LE VERBE DANS LES MODALITES D'ENONCE
AMIDOU SANOGO,
Université
Félix
Houphouët-
Boigny
de Cocody-Abidjan, Côte d’Ivoire
[email protected]
Résumé :
S'il est vrai que l’expression de la pensée ne se conçoit pas sans le verbe, force est de constater
qu’en français, certaines réalisations de discours se passent de cette catégorie grammaticale. Et
pourtant, l'importance du verbe dans la prédicationdépend de l'organisation des autres éléments
de la phrase autour de lui.Dès lors, quelles sont les propriétés morphosyntaxiques qui font du
verbe un constituant indispensable à la phrase? Comment se manifestent les relations du verbe
avec les autres constituants dans les différents types de phrase? Notre objectif est de démontrer
la prépondérance du verbe dans l'énoncé et sa réalisation concrète selon les modalités
d'énonciation.L'étude part de l'hypothèse que les propriétés verbales traitées en termes de
« valence » et de « dépendance » dominent les relations syntagmatiques dans la phrase. A partir
des données de la grammaire générative et transformationnelle et de la théorie dépendentielle,
l’étude aborde la description du syntagme verbaldans les types énonciatifs de phrase.
Mots-clés : Verbe, paradigmatique, valence, dépendentielle, contraintes.
Summary:
While it is true that the expression of thought is inconceivable without the verb, it is clear that in
French, some speech achievements do without this grammatical category. Yet the importance of
language in preaching depends on the organization of other elements of the sentence around.
Then, what are the morphosyntactic properties that make the verb an essential component to the
sentence? how the verb manifestsits relationship with the other components in various types of
sentence? Our goal is to demonstrate the importance of the verb in the language and its concrete
realization with the terms of enunciation. The study assumes that verbal properties discussed in
terms of "valency" and "dependency" dominate the syntagmatic relationships in the sentence.
From the data of transformational grammar and dependency grammar, the study discusses the
description of the verb phrase in the sentence enunciation types.
Keywords: Word, paradigmatic valence, dépendentielle, constraints.
Introduction
1
Le système verbal revêt une importance déjà signalée par Port-Royal (1669). En effet,
Arnaud et Lancelot qualifient le verbe comme l’expression privilégiée de la pensée.
Lalaire L. (1989 :14) revient sur la prépondérance qu’accorde cette institution à la
catégorie du verbe : « Mais le verbe apparaît déjà l’élément essentiel de la phrase : c’est
lui qui permet l’expression d’un jugement. » On en déduit que toute phrase, par le
truchement verbe, reflète une pensée et constitue, par ricochet, une proposition, terme
emprunté à la logique. A la suite de la linguistique cartésienne, la grammaire générative
et transformationnelle a pu formaliser ainsi les opérations de l’esprit par la formulation
de la phrase noyau (P
SN + SV) où la structure de la proposition se ramène
au sujet (ou thème), et au verbe (ou prédicat). Mais il ne s’agit que de la structure sousjacente qui fonde toute interprétation sémantique dans le discours. En structure de
surface, l’expression de la pensée se conçoit difficilement sans le verbe. Or, en français,
certaines réalisations de discours1 se passent du verbe au point d’en faire une catégorie
facultative dans l’acte de communication. Ceci suppose que l’organisation abstraite, en
structure profonde, ne transparaît pas toujours à l’énoncé effectif en structure
superficielle. Les transformations linguistiques appliquées aux modalités d’énonciation
y sont pour une large part. Dès lors, quelles sont les propriétés morphosyntaxiques qui
font du verbe un constituant indispensable à la phrase? Comment se manifestent les
relations du verbe avec les autres constituants dans les différents types de phrase?
Sémantiquement, le verbe se traduit comme un prédicat qui affecte le sujet qui peut être
un pronom ou un GN en position de thème. Comment expliquer la relation de
dépendance du sujet /GN et d’autres arguments dans l’énoncé verbal ? Notre objectif
est, non seulement, de décrire les propriétés linguistiques qui font du verbe l’unique
constituant obligatoire de la phrase de base (P) qui se réalise selon différentes modalités
d’énonciation. Notre hypothèse est que les propriétés verbales traitées en termes de
« valence » et de « dépendance » dominent les relations syntagmatiques dans la phrase.
Sous l’inspiration de la grammaire générative et transformationnelle et de la théorie
dépendentielle, l’étude s’organise en description du SV dans les types énonciatifs de
phrase et en analyse paradigmatique et syntagmatique.
1. La structuration du syntagme verbal
11
Il s’agit des énoncés averbaux
2
La dénomination « syntagme verbal » fait prévaloir l’idée de construction,
d’agencement ou d’arrangement autour de l'élément qu'est le verbe. Il désigne, ainsi,
l’unité des mots autour de la catégorie du verbe et leurs diverses fonctions en dépendent
(compléments d’objet, compléments circonstanciels ou SP de verbe, etc.). Au-delà de
l’interdépendance et de la hiérarchisation des constituants, le syntagme verbal se
caractérise davantage par les mécanismes et les règles de combinaison des unités
linguistiques. Toutes choses qui sont gages de cohésion entre les constituants. Mais
l’activité linguistique ne saurait se résumer à des règles ni à des schémas qui ne tiennent
pas toujours compte des manifestations du langage liées aux modalités d’énonciation.
Ces dernières fondent la distinction entre les types de phrase liés aux notions d’acte de
langage (Austin J.L.). La description concerne les types énonciatifs qui regroupent les
trois types obligatoires de base dans la grammaire structurale : le déclaratif,
l’interrogatif et l’impératif2.
2. La réécriture syntagmatique du verbe selon les modalités
d’énonciation
Le syntagme verbal désigne, dans la chaîne phrastique, une sous-structure
positionnelledont la réécriture obéit à un principe d’analyse selon des propriétés.Ainsi,
selon le principe qu’à la position d'un syntagme donné, n'importe quel signifiant de la
même classe, ou paradigme,convient,RiegelM., Pellat J-C. et Rioul R. ( 2005 : 215)
soutiennent ceci : « On peut substituer un seul élément à la suite [verbe + complément
(s)] mais pas à la suite [sujet + verbe] : Jean écrit une lettre à ses parents
divague, mais Jean écrit une lettre à ses parents
Jean
??? une lettre à ses parents. »
L’opération de substitution vise à mesurer l’applicabilité de la notion verbale aux
actants dans le sens valenciel du terme (Tesnière). Comme le dit Schmidely J. (1983), le
verbe est une notion « conçue pour être attribuée aux notions-entités : nous avons dans
ce cas affaire à une application». Le verbe est ainsi une notion non autonome par
opposition au substantif, entité indépendante à laquelle on applique la notion verbale.
La mesure de l’application de la notion verbale s’opère, suivant le modèle
distributionnel, par segmentation de la phrase en unités définissables en syntagmes.
2
ChezRiegelM., Pellat J-C. et RioulR. (2005 : 387) et J. Le Galliot (1975: 14) la phrase exclamative ne
figure pasdans les types obligatoires.
3
Nous soumettons, ci-devant, ce principe à l’épreuve des modalités de phrase en rapport
avec l’énonciation.
3. Description du SV dans l’énoncé déclaratif
L’énoncé déclaratif est la parole directe. L’intonation qui l’accompagne n’est pas
particulièrement perceptible. On peut la reconnaître dans la réponse à une
interrogation partielle du genre :
Question : Qu’est-ce que les élèves chantent ?
Réponse attendue :
Les élèves chantent l’Abidjanaise.
SN + SV
La substitution du SV composé du verbe et de SNCOD par un seul (autre) verbe
donne le résultat suivant :
[substitution de V]
Les élèves chantent / jouent/ bavardent… (A)
Cette propriété est valable à toutes les personnes du verbe :je chante / tu chantes/ il
chante/nous chantons/vous chantez.
La commutation dans l’énoncé déclaratif est rendu possible dans (A) par les
affinités catégorielles et fonctionnelles entre les unités verbales d’une part, et par
la primauté réelle du verbe dans le SV, d’autre part. Laquelle primauté apparaît
dans l’analyse des relations paradigmatiques et syntagmatiques.
4. Description du SV dans l’énoncé interrogatif
La précédente description a pris prétexte sur la réponse à une interrogation
virtuelle. L’énoncé déclaratif conséquent pourrait avoir des affinités avec la
modalité interrogative. Dans le type interrogatif, ce sont les énoncés relevant
d’une interrogation directe qui intéressent l’étude. Celle-ci comprend, d’abord,
l’interrogation totale nécessitant une réponse par oui ou par non, ou tout autre
énoncé susceptible de répondre à l’énoncé interrogatif ; ensuite, elle intègre
l’interrogation partielle portant sur un segment de l’énoncé.
L’opération de
substitution dans l’interrogation totale, ci-dessous, a pour résultat3 :
-
Les élèves chantent–ils l’Abidjanaise ?
SN + SV
3
Les autres cas de transformation (changement de schéma intonatif ; opérateur interrogatif) aboutissent
au même résultat de commutation.
4
[Substitution de SV]
Les élèves chantent-ils ?4
SN +
SV
Dans ces exemples, le SV comporte un pronom de rappel (ils) intimement lié au
verbe par un signe de ponctuation, le trait d’union, qui est signe de liaison entre le
prédicat verbal et l’indice personnel. Le pronom ne reprend pas seulement le SN
sujet dans le verbe ; il est d’ordre prosodique puisqu’il accentue l’intonation
montante qui caractérise l’interrogation. En structure profonde, il est la marque de
l’inversion interrogative (invers. Inter.) dans la réécriture proposée par Jean Le
Galliot (1975 : 22) :
Inton.inter.+invers.inter.+
SN1 + V les élèves chantent-ils + inton.inter.
les élèves chantent
Les autres personnes verbales5 aboutissent à la même observation avec une simple
inversion :
[Inton. Inter.] + invers.inter + SN1 + V + chantons-nous + inton.inter.
nous chantons
Par ailleurs, l’interrogation offre la possibilité de remplacer, par anticipation,
leGV par le verbe vicaire « faire» :
[Inton. Inter.] Les élèves chantent l’Abidjanaise.
[Inton. Inter. + Q+ faire + invers.inter. ]
Que font les élèves ?
Réponse attendue : Les élèves chantent (l’hymne national).
Dans la modalité interrogative, le verbe seul peut commuter avec le SV. Les deux
types de phrase revisités ont en commun la présence d’un indice de sujet qui ne
peut être entraîné dans la substitution. A première vue, le principe de la
substitution de V à la suite V+ SN est tout à fait satisfaisant puisque les deux
segments appartiennent à la même catégorie syntagmatique. Les propriétés
observées dans le modèle assertif se retrouvent dans l’interrogatif et, peut-être,
dans l’impératif. Mais le verbe impératif ne présente pas théoriquement la même
configuration que ceux des modalités précédentes.
Nous passons volontairement sous silence la réponse attendue qui ne présente pas d’intérêt pour l’étude,
contrairement au cas précédent.
5
Nous illustrons cet aspect avec l’indice personnel pluriel « nous ».
4
5
5. Description du SV dans l’énoncé impératif
L’exception afférente au principe de Riegel exclut, en théorie, ce type de discours
qui, de par ses propres contraintes, crée un contexte propre à différentes modalités
d’ordre. L’étude aborde ces contraintes, en liaison avec la situation de
communication, sous les angles de la personne et de la non personne.
5.1 .
Contraintes de la non personne : QUE + Passif + SN
A priori, le mode impératif ne peut s’appliquer à la non personne (les élèves / ils)
qui ne participe pas à la communication : la catégorie de la non personne en est
seulement l’objet du discours. Cependant, certaines opérations langagières
permettent de réaliser des énoncés impératifs à la non personne. En effet, en
structure de surface, elles interviennent avec l’opérateur exclamatif QUE et la
transformation passive. Celle-ci se construit à partir de la formule :
Être + pp. + par SN.
Ainsi, à partir de la structure de base, on aboutit aux réalisations suivantes :
[Structure abstraite de base ]
Chanter + l’Abidjanaise
[ Transf. déclarative]
Les élèves chantent l’Abidjanaise
L’application de la modalité passive fait du complément d’objet direct
l’Abidjanaise le sujet de la forme verbale est chantée6 :
[ Transf. Passive ]
L’Abidjanaise est chantée par les élèves
Puis, intervient l’opérateur exclamatif QUE
[ Transf. impérative]
Que l’Abidjanaise soit chantée par les élèves !
[ Substitution ]
Que l’Abidjanaise soit chantée !
Aussi la transformation s’effectue-t-elle avec le subjonctif dans l’expression du
souhait (intonation impérative marquée par le point d’exclamation). La
commutation qui s’opère est incidente au verbe passif et au complément d’agent.
Ceux-ci forment, à la voix active, la suite SN + V frappée de forclusion à
l’impératif (Cf. Supra 3 ; 4). En dehors de ce cas exceptionnel, la transformation
impérative sur l’énoncé n’est recevable qu’aux personnes de locution.
6
Le passif est défini comme un type de phrase facultatif certes, mais qui correspond plus nettement à un
réarrangement communicatif. A l’instar de l’emphase et de l’impersonnel, il est un réagencement de la
structure syntaxique à des fins communicatives. In M. Riegel, J-C. Pellat et R. Rioul (2005 : 388).
6
5.2.
Contraintes des personnes de locution
La première personne du pluriel (nous) et les deuxièmes personnes du singulier
(tu) et du pluriel (vous) opèrent dans le contexte où l’impératif est considéré
comme une tension vers l’interlocuteur ou un acte de langage réfléchi. Cette
conformité aux personnes du discours reçoit la dénomination de Contraintes de
compatibilité par Jean Le Galliot (1975 : 25).
On peut y redécouvrir une relation de substitution de la suite V+SN à la structure
SNs + V + SN. En effet, à partir de la structure abstraite de base, l’opération de
substitution se réalise comme suit :
[Structure abstraite de base] Chanter + l’Abidjanaise
[ Transf. déclarative]
Tu chantes l’Abidjanaise
Application de la modalité impérative notée : Imp
Vimp. + Inton. Imp.
[ Transf. impérative]
Ø Chante l’Abidjanaise
[ Transf. déclarative]
Nous chantons l’Abidjanaise
Application de la modalité impérative notée : Imp
Vimp. + Inton. Imp.
[ Transf. impérative]
Ø chantons l’abidjanaise
[ Transf. déclarative]
vous chantez l’abidjanaise
Application de la modalité impérative notée : Imp
Vimp. + Inton. Imp.
Ø chantez l’abidjanaise
[ Transf. impérative]
La transformation impérative s’opère du plan de l’énoncé déclaratif à celui de
l’énoncé impératif où le verbe impératif supplée le verbe déclaratif. Celui-ci à un
indice du sujet qui est explicité tandis que celui-là n’a pas de sujet marqué
phonétiquement. La réécriture proposée par Le GalliotJ. (1975) aboutit à
l’effacement du pronom personnel sujet :
P
Inton. Imp. + Vimp. + tu chant + esØ + chante + Inton. Imp.
Le sujet, existant dans la langue, se réalise dans le discours par un morphème
zéro (Ø) qui prend sens dans la situation extralinguistique. En effet, les
phénomènes d’adresse, de désignation et d’indexation suffisent à repérer
l’interlocuteur en tant que personne physique ou morale.
7
Le principe de la substitution du verbe dans les modalités assertives et
interrogatives est mis en cause par la commutation qui s’effectue à l’impératif. Du
déclaratif7 à l’impératif, celle-ci met à jour un nouveau modèle de commutation
qui opère à gauche et lève, par ricochet, la clause d’exception de Riegel M.et alii.
On aboutit, ainsi, à une généralisation du principe sur tous les types énonciatifs de
phrase.
En conséquence, la substitution de V à V+SN s’opère dans les types interrogatif et
déclaratif à tous les rangs personnels. A l’impératif, la commutation s’effectue
surtout aux personnes de locution. Elle est incompatible à la troisième personne.
Le principe de la substitution n’est donc pas fonctionnel avec le type impératif.
Cependant, la validation de la non personne requiert un réarrangement syntaxique
qui change le mode verbal. Par ailleurs, les données de l’impératif adaptent
l’application du principe de substitution à la suite SNs+V avec le morphème sujet
vide. Dès lors,la généralisation de la commutation transcende le seul type de
phrase déclaratif ou interrogatif. Les principes de substitution de V à V+SN et de V
à SNs+V
sont d’ordre discursif. Ils sous-entendent que le lien entre le SNs et le
noyau verbal (V) n’est jamais rompu dans la langue. Il obéit, au contraire, à une
relation discrète de cohésion entre les catégories linguistiques. Au sein de chaque
catégorie, ces rapports sous-jacents obéissent à des contraintes.
6. Analyse paradigmatique du SV
Les relations entre les unités d’une même catégorie impliquent des possibilités de
substitution qu’il convient d’examiner. Cette opération est sous-tendue par des
rapports d’analogie entre les unités en un même point de la chaîne
phrastique.Toutes les unités d’une même sélection ne pouvant figurer
concomitamment dans la même position structurelle (distribution), on dit que le
rapport se fait in absentia.Comme le dit Saussure F. (1916, rééd. 1995 : 174 ):
« En dehors du discours, les mots offrant quelque chose de commun s’associent
dans la mémoire, et il se forme ainsi des groupes au sein desquels règnent des
rapports très divers. […] Le rapport associatif unit des termes in absentia dans une
série mnémonique virtuelle. »Les rapports in absentia, appelés « rapports
associatifs » par Saussure, ont par la suite reçu le nom de « rapports
7
La grammaire structurale considère que la phrase déclarative active transitive comme phrase noyau.
8
paradigmatiques ».C’est un rapportqui, parce que virtuel, se déroule hors de la
chaîne parlée. Ce qui veut dire que les unités d’une même sélection ne peuvent se
réaliser en même temps. La relation paradigmatique permet d’évaluer la validité
du test de substitution.
La relation s’effectue entre deux structures syntaxiques (B) et (C) où les unités d’une
même catégorie syntagmatique sont substituables dans la même distribution. A partir de
la réécriture de la phrase noyau, les catégories suivantes sont isolables : P SN + SV.
La relation paradigmatique se réalise entre les unités virtuelles au sein de chaque unité
syntagmatique.On peut observer une relation paradigmatique entre les structures, cidessous :
Phrase
Syntagme Nominal
Syntagme Verbal
GroupeVerbal
Syntagme Nominal
nom
verbe
déterminant
les
élèves
chantent
l’
Abidjanaise
les
élèves
chantent
Ø
Ø
les
élèves
réfléchissent
Ø
Ø
déterminant
Nom
Les trois phrases donnent à observer que toutes choses étant égales par ailleurs, les
variations du SV vont de V + SN à V + Ø + Ø. Ce qui traduit la substitution du
constituant V à la suite V + SN. Autrement dit, un verbe seul remplace un SV composé
d’un verbe et d’un SN objet direct. Les catégories vides sont désignées par des
morphèmes zéro (Ø). Le test de commutation s’en retrouve valide avec toute la garantie
des contraintes sémantiques des énoncés assertifs.
Dans l’hypothèse contraire de la relation entre éléments de syntagmes différents, le
constituant V doit commuter avec la suite SN +V; ce qui est contraire au principe de
départ (Cf. section 3).
Dans le tableau ci-après, la commutation se résulte par la séquence :
[substitution de V à SN +V]
chantent l’Abidjanaise.* (D).
9
Phrase
Syntagme Nominal
Syntagme Verbal
GroupeVerbal
déterminant
les
nom
verbe
déterminant
élèves
chantent
l’
Abidjanaise
Ø
chantent
l’
Abidjanaise
Ø
les
Syntagme Nominal
élèves
nom
réfléchissent
Les deux unités (nominale et verbale) appartiennent à des classes grammaticales
différentes. On peut déduire que la suite linéaire « Chantent l’Abidjanaise » est
agrammaticale et que les têtes N et V n’appartiennent pas au même axe de
sélection ou paradigme. Cette agrammaticalité s’explique par l’absence d’indice
de sujet en tant que support du verbe, dans le sens de la grammaire latine
(Desbordes F., 1991)8. Le manque de support remet en cause une partie
fondamentale du système de l’énoncé assertif en ce que la structure
correspondante en surface se résume à : P
V + SN COD .
Cette structure n’est pas conforme aux procès linguistiques et mentaux virtuels
que sous-tend la formule : P
SN + SV.
Le test de substitution sur l’axe paradigmatique s’opère à l’intérieur de la même
catégorie linguistique. Le recours au paradigme, comme lieu de substitution possible
des unités, fait intervenir, dans l’énoncé déclaratif, des entités verbales qui ont presque
les mêmes propriétés combinatoires. Le principe énoncé par Riegel et Alii (2005:215)
s’en retrouve confirmé.
Dans l’interrogation, le rapport paradigmatique entre les unités de la même position
structurelle suit la même procédure que dans le cas du déclaratif :
-
Les élèves chantent-ils l’Abidjanaise ?(E)
-
Les élèves chantent-ils ? (F)
8
Selon l’expression supponere personam uerbo (placer une personnecomme support du verbe)
in Libera et Rosier (1992 :170)8
.
10
Les faits nouveaux sont l’intonation interrogative marquée par la ponctuation (?) et le
pronom de rappel (ils).
A l’impératif, seule la contrainte de personne est valable avec, pour corollaire, la
présence du morphème sujet non réalisé phonétiquement (Ø). Le test de substitution de
V à V + SN
n’est réalisable à la troisième personne qu’à la condition de réorganiser la
structure avec toutes les implications modales (Cf. 2).
En somme, le verbe, à l’interrogatif et au déclaratif, présente les mêmes propriétés de
commutation sur l’axe des sélections. Mais à l’impératif, le verbe est spécifiquement de
trois ordres interlocutifs avec leurs contraintes personnelles (Cf. supra 5.2.) dans la suite
mémorielle qu’est le paradigme. La relation paradigmatique dans les énoncés déclaratifs
et interrogatifs n’autorise pas la substitution de V à SNs + V ; celle-ci est plutôt réalisable
à l’impératif. L’analyse paradigmatique oppose donc les types énonciatifs
assertifs/interrogatifs et injonctifs.
Les règles de sélection au sein des catégories
opèrent dans le choix des unités compatibles avec les traits linguistiques de l’unité
verbale pour former la chaîne phrastique.
A cet égard, ce sont d’autres règles qui
régissent les différentes catégories de la phrase.
7. Analyse syntagmatique du SV
Le rapport syntagmatique désigne les relations entre les unités successives de la phrase.
Ce rapport est dit in praesentia, c’est-à-dire entre les unités présentes dans le discours.
Saussure parle de rapport syntagmatique pour signifier que les unités successives se
combinent entre elles pour former des syntagmes.
Dans les exemples ci-dessous, la question des rapports syntagmatiques entre (B) et (C)
pose un problème théorique si l’on tient compte du parallélisme des structures
formelles:
Les élèves chantent l’Abidjanaise (B)
et
Les élèves chantent Ø.
(C)
En effet, la comparaison des deux structures, selon l’approche dépendantielle9
(Tesnière), permet de convoquer la question du morphème zéro (Ø) afin de qualifier les
rapports entre elles (les structures). On part de l’hypothèse que les syntagmes verbaux
des deux énoncés présentent les mêmes propriétés dépendantielles selon lesquelles
9
La théorie grammaticale de Tesnière (1959) dit que chaque mot d'une phrase dépend d'un seul autre mot
à l’exception de la tête du syntagme qui est indépendante.
11
l’objet doit dépendre du verbe. On a, en (B), un verbe dont dépend l’objet direct. Mais
dans l’exemple (C), il n’y a pas d’objet qui dépende du verbe. Dans ce cas, si l’on veut
sauvegarder l’uniformité des structures syntagmatiques, on est obligé d’introduire un
SN objet zéro. On en déduit que les deux énoncés entretiennent un rapport
syntagmatique dû aux mêmes règles de combinaison des unités ou concaténation.
En revanche, si l’on renonce à l’uniformité des structures syntagmatiques, le verbe n’a
pas d’objet (emploi intransitif). Dans le type déclaratif, le verbe ne peut exister seul sans
déranger la structure de la phrase. On émet donc une deuxième hypothèse selon laquelle
le SN sujet dépend du verbe. On part du principe de départ (Cf. Supra p. Error!
Bookmark not defined.) que l’énoncé déclaratif est une réponse à une interrogation
virtuelle ou réelle. Ainsi, cette seconde hypothèse va être soumise au test des énoncés
déclaratifs consécutifs aux questions ci-après :
a. question sur SN sujet : Qui chante ?
Réponse attendue :
Les élèves.
(G)
L’énoncé déclaratif issu de la réponse à la question 1. est un syntagme nominal
interprétable comme un énoncé nominal faisant l’ellipse du verbe chante. On déduit que
l’énoncé déclaratif averbal Les élèvesestcompréhensible et interprétable dans un
contexte d’énonciation particulier.
En revanche, dans une interrogation totale impliquant le procès :
b. Question sur le SV : Que font les élèves ?
Réponse attendue :
Chantent…* (H)
le seul verbe ne suffit pas à la saisie de la réponse sans le support indispensable à la
référence extralinguistique (délocuté). Avec la modalité déclarative, « chantent »ne peut
être un énoncé grammatical. La présence obligatoire du SN sujet obéit à une contrainte
logico-sémantique déjà perçue par Nietzsche [(1884-1886) (1995 : 64)] dans une
tradition philosophique : « […]dire que s'il y a de la pensée, il doit y avoir quelque
chose « qui pense », ce n'est encore qu'une façon de formuler, propre à nos habitudes
grammaticales qui suppose à tout acte un sujet agissant. » Le sujet agissant se ramène
au sujet énonçant de la réalité extra- linguistique, le référent personnel. Chez Benveniste
(1970 : 82), cette idée se rattache au cadre général de l’énonciation :« Enfin dans
l’énonciation, la langue se trouve employée à l’expression d’un certain rapport au
monde (...). La référence est partie intégrante de l’énonciation.»
12
Le verbe, dans l’énoncé assertif, ne peut demeurer sans aucun référent contextuel
désigné par un nominal ou représenté dans le nœud verbal par un indice de sujet (ils).
L’inégalité des structures des deux énoncés n’assure pas de relation syntagmatique.
Celle-ci n’est réalisable que dans le cas de l’uniformité des structures où le procès
exprimé par le verbe est adossé à un référent.
Le lien entre l’indice de référence et le nœud verbal présente des propriétés
analogues dans la modalité interrogative :
-
Les élèves chantent-ils l’Abidjanaise ?(E)
-
Les élèves chantent-ils Ø ? (F).
L’hypothèse de la présence d’un morphème vide établit une uniformité des deux
structures interrogatives où la question porte sur le SN objet (l’Abidjanaise). Dans le cas
contraire, l’interrogation implique le procès de chanter uniquement avec l’emploi
intransitif du verbe :
-
Les élèves chantent-ils? (F’).
Dans le cas de l’impératif, l’hypothèse se ramène au SN introduit par « par» dans le tour
passif avec la non personne :
-Que soit chantée l’Abidjanaise par les élèves !
-Que soit chantée l’Abidjanaise Ø !
Ici, la présence du complément d’agent n’est pas une contrainte. L’énoncé impliquant le
morphème zéro a une commodité euphonique qui fait de lui la norme. De plus, l’agent
du procès alourdit la structure. L’intérêt syntagmatique est que l’éloignement du
complément d’agent du noyau verbal le rend facultatif. La relation au verbe est lâche.
Dans ces conditions, le lien syntagmatique s’établit dans l’uniformité des deux
syntagmes prédicatifs. Cette relation est fondée sur la structure nucléaire : QUE +
Verbe passif + SN sujet + (par SN).
On retient que la relation paradigmatique dans les types énonciatifs lie des mots d’une
même catégorie avec des affinités sémantiques ou traits lexicaux. Entre les unités ainsi
définies, interviennent les règles de concaténation dans la phrase. La relation
syntagmatique entre les différentes catégories est fonction du degré d’uniformité des
structures en comparaison. Elle met en relief la prépondérance du nœud verbal. Ces
deux types de rapport définissent le système de la langue à travers le verbe, l’élément
indispensable du syntagme prédicatif.
13
Conclusion
Les contraintes verbales liées à la catégorie de la personne influencent l’analyse
paradigmatique du principe de substitution de V à V+SN. Cette contrainte fait
apparaître l’opposition assertif/interrogatif ≠ impératif calquée sur la dichotomie
personne ≠ non personne dans les structures de phrases liées aux actes de langages. Les
propriétés verbales, à l’interrogatif et au déclaratif, sont de l’ordre de la personne et de
la non personne à la fois. Mais le verbe impératif n’intègre que les vertus de la
personne. Au demeurant, il est possible de le traduire à la non personne selon des
aménagements syntaxiques qui modifient l’organisation sémantique de la phrase. Il
ressort de l’analyse des données que les propriétés de substitution du verbe s’appliquent
aux contextes droite et gauche. Le verbe prévaut sur toutes les unités entretenant une
relation de combinaison avec lui selon ses propriétés valencielles. Tous les actants
sujets, objets et circonstants se ramènent significativement au procès exprimé par le
verbe. L’on a pu relever qu’ils sont tous soumis à la force ligative du verbe qui
gouverne les sélections et les combinaisons des unités linguistiques de la chaîne
phrastique. Le verbe a une place prépondérante dans la structure hiérarchique de la
phrase que Tesnière(1965)a dénommé « Stemma»dans l’arbre de dépendance. Cet
élément central du syntagme prédicatif se construit selon des contraintes personnelles,
syntaxiques, lexico-sémantiques et énonciatives. De sa valeur sémantique liée au
contexte d’emploi, dépendent les rapports associatifs et successifs avec les unités
virtuelles de la langue et les séquences réelles du discours. Ces contraintes se
répartissent en contraintes de sélection (personnelles, lexico-sémantiques) et en
contraintes de combinaison (morphosyntaxiques, énonciatives).
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le verbe dans les modalites d`enonce