraient
faire de leur mouvement un acteur clé du parti républicain et du
paysage politique américain.
En sus des avancées précédemment citées, les conservateurs
avaient tout d'abord réussi à faire pencher le parti Républicain à droite, en obtenant l'investiture pour leur candidat. Ensuite, ils étaient parvenus à rendre légitimes les idées conservatrices (sur la nécessaire
réforme de la sécurité sociale, les coupes sombres dans les subventions gouvernementales, l'extension des privatisations, la morale dans
le gouvernement et la lutte contre le communisme) et à créer l'amorce
des organisations et des réseaux qui allaient constituer les forces vives
des batailles politiques à venir. Enfin, les conservateurs avaient trouvé, en la personne [71] de l'ex-démocrate Ronald Reagan, un digne
successeur de Barry Goldwater et le nouveau porte-parole de la cause
conservatrice. De fait, alors que la campagne électorale de 1964 tirait
rent d'appeler « American Conservative Union (ACU) ». Sa déclaration de
principes débutait par les mots suivants : « American Conservative Union
tient pour vrai que tous les hommes ont été pourvus par leur Créateur de
droits inaliénables. À l'encontre d'un monde qui se débat dans l'anarchie politique, nous recommandons l'adoption d'un ordre moral transcendent grâce
auquel il sera possible déjuger sans hésitation toutes les institutions humaines conçues dans toutes les sociétés. » Conçue selon le modèle de sa rivale,
Americans for Drmocratic Union (ADU), American Conservative Union se
vit attribuer quatre objectifs : mobiliser et consolider les ressources intellectuelles du mouvement conservateur ; fournir du contenu et des lignes directrices pour les organisations, les publications et les leaders politiques
conservateurs ; influencer l'opinion américaine pour l'amener à accepter les
idées conservatrices en matière d'économie et de gouvernement ; stimuler et
diriger l'action citoyenne en matière de problèmes économiques et sociaux,
de législation, de politiques publiques, la mobiliser pour soutenir les conservateurs candidats à des postes de responsabilité publique. Le premier bureau
de ACU compta parmi ses dirigeants plusieurs parlementaires parmi lesquels Donald Bruce, élu républicain de l'Indiana et John Ashbrook de
l'Ohio, ainsi que des personnalités du mouvement conservateur comme Robert Bauman, Frank Meyer, L. Brent Bozell, Peter O'Donnell, Lammot Copeland Jr, William Rusher et William F. Buckley Jr. John A. Andrew III,
The Other Side of the Sixties : Young Americans for Freedom and the Rise
of Conservative Politics, Rutgers University Press, New Brunswick, New
Jersey and London, 1997, p. 213.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
83
à sa fin, Goldwater avait demandé à Ronald Reagan, un ami de longue
date, de faire, pour son compte, un discours à la télévision nationale.
Intitulée « A time for Choosing », l'allocution, prononcée le 27 octobre, avait été réalisée à partir de remarques très hostile à rencontre du
« contrôle de l'économie par le gouvernement » et du « caractère immoral et discriminatoire de l'impôt progressif » faites par Reagan
lorsqu'il travaillait comme porte-parole occasionnel de l'entreprise
General Electric entre 1954 et 1962. Le contenu du message, organisé
autour de la notion de « choix moral » (« choix entre le communisme
et la liberté, l'intervention du gouvernement et l'économie de marché
sans entraves, etc... ») était connu des personnalités de la droite
conservatrice comme Henri Salvatori, l'un des personnages les plus
influents en Californie qui avait eu l'occasion de l'entendre à plusieurs
reprises 105. La façon dont Reagan s'exprimait joua en sa faveur.
C'était en effet un orateur consommé, et son expérience d'acteur de
cinéma, combiné à sa capacité à se présenter comme un homme de
conviction désintéressé, réussit à lui conférer l'image de « monsieur
tout le monde ». Donc Ronald Reagan, l'ex-démocrate venu tardivement au Parti Républicain (1962) 106, avait toutes les qualités de
Goldwater, notamment au niveau des idées, sans être assimilé à un
extrémiste. Avec lui, les activistes du mouvement, comprirent qu'ils
avaient trouvé leur héraut.
[72]
105
Jay D. Hatz, "The Impact of The Draft Goldwater Committee on the Republican Party", Continuity : A Journal of History, Fall 2000.
106 Lyman Davis Hunt, op. cit., p. 62.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
84
[73]
La construction du conservatisme moderne
aux États-Unis.
Deuxième partie
Les réseaux de la seconde « nouvelle droite »
Retour à la table des matières
Les conservateurs bénéficièrent de l'évolution du contexte domestique et international de la fin des années 1960 et du début des années
1970 pour s'installer de façon durable dans le paysage politique américain. Alors même que l'intelligentsia de cette époque était largement
dominée par les idées « libérales » (« de gauche aux EU ») et donc
peu réceptive à leur agenda, c'est précisément cette situation qui fut à
l'origine de leurs succès.
Plusieurs éléments y contribuèrent : la guerre du Viêt Nam et les
récits, dans les médias, de soldats américains qui se retournaient
contre leurs officiers sur le terrain, le scandale du Watergate, les manifestations étudiantes et noires pour les droit civiques ou les émeutes
raciales dans les plus grandes villes, la « contre-culture » portée par le
mouvement hippy entraînant dans son sillage drogue, remise en cause
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
85
de la famille et de la société de consommation, mais aussi la « nouvelle gauche » radicale sur les campus et sa contestation du capitalisme,
furent autant de sources d'inquiétudes pour de nombreux américains
qui estimaient non seulement que l'infrastructure institutionnelle des
États-Unis (ses lois, coutumes, valeurs, cellules de base, etc.) paraissait sombrer dans le chaos et l'anarchie, mais encore, que leurs
croyances et idées n'étaient plus représentés par leurs parlementaires à
Washington. En conséquence, la plateforme antigouvernementale des
[74] conservateurs devint plus attractive, apparaissant comme un rempart face à ce qui était largement perçu comme une « menace de déstabilisation révolutionnaire ». Comme l'écrivit Lewis H. Lapham,
« [...] dans les esprits des chefs d'entreprise qui déambulaient au milieu des séquoias de Bohemian Grove 107 en juillet 1968, la peur était
réelle et palpable 108. »
107
"Ronald Wilson Reagan, 40th President of the United States",
http://millercenter.org/president/reagan.
108 L'emplacement, dans la région de San Francisco (Monte Rio, Ca.), d'un club
conservateur très élitiste (Bohemian Club), peu connu du grand public, dont
les sessions, ouvertes et clôturées par des « rites païens » sont interdites à la
presse. Il réunit chaque année en été les homes et les entreprises les plus influents des États-Unis et de la planète, cf. Peter M. Philips, A Relative Advantage : Sociology of the San Francisco Bohemian Club, Doctoral Dissertation in Sociology, University of California at Davis, 1994.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
86
[74]
Deuxième partie :
LES RÉSEAUX DE LA SECONDE
«NOUVELLE DROITE»
4
Contre-culture,
Néoconservatisme
et Nouvelle Droite bis
Retour à la table des matières
De fait, au cours de cette période, les Républicains conservateurs
reçurent le soutien de plusieurs groupes d'intérêts particulièrement
actifs et influents. Deux d'entre eux, une partie du monde des affaires
et des associations religieuses chrétiennes, semblaient être des alliés
« naturels », dans la mesure où les idées radicales de gauche sapaient
leur assise. Mais le troisième ensemble, quant à lui, surprit au départ
plus d'un observateur. De fait, ses principaux chefs de file, des intellectuels de renom, avaient jusqu'alors appartenu au camp « libéral » et
voté « démocrate ». Quelles raisons avaient pu les pousser à devenir
de « nouveaux conservateurs » (« néo-conservateurs ? »)
Au début des années 1960, une nouvelle génération d'étudiants radicaux envahit progressivement les campus américains. Ils constituèrent une « Nouvelle Gauche » (« New Left ») dont la naissance officielle coïncida avec un événement : la réunion, en 1962 à Port Huron
(Michigan), d'un groupe d'étudiants partageant les mêmes idées politiques et appartenant à une organisation connue sous le nom de « Stu-
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
87
dents for a Democratic Society (SDS) ». Au cours du week-end qui les
rassembla à Port Huron, l'un des leaders, Tom Hayden, rédigea une
déclaration qui appelait à la création d'une véritable « démocratie participative aux États-Unis. » Réclamant le pouvoir politique pour le
« citoyen moyen », le document s'insurgeait contre « l'establishment
libéral » à la tête du pays, accusé de s'être installé [75] dans la complaisance 109. Contrairement à ce que les étudiants radicaux espéraient
au départ, leurs aînés parmi les intellectuels libéraux les plus en vue,
refusèrent de soutenir leur action. La raison principale en fut que les
sympathisants de la « nouvelle gauche » rejetaient l'anti-communisme. Or, pour des intellectuels de renom comme Daniel Bell, Nathan Glazer ou Irving Kistol, le fait qu'ils militaient depuis toujours
dans la gauche américaine ne les avaient pas empêchés, depuis les
procès Hiss et Ronsenberg dans les années 1940 et 1950 (cf. supra),
de tenter de convaincre leurs collègues libéraux que l'espionnage soviétique était bien réel, et de proclamer haut et fort que le communisme soviétique avait accouché d'un monstre et que sa propagation par
tous les moyens figuraient parmi les principaux dangers menaçant les
États-Unis. Ce faisant, même si, au plus fort de l'ère McCarthy, des
personnalités comme Kristol et Glazer, alors éditeurs du magazine
Commentary, avaient pu écrire des articles contre le Sénateur et son
comité d'investigation, ils ne s'étaient pas privés non plus de critiquer
ceux qui s'opposaient aux anti-communistes, ni de participer à des organisations, comme le Congress for Cultural Freedom (CCF), pilotées par la CIA pour contrer l'expansion du communisme dans le
monde.
Le contexte géopolitique des années 1960 allait les conforter dans
leurs analyses et précipiter la rupture avec les étudiants radicaux.
Bien que McCarthy ait disparu du paysage politique, ces mêmes
étudiants, pour avoir grandi en entendant les diatribes du Sénateur
dans les média, étaient, pour nombre d'entre eux, farouchement décidés à s'opposer à l'anticommunisme. Or, à l'époque, les relations entre
l'URSS et les États-Unis restaient dominées par la logique de la guerre
froide. Au moment où le « manifeste de Port Huron » était écrit, Kennedy affrontait Khrouchtchev au sujet de la crise des missiles de
109
Lewis H. Lapham, "Tentacles of Rage : The Republican Propaganda Mill, A
Brief History", Harpers Magazine, v. 309, n° 1852, September 1 st 2004.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
88
Cuba. Ailleurs dans le monde, au Sud Viêt Nam, les États-Unis commençaient à envoyer leurs premiers conseillers pour apporter une aide
au régime qui luttait contre le voisin communiste. L'escalade de la
guerre en [76] Asie du Sud Est et l'organisation d'une marche de protestation contre le conflit à Washington en 1965 fit passer la « Nouvelle Gauche » de petite formation politique à un mouvement national
étudiant. Progressivement, l'agitation sur les campus animée par les
radicaux et la contestation de toute autorité, provoquèrent une réaction
de rejet de la part de certaines des figures du mouvement intellectuel
libéral, opposées à la « politisation de l'université ». Le magazine
Commentary, dont le rédacteur en chef était Norman Podhoretz publia
un article de Nathan Glazer critiquant le « Free Speech Movement. »
Quelque temps plus tard, Irving Kristol et Daniel Bell fondèrent The
Public Interest (1965) qui sortit très vite un numéro entier sur la révolte étudiante, suivis d'autres articles évoquant la nécessité de protéger
l'université contre toute tentative de politisation qui mettrait en danger
la liberté d'esprit. En retour, dans de grandes universités, les sympathisants de la « Nouvelle Gauche » se mirent à critiquer les intellectuels de l'« establishment libéral », accusés être aveugles aux problèmes politiques et culturels de l'Amérique.
L'évolution des événements précipita les différents protagonistes
(intellectuels « libéraux » étudiants radicaux ») dans une opposition
respective de plus en plus marquée. À la fin des années 1960 et au début des années 1970, la Nouvelle Gauche, qui ambitionnait de construire un mouvement uni et pacifique fit place à un mouvement sujet à
la violence, aux dissensions internes et enclin à pratiquer un prosélytisme marxiste extrémiste. Le mouvement contribua également à
transformer le paysage politique américain. Dans son combat contre
l'« establishment libéral », la Nouvelle Gauche poussa le parti démocrate plus à gauche, avec pour résultat la nomination du radical
McGovern comme son candidat à la présidentielle de 1972 et sa défaite massive face à Nixon. Le phénomène encouragea des personnalités
de l'intelligentsia libérale comme Irving Kristol, déjà très critique à
l'égard des programmes sociaux du président démocrate Lyndon B.
Johnson (« Great Society ») à voter Nixon et, à la fin des années 1970,
à être détenteur [77] d'une carte au Parti Républicain. Il fit alors parti
d'un groupe d'intellectuels libéraux qui évolua vers la droite et qui associa entre autres, Jeanne Kirkpatrick, Norman Podhoretz et Hilton
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
89
Kramer. Dans les années 1980, ces intellectuels furent à l'origine
d'une nouvelle génération de magazines comme « The National Interest » ou « The New Criterion » et participèrent à la revitalisation du
conservatisme américain. Les « nouveaux conservateurs » (neoconservatives) étaient nés.
Quelques précisions supplémentaires sont toutefois nécessaires
pour comprendre la formation de ce courant bien particulier et son
inscription progressive dans la mouvance et les réseaux conservateurs.
Le courant « néoconservateur » s'imposa donc progressivement
dans le paysage politique des années 1960 aux États-Unis, en réaction
aux excès de la « nouvelle gauche » (New Left) et aux échecs politiques du « libéralisme démocrate » qui lui était lié. Le « néoconservatisme », comme le socialiste américain Michael Harrington
appela cette force politique, regroupa des anciens alliés politiques de
gauche, des gens qui, à l'origine, n'étaient absolument pas associés au
camp « conservateur ». Ses chefs de file (Irving Kristol et sa femme
Gertrude Himmelfarb, Norman Podhoretz et son épouse Midge Decter, Daniel Patrick Moynihan, Nathan Glazer et Daniel Bell 110) comptaient avant tout des intellectuels, des spécialistes des sciences sociales. Parmi eux, certains avaient été Trotskistes 111 ; d'autres en raison
de leurs origines juives militaient activement avec les fractions américaines sionistes les plus engagées au côté du Likoud ; tous étaient des
supporters traditionnels de l'héritage du New Deal dans le Parti Démocrate, se présentaient comme des « libéraux Rooseveltiens » et jugeaient sévèrement le Parti Républicain, accusé par eux d'être antiintellectuel, raciste et trop ancré dans l'héritage WASP. Ces intellectuels libéraux ne pouvaient donc pas être des adversaires de l'ÉtatProvidence. Ils affichaient plutôt leur volonté de le faire évoluer, pensant que le parti démocrate était le mieux placé pour défendre l'idéal
110
« A Short History of the New York Intellectuals : The Most Interesting Place in the Soviet Union », Arguing the World, PBS Online.
111 Nathan Glazer, tout en restant un démocrate, évolua également vers la droite, mais moins facilement que Kristol. On lui attribua l'étiquette de
« conservateur » en grande partie à cause de ses conflits avec la Nouvelle
Gauche et en raison de ses critiques sur les politiques sociales libérales. Bell
quant à lui, fut également qualifié de « néoconservateur », mais ne se reconnaissait pas forcément dans ce groupe. Il se déclarait « socialiste en économie, libéral en politique et conservateur concernant la culture ».
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
90
d'un capitalisme anti-communiste et socialement [78] responsable.
Toutefois, les événements qui, au cours des années 1960 et 1970 secouèrent le pays, contribuèrent à transformer ce jugement. Confrontés
à la progression des idées révolutionnaires de gauche comme « la redistribution de la richesse et des revenus », ainsi qu'à l'action militante violente sur les campus universitaires et dans les programmes sociaux liés à la « Great Society » de l'administration Johnson (en particulier le « Community Action Program »), les intellectuels néoconservateurs commencèrent à prendre leur distance avec le parti démocrate et les tendances dominantes du libéralisme de l'époque.
Un rapport, écrit en 1965 par Daniel Patrick Moynihan, alors Assistant Secretary at the U.S. Department of Labor, exprima les préoccupations de ce groupe vis-à-vis des mesures contenues dans le projet
de « Grande Société » de Lyndon B. Johnson. Ce projet constituait,
selon son auteur, l'illustration parfaite d'une expansion incontrôlée de
l'État-Providence, favorisée par les dérives de certains programmes
pour les minorités. Intitulé « The Negro Family : The case for National Action » et s'appuyant sur les statistiques du Bureau of Labor et
sur plusieurs enquêtes, le rapport Moynihan voyait, entre autres, dans
le poids historique de l'esclavage et « l’écheveau des pathologies »
(tangle of pathology) de la famille noire (matriarcat, alcoolisme, drogue, divorce, échec scolaire, naissances illégitimes, filles-mères, etc.),
les cause de plusieurs éléments : l'implosion de la cellule familiale
afro-américaine, la forte progression des bénéficiaires de l'aide sociale
dans cette communauté, l'expansion de la pauvreté et le taux élevé de
chômage parmi ses membres. Pour permettre aux afro-américains de
bénéficier, en toute égalité des droits et devoirs associés à la citoyenneté américaine, Moynihan assignait alors comme tâche prioritaire
aux programmes fédéraux de contribuer à la restructuration et la stabilité de la famille noire (en particulier en permettant à l'homme noir de
regagner son rôle de « chef de famille »). Cette interprétation, qui ne
débouchait pas sur des propositions concrètes visant à éradiquer la
discrimination au niveau de [79] l'emploi, ou à créer un revenu familial annuel garanti pour lutter contre la pauvreté, attira l'attention des
conservateurs mais provoqua l'ire des milieux de la nouvelle gauche
qui l'assimilèrent à un texte « raciste » voire « sexiste ». D'autres éléments contribuèrent à éloigner les intellectuels libéraux du parti démocrate. Le choix, fait par les leaders de cette formation politique, de
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
91
soutenir Gorge McGovern comme candidat à la Présidence fut « la
goutte d'eau qui fit déborder le vase 112 ». McGovern était en effet le
symbole de tout ce que ces intellectuels néo-conservateurs rejetaient,
notamment, de la guerre livrée par les extrémistes aux valeurs américaines ; il s'opposait en outre à l'intervention américaine au Viêt Nam,
n'hésitait pas à contourner les syndicats et la base démocrate pour soutenir les militants de la gauche radicale et attaquait le grand patronat
américain.
Pour toutes ces raisons, les néo-conservateurs décidèrent, en nombre, de voter Nixon à la présidentielle de 1972 tout en gardant encore
leurs distances vis à vis du Parti Républicain. Malgré l'intérêt qu'il
suscitait chez eux pour ses prises de positions anti-communistes, le
président et son parti ne leur paraissaient pas porteur d'un véritable
projet alternatif pour l'Amérique, les propositions républicaines
consistant principalement en appels à démanteler l'État Providence et
à libérer le capitalisme de ses entraves tout en ignorant « la crise
culturelle » qui, pour les néoconservateurs, était le problème numéro
un aux États-Unis. Ces derniers se constituèrent donc, dans un premier
temps, en force de proposition et de conseil auprès des instances républicaines. Et au milieu des années 1970, ils commencèrent à diffuser
leurs recommandations dans les milieux politiques et universitaires
proches du GOP (Grand Old Party 113). Ils s'affichèrent ainsi comme
de farouches opposants au communisme soviétique assimilé par eux à
un « totalitarisme global » (une position conforme, pour Bell et Kris112
Après des désaccords politiques de plus en plus fréquents avec Kristol, Bell
quitta d'ailleurs The Public Interest même si lui et Kristol restèrent amis. En
fait, Bell demeura ce qu'il avait été pendant des années : un centriste libéral,
critique du radicalisme des années 1960 et de la Grande Société, d'un côté et
des attaques conservatrices sur l'État fédéral et de leur croyance dans une
politique sociale minimaliste in « A Short History of the New York Intellectuals : The Most Interesting Place in The Soviet Union », op. cit.
113 Dans la rubrique qui lui est consacrée « Fom Memoirs of a Trotskyist »,
Irving Kristol explique ainsi qu'il ne regrette rien sur cet épisode de sa vie.
[...] Etre un jeune radical n'était pas simplement une partie de mon expérience lors de mon premier cycle universitaire, cela représentait en fait pratiquement la totalité de cette expérience. [...] Il ne nous serait pas venu à
l'idée de dénoncer quoi que ce soit, ou qui que ce soit, comme 'élitiste'. L'élite, c'était nous, les quelques bienheureux choisis par l'histoire pour guider
nos frères humains vers une forme de rédemption laïque... ».
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
92
tol, à leur engagement dans le CCF des années 1950 114), prirent fait
et cause en faveur de la guerre froide, de l'intervention américaine au
Viêt Nam, et proclamèrent leur soutien au capitalisme et aux valeurs
morales qui le [80] sous-tendaient contre les assauts révolutionnaires
de la nouvelle gauche. Mais ils continuèrent de se démarquer des
conservateurs traditionnels, en affirmant l'importance du rôle joué par
le gouvernement en matière de sécurité sociale pour les plus âgés et
les chômeurs 115. Si donc les néoconservateurs se déclaraient convaincus du rôle essentiel joué par la grande entreprise dans l'élévation du
niveau de vie des Américains et dans la liberté dont ils bénéficiaient
chez eux, ils considéraient toutefois avec une condescendance teintée
de mépris, l'anti-étatisme conservateur et « la foi aveugle en la libre
entreprise qui faisait partie des certitudes portées par la National Review 116 ».
Une partie du credo conservateur classique, contenu dans la philosophie libertarienne de personnages comme Friedrich Hayek ou Miton
Friedman ne plaisait pas aux néo-conservateurs et cela, pour les raisons suivantes. Tout d'abord, ce « credo » ne correspondait pas à leur
interprétation de ce que « la culture » devait être. Alors que pour
Friedman et Hayek, la liberté politique et économique était l'objectif
ultime de toute culture, pour Kristol, la nature humaine était en quête
d'autre chose que de « liberté ». Et ce « quelque chose d'autre », c'était
une direction morale 117. En appelant à laisser les questions d'éthiques
privées au seul jugement de l'individu, Kristol et Bell reprochaient aux
libertariens de rendre le capitalisme vulnérable à l'anarchie morale et
de miner les traditions qui, à l'origine, avaient donné à la société américaine des fondations solides. À l'inverse, les deux hommes estimaient que le capitalisme devait se détourner des valeurs contenues
114
Grant Havers & Mark Wexler, op. cit.
C'est une autre appellation que les Américains utilisent pour désigner le Parti Républicain, cf. note n° 20.
116 cf. la note n° 45.
117 Cf. Grant Havers & Mark Wexler, « Is U.S. Neoconservatism Dead ? », 9
septembre 2002. Selon ces auteurs, à l'origine, Irving Kristol ne manquait
pas de souligner qu'il n'existait aucune contradiction entre le conservatisme
et l'État Providence. Il rappelait en effet que c'était un conservateur, Otton
von Bismarck, qui avait inventé ce dernier, afin de contrer les ambitions politiques des socialistes de l'Allemagne des années 1 880.
115
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
93
dans l'hédonisme individualiste et la liberté irresponsable, pour embrasser de nouveau, et sans réserve, les valeurs protestantes traditionnelles de « labeur acharné », de « sacrifice », et de « renoncement
personnel ». Une préoccupation pour la survie de la culture américaine judéo-chrétienne et des valeurs qui lui étaient liées réunirent ainsi
les différents groupes néo-conservateurs et leur permirent de s'associer
aux revendications des groupes « traditionalistes » et « religieux »
conservateurs, contre les thèses des libertariens. [81] Irving Kristol
témoigna d'ailleurs par écrit de son accord avec les grands thèmes défendus par les conservateurs : « la peine capitale », « le traitement
médical de la criminalité », « la prière à l'école », « l'absurdité de la
permissivité sexuelle », « l'utopie d'un idéal qui croyait en la possibilité de voir un monde sans guerre » et « la futilité de penser qu'il était
possible d'effacer la guerre dans le monde pour que puisse partout
régner la démocratie » 118.
D'autres éléments comme « l'anticommunisme », et plus particulièrement « l'anti-soviétisme », permirent aux néo-conservateurs de faire
la jonction avec le mouvement conservateur.
Pour les pères fondateurs du groupe (Kristol, Podhoretz), le thème
participait d'ailleurs d'une croyance profonde : celle en fonction de
laquelle un peuple a toujours besoin d'un ennemi à affronter. Ils partageaient, sur ce point précis, les idées du philosophe Léo Strauss dont
les écrits faisaient référence dans les cercles conservateurs (mais aussi
celles de l'un de ses prédécesseurs et enseignants, Cari Schmitt 119) et
selon lesquelles seule la croyance dans un ennemi mortel pouvait unifier un peuple et donner un sens à un régime politique. Ces idées incitèrent les néoconservateurs à critiquer vivement certains discours libéraux qu'ils jugeaient « irréalistes » lorsqu'ils appelaient les hommes à
se débarrasser de la notion d'« ennemi » pour préparer l'avènement
d'un monde pacifique, et lorsqu'ils encourageaient l'Amérique à faire
des concessions à l'Union Soviétique à travers la politique de détente
et les négociations sur la limitation des armes nucléaires. Les « néoconservateurs » furent ainsi partie prenante de la « Coalition pour une
Majorité Démocrate » (Coalition for a Democratic Majority), formée
en 1972 par des partisans d'une ligne dure anti-soviétique au Sénat
118
119
Irving Kristol, « American Conservatism : 1945-1995 ».
Cf. Grant Havers & Mark Wexler, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
94
conduite par Henry « Scoop » Jackson. Composée de « démocrates
conservateurs » pour lesquels le communisme, plus particulièrement
dans sa version soviétique, symbolisait un mal absolu que les ÉtatsUnis avaient un devoir moral d'éradiquer pour répandre la démocratie
partout dans le monde, [82] ses membres défendirent l'idée d'une nécessaire suprématie militaire de l'Amérique justifiée par la supériorité
morale de ses valeurs et de son système économique et participèrent à
la diffusion du concept de « paix par la force » 120 dans les milieux
conservateurs. Cette coalition fut appuyée par un ensemble d'associations ultraconservatrices (American Security Council, Committee on
the Present Danger II, Coalition for Peace Through Strength, etc. 121)
qui appelaient le gouvernement américain à renoncer, de façon unilatérale, à tous les traités sur la limitation et le contrôle des armements,
et à se doter des moyens militaires les plus sophistiqués pour mettre
en échec ce que leurs membres percevaient comme une tentative de
domination mondiale de la part de l'URSS.
C'est dans ce contexte que les membres de la Coalition pour une
majorité démocrate, dont certains comptaient parmi les chefs de file
du courant « néo-conservateur » (Irving Kristol, Jean Kirkpatrick,
Norman Podhoretz, etc.) décidèrent de lutter pour remettre l'interventionnisme à l'ordre du jour de la politique étrangère américaine et
d'apporter un soutien sans faille à l'État d'Israël et aux factions dures
du Likoud présentés comme « l'avant garde » de la lutte contre
l'URSS au Moyen-Orient et de la sauvegarde des valeurs judéochrétiennes dans cette partie du monde. Ils s'engagèrent donc progressivement, aux côtés de ceux des Républicains conservateurs qui partageaient les mêmes idées 122 dans une croisade pour « sauver la politique étrangère américaine ». Mobilisant leurs revues (Commentary,
The National Interest et The Public Interest), ils jetèrent toutes leurs
forces dans cette entreprise, en s'appuyant sur une croyance commu-
120
121
Irving Kristol, op. cit.
Havers & Wexler s'appuient ici sur les travaux de Shadia B. Drury, Léo
Strauss and the American Right, St Martin's Press, New York, 1999. Cf.
Carl Schmitt, The Concept of the Political, translated and with an introduction by George Schwab, The University of Chicago Press, Chicago, 1996.
122 Cf. Bernard Sionneau, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
95
ne : les mots et les idées comptent ; leur utilisation a des conséquences
et il faut donc les considérer de façon sérieuse 123.
Ayant eu, au départ, un mépris assez marqué pour les contenus de
la revue conservatrice National Review (« une revue agressive, qui
manquait de retenue et de discernement dans ses jugements », [...]
« vulgaire dans sa polémique anti-libérale » et [...] « dont le ton général qui [83] évoquait celui des étudiants de première année, était
anti-intellectuel 124 »), les néo-conservateurs comme Kristol comprirent bien vite que, si les idées complexes et bien formulées agréaient
les intellectuels, « les idées simples, associées à la passion et à l'organisation pouvaient également avoir des conséquences 125 » et à une
échelle qui dépassait les murs de l'université. De fait, National Review, malgré ses lacunes, faisait partie d'un ensemble plus large qui
avait créé non seulement des institutions capables de former et d'entraîner de jeunes conservateurs, mais avait également obtenu des résultats politiques concrets comme la nomination de Barry Goldwater
en tant que candidat officiel du parti républicain en 1964 et la découverte d'un successeur crédible en la personne de Ronald Reagan (cf.
supra). S'inscrivant ainsi progressivement dans les organisations et
réseaux de la droite conservatrice, les néo-conservateurs furent amenés à jouer un rôle central dans la reformulation (à la fois moins
agressive, plus fine et donc plus « vendeuse » auprès d'un plus large
public) et la définition des programmes de nombreux « think-tanks »
et fondations de la droite conservatrice, permettant à ces derniers de se
débarrasser progressivement du label « extrémiste » qui leur était associé et de conquérir la respectabilité qui leur manquait (notamment
dans les milieux intellectuels et dirigeants) pour tenter de gagner,
contre les libéraux, « la guerre des idées ».
En sus d'un soutien sans faille à une conception musclée et interventionniste de la politique étrangère et de la doctrine de sécurité des
États-Unis, l'influence tacticienne des néo-conservateurs se fit sentir
dans deux autres domaines : tout d'abord, la redéfinition du rôle social
123
124
Ibid.
II est à préciser que de nombreux Républicains conservateurs étaient plutôt
isolationnistes et hostiles à des budgets militaires en expansion, synonymes
de dépenses publiques en hausse.
125 John Ehrman, The Rise of Neoconservatism : Intellectuals and Foreign Affairs, 1945-1994, Yale University Press, 1995.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
96
du gouvernement ; ensuite, la lutte contre la « crise culturelle » qui,
selon eux, mettait en péril l'assise de la société américaine 126.
Concernant le premier thème, les néo-conservateurs conseillèrent aux
conservateurs de modérer leur discours sur le « laisser-faire » en économie, emprunté aux libertariens. Leur explication était qu'il fallait
jouer sur les nuances : insister sur le fait que les programmes sociaux
de [84] l'État-Providence restaient indispensables pour les catégories
de la population les plus vulnérables (personnes âgées et chômeurs) ;
mais affirmer ensuite que ces programmes étaient des mesures exceptionnelles et qu'ils ne constituaient en rien un dû auquel chaque Américain avait droit ; se montrer enfin intransigeant sur le fait qu'ils ne
devaient en aucun cas bénéficier à des catégories politiques et sociales
en révolte contre les institutions du pays. Permettant de justifier en
finesse la refonte de l'État-Providence, le discours permit ensuite aux
conservateurs de développer une stratégie marketing, dont la simplicité du message ne le cédait qu'à son efficacité. À partir des travaux informés des néo-conservateurs sur les dérives de certains programmes,
ils purent créer un stéréotype (qu'utiliserait le futur candidat Reagan 127), utile pour les stigmatiser et marquer les esprits : celui de la
« Welfare Queen », femme de couleur socialement déviante (mère
célibataire de moins de vingt ans, droguée, abonnée aux petits boulots
et aux programmes sociaux). Avec ce stéréotype les activistes conservateurs firent un coup de maître. Ils permirent, comme le firent remarquer leurs détracteurs, de détourner l'attention du public des multiples facteurs institutionnels, économiques et structurels à l'origine
des comportements asociaux et de la pauvreté, pour expliquer l'origine
de la plupart des problèmes sociaux par l'existence de programmes
publics d'aide 128. Des travaux d'enquête très approfondis complétèrent cet argumentaire implicite et habile en faveur d'un « Étatmodeste ». Révélant, outre la question des programmes sociaux, le
gaspillage et l'inefficacité des programmes de réglementation publique
de l'industrie dans les domaines de l'environnement, de la santé et de
la sécurité sur le lieu de travail, ils furent assortis de propositions alternatives. S'inscrivant contre l'expansion du secteur public et l'inter126
127
Irving Kristol, op. cit.
Ibid.
128 Tom Barry, « Glossary of the right-wing sectors in U.S. foreign policy »,
Foreign Policy in Focus, November 4, 2002.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
97
vention de l'État dans la vie des affaires, ces travaux contribuèrent à la
popularité des néo-conservateurs auprès du grand patronat et recueillirent l'assentiment du parti Républicain. Malgré ces succès, les néoconservateurs n'en oublièrent pas pour [85] autant leur préoccupation
majeure, qui était la « crise culturelle » dans laquelle, selon eux,
l'Amérique se débattait. Sur cette question, ils invitèrent donc le GOP
à développer un discours sur le retour aux valeurs traditionnelles
américaines, ce qui fut fait à la fin des années 1970. Les Républicains
suivirent alors le conseil en s'alliant avec la droite chrétienne (Christian Right).
Au cours des années 1970, de très nombreux Américains qui votaient « démocrates », eurent le sentiment de voir leur parti et d'autres
institutions de référence comme l'école et, l'université, la justice 129,
les médias, ou même les églises chrétiennes, envahies par les idées
que véhiculait une forme de libéralisme militant et laïque. Découvrant
l'influence de la « contre-culture » sur leur progéniture à travers la
banalisation de la drogue, de la contraception, de l'avortement 130, de
l'homosexualité, de la vie en communauté ainsi que la perte de leur
autorité - toutes tendances qui leur semblaient menacer directement la
cellule familiale traditionnelle et par là même les fondements de la
société - ils décidèrent de réagir sur le plan religieux et de s'organiser
politiquement 131.
129
130
Lors de sa campagne pour la présidentielle de 1976.
Lucy A. Williams, Décades of Distortion : The Right's 30-Year Assault on
Welfare, A Report From Political Research Associates, 1997.
131 Plusieurs décisions de justice, rendues parEarl Warren au cours des années
1950 et 1960, furent à l'origine de la colère des conservateurs toutes tendances confondues) qui y voyaient une « dérive libérale ». Ancien gouverneur
républicain de Californie (1942-1953), réélu à deux reprises, Warren avait
été nommé comme 14e « Chief Justice of the United States » par le président Eisenhower en 1953. Parmi les arrêts qu'il rendit et qui enflammèrent
les milieux conservateurs, on trouve : « Brown v. Board of Education »
(1954) qui déclarait inconstitutionnelle la pratique de la ségrégation raciale à
l'école ; « Engle v. Vitale » (1962) qui affirmait la séparation de l'Eglise et
de l'État et jugeait que la prière à l'école n'était pas conforme à la constitution ; « Escobedo v. Illinois » (1964) qui précisait que chaque citoyen avait
le droit d'être défendu par un avocat lorsqu'une enquête commençait à
s'orienter vers un suspect ; « Miranda v. Arizona » (1966) qui statuait sur le
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
98
Les « chrétiens conservateurs » américains, déçus par les courants
politiques traditionnels et leurs églises, se tournèrent ainsi progressivement vers des formes d'évangélisme plus exigeantes et parfois plus
radicales. Plusieurs d'entre elles, furent ainsi inspirées par Francis A.
Schaeffer, pasteur presbytérien américain, fondateur en 1955 de la
communauté de l’« Abri » en Suisse et auteur d'ouvrages qui eurent un
retentissement certain dans les milieux chrétiens nord-américains (« A
Christian Manifesto » ou « How Should We Then live ? The Rise and
Decline of Western Thought and Culture », etc.). Schaeffer, qui avait
été le premier pasteur ordonné au sein de la Bible Presbyterian
Church, une congrégation conservatrice issue d'un schisme avec la
Presbyterian Church of America, appelait en effet les chrétiens à vivre
leur foi dans tous les domaines (dont celui de la politique) et opposer
s'il le fallait la désobéissance civile pour contrer la progression d'une
forme [86] d'« humanisme laïque » dans la vie courante qui mettait le
progrès humain au centre de l'existence mais négligeait Dieu et les
principes fondamentaux de la morale biblique. Cette approche de la
religion était issue d'une interprétation bien particulière (« Dominion
Theology 132 ») de la Bible selon laquelle Dieu, ayant fait de l'homme
le dépositaire de la Terre (Ancien Testament), puis accordé plus particulièrement cette responsabilité aux Chrétiens (Nouveau Testament),
il attendait de ceux-ci qu'ils fassent respecter ses commandements
dans le monde. Pour plusieurs activistes religieux aux États-Unis
comme le télévangéliste Pat Robertson (fondateur en 1989 de la
« Christian Coalition »), mais aussi pour le Révérend Jerry Falwell de
Lynchburg, Viriginie, ainsi que pour Tim La Haye et John W. Whitehead, la traduction du message était claire : elle signifiait qu'il était du
devoir des Chrétiens de reprendre les rênes d'une société laïque envahie par le péché 133. Robertson, dans un courrier pour lever des fonds
auprès de ses fidèles n'écrivaient-ils pas : « les féministes encouragent
les femmes à quitter leurs maris, à tuer leurs enfants, à pratiquer la
sorcellerie, à détruire le capitalisme et à devenir lesbiennes 134. »
fait que les citoyens devaient être informés de leurs droits avant d'être interrogés.
132 Notamment le fameux arrêt « Roe v. Wade » de la Cour Suprême, rendu en
1973, qui protégeait le droit à l'avortement.
133 Irving Kristol, op. cit.
134 Sara Diamond, « Dominion Theology », ZMagazine, February 1995.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
99
D'autres activistes religieux, appartenant à une dénomination presbytérienne très minoritaire dans les cercles théologiques protestants ne
se contentèrent pas d'envoyer des courriers enflammés à leurs fidèles.
S'inscrivant dans une mouvance dite « Recontructioniste » (« Recontructionism ») qui affirmait que les lois de la société laïque étaient
toujours secondaires par rapport aux lois de la Bible, ils n'hésitèrent
pas à mener des actions violentes contre les groupes (homosexuels,
etc.) et les choix (avortement, etc.) qui n'étaient pas, selon eux,
conformes à ces lois.
Tandis que la perspective « Dominioniste » gagnait du terrain chez
les chrétiens conservateurs et que le nombre de personnes qui se disaient « Born again Christians » ne cessait d'augmenter, les activistes
politiques et religieux entrevirent l'intérêt qu'il pouvait y avoir à associer ces groupes « fondamentalistes » à l'idéologie et au mouvement
conservateurs. [87] Cette entreprise se concrétisa en 1979, lorsque
Robert Billings, le fondateur de la « National Christian Action Coalition », invita à se réunir des personnalités qui partageaient les mêmes
idées : Jerry Falwell, une star montante du « télévangélisme », ainsi
que les activistes conservateurs Paul Weyrich, Howard Phillips, Richard Viguerie et Ed McAteer 135. Billings, ancien missionnaire et
fondateur en 1971 de Hyles-Anderson School, un établissement d'enseignement religieux, avait déjà pris part à la vie politique comme
candidat Républicain malheureux à la Chambre des Représentants en
1976. Inquiet des projets de l'administration Carter évoquant la possibilité de retirer aux écoles religieuses le statut qui les exemptait d'impôt, il décida, en 1978, de prendre la route avec son épouse pour prêcher à travers les États-Unis contre « l'humanisme sans Dieu » qui,
selon lui, « dominait la vie américaine 136 ». C'est au cours de ce périple qu'il rencontra les personnalités susmentionnées, lesquelles se déclarèrent impressionnées par son action (il affirmait avoir été à l'origine de la création de quelques 400 écoles religieuses) et décidèrent de
former avec lui une « Majorité Morale » (« Moral Majority »).
135
Chip Berlet, "Mapping the Right", The Public Eye, Political Research Associates.
136 Lewis H. Lapham, "Tentacles of Rage : The Republican Propaganda Mill, A
Brief History", op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
100
La stratégie politique des fondateurs du nouvel ensemble était claire : il s'agissait d'obliger le Parti Républicain à se prononcer clairement contre « l'avortement », dans le but de détacher du Parti Démocrate, le bloc important de votants formé par les électeurs socialement
conservateurs 137. La création de la « Majorité Morale » eut, toutefois,
des incidences qui allèrent bien au-delà de cet objectif. Elle permit
notamment de rapprocher « chrétiens conservateurs » et « militants
néoconservateurs », dont les troupes partageaient des préoccupations
communes. Par exemple, la critique émise par les néo-conservateurs
sur le dévoiement et l'aspect moralement corrupteur des programmes
sociaux, reçut un accueil très favorable de la part des chrétiens
conservateurs, tout comme le plaidoyer des premiers en faveur de la
famille traditionnelle et de la sauvegarde des valeurs américaines. Ce
furent d'ailleurs ces thèmes, proches d'une interprétation fondamentaliste protestante de [88] la Bible propagée dans des millions de foyers
américains par l'intermédiaire de pasteurs « télévangélistes », qui incitèrent les chrétiens conservateurs à s'engager dans la lutte contre
« l'État Providence », bien davantage que les diatribes des « conservateurs fusionnistes » (autour de « National Review ») contre
l'« Étatisme » et son corollaire, le gaspillage de l'argent des contribuables 138.
Toutefois, la greffe entre ces différentes entités ne s'opéra pas sans
heurts. En effet, si les chrétiens désenchantés par le parti démocrate
n'avaient, en raison de leurs croyances, pas de problème majeur pour
communiquer avec les membres des composantes « néo » ou « traditionalistes » du mouvement conservateur dans la mesure où ils partageaient les mêmes phobies, ennemis et références (la Bible), il n'en
était pas de même avec les « libertariens ». Ceux-ci, particulièrement
actifs dans les milieux économiques, étaient opposés à tout encadrement moral de la liberté individuelle et n'avaient pas l'intention d'appuyer les revendications des premiers dans les domaines des mœurs
ou de la religion. Malgré ces tensions déjà très perceptibles, les chrétiens déçus par le Parti Démocrate, trouvèrent dans la « Majorité Morale » le point d'ancrage nécessaire pour faire connaître leurs idées et
137
« Robert Billings, Religious Activist and Moral Majority Co-Founder », The
New York Times, Thursday, June 1, 1995.
138 Ibid.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
101
l'assurance que leurs revendications ne seraient pas négligées au sein
du mouvement conservateur.
La « seconde nouvelle droite » (pour la distinguer de la « première
nouvelle droite » du milieu des années 1950 associée au « fusionnisme » de Frank Meyer et sa diffusion par l'intermédiaire de la « National Review de William Buckley, Jr.) qui émergea donc au début des
années 1970, fut à l'origine de changements très importants qui allaient permettre aux conservateurs de reprendre l'avantage dans le parti Républicain. Cette « nouvelle droite bis », si elle était une sorte de
remise en forme de la coalition de « libertariens », « traditionalistes »
et « anti-communistes », qui avaient assuré à Barry Goldwater d'être le
candidat du parti Républicain en 1964, se différenciait toutefois de
son ancêtre par les caractéristiques suivantes : elle intégrait un secteur
[89] évangélique politisé (la droite chrétienne), des Démocrates désenchantés par la plateforme de leur parti, et la forte influence, particulièrement sur les questions de politique étrangère, des « néoconservateurs » 139. Un dernier point venait également différencier cette
« nouvelle droite bis » de la précédente : l'élaboration, depuis près de
30 ans d'un corps de doctrine en science économique, destiné à conférer aux thèses « libertariennes » le statut de paradigme dominant en
Économie, et grâce auquel il allait être possible de justifier « scientifiquement » une remise en cause des politiques keynésiennes de l'ÉtatProvidence et le « consensus libéral » (cf. supra) qui les portait.
Dans la mesure où, dans un contexte (tant interne qu'externe) très
particulier, le phénomène réussit à modifier la façon dont l'Économie
et les affaires avaient été pensées et pratiquées depuis la seconde guerre mondiale aux États-Unis, il est important d'y consacrer un développement.
139
Chip Berlet, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
102
[89]
Deuxième partie :
LES RÉSEAUX DE LA SECONDE
«NOUVELLE DROITE»
5
L'appui de la science économique
anti-keynésienne
Retour à la table des matières
La deuxième moitié des années soixante constitua, aux États-Unis,
un tournant économique majeur : le taux de profit des entreprises industrielles chuta, pris en tenaille entre la stagnation des gains de productivité et la hausse des charges salariales et patronales. À cette crise
du système industriel, vint s'ajouter d'autres crises qui lui étaient plus
ou moins liées : l'inflation progressa de façon spectaculaire, la situation de l'emploi se dégrada, le système monétaire international se délita sous la crise profonde du dollar et le premier choc pétrolier contribua à la récession de 1973-1975, même s'il n'en était pas la cause unique.
La décennie soixante-dix consacra ainsi le renouveau incontestable
d'une vision de l'économie qui rejetait l'intervention de l'État et prônait, au nom du respect de « l'ordre naturel des choses », le « laisserfaire, laissez-passer 140 ». En effet, la morosité ambiante paraissait
[90] démontrer l'échec des politiques keynésiennes : la coexistence de
taux d'inflation et de taux de chômage de plus en plus élevés infirmait
140
Irving Kristol, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
103
les certitudes associées à la courbe de Phillips 141 et remettait en cause
l'efficacité, sinon la pertinence même, des programmes sociaux, présentés par les conservateurs comme des programmes d'assistance favorisant une « culture de la dépendance » et dissuadant le retour à
l'emploi. Ce faisant, la crise, à laquelle était associée le concept de
« stagflation » (faible croissance et forte inflation) eut des conséquences importantes à plusieurs niveaux : déjà déçus, à la même époque,
par le Watergate et la fin sans gloire de la guerre du Viêt Nam, elle
augmenta la méfiance des classes moyennes à l'égard de l'État et du
gouvernement américains, incapables, semblait-il, de juguler une inflation des prix et des impôts (dont les taxes foncières) que la stagnation de leurs revenus ne permettait pas d'absorber. La crise permit également aux conservateurs de reprendre l'avantage, en remettant au
goût du jour les travaux d'économistes justifiant les analyses politiques que leur mouvement faisait, depuis les années cinquante, sur la
base d'idées simples : l'État intervenait trop dans l'économie, coûtait
trop cher et n'accordait pas assez de liberté aux entreprises et aux individus.
Face à ce problème, les explications et solutions conservatrices apparurent élémentaires, indolores et surtout extrêmement attractives,
car elles promettaient « tout » sans que le contribuable ait à verser le
moindre centime et même « mieux », car elle lui faisait miroiter la
possibilité d'être plus « libre » et de gagner « plus d'argent ». De fait,
affirmaient les conservateurs, si la paralysie de l'État - exprimée par
des réglementations complexes, des programmes publics coûteux et
inefficaces, des hausses d'impôts - était source d'un formidable gaspillage d'argent public et d'énergie, il suffisait, pour y mettre un terme et
libérer ainsi les initiatives individuelles ou entrepreneuriales, de simplifier, voire d'abolir les réglementations paralysantes, de réduire les
impôts, de tailler dans les budgets sociaux ainsi que dans les effectifs
des fonctionnaires « sur-payés » et « sur-protégés. ». [91] Ces solutions « miracles », furent, de plus, soutenues et justifiées par une
pléiade d'économistes dont les écrits allaient être le plus souvent couronnés par la reconnaissance de la communauté scientifique internationale, sous la forme d'un « prix d'Économie, décerné par la Banque
141
Tom Barry, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
104
de Suède, en mémoire d'Alfred Nobel » (Bank of Sweden Prize in
Economic Sciences in Memory of Alfred Nobel).
Ce fut le cas de Friedrich À. Hayek, dont les idées et les travaux
récompensés tardivement en 1974 par ce prix (qu'il dût partager avec
le Suédois Gunnar Myrdal), furent présentés (parfois malgré lui 142)
par la droite conservatrice américaine (plus particulièrement par le
courant « libertarien ») comme « prophétiques » par rapport au
contexte initial dans lequel elles avaient été élaborées et incontournables par rapport à la justification de son discours sur le « moins
d'État » et le « plus de marché » dans le contexte de crise des années
1970 (Friedman avouera que, selon lui, Hayek avait été l'avocat le
plus influent de la cause libertarienne 143).
Déjà en mars 1944, c'est-à-dire en pleine seconde guerre mondiale
et dans « The road to Serfdom », un ouvrage écrit au Royaume-Uni,
Hayek s'était fermement élevé contre l'intervention de l'État dans
l'économie (tout en lui reconnaissant un rôle pour voter et faire respecter les lois protégeant la propriété privée, les contrats et assurer le
bon fonctionnement du libre-marché ou pour assurer le règlement de
questions sociales qui échappaient au marché 144) : les démocraties,
142
Cette phrase est attribuée au français Vincent de Gournay (1712-1759) intendant du Roi Louis XV et supporter fervent de la libéralisation du commerce, de l'industrie, de l'abolition des règles et des monopoles en économie
(avec François Quesnay et l'école des "Physiocrâtes").
143 A. W Phillips (1914-1975) a enseigné l'économie à la London School of
Economics. Il publia en 1958 un article dans la revue Economica, sous le titre suivant : « La relation entre le chômage et le taux de croissance des salaires nominaux au Royaume-Uni : 1867-1957 ». On a pris l'habitude d'assimiler la courbe de Phillips à une relation inflation-chômage et de résumer ainsi
le dilemme auquel se trouvent confrontées les politiques keynésiennes : pour
réduire le chômage, il faut tolérer plus d'inflation ; la lutte contre l'inflation
se paie par une augmentation du chômage. Mais dans les années soixantedix, en période de « stagflation », la relation change de forme : inflation et
chômage progressent de concert.
144 F. A. Hayek, par exemple, refusa de se voir qualifier de « conservateur ».
Quelques lignes d'un texte écrit en 1960 suffisent à en expliquer la raison,
mais également pourquoi les « libertariens » tentèrent de le récupérer dans
leur panthéon : « On peut dire en général que le conservateur ne voit aucune objection à la coercition ou au pouvoir arbitraire, aussi longtemps qu 'ils
sont utilisés pour ce qu 'il estime être les bonnes raisons. Il pense que si le
gouvernement se trouve entre des mains décentes, il n'y a aucune raison
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
105
affirmait-il, risquaient de connaître le même sort que l'Allemagne nazie, car leurs élites (hommes politiques et intellectuels) croyaient que
l'État pouvait organiser la planification centralisée des économies.
Hayek précisait alors que cette solution, pratiquée par les régimes socialistes, constituait le plus sûr chemin vers le totalitarisme. De fait,
selon lui, lorsque une forme de planification (plus ou moins modérée,
voire à mi-chemin entre socialisme et capitalisme) prenait le pas sur
les choix individuels dans les domaines économiques et sociaux, lorsque donc, le choix de quelques uns suffisait à décider de l'allocation
[92] des ressources pour tout un pays, il s'ensuivait non seulement des
risques de mauvais calcul économique, mais également des risques de
dérive fasciste, engendrés par la concentration du pouvoir dans les
mains d'une minorité et donc la menace de servitude (« serfdom »)
pour le plus grand nombre 145.
Quittant l'Angleterre où, à l'époque, les idées de Keynes l'emportaient largement sur les siennes dans les cercles de l'establishment 146,
Hayek émigra alors aux États-Unis, pays où son combat contre le socialisme reçut l'attention des milieux pour lesquels il s'apparentait à
une lutte contre la progression du communisme. « The road to Serfdom » fut d'abord refusé par de nombreux éditeurs, mais grâce à l'influence d'Aaron Director, le beau frère de l'économiste Milton Friedman, l'ouvrage fut publié finalement par les Presses de l'Université de
Chicago 147. Déclenchant une polémique dans les média, le livre fut
pour qu'il soit trop restreint par des règles rigides. [...] Comme le socialiste,
il est moins concerné par la question de savoir comment le pouvoir du gouvernement devrait être limité, que de savoir qui l'exerce ; et comme le socialiste, il se considère investi de l'autorité requise pour imposer ses valeurs à
autrui. », in « Why I am not a Conservative », in The Constitution of Liberty, The University of Chicago Press, Chicago, 1960 - Institut Hayek).
145 "Milton Friedman reminisces about his career as an economist and his lifetime 'avocation' as a spokesman for freedom", Interviewed by Brian Doherty, ReasonOnline, 95/06.
146 Joël Spring, Education and The Rise of The Global Economy, Mahwah, NJ,
Lawrence Erlbaum Associates, 1998, p. 123. Les « libertariens » purs et
durs reprochèrent plus tard à Hayek d'avoir admis que l'État et le gouvernement pouvaient être utiles.
147 Pour un résumé des principales idées de F. A. Hayek, cf. Bernard Sionneau,
« Legitimating Corporate Global Irresponsibility : Contexts, Origins and
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
106
ensuite condensé par Max Eastman pour le compte de Reader's Digest
qui, par l'intermédiaire du American Book of the Month, en assura ainsi la diffusion populaire du contenu à plus d'un million d'exemplaires,
ce qui contribua par là même à en faire un best-seller 148. General Motors en fit également réaliser une version en dessin animé 149.
Suite à un succès populaire (largement ignoré par les cercles dirigeants américains) qui devait lui aliéner de nombreux collègues économistes (dans la mesure où les idées professées allaient à contrecourant et l'apparentaient davantage à un « propagandiste » qu'à un
scientifique), des conservateurs se mobilisèrent pour financer les initiatives et travaux du spécialiste autrichien de droit et de sciences sociales 150. L'un d'entre eux, Harold Luhnow, président du William
Volker Fund, un fond d'investissement créé par un self-made man
grossiste en meubles de Kansas City, fut particulièrement impliqué.
Ayant lu l'ouvrage d'Hayek, et totalement acquis aux thèses de l'auteur, Luhnow joua un rôle clé dans leur diffusion : il accepta en effet
de payer le poste de Professeur de Sciences Sociales et Morales de
Hayek à l'Université de Chicago (qui s'y refusait) tout au [93] long des
années cinquante et jusqu'à son départ en retraite de cette institution
en 1962 151 ; il finança également le lancement, décidé par Hayek, de
la Société du Mont Pèlerin (près de Vevey sur le lac Léman).
Sur l'invitation de ce dernier, en effet, trente six chercheurs, pour la
plupart des économistes, quelques historiens et philosophes, furent
conviés, en avril 1947, à « discuter de l'état et de l'avenir du « libéra-
148
149
150
151
Vectors of the Market Modem Newspeak », Journal of Global Responsiblity, n° 2, Fall 2010.
Histoire des Pensées économiques : Les contemporains, Sirey, Paris, 198, p.
294.
Jean-Louis Perrault, « Genèse de la Bête : ou tout ce qu'il faut savoir avant
de lire l'économie et que vous n'apprendrez pas dans le 'Mankiw'in « Les
nouveaux enjeux économiques internationaux : acteurs et stratégies »,
Conférence tenue à l'Institut Supérieur Européen de Gestion, Paris, 20 mai
2003.
Neil Mclnnes, « The road not taken : Hayek's slippery slope to serfdom economist and author Friedrich Hayek », The National Interest, Spring
1998.
John Blundell « The road to serfdom : Reflections and Contemporary Assessments », Speech to the Héritage Foundation at the 27th Annual Resource Bank Meeting », 13 May 2004.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
107
lisme 152 » (ici, en son sens « européen », à savoir, ce qui plus tard aux
États-Unis signifierait, sous l'étiquette « libertarianism » un « gouvernement minimal et fortement décentralisé »). Parmi les personnalités
présentes à la première réunion, figuraient, entre autres, l'économiste
Ludwig von Mises, fondateur avec Hayek du Cercle de Vienne 153 et
leur collègue Fritz Machlup, la Foundation for Economic Education
(FEE) créée en 1946 et représentée par son fondateur Léonard Read
(ancien general manager de la Los Angeles Chamber of Commerce)
mais aussi l'économiste F. A. Harper et le journaliste Henry Hazlitt du
New York Times 154, l'économiste Walter Eucken délégué par l'école
de Fribourg, le philosophe Karl Popper, les français Bertrand de Jouvenel et Maurice Allais, Lionel Robbins de la London School of Economics. La délégation de l'université de Chicago était la plus nombreuse avec les économistes Frank Knight, Milton Friedman, George
Stigler et Aaron Director 155. Après une dizaine de jours de débats
souvent houleux autour de thèmes très variés (« Free Enterprise or
Competitive Order », « The Future of Germany », « Liberalism and
Christianity », etc.), le groupe produisit, le 10 avril 1947, une « déclaration de principes », dont la formulation avait deux objectifs : réunir
les chercheurs présents, souvent divisés sur des questions de théorie et
de politique économique 156, autour de grands principes communs ;
152
153
154
155
156
Hayek obtint en effet le titre de Docteur en droit en 1921, puis en 1925 celui
de Docteur en sciences sociales.
John Blundell (Président, Institute of Economie Affairs), "Waging the War
of Ideas : Why there are no shortcuts", Atlas Economic Research Foundation, January 1990.
Mont Pèlerin Society, « Short History and Statement of Aims »,
https://www.montpelerin.org/montpelerin/mpsAbout.html.
Le Cercle de Vienne fut fondé par les deux hommes en 1924. Il s'agissait
principalement d'un réseau de réflexion où vinrent débattre d'éminents économistes autrichiens comme Haberler, Machlup et Morgenstern, in Histoire
des Pensées Économiques, op. cit., p. 292.
Henry Hazlitt, "The early history of FEE", The Freeman (a publication of
the Foundation for Economie Freedom), Vol. 34, N° 3, March 1 984. Hazlitt
rappelait que Léonard Read avait défini 14 objectifs pour guider les activités
de FEE : (1) l'assistance financière à des chercheurs ; (2) des études spécifiques sur des problèmes économiques ou politiques contemporains ; (3) des
opuscules fournissant des solutions à des centaines de problèmes économiques ; (4) des tracts pour la distribution de masse ; (5) un journal (initiative
réalisée en 1954 quand FEE devient propriétaire de Freeman) ; (6) des ou-
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
108
provoquer une prise de conscience dans les milieux dirigeants du
monde libre. « Les valeurs centrales de la civilisation sont en danger » pouvait on lire dans la première phrase. Une explication suivait,
qui en attribuait la cause principale à « un déclin [94] dans la croyance en la propriété privée et le libre marché ; car sans la puissance et
la capacité d'initiative que peuvent diffuser ces institutions, il est difficile d'imaginer une société dans laquelle la liberté peut être réellement préservée 157. »
À partir de cette époque, le ton fut donné. Malgré les fortes dissensions qui divisèrent, dès le départ, les chercheurs impliqués dans la
Société du Mont Pèlerin (mais qui échappaient pour la plupart au
grand public), les conservateurs, encore mal organisés et très minoritaires aux États-Unis (cf. supra), comprirent néanmoins, sur la base
des « articles de foi » autour desquels s'accordaient les personnalités
de la « Société », qu'ils pourraient désormais justifier leur rejet de
l'« État-Providence » et leur apologie du « libre-marché », en sollicitant les noms, les écrits, et les avis d'éminents spécialistes qui partageaient leurs croyances de base. Mais la Société du Mont Pèlerin fut
une autre source d'inspiration. Hayek avait précisé en effet, dans son
discours d'introduction de la première réunion, que l'idée de réunir un
tel groupe lui était venue à partir d'une observation : trop d'individus,
qui partageaient les mêmes préoccupations et opinions, restaient isolés
les uns des autres ; obligés d'exposer et de défendre constamment
leurs idées face à des publics souvent peu réceptifs ou ouvertement
vrages : résumé, publication, distribution de grandes œuvres classiques
(Wealth of Nations, Federalist Papers, etc.) ainsi que la promotion et la publication de manuels satisfaisant aux critères d'évaluation libertariens, ; (8)
un club accueillant « l'essai du mois » ; (9) un programme de radio à l'échelle du pays ; (10) l'organisation et le conseil, partout aux États-Unis, de groupes d'études non ouvertement affiliés politiquement ; (11) l'analyse des tendances collectivistes, de telle sorte que toute nouvelle proposition interventionniste puisse être examinée et réfutée avant dêtre adoptée ; (12) un institut de formation ; (13) la possibilité pour les étudiants des premières années
de l'enseignement supérieur, ainsi que pour des enseignants potentiels d'accepter des postes de courte durée dans l'industrie afin de se familiariser avec
les problèmes réels de production ; (14) une études des méthodes permettant
de financer et d'organiser ces activités.
157 Mont Pèlerin Society, Inventory of the General Meeting Files (1947-1998),
Liberal Archief v.z.w, 2005.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
109
hostiles, ils n'avaient que rarement l'occasion d'avoir des échanges
plus poussés sur leurs thèmes de prédilection avec des personnes partageant les mêmes convictions et idéaux 158. La Société du Mont Pèlerin fut donc créée pour pallier ce problème et constitua l'amorce d'un
puissant réseau intellectuel destiné à gagner, à l'échelle internationale,
« la guerre des idées ». Il s'agirait de réunir, de façon régulière (chaque année), des chercheurs, des hommes politiques, en bref tous ceux
qui, parmi les intellectuels ou les personnalités impliquées dans les
cercles de la prise de décision, militaient pour que reste allumée la
flamme du « libéralisme classique », et active la pensée du « libre
marché », alors que, partout dans le monde, menaçaient les spectres
du socialisme et de l'État centralisateur et planificateur. Si, au départ,
Hayek avait précisé que la [95] Société devait être avant tout une
communauté de pensée dont les membres, unis par un même rejet du
collectivisme, ne s'engageraient pas dans des activités de relations publiques ou de propagande, très vite cependant, certains d'entre eux
n'hésitèrent pas à mettre leur argent, leur talent ou leur passion au service de la diffusion de leurs idées.
On vit ainsi, au fil des ans, des présidents ou des membres éminents de la Société intégrer les rangs de centres d'études militants
(« think tanks ») conservateurs ou libertariens (cf. infra), quand ils ne
les créaient pas ou n'en assuraient la présidence. Pour des raisons déjà
citées, mais qui seront approfondies plus loin, il fallut tout de même
attendre plusieurs décennies avant de voir, dans le milieu des affaires,
les supporters de la cause conservatrice, en réaction au contexte particulier des années 1970 (contre-culture, crise économique, Watergate,
recul des États-Unis dans le monde), émuler les expériences des pionniers et jeter toutes leurs forces financières dans la « guerre contre les
idées socialistes ».
Quelques uns ouvrirent la voie, plus particulièrement dans le registre « libertarien », favorisé par la Société du Mont Pèlerin : l'Américain du Middle-West, Harold Luhnow (neveu de William Volker et
président de William Volker & Company), mit très tôt (dès la fin des
années quarante), une partie des ressources du Volker Fund qu'il présidait, au service de cet objectif (cf. supra) et de ses déclinaisons
158
Cf. les précisions faites sur le sujet par Jean-Louis Perrault, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
110
concrètes 159 : soutenir financièrement les chercheurs de premier plan
qui ne pouvaient obtenir de postes dans des universités dominées par
la pensée keynésienne ; leur permettre de se rencontrer et de publier
leurs travaux (Constitution of Liberty de Hayek, Capitalism and Freedom de Friedman, Man, Economy and State de Rothbard, etc.) ; identifier les jeunes talents (talent scouting) acquis à l'idéal d'une société
libre et leur donner les moyens de se qualifier pour apporter leur
contribution à ce chantier ; financer les institutions de recherche et de
formation comme Foundation for Economic Education (FEE), une
pionnière en son genre (1946), ou comme Institute for [96] Humane
Studies, fondé à partir de 1961 par F. A Harper (ancien de FEE) pour
prendre la suite du Volker Fund arrivé en fin de mandat), ainsi que les
collections (Humane Studies Series, etc.) qui diffuseraient, dans toutes
les bibliothèques des collèges et universités d'Amérique du Nord (par
l'intermédiaire, entre autres de la National Book Foundation) le corpus
de connaissances associés aux idées et propositions libertariennes en
matière d'économie, de droit et de société ; la création d'institutions
complémentaires ou le soutien à celles qui existaient déjà, tels Intercollegiate Society of Individualists (ISI) 160 fondée par William Buckley et Frank Chodorov (qui deviendrait plus tard Intercollegiate Studies Institute) ou FEE et sa publication The Freeman, acquise à partir
de 1954.
Le milliardaire britannique, Antony Fisher, suivit la voie ouverte
par Harold Luhnow. Malgré des revers de fortune, celui-ci s'impliqua
en effet personnellement, dans la création et la gestion de très nombreux « think tanks » en Angleterre, Amérique du Nord, et dans le reste du monde. Grand admirateur de Hayek qu'il rencontra à la London
School of Economics en 1945 et dont il aurait découvert « The Road to
Serfdom » grâce à l'édition condensée du Readers' Digest, Fisher, au
cours de cette rencontre initiale, lui demanda comment un homme
d'affaires riche pouvait contribuer à éviter que son pays et la civilisation occidentale ne basculent dans la dérive étatique que son livre décrivait. La réponse le surprit. Fisher, qui pensait à la politique, reçut
de Hayek la réponse suivante : « Si vous voulez faire quelque chose
pour votre pays, ne faites surtout pas de politique ; les hommes politi159
160
Mont Pèlerin Society, « Short History and Statement of Aims », op. cit.
Greg Kaza, « The Mont Pèlerin Society's 50 th Anniversary », The Freeman, June 1997.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
111
ques ont toujours un train de retard par rapport à l'opinion publique ;
et l'opinion publique elle, est toujours à la remorque des idées véhiculés par les intellectuels ; Aussi, essayez plutôt de changer l'opinion
des intellectuels [des enseignants et des auteurs 161]. Ce qui est un
processus qui demande entre 20 et 30 ans 162. » Antony Fisher, qui
devint membre de la Société du Mont Pèlerin, retint la leçon et se mit,
dès lors, à la tâche. Il commença par créer l’Institute of Economic
[97] Affairs (IEA) à Londres en 1955 et fut aussi impliqué en tant que
conseil, avec l'activiste conservateur américain Paul Weyrich, dans
l'établissement de la fameuse Heritage Foundation installée à Washington D.C en 1973 et dont le premier président fut, en 1974, Edwin
J. Feulner (également futur président de la Société du Mont Pèlerin de
1996 à 1998). Fisher co-dirigea aussi le Fraser Institute au Canada,
participa, en 1977, avec l'avocat américain William Casey (qui devint
plus tard le patron de la CIA sous Reagan), à la mise sur pied du International Center for Economic Policy Studies (ICEPS) à New York
(dont le conseil d'administration comptait dans ses rangs Irving Kristol et Edwin Feulner 163), rebaptisé plus tard Manhattan Institute, ainsi
qu'à celle du Pacific Institute for Public Policy, en 1979, à San Francisco.
Dans la deuxième moitié des années 1970, le consensus autour des
solutions keynésiennes associées à l'État-Providence qui, jusqu'ici,
avait dominé le débat d'idées et les politiques publiques dans les pays
riches, commença, en Grande Bretagne et aux États-Unis, à se fissurer
sérieusement, au profit de discours et solutions privilégiant le marché.
Si, à l'époque, inflation, chômage, stagnation des salaires et une révolte plus ou moins ouverte contre les impôts, étaient pour beaucoup
dans cette situation, des personnages politiques d'envergure reconnurent néanmoins à Antony Fisher et à IEA d'avoir joué un rôle important dans ces transformations. Ainsi, lorsqu'elle prit ses fonctions de
premier ministre au cours de l'été 1979, Margaret Thatcher lui fit parvenir ces mots : « Vous avez créé l'atmosphère qui a rendu possible
161
John Blundell, "Waging the War of Ideas : Why there are no shortcuts", op.
cit.
162 Cf. la note n° 57.
163 Ajout fait à partir du témoignage de John Blundell, « The road to serfdom :
Reflections and Contemporary Assessments », op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
112
notre victoire 164. » Quelques années plus tard, à l'occasion d'un discours sur le 30e anniversaire d'IEA, la « dame de fer » ajoutait :
« Puis-je dire à quel point nous sommes reconnaissants à ceux qui se
sont joints à votre grande aventure. Ils étaient une poignée, mais ils
avaient raison, et ils ont sauvé la Grande Bretagne 165. » Aux alentours de 1984, l'homme d'affaires britannique supervisait ainsi de
nombreuses institutions du type de IEA dans le monde, et, afin de
coordonner leurs activités autour [98] des thèmes centraux identifiés
par la Société du Mont Pèlerin, créait, en 1987, Atlas Economic Research Foundation. Il décida ensuite, en accord avec F. A. Harper, un
autre membre de la Société du Mont Pèlerin qui avait fondé l’Institute
for Humane Studies (IHS) en 1961, d'unir les forces de ces deux entités - l'objectif étant de mettre en place une structure centralisée permettant de piloter un nombre croissant de « think tanks » totalement
consacrés à la défense du « libre-marché » contre les interventions de
l'État. Ces initiatives, en direction de la formation intellectuelle des
élites, furent complétées par celles d'autres membres de la Société du
Mont Pèlerin, dont plusieurs Présidents furent d'éminents économistes, souvent formés, ou en poste, à l'Université de Chicago. Ce fut,
entre autres, le cas de Milton Friedman et de Garry Becker, touts les
deux professeurs à Chicago, présidents de la Société du Mont Pèlerin,
le premier de 1970 à 1972, le second de 1990 à 1992, récipiendaires
du Prix d'Economie en mémoire d'Alfred Nobel (en 1976 pour Friedman et 1992 pour Becker), intégrés en tant que Senior Research Fellow à la très conservatrice Hoover Institution on War, Revolution and
Peace 166 (cf. infra).
Outre Ludwig von Mises et Friedrich Hayek, célèbres pour leur
hostilité à l'intervention publique en économie (à des degrés divers 167) et leur attachement au respect des droits des individus en politique (motivant leur critique du socialisme et de la planification centralisée), ou un Milton Friedman, chef de file de l'école dite « monétariste », et dont les propositions sur les changes flottants et la dérégulation du transport allaient inspirer des présidents américains, d'autres
164
Charles (Chuck) H. Brunie, "Hamilton Award Acceptance Speech", Manhattan Institute, 2003.
165 "Introduction of Charles H. Brunie by Roger Hertog", ibid.
166 John Blundell, op. cit.
167 Ibid.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
113
économistes eurent également une influence notoire sur l'évolution de
la pensée anti-keynésienne et sa traduction dans l'économie réelle.
Dans ce domaine, les enseignants chercheurs de l'université de
Chicago se taillèrent la part du lion : George Stigler, prix en mémoire
d'Alfred Nobel en 1982, membre de la première heure de la Société du
Mont Pèlerin et président de celle-ci (1976-1978) entreprit de démontrer que la [99] réglementation des affaires par le gouvernement était
nocive, car elle contribuait, selon ses conclusions, en assurant la collusion entre les intérêts des groupes de pression et l'appareil bureaucratique, à léser les consommateurs et à renforcer les monopoles ; Ronald Coase, prix en mémoire d'Alfred Nobel en 1991, soutint, lui, la
thèse en fonction de laquelle taxes et subventions étaient inutiles en
économie, si les agents touchés par des coûts imprévus (externalités),
ou à l'origine de ces coûts, pouvaient être mis en présence et en situation de négocier directement leur niveau. L'école du Public Choice,
emmenée par James Buchanan (Prix en mémoire d'Alfred Nobel en
1986 et président de la Société du Mont Pèlerin de 1984 à 1986) et
Gordon Tullock, postula, avec les travaux de ses chercheurs, que l'État
était au centre d'un véritable marché, le « marché politique » enjeu
pour les intérêts d'agents individuels et maximisateurs, réfutant, par là
même, sa présentation comme agent unique, instrument d'une rationalité supérieure aux mécanismes du marché. D'autres auteurs enfin
comme Théodore Schultz (prix en mémoire d'Alfred Nobel en 1979)
et Garry Becker (dont le prix en mémoire d'Alfred Nobel et la présidence de la Société du Mont Pèlerin ont déjà été mentionnés) accordèrent tous deux une place centrale à ce qu'ils appelaient le « capital
humain » (stock individuel de capacités intellectuelles ou professionnelles), le premier dans ses travaux sur le développement économique
des pays, le second, pour aborder, sous un angle strictement économique, les consommations usuelles mais également les valeurs personnelles déterminant les comportements individuels (amour, altruisme,
etc.).
Un dernier courant, auquel on donna le courant d'« économie de
l'offre » (Supply Side Economics), réunit des chercheurs qui, n'appartenant pas à l'école de Chicago, ajoutèrent néanmoins leurs voix aux
précédentes pour dénoncer l'État-Providence et stigmatiser les impasses des solutions keynésiennes visant à soutenir « la demande ». En
réaction à ce qu'ils percevaient comme des obstacles structurels à la
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
114
croissance économique, George Gilder (auteur [100] en 1981 de
« Wealth and Poverty 168 »), Athur Laffer, Jude Wanniski (auteur de
« The Way the World Works » en 1978 169) et Victor Canto, préconisèrent en effet de rendre à « l'offre », c'est-à-dire aux entreprises et à
leur activité productive, la fonction de stimulation de la croissance,
étouffée, selon eux, par des réglementations et des impôts excessifs.
Ils apportèrent ainsi une caution scientifique à la révolte antiimpôts,
déclenchée à la fin des années 1970 en Californie à partir d'un refus
d'une fiscalité locale jugée excessive. Laffer, Gilder, Canto et Wannisky (le créateur du terme « Supply Side Economics ») furent ainsi à
l'origine d'une formidable offensive intellectuelle. Elle eut d'autant
plus d'impact qu'elle se situa dans un contexte particulièrement porteur. Les Républicains conservateurs et leur nouveau héraut, Ronald
Reagan, n'avaient en effet de cesse de clamer qu'ils effaceraient le
passif enregistré par les États-Unis, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur
des frontières : le recul économique tout d'abord, accentué par deux
chocs pétroliers (1973 et 1979) et l'existence de la stagflation ; le recul
diplomatique ensuite, illustré par le retrait sans gloire des troupes
américaines du Vietnam, la chute du Chah d'Iran et les otages américains de Téhéran, l'invasion soviétique de l'Afghanistan, la progression de régimes marxistes en Afrique australe et en Amérique Centrale. Le message des « théoriciens de l'offre » correspondait ainsi à une
forte « demande » : il apportait des solutions aux problèmes économiques de l'Amérique. Et ces solutions étaient d'autant plus satisfaisantes
qu'elles apparaissaient simples et attractives et que les valeurs qui les
sous-tendaient, appartenaient à une période mythique de l'histoire des
États-Unis.
168
169
cf. Hoover Institution, "Fellows : Index by Name", http://www.hoover.org/.
Le camp des « libertariens purs et durs » incarné par Ludwig von Mises et
son disciple, l'Américain Murray Rothbard, ne tolérait absolument aucune
forme d'intervention de l'État dans l'économie de marché. Selon l'historien
conservateur John L. Kelley, Murray Rothbard, chargé d'évaluer le manuscript de The Constitution of Liberty écrit par Hayek, se serait prononcé
contre tout financement de sa publication par le Volker Fund, dans la mesure
où, selon lui, « il accordait un rôle substantiel au gouvernement », in
« Bringing the Market Back In », Navigator Magazine, volume III, number
9, october 2000 (Navigator Magazine est devenu depuis avril/mai 2005, The
New Individualist).
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
115
La « révolution conservatrice » américaine des années 1980 et son
leader charismatique (Ronald Reagan), puisèrent en effet dans la
conquête de l'Ouest leur source d'inspiration. Exaltant l'époque et ses
mythes, ils choisirent pour modèles les go getters, ces pionniers du
dix-neuvième siècle qui, à une époque d'État minimum (symbolisé par
les villes de l'Ouest) et grâce à leur esprit d'entreprise, conquirent l'espace américain et firent reculer la frontière sauvage [101] (wilderness)
jusqu'aux limites du Pacifique. La révolution conservatrice américaine
remit à l'ordre du jour les grands thèmes représentatifs de la conquête
de l'Ouest : « l'esprit pratique, le goût du risque et de l'innovation »
(incarnés dans les années 1970 et 1980 par les informaticiens de Californie montant les premiers ordinateurs personnels dans leurs garages) ; l'individualisme, qui s'exprimait dans le culte de la liberté et de
la réussite individuelles, mais aussi dans l'État minimum ; et pour finir, « la sélection naturelle » (darwinisme et puritanisme dont on retrouvait l'idée dans le concept de manifest destiny 170, justification antérieure à une expansion de la politique étrangère des États-Unis et
justification morale au refus de programmes sociaux corrupteurs
(« Pour grimper dans l'échelle sociale, les pauvres doivent d'abord
travailler avec plus d'acharnement que les classes supérieures... l'aiguillon de la pauvreté est la chose la plus nécessaire à la réussite des
pauvres » écrira Georges Gilder 171). Contenus dans la philosophie
politique véhiculée par les milieux conservateurs, néo-conservateurs
et libertariens, mais également dans les discours des économistes de
Chicago et de « l'offre », ces thèmes permirent aux Républicains
conservateurs de conquérir les urnes.
170
Gilder put écrire son ouvrage grâce à une bourse de la fondation Smith Richardson obtenue par l'intermédiaire du Manhattan Institute, in Eric Alterman, « The Right Books and Big Ideas », The Nation, November 22, 1999.
171 Selon Wanniski, c'est Irving Kristol qui convainquit la fondation Smith Richardson de lui accorder 40 000 dollars pour écrire son livre dont 10 000
dollars furent versés à American Enterprise Institute qui assura la logistique,
in ibid.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
116
[101]
Deuxième partie :
LES RÉSEAUX DE LA SECONDE
«NOUVELLE DROITE»
6
LE MANIFESTE DE
LEWIS F. POWELL Jr.
Retour à la table des matières
Le Parti Républicain des années 1970 trouva ainsi, dans les thèmes
véhiculés par des chercheurs bien décidés à gagner « la guerre des
idées », le moyen de justifier scientifiquement, mais aussi idéologiquement, tant à l'intérieur des frontières qu'à l'extérieur, une « révolution conservatrice » dont le libellé finit d'ailleurs, dans son volet économique, par s'identifier au nom de son leader et futur Président (Reaganomics). Le retour aux sources se fit donc en s'appuyant sur les mythes fondateurs de l'espace politique et culturel nord-américain, mais
aussi en jouant sur la crise domestique profonde traversée par les
États-Unis.
[102]
Les conservateurs, organisés en réseaux étroitement maillés par
des activistes particulièrement actifs, allaient pouvoir exploiter cette
situation privilégiée, notamment grâce aux moyens financiers mis à
leur disposition, sur le très long terme, par une partie du monde des
affaires. Confrontés, en effet, par les mouvements de gauche, à une
remise en cause du capitalisme, des représentants des milieux écono-
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
117
miques décidèrent, toute tendance politique confondue, qu'il était
temps d'organiser une riposte à la mesure du danger perçu.
L'un des premiers à le faire fut Lewis F. Powell Jr, un avocat Démocrate 172 éminent de Richmond, membre du conseil d'administrations de onze entreprises. Son intervention fut si déterminante dans
l'organisation de nombre de firmes en réseaux de soutien à la cause
conservatrice (et tellement révélatrice de la perception que leurs responsables avaient de la gravité de la situation domestique), qu'il importe d'en livrer ici le détail.
Le 23 août 1971, Lewis Powell, qui, deux mois plus tard, devait
être nommé par le président Nixon « Associate Justice » à la Cour
Surpême, rédigea un manifeste « confidentiel » de 5 000 mots à l'attention de son ami Eugène Sydnor, alors directeur du « Education
Committee » de la « United States Chamber of Commerce ». Intitulé
"Confidential Memorandum : Attack on the American Free Enterprise
System 173", le propos était résolument alarmiste. Trois thèmes étaient
abordés : les « dimensions », « les sources » et « le ton » bien particuliers de « l'attaque ».
Concernant les deux premiers thèmes, on pouvait lire, en introduction : « Aucune personne sensée peut aujourd'hui mettre en doute le
fait que le système économique américain subit une attaque d'envergure. Ses manifestations diffèrent en intensité, mais aussi dans les
techniques employées et le niveau de visibilité ». Le sentiment d'une
menace à prendre particulièrement au sérieux, était illustré par l'analy172
C'est le journaliste J. O'Sullivan qui crée l'expression de « Destinée Manifeste » en 1 845. Le concept est fondamental dans l'édification des États-Unis.
Comme l'explique M. C Pauwels : « les Américains sont convaincus d'être
le peuple élu de Dieu, à qui échoit la mission de répandre un certain idéal et
une certaine civilisation à l'intérieur comme à l'extérieur des frontières
américaines. L Amérique étant une expérience unique, exceptionnelle, un
véritable laboratoire du progrès créé de toutes pièces, le modèle ainsi obtenu est perçu comme le meilleur au monde et les Américains ont le devoir
moral d'en faire bénéficier le reste de la planète. Telle est leur « destinée
manifeste ». Liberté et démocratie doivent donc être étendues et préservées
à travers le monde ; telle est la mission de l'Oncle Sam, celle qui justifie le
choix du peuple américain par Dieu »., in M.C. Pauwels, Civilisation Américaine, Paris, Hachette, 1994, p. 37.
173 Cité dans : René Passet, Une Economie de Rêve, Paris, Calman-Lévy, 1995,
p. 69.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
118
se qui suivait : « Les motifs de notre préoccupation sont inédits dans
l'histoire de l'Amérique. Nous n'avons pas affaire à des attaques sporadiques ou [103] isolées de la part de quelques extrémistes ou même
d'une minorité de cadres socialistes. Non, l'assaut contre notre système de libre entreprise est massif et poursuivi de façon systématique. Il
ne cesse de prendre de l'ampleur ». Powell passait alors à l'indentification des auteurs de ces attaques : « Sans surprise, des communistes,
des partisans de la nouvelle gauche et des révolutionnaires prêts à
détruire notre système politique et économique. »
Toutefois, des éléments nouveaux l'inquiétaient particulièrement.
Ce n'était pas le fait que les perturbateurs fussent plus nombreux, disposassent de ressources financières plus conséquentes ou fussent de
mieux en mieux acceptés dans la société américaine, car, dans la réalité, écrivait Powell, ils demeuraient toujours minoritaires. Le phénomène alarmant, selon lui, était lié à plusieurs observations. Tout
d'abord, ces « minoritaires » trouvaient des relais, en la personne d'autres « minoritaires », installés dans des lieux institutionnels qui étaient
autant de piliers essentiels de la société américaine : campus universitaires, églises, médias, revues intellectuelles, milieux des arts et des
sciences, monde politique. Ensuite, leurs représentants étaient, dans
ces lieux, ceux qui écrivaient et savaient s'exprimer le mieux, et ceux
qui étaient les plus prolifiques dans leurs déclarations écrites et orales.
Enfin, la plupart des médias, et en particulier, la télévision, leur accordait volontairement une couverture unique, participant ainsi au
formatage de la pensée, des attitudes, et des émotions de la population.
Il y avait pourtant pire. Powell dénonçait en effet ce qu'il appelait
« l'un des paradoxes les plus étonnants de notre époque », à savoir
« le degré auquel le système de la libre entreprise tolère de se voir
détruire, lorsqu'il ne participe pas lui-même à sa propre destruction ». Il rappelait alors au monde des affaires, quelques vérités qui lui
paraissaient essentielles : « les campus desquels émane la révolte sont
soutenus financièrement (i) par les recettes d'impôts en provenance
des entreprises américaines et (ii) par des contributions accordées
par des fonds d'investissement [104] créés et contrôlés par le monde
des affaires. De plus, les conseils d'administration des universités sont
en majorité composés d'hommes et de femmes aux commandes de
l'économie. Et la plupart des médias, parmi lesquels les systèmes na-
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
119
tionaux de télévision, appartiennent à des entreprises privées qui
théoriquement les contrôlent. Le sort de ces réseaux est donc directement lié au niveau de profit réalisé par ces entreprises et le système
économique dont elles sont issues ».
Le dernier thème du « Powell Memorandum », intitulé « Tone of
the Attack », illustrait, à l'aide d'exemples précis, la gravité des assauts
sur le système capitaliste. Plusieurs points étaient passés en revue,
puis des solutions formulées pour y remédier.
Le premier point consistait à citer un avocat américain, présenté
comme l'un des juristes les plus admirés par les étudiants américains,
dont les paroles confirmaient la gravité de la situation sur les campus :
« Vous devez apprendre à vous battre dans les rues, à vous révolter, à
utiliser des armes de poing. Nous apprendrons à faire tout ce que
craignent les représentants de la classe possédante ». Venait ensuite
une description des actes de violence commis par les révolutionnaires
de la nouvelle gauche à l'encontre d'établissements bancaires (piliers
du système capitaliste), qui illustraient, par là même, la réalité du propos précédent : « Depuis février 1970, des agences de la Bank of
America ont été la cible d'attentats à 39 reprises, 22 fois à l'aide d'explosifs et 17 fois avec des coktails molotovs ou par des pyromanes ».
Powell finissait d'enfoncer le clou, en citant un passage d'un éditorial
du magazine Newsweek, commis par le journaliste Stewart Alsop, en
mai 1970, sous le titre : « Yale and the Deadly Danger ». Ce dernier
écrivait : « Yale, comme le reste des universités d'élite du pays est en
train de diplômer des quantités de jeunes éléments brillants qui sont
des adeptes de 'la politique du désespoir'. Ces jeunes méprisent le système politique et économique des États-Unis... Leurs esprits semblent
totalement hermétiques. Ils existent, non pas en mobilisant les [105]
ressorts d'un argumentaire rationnel, mais à travers des slogans tout
faits ». Quelques références universitaires suivaient, destinées à
confirmer la forme particulière du mal à traiter. Un professeur britannique, rappelait Lewis Powell, avait été invité par l'Université Rockford pour faire une série d'interventions sur le thème suivant : « The
Ideological War against Western Society ». Il y avait expliqué la gravité de la menace que représentait, selon lui, la guerre idéologique
menée par des membres de la communauté intellectuelle contre le système de la libre entreprise et les valeurs des sociétés occidentales. Ces
propos, précisait Powell, avaient été confirmés par le Dr Milton
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
120
Friedman de l'Université de Chicago qui, dans une introduction à l'une
des interventions de l'enseignant britannique, avait déclaré : « Il est
tout à fait clair que les fondements mêmes de notre société libre font
l'objet d'une attaque d'envergure - non pas par des communistes ou
d'autres conspirateurs, mais par des individus égarés qui se singent
les uns les autres et servent, sans le vouloir, des intérêts qu'ils refuseraient de promouvoir intentionnellement s'ils avaient conscience de
leur véritable nature ».
Venaient, à la suite de ces exemples, l'énoncé d'un ensemble de solutions destinées à organiser le monde des affaires contre cette offensive.
Pour reprendre le contrôle de la situation, Lewis Powell proposait
de s'appuyer sur des organisations comme la Chambre Nationale de
Commerce. Comme il l'écrivait, « le rôle de la Chambre nationale de
Commerce est vital ». « Celle-ci occupe une position stratégique, possède une bonne réputation, et une base de soutien large. Également, et
c'est là un atout qui n'a pas de prix, il existe des centaines de Chambres de Commerce locales qui peuvent jouer un rôle d'appui efficace ». En termes de priorités, Powell attribuait à la Chambre une mission essentielle : celle de contrer l'hostilité au monde des affaires,
émanant des campus. Il proposait donc un véritable programme pour y
parvenir. Étaient ainsi énumérés les domaines qui devaient être réinvestis pour faire pencher la balance en sa faveur.
[106]
Parmi ces domaines, le premier concernait le recrutement d'enseignants prestigieux qui, dans le domaine des sciences sociales, ne serait
pas hostile au système. Ensuite, venait le choix de conférenciers et
d'orateurs qui, autant dans les cercles académiques qu'à l'extérieur,
seraient capable de véhiculer le message en faveur du système. Un
« bureau permanent » leur donnerait, ainsi qu'aux représentants des
plus grandes entreprises, l'appui nécessaire pour diffuser leurs idées.
En sus de ces moyens, le corps constitué d'enseignants aurait pour tâche de passer en revue les manuels utilisés par les étudiants en sciences sociales (particulièrement en économie, science politique et sociologie), l'objectif étant de corriger ce que Powell considérait comme
« un biais défavorable à l’encontre du monde des affaires ».
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
121
Autre point considéré par Powell, « les écoles supérieures de
commerce ». Celui-ci estimait en effet que la Chambre devait cultiver
des liens particulièrement étroits avec les écoles les plus influentes et
peut-être proposer des enseignements en rapport avec les questions
soulevées dans le mémorandum. Si le programme concernait l'enseignement supérieur, il n'oubliait pas malgré tout le secondaire. Un effort devait donc être consenti au niveau des lycées, et mis en œuvre en
fonction de la spécificité de ces établissements, dont pourraient peutêtre s'occuper les chambres de commerce locales sous la direction et
le contrôle de la Chambre nationale.
Un autre point abordé, concernait plus particulièrement le grand
public. Alors que la transformation des élites était vue comme un effort à long terme, la conquête du grand public était présentée par Powell comme une priorité essentielle de court terme. Plusieurs pistes
étaient évoquées qui passaient par la surveillance constante du contenu des médias de masse, le dépôt de plaintes lorsque ce contenu était
jugé tendancieux et une exigence pour que le temps d'antenne obtenu
pour défendre le monde des affaires soit aussi important que celui accordé à ses détracteurs. Tous les médias devaient donc être mobilisés
pour reconquérir le [107] public américain : revues académiques, ouvrages, publicité.
Le monde politique n'était pas non plus oublié. Powell, qui estimait
à l'époque que les hommes d'affaires avaient perdu toute influence par
rapport à lui, écrivait : « le pouvoir politique est nécessaire ; un tel
pouvoir doit être assidûment cultivé ; à l'occasion il ne faut pas hésiter à l'utiliser de façon agressive et déterminée, sans embarras, et en
tout cas sans la gêne qui a été si caractéristique du monde des affaires. »
Autre domaine que Powell ciblait comme stratégique : celui des
tribunaux et de la sphère judiciaire. En tant que juriste, connaissant la
nature particulière du système constitutionnel américain et observant
que Cour Suprême pouvait se révéler particulièrement active, Powell
estimait que la sphère judiciaire pouvait être « l'instrument le plus important pour précipiter des changements politiques, économiques et
sociaux. » Ce faisant, il recommandait à la Chambre de Commerce
d'engager une équipe de juristes particulièrement compétents, des juristes reconnus à l'échelon national, qui, lorsque l'occasion se présen-
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
122
terait, seraient autorisés à intervenir pour défendre les intérêts de ses
membres.
Dernière « clientèle » que Powell entendait mobiliser derrière la
défense du monde des affaires : les actionnaires. Pas les plus « gros »,
mais les quelques vingt millions d'actionnaires modestes qu'il importerait de transformer en votants pour soutenir à la fois « un programme d'éducation et un programme d'action politique. » À cet effet, les
entreprises pouvaient utiliser leurs supports de communication internes et externes.
Pour finir, Powell invitait le monde des affaires à « faire preuve de
beaucoup plus d'agressivité que dans le passé ». Pour atteindre les
objectifs précisés, il insistait sur la nécessité de mettre à la disposition
de la Chambre de Commerce les moyens financiers et organisationnels. Dans ces domaines, les grandes entreprises étaient invitées à faire un effort significatif, de façon à augmenter et attirer des effectifs de
qualité, en donnant aux orateurs, enseignants, etc. [108] des salaires
comparables à ceux versés à des cadres supérieurs. Autres suggestions
faites : restructurer l'organisation de la Chambre en créant un véritable
poste à temps plein pour le Président, ainsi capable d'être plus efficace
dans la continuité. En outre, les programmes proposés feraient l'objet
d'un suivi « qualité » (articles, discours, programmes des médias, publicités, audiences officiels devant des commissions parlementaires,
etc.). Le mémorandum s'achevait, en rappelant que, en sus d'une situation domestique nationale rendue particulièrement difficile par un système d'imposition jugé « non équitable » et d'une inflation qui paraissait échapper à tout contrôle, la possibilité de transformer les suggestions faites, en action, reposait sur un élément : l'acceptation, par les
responsables du conseil d'administration de la Chambre, de la thèse
centrale du mémo : « le monde des affaires et les entreprises sont en
danger, et leur temps est compté. ».
La publication de Lewis F. Powell, destinée au départ à rester
confidentielle (« Confidential Memorandum »), fut toutefois connue
du grand public après que son auteur ait été nommé à la Cour Suprême. Elle fut, en fait, divulguée par une source anonyme à un journaliste de gauche du nom de Jack Anderson, qui, lui-même, attira l'attention sur le document, lorsqu'il le cita, en septembre 1972, pour remettre en cause l'objectivité juridique du magistrat. Anderson, dans l'une
de ses publications, fit en effet remarquer que Powell pourrait utiliser
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
123
sa position à la Cour Suprême pour mettre ses idées en pratique... au
service des intérêts du monde des affaires 174. Le phénomène ne devait pourtant jamais se produire, puisque, au cours de sa carrière, un
ancien greffier devait le décrire comme « trop libéral pour plaire aux
conservateurs, et trop conservateur pour plaire aux libéraux 175 ».
Quoiqu'il en fût, la Chamber of Commerce et les activistes du
monde des affaires prirent très au sérieux les recommandations de
Lewis Powell. Comme le révéla plus tard Joseph Coors, l'un des plus
importants brasseurs et philanthropes conservateurs de l'Ouest américain (et soutien [109] de la John Birch Society 176) (cf. infra), le mémorandum l'avait convaincu du fait que le monde des affaires était en
train d'ignorer une crise majeure 177. Un discours, prononcé par l'ancien Treasury Secretary, Henry Fowler, qui l'exhortait, lui et d'autres
dirigeants d'entreprises à s'impliquer davantage sur le plan politique
vint renforcer cette impression 178. Coors investit, en conséquence, les
premiers 250 000 dollars pour financer, entre 1971 et 1972, la création
de Analysis and Research Association (ARA), qui, en 1973, allait devenir Heritage Foundation (cf. infra) l'un des plus influents « think
tanks » conservateurs aux États-Unis. À la même époque, W. E. Simon, alors Secrétaire au Trésor du Président Nixon, pressait les responsables des grandes fondations d'en faire autant et d'exiger de leurs
contributions qu'elles servent leurs intérêts 179. Ses mots étaient les
suivants : « le monde des affaires doit cesser de subventionner sans
réfléchir les collèges et les universités dont les départements d'économie, de science politique et d'histoire sont hostiles au capitalisme ;
il faut également cesser d'investir dans les média qui servent de relais
174
175
176
177
178
179
U.S. Supreme Court Multimedia, http://www.oyez.org/.
Lewis F. Powell, « Confidential Mémorandum : Attack of American Free
Enterprise System », August 23, 1 971. Toutes les citations sont extraites du
texte original.
"Powell Memorandum : Text and Analysis",
http://www.reclaimdemocracy.com/
Jerry Landay, "The Powell Manifeste : How a Prominent Lawyer's Attack
Memo Changed America", Media Transparency, August 20, 2002. Cf. also
Manuel Castells, Communication Power, Oxford Univ. Press Inc., New
York, 2009, pp. 207-208.
Douglas Kiker, « High-Stakes Race in Rockies », CBS News, Washington,
May 19, 2004.
Ibid.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
124
aux opinions anti-capitalistes, et reporter ces investissements vers des
médias favorables à la libre-entreprise » 180. Pour Simon, qui allait
devenir en 1977 le président de la fondation Olin (cf. infra), l'heure
était à l'investissement groupé dans les idées. Il s'agirait, à partir de
ressources financières privées, d'organiser, sur le long terme, le
contrôle d'un processus complet de production de justification, à partir
d'arguments favorables au « libre marché » et à « l'État minimum » :
recherche scientifique, formation des décideurs, techniques de marketing et de mobilisation de masse autour de ces thèmes - l'ensemble
permettrait ainsi de formater les débats, d'influencer les votes et la prise de décisions (limitation des impôts et des dépenses publiques, privatisation de la sécurité sociale, etc.) qui allaient dans ce sens. Le capital financier requis pour mener à bien cette tâche fut principalement
apporté par un petit cercle de riches philanthropes qui avait pour noms
Richard Mellon Scaife de Pittsburgh, Lynde et Harry Bradley de [110]
Milwaukee, John Olin de New York, la famille Smith Richardson de
Caroline du Nord, Joseph Coors de Denver, David et Charles Koch de
Wichita 181.
C'est à partir du raisonnement précité que s'organisa la « galaxie
conservatrice américaine ». Des fondations, issues de familles précitées (Olin, Scaife, Bradley, Richardson, etc. 182.), en composèrent le
noyau dur (cf. infra), qui allaient investir, à très long terme, dans les
idées conservatrices et leur diffusion auprès des milieux dirigeants
américains. Bien que financièrement modestes par rapport aux fondations Ford et Rockefeller, les fondations conservatrices se distinguèrent de ces dernières en n'investissant de l'argent que dans des projets
conservateurs. Elles s'appuyèrent en outre sur cet argument pour lever
des fonds supplémentaires en provenance d'individus et d'entreprises
partageant les mêmes idées. Le journaliste Lewis H. Lapham rapporta
ainsi, dans Harpers Magazine, comment, ayant rencontré, à la sugges180
Lee Edwards, The Power ofldeas, 1997, "The Héritage Foundation at 25
Years", Chapter One, The New York Times On The Web,
http://www.nytimes.com/books/first/e/edwards-ideas.html.
181 Sally S. Covington, « How conservative philanthropies and think tanks
transform US Policy », CovertAction Quarterly, winter 1 998.
182 Cité in Karen M. Paget, « Lessons of right-wing philanthropy », The American Prospect Online, Issue 40, september-october 1998.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
125
tion d'Irving Kristol, des donateurs à la cause conservative, Michael
Joyce, le directeur de la Olin Foundation, lui offrit un salaire de
200 000 dollars payables à vie, même s'il donnait sa démission ou décidait de prendre sa retraite, au cas où il accepterait d'être le rédacteur
en chef d'un journal d'opinions destiné à « réfuter et confondre les divagations de la New York Review of Books 183 ». Autour, de ces fondations, furent créées (ou parfois revitalisées) les organisations satellites qui allaient produire et propager sans relâche les idées conservatrices (cf. infra) : « think tanks » nationaux (American Enterprise Institute, Heritage, Cato, Hoover, Hudson, etc.) et régionaux (Wisconsin
Policy Research Institute, Hudson Institute de l'Indiana, le Heartland
Institute en Illinois, le Manhattan Institute à New York) ; professeurs
et chaires d'économie et de droit dans des départements d'universités
prestigieuses (Yale, Harvard, Stanford, Chicago, etc.) ; organisations
spécialisées dans le lobbying direct du Congrès pour le compte des
fondations et entreprises conservatrices (Business Roundtable, Philanthropy Roundtable) ; fondations spécialisées dans le droit (Institute
[111] for Justice, Washington Legal Foundation, Pacific, Atlantic,
New England et Southeastern Legal Foundations) ; des magazines
(American Spectator, Weekly Standard), des revues (Public Interest,
National Interest), des sites Internet (Town Hall, etc.) et un réseau national de télévision (National Empowerment television) qui toucherait
plus de onze millions de foyers. Le pilotage coordonné de ces entités
se fit, à partir de 1981, par l'intermédiaire du Council on National Policy (CNP) une structure très discrète 184 qui allait réunir les donateurs
et les stratèges-responsables de think tanks pour définir des priorités
d'intervention politique et organiser des campagnes nationales et locales de soutien à ces priorités et aux candidats les plus susceptibles de
les faire adopter.
183
184
Lewis H. Lapham, op. cit.
Parmi les fondations conservatrices les plus influentes et connues, on trouve
Koch (Charles G. Koch, David H. Koch, Claude R. Lambe), John M. Olin,
Lynde and Harry Bradley, celles de la famille Scaife (Sarah Scaife, Carthage
et Allegheny), les fondations Adolph Coors, Smith Richardson, Phillip M.
McKenna, Henry Salvatori et Earhart.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
126
Dans la mesure où ce réseau parvint à faire des idées conservatrices, les références du débat politique, économique et social aux ÉtatsUnis, dans un contexte intellectuel qui leur était pourtant majoritairement hostile, il importe maintenant d'en décrire les rouages dans le
détail.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
127
[111]
Deuxième partie :
LES RÉSEAUX DE LA SECONDE
«NOUVELLE DROITE»
7
Les réseaux d’affaires
forgent un nouveau
« consensus antilibéral »
Retour à la table des matières
Lorsque, dans les années 1920, le monde des affaires intervenait
dans la vie politique américaine en s'efforçant, entre autres, d'écraser
les revendications syndicales au nom de la lutte contre l'expansion de
la révolution bolchevique (première « peur rouge 185 »), les associations patronales ne pactisaient pas pour autant, dans le but d'influencer
les décideurs ou l'opinion publique et inscrivaient leur action principalement à l'échelon régional ou local. Ainsi, la National Mwtal Trades
Association (NMTA) l'un des principaux groupes patronaux à promouvoir, à l'époque, un « American Plan » pour déjouer les activités
syndicales considérées comme « une conspiration non-américaine,
illégale et infâme 186 », était-elle particulièrement active dans l'Est et
185
Lewis H. Lapham, op. cit.
186
Cf. Jeremy Leaming, Rob Boston, « Behind Closed Doors : Who Is the
Council for National Policy and What Are They Up to ? And Why Don't
They Want You to Know ? », Church & State, Volume 57, n° 9, October
2004. Dans cet article, les auteurs citent l'enquête de David Kirpatrick du
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
128
le Midwest des États-Unis, alors que la [112] National Association of
Manufacturers (NAM) basée à New York et défendant la même position, ne faisait pas cause commune à l'échelon national avec la première, ni avec la « Chamber of Commerce » qui avait ses bureaux à
Washington 187. Aucun « think tank » à l'époque, ni financement
groupé d'associations politiques (joint political action committees),
mais des publicitaires ou des sociétés de relations publiques mobilisés
ponctuellement en fonction des besoins, par des intérêts économiques
qui restaient très divisés dans leurs stratégies d'influence.
De fait, entre la fin de la seconde guerre mondiale et jusqu'aux années soixante, peu de responsables d'entreprises aux États-Unis étaient
directement impliqués dans la vie politique. Les plus actifs, pour la
plupart à la tête de petites et moyennes structures bien souvent familiales, rejoignaient les rangs de la « Chamber of Commerce » pour
s'opposer à l'intervention du gouvernement dans l'économie. Dans le
camp des grands groupes et des banquiers d'affaires, ceux qui voulaient suivre cette voie, le faisait plutôt dans le cadre du NAM ou de la
Liberty League. D'autres, à l'inverse, qui constituaient peut être le
groupe le plus important à l'intérieur de l'élite américaine, choisisNew York Times, qui, en août 2004, réussit à assister à une réunion du CNP
avant la convention Républicaine et à se procurer une liste de ses membres
qui fit apparaître les noms suivants : Paul Weyrich (Free Congress Foundation), James C. Dobson (fondateur de Focus on the Family, Wayne LaPierre
(National Rifle Association), Grover Norquist (Americans for Tax Reform),
Howard Phillips (cf. infra et fondateur du Constitution Party ultraconservateur), Donald P. Hodel (ancien directeur exécutif de Christian Coalition), Becky Norton Dunlop (vice-présidente pour les relations extérieures
de Héritage Foundation), James C. Miller III (ancien directeur de Citizens
for a SoundEconomy), T. Kenneth Cribb Jr. (vice-président du CNP ancien
conseiller pour les affaires intérieures de Ronald Reagan, dirigeait le Intercollegiate Studies Instituts). Parmi les autres affiliés, on trouvait également
les noms des « Télévangélistes » Jerry Falwell et Pat Robertson, l'opposante
de longue date aux mouvement féministes Phyllis Schlafly, une personnalité
de l'affaire Iran-Contra l'ancien colonel Oliver North, l'ancien Sénateur des
États-Unis Jesse Helms, l'ancien leader Républicain de la Majorité Parlementaire Dick Armey, l’Attorney General John Ashcroft et Tommy Thompson Secretary ofthe U. S Department of Health and Human Services. Cf.
aussi sur le CNP, Marc Ambinder, « Conservatives say Pawlenti is Potential
Presidential Candidate », ABC News, Feb. 09, 2005.
187 Cf. la note n° 7.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
129
saient de soutenir le Committee on Economic Development (CED) 188,
une organisation conçue, non pas comme un groupe de pression, mais
dans un but de recherche, afin de promouvoir des politiques sensées
servir l'intérêt national. L'approche était donc bien différente de celle
de la U.S. Chamber of Commerce. Parties prenantes du « consensus
libéral » (cf. supra) de l'après deuxième guerre mondiale, les représentants du CED estimaient ainsi nécessaire l'intervention du gouvernement dans l'économie pour atténuer les effets des cycles économiques,
gérer les externalités d'un capitalisme peu encadré et en limiter les
inégalités induites. Ces grands patrons pouvaient soutenir les initiatives d'un Ralph Nader pour protéger les consommateurs (même s'il
avait perturbé les activités de General Motors) ou ceux de groupes
désireux de protéger l'environnement, de même qu'ils acceptaient la
négociation collective avec [113] les syndicats aux côtés desquels ils
siégeaient dans diverses instances. Cette situation, productive d'accords sur l'évolution à la hausse des rémunérations dans le pays, généra de la paix sociale, aucune grève majeure n'ayant perturbé l'activité
économique depuis la fin des années cinquante.
L'évolution du contexte domestique et international modifia la
donne de façon radicale : le ralentissement économique de la fin des
années soixante aux États-Unis, accentué par deux chocs pétroliers,
l'irruption de la « stagnation » (combinaison de stagnation économique et d'inflation), de la contre-culture et de la nouvelle gauche dans
les années 1970 (cf. supra), transformèrent la vision de son rôle
qu'avait pu avoir jusqu'ici l'élite américaine des affaires. Répondant à
l'appel aux armes lancé par des Lewis Powell ou W. E. Simon, nombre de ses représentants « délaissèrent leur engagement dans le service public désintéressé et une certaine conception de la politique qui
aspirait à transcender les classes sociales 189. » Ils commencèrent à
mettre leur fortune et leurs organisations au service des intérêts de
leurs entreprises dont la cause conservatrice paraissait la plus à même
d'assurer la défense. Des entreprises comme General Motors, des
banques comme Chase Manhattan et même des banquiers comme
Walter Wriston de Citicorp qui, dans le cas de ce dernier, avait soute188
Cité in « A short history of American Labor »,
http://www.509seiu.com/aflciohistory.htm.
189 John B. Judis, The Paradox of American Democracy, Routledge Press,
2001, p. 119.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
130
nu ouvertement le président démocrate Johnson, basculèrent dans le
camp républicain conservateur. Et même si, dans le monde des affaires, des dissensions existaient toujours à propos de dispositions légales ou de textes officiels entre industries, organisations professionnelles, petites, moyennes et grandes entreprises, un « consensus antilibéral » se forma progressivement par rapport aux adversaires qu'il
convenait de combattre et aux actions à mettre en œuvre pour obtenir
une diminution des impôts, résister aux pressions salariales inflationnistes ou réduire l'influence politique des syndicats auprès du
Congrès.
On vit ainsi des organisations comme la National Association of
Manufacturers (NAM) ou la Chamber of Commerce dont l'influence
avait fortement décru dans les [114] années cinquante et soixante pour
cause de « consensus libéral », retrouver une nouvelle jeunesse. Partant ainsi du principe que « ce qui affecte le plus le monde des affaires
aujourd'hui est le gouvernement 190 » et qu'il importait donc de développer les liens entre les deux, Bert Raynes, le président de NAM décida en 1973 de déplacer le quartier général de son organisation de
New York à Washington. Transformant les vingt huit personnes de
son équipe en « lobbyistes » auprès des sénateurs américains, il établit
également un réseau de liaison permanent avec d'autres lobbyistes
d'entreprises dans la capitale. Il fut également question, pendant un
moment, de fusionner NAM et la Chamber of Commerce en une nouvelle entité. Le projet n'aboutit pas, ce qui n'empêcha toutefois pas les
deux structures de mettre sur pied un « joint political action committee ». Très actif à la fin des années 1970, cette structure contribua,
avec d'autres du même type, à transformer, au profit du monde des
affaires, la vision que pouvaient en avoir les parlementaires.
Mais le principal effort des milieux patronaux porta sur la création
d'une nouvelle organisation.
Initiée par l'ancien président du secteur de l'acier Roger Blough,
soutenu par une centaine d'entreprises de ce secteur et de la construction, la Construction Users Anti-Inflation Roundtable (CUAIR) vit le
jour en 1969, dans le but d'obliger les syndicats à tempérer leurs revendications salariales. Cette initiative devait en engendrer une autre,
de beaucoup plus grande envergure. De fait, en 1972, Fred Borch, le
190
Ibid.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
131
président de General Electric et John Harper, le président d'Alcoa qui
était également membre de la CUAIR se rendirent à Washington pour
faire part, à plusieurs membres du gouvernement, de leurs inquiétudes
concernant ce qu'ils percevaient comme une hostilité croissante vis-àvis du monde des affaires. Reçus par le Secretary of the Treasury,
John Connally qui leur fit comprendre que « les hommes d'affaires
devaient à tout prix progresser en sophistication et techniques politiques à Washington sous peine de se voir condamner à l'impuissance
politique 191 » [115] auquel se joignirent son Deputy Treasury Secretary Charls Walker et le président de la Federal Reserve Board, Arthur Burns, ces derniers leur recommandèrent de créer une nouvelle
organisation strictement réservée aux chefs d'entreprises, dont la mission première serait de faire directement pression sur le Congrès et la
Maison Blanche. Conseillés également par Bryce Harlow de Procter
& Gamble, Borch et Harper formèrent donc le « March Group », une
entité de lobbying tout d'abord restreinte à une élite triée sur le volet.
Observant toutefois la convergence de vues croissantes des dirigeants
des plus importantes entreprise américaines sur le contexte domestique, ses fondateurs décidèrent de la fusionner avec la Construction
Users Anti-Inflation Roundtable (CUAIR) de Blough et le Labor Law
Study Committee constitué de responsables des relations avec les
syndicats. Le nouvel ensemble, baptisé « Business Roundtable » vit
donc le jour en 1973 et constitua très vite un « poids lourd » dans le
paysage du lobbying politique américain. Créé par des chefs de très
grandes entreprises décidés à mettre un terme à ce qu'ils considéraient
maintenant comme une ingérence improductive du gouvernement sur
leurs groupes, il compta dans ses rangs, au cours des cinq années qui
suivirent sa création, quelques 193 sociétés en tête du palmarès de
Fortune et dont le poids économique représentait presque la moitié du
PNB américain 192.
Avec la création de « Business Roundtable » en 1973, le lobbying
d'entreprise changea de visage. Il ne s'agissait plus, comme l'avait fait
auparavant et à une autre époque le Committee on Economic Development (CED) dans un climat de « consensus libéral » (cf. supra), de
financer des travaux de recherche destinés à cerner et promouvoir un
191
192
Ibid., p. 109.
Cité in John B. Judis, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
132
quelconque 'intérêt national » de la façon la plus objective possible, au
dessus des partis et des intérêts de classe, en s'appuyant, entre autres,
sur les ressources des sciences sociales. Impliquant personnellement
et exclusivement les responsables des plus grands groupes industriels
et des services 193 (« No academics, No Vice-présidents 194 »), Business Roundtable aurait pour mission de représenter avant tout [116]
leurs intérêts 195 et, dans un contexte différent, de mobiliser des ressources exclusivement consacrées à combattre l'opposition à la liberté
d'entreprise et à rallier le Congrès et l'opinion publique à cette cause.
C'est ainsi que, dans les années soixante-dix, appuyé par des organisations volontaristes et puissantes, le monde des affaires américain parvint à gagner à sa cause les représentants des grandes formations politiques, Républicains et Démocrates confondus. En phase avec les
principaux arguments des théoriciens anti-keynésiens hostiles à l'intervention de l'État dans l'économie, les organisations comme Business Roundtable se fixèrent quelques priorités simples qui gagnèrent
progressivement l'adhésion des milieux dirigeants : rejeter l'utilisation
de l'impôt ou de la dépense publique pour stimuler la demande et réduire les inégalités ; enclencher un processus de déréglementation générale de l'économie jugé indispensable pour libérer les forces de l'investissement productif ; neutraliser ou réduire les dimensions de l'État
providence qui donnaient aux forces syndicales leur capacité de négociation 196.
Le résultat fut que, avant-même que soit élu le premier président
Républicain de l'après-seconde guerre mondiale sur la base d'un programme conservateur (Ronald Reagan), l'activisme des milieux d'affaires et de leurs groupes de pression permit de faire émerger, aux
États-Unis, un large consensus bipartisan sur la nécessité de relancer
193
Cité in Kim McQuaid, Big Business and Presidential Power : From FDR to
Reagan, William Morrow, New York, 1982, p. 284.
194 John B. Judis, op. cit.
195 Le premier président de Business Roundtable fut W. B. Murphy (19721973) CEO de Campbell Soup, auquel succédèrent, au cours des années
soixante-dix et au début des années quatre-vingt, John Harper (1973-1976)
CEO Alcoa, Irving Shapiro (1976-1978) CEO de DuPont, Thomas Murphy
(1978-1980) CEO de General Motors et Clifton Garvin (1980-1982) CEO
de Exxon.
196 Michael Schwartz editor, The Structure of Power in American : The Corporate Elite as a Ruling Class, Holmes & Meier, New York, 1988, p. 206.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
133
l'économie du pays en libérant les entreprises et les marchés de toutes
les contraintes institutionnelles jugées défavorables à leur compétitivité mondiale et leur rentabilité. Une nouvelle idéologie économique en
appuyait les revendications dont l'esprit pouvait être résumé en quelques idées simples : C'était le gouvernement, et non pas le monde des
affaires, qui était responsable des maux dont souffrait l'Amérique.
Que ce soit l'inflation, le ralentissement de la croissance, la hausse du
chômage, les prix élevés de l'énergie, un diagnostic s'imposait : « le
problème fondamental était trop de gouvernement et non pas trop
peu 197 ». Pour y remédier, des solutions aussi simples étaient alors
avancées : [117] se débarrasser de réglementations abusives sur l'environnement, les produits et la main d'œuvre qui renchérissaient le coût
du travail ; se résoudre à faire des coupes sombres dans les dépenses
sociales de l'État, la croissance des salaires et les impôts avec, pour
effet garanti, d'accroître l'offre de capital disponible pour l'investissement. Ces idées furent exposées sur tout le territoire américain et à
Washington et se transformèrent bientôt en une véritable avalanche
médiatique. Elles étaient portées, non seulement par les publications
des associations professionnelles et celles des think tanks conservateurs ; mais également par les écrits d'économistes, de chercheurs et
de journalistes sympathisants dont les éditoriaux et interviews étaient
repris dans tous les supports (libéraux et conservateurs) les plus influents du pays. Dans le même temps, d'anciens dispositifs de pression
mutaient, pour en transformer la teneur en politiques publiques.
Pour contrer ce que les milieux d'affaires interprétaient comme une
offensive anticapitaliste portée par des associations de consommateurs, des protecteurs de l'environnement, des syndicats, des étudiants
et militants de gauche (cf. supra) et afin de faire valoir leurs intérêts
auprès du Congrès et des agences gouvernementales de réglementation, les responsables des grandes entreprises américaines, en sus de
leurs propres associations (cf. supra, Business Roundtable, etc.), s'adjoignirent les services d'une nouvelle race de « professionnels de l'influence » (lobbyistes) issus d'agences de relations publiques et de cabinets d'avocats d'affaires.
Deux événements transformèrent la façon dont ces lobbyistes allaient concevoir leur métier : l'irruption du Watergate ; la réforme in197
Cf. Kim McQuaid, op. cit., p. 308.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
134
troduite par les Démocrates sur la désignation des responsables des
commissions parlementaires.
Le Watergate, tout d'abord. Après 1974, et en réaction au scandale
qui avait contraint un président à la démission, le Congrès vota une
réforme du financement des campagnes électorales. Elaborée pour
empêcher les candidats [118] aux scrutins de devenir les obligés d'intérêts trop particuliers, la réforme limitait le montant des dons qu'un
candidat pouvait recevoir de la part de contributeurs individuels (personne ou entreprise) et exigeait la divulgation publique de leurs
noms 198. Elle autorisait toutefois les entreprises et les syndicats à
créer des « comités d'action politique » (« political action committees ») pour récolter de l'argent. Une décision de 1976 de la Cour Suprême compliqua la donne. Estimant que les limites fixées aux frais de
campagne (campaign spending) des candidats étaient contraires à la
constitution, elle maintint toutefois les limites fixées aux dons (limitations on donations) en faveur des candidats dans le but d'éviter le risque de corruption 199. Obligeant les candidats à consacrer une part
croissante de leur temps à la recherche de financements, elle transforma, du même coup, l'activité des lobbyistes. Ces derniers se virent
sollicités par les politiques, non plus seulement pour les sources de
financement qu'ils représentaient, mais également en tant qu'organisateurs de manifestations destinées à récolter des fonds.
Un autre événement s'ajouta au précédent pour faire évoluer l'activité des professionnels associés aux groupes de pression. Jusqu'alors,
pour faire avancer la cause des intérêts qu'ils défendaient, il suffisait
aux lobbyistes de connaître les leaders des deux grands partis au
Congrès et les responsables des principales commissions législatives
qui leur indiquaient quelle campagne financer. Mais la réforme qu'introduisit le Parti Démocrate sur le mode de désignation des responsables de commissions, et ses effets induits, transformèrent la donne
pour les lobbyistes professionnels. De fait, les Démocrates, très en
retrait au cours de la décennie de luttes pour les droits civiques et désireux de contrer l'opprobre jeté sur la vie politique par le Watergate,
décidèrent de mettre un terme au système dit « du privilège de l'expé198
Kim Moody, « Reagan, The Business Agenda and The Collapse of Labour », in Socialist Register, volume XXIII, 1987, pp. 154-155.
199 John B. Judis, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
135
rience ». Alors qu'auparavant, la présidence des commissions clés
était automatiquement attribuée aux parlementaires les plus âgés, le
nouveau système soumit les candidats à un vote interne au Parti. La
réforme eut plusieurs [119] impacts politiques notoires : tout d'abord,
elle généra davantage d'incertitude autour des leaders qui pouvaient
s'imposer à la présidence des commissions ; elle modifia, également,
le code des allégeances des « jeunes loups » de la politique prêts à
monnayer leur soutien ; elle engendra enfin la multiplication de souscommissions créées pour conforter les trajectoires personnelles. Dans
ce contexte, les lobbyistes ne purent plus compter seulement sur les
contacts privilégies noués avec les leaders des partis au Congrès. Ils
durent également établir des liens avec des centaines de parlementaires décidés à se faire un destin national. Pour s'adapter au nouveau
contexte, les entreprises qui avaient recours aux lobbies et les cabinets
de juristes qui s'acquittaient de cette fonction, transformèrent leurs
pratiques 200. Les premières, pour être plus efficace dans la défense de
leurs intérêts, engagèrent des « équipes multifonctionnelles » composées d'avocats, de politologues, de spécialistes des relations publiques
et des sondages d'opinion. Quant aux cabinets juridiques spécialisés
dans le lobbying, ils mutèrent, engageant dans leurs rangs des nonjuristes spécialistes de la vie des affaires, des économistes et autres
chercheurs, etc. Le phénomène eut pour effet de rapprocher l'ensemble de ces professionnels et de les amener à travailler autour d'un objectif commun : l'opposition systématique à toute forme de régulation
de l'économie et d'instances associées protégeant la consommation,
l'environnement ou le travail.
Un groupe de pression particulièrement représentatif de ce courant
d'idée et innovant dans son domaine d'activité, fut créé par Charls E.
Walker en 1973. Réalisant, à cette époque, qu'il n'occuperait jamais le
poste de son patron au gouvernement (le Treasury Secretary John Conally) ce Deputy Treasury Secretary mit un terme ces fonctions officielles pour créer, en 1975, une officine de lobbying à son nom
(Charls Walker Associates).
Sur les fondements d'une entité qui n'avait cessé de décliner (American Council for Estate and Gift Taxation) et qu'il rebaptisa « Ameri-
200
Michael Schwartz, editor, op. cit. p. 208.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
136
can Council for Capital Formation [120] - ACCF 201 », Walker organisa les activités de sa nouvelle société autour du soutien à une idée
simple qu'il formulait ainsi : aux États-Unis, les problèmes du monde
des affaires étaient avant tout redevables à un manque de capital indispensable à l'investissement. Pour renverser la tendance, il fallait
donc, selon lui, obtenir des réductions fiscales significatives non seulement sur les revenus des capitaux, mais également sur les investissements réalisés et qui prendraient en compte leur dépréciation rapide.
Dans sa nouvelle structure de lobbying, Walker occupa la fonction de
président du Conseil d'administration. Robert Keith Grey, un ancien
de l'administration Nixon devenu expert en relations publiques, en fut
le directeur général ; des hommes d'influence ajoutèrent leurs compétences et leurs relations au dispositif, comme Clark Clifford, ancien
Secretary of Defense, Henry Fowler, ancien Secretary of the Treasury,
ou le ténor du barreau Edward Bennett Williams. L'ensemble n'eut
aucun mal à attirer les financements d'entreprises appartenant au
groupe des 500 premières du classement réalisé par le magazine Fortune. Avec des contributions s'élevant à 200 000 dollars, elles alimentèrent, de façon conséquente, le budget de fonctionnement d'ACCF
lors de sa première année d'existence.
La stratégie de lobbying conçue par ACCF fut particulièrement innovante.
Plutôt que d'essayer d'obtenir, auprès des politiques, des concessions individuelles pour les entreprises qu'elle représentait, ses dirigeants choisirent de grouper les entreprises en coalitions d'intérêts autour d'une position commune. Si la National Association of Manufacturers (NAM) et la Chamber of Commerce (représentant de nombreuses petites entreprises) avaient elles-mêmes pratiqué des stratégies de
201
Cf. Buckley v. Valeo, 424 U.S (1976), « Fédéral Election Campaign Act
Amendments of 1976 : A Summary », in Anthony Corrado, Thomas E.
Mann, Daniel Ortiz, Trevor Potter, Frank Sorauf, Campaign Finance Reform : A Sourcebook, Brookings Institution, Washington D.C, p. 56. Si les
limites aux contributions individuelles furent conservées, de nouveaux plafonds furent fixés : 5 000 dollars par an par individu en direction d'un PAC ;
20 000 dollars par an et par individu en direction d'un National Party Committee. Quant au plafond des montants des dons effectués par un PAC (Corporate ou Labor) en direction d'un National Party Committee, il s'élevait à
15 000 dollars par an.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
137
« front commun », leurs coalitions n'avaient jamais pu avoir la même
efficacité. Représentant les intérêts d'un nombre trop important de
firmes, elles avaient eu la plus grande difficulté à les faire rester groupées pour parvenir à leurs fins. À l'inverse, s'appuyant sur ces stratégies de coalitions « gérables » (de par le nombre raisonnable de [121]
mandants représentés), Walker et son ACCF obtinrent des résultats
d'autant plus significatifs qu'ils enrichirent leurs pratiques d'autres
techniques d'influence qui avaient déjà fait leurs preuves. Ils utilisèrent ainsi le « lobbying de proximité » (« grassroots lobbying ») sur
les terres des hommes politiques qui résistaient, impliquant directement les responsables locaux des entreprises qu'ils représentaient.
Ceux-ci avaient alors pour mission de s'adresser directement à leurs
parlementaires pour, chiffres à l'appui (dont ceux de l'emploi générés
par leur activité dans chaque district 202), les convaincre de voter en
faveur d'une diminution du niveau d'imposition de leurs sociétés.
Un dernier élément, subtil dans ses implications indirectes, contribua à faire d’ACCF un soutien supplémentaire à la « guerre des
idées » engagée par les conservateurs et leurs alliés du monde des affaires. Dans l'intitulé de sa structure de lobbying, Walker choisit, en
effet, le terme « Council », dissimulant ainsi habilement une activité
de défense des intérêts particuliers derrière un terme utilisé couramment dans la sphère publique des intérêts collectifs. Il sut, en outre, lui
conférer une respectabilité académique, en la dotant d'un conseil
scientifique réunissant trois futurs présidents du « Council of Economic Advisers 203 » (Murray Weidenbaum (cf. infra), Martin Feldstein
202
203
John B. Judis, op. cit.
En 2004, le Dr Charls E. Walker, fondateur et président de Council for Capital Formation, était officiellement admis dans les rangs du Committee on
the Present Danger, une organisation dont la première version avait été
créée dans les années cinquante par des conservateurs pour combattre le
communisme soviétique, puis réactivée dans les années soixante-dix pour
combattre la détente et la faiblesse militaire perçue des États-Unis face à
l'URSS, puis ressuscitée au début du nouveau millénaire par les réseaux actifs autour de la présidence conservatrice de George W. Bush, pour soutenir
son administration dans la « guerre globale contre le terrorisme ». La présentation du CPD (Illème version) était la suivante : « Le 'Committee on the
Present Danger' est destiné à gagner la guerre globale contre le terrorisme.
C 'est une organisation bipartisane, don ï les membres, issus du monde politique, universitaire, des affaires et d'autres segments de la vie professionnel-
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
138
de Harvard et Michael Boskin de Stanford) dont les écrits en faveur de
réductions fiscales pour les entreprises apparaissaient alors comme
autant de contributions objectives en provenance des sciences sociales. Se présentant lui-même comme un ancien haut fonctionnaire du
Trésor dans les éditoriaux qu'il écrivait, Walker ajoutait aux contributions scientifiques susmentionnées, son expertise acquise dans le service public pour parer l'argumentaire d'ACCF des oripeaux de la réflexion désintéressée.
Dans les années soixante-dix, l’ACCF de Walker illustra ainsi, selon John B. Judis, « la stratégie multidimensionnelle de la contreoffensive montée par le monde des affaires et dont les principaux inspirateurs avaient été Lewis Powell et Irving Kristol. Dans cette stratégie, il ne [122] suffisait pas de rencontrer les parlementaires dans
les couloirs du Capitole. Pour être crédibles, les lobbyistes (au service
des entreprises) devaient être capables d'organiser des campagnes
électorales, de lever des fonds pour leurs candidats, de s'adjoindre les
services d'enseignants-chercheurs et d'autres professionnels de la politique. Cette stratégie », ajoute Judis, « devait néanmoins provoquer
ultérieurement une perte de confiance du public dans les élites du
pays (les milieux d'affaires étant vus comme une source de corruption). Mais en attendant, à la fin des années soixante-dix, elle fonctionnait parfaitement 204. »
le, sont tout entier engagés à combattre et vaincre toute forme d'organisation terroriste, à mettre également un terme aux liens unissant les États
bandits et les terroristes, et à soutenir toute réforme dans des régions susceptibles d'exporter du terrorisme », in « Charls Walker named to Committee on the Présent Danger ». Capital Formation Newsletter, July-August
2004, Vol. 29, N° 4. Pour en savoir davantage sur les deux premiers
« Committee on the Présent Danger », cf. Bernard Sionneau, op. cit.
204 Cf. Michael Schwartz editor, op. cit., p. 206.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
[123]
La construction du conservatisme moderne
aux États-Unis.
Troisième partie
Fondations et Boîtes à Idées de
la « révolution conservatrice »
Retour à la table des matières
139
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
140
[123]
Troisième partie :
FONDATIONS ET BOÎTES À IDÉES
DE LA «RÉVOLUTION CONSERVATRICE»
8
Les Fondations de la galaxie
conservatrice américaine
Retour à la table des matières
Les discours de William F. Buckley Jr, d'Irving Kristol, de Lewis
F. Powell Jr. et de W. E. Simon sur la nécessité de gagner, contre les
libéraux anticapitalistes, « la guerre des idées », se traduisit, de la part
de certains hommes d'affaires, par leur engagement à ne soutenir financièrement, et sur le très long terme, que les initiatives permettant
aux conservateurs de rendre leurs idées et préconisations incontournables dans les débats publics, les média et la décision politiques aux
États-Unis. Pour ce faire, ils établirent un réseau de fondations dont il
importe de livrer le détail pour en comprendre les liens mais aussi la
logique et priorités de financement.
Une douzaine de fondations, intégrées, pour certaines, dans des
fondations plus importantes (« les quatre sœurs »), organisèrent ainsi
des politiques de donations groupées et se signalèrent par la constance
de leurs engagements sur le temps long. Il s'agissait de la fondation
John Olin, de la fondation Lynde et Harry Bradley, des quatre fondations de la famille Scaife (The Scaife Family Foundation, the Sarah
Scaife Foundation, the Carthage Foundation, The [124] Allegheny
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
141
Foundation) et de la fondation Smith Richardson. Parmi les autres
donateurs importants, on trouvait la fondation Adolph Coors et les
fondations Koch (Charles G. Koch, David H. Koch et Claude R. Lambe) 205. Le rôle de ces fondations ne se limita toutefois pas à celui de
donateur. Leurs dirigeants, issus de familles qui avaient bâti leurs fortunes entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, fournirent en effet
un appui stratégique au monde politique conservateur de plusieurs façons : en participant à l'organisation en réseaux de ses multiples relais ; en concevant des campagnes de financement à long terme ; en
s'impliquant dans le soutien à des think tanks conservateurs et dans les
activités politiques de ces derniers. Dans le même temps, ces grandes
fondations choisirent de ne pas imposer de contraintes administratives
aux organisations, projets, chercheurs qu'elles finançaient. À partir du
moment où ils participaient à la diffusion des thèmes conservateurs,
ils n'avaient plus à se soucier de considérations matérielles. On retiendra, parmi les plus importantes les structures suivantes.
The Lynde and Harry Bradley Foundation
Retour à la table des matières
Sise à Milwaukee (Wisconsin), elle fut créée en 1942 sous l'intitulé
« Allen Bradley Foundation » par les frères Lynde et Harry Bradley,
fondateurs, en 1903, de Compression Rheostat Company, devenue
plus tard Allen-Bradley Company, une entreprise qui s'imposa très vite
sur le marché des composants électroniques et radio aux États-Unis et
dans l'automatisation des outils industriels de contrôle et de production.
Des deux dirigeants, Harry, était le plus actif sur le plan politique,
avec des opinions d'extrême-droite qui l'amenèrent à être l'un des
premiers soutiens financiers de la John Birch Society (cf. supra) l'organisation créée en 1958 par Robert Welsh dans la ville d'Appleton
205
Le « Council of Economic Advisers » a été créé par Y Employaient Art » de
1946 ; dans le but de « fournir au Président des Étais-Unis de l'analyse économique objective et des conseils sur le développement et la mise en œuvre
de nombreuses questions de politique économique tant à l'échelon interne
qu'à l'international », in http://www.whitehouse.gov/administration/eop/cea/
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
142
(Wisconsin). N'hésitant pas à faire distribuer de la littérature « Birchienne » au sein de son entreprise, Harry Bradley [125] invitait aussi
régulièrement Welsh à prendre la parole lors d'opérations de promotion commerciale initiées par Allen-Bradley 206. Si le « capitalisme du
laisser-faire », c'est à dire la possibilité pour l'entreprise AllenBradley de conduire ses affaires comme ses propriétaires l'entendaient, constituait l'essentiel de la philosophie politique d'Harry Bradley, ses thèmes de bataille de prédilection embrassaient, sans surprise, la lutte contre le « le Communisme Mondial » et « le Gouvernement Fédéral ». Ces options expliquèrent ainsi, non seulement le soutien qu'il apporta aux efforts de ceux qui s'engageaient dans les mêmes
combats, comme la John Birch Society de Robert Welsh mais aussi la
Christian Anti-Communist Crusade du docteur Fred Schwarz (cf. supra), la National Review de William Buckley Jr. (cf. supra) ou les
programmes anti-communistes produits par Robert Siegrist et diffusés
par une radio d'extrême-droite du Midwest.
Entre 1942, année de sa création et 1985, année du rachat de l'entreprise Allen-Bradley, par Rockwell International, Allen-Bradley
Foundation resta principalement une institution appuyant les initiatives conservatrices à l'échelon local. L'irruption de Rockwell International, un conglomérat puissant dans le secteur de la défense et de
l'aérospatiale, transforma le périmètre d'intervention de la fondation.
Rebaptisée « Lynde and Harry Bradley Foundation » pour en séparer
officiellement les activités, de celles de son entreprise mère, la nouvelle entité vit les actifs qu'elles géraient passer de 14 millions de dollars à 290 millions, ce qui lui permit de rejoindre les rangs des grandes
fondations actives à l'échelon national. Dans le même temps, ses instances de tutelle décidèrent de faire appel à un vrai professionnel pour
en assurer la gestion. Leur choix se porta alors sur Michael S. Joyce,
dont le parcours professionnel l'avait conduit à travailler pour des organisations conservatrices parmi lesquelles l’Institute for Educational
Affairs créé par Irving Kristol et William Simon, puis la Olin Foundation. Pour Joyce, l'investissement à long terme dans la recherche universitaire était [126] essentiel pour la réussite du mouvement conservateur. Cette conviction allait l'amener à concentrer les efforts de la
fondation Lynde and Harry Bradley sur des think tanks et des univer206
John B. Judis, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
143
sités prestigieuses, un choix expliqué dans les termes suivants : « Aux
États-Unis, l'opinion des élites se forme en haut de la pyramide... les
institutions d'élite ont un rôle essentiel à jouer dans la formation des
politiques publiques 207 ».
Outre les universités, pour leur place de choix dans la formation
des futures élites américaines, les principaux relais, ciblés par la politique de donation de la fondation Bradley pour faire du référentiel
conservateur un paradigme dominant dans tous les aspects de la vie
sociale, furent deux think tanks : American Enterprise Institute et Heritage Foundation, de même que des revues néoconservatrices dont la
fondation appuya le développement, parmi lesquelles The American
Spectator, The Public Interest et The National Interest. Et en janvier
2003, le think tank conservateur Hudson Institute créait, avec une
subvention de la fondation Lynde and Harry Bradley, le Bradley Center for Philanthropy and Civic Renewal, avec pour mission, et sur la
base des travaux de la National Commission on Philanthropy and Civic Renewal (1996-1997), de guider les donateurs potentiels vers le
don à la fois « plus utile et plus efficace » (« Giving Better, Giving
Smarter »). 208
Les fondations de la famille Koch
Retour à la table des matières
Un retour aux origines de l'odyssée familiale est indispensable
pour en comprendre la philosophie politique.
Après des études d'ingénieur faites au M.I.T. dans les années 1920,
Fred Koch, le patriarche du clan, mit au point un procédé de raffinage
du pétrole. Avec des associés, il se rendit ensuite en Union Soviétique,
afin d'en exploiter l'innovation. Mais les purges anticommunistes sous
Staline, responsables de la disparition de ses associés, mirent un terme
à cette aventure, et c'est en fervent anticommuniste [127] que Fred
207
David Callahan, $1 Billion Dollars for Ideas : Conservative Think Tanks in
the 1990s, A Report of The National Committee for Responsive Philanthropy, March 1999, p. 29.
208 « The Lynde and Harry Bradley Foundation Inc. », MediaTransparency,
2006, http://mediatransparency.org
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
144
Koch revint aux États-Unis. Au cours des années 1940, il créa avec
deux autres partenaires Rock Island Oil and Refining, une entreprise
pétrolière, et en 1958 Koch devint l'un des premiers membres fondateurs de la John Birch Society. 209
À la mort de Fred Koch en 1967, le contrôle de l'entreprise revint à
Charles, le second de ses quatre fils, qui donna à la firme familiale le
nom de Koch Industries. Diversifiant ses activités dans la construction
de pipelines, de raffineries, dans la pétrochimie, les services financiers, la gestion foncière, etc. Charles Koch en fit rapidement un vaste
conglomérat. Devenu propriétaire de l'entreprise avec David en 1983,
suite à des tensions avec deux autres frères et le rachat de leurs parts,
Charles, avec le soutien de David décida de consacrer une partie de la
fortune familiale à promouvoir la cause « libertarienne » et son idée
centrale : le marché, libre de toute contrainte, doit être l'arbitre ultime
de tout problème économique et social. Pour en illustrer la traduction
politique, David Koch déclara, quelques années plus tard : « Mon
principal objectif est de minimiser le rôle du gouvernement et de
maximiser le rôle de l'économie privée, ainsi que les libertés individuelles » 210. C'est pour en faire progresser l'aboutissement, à la fois
dans les esprits et les politiques publiques qu'en 1977, Charles Koch
devint l'un des cofondateurs du think tank libertarien Cato Institute
(cf. infra) et qu'en 1980, son frère David fut le candidat à la viceprésidence pour le « parti libertarien », allant jusqu'à investir 1, 6 million de dollars de son argent personnel dans la campagne électorale 211.
Au milieu des années 1980, l'argent des frères Koch, par l'intermédiaire de leurs trois fondations (Charles G. Koch, David H. Koch et
Claude R. Lambe) servit à créer Citizens for a Sound Economy sous la
direction de Richard Fink (professeur à George Mason University),
une base supplémentaire de diffusion de la cause libertarienne et des
209
« The power and the money », Rethinking Schools, vol. 8, Spring 94, et The
Lynde and Harry Bradley Foundation 1994 Annual Report, cités in Buy ing
a Movement : Right-Wing Foundations and American Politics, Report by
People for the American Way, 1 996.
210 The Bradley Center for Philanthropy & Civic Renewal.
211 Robert Parry, « Dole : What Wouldn't Bob Do for Koch Oil ? », The Nation,
vol. 23, Issue n° 6, August 26, 1 996.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
145
théories économiques associées 212 ou à financer l'Institute for Humane Studies de George Mason University, le but étant, comme le déclarera John Blundell, l'un de ses présidents, [128] de « repérer les jeunes qui manifestent de l'intérêt pour les thèses que nous défendons et
qui deviendront les universitaires, journalistes, auteurs et romanciers,
religieux et autres prestataires d'idées de demain ». 213
Les fondations de la famille Olin
Retour à la table des matières
La philanthropie a toujours été, dans la famille Olin, une tradition
ancienne, illustrée par la création de fondations dont l'une, plus particulièrement, la John W. Olin Foundation, a joué un rôle particulièrement important dans la propagation des idées conservatrices aux
États-Unis.
Explosifs et armes furent à l'origine de la fortune qui permit aux
membres de la famille Olin d'être des philanthropes. C'est en 1892 que
Franklin Walter Olin, self-made-man, puis ingénieur formé à l'université Cornell et spécialiste de la production de poudre à canon, créa
Equitable Powder Manufacturing Company, à East Alton, Illinois 214.
Et c'est à partir de cette base qu'il élargit progressivement la gamme
des activités de son entreprise, révolutionnant le chargement des armes légères et devenant avec la création en 1898 d'une filiale, Western
Cartridge Company, l'un des principaux fournisseurs de munitions de
la première guerre mondiale. Ayant acquis, en 1931, l'entreprise mythique Winchester Repeating Arms Company, cette dernière, devenue
Winchester Western, assura, de conserve avec United States Cartridge
Company, filiale de Western Cartridge, la fourniture d'armes et de
212
W.J. Moore, « Wichita Pipeline », National Journal, 5/16/92, p. 1171, cité
in Buying a Movement : Right-Wing Foundations and American Politics, op.
cit.
213 Robert Parry, op. cit.
214 Sur la page d'accueil de Citizens for a SoundEconomy, figure le mot d'ordre
suivant : « Moins d'impôts, moins de gouvernement, plus de liberté »,
http://www.cse.org/
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
146
munitions aux forces alliées lors du second conflit mondial 215. Ayant,
dans le même temps, diversifié les activités de sa firme dans des domaines comme le papier ou l'industrie chimique, Franklin W. Olin en
regroupa les parties sous un seul nom, celui de Olin Industries.
Abandonnant en 1944 à ses fils, John Merrill Olin et Spencer Truman Olin, les rênes du groupe qu'il avait créé (et qui devait devenir
Olin Corporation en 1969 216), il laissa également derrière lui la fondation qu'il avait mise [129] sur pied en 1938 et dont les financements
allaient principalement à l'éducation. John M. Olin allait pourtant reprendre la tradition, puisqu'en 1953, il créa une fondation à son nom,
dont le biais conservateur s'affirma à partir de la fin des années 1960,
période à laquelle l'agitation étudiante sur les campus (et en particulier
sur le campus de Columbia dont il était issu) le convainquirent qu'il
était urgent de contenir le radicalisme de gauche dans le pays. Dans
les années 1970, il confia donc les rênes de sa fondation à William E.
Simon qui présida à ses destinées pendant vingt ans (avec une parenthèse remplie par Michael Joyce qui devait quitter ce poste en 1985
pour diriger la fondation Bradley). Sous la direction de Simon, la fondation se fixa comme priorité la création d'une « contreintelligentsia » pour équilibrer ce qui était perçu comme la domination
libérale des universités, des média, des associations et de l'administration 217. Cette voie allait faire de la fondation une « source de capital
en quête d'investissements au service d'une vaste conspiration de droite », selon les mots employés par un sympathisant, journaliste à National Review 218, à l'occasion d'un bilan de ses activités.
Comme l'expliqua James Piereson, l'un des anciens executive director de la fondation, « John Olin réactiva la fondation en 1975, une
année où l'avenir semblait aussi noir qu'à l'époque de la grande dépression. La puissance américaine était en retrait dans le monde et
l'Union Soviétique ne cessait de gagner du terrain. Le socialisme, où
ce qui y ressemblait, se présentait comme la perspective du futur. Nos
villes étaient ingouvernables et on pouvait peut être dire la même
chose du pays tout entier. Certains affirmaient que nos institutions
215
W.J. Moore, op. cit.
« Olin History », Olin College, http://olin.edu/about/.
« About Olin », OlinOnline, http://olin.edu/about/.
218 À la suite d'une fusion avec Mathieson Chemical Corporation en 1954.
216
217
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
147
étaient inadéquates pour affronter les défis des temps modernes. Notre économie était en panne, étranglée par l'inflation et le chômage.
Des experts racontaient aux Américains qu'ils devraient s'adapter à
un niveau de vie en déclin et que 'le siècle américain' était bien terminé. Aujourd'hui, près de trente ans plus tard [2005], alors que la fondation ferme ses portes 219, le discours dominant de cette époque a été
mis en défaut. [130] Les experts se sont trompés sur pratiquement toutes les grandes questions de notre époque. Les événements des dernières décennies nous sont aujourd'hui familiers, de la chute du communisme à l'expansion du libre-marché, de la liberté et de la démocratie
dans le monde. Aujourd'hui, et en rupture avec le passé, des plaintes
sont formulées quant à l'excès de puissance des États-Unis dans le
monde, la santé et l'efficacité insolentes de l'économie ou la trop
grande confiance des Américains en eux et dans leurs institutions.
C'est un changement que John Olin aurait accueilli très volontiers.
D'une certain manière, peut-être, la fondation modeste qu'il a créée à
contribué à cette mutation historique et c 'est dans la sphère des idées
que la fondation Olin a laissé son empreinte ». 220
Les fondations de la famille Scaife
Retour à la table des matières
Trois d'entre elles, Carthage Foundation, Allegheny Foundation et
Sarah Scaife Foundation (à laquelle on peut rajouter The Scaife Family Foundation) 221 ont formé la colonne vertébrale d'une des plus importantes sources de financement mises à la disposition de la cause
conservatrice par Richard Mellon Scaife, l'un des héritiers d'une dy219
John J. Miller, « The Very Foundation of Conservatism », The New York
Times, November 28, 2005.
220 John J. Miller, « Foundation's End », National Review, April 06, 2005.
221 Après 52 ans de fonctionnement. Comme l'explique John J. Miller, « John
M. Olin, qui est mort en 1982, craignait que si la fondation existait à perpétuité, elle risquait d'être récupérée par des forces hostiles. Il avait en effet
été très marqué par l'exemple de Henry Ford IIqui avait quitté le conseil
d'administration de la fondation Ford, suite à ce qu'il jugeait être une dérive
libérale de ses priorités », in « The Very Foundation of Conservatism », The
New York Times, November 28, 2005.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
148
nastie bancaire et industrielle américaine dont les origines remontent
au XIXe siècle.
La fortune réunie des Scaife et plus particulièrement celle des Mellon (dont l'arrière grand-père, le Juge Thomas Mellon, était à l'origine 222), assura à Richard de pouvoir assouvir, à partir de la fin des années 1950, son intérêt pour la politique. Pourtant, tout comme son père avant lui (Alan Scaife, un homme d'affaires médiocre), Richard
avait été tenu à l'écart des affaires familiales par la branche Mellon de
la famille (et en particulier par son oncle R. K. Mellon, investisseur
avisé). Il en conserva toujours une rancœur qui s'exprima plus tard
lorsqu'il supprima le patronyme « Mellon » du nom de la fondation de
sa mère (Sarah Mellon Scaife, la nièce d'Andrew W. Mellon 223, l'ancien Secrétaire du Trésor de l'administration Hoover).
[131]
Impliqué en politique, tout d'abord à Pittsburgh à la fin des années
1950 aux côtés des Républicains, il apporta ensuite son soutien financier à des campagnes électorales nationales : celle de Barry Goldwater
en 1964, allant jusqu'à mettre l'avion privé de la famille pour permettre au Sénateur de se rendre à la réunion Californienne des conservateurs à Bohemian Grove 224 et celles ensuite de Richard Nixon 225.
Mais les déboires politiques du dernier et la tiédeur de ses choix publics par rapport au credo conservateur (cf. supra), convainquirent Richard Scaife qu'il était préférable d'investir également dans l'idéologie
conservatrice plutôt que de se consacrer uniquement à des candidats.
Encouragé par sa mère à participer à la gestion des fondations familiales à la mort de son père en 1958, Richard Scaife en transforma
222
Gary Shapiro, « Saluting James Piereson Knickerbocker », The New York
Sun, April 8, 2005.
223 The Scaife Family Foundation est contrôlée par les enfants de Richard Mellon Scaife, David et Jenny, in « Scaife's Foundations », Washington Post
Staff, Sunday, May 2, 1999, p. A23.
224 En 1885, Thomas Mellon faisait la réflexion suivante : « La condition normale d'un home est le dur labeur, le renoncement à soi, l'acquisition et l'accumulation. Dès que ses descendants sont libérés de telles obligations, tôt
ou tard, leur corps ou leur esprit dégénère », cité in Eric Alterman, What
Libéral Media ? The Truth About Bios and The News, Basic Books, New
York, 2003, p. 247.
225 Cf. note n° 4.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
149
progressivement la politique de donation. Alors que sa mère avait privilégié la lutte contre la pauvreté, les handicaps, le soutien aux hôpitaux et à la recherche médicale 226, etc., à partir de 1962, son fils
commença à orienter les dons vers des entités porteuses de missions
éducatives sur des thèmes conservateurs. À cette époque, l’American
Bar Association's Fund for Public Education reçut un financement
pour assurer une « formation contre le communisme 227 » et dans les
années qui suivirent, ce furent des institutions de recherche très
conservatrices qui en profitèrent comme Hoover Institution on War,
Révolution and Peace à l'Université Stanford, ainsi que le tout nouveau Center for Strategic and International Studies de l'Université
Georgetown, puis American Enterprise Institute.
À la mort de sa mère en 1965, le contrôle de Richard Scaife sur la
politique de donation des fondations familiales se renforça encore et,
avec lui, une accentuation du biais conservateur de cette politique,
expliqué par un ancien parlementaire républicain de la façon suivante : « Les gens à droite étaient absolument convaincus qu'il existait
une vaste conspiration de gauche qu'il fallait émuler et combattre
avec de nouvelles organisations conservatrices qui étaient philosophiquement saines, technologiquement efficaces et capables [132] de
porter un véritable mouvement ». 228 L'argent de Scaife fut donc employé à construire un réseau parallèle d'institutions conservatrices dont
les publications et le message pourrait contrebalancer l'influence de
l'establishment libéral vu comme ayant exercé une domination sans
partage sur le monde universitaire, celui de la politique et des média
226
Robert G. Kaiser and Ira Chinoy, « Scaife : Funding Father of the Right »,
Washington Post, Sunday, May 2, 1 999. Pour des informations sur Bohemian Grove, cf. la note n° 104 et l'article de Peter Phillips, « San Francisco
Bohemian Club : Power, Prestige and Globalism ».
227 Nurith C. Aizenman, « The man behind the curtain : Richard Mellon Scaife
– and $200 million of his money - is the man behind the conservative révolution », Washington Monthly, volume XXIX, n° 7, July-August 1 997.
228 L'une des plus fameuses donations de Sarah Scaife, faite au laboratoire de
recherche l'Université de Pittsburgh, permit à Jonas Salk d'y mettre au point
le vaccin contre la polio dans les années 1940, in Eric Alterman, What Libéral Media ? The Truth About Bias and The News, Basic Books, New York,
2003.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
150
dans les années 1960 : « Pour chaque Brookings Institution 229, il
donna de l'argent à une Heritage Foundation ; pour chaque Kennedy
School of Government il finança une Hoover Institution à Stanford ;
pour chaque Arthur Schlesinger 230, il assura la promotion des travaux d'un Milton Friedman 231. »
La fondation Adolph Coors
Retour à la table des matières
Elle fut créée à partir de l'empire bâti par un immigrant allemand,
Adolph Coors, qui établit, en 1873, une brasserie à Golden, dans l'État
du Colorado. À peine plus d'un siècle plus tard, en 1975, la fondation
Adolph Coors voyait le jour, soutenue financièrement par Adolph
Coors Jr. Trust et d'autres donations familiales faites par Gertrude
Steele Coors et Janet Coors. Alors que les fonds du Trust étaient alloués en priorité à des subventions pour des programmes destinés à
l'État du Colorado, les financements de la fondation trouvèrent un
emploi à l'extérieur 232.
229
Robert G. Kaiser and Ira Chinoy, « Scaife : Funding Father of the Right »,
op. cit.
230 Vin Weber in Robert G. Kaiser and Ira Chinoy, « Scaife : Funding Father of
the Right », op. cit.
231 En 1916, Robert S. Brookings, un magnat du bois et de l'immobilier de St.
Louis (Missouri), finança la création de trois entités : The Institute for Government Research qui fut la première organisation privée à réaliser des études sur des questions de politique publique à l'échelon national, ainsi que
The Institute of Economies et The Robert Brookings Graduate School. En
1927, ces trois entités furent regroupées sous un label commun, The Brookings Institution, et à partir de cette époque, cette organisation s'est efforcée
de produire de la recherche selon des critères universitaires, sans toutefois
jamais aspirer à devenir elle-même une institution similaire à l'université.
Elle s'est plutôt efforcée de faire le lien entre le monde académique et le
monde politique, permettant aux protagonistes de ces mondes respectifs
(chercheurs et hommes politiques) d'échanger leurs observations. Au début
des années 1970, Brookings était, au niveau politique, certainement le think
tank le plus influent.
232 Historien célèbre, conseiller spécial, avec l'économiste John K. Galbraith,
du président Démocrate John F. Kennedy.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
151
Ce fut Joseph (Joe) Coors, le petit-fils d'Adolph Coors II et le président de Coors Brewing Co., qui se distingua rapidement par son engagement à promouvoir la cause et les idées conservatrices. Pour le
décrire politiquement, son frère Bill, avec lequel il était très proche
dans les affaires mais qui ne partageait pas ses idées, utilisa les mots
suivants : « Un peu à droite d'Attila le Hun 233 ». Joe Coors soutenait
alors ouvertement la John Birch Society et n'hésitait pas à associer de
la littérature de cette organisation aux chèques qu'ils remettaient à son
personnel lors de la paie. « La liberté d'agir », déclarait-il « c'est-àdire la liberté de créer une entreprise ou de gérer ses affaires et
d'agir de façon responsable, pour réussir, est le fondement même du
[133] système capitaliste 234 ». Nombre de ses prises de position suscitèrent de vives réactions : comme dans les années 1960 lorsqu'il soutint des associations homophobes, ou lorsqu'entre 1967 et 1972 il se
heurta à la Black Student Union en tant que membre du Conseil
d'Administration de l'Université du Colorado, ou encore à la fin des
années 1970, lorsque Coors bannit les syndicats de son entreprise jusqu'en 1987 et décida d'utiliser des détecteurs de mensonge pour le recrutement 235.
Pour Joe Coors qui défendait les idées de « gouvernement limité »
et de « liberté économique », il fut ainsi naturel de soutenir, à partir
des années 1960, les candidatures politiques d'un dénommé Ronald
Reagan. Souvent invité chez les Coors où les deux hommes et d'autres
amis finissaient souvent leurs débats dans la cuisine familiale, Reagan, lorsqu'il devint le 40e président des États-Unis, invita Joseph
Coors à faire partie de son « Kitchen Cabinet » (cercle de proches
conseillers) au sein duquel ce dernier put intervenir sur des questions
de sélection de ses collaborateurs, mais aussi au niveau des recommandations politiques, et tout particulièrement dans le domaine de la
défense 236.
233
Nurith C. Aizenman, op. cit.
« Castle Rock Foundation ».
« Joseph Coors : Brewer whose political donations helped to support Ronald
Reagan », The Times, March 20, 2003.
236 « Joseph Coors : Brewer whose political donations helped to support Ronald
Reagan », The Times, March 20, 2003.
234
235
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
152
Parmi les legs les plus marquants de Joe Coors dans le cadre de la
fondation familiale, il faut citer un financement de 250 000 dollars,
dont l'emploi permit à Paul Weyrich, cofondateur de la Moral Majority (cf. supra) et à Edwin Feulner, de démarrer, en 1973, les activités
de Heritage Foundation (Coors en fut un administrateur jusqu'à sa
mort en 2003). « Je pense qu'il n'est pas faux de dire », déclara
Weyrich, « qu'il n'y aurait pas eu de mouvement conservateur
contemporain sans Joe Coors 237. » Et Feulner d'ajouter : « C'était un
visionnaire qui était prêt à investir dans ceux qui avaient l'esprit d'entreprise à Washington, à une époque où ce n'était pas vraiment bien
vu. » 238 Au début des années 1970, Coors finança ainsi la création de
Television New Inc., un réseau de télévision destiné à fonctionner 24
heures sur 24, conçu pour combattre ce qui lui apparaissait comme un
« biais libéral » de la part des média. En [134] ayant confié la direction de l'information à un jeune publicitaire conservateur, Roger Ailes,
le projet se révéla toutefois très vite trop ambitieux et trop coûteux. Il
disparut donc des écrans en octobre 1975, soit vingt-cinq ans avant
que Ailes ne revienne avec Fox News (propriété du milliardaire
conservateur Rupert Murdoch) et en fasse l'un des réseaux d'information télévisuelle les plus regardés aux États-Unis 239.
En sus d'avoir permis - avec d'autres grandes fondations conservatrices - d'organiser des actions appelant à la disparition du système
d'éducation public et son remplacement par la création d'entreprises
d'éducations privées, les donations de Joseph Coors permirent de financer un certain nombre de campagnes de censure destinées à débarrasser les manuels scolaires de contenus jugés antipatriotiques, antichrétiens ou opposés à la cellule familiale 240. Elles subventionnèrent
également les activités d'Accuracy in Academia, une instance nationale conservatrice créée en 1985 pour « purger les campus de leur biais
marxiste 241 » et jouèrent, enfin, un rôle important dans la mise en
237
238
239
240
241
« Joseph Coors : Brewer whose political donations helped to support Ronald
Reagan », The Times, March 20, 2003.
Edwin J. Feulner, « Salute to a Visionary Founder », Spécial to the Washington Times, March 19, 2003.
Amy Fagan, « Coors, Conservative Cause Financier Dies at 85 », The Washington Times, March 18, 2003.
Ibid.
Edwin J. Feulner, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
153
place de Free Congress Foundation (créé par Paul Weyrich après son
départ d'Heritage), un think tank à l'origine, en 1989, d'une Christian
Coalition fortement inspirée par Paul Weyrich 242, à la mort, à la même époque, de la « Moral Majority » (cf. supra).
La fondation Smith-Richardson
Retour à la table des matières
Connue à l'origine sous le nom de « Richardson Foundation », elle
est associée aux opérations de la firme pharmaceutique du même nom,
dont les origines remontent à la fin du XIXe siècle. C'est Lunsford Richardson, pharmacien établi en 1890 dans la ville de Greensboro (Caroline du Nord), propriétaire d'un drugstore et marié à Mary Lynn
Smith, qui démarra les opérations de ce qui allait devenir un important
laboratoire pharmaceutique américain 243. Tirée, en grande partie, à
partir de 1907, par le [135] management innovant des fils, Henry
Smith Richardson et son frère Lunsford, l'entreprise familiale, devenue Vick Chemical Company en 1911, réalisa des profits très significatifs avec Vick's VapoRub, son remède contre les rhumes.
Après différentes fusions et acquisitions, l'entreprise devint Richardson-Vicks Inc. en 1980, avant d'être vendue par la famille Richardson à Procter & Gamble en 1985. En sus de ses responsabilités
chez Vick et dans nombre d'autres groupes financiers, d'assurance et
d'immobilier, H. Smith Richardson s'impliqua dans la vie politique,
économique et sociale de son époque. Supporter de l'isolationnisme
pour les États-Unis à la veille de la seconde guerre mondiale, il appartint à l’America First Committee (cf. supra), puis fut un membre de la
United States Chamber of Commerce, et de la National Association of
Manufacturers (NAM) entre 1939 et 1942, à une époque où cette association était particulièrement active (cf. supra). Après la guerre, H.
Smith Richardson afficha des opinions ouvertement anticommunistes. Elles furent révélées, entre autres, par sa correspondan242
Valérie L. Scatamburlo, Soldiers of Misfortune : The New Right's Culture
War and the Politics of Political Correctness, New York, Peter Lang, 1998,
pp. 55-56.
243 Ibid.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
154
ce et son soutien financier à des parlementaires comme le Sénateur
Joseph McCarthy, mais aussi par son engagement en faveur de la législation McCarran-Walter restreignant l'immigration, exprimant ainsi
sa conviction que les immigrants apportaient avec eux le communisme aux États-Unis 244. La crainte qu'éprouvait Richardson à l'égard du
communisme était telle, qu'en 1956, il mentionnait dans sa correspondance la possibilité d'une invasion communiste, qui le motiva d'ailleurs à conserver une résidence à Greensboro, considérant que le
nord-est des États-Unis étaient plus vulnérables à une attaque au cas
où la guerre froide dégénérerait 245.
La Richardson Foundation, que Henry Smith Richardson et sa
femme Grâce Jones Richardson, décidèrent de mettre sur pied en
1935 246, véhicula ces idées. Ayant, tout d'abord, débuté son activité
en appuyant un programme de réforme judiciaire en Caroline du
Nord, après la fin des hostilités avec l'Allemagne nazie et le début des
tensions avec l'URSS, elle accrut progressivement son [136] périmètre
d'intervention, accordant un soutien financier à des organisations anticommunistes, ainsi qu'à une formation spéciale à la compréhension de
la guerre froide (Cold War Education) dispensée par l'armée américaine dans le but d'« éduquer le public aux dangers du communisme » 247. Élargissant encore, à la mort de son fondateur en 1972, ses
activités de soutien à la cause conservatrice dans son ensemble, la Richardson Foundation finança, entre autres travaux dont l'influence
intellectuelle et politique allait être considérable, ce que Leslie Lenkowsky, l'un de ses directeurs de recherche, appela, « la trilogie de
l'économie de l'offre 248, à savoir : The Way the World Works de Jude
Wannisky en 1978, Wealth and Poverty de George Gilder en 1981 et
244
245
Ibid., p. 56.
« Inventory of the Richards on-Vicks Inc., Records, 1885-1995 », Collection
Number 4468, Manuscripts Department, University Library of the University of North Carolina at Chapel Hill.
246 « #4283 Henry Smith Richardson Papers Inventory », Manuscript Department, Library of the University of North Carolina at Chapel Hill, Southern
Historical Collection.
247 #4283 Henry Smith Richardson Papers Inventory », Manuscript Department, Library of the University of North Carolina at Chapel Hill, Southern
Historical Collection.
248 « History », Smith Richardson Foundation.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
155
The Spirit of Démocratic Capitalism de Michael Novak en 1982. »
Sur la stratégie idéologique qui pouvait d'ailleurs guider les choix de
sa fondation, Lenkowsky déclara de façon relativement candide :
« L'économie de l'offre est moins une théorie économique, qu'une philosophie, une idéologie. C'est un effort pour réorienter la politique.
Les fondations ne sont pas directement impliquées dans la politique.
Nous sommes dans le monde des idées. Le type d'infrastructure que
nous créons, c'est un réseau de personnes qui savent qu'il existe un
endroit où ils peuvent aller pour trouver des financements et des
contacts 249. »
À partir des années 1970, plus particulièrement, les fondations précitées organisèrent ainsi une offensive concertée et cohérente à l'encontre de ce que leurs dirigeants considéraient comme étant « des bastions du libéralisme moderne 250 » : le système universitaire et la recherche, le Congrès, la Justice, l'Exécutif, les principaux média, les
institutions religieuses et philanthropiques elles-mêmes. L'influence
qu'eurent ces fondations conservatrices dans la réorientation des débats politiques locaux et nationaux et la reformulation des politiques
publiques, fut, en partie, redevable à une organisation et une stratégie
de financement sophistiquées.
Pourtant beaucoup moins riches que les grandes fondations américaines (Carnegie, Ford, etc.) ou les fondations [137] identifiées comme « progressistes » (Public Welfare, Charles Stewart Mott, etc.), elles parvinrent néanmoins à atteindre leurs objectifs en adoptant, sur
ces points, une démarche commune 251 : tout d'abord, à l'inverse de la
plupart des fondations « progressistes » dont les récipiendaires (think
tanks, publications, etc.) n'avaient pas de projet politique commun,
étaient spécialisés (single issue) dans un domaine bien particulier et
entendaient le rester (« jeunes en difficulté », « seniors en difficulté »,
« environnement », « santé », etc.), les institutions que les fondations
conservatrices appuyèrent furent des entités généralistes (multi-issues)
développant un propos conservateur dans tous les domaines que leurs
249
« #4283 Henry Smith Richardson Papers Inventory », Manuscript Department, Library of the University of North Carolina at Chapel Hill, Southern
Historical Collection.
250 Cité in Alan Geyer, Ideology in America : Challenges to Faith, Louisville,
KY, Westminster John Knox Press, 1997, p. 47.
251 Ibid.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
156
administrateurs jugeaient prioritaires (culture, économie, éducation,
famille, politique internationale, etc.) avec l'objectif d'en faire le fondement de nouvelles politiques publiques. Ensuite, et contrairement
aux fondations progressistes qui multipliaient leurs dons en direction
d'une foultitude de projets à court terme (one-year grants) bien spécifiques, souvent mal gérés par des organisations fragiles, les fondations
conservatrices accordèrent des dotations générales (general-support
grants) sur plusieurs années (multi-year grants) à un nombre restreint
d'institutions, choisies, à la fois pour leur engagement conservateur
indiscutable et pour leur organisation efficace, laissant ensuite à leurs
dirigeants le soin d'en organiser la ventilation.
Dans ce contexte, les intellectuels, chercheurs, journalistes appartenant aux organisations élues savaient qu'ils pouvaient compter sur
un soutien à long terme pour développer et promouvoir leurs idées,
sans avoir à se soucier, comme leurs adversaires libéraux, d'avoir à
exercer une autre activité professionnelle pour vivre, pour autant toutefois que leur propos reste dans le format conservateur. Car la stratégie des fondations conservatrices était claire sur ce point : à la différence des fondations « progressistes » qui mettaient un point d'honneur à être bipartisane, apolitique et finançaient aussi bien les organisations ou programmes de droite que ceux de gauche, les fondations
conservatrices [138] n'accorderaient leurs financements plus modestes
qu'à des entités se battant pour leurs idées 252. Par là même, elles purent exercer une influence décisive dans les débats nationaux, imposant progressivement à une recherche académique et des média jusqu'ici dominés par les idées libérales, et par l'intermédiaire de leurs
dotations ciblées, la diffusion de paradigmes alternatifs (conservateurs
et libertariens) qui, dans les domaines de la politique intérieure et de
l'économie, justifièrent le démantèlement des dispositifs sociaux du
New Deal et l'abolition des règles encadrant l'activité des entreprises.
252
Sally Covington, « How Conservative Philanthropies and Think Tanks
Transform US Policy », Covert Action Quarterly, Winter 1998.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
157
Comme l'expliqua William E. Simon qui fut président de la John
M. Olin Foundation, à propos de la logique guidant leurs activités :
« Cela fait bien trop longtemps que, dans le monde capitaliste, l'alliance entre les théoriciens et les hommes d'action, tarde à être réalisée. Cette alliance doit devenir une véritable croisade si nous voulons
survivre dans un monde libre. » 253
253
Cf. Michael H. Shuman, « Why Do Progressive Foundations Give Too Little to Too Many ? », The Nation, n° 2, January 12, 1998. Cf. également Sally Covington, ibid.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
158
[138]
Troisième partie :
FONDATIONS ET BOÎTES À IDÉES
DE LA «RÉVOLUTION CONSERVATRICE»
9
Les « boîtes à idées »
du conservatisme américain
254
Retour à la table des matières
Les fondations conservatrices, créées justement pour faire le lien
entre les hommes d'action et les théoriciens par l'intermédiaire de leur
stratégie de financement, accordèrent une part très significative de
leurs dotations à un petit nombre de think tanks dont l'influence intellectuelle allait être considérable, à partir de la fin de la deuxième moitié des années 1970, dans la croisade pour conquérir l'esprit des élites.
Partant du principe, énoncé en 1948 par Richard Weaver, un traditionaliste de la « vieille droite » (cf. supra), selon lequel « les idées ont
des conséquences » (le titre de l'ouvrage qui le fit connaître 255), les
gestionnaires de ces mêmes fondations, en hommes d'entreprise, intégrèrent ces think tanks dans « une chaîne globale de production
d'idées 256 » qui allait bientôt mobiliser 80% de leurs ressources [139]
254
Robert Lerner, Althea K. Nagai, Stanley Rothman, Giving for Social Change : Foundations, Public Policy and the American Political Agenda, Westport, CT, Praeger Publisher, 1994, p. 152.
255 Cité in Michael H. Shuman, op. cit.
256 L'expression est de Serge Halimi, in « Les boîtes à idées de la droite américaine », Le Monde diplomatique, mai 1995. Voir également sur le sujet, le
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
159
et dont l'output » serait « mercaté » par l'intermédiaire des circuits de
diffusion universitaire et médiatique, puis servirait à alimenter les argumentaires des activistes auprès de la population et du Congrès.
Dans le même temps, les organismes précités réinventèrent le concept
de « think tank ». Plutôt que d'approcher le processus politique de façon distanciée ainsi que le concevait la recherche traditionnelle et de
façon technique dans la tradition « progressiste » (« les problèmes sociaux ont des solutions techniques 257 »), leurs responsables choisirent
de l'aborder en termes « idéologiques ». De la sorte, ils rompaient
avec ce qui se faisait jusqu'alors (utiliser la connaissance pour résoudre, grâce à la recherche, des problèmes spécifiques et élaborer des
réformes politiques) en décidant de mettre leurs ressources (financières et organisationnelles) au service de principes moraux et d'idées
pilotant la recherche et destinés à guider la politique nationale.
Comme l'expliqua le leader conservateur Richard Viguérie (cf. infra) : « Nous n'avons pas besoin de nouvelles idées, mais nous avons
besoin de nouvelles techniques pour diffuser des idées vraies qui ont
fait leurs preuves ». 258 Telle fut la mission des principaux think tanks
conservateurs dont il sera maintenant question.
American Enterprise Institute (AEI)
Retour à la table des matières
Connue à ses débuts, en 1943, sous l'intitulé American Enterprise
Association, elle n'était alors qu'une association créée par Lewis H.
Brown, le président de l'entreprise Johns-Manville, pour défendre les
intérêts d'entrepreneurs comme lui. Si plusieurs années auparavant,
Brown avait été en faveur du New Deal (cf. infra), ses idées avaient
progressivement évolué lorsqu'il en avait découvert la dimension
keynésienne, contenue dans la notion de relance économique par la
développement du même auteur, « Le nerf de la guerre », in Serge Halimi,
Le Grand Bond en Arrière, Paris, Fayard, 2004, pp. 255-288.
257 Richard M. Weaver, Ideas Hâve Conséquences, Chicago, University of Chicago Press, 1948.
258 Karen M. Paget, « Lessons of Right-Wing Philanthropy », The American
Prospect, n° 40, September-October 1998.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
160
dépense publique, contraire, selon lui, à l'éthique du travail. 259 Dotée
d'un budget initial relativement limité à ses débuts (80 000 dollars),
l'association [140] employait des universitaires pour rédiger des rapports qu'il était pratiquement impossible de différencier de ceux de la
National Association of Manufacturer (NAM).
En 1954, un responsable de General Electric, A.D. Marshall, qui
en était devenu le président après le décès de Brown en 1951, était
prêt à mettre un terme à ses activités. Avant de se résoudre à le faire,
il nomma toutefois un économiste de la Chambre de Commerce, William Baroody Sr, pour en être le Vice-président. Ce dernier, qui n'était
pas vraiment un intellectuel, croyait toutefois fermement à l'importance du rôle des idées dans la justification et la promotion de politiques
publiques conservatrices. Il entreprit ainsi de transformer l'association,
créée par Brown, en une sorte de « brain-trust » rooseveltien prêt à
fonctionner pour une future présidence conservatrice des ÉtatsUnis 260. Il recruta alors, comme conseillers scientifiques, deux économistes peu connus à l'époque, Miton Friedman, de l'Université de
Chicago et Paul McCracken, de l'université du Michigan. Et il se
chargea de convaincre également les gestionnaires financiers d'accepter un changement de nom en American Enterprise Institute, afin de
différencier l'organisation d'une simple association de commerce (luimême était partisan d'adopter le nom plus neutre, mais tout aussi porteur de sens quant à la finalité recherchée, d'Institute for Public Policy
Research).
En 1964, Baroody eut l'occasion de mettre indirectement (il s'était
officiellement mis en congé d'AEI pour lui éviter l'accusation de collusion et la perte de son statut d'exemption fiscale) son organisation au
service du projet initial qu'il avait conçu pour elle. Il fut en effet chargé d'organiser un « brain-trust » pour la campagne présidentielle de
Barry Goldwater L'entreprise devait toutefois se révéler porteuse de
difficultés. En sus de s'aliéner une partie des activistes de la droite
conservatrice qui lui reprochèrent d'avoir voulu les écarter de la cam259
Robert Kuttner, « Philanthropy and movements », The American Prospect,
volume XIII, July 15, 2002, p. 2.
260 Cité in D. Callahan, $1 Billion Dollars for Ideas : Conservative Think Tanks
in the 1990s, A Report of The National Committee for Responsive Philanthropy, March 1999. p. 9.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
161
pagne (cf. supra), Baroody dût faire face à une enquête fiscale, diligentée par une sous-commission de la Chambre des Représentants sur
les comptes d'AEI. La question était en fait de savoir si oui [141] ou
non la participation de Baroody à la campagne Goldwater avait
contrevenu au statut d'exemption fiscale d'AEI (Baroody expliqua
alors qu'il s'était mis en congé provisoire d'AEI). Pour éviter que ne se
reproduise pareil incident et pour éviter aux analyses d'AEI de se voir
accuser de manque d'objectivité, Baroody recruta des libéraux et des
démocrates dans les rangs de l'association. Cela ne l'empêcha pas, cependant, de vouloir mettre sur pied un véritable « brain-trust »
conservateur, persuadé qu'il était, que la recherche sur les politiques
publiques était, aux États-Unis, la province exclusive des institutions
« prolibérales ». Et de fait, bien qu'il continuât d'affirmer qu'AEI était
apolitique, l'association devint progressivement un point de chute pour
des officiels d'administrations Républicaines qui avaient perdu leurs
postes et un tremplin pour les activistes conservateurs qui voulaient
entrer en politique. Ainsi, à partir de 1976, AEI accueillit dans ses
rangs un certain nombre de personnalités politiques qui en fit une sorte de « gouvernement en exil des administrations Nixon et Ford 261) ».
Lex-président Gerald Ford, lui-même, rejoignit les rangs d'AEI, tout
comme Robert H. Bork (ex-Attorney General 262 de Nixon), Arthur F.
Burns (président de la Fédéral Reserve) et William E. Simon (Secretary of the Treasury).
Entre 1977 et 1986, le fils de Baroody, William Baroody Jr, reprit
les rênes d'AEI, après être passé par l'Office of White House Public
Liaison dans les administrations Nixon et Ford. Il utilisa cette expérience pour élargir la communication du think tank et ses activités. Un
véritable « déluge de publicité » fut, à chaque fois utilisé, pour mettre
en valeur différents types d'éléments 263 : Public Policy Weeks, organisées autour d'un slogan : « la concurrence dans le domaine des idées
est fondamentale pour une société libre 264 » et qui offraient à des di261
John B. Judis, The Paradox of American Democracy, Routledge Press,
2001, p. 119.
262 Ibid.
263 John B. Judis, op. cit.
264 Bork occupa cette fonction de 1973 à 1974, époque à laquelle il obéit à la
demande du président Richard Nixon de renvoyer Archibald Cox, le Spécial
Prosecutor de l'affaire Watergate. Cox s'était attiré les foudres de la prési-
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
162
rigeants de grandes entreprises la possibilité d'échanger, pendant une
semaine, avec des chercheurs, des responsables politiques d'administrations sortantes et des représentants de gouvernements étrangers ; ou
le « World Forum », une invitation lancée par [142] l'ancien président
Gérald Ford et qu'il continua d'animer pendant plusieurs été au Colorado (Vail) 265 où des personnalités du monde politique et des affaires
avaient la possibilité de discuter des mesures publiques qui affectaient
leurs intérêts, tout en laissant la possibilité à AEI de récolter des fonds
auprès des entrepreneurs. Baroody Jr. développa également les publications d'AEI avec différents titres : Public Opinion, sous la direction
de David Gergen, AEI Economist, sous celle d'Herbert Stein, AEI Foreign Policy, sous la direction de l'ancien Assistant Secretary of State
Harold Saunders et Regulation, une revue consacrée au droit et aux
politiques publiques, sous la direction d'Antonin Scalia.
Avec William Baroody Jr., AEI devint une destination de financement privilégiée pour des chefs d'entreprises préoccupés par l'activisme des syndicats et des associations de consommateurs.
C'est ainsi qu'il parvint à recruter les dirigeants des plus importants
groupes américains pour alimenter ses campagnes de collecte de
fonds, parmi lesquels Walter Wriston de Citibank, William Butcher de
Chase Manhattan, David Packard de Hewlett-Packard, Thomas Murphy de General Motors et Reginald Jones de General Electric 266. Et à
partir de 1981, le think tank reçut un pourcentage régulier du budget
annuel de plus de 600 entreprises. AEI put également compter (en partie grâce aux recommandations faites aux fondations conservatrices
par Irving Kristol et William Simon quant à la nécessité de concentrer
dence à la suite de la demande officielle qu'il avait formulée, d'installer des
écoutes pour enregistrer les conversations dans le bureau Ovale. L'épisode
du renvoi de Cox, baptisé « Saturday NightMassacre », vit Elliot Richardson, l’Attorney General de l'administration Nixon et son Deputy Attorney
General, William Ruckelshaus, démissionner, plutôt que de devoir renvoyer
Cox. Bork, qui, en tant que Solicitor General, était le prochain dans la liste
des nominations, accepta la fonction et se chargea du renvoi de Cox. Il reprit
ensuite ses fonctions et fut nommé plus tard Juge à la Cour Suprême en
1987 par le président Ronald Reagan.
265 Lawrence C. Soley, The News Shapers : The Sources who Explain the News,
Praeger Publishers, New York, 1992, p. 58.
266 Hugh Sidey, « Looking for Ideas mat Work », Time, Monday, Dec. 20,
1982.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
163
leurs dons) sur le financement de ses activités par les fondations Olin,
Sarah Scaife et J. Howard Pew Freedom Trust. À la tête d'un think
tank qui pesa bientôt plusieurs millions de dollars, Baroody Jr. put
accueillir les chercheurs, les personnalités politiques et publier en
masse des contenus dont le propos était systématiquement défavorable
à l'intervention du gouvernement dans les activités des entreprises,
ainsi que des attaques en règle contre les législations destinées à protéger les consommateurs, l'environnement et les syndicats. Comme
l'admit d'ailleurs sans détours son directeur des [143] relations publiques : « Nos études favorisent les entreprises ; elles sont la colonne
vertébrale de notre économie » 267. Ce fut donc ainsi, dans un contexte particulièrement favorable à l'activité entrepreneuriale, qu'un Jude
Wannisky put écrire son ouvrage « The Way The World Works » sur
« l'économie de l'offre » (supply-side economixs), qu'un William Simon put développer son programme d'études sur la politique fiscale et
qu'Irving Kristol et Michael Novak firent progressivement apparaître
les fondements du mouvement intellectuel associé au label « néoconservatisme 268 ».
Et lorsque Ronald Reagan accéda à la présidence, il demanda à
plus d'une trentaine de collaborateurs d'AEI de participer à son administration parmi lesquels Jeane Kirkpatrick qui devint U.S Ambassador to Nato (1981-1985), Murray Weidenbaum, nommé à la tête du
Council of Economic Advisers du président (1981 et 1982) et Antonin
Scalia, à la Supreme Court (1986). Cette réalité amena plus tard Reagan à déclarer, alors qu'il se préparait à quitter la Maison Blanche,
qu'aucun autre think tank n'avait été plus influent 269. Toutefois, c'est
également au début des années 1980, une époque où le parti Républicain cédait aux assauts d'une droite conservatrice, que l'étoile d'AEI
commença à pâlir par rapport à d'autres think tanks plus ouvertement
engagés, comme Heritage Foundation (cf. infra). Enregistrant une
baisse sérieuse des contributions de ses principaux soutiens, AEI dût
faire face à une crise à la fois financière et morale 270. En conséquence, William C. Butcher, son président du Conseil d'Administration
267
« Gerald R. Ford Biography », Gerald R. Ford Presidential Library and Museum, http://www.ford.utexas.edu/grf/fordbiop.asp.
268 John B. Judis, op. cit.
269 Serge Halimi, op. cit., p. 47.
270 John B. Judis, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
164
(qui était aussi le PDG de la Chase Manhattan Bank), décida de se
séparer de William Baroody Jr. En décembre 1986, il le remplaça par
Christopher DeMuth qui avait fait partie de l'équipe Nixon (ancien
Staff Assistant) et s'était occupé de publicité pour le compte de l'Office
of Management and Budget de l'administration Reagan. Dès sa prise
de fonction, DeMuth se lança dans une opération de réorganisation
d'AEI. Il commença par nommer trois nouveaux « Research Directors » et se débarrassa de la plupart des [144] membres de l'équipe
chargée des questions de politique internationale 271. Il nomma Jeane
Kirkpatrick (de nouveau professeur à Georgetown) à la tête de la nouvelle équipe qui fit aussitôt entrer Frank Gaffney (cf. infra), Deputy
Assistant Secretary of Defense for Nuclear Forces de Caspar Weinberger, Richard Perle (cf. infra), un autre des Assistant Secretaries de
Weiberger et Constantine Menges, un ancien Special Assistant for National Security Affairs et National Intelligence Officer à la CIA. La
« mue conservatrice » d'AEI était engagée.
The Heritage Foundation
Retour à la table des matières
Sa création, au début des années 1970, fut, en partie, le résultat
d'une opération politique manquée, dont la cause en fut attribuée, à
l'époque, par Paul Weyrich et Edwin Feulner (deux amis alors assistants de personnalités politiques Républicaines 272) à l’AEI de William
Baroody Sr.
Au cours du printemps de l'année 1971, Paul Weyrich, qui, à 28
ans, travaillait alors à Washington comme Press Secretary dans
l'équipe du Sénateur Républicain du Colorado, Gordon Allott, reçut
une analyse en provenance d'AEI, consacrée à un projet d'avion de
transport supersonique. L'analyse qui présentait, de façon concise, les
arguments « pour » et « contre » de ce projet soutenu par l'administration du président Républicain Richard Nixon, venait cependant trop
271
Donald E. Abelson, « Trends in Search of Policy Influence : The Stratégies
of American Think Tanks », NIRA Review, Spring 1998.
272 Lawrence C. Soley, The News Shapers : The Sources who Explain the News,
Praeger Publishers, New York, 1992, p. 59.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
165
tard. De fait, le projet d'avion supersonique, avait été rejeté par le Sénat, deux jours auparavant, à l'issue d'un vote très serré (51 pour, 46
contre 273). Désireux de comprendre pourquoi les conclusions d'AEI
n'avaient pu parvenir à temps aux assistants des Sénateurs afin qu'ils
puissent préparer leurs patrons au débat, Weyrich s'était entendu répondre, par Morton Blackwell, un collègue conservateur du staff
d'AEI, que cela avait été voulu. Depuis 1950 en effet, date à laquelle
AEI, alors appelée encore American Enterprise Association (cf. supra)
avait été épinglée par une commission du Sénat qui lui [145] reprochait de ne présenter que « le point de vue des grandes
ses 274 », puis en 1964, année durant laquelle l'implication de Baroody
dans la campagne présidentielle de Barry Goldwater lui avait valu des
remarques désobligeantes de la part du futur président Démocrate
Johnson (bien qu'à l'époque Baroody Sr. se soit mis en congé provisoire d'AEI) et, pour finir, depuis les enquêtes ultérieures de l'administration fiscale qui avait failli lui coûter sa place au commandes d'AEI
(cf. supra), William Baroody Sr. ne voulait pas que les productions du
think tank qu'il dirigeait, pussent paraître partisanes ou influencer le
vote des parlementaires. Il allait mettre d'ailleurs, dans les années qui
suivirent, un terme à la division chargée de l'analyse des propositions
de loi et recentrer les activités de son organisation sur des thèmes dont
le traitement ne pouvait se concevoir que dans le temps long. Ces décisions ne pouvaient convenir à des jeunes activistes conservateurs
comme Weyrich et Feulner, incapables d'admettre qu'un think tank
comme AEI ne soit pas engagé dans les débats politiques du moment.
C'est donc à cette époque, comme le déclara plus tard Feulner, que
« Paul et moi décidâmes que les conservateurs avaient besoin d'un
institut de recherche indépendant, destiné à influencer les débats politiques en cours au Congrès, avant que des décisions ne soient pri273
Lawrence C. Soley, The News Shapers : The Sources who Explain the News,
Praeger Publishers, New York, 1992, p. 60.
274 Paul Weyrich fit carrière, au départ, dans le journalisme et la radio dans le
Wisconsin, État dont il était originaire, avant de se tourner vers la politique
en 1967, année où il débuta comme attaché de presse du Sénateur Républicain Gordon Allott du Colorado. Son amitié avec Edwin Feulner date de
l'époque où ce dernier était l'assistant de Melvin Laird, Secretary of Défense
du président Richard Nixon, puis celui d'un membre de la Chambre des Représentants Républicain de l'Illinois, Philip Crâne.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
166
ses 275. » L'idée en était d'ailleurs venue à Weyrich, en 1968, quand
James Lucier, assistant du Sénateur Républicain de Caroline du Sud,
Strom Thurmond, l'avait présenté à Victor Fediay, un analyste à la
Librairie du Congrès. Au cours de la discussion, les trois hommes
étaient tombés d'accord sur les points suivants : les Sénateurs conservateurs manquaient d'arguments lors des débats sur les questions courantes, faute d'analyses suffisamment informées ; il fallait donc créer
une firme spécialisée dans la recherche (research firm), capable de
fournir des études conservatrices, gratuitement dans le cas des parlementaires et contre rémunération pour des entreprises. N'étant pas,
néanmoins, parvenu à intéresser des investisseurs potentiels à ce projet, Paul Weyrich [146] avait demandé de l'aide, au début de l'année
1969, à son ami et mentor J. Frédéric (Fritz) Rench, un homme d'affaires et un activiste conservateur du Wisconsin. Ce dernier, étonné de
voir qu'un projet dont la réussite reposait en grande partie sur sa capacité à gagner l'appui financier d'entrepreneurs, ne comportait ni « business plan », ni budget, avait alors décidé de coucher lui-même ces
éléments sur le papier, donnant ainsi à l'ensemble intitulé « Analysis
and Research Association (ARA) », la crédibilité managériale qui lui
manquait. Malgré cette contribution stratégique, la liaison avec le
monde des affaires avait été, en grande partie, le fruit du hasard.
Un matin de l'année 1970, privé de son secrétariat pour cause de
maladie, le bureau du Sénateur Allott avait reçu un courrier remis
alors par un stagiaire entre les mains de Paul Weyrich. Envoyé par
Jack Wilson qui venait juste d'être engagé comme assistant pour les
questions politiques par le brasseur et activiste conservateur du Colorado Joseph (Joe) Coors (cf. supra) ce courrier, également adressé à
d'autres hommes politiques éminents, faisait état de la volonté de
Coors de réaliser le « bon investissement » dans le mouvement
conservateur. Parvenant à convaincre Wilson de faire venir Coors à
Washington où ils lui avaient organisé un programme de rencontre
avec des Sénateurs influents mais aussi avec Lyn Nofziger, assistant
du président Nixon chargé des relations avec le Congrès, Weyrich et
ses amis lui avaient également expliqué la façon dont les libéraux
contrôlaient, selon eux, l'information à Washington tout en assurant
275
Lee Edwards, « The Power of Ideas : The Héritage Foundation at 25
Years », Chapter One, The New York Times Archives, Copyright, 1998, The
New York Times Company.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
167
qu'eux-mêmes étaient, malgré leur jeune âge, les hommes qui parviendraient à contrer ces mêmes libéraux. Aux objections de Coors
qui avait alors évoqué son intention éventuelle d'investir dans une institution comme AEI, forte de ses trente ans d'expérience, plutôt que
dans Analysis and Research Association (ARA) qui n'en avait aucune,
Nofziger avait alors contré, insistant sur le côté regrettablement académique, voire poussiéreux des publications d'AEI 276, ajoutant ensuite qu'elles n'étaient pas utilisables lorsque les parlementaires en
avaient besoin et [147] finissaient sur les rayons des bibliothèques.
Coors s'était alors rendu à ces arguments, admettant plus tard que plusieurs choses l'avait convaincu de soutenir financièrement ARA : les
critiques de Nofziger sur le côté trop universitaire des publications
d'AEI ; le business plan de premier ordre du nouveau think tank ; le
rapport confidentiel de l'avocat Démocrate Lewis F. Powell (cf. supra)
sur l'attaque d'envergure lancée contre le système de la libre-entreprise
et l'appel à réagir que ce dernier avait lancé à la communauté des affaires 277.
ARA avait donc débuté ses activités grâce à un appui financier de
250 000 dollars en provenance d'Adolph Coors Company. Sous l'impulsion de Lucier, Weyrich, Feulner, Fediay et Roberts, l'association
s'était immédiatement lancée dans la recherche et l'analyse des questions de politique courante examinées au Sénat. Mais des problèmes
d'organisation au sein de l'équipe et son incapacité à attirer des inves276
277
Cité in Lee Edwards.
En 1983, Edwin Feulner décrivant au Washington Post, Heritage Foundation, le think tank conservateur dont il allait être l'un des dirigeants, le faisait
dans les termes suivants : « une version activiste de Brookings ». Comme le
précise Lee Edwards, l'analyse faite par Weyrich et Feulner sur le besoin
d'un think tank proactif, indépendant du Congrès ou d'un Parti politique
avait d'ailleurs été faite à la même époque, et sans concertation, par Patrick
J. Buchanan, qui travaillait alors pour un aide de Nixon, H.R. Haldeman.
Dans un document assez long qu'il présenta en novembre 1972 au président
Nixon, Buchanan expliqua que la façon d'assurer une majorité républicaine
durable, serait de créer un institut qui, en tant que dépositaire des valeurs
fondamentales du Républicanisme conservateur aurait trois rôles fondamentaux : « une banque de talents » à la disposition des élus Républicains, « un
refuge qui assurerait des revenus défiscalisés » à ceux qui perdraient leur
poste et « un centre de communications » pour des intellectuels Républicains dispersés sur le territoire américain, ibid.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
168
tisseurs autres que Coors (qui lui-même n'entendait pas rester le seul
sponsor d'ARA), avaient convaincu Weyrich que son association
n'était pas viable. Exposant le problème à Dan Joy, l'un de ses amis
conservateurs, ce dernier lui avait signalé l'existence d'une association
dormante, la Robert M. Schuchman Memorial Foundation (du nom du
premier président des Young Americans for Freedom (cf. supra), précisant qu'il lui serait facile d'en prendre le contrôle pour la transformer
en outil efficace au service des parlementaires conservateurs. Très peu
de temps après cette discussion, une Schuchman Foundation rénovée
avait vu le jour, dont une partie du nouveau conseil de direction était
composée de Paul Weyrich, son directeur, assisté par Jack Wilson, Ed
Feulner et Joseph Coors. D'autres hommes d'affaires étaient venus assister Coors dans le soutien financier à l'association, parmi lesquels
Richard M. Scaife (cf. supra) et William Brady de Milwaukee. Mais
très vite, des problèmes associés aux choix de la nouvelle direction
étaient apparus, compromettant l'avenir de Schuchman Foundation.
De fait, alors que les anciens de Schuchman privilégiaient une approche traditionnelle [148] de l'analyse des politiques publiques grâce à
l'organisation de conférences et la publication d'ouvrages, les nouveaux membres du conseil de direction, Weyrich et Feulner en tête,
avaient opté pour une approche qui permettrait d'influencer de façon
plus rapide et directe le processus législatif. Très vite, ce problème de
conception était devenu insurmontable, obligeant les protagonistes à
trouver une solution. Ils étaient alors parvenus à se mettre d'accord sur
une formule à double détente : d'une part, Schuchman allait devenir un
Centre spécialisé dans l'étude des problèmes de droit public et Feulner
en serait le président ; de l'autre, une nouvelle fondation consacrée à
l'intervention directe sur les politiques publiques serait créée, à laquelle Weyrich allait donner le nom de Heritage Foundation.
L'option devait, toutefois, précipiter la dissociation complète des
deux entités. La séparation fut consommée en 1973, époque à laquelle
Weyrich, Wilson et Feulner donnèrent leur démission des instances de
Schuchman. Heritage, qui avait obtenu son statut d'organisation incorporée dans le District de Columbia, puis son statut d'exemption
fiscale en février et novembre de la même année, put alors démarrer
ses activités. Le scandale du Watergate eut toutefois un impact sur le
nouveau think tank conservateur. Avant même que le président Nixon
ne démissionne en août 1974 pour éviter l’impeachment », Paul
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
169
Weyrich quitta la présidence d'Heritage. Convaincu que les élections
à venir allaient être un désastre pour les Républicains, il décida de revenir à l'activisme politique direct, en créant le « Committee for the
Survival of a free Congress ». Jerry P. James, un vieux routier du Sénat dans des fonctions d'analyste et de rédaction de discours officiels
pour le compte de parlementaires républicains, prit sa suite. Mais, mal
à l'aise dans cette nouvelle fonction, il abandonna sa place, en juin
1975, à Frank J. Walton, un homme d'affaires Californien qui avait
rejoint l'équipe du gouverneur Reagan en tant que Secretary of Business and Transportation. Le choix de Walton donna des arguments de
poids à Heritage. De fait, [149] ses anciennes fonctions officielles aux
côtés de Reagan, lui permirent d'avoir facilement accès aux parlementaires pour leur faire connaître Heritage ; également, ses précédents
succès dans les affaires, l'aidèrent à obtenir le soutien financier des
fondations et des entreprises ; enfin, grâce aux éléments susmentionnés et avec l'introduction de la récolte directe de fonds par courrier
(« direct-mail fund raising »), Frank Walton parvint à doubler les revenus d'Heritage. Deux ans après avoir officié en tant que directeur de
Heritage, Walton annonça qu'il désirait retourner en Californie. Edwin
Feulner, qui entre-temps avait pris la direction du groupe Républicain
d'étude de la Chambre des Représentants (House Republican Study
Group), se laissa alors convaincre de prendre la direction du think
tank.
À l'instar des Baroodys pour AEI, Feulner s'avéra posséder un réel
talent pour la promotion d'Heritage. Il parvint ainsi très vite à doter le
think tank d'un budget correspondant à ses ambitions, qui, en 1983,
atteignit 10 millions de dollars. Ce résultat financier fut, entre autres,
redevable à une capacité de diversification des sources d'investissement, puisque, aux côtés des de grandes fondations conservatrices
comme Smith Richardson et Olin à laquelle se joignit la « Samuel Robert Noble Foundation » (du milliardaire du pétrole Edward Noble),
vinrent s'ajouter des entreprises et banques du haut du classement Fortune 500, comme General Motors, Chase Manhattan, Pfizer, Mobil et
Sears. Au milieu des années 1980, Heritage pouvait ainsi faire état
d'un réseau de donateurs dont ses instances chiffraient le nombre à
200 000, un résultat qui contribua à lui assurer une crédibilité et une
légitimité auprès des dirigeants politiques. Marquant les esprits, le
chiffre parvint, dans le même temps, à dissimuler le fait que la plus
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
170
importante partie des ressources financières du think tank ne provenait
que d'un petit nombre de très gros contributeurs (Richard Mellon Scaife, Joe Coors, etc.). Et ces derniers n'hésitaient pas à débourser, sur le
champ, lorsque les circonstances l'exigeaient, les fonds nécessaires au
financement d'opérations stratégiques pour la cause conservatrice,
[150] à l'instar de ce que Scaife et Coors avaient fait lors de la création
d'Heritage Foundation.
Ce faisant, l'assurance de pouvoir compter sur l'appui financier de
riches personnalités dans le temps long fut un atout réel dans la mise
en œuvre et la continuité des projets du think tank. Feulner donna aussi à Heritage un style politique qui constitua sa marque distinctive en
comparaison avec les autres think tanks. Par l'intermédiaire d'un mode
bien spécifique de recrutement de ses personnels qui privilégiait les
doctorants, les aspirants journalistes et les publicitaires, Héritage mit
au point des formats de publications (les fameux « backgrounders »)
destinées à être rapidement lues et donc immédiatement utilisables par
les parlementaires, pour les débats sur les questions de politique courante et les affaires étrangères. De la taille d'un article (de 8 à 14 pages), selon les consignes données par Feulner, afin de capter plus facilement l'attention des journalistes et de pouvoir rentrer dans l'attachécase des élus et des hommes d'affaires (« briefcase test »), ces mémos
furent adressés par la poste (plus tard faxés ou envoyés par courrier
électronique), à raison de deux à trois éditions par semaine, à ces différents publics. À la différence des documents politiques d'AEI, plus
neutres pour les raisons susmentionnées, ceux d'Héritage adoptèrent
ouvertement un biais conservateur et proposèrent des pistes d'action
conformes à ce registre. Dans le même temps, l'organisation et le management des opérations du think tank étaient conduits dans une philosophie délibérément entrepreneuriale (facilitant ainsi la communication avec les donateurs), l'objectif étant l'efficacité au service des résultats. Ed Feulner l'expliqua de la façon suivante : « Nous voyons la
'production', c'est-à-dire la conduite des recherches, l'analyse des
données et la publication des résultats - comme une partie seulement
du processus. L'autre partie fondamentale est contenue dans le marketing - c'est-à-dire la façon dont nous présentons nos résultats, mais
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
171
aussi notre réseau de distribution et toutes les autres activités conçues
pour générer du soutien à nos idées 278. »
[151]
Le résultat de ces initiatives fut qu'en très peu de temps, Heritage
parvint à se faire un nom à Washington, à défaut d'influencer encore
la teneur des débats sur l'économie et le monde des affaires.
En effet, au cours de la décennie des années 1970, d'autres organisations conservatrices occupaient déjà le devant de la scène politique,
parmi elles le « Committee on the Present Danger (bis) 279 » de Paul
Nitze, célèbre pour ses attaques contre la politique étrangère et de défense du président Carter avec l'URSS. Néanmoins, Heritage, se
concentrant tout d'abord sur l'échelon législatif, put très rapidement
gagner l'attention des cercles du pouvoir et se démarquer des think
tanks traditionnels. Plusieurs types d'initiatives qui se révélèrent
« stratégiques » y contribuèrent : tout d'abord, les experts d'Heritage
compensèrent un moindre niveau de qualification académique, par un
accès direct aux parlementaires conservateurs et à leurs assistants, de
par les liens étroits qu'ils entretenaient avec ces derniers ; ensuite, ces
mêmes experts, issus principalement du monde politique et du journalisme, furent capables de fournir aux membres du Congrès des études
dont le contenu, contrairement aux analyses universitaires « types »,
répondait à leurs besoins politiques immédiats, dans un format facilement utilisable pour préparer leurs débats ; enfin, la création, en 1978,
d'une « Resource Bank », référençant dans un annuaire, le nom et les
coordonnées de plus d'un millier de chercheurs « conservateurs », mit
à la disposition des activistes politiques du pays, une expertise académique mobilisable à tout moment, dans les débats publics et les médias, en appui aux contenus des « backgrounders ».
L'étape suivante fut ainsi, dans la stratégie globale d'Heritage, la
conquête de l'Exécutif. Sur la base d'une notoriété, conquise en peu de
temps au Congrès, Heritage investit la Maison Blanche par l'intermédiaire de Ronald Reagan. De fait, l'accès rapide des membres du think
278
Lee Edwards rapport l'anecdote au sens propre, car, selon lui, Nofziger
avait, lors de son entretien avec Coors, soufflé sur un rapport d’AEI qui
dormait dans un coin de sa bibliothèque, soulevant par là même une épaisse
couche de poussière, in op. cit.
279 Lee Edwards.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
172
tank au « conseil du prince » se fit par l'intermédiaire de deux éléments : dès son élection en 1980, le nouveau président fit [152] entrer
onze membres de Heritage dans son équipe de transition ; puis, Edwin
Meese (un ami de Joseph Coors) qui était le responsable de la campagne présidentielle et avait soutenu Heritage dès sa création, suggéra à
Reagan, dans sa nouvelle fonction de proche conseiller du président
(comme membre du National Security Council), de suivre les recommandations politiques faites dans un document publié par le think
tank. Le président accepta d'autant plus facilement que Joe Coors lui
conseilla d'en faire autant, et il exigea de ses ministres, lors de la première réunion du cabinet, qu'ils le lisent. C'est ainsi que « Mandate for
Leadership » (le titre de ce volumineux document de plusieurs milliers de pages) fut présenté par les instances de Heritage comme la
« carte routière », voire même « la bible de l'administration Reagan »
une situation qui allait se prolonger lors du mandat présidentiel suivant. Financé principalement sur des fonds donnés à cet effet par Robert Perry, un important promoteur immobilier de Houston et soutien
du parti Républicain, Mandate for Leadership, qui établissait Heritage
Foundation comme le « réservoir intellectuels » des politiques publiques conservatrices, fut en effet reconduite dans une deuxième version, lors de la réélection à la présidence de Ronald Reagan. En 1984,
Mandate for Leadership II était distribuée à tous ceux qui, des parlementaires, de leurs assistants, des personnalités clés de l'Exécutif, de
l'administration et des médias, comptaient dans le monde de la
conception des politiques publiques.
Paul Weyrich et Edwin Feulner avaient réussi leur pari : faire de
Heritage Foundation, à l'inverse des think tanks traditionnels, une plateforme organisationnelle et activiste, capable de mettre en forme
l'idéologie conservatrice au service de toutes les questions du débat
politique appelées à se transformer en décisions. En prise directe avec
tous les combats politiques (au milieu même de tous ces combats), et
prête à fournir toutes les réponses aux questions et besoins des acteurs
du terrain, Heritage rompait ainsi avec les exigences de distanciation
requise par la démarche [153] scientifique. Il ne s'agissait pas de savoir si les idées conservatrices et les politiques publiques afférentes
étaient objectivement recevables. Il s'agissait seulement de permettre à
des idées, présentées comme « vraies », de se transformer en politi-
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
173
ques publiques dont les bases et le bien-fondé n'avaient pas vocation à
être discutés.
The Hoover Institution
on War, Revolution and Peace
Retour à la table des matières
Ce think-tank, situé sur le domaine de l'Université Stanford en Californie, vit le jour en 1919, sous le nom de Hoover War Library, à la
suite d'une donation de 50 000 dollars faite par Herbert C. Hoover.
Celui qui, en 1929, allait devenir le 31e président des États-Unis pour
un seul mandat (il n'avait pas vu arriver la crise) après une carrière
publique bien remplie 280, était un ancien étudiant de Stanford.
Après y avoir obtenu un diplôme de « mining engineer », et avant
d'accéder à la présidence, Hoover fit une carrière internationale d'ingénieur spécialisé dans les industries extractives. Pendant ces années,
il maintint néanmoins des liens étroits comme administrateur avec son
ancienne « aima mater », plus particulièrement avec le professeur
Ephraim D. Adams. Bibliophile passionné, il aida ainsi ce responsable
du département d'histoire à acquérir des documents d'archives en provenance du « British Public Records Office ». Il finança également,
pour le compte de Payson Treat, un autre historien de Stanford, l'achat
de livres rares sur la Chine et l'extrême Orient 281.
Cette passion d'Herbert Hoover pour les livres et la lecture, tout
comme le déclenchement, en 1914, de la grande guerre en Europe,
furent à l'origine de la création d'une Hoover War Library.
Hoover, qui à l'époque travaillait à Londres, décida tout d'abord de
s'impliquer dans l'assistance à ses compatriotes Américains désireux
de fuir les zones de conflit du vieux continent. Il fut ensuite à l'origine
de la création d'une [154] association privée (« Commission for Relief
in Belgium ») chargée d'aider la population civile belge menacée de
famine par l'occupation allemande et le blocus naval allié. Au cours de
280
John Hood, « Send in the Tanks », National Review, volume 47, n° 23, December 11, 1995, p. 80.
281 Cf. B. Sionneau, op. cit., pp. 499-508.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
174
ses heures de liberté, Hoover découvrit un ouvrage qui allait le marquer. C'était une biographie écrite par Andrew D. White, un historien
et un diplomate, président fondateur de l'Université Cornell. Dans celle-ci, l'auteur déplorait, entre autres, l'absence d'efforts déployés aux
États-Unis pour sauvegarder de façon systématique des archives
contemporaines qu'il jugeait indispensables pour interpréter, plus tard,
les événements 282. Il racontait, en outre, comment ses efforts pour
rassembler une collection de documents sur la révolution française, lui
avaient permis d'en faire apparaître l'une des reconstitutions les plus
fidèles. L'exemple devait fortement marquer Hoover. Basé en Europe,
ce dernier décida alors de rassembler toutes les archives qu'il pouvait
se procurer sur la grande guerre et ses suites, agissant ainsi en précurseur dans ce domaine (les archives nationales ne furent créées qu'en
1934) 283. D'abord entreposés en 1919 à Stanford comme « Hoover
War Collection » après un don de 50 000 dollars fait par lui à l'université, l'ensemble des documents fut confié, en 1922, à la « Hoover War
Library » dans des locaux intégrés à la bibliothèque universitaire,
mais administrativement indépendants. En 1926, la « Hoover War Library », grâce aux efforts d'historiens associés par Hoover à son entreprise d'archivage (Ephraim. D Adams, Robert C. Binkley, Ralph H.
Lutz, Frank A. Golder), avait acquis la réputation de posséder le fonds
documentaire le plus important consacré à la première guerre mondiale et progressivement, à partir de 1933, ce fonds s'enrichit de nouvelles collections consacrées à l'Europe de l'Ouest et de l'Est, aux mouvements fascistes, communistes et nationalistes à l'origine de la seconde guerre mondiale, à l'Asie Orientale, l'Afrique, l'Amérique latine, au Moyen-Orient, à la guerre froide et aux relations Est-Ouest. À
282
À l'entrée en guerre des États-Unis en 1917, Herbert Hoover, dont l'engagement humanitaire avait marqué les esprits, se vit attribuer, par le président
Woodrow Wilson, la direction de la toute nouvelle « U.S. Food Administration ». En 1918, avec la fin des hostilités, il revint en Europe comme directeur général de l'American Relief Administration ». Puis en 1921, Le président des États-Unis Warren Harding le nomma à la tête du Ministère du
Commerce, un poste qu'il devait conserver sous la présidence de Calvin
Coolidge avant de devenir lui-même le 31e président des États-Unis, in John
Raisian, « About Herbert Hoover and the Hoover Institution », Hoover Institution, http://www.hoover.org/.
283 « About the Library and Archives », Hoover Institution,
http://www.hoover.org/.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
175
partir de 1938, les problèmes liés à la recherche de la paix dans un
environnement marqué par les mouvements idéologiques nés de la
guerre [155] comme le fascisme et le communisme, motivèrent les
administrateurs à transformer le nom de la bibliothèque en « Hoover
Library on War, Revolution and Peace ». Ajoutant un volet recherche
à ses activités en 1946, ils décidèrent ensuite d'en transformer le libellé en « Hoover Institute and Library on War, Revolution and Peace » 284. Une campagne majeure de financement, lancée dans les années 1950 aboutit, en 1957, à une dernière évolution de l'intitulé, alors
décliné en « Hoover Institution on War, Revolution and Peace ».
Juste avant sa mort en 1964, Herbert Hoover assigna à l'institution
une mission bien précise : en utiliser les archives et le fonds documentaire pour, sur la base de l'expérience associée, éviter de nouvelles
guerres ; rendre visible les efforts entrepris pour sauvegarder la paix,
et préserver les fondements et garanties du mode de vie américain 285.
Dans les années qui suivirent, trois objectifs complémentaires furent
définis pour y parvenir : « rassembler les sources scientifiques indispensables à la compréhension des causes et conséquences des changements économiques, politiques et sociaux tant aux États-Unis qu'à
l'extérieur du territoire ; analyser les effets des décisions gouvernementales et leur traduction en politiques publiques ; générer et disséminer des idées pour concevoir des politiques positives en s'appuyant
sur deux éléments : des arguments et modes de raisonnement rigoureux ; des percées conceptuelles qui peuvent se transformer en politiques concrètes au service de la société ». 286 Une philosophie soustendait l'ensemble : elle mettait l'accent sur l'importance de la « liberté
(politique, économique, individuelle) » comme condition indispensable à la poursuite d'objectifs tels que « la prospérité et la sécurité pacifique » ; elle professait également un certain « scepticisme par rapport à l'expansion continue du rôle de l'État dans la vie de la société ». 287 Trois principaux programmes de recherche furent créés pour
porter ces objectifs et idées : « Democracy and Free Markets » (étude
de l'économie politique américaine) ; American Institutions and Eco284
Edith R. Mirrielees, Stanford, The Story of a University, Putnam, New York,
1959, p. 3.
285 « About the Library and Archives », op. cit.
286 John Raisian, op. cit.
287 John Raisian, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
176
nomic [156] Performance » (étude de l'économie politique internationale) ; International Rivalries and Global Cooperation (étude des relations politiques et économiques internationales).
D'abord localisée dans la bibliothèque de l'université Stanford, tout
en y conservant son indépendance administrative, l'extension du fonds
documentaire consacré à « la guerre, la révolution et la paix », rendit
nécessaire la construction d'un édifice qui lui serait entièrement réservé. Ce fut fait en 1941, avec l'édification de la « Hoover Tower »,
inaugurée en juin de la même année, lors du cinquantenaire de la création de Stanford. Avant même le transfert des archives dans leur nouveau local, leur gestion avait été préparée. Supervisée par un Conseil
d'Administration dont le premier président fut l'historien E. D Adams,
elle bénéficia des conseils informels de ses « membres de droit »
(Herbert Hoover, Ray Lyman Wilbur, président de l'Université Stanford ainsi que le responsable de la bibliothèque de l'université). Une
dizaine de directions spécialisées eurent en outre, la responsabilité
d'alimenter et de faire vivre, chacune, une collection particulière 288.
Si jusqu'alors, l'activité principale de la Hoover Institution avait
consisté à acquérir des documents, produire des bibliographies et publier des anthologies, son rôle se transforma dans les années 1950. À
partir de cette époque, en effet, la combinaison de guerre froide et de
« chasse aux sorcières » sur le territoire américain motiva Herbert
Hoover à demander un recentrage des travaux de Hoover. Leur finalité première serait désormais de « démontrer les aspects profondément
négatifs des enseignements de Karl Marx... et de réaffirmer la validité
du système américain 289. »
En 1959, la Hoover Institution devint une institution indépendante
sur le campus de l'Université Stanford. Son fonctionnement, qui
échappait ainsi aux procédures de gouvernance universitaire en vigueur, permit par la même occasion à ses chercheurs de profiter du
prestige de Stanford, sans devoir enseigner ou produire dans le cadre
des critères traditionnels de la recherche académique 290. La [157]
nouvelle entité ne devait de comptes qu'au Conseil de supervision
(Board's Overseers) et à la présidence de Stanford, et non aux repré288
289
Ibid.
Ibid.
290 Edith R. Mirrielees, op. cit., p. 209.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
177
sentants du corps professoral de l'Université (The Faculty Senate).
Herbert Hoover choisit personnellement, en 1960, celui qui allait présider, pendant vingt-neuf années, aux nouvelles activités de l'institution. Il s'agissait de W. Glenn Campbell, un conservateur qui avait
travaillé pendant six années pour le think tank American Enterprise
Institute (cf. supra) et possédait un réel savoir-faire en matière de collecte de fonds. Décidé à faire de la Hoover Institution une voix importante au service de la cause conservatrice, il joua un rôle déterminant
dans deux domaines 291 : l'évolution de l'organisation vers une recherche dotée de moyens financiers conséquents ; l'établissement de liens
étroits avec Ronald Reagan en tant que gouverneur de Californie
(1967-1975) puis président des États-Unis (1980-1988) - liens illustrés
par la nomination de ce dernier comme « Honorary Fellow » de Hoover et l'appartenance de nombreux membres de ses administrations
(Richard Allen, Edwin Meese, Martin Anderson, Peter Robinson et
James Miller) au think tank.
Avec Campbell, la Hoover Institution parvint à attirer des grands
noms de la politique et de la recherche ouvertement affiliés à la cause
conservatrice. Créant des postes sur mesure pour ceux d'entre eux à la
retraite et des « postes-passerelles » entre l'université et le think-tank
qui permettaient à des enseignants de compléter de façon attractive
leurs revenus, il put s'attacher progressivement les contributions de
l'économiste Milton Friedman, du physicien à l'origine de la bombe à
hydrogène, Edward Teller, ou du spécialiste des questions soviétiques,
Robert Conquest. Mais Campbell entretint des relations difficiles avec
les instances académiques de Stanford. Son choix d'aligner les orientations de la Hoover Institution avec celle de l'administration Reagan,
valut au think tank d'être qualifié d'organisation de droite » par une
partie des membres du corps professoral de Stanford. Le commentaire
incita Campbell à les traiter, en retour, de « Huns » et de « gauchistes ». [158] Comme l'expliqua son successeur, John Raisian, « Glenn
cherchait la bagarre avec le corps enseignant de Stanford. Il combattait le communisme soviétique et le communisme sur le campus.
C'était la façon qu'il avait de trouver des sources de financement pour
291
James A. Smith, The Idea Brokers, The Free Press, New York 1991, p. 186,
cité in Lawrence C. Soley, Leasing the Ivory Tower : The Corporate Takeover of Academia, South End, Boston, 1995, p. 109.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
178
l'institution 292 ». Le résultat fut à la hauteur de ses ambitions, puisque
Hoover Institution parvint à s'assurer le soutien, à long terme, des plus
importantes fondations conservatrices qui allaient compter parmi ses
principaux donateurs (John M. Olin, Charles J. Koch, Lynde and Harry Bradley, Scaife, Smith Richardson, etc.).
Si, toutefois, les idées politiques de W. Glen Campbell et sa vision
d'une économie de marché dégagée de l'emprise du gouvernement lui
attirèrent les faveurs du gouverneur Reagan qui le fit nommer au
Conseil de Régence de l'Université de Californie en 1968, son soutien
à la répression des manifestations étudiantes organisées par Reagan en
1969 contre la guerre du Viêt Nam et ses prises de position publiques
ouvertement conservatrices, attirèrent durablement sur sa personne, et
par réverbération, sur Hoover Institution, les foudres d'une partie significative des enseignants et étudiants de gauche 293. L'intégration
d'une quarantaine des chercheurs du think tank californien, dans les
rangs de la première administration Reagan, ne fut pas de nature à
apaiser les esprits 294. Pas plus, en tout cas, que les nombreux liens
croisés que Hoover tissa, au cours des années, avec d'autres think
tanks conservateurs de poids comme Heritage Foundation ou American Enterprise Institute, par l'intermédiaire de leurs membres respectifs.
292
293
Ibid.
John Shaw, « Hoover Institution on War, Révolution and Peace Générâtes
Ideas, Many Distinctly Conservative », The Washington Diplomat, 20
March 2005.
294 Andréa M. Hamilton, « Hoover director, faculty members spar on political
diversity of institution's scholars », Stanford Report, March 12, 2003.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
179
Cato Institute
Retour à la table des matières
Ce think tank libertarien, dont le nom emprunte au « nom de plume » adopté par John Tranchard et Thomas Gordon, deux essayistes
anglais du XVIIIe siècle 295, ouvrit ses portes le 3 janvier 1977 296. À
sa création, trois personnes en constituaient le personnel, installé dans
des [159] bureaux temporaires occupant une ancienne boutique de
Kearney Street, quartier de l'embarcadero à San Francisco.
Le concepteur de Cato, Edward Harrison Crane, un ancien étudiant
de Berkeley puis de la « University of Southern California » (USC),
avait participé à la convention fondatrice du Parti Libertarien (Libertarian Party), organisée en 1972 à l'hôtel Radisson de Denver. Se présentant comme « un libertarien dans les gènes 297 », il cherchait le
moyen de promouvoir la traduction politique des trois grands principes de « liberté personnelle », de « libre-marché » et de « gouvernement limité » qui, dans ce qu'il attribuait à l'héritage des pères fondateurs de la nation américaine (en particulier Thomas Jefferson), représentaient les droits acquis par tous les êtres humains dès leur naissance 298. Devenu responsable du Parti Libertarien de Californie du Sud
295
Lisa Trei, « Glenn Campbell, former Hoover director, dead at 77 », Stanford
Report, November 28, 2001. Pour un aperçu de la façon dont les conservateurs, sous Reagan, jugeaient ce qu'ils considéraient être une « dérive marxiste » d'une partie du corps professoral de Stanford et de ses étudiants, cf.
Arnold Beichman, « Will the Hoover Depression Hit Stanford ? », National
Review, volume 36, February 10, 1984.
296 Keun Lee, « Archieving me Chief : Presidential Libraries Lost », The Stanford Review, volume XXV, Issue n° 6, January 25, 2001.
297 John Tranchard et Thomas Gordon écrivirent ensemble la série des Cato 's
Letters (du nom de Caton le Jeune) dans lesquelles ils défendaient une série
de principes qui, selon les fondateurs du think tank libertarien dont le nom
(Cato Institute) reprenait le titre de leurs essais, avaient jeté les fondements
philosophiques de la révolution américaine, à savoir : la défense de la liberté
d'expression, la dénonciation de la corruption politique et des monopoles légaux, l'opposition aux guerres d'agression.
298 L'origine du nom « Cato » serait attributable à Murray Rothbard, l'une des
figures du mouvement libertarien qui en aurait eu l'idée au cours d'une
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
180
en 1972 et président national en 1974, Edward H. Crâne allait être
chargé de gérer la campagne d'un autre « Edward » « Ed Clark »,
lorsque ce dernier se présenta à l'élection présidentielle de 1980 comme le candidat officiel du parti Libertarien.
Les principes historiques qui avaient présidé à la création de Cato
incitèrent ses fondateurs à appliquer, à l'arène politique, une grille de
lecture bien particulière. Comme l'expliqua Edward H. Crâne, « Au
Cato Institute, nous préférons discuter de la bataille politique, c'est-àdire de l'affrontement qui oppose l'individu à l'État, en termes de
confrontation entre la société civile et la société politique, plutôt que
d'évoquer une quelconque opposition entre la démarche libérale,
conservatrice ou même libertarienne. Dans une société civile, chacun
fait ses propres choix sur la vie qu'il entend mener - que ce soit dans
le domaine des dépenses personnelles ou des écoles fréquentées par
les enfants, etc. Dans une société politique qui, par essence est fondée
sur la coercition, c'est quelqu'un d'autre - un politicien ou un bureaucrate - qui fait ces choix. Ce faisant, l'objectif, nous semble-t-il, devrait être de minimiser le rôle de la société politique de façon à pouvoir protéger nos libertés individuelles 299. »
[160]
Dans ce registre, le parti libertarien avait ainsi l'ambition de réunir
tous ceux dont les idées les plaçaient, selon les thèmes abordés, aux
extrêmes de l'éventail politique américain. Car les libertariens pouvaient s'inscrire à l'extrême gauche lorsqu'ils défendaient, de façon
inconditionnelle, la liberté individuelle dans les domaines de la morale
(sur le comportement et les choix sexuels ou la consommation de drogue), de l'expression des idées et du droit des personnes. Mais leurs
idées sur la défense tout aussi inconditionnelle de la propriété privée,
du libre marché et de l'État minimal dont il s'agissait de limiter les dépenses sociales et militaires, les associaient aussi bien aux forces de la
droite républicaine radicale. Ce grand écart entre les extrêmes avait
conversation au bar du Waldorf-Astoria de Manhattan, in Richard Morin,
« Free Radical ; Libertarian – and Contrarian - Ed Crâne has run me Cato
Institute for 25 years. His way », Washington Post, May 9, 2002.
299 Richard Morin, « Free Radical ; Libertarian - and Contrarian - Ed Crâne has
run the Cato Institute for 25 years. His way », Washington Post, May 9,
2002.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
181
tendance à rassembler dans les rangs du nouveau parti des bataillons
d'originaux » particulièrement difficiles à gérer. Pour illustrer le problème, Ed Crâne citait la fois où des libertariens de New York avaient
particulièrement applaudi l'irruption d'une femme nue galopant à cheval dans leur manifestation organisée contre les impôts. « Je passais
ma vie à repousser les lunatiques » témoigna-t-il « et le parti libertarien avait vraiment du mal à se construire dans le monde réel 300. »
À la même époque, et alors qu'il s'efforçait de construire cette formation politique, Crâne fit le constat suivant : les limites sur les
contributions de campagne électorales imposées suite au Watergate
étaient un véritable obstacle à la naissance d'un troisième parti susceptible de tenir tête aux deux grands partis traditionnels. Ayant installé
le siège du parti libertarien à Washington, il avait d'ailleurs été très
impressionné par l'influence politique que pouvaient y avoir de grands
think tanks comme Brookings Institution ou American Enterprise Institute. Il sollicita donc, dans le but de mettre sur pied un think tank
libertarien considéré par lui comme une alternative politique plus efficace que la création d'un parti, le soutien financier de la famille Koch
particulièrement (cf. supra) impliquée dans la cause libertarienne. David Koch allait en effet être choisi comme candidat à la viceprésidence sur la [161] plate-forme libertarienne emmenée en 1980
par Ed Clark, dans une campagne largement financée par Charles
Koch.
C'est ainsi qu'en 1976, grâce à une donation de Charles Koch d'un
montant de 500 000 dollars, le « Cato Institute », think tank libertarien, prit ses premières marques et débuta ses travaux un an plus tard.
Toutefois, malgré la passion que son premier directeur, Edward H.
Crâne, vouait à sa Californie natale, celui-ci réalisa très vite que l'installation de Cato à San Francisco était une erreur. Comme il le précisa
plus tard, « dans l'esprit du grand public, la ville était intimement associée à tout ce qui ne tournait pas rond à la fin des années
1960 301 ». La décision de déménager à Washington fut très rapidement prise, malgré l'opposition de certains soutiens éminents. Milton
300
301
« About Cato », http://www.cato.org/.
Edward H. Crâne, in David Boatz, éd., TowardLiberty - The idea that is
changing the world : 25 Years of Public Policy from the Cato Institute, Published by Cato Institute, Washington D.C., 2002, p. 457.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
182
Friedman déclara ainsi, à l'époque : « Washington est une cité qui porte le mal. Quiconque s'y installe tend à succomber à la corruption.
Cato court à sa perte en s'installant à Washington. » Un seul membre
du personnel initial, David Boatz, décida en 1982 de suivre l'installation du think tank dans la capitale fédérale (Watterston House sur Capitol Hill). Pendant les dix années qui suivirent, l'encadrement du Cato Institute s'efforça d'attirer des chercheurs dont les qualifications
académiques et les choix libertariens seraient autant d'atouts pour valider la portée de ses thèses. La venue, en 1985, de William Niskanen,
alors président du « Council of Economic Advisors » de l'administration Reagan, participa de cette ambition. Ce recrutement prestigieux,
puis la construction et l'ouverture ultérieure en 1993, d'un quartier général de six étages (et d'un coût de 14 millions de dollars) situé au
n° 1000, Massachusetts Avenue, étaient destinés à convaincre le
« Washington officiel » que Cato entendait s'installer dans la durée en
tant qu'organisation intellectuelle sérieuse, le tout sur des bases financières solides.
Parmi les causes majeures que Cato défendit depuis sa création, il
convient de citer « la privatisation du système américain de sécurité
sociale ». Proposée en 1979 par Carolyn Weaver, dans un article du
premier numéro de [162] Policy Report, une revue éditée par le think
tank, l'idée était reprise un an plus tard dans un ouvrage de Peter Ferrara intitulé « Social Security : The inherent contradiction » et depuis,
les chercheurs de Cato n'ont cessé d'enfourcher ce cheval de bataille.
À ce thème, vinrent s'en ajouter d'autres comme la privatisation du
système de santé ou celui de l'éducation, la simplification du système
fiscal et la réduction drastique des impôts, la libéralisation du commerce et la suppression des barrières tarifaires, le concept de défense
nationale fondé sur l'indépendance stratégique, une technologie sophistiquée, la non intervention et une présence américaine réduite à
l'extérieur 302.
Pour diffuser les idées de ses chercheurs aussi largement que possible sur tous ses thèmes de prédilection, Cato Institute se dota très
vite de nombreux supports : des conférences annuelles organisées aus302
Richard Morin, « Free Radical ; Libertarian - and Contrarian - Ed Crâne has
run the Cato Institute for 25 years. His way », Washington Post, May 9,
2002.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
183
si bien aux États-Unis que dans le monde et la publication triennale
d'articles associés dans le Cato Journal ; des forums politiques et des
présentations d'ouvrages complétèrent le dispositif, ainsi qu'une revue
de recherche (Regulation) et une lettre d'information bimensuelle (Cato Policy Report) ; l'ensemble de ces manifestations et publications
trouva ensuite un débouché supplémentaire vers le grand public par
l'intermédiaire du site internet de Cato puis de courriers électroniques
(Cato's Daily Dispatch et Cato's Daily Commentary). Mais le monde
politique ne fut pas oublié. À la suite des élections de novembre 1994,
Cato Institute fit réaliser, à l'intention de chaque membre du Congrès
le « Cato Handbook », un ouvrage de 358 pages suggérant des réformes politiques et des propositions dans chaque domaine des politiques
publiques sur lesquelles il entendait peser : la réduction du budget et
des impôts, la privatisation de la sécurité sociale, la réforme de l'éducation, de l'environnement, celle également de la politique étrangère et
de la défense.
Cato recommandait ainsi, dans son Handbook for Congress de
1995, la fermeture de huit ministères, la restructuration de six autres,
dont celui des Affaires étrangères, dans les termes suivants : « Dans
un monde de communications [163] instantanées, nous n'avons plus
besoin de maintenir un réseau global d'ambassades, en particulier
dans les paniers percés du Tiers-Monde » 303. Étaient également
conseillés le retrait des États-Unis de l'OTAN, du FMI, et de la Banque Mondiale 304, la privatisation de la poste et de l'enseignement et le
remplacement des impôts par une taxe sur la consommation. Si la nomination, en 2001, de plusieurs membres de Cato à la commission
chargée par le président George W. Bush, de travailler sur la réforme
de la sécurité sociale, vint couronner des décennies d'effort du think
tank pour influencer le débat public dans le sens de ses idées (la privatisation du système 305), de nombreux pamphlets et études commis par
les responsables et chercheurs de Cato perturbèrent, voire irritèrent
ouvertement les milieux conservateurs américains. Cato n'hésita pas
ainsi à critiquer sévèrement la décision de l'administration conserva303
304
In Richard Morin, op. cit.
Ellen Sorokin, « Cato marks silver anniversary ; Libertarian ideas shape 25
years of public policy », The Washington Times, May 8, 2002.
305 Serge Halimi, « Les boîtes à idées de la revanche sociale », Manière de
Voir, n° 31, août 1996 p. 48.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
184
trice de George W. Bush d'entrer en guerre contre l'Irak en 2003,
comme le think tank avait pu le faire auparavant avec son père, le président Gorge H. W. Bush lors de la guerre du Golfe en 1991. Les
chercheurs et journalistes de Cato (Robert Levy et Timothy Lynch,
Gène Healy, Jim Harper et Jeff Jonas) s'en prirent également à ce
qu'ils considéraient être un bilan désastreux de l'administration de
George W. Bush dans le domaine des libertés civiles, à savoir : la militarisation de l'application des lois domestiques et la multiplication
des cas de saisine des tribunaux militaires, la guerre contre la drogue,
le PATRIOT act, la surveillance des citoyens ordinaires par les agences fédérales, les vaccinations obligatoires contre des menaces potentielles de terrorisme bactériologique 306, etc.
Dans le domaine du financement de ses activités, Cato, fidèle à ses
convictions, refusa, dès le départ, toute idée d'aides publiques. Si les
fondations conservatrices, et plus particulièrement la fondation Koch,
plus proche de sa philosophie libertarienne, constituèrent des soutiens
fidèles à sa cause, de même que le furent de grands groupes comme
Coca-Cola, Citibank, Exxon Mobil, Federal Express et Philip Morris,
etc. dont le leadership, comme celui du [164] patron de presse Rupert
Murdoch, s'opposait à l'idée de régulation publique de leurs activités,
Cato n'hésita pas, à de nombreuses reprises, à dénoncer publiquement
la pratique du « corporate welfare » qui consistait, pour des entreprises proches des milieux gouvernementaux, à avoir un accès privilégié
à l'argent des contribuables par l'intermédiaire des marchés publics, de
subventions diverses ou d'opérations de sauvetage (celle de Chrystler
en 1980 307).
306
cf. Doug Bandow, Ian Vasquez, editors, Perpetuating Poverty : The World
Bank, The IMF and the Developing World, 1994.
307 Une idée développée depuis 1980, notamment avec la publication par Cato
de l'ouvrage de Peter Ferrara intitulé Social Security ; the Inherent Contradiction.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
185
The Center for Stratcgic
and International Studies (CSIS)
Retour à la table des matières
CSIS se présente comme un think tank qui, dès sa création, a eu
pour objectif de résoudre les problèmes de sécurité internationale
auxquels les États-Unis pouvaient être confrontés dans une optique
bipartisane 308 (c'est-à-dire en évitant de privilégier tel ou tel biais politique dans ses analyses). Pour autant, la contribution financière à son
existence, de fondations conservatrices (John M. Olin Foundation,
Lynde and Harry Bradley Foundation, Sarah Scaife Foundation 309),
qui, comme il a été précisé auparavant, ne donnaient leur argent qu'à
des officines portant leurs idées, tout comme sa proximité originelle et
ultérieure avec des think tanks conservateurs, l'inscrivent, quelque
part, dans le réseau de promotion des intérêts conservateurs (Démocrates ou Républicains).
CSIS fut créé en 1962, à partir, et avec l'assistance de l'American
Enterprise Institute. Trois hommes en furent à l'origine : l'amiral en
retraite Arleigh Burke qui avait été le commandant en chef des opérations navales entre 1955 et 1961 et qui fut le premier président de
CSIS, James E. Horigan, membre du corps professoral de Georgetown
qui assura à CSIS un lien direct avec l'université jésuite ; l'historien
David M. Abshire, adjunct professor (School of Foreign Service) de
Georgetown qui fut le premier directeur exécutif de CSIS et devint
plus tard Assistant Secretary of State for Congressional Relations
dans l'administration Nixon avant de revenir prendre en main les destinées de [165] CSIS 310. Deux autres personnes, impliquées dans cette
création, et qui plus tard allaient avoir des destins nationaux peuvent
être également évoquées : il s'agissait de Richard V. Allen (cf. supra),
premier Senior Staff Analyst and Research à CSIS et de Donald H.
308
Source Watch, « Cato Institute », Center for Media & Democracy, Washington, D.C.
309 Dans le premier numéro de la revue Policy Analysis, publiée par Cato en
1980.
310 « A brief history », About CSIS, http://csis.org/about-us/-brief-history.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
186
Rumsfeld, alors nouvellement élu comme député républicain de l'Illinois 311. CSIS avait, à l'origine, quatre objectifs : suivre de près les
travaux effectués par d'autres organismes de recherche afin d'en évaluer l'objectivité (Abshire et Burke estimaient en effet que trop d'institutions acceptaient des analyses biaisées sans en voir les intérêts sousjacents) ; créer des programmes de recherche dans des domaines encore non explorés mais néanmoins essentiels de la sécurité nationale et
de la défense ; anticiper les enjeux à venir dans le champ de la politique internationale ; susciter le débat sur ces questions avec les milieux
politiques et académiques à l'intérieur et à l'extérieur des frontières 312. Quatre ans après sa création, le think-tank, qui avait démarré
ses activités avec un budget de 120 000 dollars, était parvenu à se forger une identité dans son champ de spécialisation et à trouver un
rythme de croisière. Ses dirigeants décidèrent alors déjouer la carte de
l'indépendance organisationnelle par rapport à American Enterprise
Institute (spécialisé sur les questions économiques), aidé en cela par le
financement particulièrement généreux de Richard M. Scaife (membre
de l’Advisory Board de CSIS).
Démarré à l'origine comme un programme de l'université Georgetown, la distance entre CSIS et l'université ne cessa de grandir au fil du
temps. Distance physique tout d'abord, puisqu'au milieu des années
1960 (en 1966 plus exactement) CSIS quitta Georgetown pour se rapprocher du centre du pouvoir à Washington D. C et se fixer, en 1971,
au 1 800 K Street. Distance intellectuelle ensuite, prise il est vrai à
l'initiative des instances académiques de l'université. En 1986 en effet,
le président d'alors, Timothy S. Healy, demanda que soit organisé un
audit scientifique des activités de CSIS (affilié à l'université mais
échappant à son contrôle direct) 313. Le processus, qui consistait à
311
Dans les années 1980, Lawrence C. Soley précise que ce sont ces trois fondations qui ont donné le plus : 259 000 dollars pour Olin, 250 000 dollars
pour Bradley, 225000 dollars pour Sarah Scaife, in The News Shapers ; The
Sources Who Explain The News, Praeger Publishers, New York, 1992, p. 95.
312 Lawrence C. Soley, The News Shapers ; The Sources Who Explain The
News, Praeger Publishers, New York, 1992, p. 94.
313 James Mann, « Young Rumsfeld : The Donald Rumsfeld of Thirty Years
Ago was a Lot Like the Man We Know Today - A Divisive Figure Who Relishes Bureaucratic Combat, Aims to Shake Up me Established Order, and is
Tenaciously Committed to His Own Ideas and Ambitions, but He Was also
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
187
examiner [166] les travaux réalisés par les chercheurs de CSIS fut
contesté par ses dirigeants. Ces derniers tentèrent ainsi d'y mettre un
terme par deux fois : la première, en contestant les arrière-pensées et
le biais politiques de l'exercice et des examinateurs ; et lorsqu'il fut
démontré que l'argument était sans fondement, en affirmant ensuite
que le processus n'avait aucune valeur parce que Georgetown « n'était
pas une université de premier rang 314 ». Pour mettre un terme aux
critiques émises par CSIS, Healy constitua un comité d'évaluation
composé de cinq chercheurs de renom, extérieurs à son université. Les
conclusions émises dans leur rapport furent sans ambiguïté : les chercheurs de CSIS produisaient de la « propagande » et non pas de la recherche académique 315. Et c'est sur la base de ces conclusions que les
administrateurs de l'université Georgetown décidèrent de couper les
ponts avec CSIS. À la suite de quoi, les deux entités n'eurent plus aucun lien, ce qui n'empêcha en rien CSIS de devenir une institution influente dans les sphères du pouvoir.
Très vite en effet après sa création, CSIS était parvenu à se créer un
réseau de contacts au Congrès, puis élargit son influence aux cercles
de l'Exécutif, du secteur privé, de l'enseignement supérieur et de la
recherche. Inscrivant ces contacts au sein même de son organisation,
dans un Board of Directors, le think tank fut doté d'un Advisory Board
également impliqué dans la prise de décision. La présidence de cet
organe, confiée à des personnalités comme Paul Volker (ancien responsable de la Federal Reserve) assura à CSIS d'obtenir sans problème l'attention de la presse, des milieux politiques et des affaires, américains et internationaux. Les moyens financiers du think tank et sa
domiciliation washingtonienne dans des bâtiments pourvus d'appartements spacieux, lui permirent, en outre, de monter des programmes de
« conseillers » et de « chercheurs » visitant (counselors and fellows-
a Social Moderate and a Dove », The Atlantic Monthly, Volume 292, Issue
n° 4, November 2003.
314 Cynthia Watson, U.S. National Security Policy Groups : Institutional Profiles, Greenwood Press, New York, Wesport, Connecticut, London, 1990, p.
47.
315 Lawrence C. Soley, Leasing the Ivory Tower : The Corporate Takeover of
Academia, South End, Boston, 1995, p. 113.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
188
in-residence) 316. C'est dans ce cadre que CSIS accueillit de grands
noms de la politique internationale et de la défense après leur passage
au gouvernement dans des administrations Républicaines [167] ou
Démocrates comme Ray S. Cline, ancien Deputy Director de la CIA
et Director of Intelligence and Research au State Department sous
Nixon (très impliqué à l'origine, dans la création de CSIS), Henry Kissinger, Assistant to the President for National Security Affairs puis
Secretary of State de l'administration Ford, ou encore le rival du précédent, Zbigniew Brzezinski, National Security Advisor du président
Démocrate Jimmy Carter, etc.
Dans le but de permettre à ses intervenants de formuler, dans tous
les domaines de la politique étrangère et de la défense, des questions
que CSIS identifiait comme des « questions prioritaires », mais aussi
de traiter ces mêmes questions dans le cadre de publications, et d'intervenir dans différents types de débats, trois catégories de programmes de recherche furent créés : des « Programmes d'Études Régionales » consacrés à l'Afrique, l'Europe, l'Amérique Latine, les Proche et
Moyen-Orient, les Études Soviétiques ; des Programmes « Fonctionnels » (Functional Programs) dont l'un portait sur le Contrôle des
Armements, la Science et la Technologie dans une perspective d'évaluation des actions engagées et prévues par les autorités américaines ;
un autre était consacré à l'Énergie et la Sécurité (Dewey F. Bartlett
Program in Energy and Security) dans le but d'étudier les dangers,
pour les États-Unis, d'une dépendance à long terme des gisements pétroliers du Moyen-Orient (CSIS affirme ainsi avoir été l'un des premiers organismes à annoncer l'imminence du premier choc pétrolier) ;
un autre, encore, intitulé « Affaires politico-militaires » adressait un
éventail très large de questions stratégiques en lien avec les secteurs
publics et privés ; un autre, enfin, sous le label « Ressources Stratégiques », portait sur l'évaluation des moyens (politiques, économiques,
etc.) nécessaires pour contrebalancer la puissance soviétique. D'autres
types d'activités, intégrées à ces programmes, impliquaient, sous le
libellé « Outreach », un effort systématique de CSIS en direction de la
316
Alison Muscatine, « Georgetown University and Its Media Stars », Washington Post National Weekly Edition, May 26, 1986, pp. 10-11, cité in Lawrence C. Soley, Leasing the Ivory Tower : The Corporate Takeover of
Academia, South End, Boston, 1995, p. 113.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
189
communauté (au sens large du terme) 317. C'est ainsi qu'à partir de
1972, le think tank invitait des leaders du [168] Congrès, au cours
d'une de ses conférences (Williamsburg Conference), à rencontrer, au
cours d'échanges informels, des responsables du monde des affaires,
de l'enseignement supérieur et de la recherche, mais aussi des membres de l'Exécutif. Une autre facette de la dimension « Outreach »
concernait la formation, dispensée par CSIS dans le cadre de « chaires » (confirmant ainsi la volonté de ses dirigeants de faire des travaux
de ses membres un support à la décision et l'action) : une William E.
Simon chair en économie politique, une Henry A. Kissinger chair en
politique internationale, histoire diplomatique et sécurité nationale,
une William M. Scholl chair en business international, etc. Des séries
de conférences spécialisées, les Abshire Endowed Lecture Series, faites par des praticiens ou des théoriciens, dans les domaines de la stratégie, des affaires internationales et de la politique étrangère, reprises
ensuite dans les Significant Issues Series produites annuellement par
CSIS, complétaient ce dispositif. Une exposition maximale des travaux du think tank était, en outre, assurée par plusieurs types de dispositifs : des milliers de contacts annuels avec les grands médias ; la
création d'un Directory of Specialists, sorte d'annuaire de l'expertise
recensée par CSIS, qui garantissait à la presse de pouvoir compter sur
l'intervention d'un interlocuteur spécialisé 24 heures sur 24, lorsque le
besoin ou l'urgence l'exigeaient ; des publications comme The Washington Papers à l'usage des parlementaires et The Washington Quarterly et de nombreux ouvrages d'auteurs, en direction de la communauté académique.
La participation d'éminents spécialistes de questions internationales aux activités de CSIS qui, lorsqu'ils étaient en fonction avaient fait
l'objet de critiques particulièrement virulentes de la part des milieux
conservateurs - Henry Kissinger associé à la détente et au compromis
avec les pays communistes et Zbigniew Brzezinski lié à une administration Carter accusée d'avoir reculé sur tous les fronts vis-à-vis de
l'URSS - répondait à l'ambition proclamée par le think tank de neutralité politique. Cependant, et comme déjà mentionné, les origines de
CSIS (issu de AEI) tout [169] comme le soutien financier de fonda317
Lawrence C. Soley, Leasing the Ivory Tower : The Corporate Takeover of
Academia, South End, Boston, 1995, p. 113.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
190
tions conservatrices connues pour leur propension à ne soutenir que
les organisations portant leurs idées (Richard M. Scaife 318 fut à plusieurs reprises membre de l’Advisory Board de CSIS), ainsi que la
présence de nombreux « faucons » (démocrates et républicains) dans
ses rangs et dans ceux de l'administration Reagan, ou celle de membres de CSIS multipliant les « participations croisées » à d'autres think
tanks conservateurs, apparentèrent CSIS à la nébuleuse conservatrice.
Quelques noms célèbres permettent d'illustrer le propos : l'historien
David M. Abshire, cofondateur et premier Executive director de CSIS,
devint ensuite Assistant Secretary of State for Congressional Relations dans l'administration Nixon, puis fut nommé Ambassador to Nato au cours du second mandat de Ronald Reagan. L'économiste Murray Weidenbaum, l'un des « Trustees » de CSIS 319, fut le premier président du Council of Economic Advisers de Ronald Reagan, puis, lors
du second mandat, devint l'un des membres du President’s Economic
Policy Advisory Board. Deux personnalités de l'administration Reagan, obligées de démissionner suite à des scandales, appartinrent également à CSIS : Richard V. Allen, premier Senior Staff Analyst and
Research à CSIS, puis conseiller de campagne de Richard Nixon pour
les questions de politique étrangère, occupa de nouveau cette fonction
pour la campagne de Ronald Reagan avant de se voir confier, dans
son administration, le poste de « National Security Adviser ». Allen,
qui avait fait partie du « Senior Staff » de CSIS entre 1962 et 1966 320,
fut obligé de démissionner de son poste dans l'administration Reagan,
ayant été accusé d'avoir reçu un pot-de-vin de la part d'un journaliste
japonais pour lui organiser une entrevue avec Nancy Reagan. Très
impliqué dans les think tanks conservateurs, Allen fut, à partir de
318
Cynthia Watson, U.S. National Security Policy Groups : Institutional Profiles, Greenwood Press, New York, Westport, Connecticut, London, 1990, pp.
49-54.
319 Cynthia Watson, U.S. National Security Policy Groups : Institutional Profiles, Greenwood Press, New York, Westport, Connecticut, London, 1990, p.
54.
320 Entre 1974 et 1988, les fondations Scaife donnèrent plus de 10 millions de
dollars aux thinktanks conservateurs dont les noms suivent : HooverInstitution on War, Révolution and Peace, Center for Strategic and International
Studies, Free Congress Research and Education Foundation, American Enterprise Institute for Public Policy Research, in Eric Alterman, What Liberal
Media ? The Truth about Bios and The News, Basic Books, 2003, p. 249.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
191
1983, le directeur du Asian Studies Center de Heritage Foundation et,
la même année, Senior Fellow à Hoover Institution on War, Revolution and Peace 321. Un autre National Security Adviser de Reagan,
Robert C. McFarlane, intégra les rangs de CSIS en tant que [170]
« Counselor » en mars 1986 322, après avoir été, lui aussi obligé de
démissionner, suite au rôle qu'il avait pu jouer dans l'affaire IranContra 323. McFarlane fut rejoint à CSIS par Michael A. Ledeen, l'un
de ses anciens consultants au NSC qui avait eu une part très active, en
1985, dans les ventes d'armes illégales à l'Iran. Ledeen, qui fut Senior
Staff Member à CSIS entre 1977 et 1981, époque à laquelle il participa
à la création du Washington Quarterly 324, y revint de 1982 à 1986 en
tant que Senior Fellow 325 puis devint « Freedom Scholar » de
l’American Enterprise Institute avant d'être plus tard consulté fréquemment par Karl Rove, le White House's deputy chief of staff et Senior Adviser de Georges W. Bush (démissionnaire en août 2007 326).
Cette proximité de CSIS avec les milieux parlementaires et exécutifs permit au think tank de voir les travaux de ses membres se transformer parfois en loi ou en décisions suivies d'effet. Pour illustrer le
propos, on peut citer les études de CSIS engagées en 1985 qui eurent
pour effet d'aboutir à la loi Goldwater-Nichols (Goldwater-Nichols
Legislation) sur la réforme du département de la défense. Reprises
ultérieurement dans un programme de CSIS intitulé « Beyond Gold321
322
323
324
325
326
« Board of Trustees and Counsellors », CSIS.
Harold C. Relya, The Executive Office of the Président : A Historical, Biographical and Bibliographical Guide, Greenwood Press, Wesport, CT,
1997, p. 463.
Harold C. Relya, The Executive Office ofthe Président : A Historical, Biographical and Bibliographical Guide, Greenwood Press, Wesport, CT,
1997, p. 463.
Wayne King and Warren Weaver, « Briefing ; Aide to Academia », The
New York 77mes, March 2, 1986.
Une affaire particulièrement complexe qui révéla des liens entre la vente
illégale d'armes à l'Iran pour obtenir tout d'abord la libération de 6 otages
américains prisonniers de militants shiites pro-iraniens au Liban, puis, ensuite, des fonds qui devaient être utilisés pour fournir une aide (interdite par le
Congrès depuis 1982) aux Contras, engagés dans une guérilla contre le gouvernement Sandiniste de gauche du Nicaragua.
Alexander Cockburn, « The Gospel according to Ali Agca », The Nation,
The Nation, volume 241, July 6, 1985.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
192
water-Nichols », les deux volets de ce programme, achevés respectivement en mars 2004 et juillet 2005, furent utilisés par le Secrétaire à
la Défense Donald Rumsfeld pour présenter au président conservateur
Georges W. Bush les solutions à une réforme de la défense américaine
au 21e siècle 327. Dans un registre proche, ce fut un rapport (DHS 2.0)
élaboré conjointement par CSIS et Heritage Foundation qui, selon la
communication officielle de CSIS fournit à Michael Chertoff la plupart des idées qu'il décida d'adopter pour réorganiser le Department of
Homeland Security 328. De fait, conformément à ce qu'avait voulu David Abshire, l'un de ses cofondateurs, CSIS remplissait la mission
première qui avait motivé sa création, à savoir être un think tank
orienté, dans le domaine des affaires internationales et de la sécurité,
vers l'action, et non pas vers la réflexion purement académique (« action-oriented, not book based 329 »).
[171]
Le développement des think tanks susmentionnés contribua de façon décisive à l'installation de la droite conservatrice dans le paysage
politique et la société américains à partir du début des années 1980.
Dans le même temps, le phénomène transforma, aux États-Unis, la
nature de la production scientifique dans les champs d'investigation
des sciences humaines et les rapports de nombre de ses chercheurs
avec le monde politique, celui du journalisme et des affaires.
Plusieurs de ces transformations peuvent être évoquées qui ont la
particularité d'être liées : la multiplication, tout d'abord, grâce aux financements d'une partie du monde des affaires, de « centres de recherche engagés » (advocacy centers), destinés à ne soutenir que des
idées conservatrices/libertariennes et décidés à en assurer la propagation la plus large possible par une proximité cultivée systématique327
« Michael A. Ledeen, Freedom Scholar », American Enterprise Institute for
Public Policy Research, http://www.aei.org/.
328 Karl Rove fut soupçonné d'avoir rendu public le nom d'un agent de la CIA
en activité, Valérie Plame qui l'assigna en justice pour cela, ainsi que plusieurs membres importants de l'administration de Georges W. Bush comme
Dick Cheney. I. Lewis Libby et Richard Armitage. Le nouveau Congrès
Démocrate était également sur les traces de Rove, désirant en savoir plus sur
son rôle dans le renvoi de plusieurs U.S. attorneys, ainsi que dans la transmission de consignes politiques à plusieurs agences gouvernementales.
329 « A Brief History », About CSIS, http://www.crisis.org/about/history.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
193
ment avec les grands médias et les milieux de la décision politique ;
ensuite, et comme conséquence, une volonté délibérée de la part des
dirigeants et chercheurs de ces mêmes think tanks conservateurs de
prendre part aux batailles politiques, à l'inverse de ce qu'avait fait,
jusque-là, la communauté scientifique traditionnelle, dont la crédibilité et la légitimité de ses membres étaient fondées sur leur capacité à
prendre du recul et conserver leurs distances par rapport à ces affrontements ; à noter encore, une approche du processus de recherche
« inversé », qui, à l'incertitude sur les résultats finals de toute recherche impliquant la conception de problématiques ouvertes et l'examen
des faits (destinées à prendre la mesure de tout objet de recherche),
préférait, dans le cas des think tanks conservateurs, la certitude associée aux contenus dont les idées conservatrices formateraient les
conclusions avant d'en avoir posé les principales interrogations ; dans
ce nouveau contexte, également, un rapport différent des chercheurs
au monde universitaires et à l'expertise, dans la mesure où, pour ceux
d'entre eux qui acceptaient d'être cooptés par les réseaux conservateurs et de produire un discours en phase avec leurs idées, il devenait
alors possible [172] d'échapper aux processus d'évaluation académiques traditionnels (comités scientifiques universitaires) et d'évoluer
dans leur carrière, tout en n'ayant plus à se préoccuper de questions
matérielles sur le très long terme (ils avaient l'assurance de pouvoir
migrer d'un think tank à un autre, voire d'appartenir à plusieurs « think
tanks », de passer d'une administration à un think tank et vice-versa,
etc.) ; en lien, enfin, avec les transformations susmentionnées, une
mutation du temps et des rythmes de la recherche, qui, dans l'univers
de la recherche engagée, allait substituer, au rythme long de la maturation scientifique impliquant le questionnement, la « production minute », issue de la volonté des responsables des think tanks conservateurs d'exiger de leurs chercheurs qu'ils puissent fournir, 24 heures sur
24 et 7 jours sur 7, des éléments d'analyse porteurs de certitudes sur
des questions et débats d'actualité, et dans des formats qui les rendraient directement utilisables par les parlementaires et les médias.
Pour illustration, il est intéressant de citer les mots de Richard N. Perle 330 qui, lors de la première réunion des conseillers du Center for
Security Policy (CSP), un think tank conservateur spécialisé dans les
questions de défense, déclarait, en faisant référence à une campagne
330
« A Brief History », About CSIS, http://www.crisis.org/about.html.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
194
publicitaire de l'époque commanditée par un fabricant de pizzasminute : « Ce dont nous avons besoin, c'est d'être les Domino's Pizza
du business politique. Si vous n'avez pas votre analyse politique dans
les trente minutes, vous êtes remboursé ! 331 »
331
Ira Chinoy and Robert G. Kaiser, « Decades of Contribution to Conservatism », The Washinton Post, Sunday, May 2, 1999, p. A25.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
[173]
La construction du conservatisme moderne
aux États-Unis.
Quatrième partie
La fabrication du « mythe »
Ronald Reagan
Retour à la table des matières
195
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
196
[173]
Quatrième partie :
LA FABRICATION DU « MYTHE »
RONALD REAGAN
10
Activisme, populisme, religion
et lutte contre l'inflation :
les ingrédients d'une première
victoire présidentielle
conservatrice
Retour à la table des matières
Une fois l'infrastructure et la logistique mises en place, il s'agissait
de transformer les priorités politiques, économiques et sociales
conservatrices, en programme. Cinq activistes s'en chargèrent plus
particulièrement : Richard Viguerie, dont les débuts politiques
s'étaient faits en réunissant des fonds pour la campagne du American
Independent Party du gouverneur de l'Alabama George Wallace en
1968, Howard Phillips, Président du Conservative Caucus à partir de
1974, John T. « Terry » Dolan, l'un des fondateurs du National
Conservative Political Action Committee, Paul Weyrich, à l'origine du
think tank Heritage Foundation (cf. supra) et membre de l'influent
Committee for the Survival of a Free Congress, sans oublier William
F. Buckley, patron de l'incontournable National Review.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
197
Dégoûtés par le scandale du Watergate qui, avec la démission du
président Nixon, éclaboussait le Parti Républicain et exaspérés parce
qu'ils percevaient comme [174] de la modération, de la part des dirigeants de ce même parti, dans leurs analyses ou recommandations politiques à l'intérieur comme à l'extérieur des frontières, les activistes
susmentionnés s'efforcèrent de réunir les forces conservatrices disparates, apparues lors de la campagne de Barry Goldwater en 1964.
De fait, au-delà du Watergate, la présidence Nixon avait été une
source de déception pour les conservateurs 332. Malgré son ancrage
dans le parti Républicain, ces derniers n'avaient pas oublié les alliances de circonstances que Richard Nixon avait conclues, contre eux,
avec les libéraux du GOP emmenés alors par Nelson Rockefeller, lors
des élections présidentielles de 1960 (cf. supra). Les conservateurs
n'avaient pas davantage aimé le « flou idéologique » de la présidence
Nixon, illustré, selon eux, par le choix de son administration d'imposer des contrôles sur les prix et les salaires ou par la conception et la
mise en œuvre d'une politique de « détente » avec l'Union Soviétique.
Ils n'avaient pas apprécié non plus l'incapacité de la présidence à repousser les assauts de la contre-culture ou son impuissance à mettre
un terme à la violence urbaine attisée par les forces de la « nouvelle
gauche » ou à gagner la guerre dans les jungles du sud-est asiatique.
La démission de Nixon en 1974 et la transmission des rênes du
pouvoir à Gérald Ford n'arrangèrent pas les choses. Le choix, fait par
le nouveau président républicain, de prendre pour vice-président Nelson Rockefeller, unanimement détesté par les conservateurs, ne fit que
renforcer leur détermination à vouloir imposer leurs hommes pour faire triompher leurs idées. Ils envisagèrent ainsi, pendant un temps, de
créer une nouvelle organisation à droite qui permettrait de rassembler
un Président, un mouvement comme le leur, et un parti 333. Toutefois,
ils réalisèrent bien vite que le Parti Républicain avait trop de valeur
pour être abandonné. Ses infrastructures, son cadre juridique, ses ca332
Richard N. Perle fut Assistant Secreiary of Defense for International Security Policy dans l'administration Reagan puis Chairman of the Défense Policy
Board dans l'administration de Georges W. Bush. Cf. Bernard Sionneau,
« Réseaux Conservateurs et Nouvelle Doctrine Américaine de Sécurité, in
Annuaire Français de Relations Internationales, Bruylant, Bruxelles, 2003.
333 Center for Security Policy, « Message from the director », Annual Report,
1996 ; http://www.centerforsecuritypolicy.org/about-us/.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
198
pacités de financement et son exposition aux médias pouvaient devenir autant d'instruments au service de la cause conservatrice. Richard
Viguerie, Howard Phillips, [175] Paul Weyrich, John Dolan et William Buckley Jr. décidèrent donc de l'infiltrer et de l'organiser. Buckley Jr. et sa « National Review » fournirent le support intellectuel,
Viguerie, le gourou du « direct mail », amena avec lui des listes de
supporters, Phillips, Weyrich et Dolan se chargèrent de l'organisation
générale des opérations. Certaines innovations de la campagne Goldwater de 1964 furent de nouveau mobilisées : collectes massives de
fonds réalisées à partir de multiples donations individuelles modestes ;
usage bien rodé de la publicité politique directe par courrier ; « ateliers pédagogiques » dont l'objectif était d'expliquer aux militants les
éléments clés des campagnes politiques gagnantes ; mobilisation partisane à la base (grass roots level) grâce à l'organisation d'assises politiques visant à recruter et former des conservateurs à l'échelon des
États et à l'échelon local pour catalyser l'électorat à ces niveaux.
Le résultat fut à la hauteur des efforts déployés. En trois ans seulement, c'est-à-dire de 1974 à 1977, les activistes conservateurs parvinrent à rallier à leur cause des groupes de vétérans auparavant dispersés, impliqués dans la défense d'intérêts bien ciblés : des supporters
du « droit à la vie » qui étaient autant d'adversaires intransigeants de
l'avortement ; des opposants à l'impôt ; des défenseurs de la famille ;
des évangélistes et des petits patrons. En trois ans seulement, ils réussirent à organiser l'aile droite du Parti Républicain en une coalition
conservatrice soudée et dotée d'un véritable pouvoir politique. Un
élément supplémentaire vint, en outre, au cours de cette période, appuyer leurs efforts. Il était lié aux suites du scandale du Watergate. En
1974, en effet, le Federal Election Campaign Act, entreprit de mettre
de l'ordre dans le financement des campagnes électorales, en éloignant
« les poids lourds » (« Fat Cats ») de ces dernières 334. La nécessité,
pour les formations politiques, de faire connaître l'intégralité des sources pourvoyeuses de fonds, de même que l'impopularité des grosses
donations, obligea les partis à rechercher la diversité. Les dons modestes, faits en nombre par de simples citoyens,
[176]
334
Lyman Davis Hunt, op. cit., pp. 67-68.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
199
apparurent alors comme une solution attractive : ils conféraient
l'impression que les récipiendaires bénéficiaient d'un large soutien populaire ; ils leur évitaient également d'apparaître dépendants d'une
poignée de soutiens influents. La nouvelle législation fut particulièrement bénéfique aux conservateurs, dont l'efficacité de l'organisation
des militants de base, reposait sur ces éléments. Elle leur permit également d'envoyer à Washington une nouvelle « race » de lobbyistes
représentant les multiples intérêts liés à la cause conservatrice. Leur
influence devint progressivement d'autant plus redoutable que derrière
eux, il y avait une armée de citoyens disciplinés, faciles à identifier, à
mobiliser (pour envoyer des dons, des pétitions, manifester et assister
à des rassemblements politiques) et ensuite, à faire voter en masse.
Les outils informatiques et les méthodes d'enquête ultramodernes et
sophistiquées employées par les activistes conservateurs furent, en la
matière, des supports déterminants.
Grâce à cette organisation, lors des élections de mi-mandat de l'année 1978, les électeurs conservateurs envoyèrent trente nouveaux parlementaires à Capitol Hill qui appartenaient à la nouvelle « nouvelle
droite ». Des hommes tels que Newt Gingrich ou Caroll Campbell et
d'autres personnalités républicaines encore, dont les carrières furent
ainsi associées à l'assaut lancé, à l'époque, par les forces conservatrices. Mais la dynamique du mouvement engagé ne s'arrêta pas ici. En
1980, elle permit à Ronald Reagan de devenir le candidat officiel du
parti républicain aux élections présidentielles. Il avait alors, à sa disposition, les leviers et contenus d'appels forgés par les activistes
conservateurs.
Parmi ces leviers, le « populisme » de la fin des années 1970 figura
comme l'une des contributions significatives de la seconde « nouvelle
droite » aux discours de campagne de ses représentants officiels 335.
On y trouvait, remises à l'honneur, les qualités de simplicité,
d'honnêteté et de pragmatisme associées à l'histoire des petites villes
frontières du Sud et de l'Ouest des États-Unis. [177] À l'inverse, les
grandes villes de la côte Est et leurs dirigeants (New York et Nelson
Rockefeller), y étaient dépeints comme autant de personnages et de
lieux décadents. On y trouvait également, pour stigmatiser les adver335
Jason Zengerle, « Old Party, New Energy », The American Prospect n° 3 8,
May-June 1998.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
200
saires, une image forte : celle des « classes non productives » qui
s'appropriaient la « richesse réelle » créée par les entrepreneurs indépendants, les classes laborieuses et les fermiers. On y apprenait également l'identité des « profiteurs » composant cette « nouvelle classe » : « des professeurs et des administratifs de l'enseignement, des
scientifiques dont les recherches sont subventionnées par l'État, des
fonctionnaires fédéraux, des planificateurs dans les secteurs publics
et privés, des consultants et des experts en relations publiques, des
journalistes de chaînes et de groupes de presse nationaux, des écrivains et des critiques ». 336 On y découvrait, enfin, que les privilèges
et pouvoirs dont jouissaient les élites non élues de cette « nouvelle
classe de parasites » (en particulier les fonctionnaires du gouvernement et les juges « libéraux ») étaient en décalage complet avec une
opinion publique plus conservatrice.
Pour lutter contre ces « fléaux de gauche », les hommes politiques
conservateurs de la seconde « nouvelle droite » disposèrent, grâce à
leurs activistes, d'un registre et d'une batterie de propositions qui,
malgré leur tonalité populiste, présentaient un double avantage : ils
étaient validés par des universitaires éminents ou des institutions de
recherche (« think tanks ») ; ils séduisaient de nombreux « libéraux »,
progressivement convaincus que les problèmes économiques ne pouvaient être résolus simplement par une simple « redistribution de la
richesse ».
Les mesures, défendues dans le registre populiste conservateur,
étaient pour l'essentiel : la limitation de la croissance du gouvernement, la réduction des dépenses publiques et des impôts, la restriction
du pouvoir syndical, l'abolition des programmes sociaux en faveur des
minorités, la diminution des réglementations publiques encadrant l'activité du monde des affaires dans les domaines de l'environnement ou
du droit du travail, l'encouragement à [178] redonner à la concurrence
un rôle moteur dans l'économie. Des thèmes, associés à la protection
de la famille traditionnelle, complétaient l'ensemble. Ils avaient d'autant plus d'intérêt, qu'ils pouvaient séduire aussi bien les conservateurs
traditionalistes, que les évangélistes démocrates ou les juifs orthodoxes. Il s'agissait de la lutte pour le droit à la vie et contre l'avorte336
Jonathan Martin Kolkey, The New Right, 1960-1968, University Press of
America, Washington DC, 1983, p. 333.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
201
ment, de la croisade anti-homosexuelle, de l'opposition à la pornographie et à la permissivité sexuelle. Le populisme, mis à la disposition
des hommes politiques conservateurs, comprenait également une série
d'arguments concernant l'éducation : opposition à la déségrégation des
moyens de transport scolaires ou censure de manuels jugés licencieux
ou inadaptés pour la formation des jeunes. Les affaires étrangères
n'étaient pas non plus oubliées, dans un registre destiné à faire réagir
« la majorité silencieuse » contre le défaitisme ambiant des années
1970 associé, par les conservateurs aux éléments suivants : la politique de détente avec l'URSS, le retrait sans gloire du Viêt Nam, la chute du Shah d'Iran, la prise d'otages américains par les religieux dans ce
pays, l'invasion soviétique de l'Afghanistan et la révolution sandiniste
au Nicaragua. Parmi les thèmes cultivés dans les années 1970 par les
représentants de la seconde « nouvelle droite », figurait tout particulièrement l'idée que l'Amérique était en situation de vulnérabilité face
à une Union Soviétique qui ne cessait de gagner du terrain dans le
monde et se dotait des armements conventionnels et nucléaires les
plus sophistiqués 337.
Pour les observateurs de l'époque, l'adoption d'une tonalité populiste dans le discours conservateur des années 1970, constitua une rupture avec le conservatisme des années 1960 338. De fait, l'attitude antérieure d'un Barry Goldwater ou d'un Robert Welch évoquait davantage
celle, plutôt élitiste, des sénateurs de la Rome antique, lorsque l'un et
l'autre déclaraient vouloir « préserver la République Américaine des
assauts de la démocratie populaire ». 339 Or, à la fin des années 1970,
et grâce aux efforts déployés par les activistes conservateurs, les représentants de la seconde [179] « nouvelle droite » comprirent qu'ils
pouvaient compter sur les gens de la base pour voter en faveur de
leurs initiatives, lorsqu'ils savaient trouver le ton, et employer certains
arguments, pour s'adresser à eux. Plusieurs d'entre eux en firent l'expérience directe, recevant en même temps la confirmation que les
thèmes populistes étaient capables de transcender les clivages partisans. Ce fut le cas de Howard Jarvis, un « vieux de la vielle », et un
réactionnaire confirmé qui fut, en juin 1978, à l'origine de la fameuse
337
338
Jonathan Martin Kolkey, op. cit., p. 334.
Alan Crawford, cité in ibid.
339 cf. Bernard Sionneau, « Réseaux Conservateurs et Nouvelle Doctrine Américaine de Sécurité », op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
202
« proposition 13 », une mesure visant à limiter de façon drastique les
impôts fonciers en Californie et qui déclencha la croisade anti-impôts
(« anti-tax crusade ») dans de nombreux autres États des États-Unis.
Ce fut également le cas des étoiles montantes de la seconde « nouvelle
droite » comme le Sénateur de l'Utah, Orin Hatch, le Sénateur du Nevada, Paul Laxalt, le Sénateur de Caroline du Nord, Jesse Helms, etc.
qui n'hésitèrent pas à éviter la posture élitiste et obsolète d'un Goldwater, pour lui préférer une approche de la politique plus proche des gens
ordinaires.
Infrastructure, logistique, registre populiste et thèmes conservateurs, dans un contexte domestique et international morose pour les
États-Unis. À la fin des années 1970, Ronald Reagan disposait de tous
les éléments pour annoncer, en mars 1979, qu'il désirait être le candidat du parti républicain aux prochaines élections présidentielles. Mais
il n'avait pas encore la voie libre, six autres personnalités ayant déclaré leur intention d'en faire autant. Parmi ces candidats, figuraient :
John Anderson, un Républicain libéral, Phillip Crâne, un ancien Président de American Conservative Union (ACU) et quatre autres personnalités, Howard Baker, Robert Dole, George Bush (Sr.) et John
Connally, tous plus ou moins liées à l'establishment du parti républicain 340. Toutefois, si les membres de cet establishment étaient toujours influents, ils ne disposaient plus de la supériorité financière et
politique qui les avait placés, pendant longtemps, en position de présider, seuls, aux destinées du parti républicain. De fait, depuis la désignation de Barry Goldwater comme candidat aux présidentielles de
[180] 1964 et l'entreprise de cooptation du GOP montée par les activistes conservateurs dans les années 1970 (grâce à l'appui de puissants
soutiens politiques et financiers du Middle-West, du Sud et de l'Ouest
des États-Unis), la formation politique avait été placée sur une trajectoire conservatrice affirmée. Dans ce contexte, ni un candidat comme
John Anderson qui était un Républicain libéral, ni un candidat comme
Georges Bush (Sr), trop associé, de part ses origines et ses contacts
personnels, aux intérêts des anciens « faiseurs de rois » de la côte Est,
n'avaient de chance de l'emporter. En mai 1979, Bush (Sr), qui était le
dernier candidat à rester en lice, admit d'ailleurs sa défaite et se retira
de la course pour laisser le champ libre à Reagan. Un seul homme au340
Jonathan Martin Kolkey, op. cit., p. 335.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
203
rait pu inquiéter ce dernier. Il s'agissait de Phillip Crâne, déjà nommé,
membre du Congrès et représentant une circonscription de l'Illinois. Si
Crâne, malgré une personnalité assez terne et des rumeurs faisant état
d'une vie personnelle agitée, était le candidat favori de nombreux jeunes conservateurs qui estimaient que Ronald Reagan était trop tiède
dans ses prises de position et trop âgé (69 ans), il n'avait pas néanmoins le soutien des principaux leaders de la seconde « nouvelle droite ».
Reagan obtint donc l'investiture du parti Républicain et ses supporters durent alors résoudre deux problèmes délicats : la formulation de
la plate-forme politique du parti et le choix d'un vice-président. Partant du principe que l'exercice devait parvenir à concilier les convictions conservatrices de Reagan sans s'aliéner le soutien indispensable
des modérés du parti pour l'élection générale (évitant ainsi de répéter
les erreurs commises avec Goldwater, 16 ans auparavant), des choix
« stratégiques » furent alors faits. Pour rassurer les conservateurs sur
la conformité de la plateforme avec leurs idées, on en confia la rédaction à une commission présidée par deux de leurs membres : la partie
économique fut supervisée par Jack Kemp, un membre de la Chambre
des Représentants pour la circonscription de Buffalo (État de New
York) et le volet social par Jesse Helms, Sénateur de Caroline du
Nord et représentant de la [181] « droite chrétienne ». Le résultat des
travaux de la commission fut un document dont la teneur des propositions rassura les conservateurs (mais pas les Républicains « libéraux ») : des réductions d'impôts de 30%, la déréglementation systématique de secteurs entiers de l'économie, la décentralisation de programmes publics, un amendement à la constitution pour rendre l'avortement illégal, une opposition à l’Equal Rights Amendement (ERA), et
un effort massif dans le domaine de la défense 341. La question du
choix d'un vice-président se révéla plus difficile à traiter. Les conseillers de Reagan voulaient en effet trouver un candidat pourvu d'une
capacité à rassembler plutôt qu'à diviser les Républicains. Ayant tout
d'abord approché l'ancien président Gérald Ford, ils se heurtèrent alors
à un refus de la part de ce dernier qui les motiva à envisager George
Bush (Sr), l'adversaire le plus sérieux de Reagan lors des primaires.
Si, en effet, Bush n'avait pas été le candidat des conservateurs pour la
341
Ibid., p. 335.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
204
présidence, il possédait néanmoins, comme postulant à la viceprésidence, des références conservatrices plus solides que Ford. Il
avait, en outre, l'avantage de pouvoir drainer derrière lui les « centristes » du parti Républicain. Contacté sur la question, George Bush fit
savoir qu'il acceptait, au grand désarroi des partisans de Phillip Crâne.
Une fois réglées les questions de plateforme et de vice-présidence,
la campagne put officiellement démarrer. Deux éléments semblèrent
rallier les indécis autour de Reagan : l'incapacité de l'administration
Carter à faire libérer les 52 otages américains détenus en Iran malgré
des négociations de dernière heure ; l'unique face-à-face télévisé qui
mit en présence les deux adversaires et au cours duquel Carter fut incapable de faire apparaître Reagan comme un dangereux réactionnaire
(contrairement à ce que les Démocrates étaient parvenus à faire avec
Goldwater lors de la présidentielle de 1964). Mais d'autres facteurs
jouèrent également en la faveur de Reagan. L'un d'entre eux, lié à la
situation économique, était l'inflation. Ce thème devint l'un des principaux arguments de campagne de Reagan contre [182] Carter et les
Démocrates 342. De façon intéressante, le candidat conservateur du
Parti Républicain en 1980, retrouva les accents qu'avait eus un Barry
Goldwater pour en parler, lors de sa campagne de 1964. À l'époque,
en effet, Goldwater, dont l'un des principaux axes d'attaque était la
rupture imminente, selon lui, de la notion de « communauté » aux
États-Unis, avait présenté « l'inflation » comme l'un des symptômes
de ce malaise. Reagan reprit donc le flambeau en 1980, déclarant que
l'inflation était bien plus qu'un simple problème d'augmentation des
prix. Selon lui, elle reflétait l'absence de consensus au sein d'une société et révélait une situation malsaine où chacun ne regardait que son
intérêt et luttait pour obtenir davantage que son voisin. Reagan s'engageait donc à combattre l'inflation, pas seulement pour les difficultés
économiques qu'elle créait, mais avant tout parce qu'elle menaçait le
sens qu'avaient les Américains de la « communauté ». Il sut ainsi
remporter une large adhésion auprès des électeurs (28% seulement des
personnes en âge de voter) en combinant ce thème à d'autres tout aussi
populaires, comme le nécessaire recul de l'État Fédéral, des impôts
moins élevés, ou l'appel à un retour à la morale. Et le 4 novembre
1980, soit une semaine après le débat télévisé, Ronald Reagan l'em342
Lyman Davis Hunt., op. cit., p. 73.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
205
portait largement sur son adversaire Démocrate. Il reçut 51% du vote
populaire contre 41% seulement pour Carter. Au sein du collège des
grands électeurs, il totalisa 489 voix en sa faveur contre 49 pour Jimmy Carter, ce dernier ne remportant le suffrage que dans une demidouzaine de petits États dont sa Géorgie natale, Hawaï, le Maryland,
le Minnesota, Rhodes Island et la Virginie de l'Ouest. De plus, pour la
première fois depuis 1952, le Parti Républicain reprit le contrôle du
Sénat Américain tout en réduisant la majorité Démocrate à la Chambre des Représentants 343.
Deux constats pouvaient être dressés à partir de ces résultats :
• Tout d'abord, Reagan avait profité de la désintégration, enfin
consommée, du « consensus libéral » de l'après-guerre [183]
aux États-Unis (incarné par une coalition rassemblant aussi bien
des Démocrates que des Républicains derrière le New Deal) et
du report, au bénéfice du GOP, de trois groupes d'électeurs qui
pendant près d'un demi-siècle avait permis aux Démocrates de
l'emporter aux élections : des cols bleus, des conservateurs catholiques et de nombreux votants des États du Sud 344.
• Ensuite, si la perception que les électeurs avaient de la situation
économique et politique avait joué un rôle certain dans la victoire de Ronald Reagan, la droite conservatrice républicaine (la
seconde « nouvelle droite »), ses activistes, réseaux et postulats
étaient également devenus - malgré leurs divergences - autant
de composantes du jeu politique national avec lesquelles tous
les protagonistes de ce jeu allaient désormais devoir compter.
De fait, Reagan disposait d'un réseau organisé de soutiens dont un
Taft ou un Goldwater n'avaient jamais bénéficié. Comme le rappelle
Lee Edwards 345, historien officiel du think tank conservateur, Héritage, lorsqu'il lui fallait « des idées », le nouveau président pouvait, en
effet, compter sur l'appui des grands « think tanks » comme Heritage
343
344
Lyman Davis Hunt, op. cit., p. 74.
Jonathan M. Kolkey, op. cit., p. 340.
345 Republicans in Congress : A Chronology (1945-1999),
http://www.gpo.gov/fdsys/pkg/GPO-CDOC-105sdoc5/content-detail.html.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
206
Foundation 346, American Enterprise Institute, Center for Strategic
and International Studies et d'autres encore, pour lui en fournir. Lorsqu'il avait besoin d'un appui politique pour influencer l'opinion publique ou le Congrès, il pouvait compter sur l'intervention de groupes de
pression comme Committee for the Survival of a Free Congress, American Conservative Union, National Rifle Association et National Fax
Limitation Committee. Pour rassurer les conservateurs quant à la teneur de son administration, il disposait, à la maison Blanche, de personnalités comme Edwin Meese III, Richard V. Allen, Martin Anderson, Robert Carleson, Lyn Nofziger, Tony Dolan, and Kenneth Cribb.
Et dans le domaine de la politique étrangère, le président pouvait s'appuyer sur l'expertise de néo-conservateurs tels Jeane Kirkpatrick, Max
Kampelman, Richard Perle, Kenneth Adelman, and Elliott Abrams.
Des relais dans les médias lui permettaient également de bénéficier
d'une large [184] audience. La présidence était, en effet, soutenue par
des leaders d'opinion conservateurs dont certains comme George F.
Will, Patrick J. Buchanan, William F. Buckley, J.-R., James J. Kilpatrick, ou John Chamberlain étaient des journalistes de renom dans la
presse écrite (avant la fin de la décennie, Will et Buchanan se feraient
un nom à la télévision ; quant à Buckley, il avait déjà développé cette
capacité depuis un certain temps). De nombreuses publications
conservatrices, dont certaines étaient entre les mains de Buckley et
des néo-conservateurs s'ajoutaient à ce dispositif d'appui : il s'agissait
de National Review, Human Events, The American Spectator, Commentary, The Public Interest, The National Interest, et les éditoriaux
du Wall Street Journal 347.
346
347
Lyman Davis Hunt, op. cit., p. 75.
Lee Edwards, "Golden Years", Excerpt, Chapter 12, from The Conservative
Revolution by Lee Edwards. Copyright 1999, by Lee Edwards. Reprinted by
permission of The Free Press, a division of Simon & Schuster, Inc, New
York, The Heritage Foundation, Policy Research Analysis.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
207
[184]
Quatrième partie :
LA FABRICATION DU « MYTHE »
RONALD REAGAN
11
Une présidence pragmatique
bien en-deça des attentes et de
ses soutiens conservateurs
Retour à la table des matières
Pour autant, et malgré une victoire présentée comme « historique »
par les activistes de la seconde « nouvelle droite conservatrice », les
deux mandats de la présidence Reagan ne furent pas, dans de nombreux domaines, à la hauteur de leurs attentes.
De fait, en raison de l'appui qu'ils avaient apporté à leur candidat,
les conservateurs estimaient que ce dernier devait faire de leurs priorités politiques, celles de son administration. Mais les conseillers de
Reagan savaient également qu'ils devaient compter avec la frange plus
modérée du Parti Républicain, au moins pour deux raisons : le soutien
de ses membres les plus influents (« l'establishment ») restait indispensable pour obtenir la validation de candidatures à des postes clés et
faire voter des réformes ; ils avaient également participé, après maintes tractations, à la victoire finale de Reagan. Ce faisant, la composition de la nouvelle administration refléta cette réalité. Aux côtés de
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
208
conservateurs « purs et durs » comme Edwin Meese ou Richard Allen,
on trouva à des postes importants, des conservateurs plus « modérés »
comme James Baker ou George Schultz. [185] Les choix politiques
s'en ressentirent également. L'examen des décisions prises par l'équipe
Reagan au cours de ses deux mandats laisse en effet apparaître un bilan conservateur bien en deçà de ce que le candidat avait annoncé au
cours de sa campagne. Dans ce cas précis, certains n'hésitèrent pas
d'ailleurs pas à parler d'« héritage libéral » (« de gauche » aux EU)
pour qualifier son bilan 348.
Juste avant d'être élu, Reagan se déclarait prêt à « s'attaquer de façon décisive et rapide à croissance sans frein de la dépense publique
fédérale 349 ». Il parlait donc d'éliminer des ministères comme
l’Énergie ou l’Éducation et de mettre un terme aux dérives de la Sécurité Sociale. Au début de son mandat, son équipe réussit ainsi à faire
passer des baisses d'impôt historiques (750 milliards de dollars sur 5
ans) et engagea le pays dans un effort d'armement massif. De plus,
pour compenser les pertes de recettes fiscales, des coupes sombres
furent réalisées dans 83 programmes fédéraux (coupons de nourriture,
repas à l'école, fonds pour des projets de rénovation urbaine, allocations pour les travailleurs pauvres, etc.), pour un montant de 41,4 milliards de dollars. Mais assez rapidement, et après les premières victoires obtenues dans les domaines des impôts et de la défense, la « révolution conservatrice » s'essouffla et progressivement, le président prit
du champ avec le programme radical qu'il avait annoncé.
Alors qu'il avait promis de réduire la taille du gouvernement et de
consacrer ses efforts à la réalisation d'objectifs culturels et sociaux
conservateurs, la réalité fut tout autre. Par exemple, au lieu de supprimer les Ministères de l'Énergie et de l'Éducation (dans ce dernier cas,
le Sénateur Républicain Howard Baker s'y était fermement oppo348
En 1974, le personnel de Heritage Foundation comptait, en tout et pour tout,
8 personnes réparties dans quelques bureaux de location et disposait d'un
budget de 250 000 dollars dont la quasi-totalité avait été octroyée par un
seul homme d'affaires, le brasseur du Colorado, Joseph Coors. Dix ans plus
tard, plus de 100 personnes travail laient pour Heritage (des analystes, chercheurs, personnels administratifs), qui disposait alors d'un budget de 10,5
millions de dollars en provenance de plus de 100 000 donateurs comprenant
des individus, des fondations et des entreprises, in Lee Edwards, op. cit.
349 Lee Edwards, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
209
sé 350), l'administration Reagan, non seulement les conserva, mais en
créa un nouveau, le « Departement of Veterans Affairs », l'une des
plus importantes agences gouvernementales 351. Egalement, alors qu'il
s'était engagé à corriger les excès de la « Great Society » de Johnson,
il fut contraint, face à une Chambre des Représentants à majorité Démocrate, de lâcher du lest sur les dépenses sociales. Celles-ci augmentèrent [186] ainsi de façon notable, passant de 106 milliards de dollars
en 1980 à 173 milliards de dollars en 1988 352. De la même façon,
plutôt que d'engager comme il l'avait promis en tant que candidat, une
« restructuration de la Sécurité Sociale », permettant aux Américains
qui le désiraient d'en sortir et d'ouvrir ainsi la voie à une privatisation
progressive du système, le président Reagan sauva, en 1983, ce programme fédéral en acceptant d'y injecter 165 milliards de dollars. Il
faut dire qu'entre-temps, la réaction du Congrès avait été brutale.
L'une des mesures d'un plan en 10 points, concocté par les idéologues de l'administration, en fut responsable. Cette mesure prévoyait en
effet une réduction à 55% du montant de leur retraite, pour ceux des
Américains qui souhaitaient cesser leur activité à 62 ans. Décrite, par
une résolution de la Chambre des Représentants à majorité Démocrate, comme « une trahison vis-à-vis de la première génération de salariés qui avaient contribué à la Sécurité Sociale tout au long de leur
carrière 353 », elle fut également condamnée par le Sénat à majorité
Républicaine, qui le même jour, vota par 96 voix contre 0, une résolution (introduite par le Sénateur Républicain Bob Dole) précisant
qu'« il était hors de question que le Congrès pénalise ceux qui désiraient partir plus tôt à la retraite 354 ». L'épreuve de force, entre les
idéologues conservateurs de l'administration et le Congrès, ne dura
pas plus de 8 jours. Un an plus tard, elle motivait l'administration
Reagan, qui entre-temps avait assisté au recul du parti Républicain
350
351
352
353
354
Joshua Green, « Reagan's Libéral Legacy : What me new literature on the
Gipper won't tell you », Washington Monthly, January/February 2003.
Cité in ibid.
Lee Edwards explique la décision de Baker par le fait qu'il était le premier
leader républicain du Sénat depuis 1954 et que sachant qu'il risquait de perdre sa place en votant pour la disparition de ce ministère, il choisit de s'y
opposer, in op. cit.
Joshua Green, op. cit.
Lee Edwards, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
210
lors des élections de mi-mandat (vingt-six sièges perdus à la Chambre
des Représentants), à constituer, sur la Sécurité Sociale, une commission bipartisane composée de « non-idéologues ». Présidée par Alan
Greenspan, ses travaux produisirent une réforme qui, en elle-même
était une véritable provocation faite à l'idéologie conservatrice. Non
seulement la commission se mit d'accord sur une hausse des charges
salariales pour les employeurs et employés, mais elle ajouta aussi, aux
listes des bénéficiaires de la Sécurité Sociale, de nouvelles catégories
d'employés fédéraux et pour, la première [187] fois, dans un esprit très
« libéral », instaura une taxe sur les sommes perçues par les allocataires les plus aisés. Les conservateurs n'étaient toujours pas au bout de
leurs surprises. Persuadé que les personnes âgées ne devaient pas être
mises en situation de difficulté financière en cas de longues maladies
parfois incurables, le président Reagan décida en effet d'approuver la
continuité et même l'expansion du programme Medicare. Sur cette
question encore, le président s'inscrivit en faux contre les conservateurs. De façon générale, en effet, ces derniers étaient en faveur d'une
privatisation du système au bénéfice des compagnies d'assurance, le
seul moyen, selon eux, d'offrir des soins de qualité à long terme et de
réduire les dépenses fédérales 355.
Le revirement de Reagan sur ces questions, au cours de son premier mandat, aurait dû constituer un signal fort pour les conservateurs.
Il révélait, en effet, un personnage pragmatique, assez éloigné de
l'idéologue des campagnes, qui était prêt à accepter le compromis
lorsqu'il lui apparaissait politiquement indispensable. D'autres décisions, tout aussi difficilement concevables, a priori, confirmèrent cette
tendance.
Si la décision sur la Sécurité Sociale constitua, dans la présidence
Reagan, une rupture idéologique avec le camp de la droite républicaine, elle ne fut pourtant pas la seule. La décision d'augmenter plusieurs
fois les impôts entre 1982 et 1986, après les avoir réduits, fut de celles
dont les activistes conservateurs préfèrent taire la réalité dans leurs
récits hagiographiques des deux mandats de Ronald Reagan 356.
355
Mark Schmitt, « Remember When ? », The American Prospect, Online Edition, 2 août 2005.
356 Ibid.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
211
En août 1981, le Président Reagan signa le Economic Recovery
Tax (ERTA), une réforme des impôts dont il était l'un des plus ardents
défenseurs depuis de nombreuses années. Parmi les mesures phares, le
dispositif prévoyait une réduction de tous les taux d'imposition sur les
revenus de 25%, en plusieurs étapes étalées sur 3 ans. Il diminuait
également le taux d'imposition sur les revenus les plus élevés qui passait de 70% à 50%. En outre, contrairement à ce qui avait été fait précédemment, les réductions étaient [188] indexées sur l'inflation, assurant les bénéficiaires que leur situation fiscale ne changerait pas en cas
de hausse combinée des revenus et des prix (auparavant, les contribuables passaient dans la tranche supérieure lorsque leurs revenus
augmentaient en même temps que les prix). Les conservateurs imputèrent à la réforme une série de succès économiques dont les plus notoires furent, selon eux : une période de 60 mois de croissance économique ininterrompue, (ajoutant qu'elle constituait un record historique
d'expansion depuis 1854), 18 millions d'emplois créés lorsque Reagan
quitta la présidence, et une augmentation de 398 milliards de dollars
de recettes pour l'État fédéral 357.
Pour autant, et à la grande insatisfaction des « idéologues » de son
équipe, un an seulement (1982) après avoir fait passer sa réduction
massive d'impôts, le président Reagan, sous la pression du « modéré »
James Baker, se laissa persuader de signer le Tax Equity and Fiscal
Responsibility Act. Cette disposition, qui signifiait une augmentation
d'impôts de 98 milliards de dollars sur 3 ans (un record depuis la seconde guerre mondiale) déclencha la colère des 89 membres républicains de la Chambre des Représentants, ainsi que celle d'organisations
conservatrices comme American Conservative Union ou US Chamber
of Commerce. Edwin Meese crut bon de déclarer à son égard qu'« elle
était la plus grave erreur de politique intérieure de l'administration
Reagan ». 358 Cette décision, prise pour réduire la taille du déficit
budgétaire, revint à compenser, à hauteur d'un peu plus du tiers, le
montant des réductions accordées l'année précédente. Mais elle ne remettait pas en cause les réductions d'impôts sur le revenu individuel
accordées l'année précédente, puisqu'elle touchait principalement les
357
358
Lee Edwards, op. cit.
Joshua Green, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
212
carburants et les niches fiscales utilisées par les entreprises. Mais
l'administration Reagan ne s'arrêta pas là.
Le second mandat de Ronald Reagan réserva, toujours sur le terrain de la fiscalité, de nouvelles surprises pour les conservateurs. Le
président signa, en effet, en 1986 le Tax Reform Act qui, comme son
nom l'indiquait, avait été [189] conçu pour simplifier le code des impôts. Grâce à cette disposition, Reagan entendait diminuer encore les
impôts des particuliers, les rendre plus simples, équitables et productifs. Présentant la réforme comme « une deuxième révolution américaine », son administration fit passer le taux marginal d'imposition le
plus élevé de 50% à 33% des revenus, diminuant ainsi le nombre de
tranches. Une taxe minimale fut également établie par rapport aux
contribuables les plus aisés, permettant de s'assurer qu'ils ne parviendraient pas à éviter d'acquitter l'impôt. Dans la mesure où le Tax Reform Act se traduisait par une baisse significative de l'impôt sur le revenu des particuliers, il fut présenté comme une décision « historique ». Mais ce que les conservateurs n'apprécièrent pas, c'est que,
dans le même temps, la réforme accoucha d'une augmentation, elle
aussi « historique » de l'impôt sur les sociétés. Seulement deux ans
après avoir déclaré qu'il n'existait aucune justification pour imposer
les revenus des entreprises, l'administration Reagan prenait donc la
décision de le faire, à hauteur de 120 milliards de dollars sur 5 ans. Et
elle réduisait de nouveau leurs niches fiscales, l'objectif étant de trouver 300 milliards de dollars sur la période 359. D'autres surprises attendaient les conservateurs sur le terrain de la réforme des impôts. Si,
en effet, elle élargissait la base des prélèvements, elle prévoyait, dans
le même temps, des déductions et exemptions. Ces mesures concernaient, plus particulièrement, les familles dont les revenus du travail
étaient inférieurs au seuil de pauvreté. Elles leur assuraient qu'elles ne
paieraient aucun impôt fédéral sur le revenu. Mis en perspective, l'ensemble avait de quoi étonner. En effet, les dispositions prises par
l'équipe Reagan pour garantir ce qui n'était, ni plus ni moins, qu'une
« subvention » du revenu des travailleurs pauvres (« working poor »),
trouvaient leurs racines dans une loi votée en 1975 par Russell Long,
sénateur démocrate de Louisiane 360. Déjà modeste au départ dans ses
359
360
Lee Edwards, op. cit.
Ibid.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
213
objectifs, cette législation intitulée « Earned Income Tax Credit »
(EITC) avait fini par devenir insignifiante dans ses effets, jusqu'à ce
que Reagan, [190] grâce à son « Tax Reform Act » de 1986, lui donnât
une ampleur qu'elle n'avait jamais connue.
Le résultat fut tout à fait surprenant, par rapport aux objectifs que
le candidat Reagan avait annoncés pendant ses campagnes électorales.
Alors qu'il n'avait cessé de proclamer sa réticence, face aux dérives de
la protection sociale, sa décision, en tant que président, d'exempter
d'impôts les revenus des foyers très modestes, heurta de front ces engagements. Certains de ses conseillers les plus proches furent d'ailleurs pris de court. C'est ce qui arriva, entre autres, à William Niskanen, son très conservateur conseiller économique en chef (Chairman
of the Council of Economic Advisers), qui, découvrant en 1985 le projet, ne put s'empêcher de remarquer : « Walter Mondale » (l'adversaire
Démocrate de Reagan lors des présidentielles de 1984) « en serait
fier 361 ». Niskanen, dont les initiatives l'avait auparavant conduit à
fonder le National Tax Limitation Committee, choisit d'ailleurs à
l'époque, et sans surprise, de démissionner pour devenir le président
du très « libertarien » Cato Institute 362.
La défense fut également l'un des grands chantiers de l'ère Reagan
dont les réalisations effectives ne correspondirent pas aux attentes des
conservateurs « purs et durs ». Dans leurs restitutions biographiques
ultérieures de la présidence, ces derniers furent donc obligés de travestir la réalité, pour faire vivre un « mythe Reagan » qui servirait
avant tout leur vision et ambitions politiques.
À la fin des années 1970, le candidat Ronald Reagan avait annoncé
son intention de mettre un terme à la politique de « détente » qui, selon lui, profitait à l'Union Soviétique, rebaptisée, dans l'un de ses discours en 1982, « empire du mal » (« evil empire »). Il avait promis
que les États-Unis l'emporteraient sur leur ennemi historique grâce à
une politique qui, dans son discours, s'apparentait davantage au « refoulement » (« roll back »), cher aux conservateurs de la première
« nouvelle droite », qu'à « l’endiguement » (« containment ») qui lui
avait été officiellement préféré, jusqu'ici, par les administrations
[191] Démocrates ou Républicaines successives. Une fois en fonction,
361
362
Joshua Green, op. cit.
Joshua Green, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
214
l'administration Reagan se lança donc dans une augmentation massive
du budget de la défense dont quelque 1500 milliards de dollars furent
répartis, pendant sept années de sa présidence, entre les principaux
fournisseurs du Pentagone pour produire, entre autres, le missile MX,
le bombardier B-l ou un système de défense antimissiles. L'idée était
en fait, grâce à la haute technologie équipant ces équipements militaires, d'inciter les Soviétiques à se lancer dans la fabrication d'armes du
même type, les obligeant ainsi, lorsqu'ils ne pourraient plus suivre financièrement ou technologiquement les États-Unis, à accepter de négocier avec les Américains selon leurs propres termes. L'un des projets qui inquiéta plus particulièrement les Soviétiques fut « l'Initiative
de Défense Stratégique » (IDS ou « guerre des Étoiles »). Projet de
laboratoire, sorti tout droit de l'imagination de scientifiques et de militaires appartenant aux cercles conservateurs proches de Reagan (Edward Teller et Daniel O. Graham 363), le système de défense antimissiles, présenté comme un « bouclier » par ses concepteurs 364, était
supposé pouvoir contrer toutes les frappes nucléaires surprises à l'encontre des États-Unis. Incapable de dépasser le stade de projet durant
les deux mandats de Reagan 365, les tests formatés par les Américains
363
364
Cité in ibid.
Biography of William Niskanen, in "Updating the American Dream : What
to expect from Tomorrow's Economy", The 17 heures Annual Providence
Journal, Brown University, Public Affairs Conférence, March 12-20, 1997.
365 Les deux hommes furent réunis par la même volonté de créer un bouclier de
défense antimissiles, capable de protéger le territoire des États-Unis. Ils défendirent cette idée au sein du « think tank » conservateur High Frontier
dont ils furent à l'origine en 1981. Joseph Coors leur apporta, dès le départ,
son soutien financier et Hrritage Foundation finança la première étude publiée par High Frontier sur la défense antimissiles. Rappelons qu'Edward
Teller, ancien Senior Stratégie Défense Advisor de la Maison Blanche et directeur « Emeritus » du Lawrence Livermore National Laboratory fut impliqué, aux côtés d'Oppenheimer, dans les recherches sur les premières armes atomiques américaines, puis développa la première bombe thermonucléaire (bombe H) pour les États-Unis. Quant au Lieutenant General Daniel
O. Graham, successivement Deputy Director of the Central Intelligence
Agency (1973-1974) puis Director of Defense Intelligence Agency (19741976) il fut le conseiller militaire de deux campagnes prési
dentielles de Reagan (1976 et 1980). Personnage incontournable des coalitions conservatrices les plus engagées dans la lutte contre le communisme
(American Security Council, Coalition for Peace Through Strength, etc.) et
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
215
pour montrer la fiabilité de ses composantes, finirent néanmoins par
persuader les Soviétiques de la réalité du programme. S'embarquant
dans une course aux armements avec les États-Unis, l'URSS finit par
s'essouffler, engageant alors, en 1985 avec Mikhaïl Gorbatchev une
politique de restructuration (perestroïka) et de transparence (glasnost).
L'implosion subséquente de l'URSS quelques années plus tard (1991),
motiva les conservateurs à prétendre que, grâce à Reagan, les ÉtatsUnis avaient gagné la guerre froide. Dans la réalité, l'URSS de Gorbatchev payait les erreurs de gestion accumulées, depuis la fin de la
seconde guerre mondiale, par un « Soviet System » refusant toute
compromission avec l'économie de marché. Ni les tentatives passées
de Nikita Khrouchtchev pour réformer [192] l'appareil militaire et limiter ses dépenses, ni les difficultés quotidiennes de vie de la population russe, ni le fait que malgré le niveau phénoménal de ses dépenses
militaires dans le PNB, l'URSS ne « dominait » objectivement les
États-Unis (prouvant ainsi l'absence d'efficacité de l'effort de défense)
- ne furent des données prises en considération par les conservateurs 366. Ces derniers préféraient penser que, puisqu'ils étaient dans le
gouvernement, leurs options politiques seraient celles du nouveau président.
Si l'on prend le cas de la sécurité nationale, pas moins d'une trentaine de leurs membres, impliqués dans les groupes de pression pour
une politique de défense plus agressive vis-à-vis de l'URSS, se virent
confier des postes de responsabilité. Pour autant, le président avait un
agenda qu'il entendait mener à bien. Si, en effet, Reagan n'avait pas
hésité à embarquer l'Amérique dans un programme d'armement massif, il avait également une conviction que ne partageaient pas les
conservateurs de son équipe. Reagan voulait débarrasser le monde des
armes nucléaires. Son adhésion au programme de défense antimissile
s'expliquait d'ailleurs par un désir profond de protéger les États-Unis
contre le risque d'apocalypse nucléaire. Toutefois, il croyait également
membre dans la deuxième moitié des années 1970, d'une commission spéciales dont les travaux contribuèrent à exagérer le potentiel destructeur de
l'Union Soviétique (Team B), il fut également à l'origine d'une remise en
cause de la logique de Mutual Assured Destruction (MAD) et l'un des principaux inspirateurs de la Stratégic Defense Initiative (SDI).
366 cf. Bernard Sionneau, « Sociologie historique de la défense antimissiles
américaine » (à paraître).
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
216
que le meilleur moyen d'éviter un tel scénario, cette fois pour la planète entière, était d'amener les Soviétiques à partager sa vision d'un
monde sans armes nucléaires. Pour cette raison, il fut à l'origine des
négociations, ouvertes avec Mikhaïl Gorbatchev, sur la réduction de
ce type d'armes de destruction massive (START). L'initiative provoqua
l'inquiétude de ses collaborateurs conservateurs comme Patrick Buchanan, Richard Perle ou Caspar Weinberger qui le mirent en garde
contre « la grande illusion de la paix 367 ». Elle fit réagir également
des personnalités de la seconde « nouvelle droite » tels Paul Weyrich
qui, dans le Washington Post n'hésita pas à parler de Reagan comme
« un Président affaibli dans sa tête et dans sa capacité à gouverner 368 ». Même les pragmatiques de son équipe, comme George
Schultz et Robert Mac Farlane, qui étaient partisans de négocier avec
les [193] Soviétiques furent pris de court par une décision qui remettait en cause la politique historique de dissuasion des États-Unis. Et
lors du sommet de Reykjavik en 1986, il s'en fallut de peu pour que
Gorbatchev et Reagan ne parviennent à se mettre d'accord sur une
« option zéro » signifiant l'engagement de leurs deux pays à éliminer
leurs armes thermonucléaires. La détermination de Reagan à ne pas
renoncer à son projet de défense antimissiles mit toutefois un terme à
ce projet, mais les discussions permirent néanmoins aux deux chefs
d'État de parvenir à la signature, en 1987, d'un traité sur le démantèlement de leurs armes nucléaires intermédiaires en Europe (Intermediate-Range Nuclear Forces - INF) 369.
Impôts, défense, taille du gouvernement. Sur ces thèmes parmi les
plus sensibles dans le registre conservateur, le président Reagan se
permit des inflexions, qui traduisirent bien, de sa part (et de celle des
« modérés » de son équipe), une capacité à transcender les positions
idéologiques, lorsque la situation politique l'exigeait. Cette faculté,
mais aussi le fait que les leaders de la « seconde nouvelle droite »
étaient toujours prêts à reprocher au président qu'ils avaient soutenu,
367
Si l'on compte les premiers programmes (Nike-Zeus puis Nike-X, Sentinel
puis Safeguard) engagés puis abandonnés entre les années 1950 et 1970, les
dépenses associés à la défense antimissiles atteignent, selon les estimations,
entre 120 et 150 milliards de dollars (84 et 95 milliards de dollars depuis le
lancement de VIDS de Reagan en 1983).
368 cf. Bernard Sionneau, op. cit.
369 Cité in Joshua Green.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
217
de ne pas être suffisamment conservateur à leurs yeux, valurent à celui-ci des critiques acerbes de leur part, tout au long de ses deux mandats.
Ainsi, après un an seulement de présidence, Reagan s'entendit reprocher par les dirigeants de Heritage Foundation, que son administration « aurait pu et dû accomplir beaucoup plus de réformes 370 ».
Sur les 2000 recommandations énoncées dans leur publication monumentale éditée juste avant l'élection (Mandate for Leadership : Policy
Management in a Conservative Administration) ils déploraient en effet que « seules » 1 270 d'entre elles (c'est-à-dire à peu près 60% de
l'ensemble des suggestions faites) aient été mises en œuvre ou commençaient à l'être. Des remarques plus ciblées suivirent. Stuart Butler,
toujours de Heritage, écrivit qu'un an après avoir remporté une série
de batailles décisives sur le budget et pris l'initiative politique, l'administration Reagan [194]
« paraissait perdre l'avantage 371 ». En 1984, à mi-mandat, ce fut
Terry Dolan, président national du Conservative Political Action
Committee, qui faisait remarquer : « On ne cesse de nous répéter que
les conservateurs font la loi dans tous les domaines. Si c'était le cas,
nous n'aurions pas l'un des plus importants déficits budgétaires de
l'histoire des États-Unis 372 ». Richard Viguérie ajouta sa voix à ce
chœur de lamentations lorsqu'il reprocha à Reagan d'avoir augmenté
les impôts, d'avoir « engagé 5 200 fonctionnaires supplémentaires
dans l'administration fiscale » et de ne pas avoir mis son veto à des
dépenses publiques « superflues 373 ». Deux ans plus tard, soit en
1986, Butler (déjà nommé) renchérit : « les fondamentaux de la 'Great
Society' de L.B. Johnson] restent intacts... pratiquement aucun programme n'a été éliminé 374 ». Ces opinions furent confirmées par Paul
Weyrich qui résuma, plus tard, les deux mandats avec les mots suivants : « Les années Reagan furent l'occasion, pour le gouvernement,
370
371
Ibid.
"1986 : Reykjavik summit ends in failure", BBC News, 12 October 1986 ;
http://news.bbc.co.uk/onthisday.
372 Cité in Lee Edwards, op. cit.
373 Ibid.
374 Ibid.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
218
de croître de façon exagérée 375 ». Et Howard Phillips, d'enfoncer le
clou sur le président lui-même : « Je ne pense pas qu'il y ait eut dans
l'histoire américaine, depuis l'époque où Woodrow Wilson avait été
mis sur la touche par une attaque cardiaque, un président qui a été
aussi peu impliqué dans la conduite des affaires, que ne l'a été Ronald
Reagan 376 » et sur sa politique de défense et de sécurité, suite à la
signature du traité INF de 1987 (cf. supra) : « Reagan est un idiot utile
pour la propagande du Kremlin 377 », une analyse partagée par
Weyrich qui ajoutait : « Reagan est un président affaibli à la fois mentalement et politiquement ». 378
375
Ibid.
Ibid.
Cité in Lyman Davis Hunt, op. cit., p. 76-77.
378 Ibid. p. 77.
376
377
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
219
[194]
Quatrième partie :
LA FABRICATION DU « MYTHE »
RONALD REAGAN
12
Une entreprise de béatification
laïque ex-post
Retour à la table des matières
Une fois les deux mandats de Reagan achevés, les critiques acerbes
de la présidence finirent par s'estomper dans le camp conservateur.
Elles laissèrent même progressivement la place à la production de panégyriques sur l'homme et le chef d'État, parfois même de la part de
ceux qui en [195] avaient été les plus rudes contempteurs. La période
de bascule entre l'ancien et le nouveau millénaire fut particulièrement
riche en la matière.
Une explication en deux points (dont les principaux éléments seront simplement mentionnés) peut être avancée : tout d'abord, les années 1990 ne furent pas propices aux conservateurs, et cela, malgré
d'excellents résultats électoraux illustrés par la prise de contrôle Républicaine du Congrès (Chambre et Sénat) en novembre 1994, un gain
important de sièges dans les Parlements d'États et une majorité de postes de gouverneurs pour le GOP En outre, même si George H. W.
Bush (Sr.), l'ancien vice-président de Reagan, avait pris la suite à la
Maison Blanche en 1988, les conservateurs n'avaient jamais eu
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
220
confiance en lui pour défendre leurs idées. Les décisions politiques
prises au cours de son administration confirmèrent leurs craintes : le
nouveau président était un « Républicain libéral ». À ce constat s'en
ajouta bientôt un autre : ce président Républicain ne fut pas capable de
conserver la présidence et dût la concéder à William Clinton, autre
« libéral », un Démocrate celui-là. Si cet élément permit, pendant un
temps aux conservateurs de retrouver une unité de façade autour de
« l'anti-Clintonisme » (substitut provisoire à « l'anti-soviétisme » disparu avec la désintégration de l'URSS en 1991), l'habileté politique du
successeur de George Bush les priva, malgré des dérapages personnels
exploités par eux, de la présidence pendant deux mandats.
Il fallut donc, au début du nouveau millénaire, revitaliser un mouvement conservateur qui, malgré un président nouvellement élu totalement acquis à ses thèses (George W. Bush, Jr.), était profondément
divisé dans les faits. Ronald Reagan fut alors « remobilisé ». Alors
que l'ancien président disparaissait progressivement de la scène politique, victime de la maladie d'Alzheimer et finissait par s'éteindre en
2004, on vit se multiplier, chez les conservateurs, la publication d'ouvrages et d'initiatives diverses par rapport à lui, dont toute dimension
critique avait soudainement disparu.
[196]
La machine à créer « le mythe Reagan » était lancée.
En 1999, on pouvait ainsi entendre un Stuart Butler, déplorant le
style des alliés politiques du président démocrate Bill Clinton, affirmer publiquement : « Hélas les années 1980 sont terminées. Reagan
peut servir d'inspiration et d'exemple politique, mais ses leçons seront
de peu d'efficacité à une époque marquée par le flou et l'absence de
cohérence ». 379 Malgré le pessimisme sous-jacent du propos, les souhaits conjoncturels de Butler concernant « l'inspiration » et « l'exemple politique » allaient être exaucés. La parution d'ouvrages idéalisant
l'ancien président (véritables « hagiographies ») en constitua l'une des
manifestations. Ils partageaient tous un point commun : la volonté de
faire apparaître Reagan comme un homme simple et décent, pourvu
d'un bon sens accessible à tous, en bref, « un Jimmy Steward de la
379
Ibid.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
221
Maison Blanche 380 ». Leurs titres parlaient d'eux-mêmes. Dinesh
D'Souza, ancien Senior Domestic Policy Analyst à la Maison Blanche
sous Reagan entre 1987 to 1988, chercheur à la très conservatrice
Hoover Institution publia ainsi en 1997, « Ronald Reagan : How an
Ordinary Man Became an Extraordinary Leader » ; Peggy Noonan,
journaliste conservatrice dont les articles alimentaient les colonnes du
Wall Street Journal, de Forbes, Time, etc. produisit, en 2001, le titre
suivant : « When Character was Kin : A Story of Ronald Reagan » ;
deux ans plus tard, en 2003, c'était au tour de Peter Robinson, ancien
rédacteur des discours de Ronald Reagan et auteur de la célèbre formule : « M. Gorbatchev, abattez ce mur ! » (prononcée par le président à Berlin Ouest en 1987), de lui rendre un hommage appuyé avec
ce titre : « How Ronald Reagan Changed My Life ».
La « béatification laïque » de l'ancien président se poursuivit tous
azimuts.
Ce fut, entre autres, une campagne conservatrice, couronnée de
succès, qui obtint de faire donner le nom de Ronald Reagan National
Airport au National Airport de Washington. Le projet s'inscrivait dans
un projet plus large (« Ronald Reagan Legacy Project 381 »), coordonné par l'activiste [197] conservateur Grover Norquist, président de
Americans for Tax Reform, destiné à obtenir que le nom de Ronald
Reagan soit donné à au moins un bâtiment, une rue ou tout autre support de l'un des 3 067 contés des États-Unis. Un autre projet, sponsorisé par le même groupe et introduit par John Kline, un parlementaire
républicain du Minnesota, visait à faire figurer le portrait de Reagan
sur les billets de 50 dollars. D'autres propositions envisageaient également la construction d'un monument en l'honneur de Reagan sur le
Washington Mall (un honneur jusqu'ici réservé aux présidents Washington, Jefferson, Lincoln et Franklin D. Roosevelt) et l'ajout du visage de Ronald Reagan, à celui des présidents des États-Unis déjà
immortalisés sur le Mont Rushmore 382.
380
381
Cité in Joshua Green, op. cit.
Cité in David Brooks, "The Clintonized Democrats » Jewish World Review,
Oct. 22, 1999.
382 Richard Blow, « Reagan Revised », November 06, 2003, TomPaine. Common sense, http://ourfuture.org/.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
222
Alors que livres et symboles se multipliaient, la presse conservatrice intensifia ses efforts.
En 2004, le très conservateur Washington Times présenta ainsi,
dans un seul article intitulé « Conservatives now realize Reagan was
really 'right' 383 », un florilège de propos particulièrement élogieux
pour Ronald Reagan. L'exercice était d'autant plus intéressant que certaines des personnalités qui s'y livraient, n'avaient pas manqué d'égratigner sérieusement Reagan au cours de ses mandats (cf. supra).
C'était, tout d'abord, Jerry Falwell qui, paraissant oublier que Reagan n'avait pas vraiment tenu compte des revendications religieuses de
sa « Moral Majority », (cela, malgré la fidélité électorale de ses membres) expliquait : « Il n'était pas Dieu, mais il avait des convictions
qu'il était impossible d'« acheter » et une vision pour l'Amérique qui
ne le quittait jamais et qui l'a conduit vers le succès. Il a placé les
grandes questions morales et sociales de notre temps sur le devant de
la scène, où elles sont restées ». Un bémol était cependant apporté
dans la suite du texte, dont l'introduction, habile à cet endroit, permettait de justifier le panégyrique dressé, plus loin, par d'anciens supporters devenus parfois très critiques. Les conservateurs, pouvait-on lire,
reprochaient à Reagan de [198] n'avoir pas réduit les dépenses et la
taille du gouvernement fédéral, malgré ses engagements à y parvenir.
Une série de justifications était alors immédiatement apportée sur ces
éléments qui demeuraient tout de même bien encombrants dans le bilan officiel du héraut de la droite républicaine. Edwin Feulner Jr, le
président de Heritage Foundation déclarait : « C'était un homme tellement gentil qu'il ne voulait pas dire non, et à partir de là, il y eut
trop de dépenses à Sacramento puis à Washington. Les bons signaux
n'étaient pas toujours envoyés... Mais personne n'est parfait et, aujourd'hui encore, je serais prêt à lui accorder la note de 98 ou
99/100 ». Quant à la question de savoir pourquoi Reagan ne s'était pas
attaqué à la Sécurité Sociale alors qu'il n'avait pas hésité à prendre
toutes les mesures nécessaires pour mettre l'URSS à genoux, Tom
Edmonds, ancien conseiller du président pour les médias, avait une
réponse toute prête : « C'était une question de priorités. Refouler les
programmes sociaux n'avait pas la même priorité, selon lui, que re383
"a Grateful Nation Must Remember", Ronald Reagan Legacy Project,
http://www.reaganlegacyfoundation.org/.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
223
fouler le communisme et remettre l'Amérique à la place qui lui revenait. Il était assez intelligent pour comprendre qu'il ne pouvait pas
tout faire. Aussi concentra-t-il ses efforts sur ses priorités ». Le propos était complété par celui de Grover Norquist, président de « Americans for Tax Reform » qui ajoutait : « Les présidents disposent d'un
temps qui leur est compté. Il [Reagan] choisit de ses concentrer sur la
politique étrangère, les baisses d'impôt, la nomination de juges
conservateurs et la croissance économique, tous éléments qui lui permirent d'être réélus ». Sur la politique étrangère de l'ancien président,
justement, Paul Weyrich, le fondateur de la Free Congress Foundation, à l'époque très critique par rapport aux négociations que Reagan
et Gorbatchev avaient entreprises pour réduire les stocks d'armes nucléaires de leurs deux pays, faisait maintenant amende honorable : « Il
est clair, aujourd'hui, que tandis qu'il parlait toujours de négocier
avec les Soviétiques, en dessous, il faisait tout ce qu'il pouvait pour
mettre à terre 'l'empire du mal'. Il avait foi en sa capacité d'y parvenir, alors que la majorité du mouvement conservateur estimait que
c'était une utopie ».
(199)
Pendant que s'intensifiait « la campagne de béatification » de l'ancien président, les activistes conservateurs se mobilisèrent pour empêcher la parution de supports médiatiques qu'ils jugeaient contraires à
« leur vérité » concernant le personnage.
Le puissant réseau CBS en fit l'expérience en 2003, lorsqu'un groupe de journalistes conservateurs s'en prit à la diffusion de l'une de ses
« mini séries » (un investissement de 9 millions de dollars). Intitulé
« The Reagans », le « docu-drame » fut violemment pris à partie par
un groupe de conservateurs parmi lesquels Michael Reagan (fils aîné
de l'ancien président, intervenant sur Radio America Network), Matt
Drudge et Sean Hannity (journalistes sur radio WABC), Bill O'Reilly
(Fox News Channel), Joe Scarborough (ancien membre républicain de
la Chambre des représentants pour la Floride), Brent Bozell et son
Media Research Center, sans oublier le président du Republican National Committee, Ed Gillepsie 384. Menaçant la chaîne de boycott (et
donc de pertes de recettes liées au retrait des annonceurs) si la série
384
Eric Alterman, "Think again : 'The Reagans' Center for American Progress,
November 6, 2003.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
224
était diffusée sur les réseaux de la télévision non cryptée, les activistes
obtinrent gain de cause, illustrant ainsi leur capacité de mobilisation et
d'influence. Quelque temps après, en effet, Leslie Moonves, le président de CBS annonça que la série serait réservée au réseau câblé
Showtime (propriété de Viacom, groupe auquel appartenait CBS). Il
précisait également que la décision de minimiser l'exploitation du
« docu-drame » n'avait absolument pas été prise en raison des pressions exercées par les Républicains ou par les instances supérieures de
Viacom. Selon ses mots : « la décision avait été une décision d'ordre
moral et non pas d'ordre économique ou politique. La série ne présentait pas une image équitable de l’ancien président Reagan et de sa
femme 385 ». L'explication reçut alors un satisfecit de Patti Davis, la
fille de l'ancien président qui avait accusé les producteurs de l'émission de « légèreté et de cruauté impardonnables 386 » (à l'époque
Reagan avait 92 ans et souffrait de la maladie d'Alzheimer) et se félicitait donc que la chaîne l'ait déprogrammée.
[200]
Au-delà de la polémique, l'affaire susmentionnée confirma une réalité : la construction du « mythe Reagan » était en marche. Les
conservateurs avaient décidé de faire du premier président Républicain « conservateur » (du moins dans son discours électoral) de la seconde moitié du vingtième siècle, une icône intemporelle. L'enjeu
était de taille : si l'entreprise était couronnée de succès, elle permettrait
alors au « conservatisme » et à ses réseaux de transcender à la fois les
époques, les ambitions personnelles, les lézardes d'un mouvement
dont la « fusion » des courants (conservateurs/libertariens) demeurait
toujours aussi fragile, mais également les réalités associées aux futurs
bilans de successeurs plus ou moins habiles à la Maison Blanche.
385
Ralph Z. Hallow, "Conservatives Now Realize Reagan was really ‘right’,
Washington Times, June 9, 2004.
386 Eric Alterman, op. cit.
Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis. (2012)
225
[201]
Notes et indications bibliographiques
[Les notes en fin de livre ont été converties en notes de bas de pages, pour en faciliter la lecture dans cette version numérique du livre.
JMT.]
Fin du texte
Téléchargement
Random flashcards
amour

4 Cartes mariam kasouh

Commune de paris

0 Cartes Edune

Le lapin

5 Cartes Christine Tourangeau

aaaaaaaaaaaaaaaa

4 Cartes Beniani Ilyes

découpe grammaticale

0 Cartes Beniani Ilyes

Créer des cartes mémoire