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Enquêter dans les Territoires palestiniens. Comprendre un quotidien audelà de la violence immédiate
par Vincent ROMANI
| Presses de Sciences Po | Revue française de science politique
2007/1 - Volume 57
ISSN 0035-2950 | ISBN 9782724630862 | pages 27 à 45
Pour citer cet article :
— Romani V., Enquêter dans les Territoires palestiniens. Comprendre un quotidien au-delà de la violence immédiate,
Revue française de science politique 2007/1, Volume 57, p. 27-45.
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ENQUÊTER
DANS LES TERRITOIRES PALESTINIENS
Comprendre un quotidien au-delà de la violence immédiate
VINCENT ROMANI
a violence physique, dans son évidence, son immédiateté, sa létalité potentielle, constitue une difficulté objective inévitable, jusqu’aux pièges et apories
menaçant d’emporter le chercheur et sa recherche 1. Elle pose avec acuité la
question du statut que le chercheur doit ou peut lui conférer : mobile de démissions
scientifiques – aux sens d’abandon du terrain ou d’abandon de rigueur ? Motif de refoulement pudique ? Comment ne pas se laisser submerger par l’apparence ? Comment
ne pas la surinterpréter, contribuant ainsi à réduire acteurs et processus à leur attribut
violent ? Et à l’inverse, comment ne pas la sous-interpréter, la réduisant alors au statut
de variable contextuelle, ou bien en négligeant sa portée et ses effets ? De la construction de l’objet à la restitution de la recherche, en passant par le travail d’enquête, ces
questions se posent et imposent la réflexivité du chercheur 2.
Les Territoires occupés palestiniens concentrent bon nombre de pièges et caractères
communs à d’autres terrains dits difficiles, voire violents, et j’entends ici retracer
quelques étapes d’engagement dans une recherche de terrain menée de septembre 2000
à septembre 2002 3 ; son objet était de comprendre comment l’on peut être un social
scientist autochtone en contexte coercitif et colonial 4. J’ai pour cela passé ces deux
années en Cisjordanie et dans la bande de Gaza à récolter des données et recueillir des
récits de vie auprès d’acteurs académiques palestiniens 5.
Dans un premier temps, je montrerai l’écueil spécifique que représente l’étude de
la société palestinienne, auquel s’ajoute la difficulté que les études sur la violence et
L
1. L’article de Daniel Bizeul dans ce numéro s’attache aux impasses menaçant l’étude des
« terrains difficiles ».
2. L’important numéro collectif dirigé par Daniel Cefaï et Valérie Amiraux, portant sur
« Les risques du métier : engagements problématiques en sciences sociales » (Cultures &
Conflits, 47, automne 2002), constitue un précédent : c’est à ma connaissance le premier travail
de ce type en langue française et en science politique, abordant de front les dimensions
éthiques, affectives et méthodologiques de l'enquête et présentant en France nombre de travaux
anglo-saxons bien plus avancés sur ces questions.
3. Par Territoires occupés palestiniens, j’entends – conformément au droit international public – la bande de Gaza et la Cisjordanie (y compris Jérusalem-Est), soit tous les territoires envahis par l'armée israélienne en juin 1967, occupés et colonisés depuis. Ces Territoires
comptent aujourd’hui près de quatre millions de Palestiniens et environ 500 000 colons juifs.
Depuis 2005, la bande de Gaza, bien que décolonisée, demeure économiquement bouclée, militairement assiégée et juridiquement occupée.
4. Le choix de cet anglicisme – social scientists – s’explique en raison de l’absence de son exact
équivalent français pour désigner les praticiens – chercheurs ou enseignants – en sciences sociales.
5. Pour de premiers résultats de recherche publiés, voir Vincent Romani, « Sociologues et
sociologies en Territoires occupés : engagements et hétéronomies », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 101-102, 2003, p. 107-125, et « Universités et universitaires palestiniens d’une Intifâda à l'autre : une académie en routine de crise », Égypte/Monde Arabe, 6,
2004, p. 55-79.
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Revue française de science politique, vol. 57, n° 1, février 2007, p. 27-45.
© 2007 Presses de Sciences Po.
Vincent Romani
les contextes violents représente pour les sciences sociales plus généralement. Si l’on
prête attention aux logiques de (sur)vie, d’adaptation, de réception et d’appropriation
de la violence, il est heuristique de se tourner vers des techniques d’enquête adéquates
à la compréhension du quotidien ordinaire des acteurs. Plus qu’un choix, l’immersion,
l’enquête ethnographique peuvent constituer la seule alternative dans certaines
recherches, mais elles ont un coût et des limites. Enfin, j’essaierai de montrer comment
s’énoncent pour la Palestine quelques questions d’éthique de recherche, en posant
l’hypothèse que ces questions dépassent le seul terrain palestinien et que l’intérêt des
premières ne se limite ainsi pas au dernier.
VIOLENCE, PALESTINE, SCIENCE POLITIQUE :
RELATIONS PROBLÉMATIQUES
La littérature scientifique est très située, pour une bonne part sociographique 1,
concernant la société palestinienne contemporaine. Salim Tamari, dans la seule évaluation critique connue portant sur les sciences sociales palestiniennes, exprimait ainsi
ce constat en 1994 :
« On peut dire sans grande hésitation qu’aucune société arabe n’a été recherchée,
analysée et énoncée autant que la société palestinienne, tout en demeurant aussi
indigente dans le traitement théorique de son objet. Il est un thème implicite
dominant sa conceptualisation dans la littérature locale, qui prétend que la société
palestinienne est complètement unique, qu’elle a une expérience historique singulière et que la littérature théorique [...] n’est pas directement applicable à la
Palestine. » 2
Il est tentant d’adhérer à ce constat du particularisme des études sur la Palestine,
qu’elles soient autochtones ou bien menées par des chercheurs étrangers. Mais au particularisme historique de nombreux travaux érigeant la Palestine en une singularité
incomparable, répond un autre particularisme, théorique celui-ci, très présent dans les
études sur cette société, et largement redevable de la polémologie 3. C’est dire l’investissement privilégié de spécialités disciplinaires telles que les relations internationales
ou bien les « conflict (resolution) studies » dans ce qui est nommé « la question » ou
le « conflit » israélo-palestinien, voire israélo-arabe. Autrement dit, si la Palestine
intéresse les sciences sociales, c’est pour une large part à travers une grille de lecture
privilégiant les dimensions militaires et de politique internationale. Ce phénomène a
un impact théorique double sur les études produites.
On le constate tout d’abord sur le plan de la construction de l’objet, où l’appréhension d’une seule des deux parties en conflit contredit la posture polémologique
relationnelle inhérente à ces approches. Quand la société palestinienne intéresse ce
type de travaux, c’est au prisme d’une sélection particulière qui fait saisir les auteurs
1. Cette expression est empruntée à Jean-Claude Passeron pour désigner les études sans
autre effet ou ambition qu’une « description dont la validité est enfermée dans un contexte
unique » (Jean-Claude Passeron, Le raisonnement sociologique, Paris, Nathan, 1991, p. 80).
2. Salim Tamari, « Social Science Research in Palestine : A Review of Trends and
Issues », Current Sociology, 42 (2), 1994, p. 67-87 (ma traduction).
3. « Polémologie » désigne ici au sens large l’ensemble des disciplines et spécialités académiques ou para-académiques prenant pour objet les conflits, qu’il s'agisse de les analyser, les
vaincre ou les pacifier.
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Enquêter dans les Territoires palestiniens
ce qu’ils estiment significatif de la société palestinienne du point de vue de sa relation
conflictuelle avec Israël : ce sont essentiellement les forces et processus politiques, les
questions militaires, diplomatiques et de leadership qui sont étudiées, rarement des
processus sociaux moins apparents. Il en résulte une vision tout à fait limitée de la
société palestinienne, dont l’appréhension ne pourrait se faire sans celle de secteurs
tout aussi limités de la société israélienne. Cette grille de lecture, dominant également
la restitution médiatique de ce qui n’est présenté que comme une « question » ou bien
un « conflit » israélo-palestinien, produit une sommation parfois politiquement suspicieuse de n’étudier l’une des sociétés qu’en regard de son conflit avec l’autre 1. Il ne
saurait être question de rejeter la pertinence de cette grille de lecture tant les relations
(de domination) entre Palestiniens et Israéliens sont productrices d’effets structurels,
mais plutôt d’admettre qu’une telle approche ne peut épuiser les univers de sens et
d’actions des acteurs appartenant à l’un des groupes sociaux 2.
Un second impact théorique des approches polémologiques s’observe d’autre part
dans les études sur la société palestinienne : l’intérêt pour le conflit, en dehors de sa
dimension relationnelle, tient ici de sa violence, de l’impression véhiculée d’un
espace-temps en crise. Concernant la Palestine, le glissement est fréquent du constat
empirique d’un espace-temps violent, en crise extraordinaire, vers une grille de lecture
qui ne pourrait être qu’extraordinaire, en décalque de son objet. La violence suspendrait presque le cours ordinaire des sciences sociales au profit de grilles de lecture qui
seraient à inventer – sinon à proscrire dans le cas des nombreuses sociographies de la
Palestine. La violence historique dans cet espace accompagne un autre trait qui renforce
peut-être cette paralysie théorique : l’absence d’un État (palestinien), qui viendrait
ajouter à la confusion du terrain, et partant, celle, théorique, d’analystes « prisonniers de
l’État » 3. En cela, mais par d’autres raisons et cheminements, se retrouve l’essentialisme critiqué par Salim Tamari.
Plus largement, s’intéresser au vécu concret des acteurs sociaux en général – et non
au vécu des auteurs de violences – conduit au constat d’une pudeur spécifique dans le
vaste corpus de travaux scientifiques sur les phénomènes de violence : de l’examen
macro-social de la violence politique à ses causes, dynamiques, chronologies, justifications, partis et organisations, l’acteur-en-situation célébré en d’autres contextes
semble faire figure de parent pauvre au profit d’une recherche causale du passage à la
violence 4. Peut-être cet état renvoie-t-il autant aux difficultés de mener une enquête
1. Je reviendrai en dernière partie sur les dimensions éthiques et les rapports aux valeurs
signifiés dans le découpage et la sélection de l'objet « société palestinienne ».
2. On retrouve ici les termes de l’alternative énoncée par Jean-Claude Passeron entre
misérabilisme et populisme dans l’étude des relations de domination entre groupes sociaux :
dans le premier cas, le danger est de réduire un groupe à ses propriétés de dominé en réfutant
toute idée d'autonomie dans quelque sphère que ce soit ; dans le second cas, avatar de relativisme culturel, on prêterait une autonomie signifiante pure au groupe dominé sans égards à sa
condition de dominé. Cf. Jean-Claude Passeron, op. cit., p. 247-256, ou encore Jean-Claude
Passeron, Claude Grignon, Le savant et le populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie
et en littérature, Paris, Seuil/Gallimard, 1994.
3. Charles Tilly, « Prisonniers de l’État », Revue internationale de sciences sociales, 133,
août 1992, p. 373-387.
4. Ainsi pour exemples significatifs : Doug Mc Adam, Sidney Tarrow, Charles Tilly,
« Pour une cartographie de la politique contestataire », Politix, 41, 1998, p. 6-32 ; le numéro
« Penser la violence : Perspectives philosophiques, historiques, psychologiques et sociologiques » de la Revue internationale de sciences sociales, 132, 1992 ; les deux volumes dirigés
par Françoise Héritier, De la violence, Paris, Odile Jacob, 1996, 1999 ; Michel Wieviorka, La
violence, voix et regards, Paris, Balland, 2004 ; Hamit Bozarslan, Violence in the Middle East :
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Vincent Romani
en situation de guerre qu’à l’interdit éthique qu’évoque Luc Boltanski lorsqu’il s’agit
d’appréhender la souffrance à distance en parole objectivante et non pas agissante 1.
Peut-être aussi l’immédiateté de la violence force-t-elle le regard vers les lieux de pouvoirs et de décisions plutôt que vers les lieux et acteurs plus communs de son ingestion
quotidienne. Peut-être enfin l’hypothèse d’Hamit Bozarslan est-elle pertinente
lorsque, relayant les critiques formulées par Hannah Arendt dès 1968, il pointe les difficultés spécifiques qu’ont les sciences sociales à analyser la violence, en ce que
« filles du positivisme » et à la recherche de régularités sociologiques, elles se trouvent
particulièrement démunies théoriquement lorsqu’il s’agit d’élucider des phénomènes
de dérégulation.
Un double décalage par rapport aux approches classiques de la violence se dessine
alors : celui de l’échelle d’observation, qui verrait réduire sa focale des grandes institutions vers les acteurs individuels ; et celui de la portée explicative, non pas réduite, mais
réorientée de la question des acteurs-auteurs de violence vers les lieux et acteurs plus
ordinaires de son expérience quotidienne : la violence fait sens pour eux, et son analyse
permet de comprendre et expliquer beaucoup de leurs pratiques et discours 2. Cette piste
s’éloigne notablement des travaux précités sur la violence, axés vers la recherche des
moyens et causes, alors que j’envisage son repérage dans les anfractuosités du militaire, de la politique et des structures, et la compréhension de ses effets. J’ai pu ainsi
montrer que les expériences individuelles de la violence, et plus largement les souffrances occasionnées par la coercition, ne se limitent pas au domaine matériel, mais
ont une dimension traumatique et psychique évidentes en ce qu’elles dépossèdent
From Political Struggle to Self Sacrifice, Princeton, Markus Wiener Publishers, 2004. Enfin
concernant la science politique, les sommaires de la Revue française de science politique,
Politix et de Cultures & Conflits témoignent du quasi-monopole de la problématique des causes
et des auteurs lorsque la question de la violence est abordée. Pour la Palestine, dominent des
travaux analysant le phénomène des « kamikazes » palestiniens, c’est-à-dire certains auteurs de
violences palestiniens : Pénélope Larzillière, « Le “martyr” palestinien, nouvelle figure d'un
nationalisme en échec », dans Alain Dieckhoff, Rémi Leveau (dir.), Israéliens et Palestiniens.
La guerre en partage, Paris, Balland, 2003, p. 89-116 ; ou bien d’autres travaux portant sur les
« brigades des martyrs d’al-Aqsa », groupe paramilitaire se revendiquant du parti gouvernemental Fatah : Jean-François Legrain, « Les phalanges des martyrs d’al-Aqsa en mal de leadership national », Maghreb-Machrek, 176, 2003, p. 11-34. Pour une analyse de la violence
interne à la société palestinienne, voir Bernard Botiveau, « Phénomènes vindicatoires dans la
société palestinienne », Autrement, 228, 2004, p. 104-114. L’ouvrage précité dirigé par Alain
Diekhoff et Rémi Leveau aborde différentes dimensions incontournables de ce conflit, mais
sans que le point de vue du quotidien des acteurs ordinaires ne soit investi (Alain Dieckhoff,
Rémi Leveau (dir.), ibid.) Enfin, d’innombrables travaux universitaires évoquent la violence
coercitive dans les Territoires palestiniens, mais surtout à partir d’une problématique médiane,
en tant que contexte plus qu’en tant qu’objet central d’analyse, par exemple : Bernard Botiveau,
Aude Signoles (dir.), « D’une Intifada l’autre : la Palestine au quotidien », Égypte/Monde
arabe, 6, 2003.
1. Luc Boltanski, La souffrance à distance : morale humanitaire, médias et politique,
Paris, Métailié, 1993.
2. Outre les travaux francophones stimulants qui déplacent les grilles d’analyse classiques, tels ceux de Philippe Braud (L’émotion en politique, Paris, Presses de Sciences Po,
1996) et de Jacques Sémelin (numéro spécial « La violence extrême », Revue internationale de
sciences sociales, 174, 2002), citons Carolyn Nordstrom, Antonius Robben (eds), Fieldwork
under Fire. Contemporary Studies of Violence and Survival, Berkeley, University of California
Press, 1995 ; et Antonius Robben, Marcelo Suarez-Orozco (eds), Cultures under Siege. Collective Violence and Trauma, Cambridge, Cambridge University Press, 2000. Pour une revue
bibliographique complète de travaux novateurs et leur usage, nous renvoyons à Vincent
Romani, « Quelques réflexions sur les processus coercitifs dans les Territoires occupés »,
Études rurales, 173-174, juin 2005, p. 251-273.
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Enquêter dans les Territoires palestiniens
durablement l’individu de la maîtrise de soi, de son temps et de son espace. Un nouveau jeu d’échelle permet alors de comprendre les moyens que mobilisent souvent les
Palestiniens pour faire face à cette hétéronomie existentielle : la projection, sinon la
dilution de leur trajectoire individuelle et de ses souffrances au sein du collectif
national, sur les plans synchronique comme diachronique 1. Cette collectivisation du
destin individuel leur permet de donner sens à un vécu traumatique et d’en atténuer
ainsi les effets 2. Dans ce cadre, la stratégie d’enquête répondant à un tel point de vue
impose un vécu intime auprès des acteurs, une immersion dans leur quotidien, et ce
sont les difficultés d’une telle entreprise que j’évoquerai plus avant.
VIOLENCE ET ENQUÊTE : DIMENSIONS DE L’ENGAGEMENT PAR CORPS
Un mois de calme relatif prévalut à mon arrivée sur le terrain cisjordanien, en
août 2000, avant un nouveau soulèvement (Intifâda) palestinien contre l’occupation et la
colonisation israéliennes, fin septembre de la même année. La répression fut immédiate
et multiforme, usant de tous les moyens militaires d’un dispositif de coercition inédit. Le
niveau de violence armée augmenta progressivement, par paliers, jusqu’aux réoccupations directes – courant 2002 – par l’infanterie israélienne, des grandes zones urbaines
laissées à l’autogestion palestinienne à la faveur du processus d’Oslo (1993-2000) 3. Des
manifestations, émeutes, jets de pierre contre les soldats aux attentats suicides en Israël,
côté palestinien ; des balles aux bombes contre les manifestants, suspects ou civils palestiniens, côté israélien : la violence est ici évidente, mais demande à être spécifiée 4.
Deux traits de cette violence importent quant à la situation d’enquête : la dimension diffuse, imprévisible, de la violence, d’une part, et l’enfermement qu’elle induit,
d’autre part. Le récit d’Abdel, âgé de 58 ans, habitant la ville de Ramallah et professeur de science politique à l’université de Bir Zeit (distante de sept kilomètres), synthétise l’imbrication de ces contraintes :
« Hier j’ai voulu aller à l’université pour donner mon cours ; j’ai donc téléphoné
là-bas le matin juste avant de partir, mais entre temps ils [les soldats israéliens]
ont mis un barrage sur la route, bloqué les voitures, contrôlé les piétons, provoqué
les jeunes. Quand je suis arrivé, les affrontements avaient déjà commencé, ils
tiraient, il y avait des gaz [lacrimogènes], et après être resté une heure dans les
bouchons et la fumée, je suis rentré à la maison à pied. À peine arrivé à la maison,
des collègues m’ont appelé : les soldats venaient de lever le barrage, en emmenant trois étudiants ! J’ai décidé de rester à la maison, de toute façon l’heure de
1. Jacques Revel, « Micro-analyse et construction du social », dans Jacques Revel (dir.),
Jeux d’échelles : la micro-analyse à l’expérience, Paris, Gallimard/Seuil, 1996, p. 15-36.
2. Ces lignes synthétisent les développements de Vincent Romani, « Quelques réflexions
sur les processus coercitifs dans les Territoires occupés », art. cité ; pour de plus amples développements et des conclusions similaires, voir Pénélope Larzillière, Être jeune en Palestine,
Paris, Balland, 2004.
3. L’essentiel des accords internationaux relatifs au processus d’Oslo figure dans Henri
Laurens, Le retour des exilés. La lutte pour la Palestine de 1869 à 1997, Paris, Bouquins, 1998.
4. Ici s’annonce un enjeu des nombreuses luttes de classement relatives au conflit israélopalestinien, et au milieu desquelles le chercheur trouve difficilement sa place. La qualification
des acteurs et des moyens de lutte est un enjeu taxinomique très concret et surinvesti, où la
« légitime défense contre le terrorisme (arabo-islamique) » du discours israélien et occidental
trouve son contrepoint discursif dans la « légitime résistance d'un peuple contre l'occupation et
l'oppression » du point de vue arabe.
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Vincent Romani
mon cours était déjà passée. Voilà, c’est tout le temps comme ça, on ne sait
jamais. Parfois le barrage est encore plus proche dans mon quartier, et je ne peux
pas en sortir. Comment demander aux étudiants de rester concentré ? Ou alors je
suis bloqué à l’université et je ne peux pas rentrer ! » 1
Ceci renvoie à la spécificité d’un conflit et d’un dispositif de coercition qui font
qu’il n’existe pas de lieu de violence particulier identifiable, pas plus qu’il n’existe de
moment ou de durées prévisibles à la violence.
Apparaît là toute la difficulté d’expérimenter – puis d’expliquer – un contexte
dont la ligne de front est évanescente, ne passant jamais au même endroit ni au même
moment, mais menaçant en permanence de le faire. Telle rue ou tel quartier sont praticables et bondés à telle heure, et un missile, obus, engin piégé, un groupe de soldats
parfois en habits civils peuvent y semer mort et panique en un instant ; ou bien un véhicule blindé peut venir se positionner sur la place en bas de chez soi, transformant le
marché proche en un lieu de confrontation où les jeunes palestiniens entreprennent
immédiatement de le chasser à coup de pierres, voire de projectiles incendiaires, avant
que les soldats ne sortent brusquement pour faire feu sur eux, en un ballet mortel
d’ambulances, de hurlements, de flux et reflux de foules : autant de scènes vécues des
dizaines de fois 2. Au début du soulèvement, des miliciens palestiniens armés tiraient
souvent contre les soldats, qui ripostaient alors généreusement avec des moyens
démultipliés, transformant le lieu en un véritable champ de bataille, pour une heure ou
pour une semaine 3. Il faut alors se tapir dans son appartement pour une période indéterminée, en espérant éviter l’explosion ou le tir fatals. Une angoisse particulière est occasionnée par les fouilles de domicile, car les militaires peuvent décider à tout moment de
mitrailler la porte d’entrée ou la faire exploser, même après avoir frappé ou sonné, au
risque de tuer les habitants. Tous les axes routiers et les immeubles peuvent aussi faire
l’objet d’opérations de fouille et contrôles inopinés, de jour comme de nuit, et de couvrefeux : moins que le danger physique, le problème ici est l’indétermination arbitraire du
temps d’immobilisation dans son véhicule, sur le bord de la route, assis, debout, dans son
appartement, au bon vouloir des militaires, ainsi que l’humiliation qui l’accompagne 4 :
autant de tracas si fréquents que quiconque – y compris l’enquêteur – finit par s’y habituer, mais au prix d’un stress difficile à mesurer immédiatement ; par exemple, sans
aucun problème d’alimentation ni d’approvisionnement, trois semaines de siège et de
confinement dans un appartement, rythmées de combats armés, me firent perdre six kilos
en avril 2002 à Ramallah. L’enjeu est ici la maîtrise des frontières spatiales et temporelles, qui échappe aux individus et au groupe pour demeurer entre les mains de l’armée
israélienne. Au-delà se pose le problème de la maîtrise par les individus de leur intégrité
physique et morale, de leur dignité et de leur estime de soi, c’est-à-dire de leur capacité
1. Entretien du 20 juin 2002, au domicile.
2. Moyen d’évaluer la « température » d’un quartier, de revendiquer la souveraineté,
« d’aguerrir » les recrues, ce procédé de positionnement impromptu de troupes en pleine zone
palestinienne est devenu aussi un moyen classique d’élimination des milices palestiniennes,
qui, provoquées par cette intrusion, tirent avec des armes légères, se faisant ainsi repérer et tuer
par les snipers, pilotes ou artilleurs israéliens à des distances indétectables. Ces pratiques se
sont aujourd’hui déplacées vers la bande de Gaza.
3. Après les grandes opérations israéliennes de réoccupation des enclaves cisjordaniennes
pendant les années 2001 à 2003, beaucoup d’armes furent saisies, des activistes palestiniens
tués ou arrêtés, et leurs structures affaiblies.
4. Le recueil de textes explicatifs le plus récent sur le soulèvement de septembre 2000 est
réuni par Rémi Leveau, Alain Dieckhoff (dir.), op. cit.
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Enquêter dans les Territoires palestiniens
à se faire et penser acteurs de leur vie, à se projeter dans l’avenir. Dans ce contexte, la
notion de menace, liée à celle d’incertitude, importe pour comprendre l’atmosphère
qui peut bien régner dans pareille situation.
La réactivité est vitale dans ce contexte et exige une vigilance constante. Il faut être
capable de mesurer la dangerosité d’une situation, d’un lieu ou d’un moment, d’un
soldat ou de colons, et se tenir prêt en restant informé en permanence du contexte immédiat comme de la vie politique israélienne et palestinienne. Les téléphones portables, les
télévisions satellitaires d’information continue, Internet, constituent à cet égard des
moyens vitaux d’orientation et réorientation dans l’espace-temps : on peut ainsi rapidement être prévenu de l’imminence d’une attaque, rentrer chez soi ou dans un lieu plus
sûr, contrôler ses stocks d’eau, de nourriture et de bougies, ouvrir ses fenêtres pour éviter
que leurs vitres ne soient soufflées par les explosions – et toujours s’en éloigner, fermer
ses rideaux pour ne pas offrir une cible aux tireurs israéliens. Soit tout un ensemble de
micro-mesures routinisées destinées à faire face à cette imprévisibilité, qui constitue une
spécificité du contexte palestinien, certes partagée par d’autres cas historiques de
conflits, mais pas par tous : c’est pour cela que la notion de contexte coercitif importe
ici, largement plus adéquate que l’idée de « guerre », par exemple 1.
Un second trait du contexte palestinien importe quant aux conditions d’enquête :
celui de l’enfermement, dans l’espace et le temps. Il tient en partie aux conséquences du
processus d’Oslo, qui réorganisa le dispositif d’occupation et de colonisation israélien
des Territoires palestiniens : ce processus s’est traduit en pratique par le cantonnement
des grandes agglomérations palestiniennes, dotées d’un statut semi-autonome, à l’intérieur d’un réseau sécuritaire et colonial de routes et d’implantations israéliennes croissantes. La stratégie israélienne officielle est de contrôler le maximum d’espaces, mais un
minimum de non-Juifs dans cet espace 2. Il en résulte l’éclatement de l’espace palestinien en une multitudes d’enclaves disjointes sans aucune profondeur territoriale, privées
du contrôle de leur liaisons sur trois axes : d’une part vers les frontières internationales
(jordanienne et égyptienne), d’autre part vers Israël (alors que de 1967 à 1990, la libre
circulation en Israël des Palestiniens des Territoires était assurée) et enfin entre chaque
enclave 3. En outre, ce confinement peut s’opérer à domicile en attente d’un bombardement, d’une incursion, d’une effraction des soldats pour fouiller la maison, en cas de
couvre-feu imposé sur la ville ou bien le quartier : dans tous ces cas, sortir de chez soi –
voire rester trop près de sa fenêtre – c’est risquer sa vie 4.
1. Contrairement à des contextes violents plus extrêmes tels que décrits par exemple par
Philippe Bourgois en Amérique Latine, la violence de ce terrain coexiste avec le développement sur place de technologies modernes de communication et une couverture journalistique
intense – unique au monde – des événements : Philippe Bourgois, « La violence en temps de
guerre et en temps de paix. Leçons de l’après-guerre froide : l’exemple du Salvador », Culture
et Conflits, op. cit., p. 45-81.
2. Alain Dieckhoff, Les espaces d’Israël, Paris, Presses de Sciences Po, 1989.
3. Franck Debié, Sylvie Fouet, La paix en miettes. Israël et Palestine (1993-2000), Paris,
PUF, 2001.
4. Ici s’arrête l’analogie avec la prison « de droit commun » et la possibilité de rapprocher
ce quotidien palestinien de l'expérience carcérale judiciaire : dans le cas palestinien, l’espace
praticable est plus vaste, mais à la fois plus fluctuant et sans terme connu pour les enfermés. La
comparaison avec l'expérience carcérale judiciaire telle qu’étudiée par Gilles Chantraine en
France met en évidence une différence significative renvoyant à la préservation des réseaux de
solidarité palestiniens, qui sont surtout familiaux et d'un sens collectif à la violence, là où Gilles
Chantraine montre un processus d’anomie pour les prisonniers de droit commun français :
Gilles Chantraine, Par-delà les murs : expériences et trajectoires en maison d’arrêt, Paris, Le
Monde/PUF, 2004 ; et Majdi al-Malki, « Entraide sociale et clientélisme en Palestine », Études
rurales, 173-174, juin 2005, p. 201-218.
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Vincent Romani
Soumise à l’arbitraire des barrages militaires en temps « normal », la liberté de
mouvement devient quasiment impossible en temps de crise. Prendre la route – en
tentant d’éviter ou pas – ces points de contrôle est une gageure, nécessitant par
exemple cinq heures de petites routes de montagne ou bien d’attente aux barrages
fixes ou mobiles – là où il en fallait une seule pour rejoindre Naplouse depuis
Ramallah, distante de soixante kilomètres. La violence est présente sur la route
comme aux points de contrôle, éloignés de toute couverture médiatique et garantissant l’impunité aux soldats et aux colons qui peuvent tirer sur les voitures, les immobiliser, arrêter, humilier, battre leurs occupants, obliger à rebrousser chemin 1.
Contre cela, rien ne protège, sinon limiter les trajets et c’est du reste ce à quoi je me
suis résolu, comme la majorité des Palestiniens. Après quelques voyages de plus en
plus mouvementés, je me suis enfermé littéralement et successivement dans chacune
des grandes enclaves palestiniennes pour y vivre plusieurs mois, alors que je comptais initialement pouvoir m’installer à Ramallah – ville centrale en Cisjordanie –
pour rayonner ensuite dans le reste des Territoires occupés selon un rythme quotidien, voire hebdomadaire. Autrement dit, pour enquêter dans un lieu en Palestine, il
devient de plus en plus nécessaire d’y appartenir au moins provisoirement. Cela
concerne les étrangers, mais aussi les chercheurs palestiniens d’une manière
croissante : leur liberté de mouvement et d’enquête est entravée par la segmentation
militaire des Territoires, et cette segmentation produit un enclavement communautaire qui rend de plus en plus difficile les enquêtes qualitatives en dehors de son
groupe de connaissances. En retour, la procrastination de la société et de mon objet
de recherche m’a forcé à me fixer successivement dans chaque enclave, à la
recherche des social scientists immobilisés.
Ces deux traits de la violence en Palestine – imprévisibilité et confinement – obligent
donc, pour un projet de recherche s’intéressant au vécu quotidien des Palestiniens, à un
engagement corporel et donc psychologique sans aucune possibilité de refuge immédiat
hors de ce contexte. Ce niveau de violence est impersonnel et les différences de statuts et
de passeports s’estompent devant la communauté de danger physique qui touche chacun
indifféremment. Disposer d’une retraite, d’une privacy 2, d’un chez-soi bien protégé où
l’on peut se réfugier quotidiennement après un entretien, est impossible. S’engager à
mener une recherche dans ces conditions, c’est donc engager son corps (sens actif) et voir
engagés (sens passif, éliasien) ses affects, mécaniquement, sur le temps long 3. La polarisation du conflit fait que le chercheur ne peut plus enquêter en se prétendant extérieur au
terrain : pratiquement obligé d’y habiter, il finit psychiquement par y appartenir au moins
en partie. Du fait des dangers communs encourus et partagés, ma simple présence fut un
gage de confiance vis-à-vis des Palestiniens, et inversement, un gage de défiance vis-à-vis
des Israéliens. « Tu habites chez eux [les Palestiniens] ?! Tu es antisémite comme tous les
1. Bet’Selem, organisation non gouvernementale israélienne, met à disposition du public
les résultats sans équivoque de ses recherches concernant les exactions commises par toutes les
parties au conflit : <http://www.btselem.org>.
2. Le recours à cet anglicisme s’impose ici, car ni « vie privée » ni « intimité » ni « anonymat » ne restituent le sens de ce mot.
3. Je distingue l’engagement au sens de Norbert Elias, où affects et corps de l’individu se
trouvent engagés dans des contraintes contextuelles, et l’engagement plus communément
entendu comme exposition volontaire éventuellement publique de la personne en vue d'un
objectif : Norbert Elias, Engagement et distanciation, Paris, Fayard, 1993 (rééd.), et Jacques
Ion, Pascal Perroni (dir.), Engagement public et exposition de la personne, Paris, Aube/CNRS,
1997.
34
Enquêter dans les Territoires palestiniens
Français ! », dit un soldat au barrage de Qalandia, séparant Ramallah de Jérusalem.
Inversement : « Il est respectable, c’est un jeune homme bien, il habite chez X, dans
l’immeuble de la place de la vieille ville », dit un universitaire palestinien en me présentant à son collègue soupçonneux.
Cependant, la dimension du choix, de la volonté, de la liberté de tout arrêter me
maintint malgré tout à une distance minimale des Palestiniens : le simple fait de pouvoir partir du pays, de n’y être pas enfermé définitivement, constitue une barrière substantielle à mon identification totale au terrain. Mais, dans le court et moyen terme, le
partage de risques graves et inévitables estompe sporadiquement cette barrière nationale, en cas de siège, de couvre-feu, de bombardements par exemple. L’engagement,
pluriel, se fait donc à la fois de gré et de force, passivement et activement. Le domaine
de la survie, entendue comme protection de son intégrité physique, est ici dépassé.
Distinguons ainsi la survie de l’adaptation : si celle-ci paraît une modalité indispensable de la première, elle n’en recouvre pas moins une dimension plus intellectuelle et
psychologique.
L’idée d’adaptation tient aux pratiques précédemment décrites, que cela
concerne la survie physique ou bien l’organisation de l’enquête. Elle renvoie ainsi à
une posture qui ne peut être autrement qu’engagée. Un certain niveau d’immersion
dans un univers violent – voire traumatique – rend impossible le maintien d’une
posture distanciée, au risque de mettre en danger sa propre sécurité, mais aussi sa
santé mentale. Autrement dit, chercher à maintenir un niveau de normes éthiques,
affectives, psychologiques qu’il est possible d’avoir dans un contexte européen
entraînerait automatiquement un conflit de normes problématique si l’on s’attache à
vivre une longue période sur un tel terrain. Intériorisation des craintes et affects collectifs, familiarisation à la mort et à l’administration de la mort, à la vue du sang et
des restes humains, à l’humiliation, à la remise de soi, sont inévitables : maintenir
un standard européen tout en expérimentant ce contexte traumatique enlève un
moyen important d’y faire face sans s’effondrer ou commettre une erreur fatale. On
ne peut s’apitoyer sur chaque cadavre ou meurtre aperçus, sur chaque humiliation
ressentie, sur chaque mort évitée de justesse. Il s’agit tout simplement du durcissement de sa propre échelle de valeurs, d’une insensibilisation à des faits et discours
qui paraîtraient scandaleux en Europe, du déplacement de ses propres seuils de tolérance à la violence, comme moyens importants de se protéger mentalement, sans
quoi quiconque sombrerait dans un tel contexte.
La perception même du danger et de la violence, à force de les côtoyer, est altérée : voir un cadavre ou un meurtre, des balles ricocher sur son balcon, se faire poursuivre en voiture par des colons tirant généreusement, se faire menacer d’une arme,
subir un bombardement, le lancinant ballet des drones et des hélicoptères, l’explosion
de bombes ou du passage supersonique d’avions de combat au dessus de la ville,
l’humiliation des barrages et contrôles, marcher dans des rues vides sillonnées par des
chars de combat, mitrailleuses pointées sur soi, seulement protégé d’un gilet de secouriste afin d’aller porter des médicaments aux habitants confinés ; toutes ces expositions
et ce stress finissent par être relativement banalisés tant les référents exogènes du
danger n’ont plus cours. L’objectif implicite est de demeurer psychiquement et intellectuellement entièrement disponible et tourné vers le présent et le futur immédiats,
vers la détection et la résolution de menaces et problèmes vitaux. En retour, cette pression du présent, en empêchant de s’appesantir sur soi et ses états d’âme, protège peutêtre de douloureuses remémorations confrontant le vécu palestinien à un passé européen bien plus confortable et douillet.
35
Vincent Romani
Ce constat permet d’aborder le second point concernant l’engagement lors de
l’enquête. Ce qui précède entendait montrer qu’il est des situations d’enquête où l’on
peut se trouver engagé par les contraintes environnantes. Je souhaite montrer que ce
processus d’immersion, d’empathie avec les enquêtés et leur contexte, plutôt que
d’être critiquable, peut être autant indispensable que fécond pour le recueil de données. Il s’agit de la proximité de vécu avec eux, d’un niveau de communication qui
favorise d’une part l’intercompréhension et d’autre part la confiance. Il serait bien
hasardeux d’évoquer une échelle de vérité, d’authenticité des rapports humains et des
entretiens tant j’adhère à une conception plurielle de l’individu et des interactions 1.
La formulation adéquate serait d’affirmer que vivre le même contexte traumatique que
celui des acteurs, ne pas se poser en expert parachuté et étranger au quotidien palestinien, induit une spécificité des rapports lors des entretiens 2.
J’ai ainsi recueilli un récit d’emprisonnement et de tortures par un sociologue
palestinien de Naplouse après avoir « fait mes preuves » en résidant et circulant entre
novembre 2000 et mars 2001 dans cette ville, où la coercition israélienne est particulièrement éprouvante. J’y ai vécu comme chacun, y partageant les mêmes dangers
objectifs et éprouvant les mêmes émotions : par honte, pudeur ou peur de se voir considérer comme prétentieux, ce type de récits est difficile à recueillir auprès des hommes,
dont peu pourtant ont échappé aux geôles israéliennes depuis 1967. Jamais cette
personne ne se serait ainsi livrée sans auparavant avoir pris toutes les assurances
tacites d’un engagement bienveillant 3. Rester dormir chez quelqu’un ou bien héberger
une personne en raison de combats et de couvre-feux dans son quartier produisent une
intimité, le danger et la mort qui rodent favorisent un niveau de communication qui
peut parfois altérer le rapport classique d’entretien. Pour exemple, j’ai passé une nuit
de mai 2002 « coincé » au domicile d’un universitaire, alors que les chars patrouillaient dans les rues et tiraient sur les jeunes lanceurs de pierres : cet homme proche de
la retraite, issu d’une famille de notables, polyglotte, pétri d’excellence académique,
s’est remémoré avec une frénésie existentielle, dans la peur d’une mort imminente, ses
souvenirs d’enfance et professionnels les plus intimes. Il ne se serait jamais ouvert
ainsi à un étranger dans un autre contexte. La neutralité bienveillante souhaitée doit ici
céder le pas à l’engagement univoque, bienveillant. Ce n’est pas dire qu’il faille ériger
ceci en méthode, ou que seule celle-ci est valable ; mais seulement que ce type de
contexte difficile peut conduire à adopter ce type de méthode, et qu’à la limite – dans
ces cas limites – cette méthode est la seule praticable, et qu’elle demeure féconde 4. J’ai
pu le vérifier en négatif lors d’un complément d’enquête effectué en décembre 2005 en
Cisjordanie, à une période bien plus calme de domination israélienne absolue et de
résistance palestinienne résiduelle : l’intensité violente de la période 2000-2003 a laissé
place à une routine d’occupation plus « normale » permettant une vie économique
1. Sur ce point, je rejoins à nouveau les critiques émises dans ce numéro par Daniel
Bizeul.
2. Un ouvrage français de référence sur l'engagement de terrain du chercheur est celui de
Jeanne Favret-Saada, Les mots, la mort, les sorts, Paris, Gallimard, 1977.
3. Mon statut d’étranger aux jeux d’honneur intra-palestiniens a sans doute joué
autant que le fait d'avoir « fait mes preuves » sur ce terrain pour accéder à ce niveau d'information.
4. Cet engagement bienveillant est la posture d’entretien – à visée thérapeutique ou bien
analytique – plébiscitée dans l’ouvrage collectif suivant : Rolf J. Kleber, Charles R. Figley,
Berthold P. R. Gersons et al., Beyond Trauma. Cultural and Societal Dynamics, New York,
Plenum Press, 1995.
36
Enquêter dans les Territoires palestiniens
minime. Dans ce contexte moins immédiatement menaçant, au delà de toutes les différences de moment et de postures d’enquête, j’ai perçu des attitudes relationnelles plus
distantes, moins propices à l’intimité et au dévoilement de soi vis-à-vis des mêmes
personnes et catégories de personnes. Autrement dit, le temps court et intense du
conflit n’est compensable dans les opérations d’enquête qu’en lui opposant le temps
long de l’immersion.
Une double précision s’impose. J’ai montré comment un tel engagement de terrain permet une perspective originale. Il n’est pas immédiatement coûteux sur place,
tant l’adaptabilité humaine est extensible. De même, l’intériorisation des « normes
violentes » se déroule d’une manière implicite et continue, difficilement repérable in
vivo : c’est dans la confrontation à l’altérité que l’on se rend compte de ses propres
changements, par l’entourage resté en Europe par exemple. Un fait marquant m’a ainsi
fait réaliser l’inculturation accomplie : pour consulter les ouvrages d’une bibliothèque
de l’université hébraïque de Jérusalem, j’ai traversé les différents barrages militaires
pour me retrouver après quelques semaines de siège militaire et de répression dans une
atmosphère de campus israélien ouverte et libérale. J’y ai découvert la profondeur des
phobies intériorisées du côté palestinien : crainte des gardes et des policiers israéliens,
peur de me faire « repérer » bien que n’ayant rien à me reprocher, angoisse de lâcher
un mot d’arabe, avec tous les symptômes d’une grande anxiété – sueurs, tremblements,
pâleur – autrement dit les mêmes peurs étreignant les Palestiniens des Territoires lorsqu’ils doivent s’aventurer du côté israélien pour travailler ou retrouver leurs proches
placés du « bon » côté du mur, ou bien tout simplement lorsqu’ils sont confrontés à
des soldats. J’ai aussi pu sans faute y repérer des palestiniens citoyens d’Israël qui ont
accès à l’université, et qui font tout pour se fondre dans la masse des étudiants israéliens par les vêtements, la langue, l’hexis, mais dont le regard peut trahir la différente
condition de minoritaire dominé.
La seconde précision renvoie aux vendanges et vidanges de cette expérience. Si
une telle posture d’engagement sur le terrain est féconde, c’est parce qu’il est tout à la
fois permis au chercheur et indispensable à sa recherche qu’il dispose après son
enquête de tout le temps et la sécurité nécessaires, une fois extrait de ce contexte, pour
se (re)poser, revenir sur son expérience de terrain et l’actualiser. La plupart des social
scientists palestiniens sont privés de cette possibilité et de ses conséquences. La réadaptation à une vie sociale et académique policée, la distanciation vis-à-vis d’une
expérience existentielle peuvent s’avérer bien plus difficiles que l’enquête même. Un
phénomène d’ambivalence spécifique s’observe : les questions des proches et moins
proches sur ce vécu sont perçues comme inquisitoriales, voyeuses, intrumentalisantes ; mais la discrétion et le silence de ces mêmes personnes sont perçues comme
un désintérêt coupable. L’incrédulité ou la gêne de l’auditoire est également déstabilisante 1. Il faut en outre apprendre à gérer la destruction intime produite par la destruction progressive d’un terrain que l’on a fait profession « d’avoir dans la peau ».
Au-delà de faits traumatiques liés à la violence et à la mort très localisés chronologiquement, c’est le temps long d’une situation permanente de dépossession de soi qui
1. Sur ce plan, les scènes de table sont révélatrices du sentiment d’incommunicabilité
d'expériences de guerre dans un cadre d'interaction se voulant policé : les convives peuvent être
fascinés et demandeurs de tels récits, qui ont l'inconvénient d’écraser, par leur intensité, la légèreté des sujets de conversations courantes, ce décalage produisant un malaise certain. Plus
généralement, la confrontation à des contraintes existentielles intensifie les rapports humains,
ce qui rend par la suite exigeant sur le plan relationnel.
37
Vincent Romani
est le facteur le plus important de modifications structurelles de la personnalité,
comme expérimentation par corps, puis intériorisation de l’humiliation 1.
Une dernière dimension de l’adaptation concerne celle, éventuelle, du projet de
recherche, de la problématique, des hypothèses, qui peuvent être mis à mal par l’événement. Une première posture plaiderait pour l’abandon de toute ambition nomothétique
à propos d’un contexte de crise induisant une certaine dilution des structures sociales et
une déstabilisation du chercheur. À tout le moins peut-on supposer un projet mal posé
puisque aussi fragile devant l’événement – dans la mesure toutefois où cet événement ne
détruit pas instantanément l’objet de la recherche. À l’instar d’autres terrains difficiles,
la violence peut autant dévoiler que voiler des structures et des processus : Frank Pieke
explique le même dilemme qui m’a un temps préoccupé concernant la suite à donner à
une enquête sur un terrain qui se délite en apparence 2. Il choisit de rester et continuer
son enquête en gageant que la situation de crise nouvelle éclairera autant qu’elle rendra
difficile ses recherches, exacerbant et dévoilant des processus et structures que la situation précédente cachait quelque peu. Vivre sur place permet de comprendre que le soulèvement palestinien de septembre 2000 et sa répression sont des péripéties de la situation d’occupation et de coercition qui prévaut dans les Territoires occupés depuis au
moins 1967. Il s’agit bien d’un contexte traumatique, d’une histoire « longue » d’occupation étrangère émaillée de révoltes et d’épisodes plus ou moins longs et sanglants de
répression, dans laquelle vivent les Palestiniens depuis la chute de l’empire Ottoman 3.
Des schèmes discursifs et pratiques sont mobilisés pour faire face aux situations vitales,
qui renvoient aux expériences historiques passées transmises, réappropriées et revivifiées. L’idée de Nakba [catastrophe] est une clef de lecture permanente pour les
Palestiniens : elle renvoie aux guerres de 1948 aux cours desquelles leurs aînés furent
poussés à la fuite et dépossédés de leurs biens, transformés en peuple de réfugiés 4. Les
Palestiniens de Cisjordanie et de la bande de Gaza, bien que pour beaucoup réfugiés de
territoires aujourd’hui israéliens, se vivent comme ceux qui ont réussi à rester, ceux de
l’intérieur, dont l’obsession est de s’accrocher à la terre dans l’angoisse de l’achèvement
par Israël de l’expulsion des Palestiniens. L’incertitude existentielle dans laquelle ils
vivent explique que la projection, la planification de projets individuels ou collectifs audelà de la semaine ou du mois renvoient moins à une maîtrise effective de son temps qu’à
l’expression d’un espoir ténu.
Il s’agit de prendre acte de cet état de fait en situant la recherche au sein de celles
portant sur les contextes violents, sans forcément faire de ce contexte l’objet central
de recherche. J’ai d’ailleurs précédemment évoqué de récents travaux anglo-saxons
1. Les travaux de Vincent de Gaulejac sont stimulants à propos des mécanismes des violences
humiliantes : Vincent de Gaulejac, Les sources de la honte, Paris, Desclée de Brouwer, 1996.
2. Frank Pieke, « Witnessing the 1989 Chinese People’s Movement », dans Carolyn
Nordstrom, Antonius Robben (eds), Fieldwork under Fire…, op. cit., p. 62-79.
3. Pour une synthèse historique, cf. Nadine Picaudou, Les Palestiniens : un siècle d'histoire, Bruxelles, Complexe, 1997. Pour un essai de compréhension de ce que peut être une routine violente : Vincent Romani, « Quelques réflexions sur les processus coercitifs… », art. cité,
p. 251-273.
4. Nadine Picaudou, ibid. ; Benny Morris, Righteous Victims. A History of the ZionistArab Conflict, 1881-2001, New York, Vintage, 2001 : ce dernier ouvrage achève l’invalidation
scientifique du discours nationaliste affirmant que « les arabes sont partis d’eux-même » de
Palestine pendant les guerres de 1947-1948 ; cet historien reconnu de l’université Ben Gourion
plaide cependant publiquement pour l’achèvement par Israël de la purification ethnique dont il
montre lui-même en ces termes les débuts : Benny Morris, « The Survival of the Fittest »,
Haaretz, 8 janvier 2004.
38
Enquêter dans les Territoires palestiniens
sur les contextes violents, qui invitent opportunément à dépasser l’immédiateté de la
violence et rechercher ce qui fait vivre et survivre les gens plutôt que ce qui les fait
mourir et souffrir dans des contextes difficiles. Dans ce cadre se tenait ma recherche,
qui cherchait à élucider les conditions de possibilité des métiers de social scientist en
Territoires occupés.
Cette option a le mérite de la cohérence dans la mesure où je prétendais moimême conduire mes recherches de thèse sur ce terrain : il eut été contradictoire de
s’attacher à montrer scientifiquement que les sciences sociales sont impraticables dans
les Territoires occupés. Cela invite aussi à prendre en compte non seulement pour soi,
mais pour les acteurs et leur compréhension, la violence et ses effets : dans ces conditions d’enquête, réflexion sur son propre positionnement et sur ses propres difficultés
et réflexion de recherche sur les acteurs sont difficilement séparables et se nourrissent
respectivement. Être et demeurer dans la même situation que les enquêtés permet de
mieux approcher, comprendre et expliquer leurs pratiques et représentations. Je peux
ainsi montrer que la visée thérapeutique assignée aux sciences sociales palestiniennes
par leurs acteurs se comprend au croisement d’un double projet : la refondation de la
dignité nationale bafouée sur le plan collectif et la transformation de trajectoires humiliantes en carrières scientifiques engagées sur le plan individuel. Autrement dit, le
positionnement adopté de gré et de force a permis et obligé à décentrer le regard d’un
« nous », politologues étrangers, sur « eux le terrain difficile, exotique », et il est
important de rappeler qu’il existe aussi des politistes appartenant à des « terrains
difficiles » et tentant d’y travailler sans que leur travail soit plus facile ou impossible
que le « nôtre » sur « eux ». C’est aussi peut-être faire un premier pas dans la
déconstruction d’un exotisme de l’objet apparent, exotisme dont la Palestine est un
archétype 1.
QUESTIONS ÉTHIQUES
Le problème des techniques d’enquête et de présentation de soi se pose au préalable. En contexte de conflit, la méfiance espionite est très répandue et il est nécessaire de porter une attention spécifique aux manières de contacter les gens et de se présenter, de façon à ne pas être étiqueté comme hostile : la radicalisation ambiante
impose de signaler un engagement non équivoque, amical. J’ai déjà établi que le fait
d’habiter sur place constitue une excellente entrée, rassurant les gens. D’autre part, les
relations interpersonnelles et informelles sont bien plus fécondes que les approches
institutionnelles, avantage supplémentaire de l’enquête ethnographique. Pouvoir dire
« je connais untel », se faire accompagner et présenter éventuellement par un ami
commun, s’habiller discrètement, se conduire d’une manière « naturelle », maîtriser
les codes de politesse et d’honneur : tout un ensemble de « techniques » que l’immersion permet d’intérioriser. Le fait d’être français facilite en outre grandement les
contacts en raison des perceptions politiques palestiniennes. Enfin, la présence d’universités depuis plus de 30 ans dans les Territoires ont ancré la figure légitime de l’universitaire, sinon du sociologue, facilitant l’identification du doctorant. Une fois le han-
1. Michel Camau, « Le monde arabe et musulman, un ailleurs du politique et de la science
politique », communication au Congrès de l’AFENAM, Aix-en-Provence, 1996.
39
Vincent Romani
dicap de mon extériorité contourné par l’immersion et les gages subséquents de mon
identification au terrain, je me suis retrouvé dans une position d’enquête plus avantageuse que beaucoup de mes pairs palestiniens en raison de leur appartenance concrète
à des réseaux interpersonnels qui rendent plus difficile pour eux que pour moi le
dépassement de leurs cercles sociaux.
Ces points renvoient à l’établissement d’une relation de confiance avec la population et les informateurs ; cette confiance est exigeante et éventuellement porteuse
de tensions éthiques, elles-mêmes exacerbées par la violence du contexte. Cependant, je n’y perçois pas la problématique de trahison/compromission et de partialité
qu’énoncent Valérie Amiraux et Daniel Cefaï à propos des enjeux de certaines
enquêtes difficiles 1. Et ce, pour deux raisons : d’une part, bien que m’intéressant à
une zone de conflit, la question de la partialité pro/anti-palestiniens/israéliens ne
m’intéresse pas dans la mesure où je n’ai pas à me situer entre les deux parties en
conflit, mais à l’intérieur d’une même société, comme expliqué supra ; d’autre part,
sur le plan intra-palestinien, l’objet de mon enquête – les universitaires – est relativement consensuel dans la société palestinienne. Si l’enquête ne m’a pas préservé
des conflits de personnes et de groupes et si j’ai eu à prendre parti, c’est sur des
enjeux éthiquement bien moins forts que la qualification ou disqualification d’un
conflit et d’une société dans leur ensemble 2. J’ajoute enfin que ce « parti pris » de/dans
la société palestinienne permet justement d’éviter toutes les idéalisations militantes
ou bien propres à une posture recherchant l’équidistance dogmatique entre Palestine
et Israël, car le regard n’est plus encombré par « le conflit » et porte sur les tensions
et processus intra-sociaux.
Louis-Jean Duclos relevait en 1988 dans cette revue que les questionnements
éthiques sont peu soulevés par les chercheurs en sciences sociales, alors qu’ils sont
posés avec acuité par certaines enquêtes difficiles, en particulier dans les pays
étrangers 3. J’adhère partiellement à ses propos : la particularité d’une recherche en
dehors des frontières nationales renvoie plus à des problèmes techniques qu’éthiques,
dans la mesure où lesdites questions éthiques se posent universellement quel que soit
le pays concerné et les terrains étrangers n’ont certainement pas le monopole de la
difficulté. En outre, l’auteur ignore une grande tradition scientifique anglo-saxonne,
anthropologique en particulier, laissant – voire imposant – une large place à la restitution des difficultés intimes de la recherche. Concernant le terrain palestinien, je relèverai quatre ordres de problèmes, déjà largement évoqués par les auteurs dans le dossier « Les risques du métier : engagements problématiques en sciences sociales » 4.
Le premier renvoie à l’autonomie de la recherche et du chercheur sur un terrain
médiatiquement saturé, où chacun a sa propre opinion et surtout où les registres
médiatiques, politiques et scientifiques manifestent une capillarité immédiate. La
1. « Éditorial », Cultures & Conflits, op. cit.
2. Ce qui m’éloigne de la problématique énoncée par Élise Massicard, où l’engagement
du chercheur vient croiser la revendication identitaire d’un groupe dominé relativement minoritaire, alors que l’identité des Palestiniens, même construite, n’est pas posée comme
problème : Élise Massicard, « Être pris dans le mouvement. Savoir et engagement sur le
terrain », Culture & Conflit, op. cit., p. 117-143.
3. Louis-Jean Duclos, « La recherche sociale en milieu étranger », Revue française de
science politique, 38 (1), février 1988, p. 48-70. Relevons enfin que cet article est peut-être le
seul texte publié par la RFSP qui traite des problèmes de l’enquête de terrain et il s’agit d’une
enquête portant sur les Palestiniens.
4. Cultures & Conflits, op. cit.
40
Enquêter dans les Territoires palestiniens
recherche binaire d’étiquetage pro- ou anti- est souvent le premier réflexe d’une
bonne part des gens face à une intervention ou un intervenant sur le sujet. Ne seraitce que le fait d’enquêter uniquement sur les Palestiniens est « suspect », le passage
se révélant glissant de la stigmatisation d’une population à celle d’une recherche,
voire d’un chercheur 1. Sur un plan plus théorique, cette difficulté doit beaucoup à la
posture polémologique dominant la parole sur ces deux sociétés, écueil précédemment évoqué. Mais sur le plan des valeurs, la question prend inévitablement un tour
politique.
La polysémie du verbe « comprendre » en permet un usage pervers, où l’entreprise
de comprendre au sens de rationaliser peut prestement se retourner contre son auteur
accusé de « “les” comprendre », c’est-à-dire soupçonné de complaisance sur le plan des
valeurs. Moult sommations institutionnelles tacites ou non peuvent désigner comme
« pro-pal » celui qui s’attache à expliquer des processus sociaux palestiniens, et peuvent
tendre à délégitimer la scientificité du travail 2. Citons enfin l’exemple de cette effraction
domiciliaire de soldats en mai 2002, dans le cadre d’une occupation temporaire de quartier, et qui laissèrent en mon absence une note écrite en anglais de conseils
« méthodologiques » sincères au doctorant, au vu de sa bibliothèque remplie d’ouvrages
portant sur la société et l’histoire palestiniennes. Je la retranscris intégralement : « Dear
Sir, Being an intellectual is contradictory to learning from extremely one-sided sources
only. Thinking of oneself as an intellectual in such a case would be mere self deception.
If you don’t consider yourself a liar then wake up » – la partialité mensongère du travail
signifiant ici l’intérêt scientifique exclusif pour la société palestinienne 3. Ce ne sont plus
ici les mots, notions, idées, qui sont piégés et politisés, mais un groupe humain et un
objet de recherche ainsi délégitimés. Dans quelle mesure les sciences sociales peuventelles faire entendre leur voix lorsqu’elles étudient la société palestinienne ? Quelles sont
les conditions de production et de réception d’un discours scientifique sur des secteurs
sociaux stigmatisés ? En dernière analyse, on ne peut ignorer la signification et les effets
politiques induits par le fait d’ériger – ou non – la société palestinienne en objet
d’analyse ; mais peut-être est-il encore plus problématique – et pas uniquement sur le
plan scientifique – de nier l’existence d’un objet social.
Un deuxième ordre de problème concerne celui des usages politiques et militaires
des recherches menées sur une zone de conflit. La demande de témoignage est systé1. Je reprend sur ce point la formulation d’Alexandre Quet dans sa communication « Sur
le terrain de l’ultra droite radicale : enquête sur des mobilisations politiques “illégitimes” »,
Atelier « Enquêter en terrain difficile » du 8e Congrès de l’Association française de science
politique, Lyon, 15-16 septembre 2005.
2. Ainsi pour exemple un haut fonctionnaire français de défense me confiant en privé qu’il
est « archi-connu que les chercheurs français sont pro-palestiniens et pro-arabes », sans se
demander qui, en France, enquête réellement dans cette zone.
3. « Cher Monsieur, être un intellectuel est contradictoire avec le fait d’utiliser uniquement
des sources extrêmement partiales. Dans ce cas, se prétendre intellectuel est une auto-illusion. Si
vous ne vous considérez pas comme un menteur, réveillez vous » (ma traduction). Relevons ironiquement que cette note fut glissée dans l’ouvrage d’Henri Laurens intitulé La question de Palestine. L’invention de la Terre sainte, Paris, Fayard, 1999. Les soldats réquisitionnèrent notre appartement situé en étage élevé pour en faire un poste de tir et y vécurent une semaine, ce fait les
empêchant probablement de détruire un mobilier dont ils eurent besoin ; ils purent ainsi prendre
le temps de se familiariser avec ma bibliothèque et commettre quelques menus larcins. Fondamentalement, mon statut affiché à dessein d’étranger et d’intellectuel est probablement la raison
qui les poussa à ménager nos affaires, tout en les indignant et en s’étonnant du fait que des étrangers puissent vivre « de ce côté » et ainsi prendre parti. Contexte militaire très spécifique et représentations politiques expliquent donc pour une bonne part leur acte.
41
Vincent Romani
matique de la part des Palestiniens rencontrés, sommant le chercheur de porter leur
parole et ses observations à l’étranger, afin de renforcer ou faire connaître leur statut
victimaire vu comme une ressource politique et personnelle 1. En tant qu’universitaire
étranger, bien que seulement doctorant, j’ai été sollicité pour bâtir des programmes de
coopération et fournir des voyages et billets d’avions ; par les notables et les dignitaires palestiniens plus à même de me situer dans la hiérarchie universitaire, j’ai été
considéré plus modestement comme leur porte-parole. L’expérience atteste que le
temps passé et l’approfondissement des relations enlèvent à celles-ci ce trait instrumental : on retrouve ici la dimension de l’engagement signalée par celui qui vit parmi
les Palestiniens et qui le différencie de l’étranger de passage, bénéfice de la démarche
ethnographique. Autrement plus pressants sont les services de sécurité israéliens, très
prompts à se saisir des ordinateurs, cahiers, agendas et disques durs aux frontières
internationales au moment de la sortie du territoire, à mener des interrogatoires et
fouilles très poussés, et à refouler leurs indésirables. Il faut donc comprendre la
logique des interrogatoires de « sécurité », présenter une histoire cohérente et rassurante. L’importance de trouver des moyens sûrs de protection des données est justifiée
par le fait que les entretiens et fiches constituent des moyens de nourrir la machine
répressive israélienne en lui fournissant des renseignements pouvant nuire aux Palestiniens concernés, en cherchant à les transformer en indicateurs, par exemple 2. Une
demande existe aussi de la part de services spéciaux d’autres pays toujours très présents dans les zones de conflit. Ces risques renvoient à des incidents sérieux tels que,
par exemple, le pillage militaire des données du bureau palestinien des statistiques en
décembre 2001.
Se pose ensuite le problème de la restitution des recherches. Un premier ordre de
questionnement renvoie au statut d’affirmations factuelles portant sur des faits graves,
dans un lieu éloigné du pays de restitution des observations et à propos de questions
fortement politisées. Renaud Dulong expose le paradoxe du statut de témoin oculaire,
de qui sont exigées des affirmations ne souffrant aucune contradiction, alors que la
règle structurante de l’espace public est la liberté de débats contradictoires 3 : le paradoxe se retrouve dans l’espace scientifique, où la réfutabilité est censée régner. Les
affirmations factuelles du chercheur-témoin, relatant parfois lui-même les récits
d’acteurs-témoins, peuvent faire l’effet de coups de force d’autant moins réfutables
que le récit peut être construit dans un dispositif sémantique de conviction efficace et
que les faits concernés sont violents. Gilles Dorronsoro précise que l’éloignement, la
fragilité, la dangerosité, l’inaccessibilité des sources dans des zones de conflit ajoutent
à cette souveraineté du chercheur sur des terrains difficiles, devenant propice à toutes
les manipulations symboliques ou plus souvent aux approximations scientifiques 4.
Sur ce plan, la Palestine jouit d’un statut à part, peu de zones au monde étant aussi
1. Géraldine Chatelard expose ce problème de l’anthropologue transformée malgré elle en
acteur politique : Géraldine Chatelard, « Carnet de route en Jordanie. De la recherche de terrain
à l’expérience de la médiation », Cultures & Conflits, op. cit., p. 145-170.
2. Sur ce point du « recrutement » des collaborateurs, voir Andrew Rigby, The Legacy of
the Past. The Problem of Collaborators and the Palestinian Case, Jérusalem, PASSIA, 1997.
3. Renaud Dulong, « Le statut du témoin oculaire », dans Jacques Ion, Michel Peroni,
op. cit., p. 141-150 ; Hannah Arendt, énonce aussi la dimension coercitive de la vérité
factuelle : Hannah Arendt, « Vérité et politique », dans La crise de la culture, Paris, Gallimard,
1968 (trad. : 1972), p. 289-336.
4. Intervention de Gilles Dorronsoro en septembre 2005 lors de l’atelier du congrès de
l’Association française de science politique à l’origine de ce numéro.
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Enquêter dans les Territoires palestiniens
scrutées et analysées : la lutte est ici féroce entre les différents « diseurs de vérités »
aux registres et statuts de discours multiples et divergents ; Hannah Arendt sur ce point
énonce les ressorts des luttes qui font transformer par leurs tenants une vérité de fait,
dérangeante, en simple opinion, discutable 1.
Sur le plan de la restitution des recherches, se pose aussi la question des usages
politiques et militaires possibles de celles-ci. L’apport d’arguments politiques est un
gain systématiquement exigé par les parties en conflit, qui recherchent la validation
scientifique de leurs discours. Sur un autre plan, le chercheur peut se voir emprunter
des instruments de réflexion et d’action au service de politiques publiques, comme par
exemple sur les répartitions et affiliations claniques d’une région, ou bien le repérage
de dynamiques exploitables par une puissance répressive. Il s’agit autant d’applications de leurs recherches pouvant nourrir la fierté de certains politistes en Europe, mais
dont les conséquences peuvent être autrement plus dramatiques à d’autres moments
ou dans d’autres régions du monde. Ces dimensions en aval des recherches sur un terrain difficile méritent d’être bien réfléchies pour ensuite aider le chercheur à assumer
les choix opérés.
Ceci mène au dernier problème du sens éthique à donner à une recherche sur une
population opprimée, alors que le travail n’émane pas, pour la recherche menée, d’une
demande sociale venant du pays concerné. Les expertises humanitaires, développementales, militaires y sont reines. Mais les « recherches-repos », par opposition aux
« recherches-action », n’y sont pas sollicitées. Ces dernières, souvent menées par des
palestiniens, sont initiées et financées par des agences étrangères bien plus que par des
institutions et acteurs autochtones 2. Meilleure connaissance de la société palestinienne, déjà une des plus étudiées du monde arabe ; désenclavement disciplinaire et
progrès dans l’étude de la socio-histoire des sciences sociales, dans l’analyse de la
violence : ce sont des objectifs internes aux champs scientifiques français bien plus
que des objectifs de la communauté académique palestinienne. Peut-être faut-il souhaiter que cette situation perdure, qui interdit ainsi de se faire prescrire ses objets par
la nécessité décrétée d’une situation sociale précise et qui permet de mener une
recherche non pratique sur une société étrangère. Et tout au moins peut-on se dire que
cette recherche, si elle n’est pas demandée, demeure acceptée et comprise des acteurs
auprès de qui le chercheur se présente. Reste l’inconfort d’étudier une société opprimée et enfermée, à la manière d’un documentariste s’introduisant dans la geôle
d’otages pour filmer les misères carcérales et repartant bien vite vendre son film.
Guette ici une pornographie de la violence que dénonce Philippe Bourgois 3. Il est seulement alors possible de se dire que l’on ne laisse ainsi pas la parole sur cette société
aux seuls militaires, humanitaires et autres praticiens de « l’actualité ».
**
Spécificités problématiques et saturantes de la « question palestinienne » ; proposition d’approches « subalternes » de la violence qui ne réifieraient pas les acteurs en
victimes ou héros ; engagement par corps de gré et de force dans l’enquête ; intérêt
incontournable des techniques ethnographiques ; exacerbation des questions éthiques :
ce sont autant de constats, analyses et pistes à portée variable produits par cette expé1. Hannah Arendt, cité, p. 300-305.
2. Vincent Romani, « Universités et universitaires palestiniens... », art. cité.
3. Philippe Bourgois, art. cité, p. 79.
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Vincent Romani
rience d’enquête. La singularité des contextes et des enquêtes interdit que l’on ambitionne un quelconque apport méthodologique ; plutôt qu’à un improbable corpus
cumulatif de recettes, ces réflexions entendent participer aux « brûlis successifs » évoqués par Jean-Claude Passeron. Montrer qu’il n’est pas que des terrains calmes, non
plus que des questions méthodologiques évitables est bien le moins que puisse viser
ce texte ; il entend affirmer également qu’embrasser ces questionnements peut être
heuristique.
Tout au plus peut-on pointer des questions invariantes, pourtant variablement
ignorées ou traitées dans ce que nous connaissons des travaux de science politique,
comme si la grandeur supposée de l’objet politique supportait mal le dévoilement de
la fabrique intime de la recherche, ou bien comme si la restitution des cheminements
d’enquête s’apparentait à un dévoilement impudique, sinon pathologique, du moins
narcissique. Ma propre difficulté à user de la première personne du singulier plutôt que
du pluriel de majesté peut être révélatrice d’une tradition politiste d’effacement de
l’auteur au profit d’une prose dont l’impersonnalité serait encore perçue comme un
gage de scientificité. Pourtant, « cette récurrence du “je” ne doit rien à une mise en
scène d’ego surdimensionnés. Le travail de la réflexivité et, corrélativement, la reconnaissance d’une responsabilité de l’enquêteur passent par une restitution des récits
d’expérience à la première personne » 1. 2
Vincent Romani est doctorant à l’IREMAM et l’IEP d’Aix-en-Provence, associé
au CEDEJ (Le Caire). Ses publications et recherches portent sur la communauté
académique palestinienne et, plus largement, sur l’histoire des sciences sociales, les
systèmes universitaires, l’anthropologie de la violence, la circulation des élites au
Proche-Orient. Il a notamment publié : « Quelques réflexions à propos des processus
coercitifs en Territoires palestiniens », Études rurales, 173-174, juin 2005, p. 251273 ; « Des returnees permanents ? Le cas des universitaires palestiniens dans les
Territoires », dans Isabelle Rivoal, Nadine Picaudou (dir.), Retours en Palestine.
Trajectoires, rôle et expériences des returnees dans la société palestinienne après
Oslo, Paris, Karthala/IISMM, 2006, p. 153-175 (<[email protected]>).
RÉSUMÉ/ABSTRACT
ENQUÊTER DANS LES TERRITOIRES PALESTINIENS : COMPRENDRE UN QUOTIDIEN AU-DELÀ DE LA
VIOLENCE IMMÉDIATE
Cet article tente une réflexion sur le statut de la violence d’un terrain difficile, à partir d’une
recherche portant sur les Territoires occupés palestiniens. Il pointe les difficultés particulières
altérant l’objectivation du terrain palestinien, avant de considérer plus largement les limites
concernant l’appréhension de la violence en science politique. Un début de piste est suggéré
sur la trace de travaux pluridisciplinaires anglo-saxons, qui restituerait leurs places aux
1. « Éditorial », Cultures & Conflits, op. cit. L’ouvrage de Clifford Geertz constitue
en outre un argumentaire convaincant de la nécessité de considérer le chercheur également
comme un auteur : Clifford Geertz, Ici et là-bas, l’anthropologue comme auteur, Paris,
Métailié, 1996 (trad. : 1988).
2. Aurélie Campana, Magali Boumaza et Daniel Bizeul ont enrichi cet article de leurs critiques avisées : qu’ils en soient remerciés.
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Enquêter dans les Territoires palestiniens
acteurs et processus ordinaires dans des contextes violents : il s’agit d’éviter la sous-évaluation
de la violence, la surinterprétation victimisante, tout autant qu’un regard ne portant que sur les
auteurs et causalités de la violence. Il montre que l’engagement par corps du chercheur sur son
terrain peut être aussi incontournable que fécond, à condition que cette immersion ethnologique soit distanciée, y compris sur le plan éthique.
A FIELD RESEARCH IN THE PALESTINIAN TERRITORIES. UNDERSTANDING THE PRESENT BEYOND
IMMEDIATE VIOLENCE
Based on our research experience in the Occupied Palestinian Territories, this article tries to
shed some lights on the difficulties of dealing with violence, from the field research to its restitution. Whereas some difficulties in addressing violence resort to the specificity of the Palestinian context, many traps pertains to the larger social sciences practices : under-interpretation
of violence, or its contrary, leading to over-victimization of individuals ; the most attractive
trend, especially in political science, remains in focusing only on causalities and perpetrators
of violence. We try to show how heuristic could be a bottom-up approach, aimed at ordinary
places and people where violence is daily dealt with – more than produced. From a practical
point of view, we demonstrate how ethnographic immersion is then not only inevitable but meaningful. We finally raise certain seldom addressed ethical questions, stressed by the ethnographic approach of a highly contentious field.
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Enquêter dans les Territoires palestiniens. Comprendre un