La d émonst rat ion
Russell, Critique de Kant
Jean-Gérard Rossi
Philopsis : Revue numérique
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Tout en reconnaissant l’importance historique de Kant présenté à plusieurs reprises comme le fondateur de l’épistémologie moderne, Russell n’a
cessé d’émettre tout au long de sa carrière philosophique, des jugements très
sévères sur l’auteur de la Critique de la Raison pure. Ces jugements peuvent
paraître excessifs, hâtifs, à l’emporte pièce (« Kant fut une pure calamité »,
« Kant me rend malade ») mais rien ne serait plus erroné que d’y voir
l’expression d’une méconnaissance, voire le fruit d’une lecture hâtive de
l’oeuvre kantienne. Le jeune Russell, comme en témoigne l’Essai sur les
Fondements de la Géométrie de 1897, avait étudié avec grand soin la philosophie critique, s’était efforcé de l’ « évaluer » à l’aune de ce qui constituait
à l’époque la « modernité », à savoir la « métagéométrie » et la logique néohégélienne de Bradley et de Bosanquet. Le trait remarquable c’est que le jugement porté sur Kant par Russell demeurera à peu près le même dans ses
grandes lignes lors même que Russell aura abandonné l’« idéalisme » de sa
jeunesse, aura profondément modifié ses conceptions philosophiques et aura
trouvé de nouvelles raisons de s’opposer à la philosophie kantienne.
Toujours néanmoins Kant sera loué pour avoir insisté sur la notion d’a
priori mais blâmé d’en avoir donné une version trop psychologique, trop
empirique. Ce que Russell reproche à Kant, de l’Essai sur les Fondements de
la Géométrie à Human Knowledge son dernier grand ouvrage philosophique,
daté de 1948, c’est d’être trop subjectif, c’est de permettre que la description
du monde soit déterminée par la connaissance humaine. Cette constance
dans la critique de la philosophie kantienne ne fait peut-être que renvoyer à
ce qui constitue l’unité même de la pensée russellienne, à travers tous ses
aléas, à savoir son réalisme.
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Nous commencerons par étudier la position défendue par Russell dans
l’Essai sur les Fondements de la Géométrie. C’est sans doute dans cet ouvrage que l’analyse de la philosophie kantienne est la plus approfondie et
que Russell témoigne le plus de « sympathie » pour la philosophie critique.
C’est dans le cadre de cette analyse que se nouent en fait les principaux éléments de l’appréciation de la philosophie kantienne par Russell.
Nous essaierons de repérer ensuite, à travers l’évolution de la philosophie russellienne, les divers éléments de la critique adressée à Kant, surtout
de déterminer le sens et la portée des nouveaux arguments allégués à son encontre. Ceci nous permettra de déceler à travers la volonté de répondre à
Kant le souci de constituer une philosophie de substitution.
I. RUSSELL, LECTEUR DE KANT :
Couturat ne s’y trompe pas qui, dans sa recension de l’ouvrage, définit
l’Essai sur les Fondements de la Géométrie de Russell comme « l’esthétique
transcendantale de Kant, revue, corrigée et complétée, à la lumière de la Métagéométrie » (in Revue de Métaphysique et de Morale. 1898, 6, p. 355). La
question est effectivement pour Russell d’évaluer la théorie kantienne de la
connaissance à la lumière des développements des mathématiques au cours
du XIXème siècle, en particulier des géométries non-euclidiennes et de la
géométrie projective.
Il faut souligner que ce type de question était au centre des préoccupations de beaucoup d’auteurs à l’époque, comme l’ont bien montré de récentes études consacrées à la phase « idéaliste » de la pensée russellienne (nous
citerons en particulier Russell’s Idealist Apprenticeship de N. Griffin - Oxford - 1991 et Russell Idealism and the Emergence of Analytic Philosophy de
Peter Hylton - Oxford 1990.
Le problème posé par les géométries non-euclidiennes c’est que divers
espaces étant construits à partir d’axiomes différents la thèse selon laquelle
l’espace euclidien est le seul espace à envisager perd de sa plausibilité. Or
lorsque Kant pour expliquer le caractère apodictique des propositions de la
géométrie (euclidienne, bien entendu, puisqu’il ne peut en connaître
d’autres) présuppose un espace doté d’un certain nombre de propriétés ; cet
espace est l’espace euclidien, et le caractère nécessaire de ces propriétés est
expliqué par le fait qu’il y a une intuition a priori de l’espace. En d’autres
termes, la constitution même de notre esprit nous conduit à penser les phénomènes dans le cadre de l’espace euclidien, ce qui peut expliquer le caractère nécessaire de la géométrie (euclidienne). Si donc il y a d’autres géométries la question se pose de savoir si elles ont elles aussi un caractère apodictique (en quel sens ?) et si il leur correspond également une intuition. Aux
yeux de beaucoup l’existence même d’une métagéométrie (c’est-à-dire des
géométries non-euclidiennes) indique clairement que l’espace euclidien étant
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un espace parmi d’autres, il n’y a pas lieu de le rattacher à quelque chose de
nécessaire. Kant semble donc condamné.
On a pu ainsi croire que la Métagéométrie est de nature à ruiner la
théorie kantienne de la connaissance. La géométrie euclidienne ayant perdu
de son exclusivité et son apodicticité, la théorie ad hoc élaborée par Kant
pour justement rendre compte du caractère nécessaire et a priori des propositions de la géométrie euclidienne semble devoir perdre du même coup
toute justification, voire toute raison d’être.
La position de Russell est beaucoup plus nuancée que celle de nombre
de ses contemporains. Russell continue de prendre au sérieux la philosophie
kantienne et à ses yeux l’importance de Kant reste incontestable : « vraies ou
fausses ses opinions sur la géométrie ont contribué à former les opinions et à
régler le mode d’exposition de presque tous les auteurs récents » (Essai sur
les Fondements de la Géométrie. p. 69). Son analyse de la position kantienne
est approfondie. Russell souligne que l’argumentation kantienne est double :
Kant utilise la déduction transcendantale et la déduction métaphysique et il
ne saurait être question de les traiter de la même manière.
Partant du fait que la géométrie euclidienne (la seule envisagée à son
époque) est apodictique (tout au moins le croit-il) Kant remonte jusqu’à ses
conditions de possibilité et en infère que l’espace doit être a priori et subjectif. C’est là la déduction transcendantale, la théorie de l’espace y est dérivée
du caractère apodictique de la géométrie. Elle est seule à apparaître dans les
Prolégomènes et elle est utilisée dans la Seconde Préface de la Critique de la
Raison Pure conjointement avec la déduction métaphysique. Avec cette dernière l’a prioricité et la subjectivité de l’espace sont prouvées indépendamment de la géométrie. Telle est la présentation de Russell. Elle est, on le voit,
fidèle au texte kantien et n’en constitue en aucune manière une simplification.
Or nous ne pouvons plus affirmer le caractère apodictique de la géométrie euclidienne. L’argument tiré de la géométrie est donc bel et bien ruiné par la Métagéométrie, tant du moins qu’il concerne les propriétés appartenant à l’espace euclidien. Mais Russell n’en conclut pas pour autant que la
Métagéométrie invalide la théorie kantienne. Il note simplement qu’elle rend
caduque et inopérante la déduction transcendantale de l’espace. Quant à la
déduction métaphysique « elle conserve autant de force qu’elle en a jamais
pu avoir » (Essai sur les Fondements de la Géométrie. p. 72). On ne peut pas
la réfuter pour des raisons purement géométriques. « La thèse de Kant ne
peut être renversée par la géométrie seule » (Essai sur les Fondements de la
Géométrie. p. 72). Si on veut l’attaquer il faut mettre en cause la doctrine des
jugements synthétiques et des jugements analytiques et réfuter les deux premiers arguments de l’esthétique transcendantale, à savoir l’argument en vertu duquel pour que je puisse me représenter les choses comme extérieures à
moi et extérieures les unes aux autres il faut que je possède déjà la représentation de l’espace et l’argument selon lequel nous pouvons imaginer l’espace
vide mais non pas l’absence d’espace. De ces deux arguments en faveur du
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caractère a priori de l’espace, Russell ne retient que le premier, le second
étant manifestement faux.
En ce qui concerne la doctrine des jugements synthétiques et des jugements analytiques Russell entreprend de la réfuter du point de vue de la
logique néo-hégélienne de Bradley et de Bosanquet qui, en 1897, lui semble
constituer un horizon indépassable. Ces logiciens modernes (entendons par
là Bradley et Bosanquet), nous dit Russell, ont rejeté la doctrine des jugements analytiques et des jugements synthétiques ainsi que celle, corrélative,
de la distinction entre sujet et prédicat (les jugements analytiques étant ceux
dans lesquels le prédicat est compris nécessairement dans le sujet, les jugements synthétiques ceux dans lesquels le prédicat ajoute quelque chose au
sujet). Dans la théorie logique épousée ici par Russell le jugement n’est pas
une paire d’idées, ni une paire de termes, il ne met pas en relation un sujet et
un prédicat. Il constitue lui-même un tout et peut être envisagé comme un
« adjectif » ou un prédicat de la Réalité envisagée comme Totalité et comme
seul vrai sujet. Envisagé de la sorte le jugement ne peut être dit analytique
ou synthétique au sens ordinaire du terme. S’il en est ainsi la distinction entre jugement analytique et jugement synthétique perd de sa pertinence et la
notion même de jugement synthétique a priori doit être abandonnée. Russell
considère ces analyses comme des acquis et il est intéressant de lire sous sa
plume qu’il n’accorderait pas d’attention à cette théorie « si un kantien français enthousiaste, M. Renouvier, ne l’avait récemment invoquée (Revue de
Métaphysique et de Morale. 1898, 6. p. 73).
En ce qui concerne les arguments de l’esthétique transcendantale critiqués par Russell, nous avons souligné que le second était écarté comme
faux. Reste donc le premier lié à l’extériorité. Russell admet la conception
kantienne selon laquelle il doit y avoir quelque « forme de sens externe »
comme condition de possibilité de l’expérience. Mais il reproche à Kant d’en
donner une version trop psychologique. Russell cite Kant écrivant : « pour
que les sensations puissent être attribuées à quelque chose d’extérieur à
moi... et pour que je puisse être capable de les représenter comme en dehors
et à côté les unes des autres... il faut que la représentation de l’espace soit déjà présente », pour souligner que « la question devrait porter seulement sur
l’extériorité mutuelle des choses représentées, et non sur leur extériorité par
rapport au moi » (Essai sur les Fondements de la Géométrie. p. 78). En bref
l’argument kantien doit être repris mais à condition d’être
« dépsychologisé » si l’on peut dire et d’être présenté de manière purement
logique comme « forme d’extériorité » rendant compte du fait de l’altérité.
De plus Russell souligne la limitation même de la conception kantienne en
tant qu’elle s’applique à l’espace euclidien. En rendant l’argument purement
logique on se donne en fait les moyens de pouvoir l’appliquer « à toute
forme d’extériorité qui pourrait exister ».
Dans la conception kantienne la représentation originaire de l’espace
est une intuition a priori. L’espace est la forme du sens extérieur. C’est un
espace euclidien. La forme euclidienne de l’espace est donc la forme a priori
du sens externe. La géométrie étant concernée par l’espace, son caractère
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apodictique renvoie au fait que nous avons de l’espace une intuition a priori,
donc à la constitution du sujet connaissant.
Or il y a là l’expression d’une conception trop restreinte et désormais
dépassée de la géométrie. Russell va prendre comme hypothèse de travail la
possibilité pour la géométrie projective de servir à une refonte de la position
kantienne, refonte qui tout en conservant certains acquis jugés définitifs
permettrait d’étendre le champ d’application de la philosophie critique et de
la « purifier » en quelque sorte.
Une étude approfondie de l’histoire de la géométrie au cours du
XIXème siècle a permis en effet à Russell d’acquérir la conviction que la
géométrie projective introduite par Cayley dans son mémoire de 1859 et développée par Klein (dont le célèbre « Programme d’Erlangen » de 1872
consacre le rapprochement entre géométrie projective et géométrie noneuclidienne), que cette géométrie projective donc peut par son caractère général et sa vertu « intégrative » permettre d’adapter le kantisme aux mathématiques contemporaines.
Alors que la géométrie euclidienne et les géométries non-euclidiennes
s’intéressent aux propriétés quantitatives, métriques, la géométrie projective
s’intéresse aux propriétés qualitatives, descriptives, de l’espace. L’espace
n’est plus conçu comme un ensemble de grandeurs mais comme un ensemble de positions.
Les axiomes de la géométrie projective sont communs à tous les espaces, ils vont apparaître comme « l’expression la plus simple et la plus complète des conditions indispensables de tout raisonnement géométrique ».
Russell va s’efforcer de montrer que « la géométrie projective, en tant
qu’elle traite seulement des propriétés communes à tous les espaces, est entièrement a priori, qu’elle n’emprunte rien à l’expérience et qu’elle a pour
objet comme l’arithmétique une création de l’entendement pur » (Essai sur
les Fondements de la Géométrie. p. 51). La géométrie projective est nécessairement vraie de toute forme d’extériorité et elle peut se définir comme
« la science qualitative de l’extériorité abstraite ».
La géométrie euclidienne et les géométries non-euclidiennes peuvent
être traitées jusqu’à un certain point comme des cas dérivés de la géométrie
projective. Bien qu’antérieures, au point de vue historique, elles sont logiquement postérieures à la géométrie projective. Elles ont des axiomes qui
sont a priori en tant qu’elles les partagent avec la géométrie projective, mais
elles ont aussi des axiomes qui leur sont propres, dont certains sont empiriques. Elles diffèrent entre elles par leurs propriétés métriques.
Si on prend le cas de la géométrie euclidienne, elle partage avec les
géométries non-euclidiennes les trois axiomes a priori qui se déduisent de la
forme d’extériorité (à savoir l’axiome de libre mobilité, l’axiome des dimensions et l’axiome des distances) mais elle a trois axiomes qui lui sont propres : 1) l’espace a trois dimensions, 2) il n’y a qu’une seule droite qui passe
par deux points donnés et 3) par un point donné il ne passe qu’une parallèle
à une droite donnée. De ces trois axiomes seul le premier est connu avec
exactitude, les deux autres ne pouvant être vérifiés que de manière approxi-
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mative. Pour Russell, seule l’expérience et la mesure peuvent vérifier les
propriétés métriques caractérisant l’espace euclidien - et il n’est pas question
donc de le considérer comme a priori.
Il est intéressant de souligner que Couturat, dans la recension qu’il fait
de l’ouvrage de Russell ne se montre guère convaincu par cette thèse. Pour
lui au contraire l’expérience ne peut nous permettre de décider entre la géométrie euclidienne et les géométries non-euclidiennes correspondant à la
même géométrie projective. Le fait de se référer comme le suggère Russell
« au corps entier de la physique » lui semble relever d’une pétition de principe. Russell n’a-t-il pas lui-même montré que la physique repose sur la
géométrie ? Comment alors pourrait-il faire appel à la physique pour vérifier
des axiomes géométriques ? C’est que, poursuit Couturat, « les lois physiques sont relatives à la géométrie que nous avons adoptée... elles sont vraies
dans l’hypothèse d’un espace euclidien ; cela ne prouve absolument rien en
faveur de cette hypothèse car si l’on admettait une autre forme de l’espace
elles seraient remplacées par d’autres lois également vraies, c’est-à-dire
conformes à l’expérience (Revue de Métaphysique et de Morale. 6 . p. 371).
Pour lui donc l’expérience ne permet pas de décider entre les divers types de
géométrie - et l’applicabilité d’une géométrie ne peut être invoquée pas plus
que l’existence d’une Science physique comme preuve d’empiricité. En bref,
Couturat rejette ce qu’il considère comme un des éléments de la « thèse capitale avancée par Russell dans son Essai sur les Fondements de la Géométrie, à savoir que les axiomes propres à la géométrie euclidienne sont empiriques. On comprend dans ces conditions que Russell ait intitulé sa réponse à
Couturat (parue également dans la Revue de Métaphysique et de Morale :
« Les axiomes propres à Euclide sont-ils empiriques ? » .
C’est bien pourquoi ce qui intéresse Russell du point de vue philosophique dans la géométrie projective c’est son caractère entièrement a priori.
Mais en même temps qu’elle est a priori la géométrie projective ne doit rien
à l’intuition. Elle constitue la science qu’avait entrevue Grassmann dans son
Ausdehnungslehre, science qui « traiterait de l’étendue comme le fait la
géométrie, mais de l’étendue en tant que conçue et non en tant
qu’empiriquement perçue dans la sensation ou dans l’intuition » (Essai sur
les Fondements de la Géométrie. p. 172). Il est très remarquable que la distinction entre l’a priori et l’empirique recouvre ici la distinction entre le
conceptuel et l’intuitif. Où l’on voit ce qui déjà oppose Russell à Kant : l’a
priori ne peut être que conceptuel. Dès lors le sens de la recherche est clair :
il s’agit de construire une forme a priori et purement conceptuelle
d’extériorité. Ce que va opérer Russell c’est une déduction métaphysique de
la géométrie projective : il va en effet s’agir pour lui de déduire celle-ci à
partir des propriétés conceptuelles a priori de la forme d’extériorité.
N’ayant aucune référence à la grandeur la géométrie projective est nécessairement vraie de toute forme d’extériorité. La géométrie projective
fournit à Russell l’idée selon laquelle il peut y avoir une science a priori de
tous les espaces possibles, qui n’emprunte rien à la sensibilité, à l’intuition, à
l’empirique. C’est de sa réflexion sur le sens et le portée de la géométrie projective que Russell va tirer l’idée d’un a priori spécifiquement logique, ex-
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purgé de tout élément psychologique ; en même temps il va ressentir la nécessité de distinguer de manière tranchée entre la philosophie et la psychologie. Pour lui, la philosophie doit veiller à ne pas se confondre avec la psychologie, elle est plutôt du côté de la logique, mais la logique pour Russell, à
l’époque de l’Essai sur les Fondements de la Géométrie ce n’est pas la logique formelle mathématique, il faut le souligner, c’est la logique néohégélienne.
En pensant philosophiquement la géométrie projective, Russell rejette
tout intuitionnisme et, bien entendu, l’intuitionnisme kantien. Les mathématiques sont envisagées indépendamment de l’activité de l’esprit humain.
Pour Kant et les kantiens la géométrie ne saurait être réduite à la logique,
elle exige le recours à l’intuition. La possibilité logique d’espaces noneuclidiens ne prouve rien, car ils ne sont pas imaginables. On peut toujours
construire conceptuellement de tels espaces (ils n’auront rien à voir avec la
géométrie. Ce seront des constructions intellectuelles qui ne réussiront pas à
s’appliquer à l’expérience. La géométrie a affaire à des figures qu’on peut
imaginer, qu’on peut construire. Si on conçoit et qu’on décrit les propriétés
d’objets qu’on ne peut imaginer ni construire, ces objets ne sont pas des objets géométriques et ils ne pourront servir à une physique. Il y a liaison entre
la géométrie et l’expérience, objet de la science. Ce qui immédiatement
constitue le point faible de la systématisation kantienne c’est qu’elle repose
sur une conception de la géométrie qui, dès le milieu du XIXème siècle, apparaît déjà comme trop restreinte. Le mérite de Russell c’est de mettre
l’accent sur cette faiblesse en essayant au maximum de conserver les acquis
- ou en tout cas ce qu’il juge tels - du kantisme. Dans toute la mesure du possible le Russell de l’Essai sur les Fondements de la Géométrie s’efforce de
« sauver » si l’on peut dire le kantisme et il propose d’adapter l’esthétique
transcendantale à l’existence de la géométrie projective. Mais le passage de
la géométrie euclidienne à la science de tous les espaces possibles ne peut
s’effectuer sur le mode d’une simple généralisation, il implique l’abandon de
l’intuitif au profit du conceptuel, le déplacement du subjectif au rationnel, il
exige de choisir le logique contre le psychologique et se traduit finalement
par la mise à l’écart de l’élément « esthétique ». Aussi bien apparaît-il que le
sauvetage du kantisme, opéré dans ces conditions, prend l’allure d’une mission impossible. En faisant jouer à la géométrie projective le rôle joué par la
géométrie euclidienne dans la systématisation kantienne, on n’améliore ni ne
« purifie » celle-ci, on la fait exploser. Ce qui reste néanmoins c’est l’intérêt
à l’égard de l’a priori et du transcendantal qui se maintiendra longtemps
dans la pensée russellienne.
Russell dans l’Essai sur les Fondements de la Géométrie fait si l’on
peut dire le « tri » entre ce qui relève du logique et ce qui relève du psychologique dans la conception kantienne de l’a priori. Il retient ce qui lui paraît
relever exclusivement du logique et mériter vraiment l’appellation d’a priori ; il rejette le reste comme trop subjectif, entaché de psychologie.
Le mérite de Kant est d’avoir compris la nécessité d’un a priori transcendantal, son tort d’en avoir donné une version trop subjective, trop psy-
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chologique et par là même empirique. Russell reprend d’ailleurs ici une critique de type hégélien reprochant à Kant d’avoir été trop psychologue
(même s’il a critiqué lui-même le « psychologisme » de Locke).
Faisant la critique de Helmhotz Russell lui reproche d’avoir commis
l’erreur de considérer comme empirique ce qui s’applique à une matière empirique et il ajoute : « s’il y a une chose qui a été élucidée par la critique de
Kant c’est que la connaissance a priori, étant elle-même condition de
l’expérience possible, s’applique (et dans le système de Kant s’applique uniquement) à une matière empirique (Essai sur les Fondements de la Géométrie. p. 90-91). On peut dire que c’est aux yeux de Russell, le principal acquis du kantisme. Nous pouvons avoir une connaissance a priori qui n’est
pas purement formelle et nous pouvons amorcer un raisonnement transcendantal sur les conditions de possibilité de l’expérience.
Russell donne de l’a priori la définition suivante qui, comme on peut
le constater, reste kantienne d’inspiration : « Nous pouvons appeler a priori
tout ce qui rend possible l’expérience qui fonde l’objet d’une science [...] en
géométrie en particulier nous pouvons appeler a priori tout ce qui rend possible l’expérience d’une extériorité comme telle » (Essai sur les Fondements
de la Géométrie. p. 76). Une telle définition ne retient que l’aspect logique
de l’a priori et exclut toute référence au psychologique. Quand nous parlons
ici d’aspect logique nous l’entendons au sens de transcendantal. Ce qui est
logique ici pour Russell c’est ce qui n’est pas de l’ordre de l’expérience, de
manière précise, ce qui n’est pas de l’ordre de l’expérience parce que condition même de l’expérience. Russell n’a pas encore découvert la logique mathématique de Frege et de Peano et ses références sont plutôt à rechercher du
côté de Hegel. Quand nous parlons de psychologique nous visons ce qui est
relatif au sujet connaissant ; psychologique prend souvent alors le sens de
subjectif. La pensée russellienne distingue clairement entre le transcendantal
et le subjectif. Dans ces conditions il n’y a pas de place chez Russell pour
une subjectivité transcendantale.
Russell précise que l’usage de l’a priori tel que défini ci-dessus est
plus rationaliste que celui de Kant puisqu’il n’a aucun lien avec le sujet empirique et en même temps moins précis puisqu’il peut varier selon le type
d’expérience envisagé (Essai sur les Fondements de la Géométrie. p. 76).
Considérons par exemple le problème de l’espace. Russell montre la
nécessité de distinguer de manière très nette entre le caractère a priori de
l’espace et son caractère subjectif. Kant a confondu les deux, il a du même
coup confondu la question épistémologique et la question psychologique. Le
critère de l’a priori est purement logique : il s’agit de savoir si tel axiome est
une condition nécessaire de la possibilité de l’expérience. Ce n’est
qu’ensuite qu’on se demandera, si tel élément de la connaissance est objectif
ou subjectif, c’est-à-dire provient des sens ou de l’esprit. Le critère sera alors
psychologique. « Nous appellerons subjectif en Psychologie, tout ce qui ne
vient pas de la sensation. C’est dans la sensation seule que nous sommes directement affectés par le monde extérieur » (Essai sur les Fondements de la
Géométrie. p. 3).
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Russell précise sa conception de l’a priori dans l’article intitulé « les
axiomes propres à Euclide sont-ils empiriques ? » qui est une réponse à Couturat. Celui-ci affirmait que l’axiome des trois dimensions, même s’il est une
vérité de fait, n’en est pas moins nécessaire et a priori et il essayait de démontrer sa thèse en affirmant qu’il y a une impossibilité à imaginer une quatrième dimension.
De cette impossibilité Couturat concluait à une nécessité inhérente à
notre constitution mentale. C’est, disait-il, « une vérité nécessaire et a priori
pour nous, hommes, que l’espace a trois dimensions. La seule manière
d’expliquer cette nécessité irrationnelle et subjective est d’admettre que
l’espace est une forme a priori de la sensibilité » (Revue de Métaphysique et
de Morale. 6 p. 378). Or, pour Russell la tridimensionalité de l’espace euclidien renvoie à un « fait relatif au monde extérieur » et à moins de donner au
terme d’ « a priori » un sens psychologique il n’y a aucune raison de considérer comme a priori l’axiome de la tridimensionalité de l’espace euclidien.
En effet précise Russell : « nulle vérité a priori ne peut avoir une relation quelconque à notre sensibilité propre mais toutes doivent être entièrement indépendantes de notre manière de connaître » (Revue de Métaphysique et de Morale, 6, p. 769). Sa position, pour le moins curieuse chez un philosophe se réclamant par ailleurs de l’idéalisme est en fait, déjà réaliste. En
témoignent des affirmations telles que « les propositions vraies au sujet de
l’espace sont vraies indépendamment de l’esprit humain » ou « l’espace en
tant qu’il est réel a une réalité extérieure à nous-même » (Revue de Métaphysique et de Morale. 6, p. 733). Affirmer le contraire serait confondre la philosophie et la psychologie. L’a priori doit être soigneusement distingué du
subjectif. En bref l’a priori est logique et conceptuel, non pas intuitif.
Russell le reconnaîtra dans Histoire de mes idées philosophiques : les
conceptions de la géométrie qu’il défendait à l’époque de l’Essai sur les
Fondements de la Géométrie sont bien vite devenues obsolètes. Le développement de la topologie notamment devait poursuivre la réalisation de
l’entreprise de généralisation entreprise en géométrie projective et rendre
celle-ci caduque - surtout la théorie de la Relativité générale devait aussi introduire l’idée d’un espace non-euclidien, non-homogène, n’ayant pas une
courbure constante. Or cette dernière notion jouait un grand rôle dans la
construction intellectuelle de 1897 et à l’époque Russell avait explicitement
écarté la suggestion faite par Riemann que la croyance dans la courbure
constante de l’espace serait due à l’ignorance de l’existence de la matière, la
prise en compte de celle-ci modifiant la géométrie de l’espace-temps de manière locale selon la quantité de matière s’y trouvant.
Par ailleurs la plupart des arguments utilisés dans l’ouvrage de 1897
vont très rapidement perdre toute pertinence aux yeux mêmes de Russell
lorsque sous l’influence des objections de G.E. Moore et de son article de
1899 intitulé « The Nature of Judgement » il aura abandonné la logique néohégélienne et que son étude approfondie de la philosophie leibnizienne
l’aura convaincu d’adopter une logique tenant compte des relations - sa découverte de la logique mathématique de Peano achèvera le démantèlement
du dispositif conceptuel destiné à « sauver » le kantisme en le réformant.
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La critique principale adressée à Kant reste toujours d’actualité pour
Russell : l’auteur de La critique de la Raison Pure a versé dans le subjectivisme. L’abandon de la tentative de l’Essai sur les Fondements de la Géométrie pour « adapter » le kantisme aux mathématiques se traduit chez Russell par l’idée que Kant n’a décidément rien compris aux mathématiques - ce
qui sera prouvé en quelque sorte dans les Principles of Mathematics où il
apparaît déjà que le point de vue logiciste constitue une réfutation du kantisme. La théorie de la relativité générale fournira de nouveaux arguments à
Russell pour attaquer Kant. Ce qui restera longtemps le point positif pour
Russell c’est la conception d’un a priori, condition de possibilité de
l’expérience. Dans Problèmes de Philosophie de 1912, Russell s’y réfère encore, mais le développement de sa théorie de la connaissance et la prise en
considération de la notion de croyance vont finalement le rapprocher de
Hume (il faut souligner à ce propos que Russell n’a rencontré l’empirisme
que de manière somme toute ponctuelle et en se souciant toujours d’en marquer les limites). La notion d’a priori ayant finalement moins d’importance
dans sa philosophie après 1920, c’est un des derniers éléments hérités de
Kant qui disparaît. On peut dire que Russell apparaît de plus en plus, dans
ces conditions, comme un adversaire de Kant.
II - RUSSELL, ADVERSAIRE DE KANT :
Les Principles of Mathematics (où le logicisme est invoqué contre
Kant), les Problèmes de Philosophie (où est cherchée une alternative à la solution kantienne au problème de la connaissance a priori, les textes épistémologiques (où la théorie de la relativité générale est présentée comme un
coup fatal pour la philosophie critique) et enfin Human Knowledge constitueront les principaux jalons dans l’étude d’un itinéraire philosophique de
plus en plus marqué par son caractère anti-kantien.
Russell affirme dans les Principles of Mathematics que sur chaque
point des mathématiques ses conceptions restent diamétralement opposées à
celles de Kant. En fait, de nouvelles raisons de ne pas être kantien lui ont été
fournies par le logicisme. La tentative de réduction des mathématiques à la
logique implique en effet, entre autres choses, que le raisonnement mathématique ne diffère pas fondamentalement du raisonnement logique, ce qui va
à l’encontre de ce que pensait Kant. Comme le rappelle Russell :
« la conception kantienne affirme que le raisonnement mathématique
n’est pas strictement formel mais emploie des intuitions, c’est-à-dire
une connaissance a priori de l’espace et du temps. Grâce aux progrès
de la logique symbolique telle qu’elle est traitée par le Professeur
Peano, cette partie de la philosophie kantienne est maintenant suscep-
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tible d’une réfutation définitive et irrévocable » (Principles of Mathematics p. 4).
Le même thème est repris à la fin de l’ouvrage pour être précisé :
« la croyance kantienne en la particularité du raisonnement géométrique et en l’existence d’antinomies particulières à l’espace et au temps
doivent être révisées » (Principles of Mathematics p. 461).
Mais surtout le logicisme implique la possibilité de tout conceptualiser
et de ne pas faire appel, du coup, à l’intuition. Or Kant pensait précisément
qu’en mathématiques - aussi bien en géométrie qu’en arithmétique,
l’intuition est nécessaire et en même temps qu’elle, la construction. En rejetant tout intuitionnisme, tout constructivisme et en réduisant les mathématiques à la logique ne court-on pas le risque de ne plus être en mesure de rendre compte de l’applicabilité des mathématiques à l’expérience ? Si, en effet,
celles-ci sont purement conceptuelles ne risquent-elles pas de rester dans le
royaume des possibles sans être jamais de l’ordre du réel ? Concernant par
exemple la géométrie, si celle-ci est science de tous les espaces possibles,
elle se réduit à un système logique et peut être caractérisée indépendamment
de l’intuition spatiale. Ainsi dans les Principles Russell définit-il la géométrie comme « l’étude des suites à deux dimensions et plus » (Principles of
Mathematics p. 332, p. 372). Une telle définition prend-il soin de noter,
conduit à considérer les nombres complexes comme partie prenante de la
géométrie puisqu’ils constituent des séries à deux dimensions, mais cela ne
veut pas dire pour autant qu’ils ont la moindre dépendance logique à l’égard
de l’espace réel. La spécificité des géométries tient aux propriétés propres à
ces suites.
Contrairement à ce que pensait Kant la géométrie n’est pas concernée
par l’espace. Russell dira que « la géométrie n’a pas plus de lien avec
l’espace que l’arithmétique avec la population des Etats Unis ».
C’est qu’il faut en réalité distinguer entre géométrie pure et géométrie
appliquée. La première est a priori, mais elle est entièrement analytique, ses
propositions étant réductibles à des propositions logiques ; la seconde est
synthétique, mais elle est a posteriori et ses axiomes sont vérifiés de manière
approximative. Dans ces conditions la problématique kantienne s’effondre,
on n’a plus besoin de jugements synthétiques a priori. Cette analyse de Russell se retrouvera dans Outline of Philosophy (1927) :
« Kant a été égaré par la géométrie. La géométrie euclidienne, considérée comme vraie est synthétique, mais n’est pas a priori, considérée
comme déduisant des conséquences à partir de prémisses, elle est a
priori, mais n’est pas synthétique. La géométrie du monde réel, celle
dont ont besoin les ingérieurs, est empirique ; la géométrie des mathématiques pures, qui ne s’enquiert pas de la vérité des axiomes mais
se borne à en montrer les implications, est un exercice de pure logique » (Outline of Philosophy p. 200).
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Où l’on voit que la distinction entre mathématiques pures et mathématiques appliquées est invoquée pour rendre compte du caractère a priori
d’une branche de la connaissance qui s’applique tout de même au monde réel. Comme le monde réel pour Russell n’est pas réduit au monde des phénomènes la solution kantienne n’est pas envisageable.
Lorsque nous considérons la Réalité et non plus seulement le monde
de l’expérience la question de l’a priori se pose toutefois de manière différente. Russell admet la possibilité d’un jugement synthétique a priori dès lors
qu’on ne se situe plus dans le cadre de la problématique kantienne.
Dans Problèmes de philosophie Russell crédite Kant d’avoir su déterminer que nous possédons une connaissance a priori qui n’est pas purement analytique (c’est-à-dire telle que le contraire du jugement énoncé serait
contradictoire en soi). Russell admet donc la notion de synthétique a priori.
Il le montre d’ailleurs lorsque, reprenant l’exemple kantien du jugement
7+5=12, il écrit que Kant « fait remarquer très justement que 7 et 5 doivent
être réunis pour donner 12 ; la notion de 12 n’est pas contenue en eux, ni
même dans la notion d’ajouter l’un à l’autre. C’est ainsi qu’il fut conduit à la
conclusion que la totalité des mathématiques pures, bien qu’a priori, est synthétique d’où un nouveau problème dont il entreprit de découvrir la solution
(Problèmes de Philosophie, p. 107).
Ce que Russell récuse c’est la solution apportée par Kant au problème
posé par la notion « hybride » de jugement synthétique a priori. Dans un raccourci saisissant de la théorie kantienne de la connaissance Russell la décrit
comme distinguant entre deux éléments, l’un se rapportant à l’objet, l’autre à
notre propre nature ; une partie de nos sensations, celle concernant la matière
(couleur, dureté, etc...), étant le fait de l’objet, la localisation dans l’espace et
dans le temps ainsi que les relations entre l’objet et nos sens, étant relative à
la constitution de notre esprit. (La présentation russellienne peut être un peu
déroutante dans la mesure où est qualifié d’objet voire d’objet physique la
chose en soi, ou la matière de la connaissance. Dans une note Russell remarque d’ailleurs que si par sa définition la chose en soi est identique à l’objet
physique il n’en va pas de même lorsqu’on envisage ses propriétés). Ce qui
est connu c’est l’objet tel qu’il est révélé dans l’expérience, c’est-à-dire le
phénomène « conjointement produit par nous et par la chose en soi ». Il possède les caractéristiques qui proviennent de notre constitution et c’est ainsi
qu’il est conforme à notre connaissance a priori (Problèmes de Philosophie,
pp. 108-109). Mais cette connaissance a priori, explique Kant, ne peut être
considérée comme susceptible de s’appliquer à l’expérience extérieure, entendons par là quelque chose que précisément notre constitution propre ne
nous permet pas d’appréhender dans le cadre de notre expérience. Où l’on
voit que Russell reproche à Kant de ne concevoir la connaissance a priori
qu’applicable au monde phénoménal. Et il est vrai que si on adopte un point
de vue russellien Kant apparaît comme un génial prestidigitateur dont le tour
de passe-passe philosophique consiste à expliquer le caractère nécessaire de
certaines connaissances en en faisant le produit d’un esprit humain ainsi
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structuré qu’il ne peut que les produire, la nécessité trouvée au sein du
monde de l’expérience n’étant jamais que celle qu’on y a mise.
Russell est un philosophe réaliste et en tant que tel il ne peut se satisfaire de la théorie qui voudrait que l’objet de la connaissance soit une réalité
dépendante même du fait qu’elle est pensée.. Le fait que la réalité soit perçue
ou pensée n’en constitue qu’un trait somme toute accidentel. La réalité n’est
pas dépendante du sujet connaissant. C’est en fait tout le contraire. La pensée n’est jamais qu’un élément - peu important - du Réel. Il s’agit donc de
montrer que la connaissance a priori concerne la réalité, pas seulement ce
qu’on en appréhende, qu’elle ne renvoie pas en dernière analyse à notre esprit.
Considérons par exemple le principe de contradiction, ce serait, aux
yeux de Russell, une erreur de le considérer simplement comme un trait caractéristique de notre manière d’organiser la connaissance, c’est l’énoncé
d’un fait qui concerne les objets du monde extérieur. De même en ce qui
concerne l’arithmétique « elle doit s’appliquer aux choses indépendamment
de notre pensée. Deux objets physiques plus deux objets physiques doivent
faire quatre objets, alors même qu’il ne peut y avoir d’expérience de ces objets ». (Problèmes de Philosophie, p. 110).
La faiblesse de Kant, dira Russell, c’est qu’il ne parvient pas à expliquer pourquoi l’esprit organise le matériau brut de la sensation de telle manière et non de telle autre. Pour Russell l’ordre qui est mis par l’esprit ne
peut que renvoyer à l’ordre existant dans le réel. On peut donc s’attendre à
ce que la solution apportée par Russell au problème de la possibilité d’une
connaissance a priori soit aux antipodes de celle de Kant.
Pour Russell il existe une connaissance a priori et cette connaissance
est synthétique. Même dans le cas des mathématiques et de la logique l’a
priori n’est pas purement analytique. Mais, nous l’avons vu à propos de la
réduction des mathématiques à la logique, tout doit rester conceptuel, il n’y a
pas de place pour une intuition sensible. Aussi bien l’admission des jugements synthétiques a priori ne peut être justifiée par une théorie de type kantien. Comme l’écrit Russell au chapitre VIII des Problèmes de Philosophie,
chapitre intitulé précisément « Comment une connaissance a priori est-elle
possible ? » :
« il y a une objection fatale contre toute tentative de régler de cette façon le problème de la connaissance a priori. Ce dont il faut rendre
compte, c’est bien de notre certitude que les faits se conformeront toujours à la logique et à l’arithmétique. Mais répondre en disant que la
logique et l’arithmétique sont importées par nous dans les choses n’en
rend justement pas compte. Notre nature est un fait du monde réel au
même titre que le reste et rien ne prouve qu’elle restera la même »
(Problèmes Philosophiques, p. 109-110).
Si tel était le cas alors il se pourrait que deux et deux ne fassent plus
quatre mais cinq. On ne pourrait alors plus parler de nécessité ni même
d’universalité des propositions mathématiques. Où l’on voit que le vice du
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kantisme c’est de vouloir rendre compte de la nécessité en se référant au sujet qui selon Russell tout au moins ne peut être qu’empirique ; le remède
c’est donc de tourner le dos au subjectivisme et d’adopter un point de vue résolument réaliste en cherchant du côté des universaux.
Russell pense que tout notre savoir a priori s’applique à des entités
« qui n’existent pas, que ce soit dans le monde mental ou dans le monde
physique » (Problèmes de Philosophie p. 112). La clé de cette affirmation
qui peut paraître pour le moins étrange se trouve dans la distinction entre le
monde de ce qui existe et le monde de ce qui subsiste.
« Il convient de réserver le terme d’existence aux choses qui sont dans
le temps... c’est ainsi que les pensées, les sentiments, les esprits et les
objets physiques existent. En ce sens les universaux n’existent pas,
nous dirons qu’ils subsistent ou possèdent l’être, « l’être » étant opposé à « l’existence » en tant qu’intemporel ». (Problèmes de Philosophie p. 123).
Revenant sur l’exemple des propositions arithmétiques Russell va établir ce que suggère cet exemple : « Toute connaissance a priori concerne exclusivement les relations entre universaux » (Problèmes de Philosophie p.
127). Il s’agit ici d’un complet retournement de la position kantienne : la
connaissance a priori a trait au monde de l’être et ne s’applique pas « aux
choses qui sont dans le temps », autant dire aux phénomènes. Reste à savoir
comment est possible une connaissance des universaux. Mais ceci est un autre problème que nous n’envisageons pas ici et à propos duquel Russell doit
se mesurer à Platon et non plus à Kant.
Il y a dans cette référence à des universaux subsistant dans un monde
de l’être distinct du monde de l’existence l’expression d’un réalisme philosophique avéré. Une des questions centrales posées à Russell sera celle de
l’explicitation des rapports entre le monde de l’être et le monde de
l’existence (version renouvelée de la problématique de l’être et de
l’apparaître). Dans une large mesure c’est pour répondre à cette question que
Russell aura à modifier ses conceptions et notamment à abandonner le platonisme encore présent dans les Problèmes de Philosophie. Mais le réalisme
ne sera pas abandonné pour autant, simplement il prendra de nouvelles formes. Les modifications apportées le seront pour surmonter des difficultés internes mais aussi pour répondre à de nouvelles exigences. On sait que Russell s’est toujours montré soucieux de ne pas entrer en contradiction avec les
derniers développements de la science. A cet égard la théorie de la relativité
qui par ailleurs va profondément l’impressionner jouera un rôle dans le renouvellement de ses conceptions et dans la mise au point d’une nouvelle variante de réalisme qui l’opposera également à Kant.
Aux yeux de Russell il est indéniable que le point de vue de la théorie
de la relativité est fondamentalement réaliste. Nous mentionnerons deux
éléments parmi d’autres, susceptibles de le prouver.
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Il est souvent fait état de l’observateur dans la théorie de la relativité
et cela pourrait être de nature à restaurer le point de vue du sujet connaissant.
Tel n’est pas le cas, souligne Russell, car l’observateur, si souvent mentionné dans la théorie de la relativité n’a pas besoin d’être un esprit - ce pourrait
tout aussi bien être une plaque photographique ou n’importe quel instrument
d’enregistrement.
« Il est naturel de supposer que l’observateur est un être humain, ou au
moins un esprit, mais il est tout juste semblable à une plaque photographique... la « subjectivité » dont il est question dans la théorie de la
relativité est une subjectivité physique, qui existerait tout aussi bien
s’il n’y avait pas quelque chose comme des esprits ou des sens dans le
monde » (A.B.C. de la Relativité p. 153).
Elle se réfère à des points de vue à partir de la comparaison et de la
mise en ordre desquels on peut retrouver une objectivité.
C’est qu’en fait la théorie de la relativité, comme le soulignera Russell
dans Human Knowledge, n’affecte pas l’espace et le temps de la perception.
« Mon espace et mon temps, tels qu’ils sont connus dans la perception, sont corrélés avec ceux qui, en physique, sont appropriés à des
axes qui se meuvent avec mon corps... du fait qu’il n’y a pas deux
êtres humains ayant une vitesse approchant celle de la lumière, la
comparaison de leurs expériences ne révélerait pas d’aussi importantes divergences que n’en révéleraient deux aéroplanes pouvant se
mouvoir à la vitesse des particules bêta » et Russell conclut : « dans
l’étude psychologique de l’espace et du temps, la théorie de la Relativité, peut être ignorée (Human Knowledge, p. 309).
Au niveau donc où elle se situe, la théorie de la Relativité ne concerne
pas le point de vue du sujet percevant et connaissant. On pourrait bien sûr à
partir de là dire que la théorie de la Relativité ne met pas en cause
l’esthétique transcendantale, que celle-ci reste toujours valable en ce qui
concerne la connaissance humaine - et ce serait là une ligne de défense analogue à celle qui consiste à dire que la géométrie euclidienne correspondant
à l’espace tel que nous le percevons, le kantisme n’est pas affecté par le développement de la métagéométrie. Mais avancer cela reviendrait à dire que
précisément le kantisme n’est rien d’autre qu’ « une étude psychologique de
l’espace et du temps » ce que Russell précisément le soupçonne d’être.
Le second élément en faveur d’une interprétation réaliste de la théorie
de la Relativité concerne l’analyse de la géométrie.
A plusieurs reprises Russell souligne que depuis Einstein nous avons
de sérieuses raisons de penser que la géométrie euclidienne n’est pas tout à
fait vraie, que « la géométrie est tout aussi empirique que la géographie ».
Mais ce qui l’intéresse surtout c’est le fait que la géométrie avec la théorie
de la Relativité générale non seulement ne peut pas être dite a priori au sens
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kantien du terme mais encore se voit en relation de dépendance par rapport à
la structure de l’univers.
Avec la théorie de la Relativité générale en effet le problème des rapports entre la géométrie et la physique se pose d’une manière nouvelle. On
sait en effet que pour préserver le caractère invariant des lois de la physique
Einstein est conduit à accepter une « déformation » des coordonnées spatio
temporelles au voisinage des masses, c’est-à-dire dans les champs gravitationnels. Pour rendre compte d’un univers dont la structure se voit en quelque sorte « compliquée », Einstein adopte une géométrie non-euclidienne, la
géométrie riemanienne dans laquelle l’espace est un espace courbe. Comme
l’espace euclidien représente un cas particulier de l’espace riemanien, à savoir le cas où la courbure est nulle, on peut dire que la courbure de l’espacetemps de la théorie de la Relativité générale est fonction en chaque point, de
la distribution énergétique du voisinage. . En bref la distribution énergétique
« déforme » l’espace euclidien. Dans son Histoire du Principe de la Relativité, M.A. Tonnelat a exprimé le fait de manière très claire :
« au voisinage et à l’intérieur de la matière, et aussi de toute distribution énergétique (champ électro magnétique, etc...) se crée ainsi une
déformation du continuum euclidien, courbure d’ensemble créée par
des masses lointaines ou courbures locales, sortes de bosses spatio
temporelles au voisinage de chaque masse. Cette courbure locale est
d’autant plus importante que la distribution énergétique qui la produit
est plus intense. Une masse - tel le soleil - modifie donc la géométrie
de l’Univers en son voisinage (Histoire du Principe de Relativité. Paris, Flammarion, p. 352).
Dans le cadre d’une telle théorie les distinctions entre géométrie et
physique tendent à s’effacer : la structure d’un espace géométrique est fonction de la relativité physique et la loi de gravitation peut être envisagée
comme une loi géométrique. En ce sens le philosophe pourra taxer de
« réaliste » la théorie de la Relativité générale.
Dès le texte intitulé A.B.C. de la Relativité et paru en 1925 Russell en
tire les conséquences :
« il est intéressant de comprendre une bonne fois que la géométrie
qu’on enseigne dans les écoles depuis les Grecs est en train de perdre
son autonomie dans les Sciences et d’être annexée par la physique... il
n’y a que notre imagination de terriens pour aller croire que la géométrie peut exister en dehors de la physique » (A.B.C. de la Relativité p.
99).
Russell souligne dans Histoire de mes idées philosophiques que la
théorie de la relativité générale rend caduque la théorie qu’il avait élaborée
dans son Essai sur les Fondements de la Géométrie ; mais elle la rend caduque en ce qu’elle avait encore de « kantien », du coup le kantisme est ébranlé
par elle. De plus, comme nous l’avons déjà souligné, la théorie de la relativi-
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té générale permet au plan philosophique un certain réalisme, aux antipodes
de la philosophie critique.
Alan Wood écrit que la carrière philosophique de Russell pourrait être
résumée en une formule : « de Kant à Kant ». Parti d’une réflexion philosophique sur l’esthétique transcendantale, Russell après avoir défendu une position réaliste et caressé le rêve d’une connaissance objective et impersonnelle, serait revenu dans Human Knowledge, son dernier grand ouvrage, daté
de 1948, à un point de vue prenant davantage en compte les traits particuliers
de notre manière d’appréhender la réalité, donc proche de la philosophie critique.
On notera tout d’abord que le fait de s’intéresser au procès de la
connaissance ne suffit pas à faire un kantien. Toute la philosophie de la
connaissance depuis Locke est engagée dans cette perspective épistémique
consistant à s’interroger sur la nature et le mode de fonctionnement des instruments du connaître.
On ne manquera pas ensuite de souligner que Russell a réagi à cette
affirmation d’Alan Wood (cf. Histoire de mes idées philosophiques. p. 329.
note 2) en montrant que les conceptions caractéristiques de sa « dernière »
philosophie sont beaucoup moins kantiennes qu’Alan Wood ne semble le
suggérer. Il en cite deux : (a) la thèse selon laquelle le monde extérieur est
lié au monde de la perception par des corrélations impossibles dans une philosophie considérant le temps et l’espace comme subjectifs, (b) la thèse selon laquelle les principes de l’inférence non démonstrative sont de simples
hypothèses et ne sont nullement a priori.
On verra enfin qu’une lecture attentive de Human Knowledge révèle
un désaccord profond avec l’esprit même de la philosophie critique. Dès
l’introduction Russell affirme que depuis Kant (plus précisément depuis
Berkeley) les philosophes commettent souvent l’erreur de permettre que la
description du monde soit influencée par la connaissance humaine. Or celleci constitue un élément négligeable dans l’économie générale de l’univers.
Du point de vue cosmique aussi bien que du point de vue causal elle ne joue
pas de rôle. Aussi est-ce une erreur que d’introduire la subjectivité dans la
description du monde. Russell en fait n’a pas abandonné l’idée d’une
connaissance objective non entachée de subjectivité. Mais il introduit dans
sa « dernière » philosophie, à côté des recherches visant à une vérité, même
approximative, concernant le monde, des considérations relatives au procès
même de la connaissance et aux déterminants biologiques, physiologiques et
psychologiques de nos croyances. C’est d’ailleurs cette « réhabilitation » de
la psychologie qui a pu faire croire de la part de Russell à un total revirement.
En fait les deux types de recherches coexistent dans l’ouvrage mais
sont toujours soigneusement séparés, Russell voulant éviter que la description du monde soit entachée de psychologie. Où l’on revient précisément à
Kant, tel du moins que Russell n’a jamais cessé de le voir - s’il est en effet
un élément récurrent dans les textes russelliens consacrés à Kant c’est
l’accusation de subjectivisme portée à l’encontre de l’entreprise critique.
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Russell est particulièrement net dans Human Knowledge : « Dans la
description du monde, la subjectivité est un vice. Kant s’est décrit comme
ayant effectué une « révolution copernicienne » mais il aurait été mieux avisé de parler d’une « contre révolution ptoléméenne » car il a replacé
l’Homme au centre dont Copernic l’avait détrôné » (Human Knowledge. p.
9). Il prend garde cependant de souligner que si au lieu de poser la question :
« dans quelle sorte de monde vivons-nous ? » nous posons la question de savoir comment nous arrivons à connaître quelque chose du monde, alors la
subjectivité a sa place. L’économie générale de l’ouvrage révèle d’ailleurs
cette volonté de « tenir les deux bouts de la chaîne ». Alors que dans les
deux premières parties il s’agit autant que possible de s’intéresser à ce que
nous connaissons, les parties suivantes vont s’intéresser à ce que nous
connaissons, comme le note Russell dans l’Introduction à la Troisième Partie. Dans cette perspective « l’Homme occupe le centre comme dans
l’astronomie de Ptolémée » ( Human Knowledge p.77) et la psychologie retrouve sa place. La grande question n’est plus celle de la vérité, mais celle de
la croyance. Ce qui est certain c’est que, contrairement à la philosophie critique, la théorie de la connaissance ainsi élaborée ne fait pas dépendre la description du monde de la structure de l’esprit humain. La description du
monde en tant qu’elle se veut objective doit être faite comme si elle était
faite du point de vue de « nulle part ». De son côté, le mode de fonctionnement du sujet connaissant rend compte des croyances, saisies depuis leur niveau le plus élémentaire (celui des attentes induites par l’expérience) jusqu’à
leur niveau le plus sophistiqué (celui des hypothèses scientifiques).
Concernant l’accusation de subjectivisme adressée à la philosophie
kantienne on peut donc dire que Russell n’a jamais varié. Par contre ce qu’il
faut noter c’est, à travers l’évolution de la philosophie russellienne,
l’abandon de l’importance accordée initialement à l’a priori et corrélativement la disparition dans le vocabulaire de Russell du terme
« transcendantal ». Souvent utilisée bien entendu dans la période idéaliste la
notion de transcendantal a progressivement cédé la place à celle de présupposition, beaucoup moins forte et beaucoup moins marquée
« philosophiquement » et dans les derniers textes il n’est plus question que
d’ « antériorité » de la connaissance des principes par rapport à leur utilisation.
Pendant longtemps en effet Russell s’en est tenu à la position défendue dans Problèmes de Philosophie où la nécessité de l’a priori est affirmée
dans le cadre d’une réflexion sur les principes de la connaissance, notamment à propos du problème de la justification de l’induction. Il faut en effet
ou bien fonder l’induction sur son efficacité et donc de manière inductive ou
bien se référer à un principe d’induction fonctionnant comme principe a
priori. Pour éviter le cercle vicieux auquel conduit la première branche de
l’alternative, Russell choisit la seconde. Mais l’induction va jouer un rôle
moins important dans ce que J. Vuillemin appelle dans La Logique et le
monde sensible la « seconde philosophie naturelle de Russell ». Dans celle-ci
l’induction n’est plus considérée comme un moyen d’augmenter nos
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connaissances, elle est décrite comme un mode de structuration de
l’expérience donnant lieu à des croyances. Le problème n’est plus celui de la
Vérité, il est celui de la croyance. Il n’y a donc plus à faire référence à un
principe que l’on voudrait fonder en certitude, mais plutôt à dégager des règles d’inférence permettant d’arriver à des croyances justifiées, et de telles
règles ne peuvent évidemment être dégagées qu’a posteriori. Human Knowledge - ce texte capital malheureusement trop souvent négligé - représente
le point d’achèvement de cette forme de pensée. Où l’on voit que la pensée
russellienne s’est définitivement éloignée de tout ce qui pouvait encore ici et
là évoquer le kantisme.
Si ses arguments ont varié, se sont nourris d’apports nouveaux (le logicisme, la théorie de la relativité) Russell n’a pas fondamentalement modifié pendant plus d’un demi siècle le jugement porté sur Kant. On peut voir
dans cette constance se dessiner comme en creux ce qui fait l’unité profonde
de sa pensée, à savoir le réalisme - si bien qu’il est possible d’interpréter
cette confrontation de la philosophie russellienne à la philosophie critique
dans les termes du débat qui a dominé les dernières décennies du XXème
siècle, le débat entre réalisme et anti-réalisme. Aujourd’hui que l’antiréalisme semble perdre quelque avantage la philosophie russellienne peut
sans doute, après une trop longue éclipse, être de nouveau appréciée à sa
juste valeur comme une des très grandes philosophies du XXème siècle.
Jean-Gérard Rossi
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LISTE DES OUVRAGES DE RUSSELL CITES.
__________________
(1897) Essai sur les Fondements de la Géométrie.
Traduction française par Alain Cadenat
Paris - Gauthier - Villars - 1901.
(1903) The Principles of Mathematics .
London - Allen and Unwin. 1903
(1912) Problèmes de philosophie.
Traduction française par François Rivenc.
Paris - Payat - 1989.
(1925) A.B.C. de la Relativité.
Traduction française par Pierre Clinquart.
Paris - 10-18. 1985.
(1927) Outline of Philosophy.
London - Unwin Paperhacks.
(1948) Human Knowledge.
London. Allen and Unwin. 5ème édition - 1966.
(1959) Histoire de mes idées philosophiques.
Traduction française par Georges Auclair.
Paris - Gallimard - 1961.
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