Dissertation : le théâtre doit-il dénoncer la noirceur des hommes et du monde ou divertir le
spectateur ?
Corpus : Caligula de Camus, Ubu Roi de Jarry et Roblès Montserrat.
Néron, Don Salluste, Lucrèce Borgia, Ubu… Le théâtre offre une galerie de monstres, de traîtres,
de personnages épouvantables qui incarnent la noirceur des hommes. Dès l’Antiquité, et plus encore au
XVIIème siècle, le problème de la moralité s’est posé. Certes le théâtre est un divertissement où l’on
vient se distraire en groupe, car c’est avant tout un spectacle mais Aristote avec la catharsis lui assigne
une portée morale et aussi une portée engagée. Le théâtre est-il alors un simple divertissement, un
spectacle esthétique ou est-il un miroir que le dramaturge tend à ses semblables pour dévoiler leur
noirceur, avec pour but de mettre en garde le public et de le rendre meilleur ? Nous verrons donc que le
théâtre doit divertir, puis nous montrerons en quoi le théâtre peut dénoncer la noirceur des hommes avant
de montrer que les deux aspects peuvent se concilier.
Le théâtre est avant tout un divertissement, un loisir, une sortie au spectacle.
Tout d’abord, dans la Grèce antique, les spectacles dramatiques étaient déjà des fêtes et des
concours où l’on venait à un divertissement. Aujourd’hui encore, sortir au théâtre est un divertissement,
comme assister à un concert ou se cultiver dans un musée. On vient y apprécier la beauté des costumes,
les reconstitutions historiques, les éclairages et les décors, par exemple des drames romantiques de
Victor Hugo. On vient aussi entendre de beaux vers, les vers poétiques et lyriques de Racine dans
Bérénice par exemple, les monologues romantiques de Victor Hugo ou la profondeur des tragédies
modernes d’Anouilh ou de Giraudoux… Le spectateur est transporté l’espace d’un instant dans un autre
monde. C’est un « pays de l’irréel » comme le dit Hugo, le théâtre est le domaine de l’illusion « Il y a
des arbres de carton, des palais de toile, un ciel de haillons, des diamants de verre, de l’or de
clinquant… ». Le théâtre est donc avant tout un plaisir esthétique.
De plus, lieu de l’illusion, le théâtre est aussi un jeu : jeu sur scène et jeu du spectateur : les pièces
de Marivaux, avec leur double déguisement du valet et du maître comme dans Le jeu de l’amour et du
hasard, étourdissent le spectateur qui doit démêler les fils de l’intrigue. Silvia et Dorante sont donc pris
à leur propre piège, construit sur leur changement d’identité. De même, dans les pièces comiques de
Molière, les coups de bâton, par exemple ceux que Scapin donne à Géronte dans les Fourberies de Scapin
sont un pur divertissement et ne demandent de la part du spectateur qu’un rire. Les mises en abyme
comme celle de L’illusion comique de Corneille avec le théâtre dans le théâtre proposent un spectacle
complet et une illusion : Pridamant regarde son fils Clindor qu’il croyait mort, or son fils joue une pièce.
La grotte enchantée dans laquelle il est placé est un artifice de théâtre et nous emmène au spectacle.
En outre, le théâtre est le lieu de l’émotion : le spectateur pleure et rit. Il réagit émotionnellement
aux répliques des acteurs et à l’intrigue de la pièce. Il s’agit d’émouvoir, par exemple quand Isabelle
Huppert joue Médée d’Euripide, elle insiste sur l’émotion de cette femme victime d’un mari infidèle et
elle propose une lecture du personnage tout en émotion. Un personnage d’acteur dans la pièce de
Giraudoux L’impromptu de Paris, Renoir, parle de ces « salles … qui frémissent aux horreurs, qui
éclatent aux plaisanteries ». Et la palette d’émotions au théâtre est très large parce que le théâtre propose
une infinité de registres. Etre ému, c’est être arraché à son état habituel. Et le spectateur passe des larmes
aux rires : c’est le rire des comédies de l’auteur grec Aristophane et de ses plaisanteries grivoises comme
dans la pièce L’assemblée des femmes où il imagine un état qui décide de donner tout pouvoir aux
femmes. Ou le rire de Feydeau et de ses vaudevilles, pièces où les portes claquent, où les malentendus
abondent et les coups de théâtre sont nombreux. Le spectateur alors se divertit, il détourne son attention
de comme l’indique la racine latine de ce mot. Il regarde alors un spectacle parfois étonnant comme la
statue du Commandeur de Dom Juan de Molière qui s’anime et qui précipite le libertin dans les Enfers.
Cependant, le théâtre outre sa dimension de représentation propose aussi de réfléchir sur les hommes.
Les dramaturges ont en effet donné au spectacle de théâtre une ambition plus grande que le
divertissement « le match » dont parlait Ionesco.
Premièrement, le théâtre propose une galerie de portraits de personnages monstrueux,
diaboliques, maléfiques dans la tragédie comme dans la comédie. Ces personnages ont pour nom Néron,
Caligula, Lucrèce Borgia, Lago et se retrouvent dans des tragédies ou des drames. Mais la comédie n’est
pas exempte de ses personnages odieux comme le comte Almaviva dans Le Mariage de Figaro qui veut
abuser de la servante Suzanne, comme Ubu de Jarry qui assassine des nobles dans un discours
d’exécution effrayant. La peinture de la noirceur des hommes sert ici de repoussoir et de révélateur : le
dramaturge tend au public un miroir qui lui renvoie l’image du vice et lui représente les conséquences
néfastes du mal qui l’entoure : ce peut être un vice comme l’avarice, une médisance comme le
personnage d’Arsinoé dans Le Misanthrope ou une ambition ridicule comme Monsieur Jourdain dans
Le Bourgeois gentilhomme, ou un vice moral comme Le Tartuffe. Par sa célèbre formule « Castigat
ridendo mores »- corriger les mœurs en riant que Molière reprend des auteurs latins-, le célèbre
dramaturge du XVIIème siècle indique clairement corriger les défauts des hommes par le rire. Les
victimes de ces monstres sont généralement sympathiques pour le spectateur : Britannicus n’est-il pas à
plaindre face à son demi-frère Néron qui abuse de son pouvoir et qui lui ravit sa dulcinée, la pauvre
Junie ? Et Elvire, la femme de Dom Juan n’est-elle pas aussi un personnage qui entraîne l’adhésion du
spectateur alors qu’elle est victime de l’infidélité de son mari qui l’abandonne ? Enfin, ces personnages
sont des types d’individus avec une large palette de registres comme le père qui est comique, bouffon
de farce grotesque, Néron est un monstre terrifiant, Caligula est fou et nous fait peur. Et le dramaturge
condense tout cela en une durée limitée, ce qui nous impressionne encore plus, les personnages sont
grossis, caricaturés comme par exemple, l’ignoble Don Salluste de Ruy Blas.
De plus, force est de constater que la noirceur est plus intéressante que les bons sentiments : depuis
l’Antiquité, les dramaturges mettent en valeur le pouvoir politique et l’amour. Et dénoncent la noirceur
du tyran politique. Néron dans Britannicus de Racine, Caligula de Camus, Ubu roi de Jarry ou
Lorenzaccio de Musset (le tyran Alexandre de Médicis) mettent en scène des despotes et des tyrans de
la pire espèce. Le spectateur est heurté par ces comportements qui le heurtent, par exemple, peut-il
adhérer à ce vers de Néron quand il enlève Junie : « J’aimais jusqu’à ses larmes que je faisais couler » ?
Et Caligula avec son rire fou dérange, impressionne et nous met mal à l’aise. On se souvient de ces
personnages cruels mais on a tendance à oublier les personnages plus larmoyants comme ceux de
Diderot. Enfin, cette vision du mal nous conduit à la catharsis d’Aristote, c’est- à- dire la purgation des
passions, en libérant des sentiments, le spectateur guérit du mal si toutefois il était tenté par lui. Par
exemple, le personnage de Phèdre, amoureuse coupable de son beau-fils, est typique de la catharsis. Elle
est victime d’elle-même.
Enfin, le théâtre est un miroir privilégié des passions des hommes : sa forme vivante, le spectacle,
et le mal incarné par des êtres humains devant nous impressionnent. C’est Ubu et son « crochet à nobles »
et son « couteau à nobles », instruments de torture et de mort épouvantables, le mal prend corps, le traître
est Don Salluste, Ubu est le pouvoir injuste et arbitraire, Caligula passe de la colère au calme en un
instant preuve de son désordre mental. De plus, le théâtre est aussi dialogue et pouvoir des mots. La
noirceur s’exprime par des paroles et le langage est un révélateur : les insultes d’Ubu même grotesques
« bouffre, stupide bougre ! » celles de Caligula « imbécile », l’impératif, le tutoiement méprisant, tout
cela est concordant de la noirceur humaine qui veut anéantir son prochain. De même, parfois, à ce mal
incarné s’oppose le bien – qui transparaît parfaitement quand Britannicus parle à Néron, et le spectateur
peut avec ces interventions des personnages réfléchir à sa propre opinion. Dans ce miroir des passions,
parfois aussi, le dramaturge donne son avis politique : dans Hernani de Victor Hugo, le roi d’Espagne
Don Carlos s’interroge sur son pouvoir dans un long monologue sur la tombe de Charlemagne. Le
théâtre propose donc une vision des hommes susceptible d’intéresser les spectateurs.
Néanmoins, les deux aspects peuvent être conciliés et il n’est pas question de choisir entre divertir et
dénoncer.
Le théâtre en effet propose d’associer les deux aspects de façon à éviter l’entreprise de moralité
ou d’engagement.
En premier lieu, il est délicat d’aller au spectacle pour réfléchir seulement et on vient aussi au
théâtre par plaisir et non pour voir Izquierdo torturer ses opposants. Il y a de plus risque qu’en sortant
du spectacle, les hommes se disent que ce n’était que de la fiction. La représentation du vice peut aussi
être banalisée, habitués aux traîtres, les spectateurs peuvent hausser les épaules et considérer la pièce
comme un spectacle de plus. Le public peut aussi prendre fait et cause pour le personnage qui n’est pas
vertueux : Dom Juan est un personnage qui possède bien des attraits et sa mort déçoit certains spectateurs
qui se riaient de son comportement immoral, il est certes plutôt inélégant avec Done Elvire mais n’estil pas aussi séduisant ? Sa mort est-elle si juste ? De même, dans Antigone d’Anouilh, Créon est-il si
infâme ? N’est-il pas celui qui rétablit l’ordre et qui refuse que sa ville soit perdue ? Avait-il un autre
choix pour sauver les siens ? Il faut en effet que le dramaturge offre un spectacle et non une tribune
d’idées, que le public retrouve le plaisir de rire et d’être ému et non de trembler devant des despotes.
Certes le théâtre doit poser des questions sur la vie humaine mais il doit aussi procurer un divertissement.
C’est le cas des pièces de Beaumarchais, dans Le Barbier de Séville, Figaro « se presse de rire de tout
de peur de devoir en pleurer » et la pièce est emportée dans un tourbillon de gaieté où la dénonciation
du mal est en filigrane. Mais le XX ème siècle, peuplé d’horreurs, n’offrait-il pas une tribune pour les
dramaturges qui devaient dénoncer l’absurdité des hommes, d’où les pièces de Beckett, Sartre et Camus.
En effet, le théâtre peut combiner les deux aspects et « instruire et plaire » suivant la formule classique
du XVIIème siècle. Le théâtre doit attirer le public avec des enjeux modernes, comme l’avait compris
Victor Hugo, de même, le théâtre doit avoir des missions variées qui se complètent « Ce que la foule
demande presque exclusivement à l’œuvre dramatique, c’est de l’action ; ce que les femmes y veulent
avant tout, c’est de la passion ; ce qu’y cherchent plus spécialement les penseurs, ce sont des caractères
(c’est-à-dire des hommes) » préface de Ruy Blas. Enfin, le théâtre est à l’image de la vie en raccourci,
il montre en deux heures de spectacle ce qu’est la vie, comme le dit le personnage de L’échange de
Claudel « L’homme s’ennuie et l’ignorance lui est attachée depuis sa naissance. Et ne sachant de rien
comment cela commence ou finit, c’est pour cela qu’il va au théâtre ».
Plus que les autres genres littéraires, le théâtre allie les contraires : il excelle à divertir et en même temps
suscite la réflexion, notamment sur la noirceur des hommes et du monde. Il tient sa force et son efficacité
du fait qu’il est à la fois parole et spectacle, texte et représentation. Il présent aussi la spécificité de se
renouveler sans cesse : chaque mise en scène modernise le propos et adaptée au public du moment et
redonne une jeunesse à la pièce. N’a- t-il pas alors plus d’atouts que le cinéma dont certains films sont
datés, ancrés à leur époque ?
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