Attentats de Paris – comprendre pour agir
Après les attentats de Paris, les tentatives de comprendre ce qui nous arrive gravitent autour de 3
pôles: le socio-économique, l’identitaire et le géopolitique.
Chacune de ces approches reflète une part de la réalité. Ce qui suit est une tentative de résumer les
principaux argumentaires développés, les liens entre eux pour comprendre comment les tensions
qu’ils génèrent convergent dans les communautés musulmanes d’Europe et dégager des pistes pour
l’action.
1. Le terreau socio-économique
Les jeunes qui rejoignent les djihadistes viennent pour l’essentiel de cités / banlieues en déshérence.
Ils sont victimes de discrimination, et sont les laissés pour compte de la croissance dans les pays
riches d’Europe. Sans perspective, porteurs d’une identité dévalorisée (Musulman, racaille…), ils
seraient une proie facile pour les recruteurs de l’Etat Islamique. Même si on peut opposer à cette
description un principe de responsabilité individuelle (on peut être pauvre et réussir), il est difficile
de nier que les pays Européens ont peu et mal investi pour l’émancipation sociale de leurs citoyens
issus de l’immigration récente1.
Allons plus loin. Le terreau socioéconomique n’est pas seulement celui d’une partie de la population
(Européens issus de l’immigration musulmane) particulièrement délaissée. Il est aussi celui, plus
large, de sociétés mues par un libre-marché érigé en finalité (tout est marchandisé), le profit à court
terme, et une technoscience qui s’impose à l’Homme plutôt qu’elle ne le sert. Ces mécanismes
creusent les inégalités, remplacent l’emploi par des robots et des automatismes, détruisent
l’environnement, induisent des exclusions socioéconomiques et des disruptions technologiques qui
dépassent les citoyens.
L’Homme n’est plus sujet, il est perdu dans un monde qui le dépasse de partout et dans lequel
trouver du sens est un combat héroïque, à la seule portée d’une très petite minorité de citoyens.
La société du libre-marché et de la technologie toute puissante secrète un vide de sens, dans lequel
s’engouffrent les fondamentalismes. Mais il y a une différence entre fondamentalisme et Djihadisme.
Le fondamentalisme religieux est un refus de la modernité qui se traduit par le retour aux
fondements d’une religion, une pratique religieuse reproduisant de manière stricte les rituels de la
religion, même si ou parce qu’ils sont en rupture avec les exigences (ou les contraintes) d’une vie
"moderne". Le fondamentalisme cherche à isoler le pratiquant des contraintes et contradictions que
la vie moderne pourrait induire dans sa vie.
Le Djihadisme saute la case de l’approfondissement de la pratique religieuse2. Celle-ci et la
connaissance de la religion qu’elle implique, sont superficielles chez les Djihadistes. La conversion est
rapide et brutale. Elle se fait beaucoup plus par Internet et dans les prisons que dans les mosquées.
Les facteurs qui la provoquent seraient: 1) une discrimination et une exclusion socioéconomique, 2)
1
Voir l’article édifiant d’Alexandre Laumonier sur Molenbeek dans Le Monde
http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/11/23/molenbeek-saint-jean-n-est-pas-unghetto_4815791_3232.html
2
Voir l’article d’Olivier Roy dans Le Monde http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/11/24/le-djihadismeune-revolte-generationnelle-et-nihiliste_4815992_3232.html
une désintégration identitaire provoquée par l’égarement entre 2 cultures et le passage par la
délinquance, 3) le rejet d’un système socioéconomique matérialiste et consumériste qui provoque
cette exclusion et ne génère pas de sens, et son corollaire, l’illusion d’un sens fourni par le califat
censé reconstituer l’état juste et idéal du prophète, 4) la puissance retrouvée et la revanche que
constitue le fait de devenir soldat de ce califat, promis de surcroît au paradis après une purification
violente.
Le rejet de la société du libre-marché, consumériste et matérialiste, vide de sens, explique la forte
proportion de convertis (non issus d’une culture musulmane) parmi les candidats au Djihad (jusqu’à
30% en France).
2. La réponse musulmane à ce vide de sens
Le fondamentalisme (au sens de retour aux fondements) est une réaction compréhensible de
défense des religions à l’évidement du sens de la vie, créé par la société du libre-marché mondialisé
et de la toute-puissance technologique.
Mais toutes les religions ne réagissent pas de la même manière à ce système. Il y a une spécificité
musulmane dans cette réponse, caractérisée par une intensité plus grandes dans le retour au
fondamentalisme et par la violence nihiliste du Djihadisme.
Il y a plusieurs raisons possibles à l’intensité du fondamentalisme musulman:
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

3
L’Islam est la plus jeune des religions du Livre et la moins préparée à la modernité. La plupart
des sociétés musulmanes traversent aujourd’hui ce choc avec la modernité, ce que les
sociétés chrétiennes d’Europe ont eu à faire au XVIII-XIXe siècle. Elles subissent une remise
en cause accélérée (en quelques dizaines d’années alors que cela a pris deux siècles en
Europe) et violente (les technologies de l’information et autres sont hyper-disruptives pour
les sociétés traditionnelles). Elles résistent donc de toutes leurs forces à une révision
déchirante. Viennent à l’appui de cette hypothèse les études démographiques sur les pays
musulmans montrant qu’elles traversent toutes, à des degrés divers, une transition
démographique qu’ont connue les pays européens au XVIII-XIXe siècle3.
Les dogmes de l’Islam rendent l’adaptation à la modernité plus difficile. Ces dogmes ne sont
pas inscrits dans le marbre. L’Islam a connu un âge d’or (IX-XIIe siècle) au cours duquel ont
prospéré, à côté des courants théologiques, une école philosophique et surtout un courant
mystique (soufisme), d’une très grande richesse qui ont ouvert des interprétations d’une
ouverture audacieuse des textes sacrés. Il peut trouver dans ces courants la matière de son
renouvellement. Mais il faudra secouer vigoureusement une tradition qui a clos les
discussions au sein de cette religion à partir du XIIe siècle en se barricadant dans une série de
dogmes particulièrement imperméables à la modernité: le Coran comme livre incréé (parole
de Dieu), le statut dévalorisé de la femme, le Djihad qui met cette religion dans une
dynamique de conquête… etc.
Les monarchies pétrolières ont financé depuis 50 ans la propagation de l’interprétation la
plus rigoriste de l’Islam, le salafisme inspiré de l’école juridique Hanbalite, la plus attachée à
l’interprétation littérale des textes sacrés. Celle-ci est aujourd’hui dominante dans le monde
musulman sunnite, pas en raison de sa force intellectuelle mais à cause des moyens
financiers mis à sa disposition.
Voir "Le rendez-vous des civilisations" par Emmanuel Todd et Youssef Courbage – Seuil - 2007.

L’Islam vit une blessure narcissique. Religion supposée être la meilleure puisqu’elle clôture la
révélation du Dieu unique, elle se retrouve dans des régions du monde dominées et en
retard de développement. L’empire ottoman s’est écroulé devant la vitalité de l’Europe des
lumières. Les Arabes ont été colonisés par les Européens. Plus ou moins consciemment, il y a
là quelque chose d’incompréhensible et inacceptable pour beaucoup d’Arabo-Musulmans.
Ce à quoi on a assisté au XXe siècle est un gigantesque basculement du désir d’être un Autre
(l’Européen des lumières) au désespoir d’être Soi. On rejoint là le conflit identitaire, conflit de
civilisations. Il faut parler de cela sereinement mais avec prudence, tellement ce terme est
chargé de fantasmes. Disons que les civilisations existent en tant qu’expressions d’identités
collectives. Elles se frottent, s’imitent, se rejettent, et il arrive qu’elles entrent en conflit les
unes avec les autres, à des moments de l’histoire où se cristallisent des identités meurtrières.
Mais pour autant les civilisations ne font pas à elles seules l’histoire. L’histoire est aussi faite
de choix politiques qui peuvent aller à l’encontre des pulsions des civilisations. Nous vivons
probablement une de ces périodes de crispation historique autour des identités collectives.
La blessure narcissique pourrait motiver le Djihadisme "anti-occidental", et expliquer en partie
pourquoi l’Islam, plutôt qu’une autre idéologie deviendrait le véhicule de la radicalité, du nihilisme
terroriste de notre époque. Cette hypothèse mérite débat. Elle va à l’encontre de l’explication
d’Olivier Roy pour qui la seule raison expliquant que la radicalité de jeunes Européens s’exprime à
travers l’Islam, est que, avec la fin de l’idéologie communiste, cette religion leur offrirait le seul (ou le
principal) véhicule de révolte contre un système socioéconomique qu’ils viennent à abhorrer. Je
tends à penser que la blessure narcissique historique des Musulmans arabes, humiliés par l’Europe,
les US et Israël, et le désir de revanche contre l’humiliation ainsi subie, jouent un rôle important dans
cette radicalisation. Il y a ainsi un choc identitaire à l’œuvre et les Musulmans ne sont pas que dans
une posture défensive ou de révolte.
L’Islam arabe, en tout cas dans sa version salafiste, est aussi prosélyte et conquérant. Tout comme
l’Occident a été prosélyte et conquérant, d’abord sous le drapeau du Christianisme, puis sous celui
des lumières.
3. La géopolitique
Les puissances européennes et les USA ont colonisé puis remodelé le Moyen-Orient, d’abord avec les
accords Sykes-Picot, puis avec la création d’Israël vécue comme continuation de la colonisation, le
coup d’état contre Mossadegh en Iran, et récemment avec les interventions en Irak, puis en Lybie.
C’est dans ce domaine que la responsabilité des puissances européennes et des USA est la plus
écrasante. Toutes ces interventions ont été guidées par des intérêts économiques (en particulier
l’accès au pétrole), ou la mauvaise conscience vis-à-vis du peuple juif. Elles ont conduit à des
désastres sur le plan géopolitique. En voici quelques-uns:
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L’incapacité (et la mauvaise volonté) à imposer une solution juste au conflit israélopalestinien, au mépris du droit international, a créé un abcès cristallisant la blessure
narcissique des peuples arabes et leur détestation des puissances occidentales;
La guerre d’Algérie a quand même fait ~400.000 morts dans les rangs des Algériens arabes,
fait qui est facilement occulté de l’imaginaire collectif français (rejet de la repentance). Le
bilan de la guerre en Irak est tout aussi terrible et il s’avère aujourd’hui qu’elle était sans
fondement;
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L’alliance avec les monarchies pétrolières qui diffusent la version la plus rigoriste, simpliste et
violente de l’Islam, est une incohérence catastrophique (que malheureusement seul un parti
comme le Front National en France a le courage de remettre en cause);
Les interventions en Irak et en Lybie ont créé le chaos dans lequel se sont développés l’Etat
Islamique et El Qaeda au Moyen-Orient. Les puissances européennes et les USA ont
déstabilisé les frontières qu’elles avaient elles-mêmes mises en place avec les accords SykesPicot. Il est stupéfiant qu’un des artisans de l’intervention en Irak, John Bolton, ait pu écrire
avec un total cynisme il y a quelques jours dans le New York Times, qu’il fallait en finir avec
ces frontières, en créant un état sunnite entre la Syrie et l’Irak, parce que l’intérêt des USA
l’exigeait.
Les puissances européennes et surtout les USA portent ainsi une lourde responsabilité dans la
création d’un terreau géopolitique favorable au djihadisme. Déminer ce terrain sans céder aux
intégristes qu’on a ainsi contribué à créer devrait être une des tâches essentielles de nos politiques
étrangères. Elle est aussi indispensable que difficile.
4. Les Musulmans d’Europe issus de l’immigration
Ils cristallisent toutes les tensions, tous les conflits: le socioéconomique, l’identitaire et le
géopolitique.
Le socioéconomique d’abord. Ils se perçoivent (à tort ou à raison) comme des laissés-pour-compte de
la croissance, ils sont surement victimes de discrimination (même si on peut rétorquer que beaucoup
d’immigrés discriminés surmontent l’obstacle). Dans une société où tout est marchandise et
consommation, ils sont les perdants, vivant à la marge de la société. Bien sûr que le tableau ainsi
dressé est simplificateur et cache des réussites plus ou moins importantes et une "intégration" à
l’œuvre. Mais le schéma ainsi dressé correspond globalement à une réalité sociale.
A cette exclusion sociale, s’ajoute un désarroi identitaire. Les jeunes de la 2e génération ne
s’identifient ni au pays d’origine de leurs parents, ni à leur pays d’accueil. Dévalorisés par leur échec
socioéconomique, en errance sur le plan identitaire, à la marge d’une société du libre-marché qui
vide le monde de sens, ils sont susceptibles de prendre le virage radical. Les nouveaux djihadistes de
l’Etat Islamique subissent un endoctrinement accéléré, à l’inverse de ceux qui étaient enrôlés par El
Qaeda. Ils connaissent mal la religion musulmane. Leur radicalisation serait surtout mue par le besoin
de trouver du sens à une vie commencée dans l’échec et la délinquance, sens qu’aucune autre
idéologie n’est susceptible de leur donner. Pour les djihadistes issus de l’immigration musulmane à
l’identité désintégrée, la dimension identitaire de cette conversion est probablement importante
(retour purificateur aux sources). Selon Olivier Roy, l’essentiel des Djihadistes sont des Européens
issus de la deuxième génération d’immigration. Le phénomène concernerait très peu la première et
la troisième génération. Si ce fait est confirmé, il tendrait à montrer que la question identitaire tend à
se résorber au bout de la 3e génération et qu’une insertion sociale est à l’œuvre.
Il semble que la radicalisation djihadiste s’opère surtout par Internet et dans les prisons. Celle qui se
produit dans les mosquées (livrées aux salafistes financés par les monarchies pétrolières) est plus
lente, produirait moins de djihadistes à court terme. Les problèmes qu’elle crée sont de long terme:
la coexistence plus difficile entre Européens musulmans fondamentalistes et le reste de la société. En
entretenant l’enfermement communautaire, on peut penser qu’elle peut contribuer sur la durée au
phénomène djihadiste.
Le Djihadisme se nourrit aussi de géopolitique. Même si la plupart des candidats au Djihad ne
connaissent pas grand-chose aux problèmes du Moyen-Orient, ou précisément à cause de cela, ils
sont susceptibles d’être manipulés par la propagande de l’Etat Islamique / Al Qaeda qui met en avant
l’injustice et l’agression subies par les Musulmans au Moyen-Orient (Israël, Irak, Lybie, Syrie…).
5. Que faire?
Plutôt que de terminer avec des solutions toutes faites, voici des questions qui ouvrent le débat en
montrant l’étendue du travail à accomplir, pour garder de l’ouvert dans nos sociétés et dans le
monde.
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Si le djihadisme n’est pas le fondamentalisme, est-ce que notre seul objectif est de
combattre le Djihadisme? Ou devons-nous considérer que le fondamentalisme musulman (et
celui des autres religions) est un obstacle au vivre-ensemble et doit pour cela être combattu?
Est-ce que la lutte contre le fondamentalisme musulman (en particulier le salafisme), et son
corollaire le développement d’un Islam européen compatible avec la modernité, doit être
menée par les états européens ou par les Européens musulmans? Ou les deux? Dans quelle
configuration?
Pouvons-nous / devons-nous comme démocraties soucieuses de la libre expression, réduire
le droit à l’expression ou faire taire des imams qui propagent une interprétation extrémiste
de l’Islam? Imposer aux mosquées des Imams formés en Europe avec une vision de la religion
compatible avec la laïcité / la démocratie / la modernité?
Comment faire pour engager les citoyens musulmans (au sens religieux ou culturel) de nos
pays dans la lutte contre l’extrémisme et la construction de ponts pour le vivre-ensemble
avec les citoyens non-musulmans? Comment éviter qu’ils soient ostracisés alors que nous
avons absolument besoin d’eux dans la lutte contre le terrorisme?
Avons-nous une chance d’enclencher la mutation de nos économies pour les rendre plus
durables, moins destructives du tissu social, plus porteuses de sens? Est-ce que l’urgence de
cette mutation n’est pas trop grande par rapport aux blocages s’opposant à ces mutations?
Comment faire pour que les les états européens, à peine sortis de la crise, et obligés
d’investir massivement dans la lutte contre le terrorisme, n’abandonnent pas les banlieues,
cités ou communes où se concentrent les citoyens / immigrés musulmans? Est-ce que le
financement privé (fondations, entreprises citoyennes ou citoyens) peut compenser même
partiellement cet abandon?
S’il est clair, comme le disent les militaires, qu’on ne pourra détruire militairement l’Etat
Islamique qu’avec des troupes au sol, et au vu du bilan catastrophique des précédentes
interventions des USA et des Européens au Moyen-Orient, quelle coalition militaire serait
susceptible de le faire?
Est-ce que l’objectif principal de la politique US / EU par rapport à l’EI doit être l’écrasement
de Daech? Ou le départ de Bachar El Asad? Ou les deux? Dans quelle séquence?
Comment pouvons-nous amener nos gouvernements à réviser en profondeur leurs relations
avec les monarchies pétrolières et à contrer la propagande salafiste qu’elles financent dans
le monde? Comment pouvons-nous peser pour que la communauté internationale impose
une solution juste au conflit israélo-palestinien, suivant les résolutions de l’ONU?
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Attentats de Paris du 13 novembre 2015 : Comprendre pour agir