LES ÉCO DOCUMENTS - LUNDI 18 MARS 2013
DOCUMENTS
Statistiques, la guerre des chiffres
● HCP, Bank Al-Maghrib, DEPF, CMC…La production des statistiques est marquée
par l’intervention de plusieurs acteurs. Et chacun des organismes y va de sa propre
analyse avec des différences de chiffres qui passent parfois du simple au double.
S
ous quels auspices s’achèvera
l’année 2013 ? Une croissance de
4,5% comme le prédit le ministère des Finances ? Un peu plus
à 4,8% conformément aux prévisions du
HCP ? Ou encore 5,5% comme le prévoit le
FMI pour le royaume? Les autres indicateurs de l’économie marocaine font également l’objet de beaucoup de spéculations.
Chacun des organismes spécialisés y va de
sa propre analyse : Département des études
et des prévisions financières (DEPF), HCP,
Banque Al-Maghrib, Centre marocain de
conjoncture (CMC)…Les différents organismes de statistiques se livrent une guerre
(sans merci) des statistiques avec, parfois,
des appréciations contradictoires et des différences de chiffres qui passent du simple
au double. La cause ? «Chacun des organismes qui mettent la main à la pâte a ses
propres outils d’analyse, ce qui fait qu’on se
retrouve avec des études qui ne sont pas sur
la même longueur d’ondes. Il aurait mieux
valu mettre en place un organisme public
des statistiques pour mettre le tout «en musique», indique l’économiste Mehdi Lahlou.
En attendant, le «marché» des statistiques
est totalement ouvert et chaque étude produite apporte son lot de polémique.
Trop de statistiques tue-t-il
la statistique ?
Depuis des années déjà, les livraisons des organismes spécialisés se suivent et ne se ressemblent pas. Si cette année, l’écart entre les
prévisions n’est pas énorme, cela n’a pas
toujours été le cas. En 2007 par exemple, les
investisseurs et décideurs économiques ne
savaient pas où donner de la tête : un taux
de croissance attendu de 0,4% pour le CMC,
1,9% pour le HCP et 3,5% pour le ministère
des Finances. Au bout du compte, l'année
s'est achevée sur un taux de croissance de
2,5%, d'après le ministère des Finances. Les
opérateurs qui cherchent de la visibilité
pour établir leurs stratégies sont donc bien
servis ! «Il est certain que chacun des établissements arrête ses statistiques selon sa vision
des choses et son statut (public, semi-public
ou encore privé). Cela détermine en grande
partie les conclusions», indique Mehdi Lah-
●●●
L’idée, qui est
en train de
faire son
bonhomme de
chemin,
consiste en
l’intégration
des aspects
analyse,
comptabilité
nationale et
planification
au niveau du
ministère de
l’Économie et
des finances.
lou. Il va donc de soi que les prévisions arrêtées par le gouvernement brossent un tableau positif, alors que les autres organismes «indépendants» sont plus terre à
terre. Parfois, l’Exécutif place la barre haut
en s’assignant des objectifs trop optimistes
qui tombent à l’eau rapidement. Exemple :
la Loi de finances de 2012 avait été votée par
les élus de la nation sur la base d’un niveau
de déficit budgétaire de 5%. Résultat : au
bout du compte, l’année s’est achevée avec
un déficit à 7,4%. Cette donne devrait-elle
pousser le ministère des Finances à revoir
ses cartes ? Pas si sûr ! Le tandem Nizar Baraka et Drissi Azami table sur un niveau de
déficit de 4,8% pour l’année en cours. Qu’est
ce qui ferait redresser la barre ? Une baisse
des charges de la compensation ? Une croissance plus vigoureuse cette année ? On
verra. Mais tout cela reste la version soft de
la divergence des chiffres. Dans d’autres cas,
le gouvernement pousse le bouchon un peu
trop loin. Autre exemple : selon les chiffres
arrêtés en 2009 par le HCP, le taux d’analphabétisme était de 39,7%. Une année
après, le ministère des Fiances, à travers la
DEPF, donne une autre version, avec un
taux qui ne dépasse pas 30%. Les efforts de
l’État ont-ils été aussi probants, au point de
faire baisser ce taux de 10 points en une
année ? Possible ! Une petite précision :
selon les institutions internationales, le taux
d’analphabétisme baisse annuellement de
1 à 2 points. Remarque, le HCP et le gouvernement n’ont jamais été sur la même longueur d’ondes.
«On ne viellera pas ensemble» !
En février dernier, le HCP annonçait que
«90% de Marocains croient que le coût de la
vie est en augmentation croissante». Le chef
du gouvernement, sous la coupole, explique
que «l’augmentation des prix de certains
produits de grande consommation n’est que
pure spéculation mensongère» (sic!). C’est
un secret de polichinelle : depuis l'entrée en
service du HCP en 2003, ses relations avec
l’Exécutif sont sur le fil du rasoir. En 2005
déjà, les divergences entre Driss Jettou et
Ahmed Lahlimi sur les prévisions économiques nourrissaient une grande polémique. À l'époque, l'ex-Premier ministre
avait qualifié les statistiques du HCP de
«sans fondements». Certes, le contexte politique de l’époque n’arrangeait pas les
choses. Le statisticien en chef du royaume,
Ahmed Lahlimi, était l’une des chevilles ouvrières du gouvernement de l’alternance de
1998 sous la houlette d’Abderrahmane elYoussoufi. L’actuel président de la Cour des
comptes, lui, est un commis de l’État qui
avait pris les rênes du gouvernement en
2003, dans le non respect de la «méthodologie démocratique», d'après l'USFP. Seulement, 10 ans après, le torchon brûle toujours entre HCP et gouvernement. Ce
dernier est visiblement décidé à en finir avec
les contradictions des chiffres qui brouillent
les cartes. L’idée, qui est en train de faire son
bonhomme de chemin, consiste en l’intégration des aspects analyse, comptabilité
nationale et planification au niveau du ministère de l’Économie et des finances. Ce serait une manière de faire passer le HCP dans
le giron de l’Exécutif à fin de le neutraliser
politiquement ! Cette approche n’est, on s'en
doute, pas du tout partagée par Ahmed
Alami Lahlimi (Voir interview).
●
DOSSIER RÉALISÉ PAR
ABOUBACAR Y. BARMA ET TARIK HARI
[email protected]
[email protected]
LES ÉCO DOCUMENTS - LUNDI 18 MARS 2013
II
Statistiques, la guerre des chiffres
Ahmed Alami
LAHLIMI
Haut commissaire au plan.
«Mettre le HCP sous
la tutelle de l’Exécutif
serait une catastrophe»
Les ÉCO : Le HCP produit plusieurs études annuellement. Estimez-vous qu'elles sont une référence dans la prise de décisions
économiques et politiques ?
Ahmed Alami Lahlimi : Nos statistiques sont reconnues pour être une référence par toutes les institutions internationales (FMI, Banque mondiale…). Et nos
enquêtes (emploi, indice des prix à la
consommation, conjoncture…) sont les
seules sources d’information crédibles.
Maintenant, est-ce que nos études sont
prises en considération par les différents
acteurs ? Je suppose, ou en tout cas je l’espère bien ! Tout dépend des objectifs des
uns et des autres. Notre mission est de produire des informations sur la situation économique et sociale du pays dans le but de
donner aux décideurs des bases et projections qui serviront dans la prise des décisions économiques et politiques. Des données statistiques fiables sont le gage de
décisions efficaces.
Les statistiques du HCP sont très
souvent différentes de celles du
gouvernement ou encore de Bank
Al-Maghrib…
Le HCP est le seul organisme qui effectue
des études de conjoncture. Tous les trois
mois, nos équipes passent au crible la si-
tuation économique de tous les secteurs
d’activité, pour en tirer des conclusions qui
reflètent la réalité. Les études se font sur la
base d’un travail de terrain avec des outils
de conjoncture sophistiqués et des mécanismes de modélisation. Aussi, les cadres
du HCP font régulièrement le déplacement
à l’étranger pour suivre des formations,
afin de parfaire leurs compétences. Nos
études se basent sur un scan de la situation
passée et présente de l’économie du pays,
avec une projection sur le futur dans le
cadre du budget prévisionnel que nous faisons annuellement. Et à partir de nos
études, le gouvernement s’assigne des objectifs qui se traduisent par un projet de loi
de finances. Et Bank Al-Maghrib, de son
côté, en tient compte pour établir sa politique monétaire et bancaire.
Mais pourquoi on se retrouve
avec des chiffres différents voire
contradictoires ?
Parce que les missions et finalités ne sont
pas les mêmes. Le gouvernement se fixe
des objectifs (taux de croissance, inflation,
déficit budgétaire…), alors que le HCP fait
des études de conjoncture sur la base de
données nationales et internationales pour
optimiser ses conclusions. Exemple : le
HCP dira que le contexte actuel permet un
tel niveau de croissance, alors que le minis-
●●●
Le souverain a
insisté sur
deux points
importants :
l’indépendanc
e et l’obligation
de se
conformer
aux standards
internationaux
.
tère des Finances va se fixer un objectif
plus optimiste. Mais dans tous les cas,
s’agissant des prévisions, elles peuvent
être revues soit à la hausse soit à la baisse
en fonction du changement de contexte
économique. C’est d’ailleurs ce que nous
faisons tous les six mois. Ce qu’il faut savoir, c’est que cette situation n’est pas spécifique au Maroc. En France par exemple,
l’INSEE produit toujours des données différentes des prévisions du gouvernement.
Et les deux parties revoient, au vu du changement de la conjoncture, leurs prévisions.
De temps à autre, le débat sur l'indépendance du HCP ressurgit.
Faut-il mettre le HCP sous tutelle
de l'Exécutif pour assurer une
meilleure coordination ?
Ce serait la pire chose qui puisse arriver.
Les statistiques ne peuvent être qu’indépendantes. Le Maroc a pris une décision judicieuse en accordant plus d’autonomie au
HCP depuis 2002. Aujourd’hui, il en va de
la crédibilité de l’économie marocaine visà-vis de ses partenaires. Et cette indépendance des statistiques est un choix adopté
au plus haut niveau de l’État. Lors d’une
rencontre organisée récemment à l’occasion de la journée mondiale de la statistique, le roi a adressé aux participants un
message clair et encourageant. Le souverain a insisté sur deux points importants :
l’indépendance et l’obligation de se conformer aux standards internationaux. C’est
notre engagement et nous essayons de le
tenir au niveau international. Le HCP est
membre de plusieurs organismes spécialisés dans la statistique au niveau des Nations-unies, de l’Union européenne ou encore dans le cadre arabe et africain. Pour
tenir nos engagements, nous avons d’ailleurs saisi le gouvernement par un certain
nombre de textes de loi qui donneront un
nouvel élan à notre métier.
Sur quoi portent ces textes de loi ?
Des projets qui portent sur plusieurs volets
de la statistique : une loi sur la statistique,
un outil pour mettre en place un répertoire
des entreprises ou encore un Conseil supérieur de la statistique, qui regroupera tous
les intervenants (universitaires, membres
du gouvernement, société civile...). Ces documents ont été déposés auprès du gouvernement depuis deux ans déjà et nous
avons relancé le processus après l’arrivée
du nouveau gouvernement. Nous espérons que les textes trouveront le chemin de
l’adoption très prochainement.
Face au foisonnement des études
et des chiffres (DPEF, CMC,
BAM..), la production des statistiques doit-elle être réglementée
pour plus d'efficacité ?
Surtout pas. Le Maroc y perdrait à unifier les
voies et procédures des statistiques. Certes,
il y a plusieurs intervenants, mais nous laissons faire le marché. Je pense que sur ce
sujet, la loi économique sera inversée : la
bonne monnaie chassera la mauvaise. ●
Le HCP vu par les Marocains !
En 2010, le HCP s’est livré à un exercice intéressant : une auto-évaluation à travers la perception des chefs de ménage marocains des statistiques qu’il produit. Résultat : sur
un échantillon de 1500 ménages, 31% des chefs de familles s’intéressent régulièrement ou de façon occasionnelle aux publications du HCP. Parmi ces derniers, 56% accèdent
à ses livraisons par la radio et la télévision, 19% par les journaux et 12% par le bouche à oreille. De toutes les informations statistiques qui suscitent l’intérêt des marocains,
celles concernant l’emploi et le chômage tiennent le haut du pavé avec 28%, les prix à la consommation pour 20%, l’évolution de la pauvreté pour 18%, l’éducation et l’analphabétisme pour 16% et l’économie de manière générale pour 14%. Autre indicateur : 70% de l’ensemble des chefs de ménage font confiance aux données statistiques
fournies par le HCP, à des degrés différents évidemment : 46% de façon totale ou moyenne à et à peu près 24%, alors que 11% refusent des résultats et 19% ne se prononcent
pas. En termes de crédibilité des sources institutionnelles de statistique, 58% des chefs de ménage font plus confiance au HCP, 9% aux sources étrangères et 7% autant au
HCP qu’aux sources étrangères. Petit rappel : ces chiffres sont produits par le HCP lui-même !
LES ÉCO DOCUMENTS - LUNDI 18 MARS 2013
III
Statistiques, la guerre des chiffres
Les autoroutes de l'information
● Les données statistiques sont aujourd’hui devenues un enjeu au cœur des politiques publiques. En plus d’offrir
un tableau de bord de la situation socioéconomique du pays, elles servent d’instruments de décision pour les autorités
politiques. Cette évolution a amplifié les enjeux au cœur des statistiques officielles qui se doivent de relever le défi de
la transparence et de la crédibilité. C’est pour cette raison que plusieurs initiatives ont vu le jour au niveau international
pour mutualiser les efforts permettant à un pays comme le Maroc de s’intégrer véritablement à l’économie mondiale
de l’information.
L
e Haut-commissariat au plan
(HCP) élaborera, pour les deux
prochaines années, trois enquêtes
de grande envergure qui permettront d’actualiser les données statistiques
relatives à la situation socioéconomique du
Maroc. Il s’agit de l’enquête nationale sur la
consommation et les dépenses des ménages, celle portant sur le secteur informel
auprès des ménages et une autre enquête
de structure auprès des entreprises. Ces enquêtes seront particulièrement attendues
puisqu’elles permettront d’appréhender
plus objectivement les avancées enregistrées grâce à l’action du gouvernement
pour ce qui est de l’amélioration des conditions de vie des Marocains. Comme assez
souvent, la publication des données donnera assurément lieu à différentes interprétations notamment politiques. C’est, en
effet, l’un des aspects qui témoignent de
l’évolution des statistiques au niveau mondial et qui les place aujourd’hui au cœur
d’enjeux politique et socioéconomique. Les
statistiques publiques sont de nos jours
plus que de simples outils d’observation des
faits socioéconomiques mais de véritables
instruments servant de socle à la prise de
décision. En clair un outil qui assez souvent
détermine l’action politique. Au Maroc, cet
enjeu est devenu assez déterminant en matière d’action politique dans le sillage des
dispositions de la Constitution de 2011.
«Les indices statistiques sont des mécanismes fondamentaux aidant à la prise de décision sur des bases objectives et un langage
précis et universel dans tous les domaines nationaux en relation avec les entreprises et les
ménages», avait souligné Ahmed Lahlimi,
le haut-commissaire au plan, à l’occasion
de la célébration de la journée mondiale de
la statistique, édition 2010, célébrée en
grande pompe au Maroc. Les statistiques
publiques constituent, aujourd’hui, un outil
et un moyen prépondérant de gouvernance. D’où l’amplification de l’intérêt
qu’elles suscitent au niveau tant des acteurs
politiques et socioéconomiques que du citoyen lambda. Qu’il s’agisse des principes
de responsabilité, de reddition des comptes
ou, en général, de l’évaluation des politiques publiques, il n’y a que ces chiffres ou
données qui permettent une plus grande
visibilité et une meilleure appréciation des
indicateurs de faits socioéconomiques. Les
statistiques sont désormais devenues un
enjeu politique au cœur du développement. «L’intérêt pour la statistique s’est
accru avec l’appréciation de l’intérêt pour le
développement», a confié à ce sujet Abou
Bakr Al Joundi, président de l’Instance
égyptienne centrale de la statistique en
marge des travaux du 5e forum arabe de
promotion de la statistique, organisé en
juillet 2011 à Amman, et auquel avait activement participé le HCP. Ce qui amplifie
les défis auxquels doivent faire face les organes producteurs d’informations statistiques notamment sur la crédibilité et la
transparence des données élaborées. Déjà
se pose la problématique de l’accès aux informations, notamment de la part du gouvernement. Or l’accès aux données statistiques est considéré comme une des
conditions requises pour les pays émergents, notamment pour les réformes structurelles de leurs économies. Les initiatives
nationales, régionales et internationales se
multiplient ces dernières années pour permettre une mutualisation des efforts afin
de parvenir pour les pays en retard sur ce
plan à s’intégrer à l’économie mondiale de
l’information, qui passe par les incontournables statistiques.
Plateformes communes
La dernière initiative en date est celle de la
Banque africaine de développement (BAD)
qui a récemment lancé un ambitieux programme destiné à améliorer la gestion et la
diffusion des données statistiques en
Afrique. Le projet intitulé «l’autoroute de
l’information» a pour principal objectif de
favoriser un plus large accès du public aux
statistiques officielles. Lancé en novembre
●●●
Les
statistiques
publiques sont
de nos jours
plus que de
simples outils
d’observation
des faits
socioéconomi
ques mais de
véritables
instruments
servant de
socle à la prise
de décision.
Des chiffres à vendre
Les statistiques sont-elles des marchandises comme les autres, c'est-à-dire pouvant faire l’objet de transactions ? Apparemment
oui, si l’on en croit Hans Rosling, un expert en économie statistique pour qui «le secteur privé doit servir de relais dans l’usage et
la commercialisation de la statistique». En plus de leur valeur économique et leur enjeu politique, la production des données
statistiques est devenue aujourd’hui une véritable niche que le secteur privé investit progressivement. Au Maroc, plusieurs initiatives privées ont vu le jour et commercialisent leurs services dans la plupart des cas aux entreprises privées. Cependant, si
les statistiques n’ont aucune valeur ou si elles ne sont pas utilisées, se pose déjà la question de l’instance chargée de la production officielle. D’où la nécessité pour les institutions officielles en charge des statistiques de relever le défi d’être à la hauteur
des attentes des utilisateurs qui ne sont pas que les services publics. La tendance est d’ailleurs à une migration de leurs travaux
afin de pouvoir épouser celle de l’utilisateur.
2012 dans le cadre d’une initiative plus
vaste de la BAD visant à renforcer les capacités statistiques en Afrique, ce programme
entend aussi appuyer les pays du continent
dans les efforts qu’ils déploient pour améliorer la qualité et la diffusion des données,
tout en facilitant l’élaboration, le suivi et
l’évaluation des politiques à l’œuvre. Le programme prévoit la création de plateformes
informatiques communes avec la mise en
place de portails de données dans l’ensemble des 54 pays du continent et de 16 organisations régionales et sous-régionales africaines, d'ici à la fin juillet 2013. Cette
initiative rejoint celles déjà mises en œuvre
par plusieurs autres institutions avec différents organes marocains, notamment le
HCP. L’objectif de ces initiatives est multiple
comme c’est le cas pour le programme de la
BAD : il s’agit en effet d’établir en temps réel,
des liens directs sur les données, entre la
BAD et les agences nationales de statistiques, les banques centrales et les ministères de tutelle des pays africains, d’une part
et d'associer les pays les uns aux autres,
ainsi qu’aux partenaires au développement
extérieur, d’autre part. Pour les experts, ceci
va faciliter les échanges, la validation, l'analyse et la diffusion des données. Pour garantir la crédibilité de ces dernières, l’approche
qui s’appuiera sur les normes et directives
internationales, permettra, non seulement
de faciliter l'accès aux données et métadonnées statistiques des pays africains, mais
aussi d’améliorer la qualité des données nationales afin qu’elles puissent se prêter à
comparaison. Ainsi harmonisées et plus
adéquates, «celles-ci s’avéreront, in fine, plus
fructueuses à l’usage», soutient à la BAD,
pour qui cette «initiative offre aux pays africains l’opportunité unique de prendre les devants dans la mise en œuvre de normes statistiques à l’échelle régionale, tout en facilitant
l’accès à leurs données respectives via une plateforme commune». In fine, l'objectif proprement visé est l'émergence de véritables autoroutes permettant la circulation des
données fiables et à la portée de tous. Comparé aux autres pays de la région, tant de
l’Afrique que du Moyen-Orient, le Maroc
semble avoir pris une sérieuse longueur
d’avance dans cette voie, notamment vis-àvis de la production des statistiques. Le principal défi à présent, c’est de faire en sorte
qu’elles puissent, aujourd’hui et demain,
contribuer à l’effort de développement politique et socioéconomique du pays.
●
LES ÉCO DOCUMENTS - LUNDI 18 MARS 2013
IV
Statistiques, la guerre des chiffres
Qui fait quoi et comment ?
● HCP, DEPF ou CMC : au Maroc plusieurs institutions publiques ou privées sont investies dans
la production et parfois la commercialisation des informations et données statistiques. Qui fait
quoi et comment ? Les ÉCO vous dresse le panorama des institutions les plus reconnues sur
ce marché.
Haut-commissariat au plan (HCP)
Le HCP est officiellement l’organisme
principal en matière de production des
statistiques économique, démographique
et sociale, en charge de l’établissement
des comptes de la nation. Il a vu le jour en
septembre 2003, succédant à l’ancienne
direction des statistiques. Comme administration de mission, il s’agit d’une institution qui jouit d’une indépendance
institutionnelle et intellectuelle dans
l’établissement de ses programmes et la
conduite de ses travaux d’enquêtes et
d’études. Pour réussir sa mission, le HCP
élabore des études dans les domaines de
la conjoncture, du cadrage macroéconomique et de la prospective. Il dispose,
également d’un observatoire des conditions de vie des ménages et d’un centre
d’études et de recherches démographiques. Ces dernières années, le HCP a
multiplié les initiatives pour se conformer aux normes internationales. Depuis
2005, sa production est conforme à la
norme spéciale de la diffusion des données du FMI. Le HCP joue également un
rôle important au comité directeur du
Partenariat statistique au service du développement à l’aube du XXIe siècle
(PARIS21), et au sein de la Commission
statistique des Nations Unies. Ce qui
n’empêche que les études qu’il mène soulèvent assez souvent des polémiques. Cependant, il est le principal producteur et
fournisseur de données statistiques officielles au Maroc, en raison notamment
des moyens importants dont il dispose.
Le HCP, c’est en effet une véritable administration disposant de plusieurs directions et représentations au niveau régional. Cette machine rompue sera
d’ailleurs à l’épreuve du prochain recensement démographique de 2014, qui va
mobiliser plus de 70.000 agents. Pour lui
permettre de mieux affirmer son indépendance, le haut-commissaire au plan
est nommé par le souverain et jouit du
statut de ministre. Le titulaire actuel du
poste, Ahmed Lahlimi, ancien ministre et
membre du bureau politique de l’USFP,
dirige le HCP depuis sa création et ses
sorties ne manquent pas assez souvent
de donner lieu à des interprétations politiques et parfois assez tendancieuses, notamment depuis l’arrivée du gouvernement actuel. Il est vrai qu’assez souvent
le timing et la publication des résultats de
certaines enquêtes coïncident avec des
moments de confrontations politiques.
DEPF (ministère de l’Économie
et des finances)
La Direction des études et des prévisions
financières joue également un rôle important dans la production des statistiques officielles au Maroc. Ses travaux
sont principalement orientés vers la production des indicateurs à caractère socioéconomique. Contrairement au HCP,
à partir duquel elles tirent une partie de
leurs informations, les études de la DEPF
sont plus destinées au département de
tutelle mais elles sont également accessibles au public. La DEPF a d’ailleurs
comme principale mission de «faire toute
proposition et de procéder à toute étude
de nature à éclairer le ministre de l'Économie et des finances en matière de politique
économique nationale». Cependant, ses
attributions s’étendent à la mise en place
et au développement des instruments de
prévision et de modélisation du ministère ainsi qu'à la création et à la mise en
œuvre des bases de données nécessaires. Parallèlement, elle est chargée de
contribuer au perfectionnement des méthodes de traitement de l'information du
ministère de l'Économie et des finances.
Le fait que les études et analyses de la
DEPF s’appuient sur les données produites par d’autres organismes publiques, notamment le HCP, la direction
de la statistique ou l’Office des changes,
atténue la portée de ses publications qui
demeurent tout de même une véritable
mine d’informations sur l’état de l’économie nationale et internationale ainsi que
sur leurs corrélations.
CMC
Le Centre marocain de conjoncture
(CMC) est l’un des organismes indépendants et privés qui grâce à son expertise
s’est érigé en véritable producteur de statistiques économiques au Maroc. Il s’est
La société civile s’y met aussi
En plus des organismes reconnus en matière de production des données statistiques au Maroc, plusieurs services publient régulièrement des informations destinées au grand public. La plupart des ministères et des
grandes entreprises publiques disposent de services dédiés à l’élaboration de statistique parfois pour usage
interne. À cela s’ajoutent les études ou sondages spécifiques produits par plusieurs organismes privés avec une
portée limitée à certains clients à qui s’adressent ces données. Ces derniers temps, ce sont les statistiques à
caractères socioéconomiques qui ont foisonné principalement grâce aux actions des entreprises de la société
civile dont certaines réalisent leurs propres études et disposent par conséquent de leurs propres statistiques.
En somme, c'est un créneau porteur.
particulièrement illustré grâce à ses publications périodiques sur la conjoncture
économique qui, assez souvent, contrastent avec les chiffres officiels. Initialement pourtant, le CMC a été créé en 1990
par la Fondation ONA et Attijariwafa
bank. Les publications du CMC sont d’ailleurs destinées «aux décideurs économiques» et c’est la raison pour laquelle
on retrouve parmi ses partenaires plusieurs entreprises publiques ou privées,
notamment dans le secteur bancaire. Les
travaux du CMC sont particulièrement
axés sur la production d’informations,
d’enquêtes, de sondages, d’analyses et de
prévisions permettant une perception
professionnelle de la conjoncture économique et sociale. Le CMC est encadré par
un comité scientifique composé d’experts
et d’universitaires et fait également appel
à des statisticiens, analystes et enquê-
Les études de la DEPF
sont destinées au département de tutelle
mais sont aussi accessibles au public.
teurs rompus aux techniques statistiques
et de sondage pour répondre à des besoins spécifiques du Centre ou de ses
clients, notamment les institutions internationales qui lui commandent des
études. Il est dirigé par le socialiste Habib
El Malki, également ancien ministre. De
ce fait, certaines conclusions émises par
le CMC sont régulièrement tempérées par
des critiques, notamment leur interprétation politique.
Direction de la statistique (BAM)
Conformément à l’article 7 des statuts
portant loi n° 76-03 du 23 novembre
2005, Bank Al-Maghrib (BAM) a la responsabilité d’établir et de publier les statistiques sur la monnaie et le crédit. La
production de ces statistiques est réalisée
au sein de la Direction des études et des
relations internationales (DERI) par le
service des statistiques monétaires (SSM)
relevant du département des statistiques
(DS). Les statistiques monétaires produites par Bank Al-Maghrib sont
conformes, depuis juin 2010, aux prescriptions du manuel des statistiques monétaires et financières (MSMF) du FMI de
2000. L’objectif étant d’harmoniser les
méthodes de calcul, d’évaluation et de
comptabilisation des opérations financières et de classification des instruments
financiers avec les pratiques internationales. Dans ce cadre BAM a mis en place,
depuis quelques mois, une nouvelle version des statistiques monétaires qu’elle
publie régulièrement.
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