DEVOIR DE PHILOSOPHIE - Explication de texte - Jeanne Rolland TS6
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C’est très bien. Avec les moyens dont vous disposiez à partir du texte, vous avez posé toutes les
problématiques qu’il soulevait avec beaucoup de bon sens et de clarté. L’approfondissement de
ces réflexions de bon sens viendra avec le développement de votre culture philosophique, que je
vous encourage à continuer d’enrichir et d’utiliser, comme vous l’avez déjà fait un peu dans ce
devoir. Tout cela est très encourageant.
Les réalités matérielles (le corps, la matière) et les réalités immatérielles (l'âme, l'esprit)
forment deux catégories distinctes qui semblent apparaître très tôt chez l'homme: déjà enfant, il
est capable de différencier les êtres animés et les choses inanimées. Plus tard, la confrontation à
la mort permet à l'homme d'opposer le cadavre et le corps vivant, le conduisant à imaginer
quelque chose d'invisible, principe d'animation. Il conviendrait alors de dire qu'un homme est fait
d'un corps, c'est à dire ce qui constitue la matérialité d'un être vivant, sa dimension physique, et
d'une âme, principe de vie, de pensée et d'immortalité. Platon, dans cet extrait du Phédon,
reprend donc ce problème de la dualité de l'âme et du corps, et l'assimile à un conflit: Il est vain
de penser pouvoir atteindre le véritable objet de nos désir -la Vérité, car notre enveloppe
matérielle (notre corps) s'impose comme obstacle à notre âme dans cette quête.
Nous étudierons d'abord la logique avec laquelle Platon présente sa thèse et la justifie,
avant de porter un regard critique sur les nombreuses questions que soulève ce texte.
Tout d'abord, Platon commence par évoquer dans cet extrait l'idée d'une quête désespérée
de l'homme vers la vérité. Dès la première phrase, le philosophe expose clairement l'objectif que
cherche à atteindre l'Homme. Il dit que "c'est la vérité". Mais qu'est-ce que la vérité? Il semble
bien difficile de la définir. On pourrait dire tout simplement que la vérité s'oppose à l'erreur ou à
l'illusion. En général, on attribue deux définition imparfaite à la vérité. On peut la définir en tant
que vérité-correspondance: notre jugement est conforme à son objet (dire "cet arbre est grand de
dix mètres" alors qu'il mesure effectivement dix mètres); ou en tant que vérité-cohérence: notre
jugement n'est pas contradictoire. Le Vrai semble constituer pour Platon une valeur absolue.
C'est le désir même de trouver la vérité et de la détenir qui anime toute recherche philosophique.
Le désir est souvent conçu comme l'expression d'un manque. On distingue le désir du besoin (qui
appelle une satisfaction urgente). Le chemin vers la Vérité doit se faire par l'âme, siège de la
raison selon Platon (faculté au moyen de laquelle l'homme peut connaître, juger et déterminer sa
conduite d'après cette connaissance. Le versant théorique de la raison a trait à la volonté de
connaître), et non par le corps, "ce mal" qui lui, au contraire, empêche l'âme de s'épanouir dans
sa "recherche": "Tant que nous aurons le corps associé à la raison (...) nous n'atteindrons jamais
complètement ce que nous désirons".
Ainsi, selon Platon, le corps, bien qu'intimement lié à la raison, lui ferait obstacle dans sa
quête de la vérité, engendrant ainsi une frustration chez l'homme.
Après avoir affirmé que le corps est l'ennemi de l'âme dans la mesure où l'indépendance
de celle-ci au corps est un véritable frein dans sa quête, Platon entreprend donc d'expliquer en
quoi le corps est une entrave pour l'âme dans sa "chasse au réel" :"Car..." .
D'une part, le corps ne laisse pas à l'homme le temps de penser. Cette affirmation est
répétée maintes fois au cours du paragraphe: "nous voilà entravés dans notre chasse au réel", "il
nous ôte vraiment et réellement toute possibilité de penser", "nous n'avons pas de loisir à
consacrer à la philosophie."
L'entretien que l'on doit accorder au corps, les besoins vitaux entravent l'esprit dans sa
recherche du réel car ils enchaînent l'homme dans des soucis utilitaires. Platon écrit que "le
corps nous cause mille difficultés dans la mesure où nous sommes de le nourrir". Nous agissons
par automatisme pour satisfaire la soif, la faim et la sécurité de notre corps "dont le service nous
tient en esclavage" tel l'écrit Platon. Lorsque l'on est affamé par exemple, il ne nous est plus
possible de réfléchir efficacement, et l'on ne pense bientôt plus qu'à une seule chose: manger. Ce
seul objectif envahit bientôt notre raison, nous éloignant de toute réflexion philosophique. Le
travail se présente donc souvent comme une nécessité. Sans lui, il n'y aurait pas d'agriculture, de
maisons ni de vêtements. On pourrait vivre sans cela, mais cette vie serait à de nombreux égards
moins bonne, moins agréable, et plus dangereuse. C'est la contrainte du travail qui accapare
l'esprit et l'éloigne de sa "chasse au réel". Il serait intéressant de faire un rapprochement avec un
texte fondateur, la Genèse, premier livre de la Bible, dans lequel il est dit aux juifs et aux
chrétiens que le travail est une punition divine. Pour avoir osé manger le fruit interdit qui les
aurait rendus à l'égal de Dieu et leur aurait donné accès à la Vérité, Adam et Eve furent chassés
du Paradis. Depuis, les femmes sont condamnées à accoucher dans la douleur et les hommes à
gagner leur pain à la sueur de leur front. Aussi, les misères corporelles de l'homme l'éloignent de
l'objet de sa recherche :"avec cela des maladies surviennent". Enfin, qu'un homme soit riche ou
pauvre, jeune ou vieux, sain ou malade, il ne peut échapper à la multitude d'émotions qui s'offre
à lui: "'amours, (...) désirs, (...) craintes, (...) chimères de toute sorte, (...) innombrables sottises".
Dans la vie, nous sommes constamment confrontés à notre affectivité qui peut nous faire oublier
tout le reste, même jusqu'à "l'objet de nos désir", la Vérité. Par exemple, lorsque l'on tombe
amoureux de quelqu'un, c'est comme si le monde s'arrêtait de tourner. Tous nos dires, nos faits,
nos gestes sont ramenés à cet individu... Impossible alors de se concentrer sur des travaux
intellectuels ou spirituels. Parfois, l'on s'arrête même de manger ou bien de dormir. Pour Platon,
ces émotions qui nous assaillent ne sont que le fruit de notre corps: c'est en effet lui qui "nous
remplit d'amours...". Le philosophe considère ces émotions comme "d'innombrables sottises" car
elles accaparent l'esprit, empiètent sur le temps que l'on aurait voulu consacrer à la philosophie.
Platon va même jusqu'à affirmer que le corps est responsable de la cruauté du monde du fait de
son besoin de pouvoir: "Guerres, dissensions, batailles, c'est le corps seul et ses appétits qui en
sont cause; car on ne fait la guerre que pour amasser des richesses et nous sommes forcés d'en
amasser à cause du corps."
Ainsi, pour Platon, le corps nous éloigne de notre recherche de la vérité car l'effort qu'il
exige pour l'entretenir et les émotions dont il nous accable nous ôte tout loisir de philosopher.
Cependant, Platon va plus loin encore dans son accusation en affirmant que le corps ne serait pas
qu'un obstacle partiel, mais bien une entrave absolue à la vérité.
Dans sa dernière phrase, Platon ajoute que si le corps ne nous laisse pas le temps (le
"loisir") de philosopher, son influence sur l'âme est encore bien plus néfaste que cela (Cf:"Mais
le pire de tout"). Selon lui, même lorsque nous trouvons le temps de réfléchir et que nous
sommes décidés à entreprendre notre recherche vers la vérité, notre corps agit comme un voile
opaque séparant notre esprit du réel. Le philosophe écrit en effet qu'il "intervient sans cesse dans
nos recherches, y jette le trouble et la confusion". Platon sous-entend par là que nous sommes
toujours trompés par nos sens. Prenons pour exemple le chêne contre lequel nous nous sommes
adossés: nous avons bel et bien l'impression qu'il est immense. Pourtant, il suffit que l'on s'élève
un petit peu au-dessus de notre planète pour constater que l'arbre n'est pas si grand qu'on le
pensait, qu'il n'est qu'une poussière à l'échelle de l'univers. Alors que nous avons cru atteindre la
vérité, il n'en est rien... Le monde sensible est donc apparent, irréel, illusoire. L'objectivité (
caractère de ce qui existe indépendamment de l'esprit humain) que requiert la recherche de la
vérité, semble impossible à atteindre. Notre enveloppe matérielle agit donc comme un voile
opaque séparant notre esprit du réel et "nous paralyse au point qu'il nous rend incapables de
discerner la vérité". Il "nous paralyse" car il nous enferme dans nos opinions, toujours
particulières et fondées sur des rapports de pouvoir matériels. Pour Platon, philosopher serait
donc être capable de se détacher de son corps, de s'éloigner du monde des sensations, de prendre
de la distance par rapport à l'existence pour atteindre le monde des idées et approcher la Vérité.
Ainsi, le corps et l'âme, bien que rassemblés en un seul homme, sont en total désaccord:
l'âme veut atteindre la vérité par la raison, mais le corps, agissant en véritable parasite, ne lui
laisse pas le loisir de s'épanouir et l'induit sans cesse en erreur, rendant son entreprise impossible.
Cependant, la théorie de Platon soulève de nombreuses questions auxquelles il serait à présent
bon de s'intéresser.
Il convient donc maintenant de porter un regard critique sur les idées qui sont au coeur de
ce texte.
Tout d'abord, l'objet du conflit entre l'âme et le corps peut être débattu. Dès la première
phrase, Platon est catégorique :"l'objet de nos désirs, c'est la vérité". Cette affirmation peut
paraître surprenante au premier abord. La vérité est-elle l'objet de nos désirs? Nous sommes nous
déjà dit, au saut du lit, que la journée qui s'annonçait était particulièrement propice à la recherche
de la vérité? Non, notre plus grand désir à ce moment-là, c'est de prendre un bon petit déjeuner...
La vérité est une idée, elle ne correspond à rien de sensible. Si elle ne correspond à rien de
sensible, alors elle ne saurait être utile, au sens de vital. On ne se nourrit pas de vérité, on ne se
désaltère pas de vérité, on ne se soigne pas de vérité... Pourquoi vouloir la vérité à tout prix?
Vaut-elle la peine d'être recherchée? On peut préférer d'autres valeurs à la vérité, telles que le
Bonheur par exemple. On peut trouver beaucoup plus agréable de rechercher un état de
satisfaction globale et durable que de rechercher la vérité, surtout si elle est inaccessible! Mais
alors, pourquoi est-il important de chercher la vérité? Peut-être parce qu'il arrive à notre
conscience (capacité qui est en nous, de nous rendre compte de ce que nous vivons, au fur et à
mesure que nous le vivons) de nombreuses questions et, qu'essayer d'y répondre, même si cela
peut sembler vain, c'est en quelque sorte le signe de notre dignité d'homme. On pourrait alors
plutôt envisager la quête de la vérité comme un devoir.
De plus, le jugement de Platon à l'égard de notre enveloppe matérielle est extrêmement
tranché et mériterait d'être discuté. Selon lui, le corps serait responsable de tous nos maux et de
tous les malheurs qui existent sur Terre. Il le considère tel un "mal". Faut-il être à ce point
catégorique? Le corps impose bien des contraintes, certes, mais il peut aussi être source de
plaisir. La vie ne perdrait-elle pas toute saveur si l'on ne possédait plus de corps, si l'on ne
pouvait plus admirer un paysage, croquer dans un fruit mûr, aimer quelqu'un...? D'après le
principe épicurien, le bonheur consisterait à accumuler les plaisirs résultant de satisfaction de nos
besoins naturels (manger, boire,...) et à écarter de notre esprit les idées gênantes. Le corps est
alors valorisé, il engendrerait le bonheur, et non pas les "guerres, dissensions, batailles" dont il
est question ici. De plus, le corps pourrait aussi être une voie sur le chemin de la vérité. Selon la
théorie empiriste, toutes nos connaissances sur le monde sont déduites de ce que nos sens nous
transmettent. Notre corps serait alors le seul moyen d'approcher le réel à travers les expériences
sensitives qu'il nous propose. Aussi, de nombreux courants spirituels sont basés sur
l'apprentissage de notre propre corps, qui n'est alors plus considéré comme un fardeau qui
accable l'âme, mais plutôt comme une seconde partie de nous-même qu'il faudrait apprivoiser
pour pouvoir s'épanouir spirituellement. Par exemple, la pratique du Qi Gong en Chine, consiste
à faire circuler harmonieusement un flux énergétique (le Qi) dans le corps et l'esprit par la
pratique d'une gymnastique physique particulière.
Il semblerait donc préférable de ne pas observer un jugement si critique à l'égard du
contenant de notre âme, si tant est que nous en ayant une, distincte de notre corps.
Car enfin, est-il légitime de considérer l'homme constitué de deux choses distinctes: de
son corps et de son âme? Dans la mesure où tout son raisonnement est basé sur ce principe, il
semble très clair que, pour Platon, l'âme, siège de la raison, n'a rien de comparable au corps,
siège des sensations. Pourtant, si, selon lui, notre corps nous berce d'illusions, pourquoi notre
âme ne serait-elle pas, elle aussi, une illusion? L'âme et le corps semblent si étroitement liés,
qu'il devient alors parfois difficile de les distinguer... Pour évoquer certains sentiments on parle
même parfois "d'état d'âme"... On peut aussi observer le problème d'un point de vue scientifique:
On sait que le cerveau peut être cartographié en plusieurs aires, chacune chargée de traiter des
fonctions précises (la vue, le langage, l'ouïe...), mais existe-il une fonction principale qui
présiderait toutes ces fonctions? Le cerveau, organe matériel, pourrait-il être la seule chose qui
permettrait à l'homme de raisonner? C'est en tout cas ce que pense Aristote qui affirme que le
monde n'est fait que de matière, entièrement constitué d'atomes liés les uns aux autres. Le
problème qui se pose par rapport à ceci c'est: comment quelque chose d'immatériel pourrait agir
sur des réalités spatiales et matérielles? Et à l'inverse, quels processus cérébraux pourraient
décider à notre place de nos valeurs, des raisons qui nous motivent...? Une autre chose est
frappante dans la théorie de Platon, et ce, dès la première phrase: "Tant que nous aurons le corps
associé à la raison". Que veut dire Platon par là? Sous entend-il que le corps pourrait un jour être
totalement séparé de l'âme qui l'habite, soulevant ainsi la question de l'immortalité de l'homme?
La théorie sur laquelle repose tout le texte de Platon, à savoir le caractère dualiste de
l'homme, n'est donc, lui non plus, forcément irréfutable.
Ainsi, ce texte de Platon prend la forme d'une accusation sans concession contre le corps.
Celui-ci serait en conflit permanent avec l'âme car le seul désir de cette dernière serait celui
d'atteindre la Vérité, tandis que le corps fait tout pour l'en empêcher. Si le corps est un fardeau
pour l'âme, c'est parce que, selon Platon, il la détourne sans cesse de son attention première, ne
lui laissant nullement le temps de philosopher... Et, le corps serait encore bien plus sournois que
cela car, même s'il feint de nous laisser un instant de répit, il agit à la manière d'un voile opaque
entre notre esprit et le réel. Mais la thèse de Platon est à bien des égards discutable: l'homme
recherche-t-il vraiment la vérité? Son corps n'est-il qu'un fardeau? L'âme existe-elle
indépendamment du corps?