Fin de partie de Samuel Beckett.
Quelles significations suggèrent les noms des personnages de Fin
de Partie ?
C’est en 1957, que le dramaturge Irlandais Samuel Beckett publie sa deuxième pièce,
Fin de Partie. Elle met en scène quatre personnages handicapés physiquement. Tous vivent
dans une maison qui est, selon les dires des personnages, située dans un monde désert, sans
lumière et sans humains.
Mais alors, quelles significations suggèrent les noms des personnages de Fin de partie ?
Tout d’abord, nous verrons la signification du nom de Hamm, ensuite, celle de Clov et
enfin, celles des personnages de Nagg, Nell et la mère Pegg.
I.
Le personnage Hamm
Hamm se présente comme le personnage central et dominant de la pièce. Infirme, il
passe ses jours dans un « fauteuil à roulettes » et commande alors à Clov, son fils adoptif, tout
et n’importe quoi. Il est le fils de Nagg et Nell, qu’il a enfermés dans des poubelles.
A/ Traduction littérale.
Pour commencer, la simple traduction offre beaucoup d’idées. En effet, « ham » veut
dire « jambon ». Faut-il voir un rapport avec son immobilisme qui le réduit à l’état de
morceau de viande ? Pour continuer, on apprend que « ham » a pour deuxième signification
celle de cabotin, soit mauvais acteur en Anglais. Même son nom est très théâtral et correspond
donc bien avec le personnage emphatique de Hamm qui ressent le besoin d’attirer l’attention
sur lui. Pour illustrer cette thèse, on peut citer les passages racontés à Clov de son « roman » (
histoire du tailleur pages 34-36 ) ou encore lorsqu’il rétorque à Clov qu’il ne lui sert qu’à
donner la réplique, « CLOV._ A quoi est-ce que je sers ?
HAMM._ A me donner la réplique. » ( pages 77-78 ) . On peut conclure là-dessus par le fait
que Hamm, le mauvais acteur serait inséparable de Clov, le clown. De plus, le verbe « to
ham » exprime l’exagération, c’est-à-dire de « forcer son rôle » ou encore d « jouer comme un
pied ».
Dans un second temps, on peut considérer le mot « Hamm » comme une abréviation de
« hammer ». Le nom signifie « marteau » en Anglais, qui montre que malgré son impuissance
physique, il reste dominant sur les autres personnages qui sont Clov, Nagg et Nell alors
assimilés à des clous. Quant au verbe issu de l’argot, il veut dire « battre à plates coutures »
qui montrerait encore une fois qu’il est supérieur aux autres.
Uniquement dans la version Française, on pourrait penser que Hamm prononce luimême son nom, estropié, dans sa première réplique : « A – à moi » ( page 14 )
Enfin, dans le nom « Hamm », on peut entendre « I am », soit « je suis » en Anglais,
avec l’élision du « I » qui équivaudrait à la disparition du sujet.
B/ Lien avec la religion.
Nombreux commentateurs ont voulu voir Hamm sous Abraham ( prières et bénédictions
reposent sur lui ), prophète très important et fondamental dans la Bible ou encore sous
Amfortas, celui qui saigne et d’après une pièce Allemande ( Parzival ), souverain et prêtre du
royaume du Graal.
De plus, Ham serait le nom anglais du personnage biblique connu en France comme
Cham, un des fils de Noé, celui qui découvrit Noé ivre et nu et le fit recouvrir par ses frères :
il fut chassé et maudit par Noé. On trouverait ici une allusion au rapport père / fils et il est
indéniable que Beckett joue sur l’arche de Noé parodiée dans la pièce. On peut aussi penser
que le père Nagg serait Noé lui-même et Hamm le fils déchu.
C/ Clin d’œil à d’autres personnages.
Hamm peut aussi être un diminutif de Hamlet, roi déchu dont le trône serait son
fauteuil à roulettes et le royaume un « refuge » qui l’enferme et rétrécit son univers.
II.
Le personnage Clov
Clov est un des deux personnages principaux de l’histoire et est le fils adoptif de Hamm
qui se différencie de cette famille par son « teint très rouge » ( didascalie p. 11 ).
A/ Traduction littérale.
On pourrait alors voir Clov comme une déformation du mot clou ( le « u » et le « v »
ont la même origine latine ). De plus, « clove » en Anglais signifie « clou de girofle », épice
orientale qui pourrait qualifier son teint de peau naturel et c’est un nouveau rapport à la
nourriture dans cette fin de partie. Dans un autre temps, Clov peut être assimilé au mot
« clos » car on trouve bien des personnages enfermés dans une situation bloquée vers une
certaine fin du monde. Pour finir, Clov peut désigner un bouffon et donc être rapproché au
« clown » par son teint rouge. Il y a bien ici un clin d’œil implicite au théâtre de Shakespeare
dans lequel on retrouve cette figure.
B/ Lien avec la religion.
On a voulu voir un lien, certes dérisoire mais Christique, entre le marteau ( Hamm ) et
le clou ( Clov ) soit entre torturant et victime clouée. Serait-ce un rappel de la mort du Christ,
crucifié à l’aide de clous ? C’est le philosophe Noudelmann qui fait constater le paradoxe car
c’est, en effet, Clov, sur ordre, qui frappe les poubelles et les ferme avec violence. Comme à
la page 99, où la didascalie nous apprend que Clov « se précipite vers Hamm et lui en assène
un grand cou sur le crâne. »
III. Les personnages Nagg, Nell et la mère Pegg
A/ Nagg
Nagg est donc le père de Hamm et vît dans une poubelle, « Le couvercle d’une des
poubelles se soulève et les mains de Nagg apparaissent, accrochées au rebord. » ( didascalie
p. 21 ). Tout d’abord, « nagel » en Allemand signifie « clou », c’est donc une similitude de la
traduction du nom de Clov. Ensuite, la traduction Anglaise nous apprend que le verbe « to
nag » se traduit par « se plaindre », « harceler », ou encore « ne pas arrêter de faire des
remarques ». L’adjectif « nagging » quant à lui se rapporte à la ténacité, la persistance et
l’insistance. Le « nager » est donc celui qui embête, agace et donc Nagg dérangerait son fils.
On peut ajouter que le mot « nag » dans l’argot Anglais signifie « canasson », « bourrin ».
Noudelmann, philosophe Français contemporain, remarque le personnage de Nagg se
renvoie à celui de Mag dans un autre roman de Beckett publié en 1951, Molloy. Beckett
ajoutera à ce sujet : « je l’appelais Mag quand je devais lui donner un nom. Et si je l’appelais
Mag c’était qu’à mon idée, sans que j’eusse su dire pourquoi, la lettre g abolissait la syllabe
ma, et pour ainsi dire crachait dessus, mieux que toute autre lettre ne l’aurait fait. »
B/ Nell
Nell est la mère de Hamm et par conséquent, l’épouse de Nagg, vivant elle aussi dans
une poubelle, « Le couvercle se soulève, les mains de Nell apparaissent, accrochées au
rebord, puis la tête émerge. » ( Page 27 ), et dont sa mort marque le début de la pièce ( Page
37 ). On peut constater que Nell est le diminutif du prénom Nelly mais qu’il est aussi le
paronyme de « nail » en Anglais, autre nom du clou. On remarque aussi que « to nail up »
veut dire « condamner », ceci pourrait être un rappel de la mort de Nell en début de pièce
mais également de ces personnages enfermés et condamnés par cette fin imminente.
Dans un second temps, pour parler de ces deux personnages faussement jumeaux que
sont Nagg et Nell, ils sont liés par le « N » initial à forte valeur négative pour bien insister sur
la négation omniprésente et dominante de la pièce. L’autre lien est l’emboîtement de leurs
prénoms, en effet, si on imbrique à la suite Nagg et Nell cela renvoie encore à « nagel » soit
encore « clou » en Allemand.
C/ La mère Pegg
Quant à la mère Pegg, le lecteur et les personnages apprennent sa mort en même temps,
alors que les lumières sont éteintes chez elle. C’est en effet un euphémisme pour désigner sa
mort comme à la page 58, « CLOV. _ Mais bien sûr qu’elle ( la lumière ) s’est éteinte. S’il n’y
en a plus c’est qu’elle ( la mère Pegg ) s’est éteinte. » . Littéralement, d’après la traduction
Anglaise, le nom « peg » veut dire « patère », « pince à linge » ou encore la « cheville ». Le
verbe « to peg » existe également et signifie « stabiliser » ou encore « fixer » tandis que « to
peg out » en argot est en synonyme de « to die » soit mourir. Avec la représentation de la
mort de la mère Pegg, on peut donc conclure que la stabilité dans cette pièce est morte.
De plus, on peut y voir une malice de Beckett dans la mesure où « peg » est un
paronyme de « pig » soit cochon en Anglais.
Pour conclure, ce sont tous des noms monosyllabiques ou des bribes de noms. Ils sont
également significatifs par leur étrangeté et par la relation qu’ils entretiennent par paires (
Clov et Hamm soit le clou et le marteau ), d’autant plus qu’on remarque la domination de
Hamm, le marteau, sur les autres personnages soient les clous. Ceci suggère donc des rapports
d’agressivité qu’entretiennent ces personnes entre elles. Ces personnages grotesques,
dérisoires et surtout prisonniers d’un monde étouffant et sans avenir reflètent bien la création
absurde d’un auteur qui propose une œuvre en rupture avec les conventions théâtrales
habituelles.
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Fin de partie de Samuel Beckett